SCÈNE PREMIÈRE
LBOGÀDIE.
11 ne pouvait en être autrement.
DOUGET.
Vas-tu encore prendre contre moi le parti de toutes ces prétendues grandes dames russes 1 Après t*avoir toisëe de la tète aux pieds le premier jour de notre arrivée à Baden-Baden, à peine te regardaient-elles le lendemain, malgré toutes les toilettes que je t'avais choisies et commandées moi-même ;... ou plutôt elles te regardaient, avec je ne sais quel air prude^ comme si je n'eusse pas été ton père et que tu n'eusses pas été ma fille.
LÉOGADIB.
Elles ne savaient pas qui nous étions. . .
DOUGET.
Des princesses d'alcool!... des princesses dont les pères se sont enrichis à débiter de 1^ méchante eau-de-vie où ir n'entre que du grain et pas une grappe de raisin I...
On entend sonner*
LÉOGÀDIE.
Tu vois donc bien, mon bon père, que j'avais raison de ne pas vouloir de toutes ces toilettes qui appelaient sur nous Taltention !
DOUGET.
Tu avais tort! car, sans toutes ces toilettes... de mon goût, Adrien ne t'eût pas remarquée aux courses de Baden-Baden... il n'eût pas su qui nous étions^ et nous n'eussions pas su qui il était... il n'eût pas su que je te donnais huit cent mille francs comptant et la terre de Bois-Ie- Vent ; total, deux millions de dot 1 Et nous n'eussions pas su que c'était le duc d'Ermont... Ce n'est qu'à dater de ce jour-là qu'il n'a pas cessé d'être pour toi, et même pour moi, aux plus petits soins. >^près avoir commencé par nous ennuyer tant, avons-nous fini par nous amuser!... Chaque jour, une partie nouvelle : déjeuners a at Favorite, dîners aux flambeaux dans les ruines du vieux château, avec la musique militaire;
hais au Rendez-vous de chasse, excursions le matin, fêtes le soir... Ah! j'en ris encore!... comme cela faisait endiabler toutes ces grandes pécores et tous ces petits fats qui avaient fait fi de nous I comme ils enrageaient de voir que leur duc ne nous quittait pas plus que son ombre!... Ce que je dis là, est-pe vrai?
LÉOCADIE
11 n'est que trop vrai qu'Adrien ne nous a pas quittés un seul instant, jusqu'au moment où l'acte de mariage a été signé à la mairie et où tu lui as compté l'argent... par-dessus lequel il m'a prise...
On entend sonner.
DOUGET.
Chose promise, chose due,,.
LÉOCADIE
Étais-tu donc si pressé de te défaire de inoi ?
DOUCET
C'était à prendre ou à laisser.
LÉOCADIE
Eh bien, tu n'aurais pas dû hésiter 1
DOUCET
Mais après?... Il aurait fallu recommencer la môme tournée... (On entend sonner.) Ces héritières!... elles voudraient toutes qu'on les épousât uniquement pour elles-mêmes... Alors^ à quoi sert d'être héritière et d'avoir une grosse dot?
LÉOCADIE
Cela devrait servir à choisir son mari... Mais cela ne m'aura pas servi à choisir le mien...
DOUGET.
Ah çàl mademoiselle... je veux dire madame... un peu de mé-
SLÈN£ PREMlKKb; 9
moire 1... Tu ne parlais pas ainsi à Baden*Baden. Lorsque le duc t'offrait partout son bras, tu le trouvais très-aimable et tu ne parlais pas de ton cousin Charles. Âvoue-le toi-même!
LÉOCADIB.
JeTavoue... Mais c'est qu'à Bade, Adrien paraissait m'aimer... c'est que je croyais qu'il m'aimait... c'est que je croyais surtout qu'il m'aimperait...
Oa entend sonner.
DOUGBT.
Il t'aime!. ..'Ou, s'il ne t'aime pas encore> aie de la patience,, cela viendra.
LEOCADIB. *
S'il m'aimait, est-ce qu'à peine descendu de voiture, au retour de l'église, Adrien m'eût quittée tout de suite comme il l'a fait... me laissant ici... sans que je sache rien de ses projets et de ses arrangements?
DOUCET
J'étais là... Il t'a laissée avec moi... donc, il ne t'a pas laissée seule... Ce n'est pas tout : il s'est excusé en me disant qu'iPavait à régler des affaires urgentes.
* LÉOGAUIE.
Le jour de son mariage, quelle autre affaire doit-on avoir que de rassurer sa femme^ que de lui montrer qu'on l'aime , alors môme qu'il ne serait pas vrai qu'on l'aimât ? •
DOUGET.
il y a des affaires qui n'attendent pas.
LEOCADIB.
Des affaires qui, le jour où l'on se marie, ne peuvent pas attendre jusqu'au lendemain, ne doivent pas être bonnes... (On entend
soooar.) Encore I C*est la dixième fois qu'on sonne depuis un qu^rt d'heure !
DOVG£T«
Ce sont des amis du due qui viennent le féliciter.
LÉOGADIB.
Ils étaient à Téglise, où ils lui ont serré la main... Et d'ailleurs, ce n'est pas ie jour d'un mariage qu'on fait des visites aux mariés.. . On attend leur visite pour la rendre... on ne leur en fait pas. (On entend sonner.) Voilà que l'on sonne encore!
DOnCET.
Si ce sont des personnes qui ont besoin d'entrer, il faut bien qu'elles sonnent.
LÉOCADIE
Le jour d'un mariage, il n'y a que des créanciers qui puissent affluer et sonner ainsi 1
DOUGET.
Eh bien, quand Adrien aurait des dettes de jeune homme... Penh! cela ne tire pas à conséquence!... Il faut être juste, il faut être logique... Si le duc avait été riche et que tu n'eusses pas eu une grosse dot... il ne l'aurait pas demandée en mariage.
On entend encore sonner.
LÉOCADIE
Sttis^je donc laide?
DOUCET
Tu sais bien que tu ne l'es pas...
LÉOCADIE
Suis-jedoncsolle?
DOUGET.
Tu as hérité de tout Tesprit de ta mère.