SCÈNE ONZIÈME
ADBIEN.
Oui, en effet, cela me suffit... car deux serments de moi ne valent pas une promesse de vous, puisque, peu d’instants avant de jurer devant Dieu que je vous serais fidèle, j’avais juré devant Rosa que le mariage que j’allais contracter ne romprait pas les liens qui m’attachaient à cette idole de plâtre que j’aurais dû briser... Mais quelle puissance irrésistible exercez-vous donc sur moi, que tous ces ignobles aveux m’échappent involontairement sans que je puisse, sans que je veuille les retenir? Je les comprendrais s’ils me relevaient à vos yeux; mais ils m’abaissent... non, ils ne m’abaissent pas, car ils me rendent lesentiment de moimême, que j’avais perdu! Il me refont une seconde conscience... Tenez.'., je ne sais pas faire de phrases... Voici ma question...
LÉOCADIE
Je vous écoute. - .
ADRIEN
Estimez-vous que les huit plus belles années de la vie d’une femme vaillent huit cent mille francs ?
LÉOCADIE
Pourquoi cette question ?
ADRIEN
Ne me questionnez pas, répondez-moi.
LÉOCADIE
Je ferais sans hésitation e.t sans regret le sacrifice de toute ma dot pour la moitié. . . pour le quart de huit an nées de bonheur...
ADRIEN
Qu’appelez-vous bonheur ?
Se sentir aimée... moins que cela encore, se croire aimée...
ADRIEN
Eh bien , ce bonheur, madame, vous en jouirez pleinement.
40 LE MARIAGE D’HONNEUR
LÉOCADIE
Qui me le donnera?... qui pourrait maintenant me le donner?
ADRIEN
Moi...
LÉOCADIE
Vous?
ADRIENt
Oui... moi!
Comment?
ADRIEN
Je n’ai plus qu’un créancier... et ce créancier, c’est vous... Je suis rouillé par l’habitude du désœuvrement... de quoi serais-je capable? Il faut que je l’avoue encore et que la honte de ce nouvel aveu soit mon châtiment. . . je ne serais capable de rien... Que ferais-je, que pourrais-je faire pour gagner ces huit cent mille francs déjà engloutis par les bijoutiers, les tapissiers, les usuriers? Aussi n’entreprendrai-je pas ce qui serait chimérique de ma part... Il n’y a que dans les comédies vertueuses qu’on voit des dissipateurs, devenus tout à coup ingénieurs, s’enrichir et gagner des millions du quatrième au cinquième acte... — Commencezvous à deviner?
LÉOCADIB.
Non.
ADRIEN
Puisqu’il faut tout vous dire, je vous dirai tout. Les Américains de New-York et de Richmond se font une guerre aussi meurtrière qu’insensée. C’est une moisson d’hommes... Je partirai par le paquebot prochain pour les États-Unis. .. et j’aurai bien dumalheur si avant ^trois mois je ne me suis pas acquitté en vous rendant l’entière disposition de votre personne. . Avant trois mois, comptez-y... vous serez veuve, et je serai quitte.
SGÊNË DOUZIÈME