SCENE IV
Les mêmes, GERVAIS.
ASPASIE
Qui êtes-vous? que demandez- vous? Sortez... ch bien ! sortez donc !
GERVAIS, au fond.
M. Bertaud, s'il vous plaît?
MAGASIN THEATRAL
LE VICOMTE
Ali ! ah ! ah ! la singulière tigure î
GERVAIS
Monsieur est bien bon! M. Bertaud, s'il vous plait!
ASPASIE
Encore l Mais je vous ai dit de sortir, n'avezvous pas entendu?
GERVAIS
Si fait, au contraire! Madame m'a dit de sortir, c'est vrai; mais elle m'a demandé aussi qui j'étais, et quoi je voulais; si je sortais d'abord, je ne pourrais pas répondre aux deux autres questions, et ça serait malhonnête.
LE VICOMTE
Eh I le drôle ne. raisonne pas mal.
ASPASIE
Enfin ?
GERVAIS
Madame, je demande: M. Bertaud, s'il vous plaît, votre intendant dont je suis le cordonnier Gervais.
LE VICOMTE
Gervais! vous êtes le cordonnier Gervais?
GERVAIS
Tout entier.
ASPASIE
Mais...
LE VICOMTE
Le même à qui fut adjugé dernièrement le marquis de Montmoran?
GERVAIS
Juste!
ASPASIE
Comment, un marquis adjugé à un cordonnier?
GERVAIS
Et par arrêt du Parlement encore. *
Approche, approche donc que je te voie.
ASPASIE
Mais dites-moi'...
LE VICOMTE
Non, non, raconte toi-même cette plaisante histoire à madame, cela la divertira. {A part.) Et puis excellent moyen de détourner la conversation. (Haut.) Savez-vous qu'il n'est question que de cette affaire et de cet homme , à l'OEil-de-bœuf ?
GERVAIS
L'OEil-de-bœuf est bien bon... pour lors, M. le marquis de Montmoran...
ASPASIE
M. de Montmoran!
LE VICOMTE
Un extravagant qui a, comme ils disent, un petit coup de marteau; on a parlé long-temps de ses folles prodigalités, du luxe effréné qu'il étalait pour attirer les regards d'une belle inconnue.
GERVAIS
Donc, ce M. de Montmoran , gentilhomme du Poitou , me devait quinze cents livres pour prix (le chaussures fournies à ses gens, et chaque fois que j'allais léclamcr cette somme à M. le marquis, il refusait toujours de me recevoir... je ne
* Gervais, Ir Vitonilc, As]i;»sir.
pouvais approcher que ses laquais, qui me renvoyaient à son intendant... un gros, court de taille, mais extrêmement petit...
Enfin...
GERVAIS
L'intendant était très-insolent... il s'oubliait même jusqu'à... ça me vexait; mais ça me tranquillisait.
LE VICOMTE
Comment cela?
GERVAIS
Je me disais : Puisqu'il est insolent, c'est qu'il a de quoi me payer! Aussi, un jour qu'il alla jusqu'à me donner une... un... une confirmation... je m'en retournai bien tranquille et rassuré sur mon dû pour long-temps ; je travaillai de 'nouveau jusqu'à ce que ma note s'élevât à trois mille deux cents livres.
ASPASIE
Et alors...
GERVAIS
Alors je me présente ma note à la main. Jugez de mon désappointement ; l'intendant me reçoit avec politesse; jiligez de ma douleur, il ne me dit pas la moindre injure; ça commence à m'épouvanter ; enfin il me salue et me fait asseoir ; j'en avais besoin , car je comprenais ce que coûterait sa politesse; le gueux, le scélérat m'en donnait pour trois mille deux cents livres de politesse... son maître était ruiné sur toutes les coutures.
LE VICOMTE
Et tu le fis poursuivre...
Ça m'a coûté encore quatre-vingt-onze livre»; mais c'est égal, le parlement m'a adjugé le marquis; il m'appartient; j'ai le droit de l'incarcérer.
ASPASIE
Et vous oseriez?
GERVAIS
Eh ! mais il a bien osé me faire frapper par ses laquais; en sortant d'ici , je vais me transporter chez lui, à deux pas, hôtel des Quatre Fils Aymon, et je ferai enfin sa connaissance.
ASPASIE
C'est bien ; passez chez mon intendant... et s'il ne vous reçoit pas avec tous les égards dus à M. Gervais, du moins il vous paiera.
GERVAIS
Madame est bien bonne; mais je ne connais pas le chemin.
ASPASIE
Là, au bout de la galerie; d'ailleurs mes gens vous l'indiqueront.
GERVAIS
Ah ! oui , et puis je leur demanderai M. Bertaud, s'il vous plaît.
LE VICOMTE
Adieu, monsieur Gervais, l'inrarcéraleur de la noblesse, le geôlier des marquis ruinés!...
A votre service, monsieur le vicomte.
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