‹ Le mariage d'orgueilChapitre 6 sur 36 · ASPASIE, LE VICOMTE · texte numérisé non relu

ASPASIE, LE VICOMTE

LE VICOMTE

Hein 1... drôle I...

ASPASIE

Pauvre marquis de Montmoranl... savez-vous qu'il est réellement à plaindre ?

LE VICOMTE

Oui, certes I

ASPASIE

Mais j'y songe, j'ai déjà entendu prononcer ce nom-là... oui, à l'Opéra.

LE VICOMTE

Sans doute... il y a six mois à peine que le marquis faisait encore brillante figure... un procès vient de le ruiner.

ASPASIE

Parlons du bal de ce soir... je compte toujours sur l'invitation que vous m'avez promise.

Hélas 1 madame, j'en suis désolé; mais les ordres du roi sont formels, il y a exclusion pour la roture. Je possède, il est vrai, cinq cents billets d'invitation ; mais les noms seuls sont en blanc; tous portent à l'avance, à madame la duchesse , madame la marquise, etc., etc. ; or vous n'êtes ni marquise, ni duchesse...

ASPASIE

Ainsi donc, on me refuse, on me repousse... et cela faute d'un titre.

LE VICOMTE

Mon Dieu, oui ; et quand je vous ai fait une promesse, je croyais que vous seriez baronne; car il était question d'un mariage avec le petit de Lucenay, que ses créanciers rendent si malheureux...

ASPASIE

J'attends aujourd'hui sa réponse, le contrat est tout prêt... et...

LE VICOMTE

Hélas I madame, n'osant vous la faire à vousmême, c'est à moi qu'il l'a adressée.

ASPASIE

Eh bien, parlez , monsieur ; que vous a-t-il dit?

LE VICOMTE

Il m'a écrit, et je ne sais si je dois. ..

ASPASIE

Cette lettre?... cette lettre, monsieur?...

La voici... mais songez que c'est un fou, un extravagant qui l'a écrite.

ASPASIE

Mais vous me faites mourir... lisez, lisez, de grâce I

LE VICOMTE

J'obéis... {Lisant. ) « Mon cher vicomte! vous » connaissez la flatteuse proposition qu'a daigné » me faire notre brillante Aspasie. .. »

* Le Viromlc , Asp;isic.

ASPASIE

Après... après ?...

LE VICOMTE

Je passe le préambule, et j'arrive au fait... « Il » vient de me mourir une vieihe tante dont l'hé- >• ritage se compose de dix mille livres de rente. » Il me reste donc encore quelque temps de » joyeuse vie et les chances du jeu... il est de » mon devoir de gentilhomme de tenter ce der- » nier moyen avant de déroger.

ASPASIE

Assez, assez, monsieur !... l'insolent î... Ainsi donc plus d'espoir 1... partout et toujours il me faudra subir les mêmes humiliations, les mêmes dédains... A Versailles, les portes resteront fermées devant moi; à la promenade, la femme du plus petit hobereau de province aura le droit de faire passer devant ma voiture son méchant carrosse de louage!... non, non, cela ne sera pas, quand je devrais... quand je devrais vous épouser, vicomte!...

Hein!... moi!... ah! ah! ah ! la bonne folie l. . moi, vicomte de Mirande, vous épouser!...

ASPASIE

Eh bien?

LE VICOMTE

Que diraient mes aïeux, au ciel; et mes grands parens sur terre?...

ASPASIE

Que VOUS importe?...

LE VICOMTE

Les aïeux, je ne dis pas... mais les grands parens... ils seraient capables de me déshériter.

ASPASIE

Serait-ce la première fois qu'on verrait la noblesse repolir ses blasons avec l'argent de la roture ?

LE VICOMTE

Permettez, permettez, ma toute belle; certes votre immense fortune est assez grande pour cacher tout entier M. votre père et son magasin de bas et de manchettes.

ASPASIE

Monsieur!...

LE VICOMTE

Mais on se rappelle à la cour que madame Aspasie Bernard doit toute sa richesse aux spéculations hasardeuses de feu son époux... on se rappelle l'origine de cette fortune élevée tout-à-coup sur les ruines de tant d'autres.

ASPASIE

Monsieur I . . .

LE VICOMTE

Eh ! mon Dieu ! . . . je sais que ce n'est pas votre faute, et ce bon Bernard n'a pas été le seul à s'enrichir grâce à la banque de Law ; mais il y a eu scandale; plusieurs pères de famille réduits à la misère... Vuo d'eux a même fait la sottise de se tuer; et votre époux, tout innocent qu'il était de celte mort...

MAGASIN THEATRAL

ASPASIE

Épargnez-moi, monsieur, de cruels souvenirs... un instant j'ai pu vouloir enchaîner ma destinée à la vôtre et réparer les folies de votre jeunesse; c'est que j'étais entraînée par le dépit, aveuglée par la colère... ( // salue et va pour sortir.) Oh! ne vous éloignez pas, monsieur le vicomte... cette union, je ne la désire pas plus que vous.

LE VICOMTE

Ah I très-bien ! ( A part. ) Alors elle ne la désire pas du tout.

ASPASlE.

La couv me repousse, parce que je ne suis pas noble, eh bien, en dépit d'elle et de vous, je le deviendrai. Ah ! monsieur le baron de Lucenay, il faut, pour accepter ma main et ma fortune, n'avoir plus d'autre refuge à espérer que la misère... et ce mariage, on ne doit s'y soumettre que parce qu'il est un peu préférable au déshonneur. ..bien... c'est un avis dont je vais profiter.

Elle se met à e'crire.

LE VICOMTE

Que veut-elle dire?... elle écrit... à qui donc?...

Aspasie agite une sonnette , un laquais entre.

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