‹ Le mariage d'un roi, 1721-1725Chapitre 2 sur 34 · II AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

II AVERTISSEMENT

l»laisance a singulièrement favorisé ce travail, cl de rappeler aussi l'inépuisable obligeance de son regretté collègue M. Paul Lacroix. Peu de mois avant sa mort, ce dernier avait bien voulu nous signaler d'importants manuscrits, négligés jusqu'à ce jour, et qui ont beaucoup éclairé notre sujet.

En tète de ce volume figure la reproduction d'une gravure devenue assez rare et que la famille d'un amateur récemment décédé, M. Edouard Meaume, a gracieusement mise à notre disposition. C'est le tableau de Carie Van Loo, gravé par Moyreau, qui représente le roi et la reine à l'époque de leur mariage. Ils sont jeunes tous les deux, et rien ne fait prévoir encore le contraste que les années devaient produire dans leur physionomie et que montrent d'une manière si frappante les deux beaux pastels de la Tour.

Le lecteur trouvera dans un appendice final quelques lettres adressées par Marie Leczinska à l'ami le plus dévoué de son père et qui présentent sous un jour très aimable le caractère de la reine.

LE

Charles-Quint proclamait déjà la couronne de France la plus belle qui fût au monde; les prédécesseurs de Louis XIV n'en avaient pas laissé ternir l'éclat, et le grand roi, par un règne incomparable, qui venait de s'achever au milieu de malheurs si noblement supportés, avait élevé à son comble le prestige de la royauté française. N'est-il pas surprenant de voir Louis XV, héritier incontesté d'une telle couronne, choisir pour femme une princesse pauvre et exilée ?

Il n'avait encore que quinze ans; ses sujets admiraient en lui l'éclat précoce d'une majesté toute royale et se plaisaient à l'appeler « le plus bel adolescent de son royaume > ; il était depuis plusieurs années prorais à sa cousine, la fille du duc d'Anjou,

devenu roi d'Espagne. Pourquoi, au lieu de respecter cet engagement, et au risque de rompre l'union très chèreracnl achetée des deux couronnes, se décida-t-on à congédier brusquement l'infante, qui, comme lui, descendait de Louis le Grand, et à faire épouser au jeune roi une princesse de vingt-deux ans, de be-iulé médiocre et de sang non royal, quoique noble assurément? Le père de Marie l^czinska, grand seigneur polonais, élevé par la protection de Charles XII et soutenu pendant quelques années seulement sur le trône de Pologne, avait perdu son sceptre et tous ses biens, et était alors réduit à ne trouver de secours et d'appui qu'auprès du gouvernement français, qui lui avait offert un asile.

Les causes de ce mariage ne sont exposées d'une manière complète et détaillée ni dans les histoires générales, ni môme dans les ouvrages plus spéciaux qui traitent des événements du siècle dernier. La plupart passent rapidement surlefait en lui-même, sans fournir d'explications satisfaisantes. Pour le bien comprendre, il faut non seulement se repoiter aux mémoires du temps, mais étudier les documents confidentiels que conservent nos collections publiques. La bibliothè(iue de l'Arsenal, le dépôt des affaires étrangères et les Archives nationales nous

ont fourni sur ce sujet des renseignements précieux, dont la plupart sont inédits.

Le premier de ces établissements en particulier possède, sous le litre de Papiers du maréchal du Bourg, des lettres écrites à celui-ci, de 170-4 à 1739, par les plus hauts personnages de l'époque : princes, cardinaux, maréchaux, secrétaires d'État des règnes de Louis XIV et de Louis XV^ D'abord commandant à Strasbourg, comme lieutenant général des armées du roi, puis maréchal de France et gouverneur de la province d'Alsace, le comte du Bourg entretenait une vaste correspondance qui porte principalement sur des matières militaires et diplomatiques. Le roi détrôné de Pologne, Stanislas Leczinski, habita onze ans dans le voisinage de Strasbourg et fut en relations très suivies avec le comte jusqu'à sa mort. Les Papiers du Bourg contiennent de nombreuses lettres de Stanislas et de Marie Leczioskai celles du roi de Pologne, qui débutent dès 1717, contiennent d'intéressants détails sur le mariage de sa fille et les circonstances particulières où il fut inopinément résolu.

L'éminent historien de Louvois, parlant de ses

1. L'inventaire des manuscrits de la bibliothèque de l'Arsenal, daté de 1879, décrit les Papiers du maréchal du Bourg sous le a" 206. Dans rénumération, les lettres de Marie Leczinska portent le n" 6614 et celles de Stanislas Leczinski le n' C615.

4 LE MARIAGE D'UN ROr.

découvertes au dépôt de la guerre, fait part à ses lecteurs du bonheur qu'il a ressenti à tenir entre ses mains les lettres originales des plus grands hommes d'un grand siècle et à nouer avec eux un commerce intime et de tête-à-lêle. On sent une émotion bien vive aussi, en lisant, tracées de la main de Stanislas lui-même, les confidences qu'il fait à son ami, l'expression de la tristesse résignée que sa mauvaise fortune lui inspire ou celle de la joie et de la reconnaissance envers Dieu que lui fait éprouver l'élévation subite de sa fille. La partie la plus intéressante de cette correspondance passera sous les yeux du lecteur.

On trouvera peut-être, dans le récit qui va suivre, que les faits relatifs à Marie Leczinska arrivent bien tardivement; mais le choix de celle princesse comme reine de France fut amené par une série d'événements qu'il est utile de faire connaître, et nous avons cherché à réunir l'ensemble des événements qui se rattachent au mariage de Louis XV. Nous rappellerons donc en commençant les détails déjà connus de l'accord signé par le régent et Philippe V pour le futur mariage du roi de France avec sa cousine; puis, entrant dans le véritable sujet de cette étude, nous exposerons les motifs qui décidèrent le duc de Bourbon, devenu premier ministre,

à renvoyer l'infante, les difficultés de toute sorte qu'il rencontra pour remplacer la princesse espagnole, et les conditions imprévues dans lesquelles, pour sortir d'inextricables embarras, il prit au dernier moment le parti de demander pour Louis XV la main de la fille du roi de Pologne.

Puisse le résultat de nos recherches offrir quelque intérêt au lecteur, en lui faisant mieux connaître le début d'un règne sur lequel les belles études de M. le duc de Broglie appellent actuellement une attention particulière!

Au moment où mourut Louis XIV, son neveu, le duc d'Orléans, et son petit-fils, le duc d'Anjou, devenu roi d'Espagne en vertu du testament de Charles II, sous le nom de Philippe V, étaient en hostilité déclarée et semblaient peu disposés à se rapprocher. Le duc d'Orléans avait d'abord pris, au delà des Pyrénées, une part glorieuse à la guerre de Succession et servi utilement la cause de son cousin; mais bientôt, soupçonné d'intrigues avec les Anglais pour se foire donner la couronne au détriment de celui-ci, il avait été, sur la plainte du roi Catholique, remplacé dans le commandement des armées françaises qui opéraient en Espagne. Les malheurs extraordinaires qui sur les entrefaites s'abattirent sur Louis X IV, en frappant coup sur coup le Dau-

phin, le duc de Bourgogne et le duc de Bretagne, provoquèrent, jusque dans l'entourage du souverain, les soupçons les plus injustes contre celui qui semblait appelé à profiter de tous ces deuils. Philippe V, non content de partager le sentiment général, que rinsouciance du duc d'Orléans laissait s'égarer, était allé jusqu'à écrire au roi de France pour demander justice contre l'auteur prétendu de ces malheurs.

L'indignation du Roi Catholique fut à son comble lorsque, après la mort de son aïeul, il apprit que, contrairement aux volontés formelles du grand roi, le duc d'Orléans était parvenu à se faire proclamer régent du royaume et revêtir d'un pouvoir presque absolu. 11 voulut un instant accourir à Paris, pour réclamer la régence; mais, en présence de l'opposition de ses ministres, il se demanda s'il ne devait pas tout au moins, pour assurer la sécurité du jeune Louis XV, dernier représentant resté français de la branche aînée des Bourbons, chercher à faire observer le testament de Louis XIV, et il travailla à se rapprocher de l'Angleterre pour renverser le régent. Mais ce dernier, comprenant le danger qui pouvait lui venir de l'Espagne, et redoutant d'ailleurs de voir, en cas de mort du roi, Philippe V chercher à contester sa renonciation au trône

8 LE MAKlAGt D'UN KOI.

de France, en invoquant le droit inaliéniable de sa naissance, s'empressa de solliciter lui-môme l'appui de la Grandc-Brelapne, et il n'eut pas de peine à se faire écouter d'une puissance qui, comme lui, tenait essentiellement à empêcher la réunion sur la môme tête des deux couronnes; il fut assez heureux pour signer, avec le gouvernement anglais et les Provinces-Unies, le traité de la triple alliance, qui consacrait l'ordre de succession réglé à Utrecht pour le trône de France et l'abandon fait par le duc d'Anjou de ses droits éventuels à l'héritage de Louis XIV. Bientôt ce traité obtint l'adhésion de l'Empire et prit le nom de quadruple alliance. Philippe V, excité par Albéroni, ne craignit pas alors de recourir aux armes et de disputer la Sicile à la maison d'Autriche, mais il vit sa flotte détruite par les Anglais. L'impétueux et turbulent ministre voulut encore continuer la lutte et tenta de se venger, en organisant sourdement en France, d'accord avec la duchesse du Maine et les princes légitimés, un soulèvement contre le régent ; l'arrestation du prince de Ccllamare, ambassadeur d'Espagne, convaincu de conspiration, et plusieurs défaites infligées aux armées espagnoles par les troupes françaises obligèrent enfin le Roi Catholique à renvoyer Albéroni et à se soumettre à la quadruple alliance.

Qui aurait pu supposer qu'une année seulement après cette humiliante adhésion, et malgré de si graves et si longs dissentiments, Philippe Y, non content de se réconcilier avec le duc d'Orléans, aurait cimenté avec lui l'alliance la plus intime ?

Les premières démarches qui aboutirent à cet accord furent, il est vrai, faites par le vainqueur, et la proposition portée de sa part à Madrid était de celles que le cœur très français du Roi Catholique devait trouver particulièrement séduisantes.

Le régent avait d'abord caressé le projet ambitieux de marier mademoiselle de Montpensier, l'une de ses filles, ou tout au moins l'une de ses nièces, nées du mariage de sa sœur, Elisabeth-Charlotte, et de Léopold, duc de Lorraine, au roi de France. Il voulait, par l'un de ces mariages, empêcher qu'on ne s'emparât contre lui-même du cœur et de l'esprit de Louis XV et qu'on ne s'efîorçâl d'entraîner le jeune souverain à déroger aux traités qui appelaient éventuellement la branche cadette à la couronne. Mais il craignit la colère qu'aurait soulevée, parmi des adversaires nombreux, l'une ou l'autre de ces alliances et le reproche de visées égoïstes qu'ils n'auraient pas, à cette occasion, manqué de renouveler contre lui. Par un revirement subit, dont le mobile

intéressé ne devait pas tardera se manifester, il prit,

vers le milieu de Tannée 1721, la résolution de solliciter du Uoi Catholique la main de l'infante Anna- Maria-Victoria, âgée de trois ans, pour le roi de France.

Philippe V avait épousé en premières noces une princesse de Savoie, fille de Victor-Amédée II et sœur de l'infortunée duchesse de Bourf^ogne; elle mourut elle-même deux ans après celle-ci, en 1714, et laissa deux fils, don Louis, prince des Asturies, futur héritier de la couronne, âgé alors de quatorze ans, et don Ferdinand, âgé de huit ans. De sa seconde femme, Élisahelh Farnèse, nièce et en même temps, par le deuxième mariage de sa mère, helle-fille du duc de Parme, le Roi Catholique avait trois enfants : don Carlos, Agé de cinq ans ; l'infante, demandée pour Louis XV, et don Philippe, âgé seulement d'un an.

En apprenant les ouvertures faites de la port du régent et lapossihililé qui s'offrait pour l'infante de devenir un jour reine de France, Philippe V ne pat dissimuler sa joie, et s'empressa d'accorder son consentement. Mais, dès que le duc d'Orléans fut instruit du plein succès de sa démarche, il fit connaître la condition qu'il mettait à ce mariage, en réclamant l'alliance immédiate de sa fille, mademoiselle de Montpensier, âgée de douze ans, avec le prince des Asturies.

Philippe V et la reine Elisabeth songeaient à ce moment même à unir l'hérilier du trône à l'une des filles de l'empereur Charles VI, et la connaissance de leurs intentions avait sans doute contribué à précipiter la résolution du régent, qui redoutait avec raison pourla France le rapprochement de l'Espagne et de l'Empire. Le Roi Catholique tenait à conquérir l'amitié de Charles VI, au moment où s'ouvrait le congrès de Cambrai, pour ne pas se trouver exclusivement placé, dans le règlement de ses difficultés avec ce souverain, sous la médiation de l'Angleterre et de la France. La reine Elisabeth désirait plu ardemment encore l'appui de la maison d'Autriche, suzeraine de Parme, afin d'assurer un jour à l'un de ses fils la succession du duché. Au regret de sacrifier l'espoir d'une alliance très honorable et très avantageuse pour le prince des Asturies venait se joindre, pour Leurs Majestés Catholiques, animées l'une et l'autre de sentiments très austères, la répugnance à prendre pour belle-fille la sœur de la duchesse de Berry, élevée comme elle dans l'atmosphère dangereuse du Palais-Royal, dont ils soupçonnaient peut-être encore le père d'empoisonnements, et dont la mère était fille naturelle de Louis XIV.

Néanmoins la condition imposée par le duc

d'Orléans fui assez promplemenl acceptée. Saint- Simon, dans son langajje original, affirme que « tout se fit en un tounie-main et que la joie de mettre sa fille sur le trône de France fit sauter le bâton au roi d'Espagne ».

Une tâche plus difficile semblait cire de calmer les susceptibilités de l'Angleterre, toujours jalouse de l'union intime des deux couronnes; mais le cabinet de Saint-James, qui s'était, à prix d'argent, assuré le dévouement du cardinal Dubois, ne chercha pas à entraver une négociation à laquelle celui-ci avait activement coopéré, et qui devait, en cas de réussite, confirmer encore son influence sur le régent. Dubois eut, d'ailleurs, l'adresse d'obtenir de Philippe V de larges concessions en faveur du commerce britannique, objet principal des préoccupations de nos voisins.

L'accord avec l'Espagne était loin d'être contraire aux intérêts de la France et pouvait èlre considéré comme une consécration de la politique persévéramment suivie par Louis XIV; mais il était en même temps fort avantageux pour le duc d'Orléans. En assurant la tranquilité de la régence et enlevant tout prétexte aux menées du Roi Catholique, il attribuait à mademoiselle de Monlpensier des droits sur l'un des plus grands trônes de l'Europe; le choix pour Louis XV d'une princesse de trois ans retar-

dait d'ailleurs pour de longues années le moment où leur mariage pourrait être célébré, et où la naissance d'un dauphin enlèverait à la branche cadette la chance de régner.

Cette affaire avait été conduite dans le plus grand mystère; son succès demeura quelque temps caché. Lorsqu'enfin le régent se décida à rompre le silence, il ne fit d'abord connaître que la partie principale de la convention et dissimula soigneusement tout ce qui avait trait au mariage de mademoiselle de Montpensier.

La nécessité d'obtenir le consentement du roi au projet d'union avec l'infante n'était pas sans préoccuper le chef du gouvernement. Louis XV avait alors onze ans, il ne pouvait être initié aux exigences de la politique et ne montrait de goût prononcé que pour les plaisirs de son âge; il ne connaissait pas sa cousine, et, vraisemblablement, ne devait voir, dans l'engagement de lier pour toujours son sort à celui d'une princesse aussi jeune, qu'une idée de contrainte et de gêne. Le duc d'Orléans, pour vaincre une pareille difficulté, s'adressa à ceux qui, par leurs fonctions, étaient désignés comme ses auxiliaires naturels, et, afin de leur enlever le temps de la réflexion et toute idée de se concerter contre son projet, il ne recourut à leur assistance

que dans la matinée du jour où la proposition devait être soumise au conseil de régence.

Des confidents prévenus si tardivement ne purent lui savoir beaucoup de gré de cette communication intéressée. C'étaient M. le duc de Kourbon, chef de la maison de Condé, surintendant de l'éducation du roi, le maréchal de Villeroy, son gouverneur, et l'ancien évoque de Fréjus, Fleury, son précepteur.

Les deux premiers n'avaient pas une très grande influence sur l'esprit de leur jeune souverain. M. le duc de Bourbon le voyait rarement; en apprenant le projet concerté pour le roi, « il fut surpris, d'après Saint-Simon, mais ne se fâcha pas, et fil très bien auprès du roi ». Le maréchal de Villeroy était souvent près de Louis XV, qu'il aiïectail encore de garder avec vigilance contre les entreprises du régent; mais, « plein de vent et de frivole », il avait beaucoup moins d'empire sur le roi que son précepteur. « L'évêque de Fréjus avait seul la puissance d'ouvrir la bouche de Louis XV ; sans Fréjus, que le roi aimait et qui avait captivé et obtenu toute sa confiance, mais qui parut sentir que le besoin lui valait la confidence, et n'avait pas montré agir de très bon cœur, on ne sait ce qui serait arrivé.»

Lorsque le duc de Saint-Simon, qui siégait habituellement au conseil, entra, avant la séance, dans le

cabinet du roi aux Tuileries, avec les maréchaux de Viliars, d'Eslrées et d'Uxelles, ils trouvèrent Sa Majesté en colloque avec le duc d'Orléans et les trois personnages que celui-ci avait appelés près du roi. Louis XV était rouge et avait les yeux pleins de larmes, et Fleury lui parlait à demi-voix. Il fallut de \ives instances et près d'un quart d'heure pour le décider à descendre au Conseil de régence. Enfin M. de Fréjus annonça que Sa Majesté s'y rendrait, mais qu'elle avait besoin de quelques instants pour se remettre. Le duc d'Orléans, Saint-Simon et les maréchaux sortirent, et Louis XV demeura seul avec le duc de Bourbon, Villeroy et son 'précepteur. Tous remarquèrent, lorsque le jeune monarque entra en séance, ses yeux rouges et gros et son air fort sérieux. Le régent ayant demandé si Sa Majesté trouvait bon que l'on fit part de son mariage, le roi répondit « par un oui sec et en basse note », et aussitôt le mariage fut déclaré. Louis XV eut peine à reprendre quelque gaielétoutlerestedu jour; le lendemain, ilfut encore sombre, et peu à peu, comme il arrive d'ordinaire à cet âge, sa tristesse disparut. Mais, après la séance, celui qui nous donne ces détails s'élant rendu au Palais- Royal, remarqua l'émotion du régent et de Dubois: «L'angoisse avait été si forte, qu'ils s'en ressentaient encore tous les deux. >

Quant au conseil, il n'avait pu que ratifier le projet accepté par le roi, et dont le régent, avec son éloquence habituelle, n'avait pas manqué de faire ressortir les avantages. Mais il devait bienlô», nous dit lui-môme, dans VHistoire de Dubois, le secrétaire du cardinal et commis des afîaires étrangères Lahoussaye-Pegeault, regretter cette approbation et déplorer « que le projet reculât trop par le bas âge de l'inTante la succession de la couronne ».

Ce ne fut que dix ou douze jours après celle mémorable séance que le mariage de m idemoiselle de Monlpcijsier fut annoncé au roi; il fut déclaré le lendemain en conseil, et l'on put alors se mieux rendre compte des raisons qui avaient porté le régent à se rapprocher de Philippe V.

Les ennemis du duc d'Orléans se livraient déjà aux appréciations les plus sévères de sa conduite. Quel ne fui pas leur éionnement, lorsque, quelques semaines plus tard, i! fit connaître un troisième projet! En promettant l'appui de la France en Italie pour l'infant don Carlos, premier rejeton du second mariage de Philippe V, il avait obtenu le consentement de Leurs Majestés Catholiques à l'alliance future d'une autre de ses filles, mademoiselle de Beaujolais, âgée de six ans, avec don Carlos, et ouvrait ainsi à cette princesse des chances sérieuses

de régner un jour dans le duché de Parme. « Il faut convenir, lit-on dans les Mémoires déjà cités, que c'est un chef-d'œuvre de l'audace de Dubois et d'un bonheur sans pareil du régent, après tout ce qui s'était passé entre ce prince et le roi d'Espagne. La déclaration du deuxième mariage (Tune princesse d'Orléans et d'un infant d'Espagne atterra la cabale opposée au duc d'Orléans, bien étourdie et affligée du premier : ils avaient sans cesse les yeux et les cœurs tournés vers le roi d'Espagne, comme le plus irréconcilicable ennemi du duc d'Orléans; ils se mirent à détester l'Espagne, et à la même mesure qu'ils s'y élaient attachés. >

Le duc de Saint-Simon était fort apprécié du régent, dont il déplorait les vices et l'impiété, mais reconnaissait en même temps les talents et les qualités séduisantes*; il était, au contraire, suspecta Dubois, comme tous ceux dont l'influence pouvait, en diminuant l'empire de celui-ei, être salutaire au duc d'Orléans. Saint-Simon sollicita, et, malgré l'hostilité du favori, fut assez heureux pour obtenir l'honneur insigne d'être choisi comme ambassadeur extraordinaire près de Philippe V, pour présenter en Espagne la demande de la main de l'infante

1. I Je sentais, écrit-il, tout son fumier, mais ne pouvais ignorer les perles qui y étaient semées. »

et assister au mariage du prince des Aslurles.

Les Mémoires du duc renferment sur celle imporlanle missiondesrenseignementsqu'il sérail difficile de puiser à d'autres sources, et dont quelquesuns semblent trouver ici leur place naturelle.

L'envoyé du régent hâta son départ et, après s'être croisé en chemin avec le duc d'Ossone, chargé luimême, par le roi d'Espagne, de solliciter, pour le prince des Asturies, la main de mademoiselle de Monlpcnsicr, arriva dans la soirée du 21 novembre ilîLl à Madrid. La satisfaction générale que causait le projet de mariage s'était manifestée partout sur le passage de notre ambassadeur, mais éclata davantage encore à Madrid.

Un traité contenant les principales conditions de la double alliance du roi de France avec sa cousine, et de l'héritier du trône d'Espagne avec mademoiselle de Montpensier, avait été signé dès le 21 octobre. Sainl-Simon fut admis sans retard, le dimanche 23 novembre, en audience particulière par le Roi Catholique.

Il éprouva tout d'abord une pénible surprise, en revoyant Philippe V. Sa Majesté était très changée, depuis qu'elle avait quitté la France. Ce n'était plus, rapporte Saint Simon, le duc d'Anjou, tel qu'il s'était montré aux Espagnols le 19 février 1701, le

jour de son entrée à Madrid, au milieu des démonstrations les plus enthousiastes et d'une curiosité extraordinaire, dans la fleur de la première jeunesse, bien fait, blond comme le feu roi Charles et la reine sa grand'mère, en même temps grave, silencieux, mesuré, retenu, tout fait pour être parmi les Espagnols. « Je n'aperçus aucun vestige du duc d'Anjou, qu'il me fallut chercher dans son ^^sage fort allongé, changé, et qui disait encore beaucoup moins que lorsqu'il était parti de France; il était fort courbé, rapetissé, le menton en avant, fort éloigné de sa poitrine, les pieds tout droits, qui se touchaient et se coupaient en marchant, quoiqu'il marchât vite, et les genoux à plus d'un pied l'un de l'autre. » Les épreuves de toute sorte qui avaient depuis vingt ans affligé le roi d'Espagne, guerres longues et malheureuses, où il avait, d'ailleurs, montré le courage naturel à sa race et conquis l'attachement inébranlable de ses sujets, pertes de ses proches, soucis du gouvernement d'un vaste royaume, suffisaient à expliquer cette métamorphose.

Le costume de Sa Majesté, qui, après l'audience, devait partir pour la chasse, était des plus simples et ne relevait pas sa mine ni son maintien ; mais un détail frappa notre ambassadeur et suffisait pour indiquer les sentiments que Philippe V avait conser-

SO LE MAniAGIi D'UN ROI.

vés pour la Fiance : la toison d'or et le cordon rouge qui la tenait suspendue étaient presque dissimulés sous la cravate du roi, tandis que le cordon bleu du Saint-Esprit, qu'il ne quittait jamais, apparaissait en évidence sur son justaucorps de bure brune.

Quant à la reine, son visage était défiguré par la petite vérole; mais on voyait aisément qu'elle avait été belle. Elle était pleine de grâce, faite au tour, et joignait une expression de bonté à l'air de majesté et de grandeur qui ne la quittait point.

Cette entrevue fut courte; mais, dès le lendemain 24, les articles préliminaires du mariage de l'infante furent signés au palais; et, le 25, Saint-Simon fut conduit en grande pompe à l'audience solennelle, pour faire la demande officielle de la main de la jeune princesse. La joie se montrait sur toutes les figures, et les Français n'entendaient que bénédictions sur leur chemin.

L'impression de noire ambassadeur fut cette fois beaucoup plus favorable au roi d'Espagne, entouré pour la circonstance de tout l'appareil de la royauté. 11 était au milieu d'une vaste pièce, sous un dais, environné des officiers de la couronne et des plus grands personnages de la cour : « spectacle extrêmement majestueux, où qui que ce soit ne branlait et où le silence régnait profondément ».

Bientôt le représentant du roi de France fut admis à exposer le message de Louis XV. Un contentement particulier éclairait laphysionomie de Philippe V, et, lorsque, prenant à son tour la parole, il s'adressa au duc de Saint-Simon, il le fit avec une perfection de langage qu'on n'aurait pu attendre d'un souverain renommé pour sa timidité naturelle et son amour du silence, et qui frappa notre envoyé d'une vive admiration. « Il répondit à chaque point de mon discours dans le même ordre", avec une dignité, une grâce, souvent une majesté, surtout avec un choix si étonnant d'expressions et de paroles par leur justesse, et un compassement si judicieusement mesuré, que je crus entendre le feu roi, si grand maître et si versé en ces sortes de réponses. > II exprima les sentiments les plus nobles d'attachement pour son pays d'origine, de respect pour son aïeul, de tendresse pour Louis XV, fils de son frère, le duc de Bourgogne, qu'il avait tendrement aimé et regrettait toujours, et en même temps de profond contentement pour l'union du roi son neveu et de sa fille : € L'amour de la France lui sortait de partout. » Toutefois, en laissant voir un cœur français, il sut se montrer en même temps le monarque desEspagnes. € A l'égard du mariage du prince des Asluries, il sembla s'expliquer avec une sérieuse bonté, sentir

a LE MAIUAGE D'UN ROI.

moins l'honneur qu'il faisait à M. le duc d'Orléans en faveur du môme sang que la grAce signalée, — et je ne dis point trop et je n'ajoute rien, — qu'il lui faisait d'avoir bien voulu ne penser qu'à le combler par une marque si certaine de sa bonne volonté pour lui. Cet endroit surtout me charma par la délicatesse avec laquelle, sans rien exprimer, il laissa sentir sa supériorité tout entière, la grâce si peu méritée de l'oubli des choses passées et le sceau si fort inespérable que sa bonté daignait y apposer. Il avait une expression de majesté, de dignité, de prince qui sait se vaincre, qui le sent, qui le fait et qui connaît dans toute son étendue le poids et le prix de tout ce qu'il veut bien accorder. »

Le duc de Saint-Simon fut admis le môme jour, et pour la première fois, à présenter ses hommages à rinfanle, qu'il dépeint comme une enfant charmante, avec un petit air raisonnable et point embarrassé. Puis il signa dans la soirée le contrat qui réglait les avantages faits à la future reine de France par son père et par son futur époux.

La première partie de la mission de notre envoyé était accomplie; mais il devait attendre le départ de l'infante, puis l'arrivée à Madrid et le mariage de mademoiselle de Montpensier, qu'avaient retardée les préparatifs d'usage et la nécessité d'un

long voyage à petites journées. Il eut donc le temps le se rendre un compte exact du caractère et des habitudes de Leurs Majestés Catholiques.

Le roi n'était pas moins transformé au moral qu'au physique : une disposition naturelle à la tristesse et aux scrupules religieux avait dégénéré peu à peu eu un goût très bizarre pour la solitude. Du vivant de sa première femme et pendant son veuvage, il s'était confiné dans une sorte de prison, où ne pénétrait aucun autre étranger que la princesse des Ursins. La seconde reine, élevée très sévèrement par sa mère dans un grenier du palais de Parme, et naturellement vive, décidée, véhémente même dans ses volontés, s'était empressée de chasser madame des Ursins, à l'influence de laquelle elle attribuait les singulières habitudes du roi, et avait espéré mener une vie moins austère et plus conforme à son nouveau rang; mais elle dut bientôt reconnaître la difficulté de changer les dispositions du roi. Albéroni, qui l'avait amenée de Parme, lui démontra d'ailleurs le parti avantageux que, pour mieux dominer, l'on pouvait tirer des goûts d'un souverain, « toujours peiné de multiplier les visages dans son intérieur et commode au dernier point pour la certitude de ne parler à personne ni de se laisser approcher; ils renfermèrent le roi à leur tour

a LE MARIAGE D'UN ROI.

entre eux deux seuls et le rendirent inaccessible à tout le reste de la nature », Quand Philippe V fut plus tard contraint par le régent de renvoyer Albéroni, il ne put, malgré la nécessité de s'occuper davantage des détails de son gouvernement, se décider à mener une existence moins retirée. La reine tenta une fois encore d'élargir son esclavage ; mais elle ne put y réussir et se résigna de bonne grâce à subir un penchant devenu tout à fait invincible. Leur tèteà-tête presque continuel, d'après Saint-Simon, n'était interrompu qu'à l'heure de la toilette et des rares audiences accordées par le roi. De nombreux exercices de dévotion et des parties de chasse très fréquentes apportaient seuls à leur vie monotone quelque diversion.

Notre ambassadeur, à cause de sa qualité de Français, de l'importance de sa mission, peut-être aussi de la durée limitée du séjour qu'il devait faire en Espagne, fui admis près de Leurs Majestés Catholiques avec une facilité exceptionnelle. Il dépeint la reine comme pleine d'adresse et cherchant en toute occasion à plaire au roi; rien n'égalait, paraît-il, le tour qu*clle donnait aux choses et les finesses avec lesquelles elle savait prendre Philippe V et lui faire partager ses goûts et ses aversions; aussi avait-elle acquis la plus complète influence sur son

époux. Élisabelh redoutait d'autant plus le triste état de la plupart des reines veuves d'Espagne qu'elle n'étaitpaslamère de l'héritier de la couronne, et elle ménageait l'Autriche, dont la protection lui semblait indispensable pour l'établissement d'un de ses fils dans le duché de Parme. Saint-Simon se flatta bientôt d'avoir su gagner la confiance de la reine, la convaincre du besoin qu'elle avait de notre appui, et la tranquilliser sur son avenir et celui de ses enfants. Il n'eut qu'à se louer aussi des bonnes grâces du roi, et ne tarda pas à obtenir la faveur insigne de visiter, en compagnie de Leurs Majestés Catholiques, les travaux de la résidence royale que Philippe V créait alors mystérieusement au nord de sa capitale, à quelques lieues de Ségovie, et où personne n'était admis. L'emplacement en avait été choisi sur des terres achetées aux moines de l'Escurial, dans une vallée étroite et sauvage de la sierra Guadarrama, où le gibier abondait, et dont la solitude avait plu au roi. De hautes montagnes rocheuses, le plus souvent couronnées de neige, encadraient ce lieu très difficile d'accès et le cachaient à tous les regards. Un contraste singulier entre la sévérité du site et les embellissements déjà réalisés frappa les yeux du nouveau venu, qui découvrit avec surprise, dans le voisinage d'un vaste palais

alors inachevé, des jardins remplis d'orangers, des allées d'arbres plantés tout j,'rands, « comme le feu roi faisait à Marly », des vases, des statues magniliques, que des artistes, appelés d'Italie, étaient occupés à sculpter, des miracles (Teau vraiment uniques y canaux et bassins de toute grandeur, cascades innombrables, jets d'eau variés et puissants. Partout il avait fallu creuser le roc, pour amener les sources abondantes de la montagne ou placer la terre végétale destinée aux plantations. Le lieu, où ne s'élevaient primitivement que des constructions fort modestes, s'appelait la Granja^ mais devait emprunter bientôt à la chapelle construite près du château le nom de Saint-lldefonse. Philippe V songeait dès lors, pour l'époque où le prince des Asturies serait en ûge de régner, à se jeter dans cette retraite, loin des préoccupations de la couronne et du monde; mais son dessein, dont il avait fait confidcuce au Père Daubenton, son confesseur, et à la reine, les remplissait de terreur l'un et l'autre.

Saint-Simon nous raconte aussi une battue royale à laquelle il fut invité. Philippe Y n'était touché d'aucun autre plaisir que celui de la chasse, et se transportait presque tous les jours à quelques lieues de Madrid pour chasser. Gomme il ne tirait plus au vol , qu'il ne montait plus à cheval et que les chiens ne

pouvaienl chasser le lièvre en plaine, à cause de la durelé et des crevasses de la terre, tout se bornait à des battues dans les montagnes. On dressait deux grandes feuillées, dont l'une était destinée à Leurs Majestés; elles s'y tenaient adossées l'une à l'autre, avec une vingtaine de fusils et les serviteurs nécessaires pour les charger. Plusieurs centaines de paysans, commandés la veille, avaient fait la nuit des enceintes et de grand matin poussé des huées pour effrayer les animaux et les chasser doucement du côté des feuillées. Dès que le roi et la reine étaient placés, des troupes de gibier arrivaient vers eux, et ils tiraient les premiers, t Plus d'une demi-heure, nous dit Saint-Simon, qui semble n'avoir pas trouvé grand charme à ce divertissement, fut employée à voir passer, tuer, estropier cerfs, biches, chevreuils, sangliers, lièvres, loups, blaireaux, renards, fouines sans nombre. A mesure que les paysans s'approchent et se resserrent, la chasse s'avance, et elle finit quand ils viennent tout près des feuillées, car il n'y a plus rien derrière eux. Alors les voitures arrivent, on apporte et on charge derrière les carrosses les bêtes tuées devant le roi. Les paysans employés sont payés, et le roi leur fait donner encore quelque chose assez souvent en montant en carrosse. C'était, ajoute notre invité, le

plaisir du roi tous les jours ouvriers, et il fallait qu'il fût celui de la reine. » Philippe V, rentré h Madrid, travaillait plusieurs heures avec le marquis de Grimaldo, secrétaire des affaires étrangères, véritable premier ministre, qui rendait à lui seul compte des questions relatives à chaque département. La reine assistait toujours au conseil, c où son avis était d'un poids important ».

Plus d'un mois s'était déjà écoulé depuis l'arrivée de notre envoyé à Madrid. On était aux derniers jours de décembre 1721. Tout fut alors dispo.s*é pour le départ de l'infante, qui devait se trouver à la frontière en même temps que mademoiselle de Montpensier venant de France, et être échangée contre la fille du régent. Lémonley raconte, dans son H ùtoire delà Régence^ qu'au moment de la séparation, Philippe V et l'Elisabeth voulurent, pour honorer encore celle qu'ils considéraient déjà comme reine de France, l'accompagner jusqu'au péristyle de leur palais ; mais ils avaient trop présumé de leurs forces : tous deux s'évanouirent en chemin, et l'on fut obligé d'enlever la princesse de leurs bras pour la remettre au marquis de Santa-Cruz, qui avait mission de la conduire à la limite des deux royaumes

1, Histoire de la Régmce et de la minorité de Louis XV, par Lémonley, 1832. Paulin, éditeur, t. I", p. 428.

et de la confier à la duchesse de Venladour, chargée elle-même d'amener de Paris mademoiselle de Montpensier. La maison espagnole, destinée à la future princesse des Asturies, devait accompagner et servir l'infante, tant qu elle serait sur le sol de sa patrie, puis se mettre aux ordres de mademoiselle de Montpensier et revenir avec elle à Madrid. Toutefois il était convenu que la gouvernante de l'infante, dofia Maria de Nievès, ne se séparerait pas de son élève et la suivrait en France.

La distance jusqu'aux Pyrénées étant plus grande de Paris que de Madrid, il était nécessaire que la fille du régent se mît en route la première. En conséquence, le duc d'Ossone avait, dès le 13 novembre, dans une audience solennelle, demandé à Louis XV, au nom de Philippe Y, la main de mademoiselle de Montpensier pour l'héritier de la couronne d'Espagne; puis les formalités relatives à la signature des articles préliminaires et du contrat de mariage avaient été accomplies; et, le 18 novembre, le cortège , commandé par madame de Yentadour, avait pris le chemin de l'Espagne. La duchesse était maîtresse du voyage, et emmenait avec elle le prince de Rohan, son gendre, chargé de présider à l'échange des deux princesses, et le frère du cardinal Dubois, médecin et secrétaire du cabinet du roi,

80 LEMARiAGED'UNnOI.

pour rédiger les actes destinés à constater cet événement important'.

Le 9 janvier 1722, au jour et à l'heure convenus, mademoiselle de Monlpensier se trouva sur la rive française do la Bidassoa, pendant que le cortège espagnol arrivai' lui-même sur l'autre bord, et bientôt les deux princesses, traversant au môme instant la rivière , se rencontrèrent dans l'île célèbre où avait eu lieu, au siècle précédent, un échange semblable entre Anne d'Autriche et Elisabeth de France, et qui avait servi de ihcûtre aux conférences de Mazarin et^de Louis de Haro, à la signature de la paix des Pyrénées et à la première entrevue de Marie-Thérèse et de Louis XIV. Après des comphments réciproques et la distribution des présents envoyés par Ics'deux gouvernements, on dressa les actes de remise, et les deux princesses, changeant d'escorte, quittèrent l'île des Faisans et continuèrent, chacune de leur côté, leur voyage vers les capitales où elles étaient attendues avec curiosité.

Lémonley rapporte que mademoiselle de Montpensier avait, pendant le trajet, failli être brûlée vive dans une maison où elle couchait; il raconte

1. Voy. Archiver des affaires étrangères, France, t. CCCXV, mémoires et documents relatifs aux mariages de divers membres de la famille royale.

en même temps que mademoiselle de Beaujolais, sa sœur, destinée à don Carlos, et qui n'arriva à Madrid qu'un an plus tard, le 26 janvier 1723*, dut faire par mer une partie du voyage, et qu'au moment de s'embarquer à Blaye, sur la Gironde, une tempête furieuse brisa le bâtiment qui lui était destiné. Ces accidents semblèrent des présages de mauvais augure aux esprits superstitieux, et l'événement se chargea malheureusement de vérifier une partie des prédictions qui se répandirent alors, en montrant, comme le dit Saint-Simon, que ces mariages, simplement conclus et signés avec l'Espagne, n'avaient pas été faits au ciel.

Le 21 janvier 1722, peu de jours après l'arrivée à Madrid de la future princesse des Asturies, l'union religieuse fut célébrée avec toute la pompe que recherchait alors la monarchie espagnole. Le duc de Saint-Simon, comblé, ce jour-là, des attentions de Philippe Y, reçut, ainsi que son second fils, la grandesse de première classe. En même temps, son fils aîné fut nommé chevalier de la Toison d'or.

A cause de leur âge, les jeunes époux devaient vivre séparés pendant quelque temps encore; mais, pour confirmer d'une manière plus certaine l'indis-

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