SCÈNE ONZIÈME
ADRIEN
L’une et l’autre... De grâce, plus d’énigmes! Ce conseil qui vous a été donné, quel est-il ?
LÉOGADIE.
Faut-il donc que je vous le dise? C’est d’échapper, par la dignité des sentiments, à la fausseté des situations.
ADRIEN
Et ce conseil, qui vous l’a donné ?
LÉOGADIE.
Ma mère...
ADRIEN
Mais votre mère, vous l’avez perdue I
LÉOGADIE.
Je l’ai retrouvée par la prière... Je l’ai invoquée à genoux et les mains jointes, et elle m’a répondu : t II n’y a que la vérité qui ail la puissance de simpliûer ce qui est compliqué et de recliûer ce qui est faux. Sois toujours vraie, afin d’être toujours digne... » Soyons donc sincères tous les deux... Y consentez-vous?
ADRIEN
Comment ferais-je pour n’y pas consentir? Votre volonté vient de prendre la place de la mienne.
LÉOGADIE.
Alors, avouez-moi franchement que vous ne m’aimez pas ; avouezmoi que, lorsque vous avez demandé ma main à mon père, vous ne vous êtes pas dit: * 11 faut que j’épouse cette héritière pour la rendre heureuse en l’aimant. » Non... Vous vous êtes dit : « Il faut que j’épouse celte folle qui m’écoule pour payer les huissiers qui me poursuivent... » Vous ne vous êtes pas dit; « L’amour qu’elle aura pour moi m’en donnera pour elle... » Vous vous êtes dit ; ( Elle fait un mariage de vanité pour avoir un litre ; moi, je
LE MARIAGE D’HONNEUR
fais un mariage d'honneur {)our payer mes dettes. » Et dans voire pensée vous avez ajouté : « Les dettes soldées et le titre livré, parchemin contre écus, nous serons réciproquement quittes... Si elle ne m’aime pas, tant mieux pour moi; et'‘si elle m’aime, tant pis pour elle 1... car, si elle ne m'aime pas, je continuerai joyeusement la vie que je menais ; et, si elle m’aime, j’aurai pouf raison de la délaisser les querelles qu’elle no manquera, pas de me faire... » — Suis-je dans le vrai, monsieur?
ADRIEN
Parfaitement... Mais plus cela est vrai, plus je suis confondu...
LBOCADIE.
Do quoi donc ?
ADRIEN
De vous entendre parler avec autant d’expérience que si vous aviez trente ans.
Que cela ne vous étonne pasi J’ai perdu ma mère, une simple femme que la fortune avait rendue plus simple encore. Je l’ai perdue au moment où si s avis allaient m’ètre le plus nécessaires... A dix-sept ans, une jeune fille qui adore sa mère et qui a la douleur delà perdre ne larde pas à acquérir une expérience précoce... Elle ne réfléchissait pas... elle réfléchit ; — elle ne regardait pas... elle regarde; — elle n’écoulait pas. .. elle écoute; — elle ne se souvenait de rien... elle se souvient de tout... La douleur est une émancipation.
ADRIEN
Mais, avec celte raison que je ne vous soupçonnais pas... que je ne pouvais pas vous soupçonner... comment m’avez-vous épousé, car vous ne pouviez ignorer l’existence dissipée que tout le monde savait que je menais... et dont, pour la première foisde ma vie, j’ai honte en ce moment ?