SCÈNE ONZIÈME
LÉOCADIE
Je me suis laissé égarer par le raisonnement.
ADRIEN
Gomment le raisonnement peut-il égarer ?
' LÉOCADIE
Je m’étais dit s S’il est tout simple qu’un homme de trente ans qui a dissipé sa fortune cherche à la refaire par un mariage, il n’est pas moins simple qu’ayant trouvé l’héritière qu’il cherchait, cet homme lui rende au moins tendresse pour tendresse... — J’ai cru que vous m’aimiez, j’ai cru surtout que vous m’aimeriez... Je devais me défier de votre langage... Aussi n’est-cepas le vôtre qui m’a trompée : c'est le mien.
La vérité appelle la vérité... Franchise pour franchise... Vous venez d’être sincère, Léocadiel à mon tour de l’être... Oui, cela est vrai, en vous voyant, en vous faisant ma cour selon l’usage, en demandant votre main après un mois d’assiduités compromettantes et un flot de banalités intarissables qui ne devraient plus tromper les femmes et qui cependant les trompent toujours... oui, cela est vrai, je n’ai fait que céder presque machinalement aux exhortations que ne cessaient de m’adresser mes parents et mes amis, me répétant tous journellement : * Adrien, il faut te marier... Adrien, il faut épouser quelque héritière à qui le titre de duchesse tournera la tête et fermera les yeux sur les égarements de jeunesse... » A force d’entendre cet éternel refrain, j’ai fini par le considérer comme un précepte irréprochable et par en faire ma règle de conduite. Le monde ne regarde jamais que celui des deux côtés delà médaille qu’il a sous les yeux... J’ai fai. comme le monde aux maximes duquel j’obéissais... J’ai vu la dot..je n’ai pas regardé la femme. Pardonne-moi, Léocadie I pardonnet moi, aveugle que j’étais... de n’avoir vu en toi que la somme que j’allais loucher... Mais maintenant, ce que je vois quand je te regarde, Léocadie, c’est la femme qui vient de faire de moun autre homme...
Il se jette à ses genoux.
LE MARIAGj: D’HONNEUR
LÉOCAOI B.
Relevez-vous, monsieur le duc, et que ce soit la dernière fois que vous m’appeliez par mon nom... d’opéra-comique.
AD.BI£N, se relevant.
Je me relève... Vous ave^raisoa, j’ai perdu le droit de vous appeler Léocadie en commettant l’impardonnable méprise dont je m’accuse...
LÉOCADIE
En m’épousant, que vous imaginiez-vous donc?
ADRIEN. ■
Hier encore, je croyais conclure un marché... Mais, aujourd’hui, je vois que ce que j’ai contracté, c’est une alliance dont la noblesse est de votre côté bien plus que du mien... La dignité de votre caractère me fait rougir de l’indignité de ma conduite... oui, elle me fait rougir de la femme à laquelle j’avais promis do vous sacrifier.
LÉOCADIE, vivement.
Et cette femme... VOUS la nommez?
ADRIEN
Puisque John vous a tout dit, il vous a dit aussi son nom... Mais, que vous le sachiez ou que vous l’ignoriez, je ne veux plus, je ne doispjus rien vous taire... Elle se nomme Rosa; c’est pour elle que j’ai follement dépensé, depuis deux ans, les trois quarts des huit cent mille francs que je viens... je me trompe... que vous venez de payer... qu’il y a une heure il me paraissait tout simple de tirer de votre bourse pour échapper à mes créanciers, et dont maintenant le remboursement ne me paraîtrait pas trop cher au prix de ma liberté... au prix de ma vie tout entière !... (An comble de l’émolioo, il essaie une larme foriivement.) Jurez-moi de répondre sans détour à la question que je vais vous adresser 1
^ LÉOCADIE
Vous le promettre doit vous suffire... Je vous le promets.