‹ Le mariage d'un roi, 1721-1725Chapitre 3 sur 34 · Ibid., Espagne, an · texte numérisé non relu

Ibid., Espagne, an

solubilité de leur alliance, noire ambassadeur, qui se sentait maître de la faveur du Roi Catholique, eut la hardiesse de demander que, le soir du mariage, le nouveau couple parlaguàt quelques instants la môme couche, et qu'à ce moment toute la cour lût admise, avec Leurs Majestés, à s'approcher du lit nuptial. Ce que proposait Saint-Simon était, il en convient, contraire aux usages du pays, la modestie et la gravité des Espagnols ne permettant pas môme aux plus proches parents de voir jamais une femme au lit. Le régent n'avait pas chargé son envoyé de présenter cette requête, à laquelle le marquis de Grimaldo, se faisant l'interprète des convenances nationales, crut devoir s'opposer. Néanmoins Philippe V, désireux de ne rien refuser dans celle journée au représentant de la France, accéda à sa prière : « Au sortir du bal, tout le monde suivit le roi et la reine dans l'appartement de la princesse et attendit dans les antichambres; il n'entra dans la chambre que le service nécessaire ; j'y fus appelé; la toilette fut courte. Leurs xMajeslés et le prince extrêmement gais. Tout se passa comme j'ai expliqué qu'il avait été résolu. i> Le coucher public eut donc lieu dans les conditions proposées par notre ambassadeur, et celui-ci put annoncer au régent que tout avait élé fait pour assu-

rer l'accomplissement de son vœu le pus cher. Pendant que celle qui devait être bientôt reine d'Espagne s'était acheminée vers Madrid, l'infante, qui semblait destinée à une couronne plus illustre encore, avait continué son voyage vers Paris. Le cortège s'arrêta notamment à Bordeaux, -où son passage fut signalé, le 25 janvier 1722, par des fêtes brillantes; puis, le i" mars, il fit une entrée magnifique à Paris. Louis XV était venu au-devant de l'infante jusqu'au Grand-Montrouge. t Elle fut en tout et partout traitée comme reine, appelée l'infante-reine, et il ne lui manqua que le traitement de majesté. > Saint-Simon n'apprit sans doute qu'à son retour, et, en tout cas, ne fut pas chargé de faire connaître à Madrid, ce que purent voir les spectateurs rapprochés : la petite princesse de trois ans ne parut point, malgré sa grâce, faire une impression agréable sur Louis XV; il rougit en la voyant, comme un enfant honteux et contrarié, et se borna à lui dire : « Madame, je suis charmé que vous soyez arrivée ici en bonne santé. » Le lendemain, il lui fit présent d'une poupée de vingt mille livres et se tint ensuite fort à l'écart. « Tout le monde, ajoute l'avocat Barbier, trouve ce mariage-là original *. »

1. Journal historique et anecdotique du règne de Louis IV, Paris, Renouard, éditeur, 1847, t. I, p. 132.

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I/infanle fut logée au Louvre, le roi habitant à cette t'poque les Tuileiies. La cour devait, au mois de juin suivant, aller se fixer ;\ Versailles; Louis XV prit alors possession des appartements de son bisîiïeul, et l'infanle-reine fut installée dans ceux de Marie-Thérèse.

Saint-Simon ne revint en France qu'à la fin de mars 17^-2. Quand il quitta l'Espagne, de graves raisons portaient déjà Philippe V à se repentir d'avoir accepté comme bru la fille du régent : mademoiselle de Montpensier avait en effet laissé voir à plusieurs reprises le caractère le plus bizarre, ne répondant que par de mauvais procédés aux prévenances les plus aimables, se renfermant dans ses appartements et refusant obstinément d'assister aux fêtes données en son honneur et même d'aller chez la reine, qui était pour elle pleine de bonté. « Elle en faisait de toutes les façons les plus étranges, excepté la galanterie ; » et, le jour où notre ambassadeur alla solennellement prendre congé d'elle, la jeune princesse des Asluries manqua de telle

manière aux règles de la plus ordinaire bienséance, que la gravité des Espagnols en fut entièrement déconcertée.

Néanmoins, le Roi Catholique ne se départit pas un instant de ses témoignages d'amitié pour celui qui était venu lui demander la main de l'infante pour Louis XV, et remit gracieusement au représentant français, avant son départ, un portrait entouré de pierreries, estimées quatre-vingt mille livres par les premiers joailliers de Paris.

Saint-Simon put, à son retour, constater que l'influence du cardinal s'était encore accrue; abusant de la faiblesse du régent, Dubois venait d'accomplir dans le conseil le changement qui pouvait être le plus sensible à l'orgueil du duc : il avait obtenu de prendre rang, en même temps que le cardinal dcRohan, immédiatement après les princes du sang. Celte prérogative n'aurait peut-être pas été disputée au grand aumônier de France; mais ni le chancelier d'Aguesseau, ni les pairs, ni les maréchaux n'avaient cru pouvoir s'avilir au point d'être précédés par Dubois; il refusèrent dès lors de siéger au conseil. On sait que Saint-Simon ne se borna pas à imiter leur exemple, et conserva jusqu'à la mort un violent ressentiment, non seulement contre Dubois, mais contre tous ceux dont il était l'indigne

collègue. Saint-Simon, qui soupçonnait volontiers et ne supportait pas chez autrui son défaut dominant, ne put jamais pardonner aux princes de l'Église ce qu'il appelle la superbe cardinalesque et les immenses usurpations de ces prétendus égaux des rois.

Il eut du moins la consolation de voir le régent pleinement satisfait de la manière dont ses desseins et sa politique avaient été secondés à Madrid : l'une de ses filles avait les chances les plus certaines d'être reine d'Espagne, et, pour peu que PhillippeV mît à exécution ses projets de retraite, elle ne devait pas attendre longtemps ce titre glorieux. Quant à la seconde, son âge pouvait faire craindre que la main de don Carlos ne lui fût pas pleinement assurée; mais le duc d'Orléans, s'il éprouvait parfois cette inquiétude, avait quelque raison de se tranquilliser et d'envisager l'avenir avec confiance, car il avait intimement lié sa fortune à celle du Roi Catholique, dont l'intérêt était de satisfaire la France.

Philippe V n'avait, au contraire, à se flatter, sur la question qui lui tenait si fortement au cœur, que d'espérances lointaines. Sa fille était plus jeune encore que mademoiselle de Beaujolais ; les fiançailles de Louis XV et de l'infante seraient célébrées

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au plus tôt dans quatre ans, et il aurait dû dès lors prévoir que bien des événements pouvaient survenir avant le jour où le mariage tant désiré recevrait ce premier commencement d'exécution.

Les circonstances qui précédèrept la nomination du duc de Bourbon comme premier ministre sont étrangères à notre sujet; elles sont, au reste, trop connues pour qu'il 'soit utile de les rapporter en détail. A peine est-il besoin de rappeler les faits principaux qui se placent entre la conclusion des mariages espagnols et la mort du duc d'Orléans. Le cardinal Dubois n'avait pas attendu longtemps la récompense du concours prêté au régent dans la négociation si heureusement terminée. Le prince qui gouvernail la France depuis la mort de Louis XIY se sentait, d'ailleurs, las de disputer le pouvoir à son actif et ambitieux favori, et de plus en plus envahi par le besoin de honteux plaisirs. Dubois avait été nommé premier ministre et investi de la toute-puissance que concentraient enlre leurs mains, sous les règnes précédents, Richelieu et Mazarin. Louis XY avait été sacré à Reims, au milieu d'un enthousiasme d'autant plus grand que, depuis soixanle-dix-huil ans, aucune cérémonie semblable n'était venue satisfaire la curiosité populaire. Puis, lorsque la treizième année du roi

eut été accomplie, le duc d'Orléans avait déposé aux pieds du jeune souverain les pouvoirs de la régence. Cependant Dubois, loin de renoncer au premier poste de TElat, avait, même après la déclaration de la majorité du Roi, conservé toute sa prépondérance. Mais bientôt il fut enlevé brusquement par la maladie, et le duc d'Orléans lui-même, après avoir repris pendant deux mois la direction des affaires, mourut d'apoplexie le 2 septembre 1723 , âgé seulement de quarante-neuf ans et épuisé par la débauche.

Dès la nouvelle de celte fin, prévue par les médecins, le duc de Bourbon, premier prince de la maison de Condé, courut solliciter l'appui de l'ancienne vèque de Fréjus,pour obtenir la succession du duc d'Orléans. Il brûlait d'exercer le pouvoir et invoquait la part qu'après la mort de Louis XIV, il avait prise au gouvernement, comme chef du conseil de régence, et les fonctions qu'il remplissait encore près du jeune roi, en qualité de surintendant de son éducation. Fleury, véritable maître de l'esprit de Louis XV, n'osait encore demander le poste de premier ministre pour lui-même; il n'avait qu'une faible idée de l'intelligence et du caractère du duc de Bourbon, mais il n'eut pas le courage de résister à sa piière : le roi suivit l'avis de son ancien précep-

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leur, et le gouvernement passa le jour môme entre les mains de celui que l'on nommait habiluellement Monsieur le duc, Louis XIV ayant refusé de reconnaître à tout autre que le premier piince du sang le droit d'être désigné par le titre de Monsieur le prince.

Saint-Simon, qui eût voulu pouvoir dissuader Fieury de proposer le duc de Bourbon, prétend que l'ancien évêquc do Fréjas espérait avoir un fanlome de premier ministre et devenir lui-même le véritable maître de l'État. Certes, le désintéressement du prélat n'était pas complet : il se réservait une place au conseil, une grande influence sur les affaires ecclésiastiques, par la disposition de la feuille des bénéfices, et le droit d'être présent cbaque fois que Louis XV travaillerait en particulier avec le duc de Bourbon. Néanmoins, ce dernier conservait encore une grande part du pouvoir absolu que le duc d'Orléans et le cardinal Dubois avaient successivement exercé.

M. le duc avait alors trente et un ans. Ses portraits le représentent comme de baute taille et de belle tournure, mais avec un visage dur et des traits énormes; sa laideur, qu'un de ses contemporains qualifie de sinistre, avait été rendue plus désagréable encore par la perte d'un œil. Cet accident.

dont le duc de Berry fui la cause involontaire, remontait à plus de dix ans : le 30 janvier 4712, ils chassaient en battue à Marly; le duc de Berry, placé loin de son cousin, vint à tirer, et un grain de plomb, frappant sur une mare glacée, ricocha et atteignit celui-ci. Depuis ce malheur, qu'il avait d'ailleurs supporté avec beaucoup de patience, les malveillants l'appelaient ironiquement le borgne.

Le duc de Bouibon était médiocre d'esprit et tout à fait ignorant de la pratique des affaires; on aurait pu lui appliquer le mot de Bacon à Jacques I" sur le maréchal de Cadenet : « Sire, les hommes de grande taille sont souvent comme les maisons hautes de quatre ou cinq étages, où l'étage le plus élevé est d'ordinaii'c le plus mal meublé. » Loin de posséder la facilité de caractère du régent, il manifestait une certaine âpreté dans ses haines et s'était créé luimême beaucoup d'hostilités par des manières hautaines et dures. On lui reprochait de ne savoir se distinguer que par un grand luxe et la magnificence de ses fêtes. Chantilly était son séjour préféré : (' C'est le plus beau lieu du monde, écrit le duc de Yillars; M. le duc y fait une dépense prodigieuse, ayant toujours cinq ou six tables de dix-huit couverts et toutes très délicates. > Des chasses très brillantes y étaient souvent organisées en l'honneur du

4i LK MAIUAGE D'UN KOI.

roi, el l'on reprochait môme an duc de Bourbon d'employer ce moyen pour plaire à Louis XV et d'avoir déjî'i trop vivement éveillé chez le jeune souverain la passion de tous les princes de sa famille. Au moment de la mort du duc d'Orléans, le duc de Bourbon était veuf de sa cousine, la princesse de Conti, de quatre années plus âgée que lui et qu'il avait épousée pour obéir h Louis XIV; il n'avait pas d'enfant. Depuis plus d'un an, il subissait l'empire de la célèbre marquise de Prie. Fille d'un opulent entrepreneur des vivres et élevée par une mère belle et intrigante, mademoiselle Berthelot de Pléneuf avait épousé très jeune un proche parent de la duchesse de Ventadour, qui fut, à l'occasion de son mariage, envoyé comme ambassadeur à Turin. Mais Berthelot de Pléneuf ne tarda pas à être recherché pour l'origine de sa fortune. Il avait sauvé sa tête, en faisant cession de tous ses biens, et son gendre était revenu ruiné de son ambassade, lorsque,vers le commencement de 17-21, la marquise fit, dans un bal masqué, une profonde impression sur le duc de Bourbon. Alors âgée de vingt-deux ans, elle joignait à une figure charmante une grâce exceptionnelle. Les Mémoires du temps la représentent avec un air et une taille de nymphe, des cheveux cendrés, des yeux un peu chinois, mais vifs et gais, elcesje ne

sais quoi qui enlèvent; elle avait beaucoup d'esprit, « et, pour son âge et son état, de la lecture et des connaissances, avec de la mémoire et le jugement de n'en rien montrer > ; une apparence de modestie parfaite la rendait plus séduisante encore; mais elle offrait l'assemblage des plus funestes passions, étant tout à la fois ambitieuse, avare, haineuse, galante sans sensibilité et d'une impiété que les exemples du régent avaient mise à la mode. Elle appartenait, en un mot, à celte classe de gens, nombreuse de tout temps, que flétrit Saint-Simon, en leur reprochant de compter l'utile pour tout et l'honneur pour rien.

Elle ne se laissa donc pas arrêter par la répugnance que, au dire du président Hénault, elle ressentit tout d'abord et devait éprou\er longtemps pour M. le duc. Le nom et la fortune du premier prince de Condé étaient pour l'orgueil et la cupidité d'une pareille femme une compensation suffisante à des imperfections physiques. Madame de Prie fut bientôt la maîtresse déclarée du duc de Bourbon.

Des infidélités déjà nombreuses, qu'il ne pouvait ignorer, n'avaient pas refroidi sa passion, quand il fut appelé à succéder au duc d'Orléans. Cette élévation devait être largement mise à profit par la marquise,

dont l'esprit délié et le caractère dominateur avaient eu maintes fois raison de rintclli},'ence bornée et des volontés hésitanles du duc de Bouibon. Devenu premier ministre, il ne larda pas à se trouver, pour les choses mêmes du gouvernement, asservi aux caprices de madame de Prie. Le cabinet de Londres la jugea, dit-on, digne de recevoir la pension qu'il avait longtemps payée au cardinal Dubois, et put par elle exercer une action ])répondcrantc sur notre politique étrangère.

Pour les affaires intérieures, madame de Prie trouva dans la personne de Duverney un auxiliaire actif et dévoué. C'était le plus jeune des frères Pt\ris, nés dans une auberge du Dauphiné, enrichis par la môme industrie que celle de Bcrthelot de Pléneuf, et rendus célèbres par le visa de la Dette publique : le régent leur avait confié cette opération, qui amena une certaine diminution des charges de l'Etat et procura au quatre frères d'importants bénéfices. La plupart des mesures imprudentes qui rendirent promptement impopulaire le duc de Bourbon, diminution de la valeur légale des monnaies et de l'intérêt de l'argent, répression violente de la mendicité, impôt du cinquantième sur tous les revenus, rétablissement de l'ancienne taxe féodale de joyeux avènement et autres innovations périlleuses.

furent dues à l'influeuce de madame de Prie et de son conseiller.

Aucun contrepoids sérieux ne venait balancer l'action de ceux qui entouraient M. le duc. Louis XV, quoique déclaré légalement majeur, avait à peine quatorze ans ; il n'avait de goût que pour les exercices de la chasse et du cheval, et assistait aux conseils de l'air le plus ennuyé, comme un écolier, écrivait au duc de Richelieu madame de Tencin, qui se hâte de faire son thème pour sortir de classe. Quant à Fleury, il observait et jugeait en silence les fautes de celui qu'il avait conduit au pouvoir, attendant patiemment le moment d'y monter lui-même, et n'inspirant alors aucune défiance au premier ministre.

Le duc de Chartres, devenu par la mort de son père duc d'Orléans, et qui, en sa qualité de premier prince du sang, était l'héritier présomptif de la couronne, tant que Louis XV n'aurait pas d'enfant, eût pu combattre avec quelque profit la politique néfaste du duc de Bourbon. Mais ce prince, qui déploya plus tard les vertus d'un saint, n'était âgé que de vingt ans; il ne possédait pas les qualités intellectuelles de son père, qui avait fait de vains efforts pour corrompre ses mœurs et déplorait de n'être même pas panenu à éveiller son ambition. Il s'abs-

lenail par syslème, non moins que par apatliic, de tout ce qui louchait ]au gouvernement. Se considérant comme injustement écarté du premier poste de l'État, auquel il se croyait appelé par sa naissance, et comme victime de l'ingralilude de M. le duc, à qui le régent avait en toute circonstance témoigné une faveur marquée, il se renfermait strictement dans les fonctions de colonel général de l'infanterie française, charge rétablie pour lui depuis peu de temps.

Toutefois lo duc d'Orléans, s'il ne cherchait pas à se mêler à la direction des affaires, faisait volontiers sentir la supériorité qu'il devait à son rang et se montrait extrêmement fier d'être le personnage le plus rapproché du trône. Excité par une mère orgueilleuse, qui, d'après Matthieu Marais, prodiguait en toute circonstance ses hauteurs et ses froideurs au premier ministre, encouragé par un parti considérable qui ne désespérait pas de voir le chef de la branche cadette arriver à la royauté, il se tenait dans la réserve la plus glaciale vis-à-vis de M. le duc et de la marquise. Comme il arrive d'ordinaire, les amis du duc d'Orléans exagéraient encore sa manière d'être et se plaisaient à infliger à la favorite les marques de mépris que justifiait, d'ailleurs, le scandale de sa situation.

Madame de Prie, qui eût voulu, sinon tenir le premier rang à la cour, du moins y être entourée d'égards empressés et de respects apparents, souffrait vivement de l'attitude du jeune duc et supportait plus difùcilement encore la morgue et les dédains de ses partisans. Elle ne se contentait pas d'exciter à tout propos la jalousie du premier ministre contre les d'Orléans, mais se tenait à l'aÊTùt des moyens qui pourraient s'offrir de leur nuire et d'abattre leur fierté. Les événements qui se préparaient au delà des Pyrénées ne tardèrent pas à la servir à souhait, en faisant naître une occasion favorable d'atteindre l'héritier présomptif de la couronne dans ses intérêts les plus chers.

Notre ambassadeur ordinaire en Espagne, le marquis de Maulevrier, qui se trouvait à Madrid au moment du voyage du duc de Saint-Simon, avait obtenu, dans le courant de 1723, l'autorisation de rentrer en France, et nous n'étions représentés au delà des Pyrénées que par un chargé d'affaires, M. de Coulanges, lorsque survint la mort du duc d'Orléans.

Le Roi Catholique fut immédiatement avisé de cet événement et de la nomination du chef de la maison de Condé, comme premier minisfre. Dès le \i décembre, Philippe V écrivit au duc de Bourbon, pour le féliciter t du choix fait par Louis XV, pour l'administration de ses affaires » ; la lettre se terminait ainsi : « J'attends avec bien de la satisfaction que vous seconderez parfaitement mes intentions en tout

ce qui pourra contribuer à resserrer de plus en plus l'union que la proximité du sang et les alliances ont mise entre nous et celle des deux couronnes, si nécessaire pour le bien de nos intérêts communs *. »

M. le duc, très flatté d'un compliment si empressé, répondit en donnant les assurances les plus formelles de son bon vouloir et offrit en même temps dénommer très promptement un ambassadeur; il proposa, pour ce poste de confiance, le maréchal de Tessé, beau-père de M. de Maulevrier, dont le choix devait être particulièrement agréable à Philippe V.

Jean-Baptiste-René de Froulai, comte de Tessé, Tun des protégés de Louvois, avait, en récompense de nombreuses blessures et de brillants services militaires et diplomatiques, reçu les ordres duroi en 1688 et le bâton de maréchal en 1703. 11 était très attaché au Roi Catholique, qu'il avait en 1700, à la suite des ducs de Bourgogne et de Berry, accompagné jusqu'à la frontière de son nouveau royaume, puis vaillamment servi à plusieurs reprises pendant la guerre de Succession. Philippe V honorait lui-même le comte de Tessé de son amitié et l'avait fait grand d'Espagne. C'était un vieillard de haute taille et d'une noble figure, de manières agréables et polies, d'un esprit

1. Voy. Archives des affaires étrangères, Espagne, 1723-1724, t. CCCSXXII.

r>0 LE MARIAGE D'UN HOl.

fin Cl très enjoué, fort habitué à traiter avec les souverains par les missions qu'il avait remplies non seulement en Espagne, mais à Rome et dans plusieurs cours d'Italie. En 1607, chargé d'une mission secrète près du duc de Savoie, il avait été assez heureux pour ramener de Turin la lille aînée de ce prince, destinée à faire, pendant quelques années, comme duchesse de Bourgogne, les charmes de la cour de Versailles, et dont la sœur devait épouser le roi Philippe V. En 1717, lors du voyage de Pierre I" en France, M. de Tessé avait été choisi pour escorter le tsar et avait su gagner les bonnes grâces de Sa Majesté Moscovite. Les ennemis de M. de Tessé n'avaient autrefois trouvé à lui reprocher qu'un désir trop ardent de parvenir «et le besoin de plaire à tout le monde, surtout à la faveur et aux ministres S). Mais il avait soixante-treize ans en 172-4 et ne semblait plus animé d'autre ambition que celle du ciel. Il s'était récemment retiré loin du monde, dans une petite maison située dans les bois de la Grange et dépendant du couvent des Camaldules de Grosbois. Il voulut bien, malgré son grand âge, condescendre à la prière du duc de Bourbon et se mettre une fois encore au service de la France.

L'offre du duc de Bourbon et le nom de son candidat ayant été agréés avec la plus vive satisfaction à

Madrid, la nomination du maréchal fut officiellement annoncée, le 15 janvier 172i, par Louis XV à Philippe Y. Dans une lettre écrite de sa main *, le roi de France témoignait de ses sentiments affectueux pour le gage précieux que son oncle lui avait confié, et annonçait que, pour rendre la pei'sonne de son représentant plus agréable à Leurs Majestés Catholiques, il venait de donner au comte de Tessé la charge d'écuyer de l'infante-reine : c II ne peut manquer de vous faire connaître, ajoutait Louis XY, que, comme je trouve en Yotre Majesté le petit-fils de Louis XIY, elle trouvera toujours en moi son arrièrepetit-fils et le bon frère et neveu de Votre Majesté >. Les passeports du maréchal étaient déjà préparés, lorsque, le 20 janvier 1724, arriva très inopinément à Versailles la nouvelle de l'abdication du roi d'Espagne. Tant que le Père Daubenton avait vécu, ses efforts et ceux de la reine étaient parvenus à empêcher Philippe Y de céder à l'attrait qu'il ressentait chaque jour davantage pour la solitude ; mais le vieux confesseur du roi, choisi par Louis XIV luimême, était mort au mois d'octobre 1723; il avait eu pour successeur un Espagnol, le Père Bermudez, moins soucieux de l'alliance française et d'ailleurs incapable d'exercer de longtemps une grande in-

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