SCENE IL
GERVAIS, RAYMOND, JULIETTE «orfmi/ de l'hôtel.
RAYMOND, sans voir Juliette.
11 est seul... tant mieux!...
JULIETTE
Personne ne m'a vue, ma tante dort encore... Gervaisl...
GERVAIS, allant à elle.
Heinl...
RAYMOND
Gervaisl...
GERVAI8, allant à lui.
Hein?...
RAYMOND, voyant Juliette.
Mademoiselle Juliette I...
JULIETTE, de même.
Monsieur Raymond!...
RAYMOND
Vous ici, mademoiselle... et comment se faitil?.. .
JULIETTE
Et vous-même, monsieur?...
GERVAIS
Eh I mon Dieu , c'est tout simple , les bonnes actions sont si rares, que, quand deux bons cœurs en font une, il faut nécessairement que ce soit la même... .
JULIETTE
Gervaisl...
GERVAIS
Laissez donc, mademoiselle... je vous ai promis le secret, c'est vrai; mais pour le marquis seulement, et je peux bien dire à monsieur que toutes les semaines vous nous apportez vos petites épargnes; d'ailleurs, je n'y tiens plus, ça me suffoque, et il faut que ça parte...
RAYMOND
Il serait vrail... oh! c'est bien, c'est bien, mademoiselle!...
JULIETTE
Mais n'est-ce pas naturel?... ma tante a beau dire, cepauvre marquis est mon oncle...
RAYMOND
J'ai méconnu votre cœur, mademoiselle, et mon étonnement, en vous voyant ici tout-à-l'heure, était presque une injure...
JULIETTE
Vous pensiez avoir seul le privilège des bonnes actions... mais ce pauvre marquis... je lui suis d'un bien faible secours, tandis que vous...
RAYMOND
Oh I moi, je n'ose pas encore vous dire tout ce que j'espère...
CfiRVAis, à paft.
Des espérances.... c'est quelque chose quand on n'a que des chagrin; %. . . mais quand on est pauvre. . .
c'est une nourriture qui ne soutient pas longtemps...
Il sVloignc tVcux et s'approche île Teclioppc pour e'coulcr de nouveau.
JULIETTE
Ainsi, malgré vos travaux... vos succès, donttout Paris s'entretient, vous trouvez moyen de lui être utile, de faire des démarches en sa faveur...
RAYMOND
Lorsqu'il perdit son procès , accablé sous le poids de l'injustice qui le frappait, le pauvre marquis ne songea même pas qu'un recours lui restait encore, qu'il pouvait en appeler de ce premier jugement... ce qu'il a négligé de faire, je l'ai fait; déjà j'ai obtenu les plus heureux résultats, et aujourd'hui enfin, dans quelques heures, son sort sera décidé , l'injustice réparée peutêtre...
JULIETTE
Oh! monsieur... monsieur... comme elle vous a méconnu!...
RAYMOND
Oh I oui... oui... maisne parlons plus d'elle... je n'ai plus ni haine ni amour.... indifférence et oubli, voilà ce que je me suis juré...
Air : Ténicre.
Oui, de mon cœur cette indigne tendresse Est exile'e...
JULIETTE
Et pourtant dans vos yeux Je vois encor percer de la tristesse.
RAYMOND
J'en conviens , je suis mallieureux ; Car d'être aime' tout semble m'interdire Le doux espoir...
JULIETTE , à part.
Ah! l'ingrat... dans mon cœur Depuis long-temps s'il eût su lire , Il n'aurait pas aujourd'hui celte erreur.
GERVAIS, se rapprochant.
C'est singulier, je n'entends rien; et cependant ordinairement il est debout à cette heure... il n'aura pas dormi de la nuit, et la fatigue le retient peut-être ce matin...
JULIETTE
Il a tant souffert!...
GERVAIS
Oh ! pour ça. . . oui, qu'il a souffert depuis quatre grandes années... quel coup ça lui a donné !,.. chaque matin il revenait là, sur ce banc... il y restait tout le jour, les yeux fixés sur cette porte et attendant le passage de votre tante... Jamais il ne lui a parlé, mais ses regards restaient attachés sur elle; et quels regards, bon Dieu!... ça fendait l'ame... et, quand elle roulait dans son magnifique carrosse, il se levait en tremblant, pour la suivre des yeux... oh! alors je n'avais plus besoin d'être là , car il ne me voyait plus , ne m'entendait plus... et ce n'est que le soir en rentrant qu'il trouvait les consolations de son pauvre Gervais, son ami... son seul ami...
JULIETTE
Mais nous?...
GERVAIS
Ah !... oui, vous l'aimez aussi, mais pas tant que moi, personne ne l'aime autant que moi mon pauvre marquis... mais c'est singulier, il cstlard, et il faut absolument que je sache... {Il se rapproche de l'échoppe et frappe. ) Monsieur le marquis ?...
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