‹ Le mariage d'Agnes; histoire d'amour et de théatreChapitre 16 sur 16 · DERNIERE SORTIE · texte numérisé non relu

DERNIERE SORTIE

— Crois-tu aux pressentiments, Dornoy?

— Non, mon vieux, non. Pourquoi me demandes-tu cela?

André hésitait à répondre :

— Parce que j'ai comme une espèce d'idée Vague que je serai voracc aujourd'hui, comme disent les Saint-Cyriens.

— En voilà une idée! Les pressentiments, fort heureusement, n'ont aucune action sur les faits. Tu es un peu nerveux, lu as mal dormi.

— Je n'ai pas dormi du tout, dit André. C'était le matin du 19 janvier, devant le parc de

Buzenval, entre la Fouilleuse, où se massaient les troupes du général de Bellemare, et cette ligne blanche qu'on apercevait là-haut, comme une barre

soulignant les masses d'arbres noir- ment,

dans le brouillard. Les carabiniers attendaient le signal d'aller au feu. Les gardes nationaux, faisanj corps avec la troupe, mêlaient leurs capotes sombres aux pantalons rouges. Un silence tombai! sur cei masses d'hommes prêts à combattre, un silence anxieux, coupé de toux profondes sortant de ces poitrines exténuées. Les yeux étaient ardent vorés de fièvre, les joues jaunes el creuses.

Un sentiment résolu, et comme une colère, sait dans les rangs de ces hommes, poussés, maintenant, par un espoir fou : la trouée, la victoi délivrance! C'était le grand effort. Il- le savaient^ ils le sentaient. Et André se rappelait la journée de la veille, ses adieux à la « maman », sa visite I Simone dans le petit appartement «le la rue de Paradis-Poissonnière. Avec quelle ferveur, à ! passionnée et fraternelle, il avait de ur le

front de sa fiancée, le dernier baiser avant le départ! Il était resté, un moment, serrant la jeune tille contre son cœur, respirant l'odeur de ses cher veux blonds, enivré de joie. 11- ne s'étaient pr rien dit; mais leurs main- s'étaient unies et, dam leurs regards profonds, d'une tendresse infinie, il t avait eu des souhaits ardents de retour, un< faite de décision, de résolution. Et .Mme .\uln\ même trouvé un peu ridicules ces épanchementf qu'elle jugeait inutil

Le bataillon avait stationné, tonte la nuit, avec d'autres régiments de gardes nationaux, dans les Champs-Elysées, l'avenue de Neuilly, battant la semelle, attendant le jour et chantant. Des refrains gouailleurs sortaient de ces masses confuses d'hommes en armes :

A deux sous tout le paquet, Le père, la mère Badingue...

Les officiers réclamaient le silence, les chansons continuaient toujours. Ils allaient mourir sur un refrain, ces Parisiens qui touchaient enfin à leur rêve : la sortie suprême. André, lui, demeurait silencieux, se rappelant les derniers jours qu'il venait de vivre, — le jour de l'an, les étrennes qu'il avait données à Simone : un fromage dont le maire du troisième arrondissement lui avait fait cadeau pour le remercier d'avoir dit des vers à la Mairie, au bénéfice des pupilles de la République.

Ce fromage de côte rouge, apporté rue de Paradis comme un trophée, quelle surprise ! Et ce 1er janvier, — qui datait de quelques jours à peine, — quelle journée inoubliable ! André la revivait, voyait passer et repasser les visions de ses derniers jours.

Ce premier de l'an 1871 s'enfonçait non pas dans l'oubli, hélas ! mais dans la nuit, dans le gouffre noir. Avec sa grappe de misères attachées à elle, saignantes

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et hurlantes, — l'année féroce disparaissait, sinistre, comme écrasée sous un tas de cadavres et, devant les tristesses de l'avenir, dans l'angoisse de Tinconnu, André s'était demandé ce qu'apporterait, dans ses vierges feuillets, le calendrier gros d'inconnu qui était là !

Une année nouvelle! Et quelle année ! Y aurait-il encore un Paris, y aurait-il une France lorsqu'un.' main quelconque — car, n'étant pas certain de survivre, il doutait que ce fût la sienne — arracl le dernier des feuillets?

1er janvier! Le jour des souhaits heureux, des sourires d'enfants, des petits bonheurs savourés dans la trêve des labeurs quotidiens ! Le jour des où la foule joyeuse se presse dans les rues, allant vite où quelque vieux parenl attend, qu'on n'aura plus toujours là à embrasser! Ce jour-là, dan- quel brouillard lugubre allait-il se lever, lourd sinistres, atrocement chargé de n ilVant

à la façon d'un cauchemar, comme si Paris, étranglé, eût ressenti les affres de l'angine!

Et le premier de Tan avail passé, pas* autres jours, — et André se rappelait une autre journée ironique, un dimanche, le 15 janvier, le jour où l,i Comédie avail fêté, comme eu pleine paix, l'anni de Molière. Il était dan- la

: lait. Il avail écouté A)< il vu

défiler autour du buste de Mol

jriers verts, l'image du contemplateur, du consolateur. Le vieil air majestueux de Lulli avait fait courir sur la salle un frisson mélancolique, évoquant les soirs de fêtes, tandis que défilaient, apparaissaient, saluaient, disparaissaient les artistes dont la plupart, les hommes, portaient l'uniforme de gardes nationaux...

Et, dans cette salle toute pleine, une voix de clairon faisait vibrer les cœurs en jetant au public les vers d'un poète comique oubliant son sourire :

Mais ce n'est plus Paris, souriant et sceptique, Qui va fêter Agnès, Alcesle ou Scapin. — Non, C'est Paris prisonnier, meurtri, blessé, stoïque,. Qui fête leur çénie au bruit de leur canon !

Simone, n'ayant pas débuté, n'avait pas pris rang parmi ces artistes... Mais André les avait tous reconnus, tristes, apportant au maître leur couronne, leur hommage...

Il y avait quatre jours de cela! De ce dimanche à ce jeudi, que d'images disparues! Comme il avait serré dans ses bras Mme Morère, la bonne et chère femme! Et, en partant pour cette sortie suprême, quels espoirs, quelles certitudes lui faisaient battre le cœur.

— Sortie torrentielle, dirait Brichanteau, s'il était là !...

Dornoy souriait :

— Il a réussi à franchir les lignes. Nous apprendrons, un jour ou l'autre, qu'il a délivré S bourg! A lui tout seul !...

— En attendant, débloquons Paris !

Mais, dans le froid humide de cette nuit de janvier, dans l'attente énervante du lever du jour, André, la capote spongieuse, pénétré par le brouillard, sentait ses nerfs se détendre, éprouvait un timent de lassitude et comme le besoin de I aller à vau-l'eau sa destinée.

Il évoquait bien, pour se donner du ton et du courage, l'image blonde de Simone; mais, par une singulière hallucination morbide, ; flndaitee

que deviendrait la jeune fille, sa Qancée, si, par hasard, il était tué demain.

— Ce qu'elle deviendrait?... Une grandi parbleu, et qui m'oublierait!... La vie est faite blis et <le blessures cical

Il pensai! encore à Janillac. .Mais il n'avait pi même impression de jalousie et la mi ïve. 11

lui semblait que sa vie p i vie d'hier, était

comnn' enveloppée d'un brouillard pareil à celui <|ui entourait ces bataillons massés là confusément. ce qui 3e déroulait autour de lui — trehd

dans la nuit, cette attente, cette rumeur humaine — lui faisait l'effet d'un.' hallucination, d'un

s;i ; pourtant, Invinciblement

se heurtait à cette idée que le jour qui allait se lever était décisif pour lui.

— C'est bête. Mais il me semble qu'il y a devant moi un point final.

— Tu es stupide, répondait Dornoy.

Et le jour se leva, lugubre, un jour d'hiver mouillé. Et, dans la boue jaune des chemins, les bataillons s'ébranlèrent, joyeux, prêts à bousculer l'ennemi, las d'avoir attendu depuis des mois, heureux d'agir. Enfin ! se battre ! Entendre parler la poudre et siffler les balles ! Enfin ! enfin !

Le mont Yalérien apparaissait, dans la brume, comme la citadelle colossale d'où partaient les ordres, où la volonté supérieure veillait. A travers champs, dans la terre grasse qui collait aux talons, semblait retenir par avance, mordre ceux qu'elle allait engloutir, les bataillons montaient vers le mur blanc, le parc aux arbres dénudés, le bois profond où les Allemands étaient tapis.

Les chants narquois traversaient l'air humide :

Le père, la mère Badingue, Et le petit Badinguet.

Puis, des cris, des appels :

— En avant !... Allons, mes enfants !

— En avant ! en avant !

Les premières attaques étaient commencées. On

entendait, maintenant, là-bas, là-haut, le crépitement de la fusillade.

Des soldats du génie, qui venaient d'essayer de dynamiter le mur blanc, descendai.'iil talopés, sanglants, ayant laissé plus d'un compagnon au pi la muraille.

— En avant! en avant!

André s'était ressaisi, secouant sa torpeur, se retrouvant tout entier. Il marchait maintenant d'un pas allègre. Il était résolu jusqu'à en être farouche. Ce n'était pas l'étonnement curieux de la pre journée, lorsqu'il grimpait vers la. Ion cette fois, une volonté de vaincre, de trouer les li sombres, de passer. Et, autour de lui, les ramai illusionnés, croyant à l'efficacité du dernier effort, allaient tout droit, d'un mémo élan.

— C'est le grand jour! En avant! en avant!

Il faisait le coup de feu, <in tirailleui l du

lorrain à chaque coup de carabine. De bonnes nouvelles arrivaient. A gauche, non- avions | tretout, la redoute. Il ne fallait | avec les camarades.

Le général de Bellemare disait, narquois, au colonel Langlois, de la garde nationale, en lui montrant h' paie :

— Comment! vous n'êtes y;\< là ded;

Et, h- saluant de son épée, I tit :

— On V \a!

Puis, élégant, en tète de ses troupes, il pirouettait et marchait gaiement, comme au bal.

De ce bois noir, derrière le mur, des coups de feu sortaient, précipités, rayant l'horizon, jetant à terre les acharnés qui se précipitaient là sur l'obstacle, apercevaient la brèche, — la brèche ! l'évasion ! — y voulaient entrer.

— Il faudra pourtant bien que nous leur arrachions ça! disait André.

Dornoy répondait :

— Ils tiennent dur!

Tout à coup, dans le fracas de la bataille, le cri joyeux d'un Parisien éclata comme eût parti une fusée :

— Un lièvre! Ah! un lièvre!

Alors, dans les rangs de ces braves gens qui combattaient, tombaient, mouraient, une grande clameur monta, gagna les lignes, comme une traînée de poudre :

— Un lièvre! Un lièvre!

Et, sous les balles allemandes, dans le bourdonnement d'abeilles du plomb traversant l'air, ces soldats, changés soudain en gamins, couraient, comme des collégiens échappés, après ce lièvre éperdu qui zigzaguait, fuyait dans la boue, changeait la guerre — cette chasse à l'homme — en une chasse ordinaire, ponctué de lazzi, comme si la tuerie devenait, grâce à l'apparition de ce gibier

282 LE MARIAGE D'AGNl

échappé du taillis, une récréation, une partir de plaisir, faisant oublier l'autre gibier lapi dans le bois, le gibier armé : l'homme.

André s'amusa un moment à voir courir ces grands enfants qui, pour couper le chemin au lièvre effaré, semblaient jouer aux barres.

— On nous a fait jeûner toute la nuit! Faisons un civet!

— Pour faire un civet, il faut un lièvre !

— En voilà un !

— Attrapera!

— L'attrapera pas !

Les plaisanteries des Parisiens, divertis par cet épisode imprévu, le faisaient sourire .Mais le sentiment de la réalité farouche reprenait Lien vite le dessus et un cri, une pensée unique dominait bientôt les rires des gardes national a \s} di-

vertis sous la pluie de fer :

— En avant! en avant!

Alors, dans la boue gluante, coude à coudle cher compagnon, son vieux Dornoy, il moulait vers le parc tragique qu'il fallait arracher à l'ennemi comme, paraît-il, là-bas, on avait pris Saint-Gloud, repoussé Les Allemands jusqu'à Garchi

Les coups de feu, dans 1«' parc, 1rs broussailles. Attaque intré] sournoise. <>u devinait un fusil Dre] chaque tronc d'arbre. Et, au jugé, sur la lueur

même de la détonation, André tirait, avançant d'un pas, franchissant la brèche où des cadavres de soldats du génie s'entassaient, et il eut comme un sentiment de victoire à se trouver là dans ce parc, — comme si, derrière le mur écroulé, c'était la roule libre, la délivrance, la trouée!...

Et, d'arbre en arbre, maintenant, on poursuivait ces silhouettes sombres qui étaient des soldats allemands. On avançait. Les branchettes des chênes, les aiguilles des sapins, pleuvaient, coupées par les balles. Des hourras sortaient du lointain brumeux, et une sorte de brouillard fouetté de neige ajoutait sa pénombre à ce fond noir des dessous des arbres. L'horreur sacrée des bois profonds devenait une horreur sinistre. On se fusillait, on se guettait. Chaque motte de terre marquant un pas en avant était conquise sur un cadavre.

André perdait, à brûler ses cartouches, la notion du temps ; une fièvre de colère, la joie d'avancer, de reprendre à l'ennemi un peu de ce terrain qui était la patrie, lui donnaient une énergie presque joyeuse, et il allait, il allait, comme si cette partie désespérée fût une partie de chasse éperdue.

Il sentait — comme la plupart de ces hommes combattant là pour la première fois — que c'était quelque effort sans lendemain, le bondissement de l'assiégé sur le cercle qu'il fallait rompre, le sacrifice absolu après lequel, si on échouait, tout était

dit, — cette grandi1 ville couchée là-bas derrière le mont Valérien, tombant comme s'écroulerait une

masure défoncée...

Aussi bien, c'était une ardeur farouche, une surexcitation nerveuse, continue... André tirait, tirait...

— Ménage tes cartouches, disait Dornoy, plus calme.

— Si je n'en ai pas assez, j'en prendrai aux ih

Et, dans le bois strié de coups de feu, on avançait encore, on avançait toujour-, avec V' d'enlever la Bergerie, de repousser bien loin l'en! nemi. Aucune fatigue. La machine humainmontée comme une montre, donnait le maximum de l'effort. André ne ressentait ni la lassitude, ni la faim. Il s'abattrait sans doute après le combat, comme une masse. En attendant, il allait, charg parfois avec des rire

— Enfin, on vil! On agit!... Si cette imbécile de prophétesse, la Colomba Fabiani, avait m pourtant, hein, et si nous étions d

— ,1c payoi 'pondait Doi at.

Mais le soir tombait et, après ani,

maintenant l'on n'avançait pi u mur de

Longboyau, tous m. s efforts allai*

troupes allemandes, d'heure en heui

plus nombreuses, venant de Gare quenl

couri, emplissant le- bois de leurs m

Sans se rendre compte de la tournure même que prenait la bataille, André sentait bien que ces médiocres espaces conquis, sous les arbres, étaient des terrains inutiles. On se fusillait pour rien. On s'entretuaitpour une touffe d'herbe. On s'égorgeait pour un fossé franchi, une haie . . . Ces jeunes gens ne devinaient pas l'entraînement, lamiarche en avant de la victoire. Tout au contraire, à l'ombre tombante, les bois s'emplissaient de hourras, le mouvement débordant des Prussiens refoulait, d'arbre en arbre, jusqu'à l'entrée du bois, jusqu'au mur sanglant franchi quelques heures auparavant avec allégresse, les assaillants harassés, décimés. On apercevait, dans les demi-ténèbres grandissantes, les tirailleurs se repliant sous la poussée allemande.

— Allons, nom de nom! dit Dornoy, encore la retraite!...

Ils avaient marché, tenu bon, tenu la victoire à la portée de la main, et ils reculaient. Us reculaient encore, toujours.

— C'est la guigne noire! fit André.

Et, entraîné par les camarades qui se retiraient, cherchaient ta se grouper pour opposer une force à l'ennemi, il revenait à son point de départ, abandonnait, de tronc d'arbre en tronc d'arbre, le terrain qu'il avait aidé à conquérir. 11 se retrouvait, furieux, sur la pente qui descendait vers la Fouilleuse, et dans la terre rouge, la terre de brique

délayée où des brancardiers ramassaient des ca< I français.

— Oh! c'est rageant, ma parole!

Il montrait le poing au bois profond d'où sortaient des coups de feu couchant dans l'herbe ou la boue les malheureux qui battaient en retraite, lignards, francs-tireurs, gardes nationaux.

Puis, comme si tout ce drame sinistre se déroulait en un décor dont il voulait emporter la vision dans les yeux, il regarda, une dernière fois, le panorama immense que le fort dominait de sa masse énorme.

Dans le crépuscule humide de janvier, les villas apparaissaient, claires encore, parmi la masse noire des arbres indistincts, comme un fusain demi, — et l'herbe verle, l'herbe mouill l'herbe tachée de sang, — bordant Les champ! boueux, la boue épaisse, où s'enfonçaient les godillots et où restaient, comme arrachées, les semelles mal cousues, l'herbe et la terre piétiné* daient en une teinte sombre où, çà et là, des i blanches, faces pales de cadavres, — <1 rouges, — pantalons de troupiers tombés, — ■ des taches noires, — - corps d'artilleurs, itsdl

génie, de gardes nationaux, — ponctuaient de touches sinistres ce paysa banlieue...

Et, tout à coup, parmi le- oml

dévalaient de la hauteur où l'on s'était cramponné depuis des heures et des heures, il lui sembla reconnaître, — il n'eut même pas le temps de s'en assurer, d'interroger, — il lui sembla, dans cette cohue désolée et furieuse, apercevoir un garde national qui devait être, qui était ce Jacquemin, l'ouvrier accroupi, l'autre jour, au chevet de son enfant mort. Oui, lui ou un autre qui lui ressemblait. Un pauvre hère, battu du sort, frappé dans son « petit », tailladé, mordu, torturé dans la chair de sa chair. Jacquemin! Et il y en avait des Jacquemin, dans ce grand Paris, dans cette pauvre France! Il y en avait des martyrs et des morts à venger ! . . .

Alors, une rage folle, éperdue, une sorte de transport au cerveau saisit ce jeune homme exaspéré par l'insomnie, énerve par la surexcitation sublime de la journée. Il poussa un cri de colère, regarda sa cartouchière et dit :

— J'ai encore une balle à tirer! Je veux la tirer!

— Tu es fou, gémit Dornoy. Tout est fini.

— Rien n'est fini, quand on peut encore combattre !

Il s'était jeté, sans que Dornoy pût l'arrêter, du côté du parc, gravissant à nouveau, en courant, cette pente d'où ruisselait les fuyards.

— André! André! Où vas-tu?

Il ne marchait pas, il bondissait.

La glaise gluante n'arrêtait pas son élan. A quelques mètres du parc, il se heurta à un officier de mobiles, qui l'arrêta net, en l'appelant par son nom :

— M or ère!

fi regarda, l'œil hagard.

C'était Janillac. Lucien ramenait les débris sa troupe engagée devant Longboyau :

— Nous avons fait ce que nous avons'pu, mon pauvre Morère. Mais il n'y a plus rien à faire!

— Si, dit André, il y a à en tuer encore un!

— Mais ils fourmillent, là dedans. Où vas-tu?... André! André!...

L'officier avait saisi son ami par la inancli essayait de le retenir.

Dornoy arrivait, courant.

— J'ai encore une cartouche! Uni iche! répétait André, éperdu.

— Quand on a fait son devoir, dit 1. sacrifice est inutile!

Mais André, comme poussé par une foi veuse, égaré, avançait toujours.

— Et ta mère! cria Lucien de Janillac, d ombre qui tombait.

Andr.' s'arrêta.

— Kl Simone! ajouta le vicoml ■.

André répondit :

— Eh bien! au nom de Simone, ce de fèu !

11 épaula sa carabine, visa au jugé sous le bois profond, et, comme s'ils eussent répondu à cette détonation, les Allemands ripostèrent par une fusillade qui troua le képi de Janillac à et fit tournoyer André Morère sur lui-même.

Lucien et Dornoy s'étaient précipités vers leur ami, le soulevaient, le ramassaient, tandis que les balles, les abeilles de mort, bourdonnaient toujours autour d'eux.

— J'ai fait ce que j'ai voulu, dit André. Je ne pegrette rien. Si chaque Parisien avait envoyé aux Allemands sa dernière balle...

Il devait être blessé au ventre. Le sang lui coulait dans les jambes. Le peintre et l'officier le descendirent d'abord, doucement, jusqu'à la Fouilleuse, — la ferme pleine de morts, de mourants, de blessés. On l'adossa à la muraille et Dornoy défit le eeinluron et la ceinture rouge entourant la taille.

C'était bien au ventre qu'André Morère était touché. Le chirurgien, examinant la blessure, eut même une moue instinctive et de mauvais augure, dont Dornoy, terrifié, s'aperçut.

— Je ne voudrais pas rester ici, dit doucement André, en regardant les cadavres, les agonisants, le tableau de boucherie funèbre, — un abattoir.

11 lui semblait tout à coup qu'il allai tin ).irir, mourir là, loin des êtres chers.

— Paris! Ramenez-moi à Paris!...

"290 LE MARUi iK D'A!

Devant la Fouilleuse, dans le crépuscule, à 'Inique minute plus sombre, les voitures d'ambul dont les petits drapeaux blan< s de rou.

détacliaient, en clair, sur le fond ténébreux, chargeaient les blessés. On les étendait côte, pieds contre pieds, — dans une promiscuité de Morgue.

— Avez-vous de la place? demanda Dornoy.

— Complet, mais en se poussant...

Alors, on bissa André, qui sou lirait beauci mais souriait et saluait de la main Jani! cette sorte d'omnibus funèbre, où le ulait

sur les planches, en petits file ne s'entre-regardaient môme pas, indi à la

plaie du voisin, douloureux et plaintifs.

— Tu sais où je voudrais être conduit, dit A à Dornoy.

— Oui, répondit le peintre. Mais il préparer à ton arrivée.

— Elle ne sera peut-être pas là.

sèment.

Elle, c'était Simone. El le i liorère, c'était celui que Janillac a

— On v rs[ bien et l'on n'y ra<

>médien.

Dornoy oe voulait pas quitter son ami. Il monte--

d'ambulance, et, par la nuit qui se faisait noire, dans la boue épaisse empêchant d'avancer, puis sur les pavés glissants où les cahots arrachaient aux blessés des gémissements, on se mit en route vers Paris, Dornoy morne, demandant au cocher s'il avait fait plusieurs fois, depuis le matin, le lugubre voyage .

— Trois foisî... Et avec des chargements plus lourds encore que celui-ci... Des malheureux mourant en route î Je me fais l'etïet de conduire la charrette des condamnés !

Dans l'intérieur de la voiture, un interne, debout parmi les blessés, allait de l'un à l'autre, faisait aspirer des sels aux malheureux près de s'évanouir.

André répondait : « Merci », repoussait le flacon. Il souffrait beaucoup. Pas un muscle ne bougeait de son beau visage tragique. La douleur ne crispait aucune ligne de ce profil de médaille.

Seulement, il écrasait sous sa paupière une larme involontaire qui montait lorsqu'un nom, une pensée lui traversait le cerveau :

— Maman !

Songeant à Simone, il était plus ferme. Simone ! Sa mère! Qu'allaient-elles dire, les pauvres?

Il avait hâte de les revoir, quelque douleur qu'elles (lussent éprouver. Et comme cette voiture allnil lentement, lentement î

Aux arrêts, Dornoy descendait, disait à André, près du marchepied :

— Eh bien ! comment es-tu?

— Pas mal.

— Tu soutires0

— Un peu. Moins qu'on ne croirait. Seulement, comme nous piétinons!...

A la barrière deNeuilly, un rassemblement muftis de soldats de toutes armes : zouaves, lLnanls, artilleurs, mobiles, se poussant, se pre sant pour rentrer en ville, arrêta assez longuement la voiture.

André s'impatientait. La fièvre venait. Il avail -

— Laissez passer les blessés! disait Dornoy, sui le siège.

El des rumeurs violentes répondaient. Ce troupeau humain voulait forcer la barrièi

— Mais il y a aussi des blessés parmi nous! dit une voix colère, partantde cette cohue que maintenait le poste de gardes nationaux défendant la I

— Alors, citoyens, cria Dornoy, laimoribonds !...

On s'écarta.

Lue voix rauque dit :

— La voilà, la trou

Et, de la foule, avec un accenl de faubourien narquois, une réponse jaillit :

— La trouée, non, mai née !

Puis, le drapeau de Genève flottant, lugubre, dans ce soir de janvier, l'ambulance mouvante franchit la barrière, monta lentement vers l'Arc de Triomphe aperçu, là-bas, dans l'ombre, et sous lequel — comme s'ils eussent souhaité cetle gloire — ces mutilés allaient passer, et Dornoy dit au cocher :

— Où menez-vous ces blessés?

— Au Grand-Hôtel.

— Bien. Mais l'un deux, celui que je vous désignerai, celui que je conduis, vous l'arrêterez devant la Comédie-Française.

— Eh bien! fit le tragédien en s'étendant dans le lit blanc que lui préparaient les infirmièn médie, m'y voici ! Mon ambition! Mais, i croyais pas \ débuter comme bless

— Vous y entrez le même jour qu< . qui a reçu une balle dans la jamb<

— Et l'on dit que les comédiens et l< ne s'entendent pas entre eux. No Nous avons trinqué le même joui

André Morère essayait de tain amère cœur confiant ; il plaisantait, secouant déjà, pourtant; mais I os le

Foyer desartis □ l'avait app

la tête sur l'oreiller, longtemps, peut-être, il était là coucl

de la vie courante, souffrant, il eut un moment de désespoir, comme un enfant qui se sentirait abandonné, et il demanda Simone :

— Simone, d'abord... Je ne voudrais prévenir maman qu'après...

Simone n'était pas là. Un peu souffrante, le docteur lui avait prescrit du repos. Et Mme Aubry en avait profité pour grogner encore contre ces veillées qui fatiguaient la jeune fille, l'amaigrissaient :

— Elle deviendrait étique, si ça continuait. On n'est pas à la Comédie pour tourner des cuillers dans dos potions, mais pour jouer des rôles.

Aussi, lorsqu'un employé du théâtre vint dire, rue de Paradis, que M. Morère demandait Mlle Aubry, la mère poussa un cri d'indignation :

— Allons, bon! Je parie qu'il a reçu quelque mauvais coup'

Simone interrogeait. Mais l'employé ne voulait pas donner de détails :

— Mademoiselle verrait...

Elle eut, tout de suite, le pressentiment d'une épreuve grave. Un malheur. Vite, elle mit son chapeau, s'enveloppa d'un chàle, courant au théâtre.

— Mais tu tousses encore, ma petite. Tu vas te tuer!

— Non, maman, non, on ne meurt pas comme

296 LE MARIAGE D'AGiNÈS

Elle monta, la tète pleine de pressentiment! sinistres, l'escalier de l'administration. Sous le portrait de Racliel en péplum rouge, des camarade] parlaient bas. Le nom de Seveste était mêW à celui de Morère...

— Où est-il? demanda Simone.

Fiévreux, André attendait, buvant à petites gées, les lèvres sèches, avec un regard dont l'éclal frappa la jeune fille.

En la voyant, il lui sembla que toutes les ati images de ces dernières heures s'envolaient, coups de feu, les cris de mort, la déroute, lej hoquets des blessés et l'odeur sinistre de la \ < »ilure d'ambulance, charnier mouvant. II tendil sa main à Simone et, avant même de parler, il la tiul si cette main d'enfant, comme h elle l'eût, toul ;'i coup! tiit' de quelque gouffre.

Il la regardait. Devenue très paie, elle était plus jolie que jamais, -<>us ses cheveux blonds. fiancée!

Il y eut une minute d'une douceur exq yeux bleus qui, avec une pitié tendre, l'enveloppaient d'une caresse, donnaient à leur entrevue silencieusl le charme d'une étreinte.

Il ne l'avait jamais vue à smi chevet. Il lui

semblait qu'ils étaient non point dan- un

transformé en hôpital passager, mais chez eux, dan la tiède Intimité de la chambre nuptial.'. Ce n'était

pas — comme les autres infirmières, — une ambulancière qui se trouvait là, près de lui, mais une compagne, « la compagne »... Chère Simone! Il avait envie de lui dire :

— Ma chère femme !

Mais, ce qui était pour lui une sorte de baume, une sorte de jouissance morbide, pour Simone était de l'effroi. Elle trouvait, à ce blême visage d'André, une expression étrange, comme égarée. Il souriait, et ce sourire avait quelque chose d'indéfinissable, avec une inquiétante expression d'au-delà

Lorsque le blessé lui adressa la parole, elle lui trouva la voix rauque. Il avait de petites phrases brèves, comme si la respiration lui manquait.

Et, pourtant, il parlait, parlait :

— Merci d'être venue... Il faudra prévenir maman... Oh! demain!... Pas avant demain!... Plus tard elle saura, pauvre femme, mieux cela vaudra... Ce n'est rien, du reste... Rien... Est-ce bète! Au dernier moment, à la tombée du jour... Enfin, il n'y a pas d'heure pour ça... Il ne faut pas avoir l'air si triste, Simone...

— Moi? Mais je n'ai pas l'air triste!

Et elle essayait de sourire, elle aussi :

— Il n'y a aucune inquiétude à avoir...

— Je n'ai pas d'inquiétude. Mais j'aimerais mieux être à la Jonchère ou à Viroflay, vous savez...

— Nous y retournerons, à la Jonchère. Nous y

LE MARIAGE h

retrouverons nos chiffres entr bâtir la petite maison, vous vous ; \ la petits

maisonnette, celle du bonheur!

Il demanda brusquement :

— Tiens! Je n'y vois plus. Est-ce que c'est le jour qui baisse?

C'était, en effet, le jour qui b;i janvier qui enveloppait Paris assombri. d'un

immense drap de deuil. Il y avait tant d< ce soir-là, dans les ambulam

Et, comme André continuait à pari ment, la voix sèche, l'interne et dit à Simone :

— Il ne faut pas qu'il se surexcite trop!... Du silence! Du silence!...

— Cela me fait tant de plaisir de lui . à elle!

— Oui, mai à du nui:

faut du repe

— Je ne suis ; | Pas ,|, leur!...

On éloigna v véritable. Res1 s, i! 'ïii

cette halte qui, ainsi, n'eût pi

Elle lui dit :

— A demain !

Il répéta :

— A demain!

Mais il fut tout heureux, lorsqu'elle ajouta, tout bas :

— Ne craignez rien, je ne suis pas loin. Je veillerai au Comité, avec ces dames. Et, si vous avez besoin de moi, je serai là. Mais dormez!

Elle répéta, donnant un ordre avec un sourire :

— Dormez!

Puis, son sourire tomba, dès qu'elle fut sortie du Foyer. Elle demanda à l'interne, qui l'accompagnait :

— C'est grave, n'est-ce pas?

Et l'interne hocha la tête, sans répondre. C'était ■la réponse la plus cruelle.

Il rompit, pourtant, le silence :

— Nous verrons demain!

La nuit se passa dans le sommeil. Ecrasé de fatigue, André dormait, malgré la fièvre. Il fut tout surpris, au petit jour, de se réveiller dans ce cadre de luxe et de tristesse, à la fois, parmi ces portraits et ces bustes. Il lui fallut une minute de travail cérébral pour se rappeler la journée de la veille. Il demanda, tout d'abord, des nouvelles des camarades, du bataillon. Une des infirmières lui dit :

— M. Dornoyestvenu.Vousdormiez.il reviendra. Oui, André avait hâte de le voir. C'était par

Dornoy qu'il voulait avertir sa mère. Simone ne saurait pas, serait trop nerveuse. Le peintre, pour la deuxième fois, passa au théâtre dans l'après-midi. Le blessé avait déjà revu — avec une joie d'enfant

300 LE MARIAGE D'AGiNÈS

— Mlle Âubry. Dornoy trouva son ami presqui André plaisantait :

— J'ai envie de dire le mol de Murger, tu sais, mourant à L'hôpital : « Ici, on est bien chez soi ! 1

Mais il s'attendrit vile, en pensant à « Maman Mo ivre » :

— J'ai surtout envie de lui mentir. Dis-lui que nous sommes toujours aux avant-postes, que nous gardons Gourbevoie, je ne sais quoi... Pendant ce temps-là, je guérirai.

— Et si elle veut aller à Courbevuu'? Tu pressentiments des mères...

— C'est vrai. Alors, attendons à demain. Demain, us que je serai plus présentable. Probable]

ment.

Dornoy, comme Simone, emportait une iin; sion d'inquiétude poignante. L'éclat du regard] chez André, (Hait effrayant. El cette gaieté, afl peut-être, chez lui, mélancolique d'ordinaii geur !... Mai- il disait vrai : pour lui, le seul lait «le se trouver rapproché de Simone changeai! un mal* heur en aventure heureuse. El puis, ce théâti théâtre qui «'tait son espoir, sa vie !... Qui lui aurait dit qu'il serait l'hôte de la Coméd

— Être soigné ••lie/ Molièi liait vaniteux, disait-il à SimOl

Il s'inquiétait encore, toujours, de ceux qu'on avait transport - lui, dans la voitun .

qu'on venait d'amputer. Puis, des représentations futures, puisque le théâtre jouait encore.

— Vous ne savez pas, André? lui dit Simone, on me demande de remplacer Mlle Dubois qui est lasse, lasse, et Mlle Reichenberg, souffrante aussi. On me demande déjouer Agnès. Je ne veux pas. Je veux, lorsque, je jouerai pour la première fois, que vous soyez là !

— Mais, j'y suis! fit-il, souriant doucement. Il faut jouer, Simone, il faut jouer. Et, même, voulezvous être gentille tout plein, oui, voulez-vous?... Venez me voir avant d'entrer en scène, — en costume, Agnès! L'Agnès idéale! Dis, veux-tu?

C'était la première fois qu'il la tutoyait, et ses mains fiévreuses cherchaient les mains de Simone.

— De cette façon, chère chérie, tu joueras pour nifii, tu débuteras pour moi !

— Oh ! ça ne me compte pas comme début. C'est un service que je rends. Mais je veux bien, pour vous ; oui, alors, pour vous, je veux bien !

— Je t'aime! dit André. Dieu, que je t'aime!... 11 se faisait, ck\ns son cerveau un peu vide, un

travail singulier. Une sorte de curiosilé enfantine le prenait, le poussait, et il songeait, avec une impatience fébrile, à cette apparition de Simone en Agnès, comme, autrefois, lorsqu'il fallait courir à un de ces speotaclespromisparsamèreetqui lui faisaient dire:

— Dînons, dînons vfte, maman, nous arriverons î i . >p tard !

Il lui semblait, d'ailleurs, que 1< iïeni

interminables et il se reprochait, maintenant, d'avoiij dit à Dornoy de ne pas avertir encore Mme Embrasser la chère femme, sentir sur son front les lèvres maternelles, c'eût été si bon !

— Enfin, demain, je la verrai demain!

Toutes ces idées se confondaient un peu dan

tête. Il passait d'une vision à une autr> robe grise à la maman en robe noire.

Il souffrait aussi.

Le chirurgien penché sur lui, le rassurait :

— Ce n'est rien. Ça se calm»

Mais il se disait que les médecins mentent aux malades comme les fils mentent aux mères, — pourf les rassurer.

Et la journée passa, la j visites de Simone, les sourires de Sim d'espoir de Simone, étaient li

Vers le soir, dans un demi-sommeil, il la devinai! plus qu'il ne la voyait, g'approchant de lui. «I ment, les pas étouffés, penchant avec pi vers l'oreiller son cher ?iss

5 pi ration de la jeune tille lui comme une I»;

Il l'entendait dire : « Il dort! »,el volupté à rester ainsi

il s' en fonçai! dans du vide, sensation bienfaisante d'un bain...

Pourtant, il s'arracha à cette somnolence exquise; il rouvrit les yeux pour avoir le droit de parler et de redire :

— Je ne dors pas. Je sais que tu es là. Et je t'aime !

La nuit, pris de fièvre, il ne put dormir. Cette sorte d'impression confuse fit place à des sensations très nettes et, dans son lit de blessé, sa vie se déroula devant lui comme la succession des verres d'une étrange lanterne magique.

Toutes ses visions, tous ses espoirs, — les beaux rêves des vingt ans, — lui revenaient, comme si, dans cette insomnie, il eût revécu son existence tout entière, mais transformée, devenue comme enveloppée d'une lumière de féerie. Elle n'était pas longue, son existence de travailleur obstiné, épris du (k verd laurier », amoureux de l'amour. Elle > avait eu, pour cadre unique, ce Paris pour lequel il avait combattu. Le cabaret de Maman Morère, les classes du Conservatoire, succédant au* classes du lycée, — et, dès ses premiers pas dans la vie, ces fiançailles avec Simone, interrompues par la guerre. C'était tout son roman, toute son humble histoire, — mais un roman si doux, et une histoire qui avait aussi sa fierté : le dévouement. Des images chères passaient devant ses yeux grands ouverts, le sourire de la mère, celui de Simone. Et, brusquement pris d'une terrible angoisse, effaré, il se deman-

dait s'il allait quitter cela, si c'était uni, s'il mourir?

Mourir?

Il ne le croyait pas. Il souffrait, oui, mais il sa disait qu'on ne meurt pas ainsi. Il avait, alors envies de se lever, de se dresser... Puis, la pensée du danger lui venait, dans un mot qu'il se répétait avec une sorte de colère obstinée : péritonite. M savait assez de médecine pour deviner le péril, prévoir.

— S'il fallait quitter Simone, pourtant!...

Et, comme la fièvre alors le gagnait, — tout son corps brûlant comme un fer cbaud, — il s'imposait de ne point songer à une séparation possible. Il contraignait sa pensée à d'autres préoccupations; H se condamnait à réciter des vers, à repasser un rôlej il demandait à son métier de le tii cette

angoisse.

Son métier!... Il l'aurait exercé bien peu, métier!... Vraiment, si tout finissait là, il valait bien la peine d'avoir tant rêvé!... Ah! les prédicl les belles prédictions de .M. Auber, <l<i son pi seur, do Brichanteauf... Tiens, Brichanteau, s'il «'tait là, il ne manquerait pas de lui faire <|urlqu<' noble phrase sur la gloire d'avoir versé son sang pourkj pays ! Et il aurait raison, le vieux bi tnme !

Tomber pour la patrie, c'était <l<i la gloire I

Il s»- rappelait un carabinier <!»• son batail

un jeune premier, acteur de mélo, qui répétai l :

— Je ne suis jamais mon en scène! Jamais un auteur ne m'a fait mourir en scène! Eh bien! je voudrais mourir sur le champ de bataille ! Le théâtre de la guerre, c'est un autre théâtre! C'est encore mourir en scène !

Et André cherchait le nom de ce cabotin, son compagnon, un nom qu'il oubliait. Il n'était mort, d'ailleurs, ni à Ouzenval ni sur la scène.

— Ce qui serait farce, c'est que ce fût moi qui réalisât le vœu du camarade... Mais comment s'appelle-t-il donc, ce garçon-là?

Ainsi les pensées confuses, anxieuses, l'agitaient. Il mourait de soif. Il sentait la fièvre monter. 11 cherchait à s'endormir en comptant, un à un, dos nombres.

— Voyons, voyons, il faut du repos... Je veux que maman ne me trouve pas mal, demain...

Alors, il regardait la lueur des lampes s'accrocher aux arêtes des cadres d'or, animer, dans leurs encadrements, les figures mortes des comédiens d'autrefois, des jolies filles disparues dont le sourire, peint par Largillière ou par David, semblait tristement ironique auprès de ces lits d'agonisants.

Car il y avait d'autres blessés, près de lui. Ceux-là dormaient. Immobiles dans leurs lits allongés, ils ressemblaient même à des cadavres.

Et, brusquement, une pensée lui vint, comme un

300 LE MARIAGE l>\

avenir douloureux; il se mil que Lu-

cien de Janillac avait été étendu là — non pas dans ce Foyer même, mais sous ce toit, ce même toit — et que Simone s'était penchée sur son oreiller comme, il y avait quelques heures, elle se peu aussi sur son visage même.

Et une sorte d'idée rapide, lancinante, venant traverser ces visions, il se dit tout à coup :

— Eh bien! mais, si je mourais, moi, il IV serait?...

L'épouserait- il?

La fièvre devenait plus forte, l'a plus

atroce. Il avait envie d'appeler Simone, puisqu'elle était là, tout près, de demander à l'iate assis là-Las, de prier Mlle Âubry

La nuit lui paraissait interminable. Il avait baie de revoir le jour. Le joui- le calmerait, Maintenant, la peur de la mort lui se débattait contre la vision, Lhon ibl. ;ni le

harcelait.

Il lui semblait — el c'était sinistre — qu'il voyail Simone appuyée au bal< 'anil-

- comme il Lavai! \ n lui

disait ironiquement :

l«-v Roméo av.- ta li;tih irrité* il surpris dan

d'un moment, réapparaî du dél

tude qui avait fait passer, dans tout son être, un frisson de rage... Roméo! Simone! Le balcon de Juliette! Puis, machinalement, hachant les vers, dans une surexcitation croissante, il récitait, répétait les répliques de la scène autrefois jouée :

Ah ! c'était l'alouette et sa voix matinale Regarde...

L'interne l'entendait s'écrier, très haut :

Regarde, mon amour, cette blancheur fatale !

11 s'approcha du lit :

— Chut! Silence! Les autres dorment! Prenez un peu de potion !

Au petit jour, la lassitude eut raison d'André. Il laissa, comme assommé, tomber sa tète sur l'oreiller. Le chirurgien le trouva endormi. Et, sur la pointe des pieds, Simone, la nuit une fois passée, vint s'informer, le regarder. Elle fut terrifiée. Le visage du blessé se crispait dans une souffrance qui rendait la respiration haletante. Ses paupières, closes à demi, laissaient apercevoir un peu du globe blanc de l'œil, et il sembla à la pauvre enfant que les yeux étaient morts. Elle demanda, effrayée, à l'interne :

— Est-ce que c'est naturel, cette respirationlà ?

Et, d'instinct, elle ajouta :

— Oh! cette fois, il faut prévenir sa m

André se réveilla plus calme. Il sourit à Simon! qui était là. 11 s'informa pour savoir si Dorimy étal encore venu prendre de ses nouvelles.

Dornoy ?

Mais il était dans le théâtre, tout près. (1 attendait au fond de la longue galerie des bustes, prenant des croquis, pour s'occuper, pour se souvenir. Un lit de fer devant le buste de Beaumarchais. Des cha des fioles, des paperasses sur les tables de nui1 bouteilles. Et un paravent barrant le fond de la galerie pour empêcher l'air de frapper les lits dm blessés. Un képi galonné sur une chaise. Dornoy r dait, dessinait tout cela, machinalement, en attendait le réveil d'André.

Il venait lui dire, lui aussi, qu'il sérail peul bon de prévenir Mme Morère. Mais il redoutai! qui cetavi< ne lit sur le blessé une impression n Si André allait se croire perdu ?

Le peintre lui tout étonné, au contraire, de lui-même, Morère lit :

— Tu sais, cette fois, je voudrais bien voir maman « Cette fois! Est-ce que l'inquiétude du chirur

gien, l'angoisse des amis, devenaient titu<f

pour le l

— Tu n'as pas peur de lui causer une trop forl

Gomme un enfant, la voix très douce, André répéta :

— Je veux voir maman !

Elle vint une heure après, jetée en voiture par Dornoy. On lui avait recommandé d'être courageuse. Elle s'approcha du lit de son fils, d'un pas lent, ferme, avec un sourire voulu sur les lèvres. Mais, quand elle vit la pâleur d'André, le ravage passé sur ce beau visage en si peu de temps, elle eut peur de s'évanouir. Dornoy la tenait par la main et aussi Simone, qui tout bas répétait :

— On le sauvera ! Nous le sauverons î Lorsque sa mère l'eut embrassé, mettant loute son

âme de pauvre être dévoué dans ce baiser, André dit à l'oreille de Mme Morère :

— J'ai quelque chose à te demander!

— Quoi, mon entant? Quoi?... Tout ce que tu voudras, lu sais bien...

André prit un air de mystère, ajouta : — ■ Voilà. Tu vas aller chez un bijoutier du Palais- Royal..., là, dans la galerie Montpensier..., où tu voudras..., et tu m'achèteras, tu me choisiras un bel anneau d'or, un anneau de mariage..., tu sais, où l'on inscrit les noms, les dates... Et, si on peut graver tout de suite... oh! mais... tout de suite, maman, tout de suite, mon nom et celui de Simone, tu me l'apporteras, l'anneau... C'est une idée comme ça... Je veux le lui passer au doigt, l'anneau de ma-

riage..., mais toul de suite... Oh! tout de Tu veux bien?

— Si je veux, mou pauvre petil '.

J'y vais!... Seulement, tu sais, pour g joutier ne pourra peut-être pa

André répéta, dans l'énervemenl de la û( mêmes mots, avec une hâte maladive :

— Oh! tout de suite! tout de suite!

Alors, Mme Morère se leva de la chaise où était assise. Elle regarda, en souriant encoi douloureux sourire contraint, André qui, de

blanche, comme amaigrie en quel< lui envoyait un baiser, — ei elle sortit du Fo étouffant, près d'avoir, dans 1 qui mèi

l'escalier, une crise de nerfs. Mai raidid

répétant, elle aussi, les mots puérils elle un ordre sacré :

— Tout de suite! toul de suite!

Quand Andi vil plus, il lit à

Dornoy signe de revenir • lit.

— Je voudrais que Urne Aubry Son regard

— J'ai mon idée... Cette nuit.

un parti... Simoni

Irliin.

II hocha la i Oui,

html

Eh bien! mais, il est fini, le siège... Tristement fini... fini pour moi, surtout... Simone, nous nous marierons ici, voulez-vous?... Veux-tu?

A ce tutoiement, devant Dornoy, la jeune fille se. sentit devenir un peu rouge. Mais elle était surtout effrayée, tremblante. Cette idée d'André, cette volonté soudaine, lui faisaient peur. Il se sentait donc perdu?

— Oh! vous savez, fit-il en essayant, lui aussi, de sourire, nous ne dérangerons ni M. le curé ni H. le maire... Faire venir un abbé de Saint-Roch ou un tabellion, comme au théâtre,

Et faites le contrat, comme je l'ai prescrit...

non, non, cela sera pour plus tard..., s'il y a un plus tard...

— André!

— Eh bien! quoi! mon bon Dornoy, prévoir, ça ne fait pas mourir... Tu me jureras, Simone, devant Dornoy, devant ta mère, de te considérer comme ma femme, et cette idée-là, cette idée de malade, n'est-ce pas? me fera du bien, me guérira, si je dois guérir! Et sais-tu, ajouta André, quelle robe de mariée je veux que tu mettes, ma Simone aimée?... La robe grise du rôle que tu dois jouer, oui, la robe d'Agnès... Une idée à moi encore!... Agnès, l' Agnès idéale, tu sais! Ils l'ont assez répété, imprime, Y Agnès

idéale. Je veux l'avoir à mon chevet... Idée de poêlé ou de cabotin, comme tu voudras!...

Simone écoutait, tout son être glacé d'effro demandant si André parlait sérieusement ou s'il délirait. Et Dornoy sentait son cœur se serrer à chaque parole du pauvre garçon. La voix de cuivre du tragédien s'adoucissait, se faisait enfantine, avait dea accents de tristesse qui ressemblaient à des souffles^ Et, dans le regard, une flamme passait, coiinnc l'illumination d'une fièvre heureuse.

Pourtant, il s'impatientait, s'énervait, Mme Mo-j rère ne revenant pas :

— Où est-elle? Que fait-elle'.' Une bague, chez un bijoutier, ce n'esl pas si difficile !...

Dornoy avait envoyé un commissionnaire prévenir, réclamer MmeAubry, rue de Paradis. Mm rcre devait attendre. Evidemment, il fallait du tempg pour cette gravure qu'il avait command . L( vriers devaient être aux remparts. Est-ce qu'on travaillait maintenant, dans Paris, à des anneau] mariage?

Vers le soir, la mère revint. Elle ressemblait à un automate. Elle s'approcha du lit de son ûl sa poche une petite boîte eu carton blanc dont un lil de caoutchouc retenait le cou>

— Tiens, voilà!

André prît la boîte avec l'avidité d'un a chant à de l'or.

Il regarda.

Sur un fond de ouate blanche, il y avait un petit anneau d'or, un anneau brisé qu'il ouvrit d'un coup d'ongle et où il lut ces deux noms : André... Simone... Et cette date : 1871.

— Comme sur le tronc d'arbre de la Jonchère, dit-il.

Il enveloppa Mme Morère d'un regard attendri :

— Merci, maman!

Puis il demanda :

— Où est Simone?

Simone avait passé la robe grise de la vierge de Molière et elle apparut, son visage pâli se détachant, avec ses cheveux blonds, du grand col blanc qui coupait à demi son corsage, lui donnait moins l'aspect d'une ingénue de théâtre que d'une sœur grise, —et elle était si tremblante, que Mme Aubry, toujours hostile, la soutenait, la poussait, trouvant qu'il y avait trop de simagrées pour une chose toute simple :

— Puisqu'il veut jouer cette comédie, ça ne peut faire de mal à personne !

André regardait autour de lui, comptant si tous ceux qu'il souhaitait à son chevet étaient là : sa mère, Dornoy, Mme Aubry...

— Tu ne sais pas qui est chez Lebret, le concierge, et qui m'a fait passer sa carte? lui dit tout bas Dornoy.

Une lueur passa dans les yeux d'An belle

tète tragique prit une expression de colère; — \ brusquement, les traits se détendirent.

il demanda :

— Janillac, n'est-ce pas?

— Oui, Janillac.

— Eh bien! fit André, si l'interne le perm

s'il n'y a pas trop de monde dans le Foyer (il montrait les lits où les autres blessés, étendus daient), dis-lui que je veux le voir ! A voix très basse, il murmura :

— Oui... Gela vaut mieux!

La vision de la nuit s'était dissipée, comme une fumée.

— Œgri Sêmnia3 dit encore André,

Il ressentait bien des douleurs abdominales qui, parfois, le traversaient comme de> point» mais la tension de son esprit \ Simone le petit anneau d'or, savoir qu i ait à son doigt, le calmait, lui faisait oui

El. il ('prouvait, maintenant, u:

savoir que Janillac serait là. Il lui semblait que

erail (oui : les soup< i Il tendit la main à I ts maigres1, eut l'impi <'i dit, malades :

— Tu

— Vous trouvez ? fit Mme Morère, cherchant, dans les yeux du jeune homme, s'il disait la vérité.

André avait plaisir à revoir, sali et usé, cet uniforme d'officier de mobiles; c'était de la vie, la vie d'hier, qui revenait, réapparaissait là à son chevet de blessé.

— Où êtes vous, maintenant?

— On nous a fait rentrera Paris. Je pourrai venir te voir.

Alors, André lit un signe.

— Tu seras un de mes témoins, dit-il.

Simone s'approcha. André répéta, en montrant

Lucien à la jeune fille :

— Oui, j'y tiens !

11 avait pris, dans la petite boite, sur l'ouate blanche, l'anneau portant les noms unis.

— Voyez-vous, Simone, dit-il d'une voix devenue très grave, je ne sais pas ce que l'avenir me garde... Oh ! ne pleure pas, maman, ce n'est pas de regarder la mort en face qui fait mourir...; mais, de savoir que vous avez au doigt l'anneau de mariage, il me semble que nous sommes mariés déjà..., que vous ne m'oublierez jamais î

Très pâle, Simone répondit, avec la ferveur d'une croyante :

— Jamais !

Alors, il se souleva, luttant contre une douleur soudaine qui contracta, un moment, son visage; il

prit la main de la fiancée et, lentement, se- yeui dans les yeux bleus qui le regardaient, effarés i i extasiés à la l'ois, il passa dans l'annulaire le petit anneau que regardait Mme Morère. Et il y eul un silence solennel autour de ce lit du blessé, lorsque André Morère ajouta :

— Je prends pour ma femme Mademoisell mone Aubry et je jure de l'aimer toujours

le même serment que je vous demande, Simoi

Devant Dornoy et Janillac, blêmes d'épouvante, Simone répéta, d'une voix ferme :

— Je jure de vous aimer toujours. Andi

Le blessé hocha la tète, répéta le mot d'un Ion grave :

— Toujours !

Puis, essayant de réagir contre l'émotion, il promena, sur les portraits accrochés : les belles i diennes, les vieux maîtres de la scène, an i attendri et, souriant à la fois et troublé, plaisantanl en apparence, remué en réalité jusqu'au fond éà l'être :

— 'Vous to : témoins, comme dans -

.' dit-il, retrouvant sa voix de • vm'x

de théâtre.

Et c'était, pourlelauréal du C tuvrëj

artiste stagiaire, aspirant à l'Odéon, rêvanl ! médie, la Comédie, cette consécration I « »i r»»,

— c'était, p<»ur l'élève d'hier, 1»' débutant <jui n

LE MARIAGE D'ACNÉS 317

encore débuté que dans un rôle de soldat, comme une apothéose inespérée ! Dire à cette enfant : « Tu es ma femme ! », dans ce cadre illustre où tant de renommées avaient passé : Rachel, Samson, Beauvallet, et les maîtres de l'heure présente : Bressant, Delaunay, Got, les Brohan, — en ce Foyer célèbre dans le monde entier, le Foyer de la Comédie-Française qui servait de décor à cette scène imaginée par le comédien : le mariage du blessé.

Il y avait un rayonnement dans ses yeux lorsqu'il ajouta, après ce regard de fièvre heureuse promené sur les portraits célèbres :

— Etainsi, quoi qu'il arrive, lu seras ma femme, Simone !

Il ajouta, avec une expression de mélancolie qui terrifia la jeune fille :

— Si je disparais, tu seras ma veuve ! MmeMorère n'avait pas entendu ces mots sinistres.

La joie qui passait dans les yeux d'André lui donnait l'illusion d'une guérison prochaine.

En contemplant encore Simone, il disait :

— Voilà. Je veux te voir débutant, entrant en scène, telle que tu seras... Débuis de Mlle Simone Aubry... Au fait, tu sais, sur l'affiche, garde ton nom de jeune fille... MmeMorère, cane ferait pas bien!... Le public n'aime pas les actrices mariées. Il est jaloux, le public... El la jalousie... Ah! c'est si bête

et si cruel, la jalousie !...

Il parlait, s'exaltait. Comme la veille, Fini riva, réclama le silence. Il fallait lai ainte-

nanl, le malade en repos :

— Vous vous êtes donné assez d'émotions, mon cher Morère.

— C'est vrai, dit Andr- nt de rii suis marié.

Il ne quittait pas Simone des yeux. Il cherchait, au doigt de la petite main blanche, le cercle brillant de l'anneau d'or :

— Ma femme!

Et, toul à coup, il dit :

— Je suis bête!... Et le bouquet de la mari.' l'ai oublié ! J'ai oublié les fleurs, maman !

Simone se pencha vers lui :

— Dormez, monsieur. Demain, moi qui vous en apporterai !

Et, tout ha-

— Le bouquet de nos noces, c* qui le le donnera. Demain !

11 lui sembla, lorsque ions i qui enl

raienl son lii il y avait un moment rurent, qu'il venait de faire un i Il était I 'ir :

— Simone a juré ! Elle neau!...

L'interne réclamait

tait, après cette exaltation, un affaissement mauvais :

— Vous ne souffrez pas?

— Un peu. Mais si peu!... Quand je respire, oui...

— Tâchez de dormir !

Il passa sa main sous la couverture, constatant au toucher la tension de l'abdomen.

— Dormez... tâchez, dit-il encore.

Il redoutait la venue de la nuit. La nuit fut, en effet, tragique. Les douleurs devenaient plus lancinantes, exacerbées par la moindre pression, le plus petit mouvement. Il y eut des hoquets, des vomissements. Le pouls semblait plus faible et, à la lueur de la veilleuse, les traits réguliers d'ordinaire, d'une pureté classique, semblaient tirés vers le front, comme tournés en haut...

— Tous les signes d'une phlegmasie, dit le chirurgien, appelé en hâte. Brusquement très aiguë, la péritonite! lit-il encore.

L'interne consulta les ambulancières de service. Fallait-il prévenir Mme Morère, Mlle Aubry?...

— Cela dépend. Y a-t-il péril immédiat?

— Non, mais demain...

— Attendons à demain. Il y a d'autres blessés. Ils dorment.

— Kl Seveste? demanda l'interne.

Seveste, comme André Morère, ('lait pu danger. On

lui avait apporté, au bout d'un ruban rouge, une petite croix. Il avait dit :

— C'est beau, mais c'est cher.

André, avec cette acuité de perception qu'on I l»s malades, avait entendu, malgré sa fièvre, ce qu'on venait de raconter. Il préférait le petit anneau <IY»r à la croix de Seve>t«i.

Puis, ses pensées se faisant confuses, il demandait si Mme Morère était revenue de chez le bijoutier.

— Non? Pas encore?... Ce n'est pas étonnant. C'est long à graver : André... Simone... Etla dal

Au fait, la date, on l'a oubliée, la date!... Quel joue sommes-nous, docteur?

— Je vous en prie, ne parlez pas, dorm< tait l'interne.

— Je ne peux pas... Vous savez, je fais le malin, j'ai crâné, cet après-midi, mais j'ai mal..., très mal...

La l'ace était extrêmement pâle. Les vomiss se faisaient plus fréquents. Maintenant, l'inl affreusement inquiet, constatait, aj de la peau, une sueur froide.

— Je ne sais pas ce que j'ai... A

C'esl beau, oh ! c'est très beau de mourir pour I; pairie... mai» on devrait mourir d'un omrai

Regnauli... .l'ai bien entendu aussi quand qui a parlé de Regn mit, avant-hi< L'interne prenait le poignet du blés

le pouls. La faiblesse en était augmentée à chaque minute :

— Il n'ira pas jusqu'à demain!

D'heure en heure, les symptômes morbides s'accentuaient. Dans la fièvre, des tirades lointaines, des lambeaux de vers, revenaient aux lèvres sèches d'André.

Il demandait si l'on allait bientôt faire la sortie, la grande sortie :

— Mais c'est la charge, docteur! Vous n'entendez pas? On bat la charge!... Ah! cette fois, pas de retraite, plus de retraite, n'est-ce pas? Mort ou victorieux...

Que vouliez-vous qu'il fit contre trois?

— Qu'il mourût!

Comprenez-vous cette pythonisse? La Corse, la Corse avec ses mauvais yeux! Etre délivrés, être vengés dans vingt ans, dans trente ans, — peut-être jamais! Cette Colomba, une espionne, une jeteuse de sorts... Est-ce qu'on sait? Dans dix ans, dans trente ans! Non, non, non, non! Demain! Demain! Tout à l'heure! Maintenant... Dès maintenant... Voilà le jour ! On sonne la diane ! Et je ne trouve pas ma cartouchière... Eh bien! et ma cartouchière?... Qui me l'a prise? Les Prussiens! En avant! En avant !

322 LE MARIAGE D'Aï

C'était bien le jour, l'aurore L'interne voyait arriver, avec une rapidité sinistre, les derniers signes, l'agonie mettre sur ces traits affreusement tirés ses doigts implacables, multiplier les hoquets, — éloufter même la voix beau garçon superbe et dont la dernière lieu venait.

Le mourant épelait des noms ai m

— Simone ! Maman ! . . .

L'interne avait prévenu les pauvr

— J'ai trop attendu. Elles ne mourir !

Simone apportait à son fiancé — à sou mari — un bouquet de roses. Des roses toutes blancli quet de la mariée.

Quand elle arriva chez le cou main, et qu'elle demanda : « Eh bii de Lebrel répondit. Elle poussa un cri el il fallut que sa mère la soutînt. Les Heurs tombèi main

Puis, elle se raidit :

— Je veux le voir! Je veux

- blanch d'un pas ferme. Sur le palier, dans l'ai encoi homm<

toul !

Elle demanda à i

— Mais vous i pas. mademoi>

— Si, si. Je sais... Je sais...

Elle marchait droite, raidie, ses roses à la main,

— Agnès ressemble à Ophélie, fit quelqu'un.

En apercevant, sur son lit de mort, André Morère étendu, blanc comme un marbre, elle ne dit rien. Elle se mit à genoux et pria.

Il y avait, sur une chaise, près du lit, un rameau de buis dans un bol d'eau bénite, sans doute. Elle y trempa une des roses blanches et, comme on avait croisé les mains du mort sur le drap, elle mit la fleur entre les doigts glacés :

— Je t'avais promis des fleurs! Les voici, André !

A travers les larmes de ses yeux bleus, elle regardait ce beau visage, ce profil de médaille, hier convulsés par la douleur et que la mort refaisait superbes :

— Mon pauvre André !

— Voyons, fillette, disait tout bas Mme Aubry, attendrie, « toute retournée », il ne faut pas te faire du mal, rester là...

• — Ça me fait du bien! Je le vois encore!... Sa veuve ! Il avait raison, je serai sa veuve !

Alors, lentement, Simone pencha son doux visage, ses cheveux blonds, sur cette face morte, et ses lèvres, ses lèvres de vierge, déposèrent un baiser sur le front de celui dont elle avait juré de porter le nom. Le froid de la chair morte la fit tressaillir, mais ne l'épouvanta pas. Mort ou vivant, c'était lui!

Et, jusqu'au soir, elle resta là, auprès du cadavre étendu, — voyant à ce chevet funèbre se succéder la mère, changée en statue, Dornoy, Janillac, — les témoins du pauvre et cher rêve d'hier.

La nuit de janvier pénétrait dans le Foyer par la lumière de la place, — de la vaste place assombrie où, au loin, dans les tas de maisons haute apercevait à peine quelque vague lumière hésifc de lampe tristement baissée dans une angoissante économie d'huile; et, — en cette pénombre Lugubre, les ténèbres envahissant peu à peu le Foyer, éteignant Tordes cadres, — l'interne de garde, les dames ambulancières, les blessés dans les lits voisins gardaient Simone Aubry toujours immobile devant le lit blanc où, entre les mains jaunies, la rose à demi fanée détachai! sa blancheur; et, sur Toi blanc, la belle tète du tragédien reposait, clos, avec un sourirede fierté sur violettes...

— Le sourire qu'il avait le jour de notre ; prix! songeait Simone. Le sourire du succès el d

Le soir où Mlle Simone Aubry débuta à la Comédie-Française, — comme elle achevait de revêtir la petite robe grise et de passer le col blanc d'Agnès, on lui remit, en même temps, un billet et une dépêche qui attendaient, depuis une heure, dans la loge du concierge.

Le petit billet, d'une écriture tremblée, était tracé de la main de Maman Morère.

(( Je pense à vous, ma chère fille, disait la mère. Pensez à lui ! »

La dépêche, datée de Marseille, était signée de Lucien de Janillac.

Il s'embarquait pour les Indes, allait s'établir làbas pour longtemps, pour toujours. Il savait, par les journaux, que Mlle Aubry débutait, ce soir-là. Il lui envoyait les souhaits de succès d'un ami qu'elle ne reverrait plus, sans doute.

— Il est très bien, le vicomte, fit Mme Aubry. Je le trouvais très bien, ce garçon-là !

On frappait à la porte de la loge.

— Entrez! dit Simone.

C'était Dornoy qui venait dire :

— Je suis là. La Comédie avait déjà, hier,

Mlle Reichenberg. Elle aura, demain, Mlle Aubry. Mais, ce soir, il manquera quelqu'un.

— Non, dit Simone, ses yeux bleus pleins de foi, il ne manque personne !

Une voix, lente comme une mélopée de muezzin, allait répétant parles corridors les mots sacramentels:

— On commence !

— En avant ! dit Dornoy .

C'étaient les derniers mots qu'avait prono André.

Simone descendit l'escalier.

Au Foyer, — le Foyer où elle l'avait vu mort! — les habitués attendaient, souriaient, saluaient. La débutante passait, dans le couloir qui mène à la scène, parmi les bustes immobiles el tnnéfl

empressés...

— On commence !

Les trois coups solenn atissaient sur le

plancher, frappés, à inter os égaux, par l<i bâton du régisseur.

Le coup de sonnette du souffleur donnait, làhaut, aux machinistes, le signal <lu lever du rid

Et, lentement, il se Levait, le rideau rouge, suc le classique décor de i

Émue, mère, dans la coul

mone attendait son enti

— Te rappelles-tu le Conservatoire, ma Le mois de juillet?... Le jury?.., M. Aubi

Elle entrevoyait vaguement, à travers les portants, un coin lumineux, éclatant, de cette salle, pleine, toute pleine. Des dorures, des toilettes, des visages attentifs, des regards impatients... Ah! tout Paris, tout Paris était là, nerveux, impatient, curieux, guettant, lorgnette en mains, la petite Agnès, l'Agnès idéale, la débutante !

Elle entendait, sur la scène, Alain et Georgette donner la réplique à Arnolphe.

Arnolphe ôtait le chapeau d'Alain, le jetait par terre et les rires montaient à ces mots :

...Qui vous apprend, impertinente bête, A parler devant moi le chapeau sur la tête ?

Puis, le silence, un silence étonnant, redoutable, un silence d'église, se faisait lorsque Arnolphe ajoutait :

Faites descendre Agnès !

Agnès ! La nouvelle venue ! Mlle Aubry ! La débutante !

Une minute encore. Quelques répliques de Georgette...

— A vous, mademoiselle! dit le régisseur.

— A toi, mon enfant! dit la mère.

Simone Aubry regarda, à la main gauche coupée de mitaines, l'anneau d'or, le petit anneau brisé

que lui avait donné le mort et qui portait les deux noms gravés: Simone... André...

Elle porta lentement, tendrement, l'anneau de mariage à sa lèvre. Il lui sembla sentir encore le front d'André sous son baiser...

Et, résolue, allant vers le succès, vers l'avenir, Agnès, les yeux baissés, entra en scène...

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