‹ Le mariage d'une EspagnoleChapitre 1 sur 9 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

En 1852, dans un charmant hôtel dos Champs- Élysées, à Paris, autour d’une table splendidement servie, dans une salle somptueuse, entourée de toutes les splendeurs et les magnificences de la fortune, du luxe et de l’art, étaient assis plusieurs convives appartenant aux plus hautes sphères du monde politique.

Le colonel Florissant, le maître du lieu, était un jeune officier d’alcôve et d’antichambre, plus connu de Vénus que de Mars et ayant plus cueilli de

myrtes que de lauriers. Il devait son avancement rapide à ses agréments personnels et aux services politiques qu’il avait rendus.

Autrefois on conquérait son épée ou ses éperons dans de rudes combats devant l’ennemi. Aujourd’hui cette mode est changée ; la plupart des héros de notre histoire doivent leurs épaulettes et leurs décorations à l’appui d’une belle et facile protectrice et au concours actif qu’ils ont prêté à une aventure nocturne que des moralistes exagérés, des criminalistes outrés, des législateurs trop sévères et des écrivains trop consciencieux ont qualifiée de guet-apens, de félonie, de trahison et de parjure. Il y a même des officiers puritains, des historiens à l’esprit étroit , des pamphlétaires exagérés, d’affreux pessimistes, en un mot, qui ont osé prétendre que ces beaux officiers ont cueilli leurs lauriers dans le sang de leurs concitoyens, sur le cadavre de la liberté égorgée. Eh bien, chose étrange, leur gloire n’en brille pas d’un moins vif éclat pour cela. Des historiens hors ligne, d’une impartialité incontestable, d’une moralité à toute épreuve : MM. (îranier de Cassagnac, Mauduit et C le ; des publicistes impartiaux et véridiques : MM. Paulin de Limayrac, Billault et Laguéronnière; des jurisconsultes, des magistrats intègres, tels que Barochc, Tropîong et Rouher-Conchon ; des grands seigneurs comme MM. Fialin, dit de Persigny de Charamande, et de Morny, ont fait'

justice de toutes ces exagérations, prouvé leur fausseté et rétabli les faits dans toute leur innocente simplicité. Eli bien, malgré cela, les mauvaises langues persistaient à dire que c’était par les mêmes moyens déloyaux que M. de Morny, notre second convive, était parvenu aux plus éminentes positions politiques. Il était autrefois un industriel taré, amant de cœur de femmes entretenues, coureur de coulisses, habitué du foyer de l’Opéra et du jockey-club ; depuis le sauvetage social, auquel il a puissamment contribué, il a passé à l’état d’Excellence et de millionnaire. Homme d’esprit, d’audace et non-moral, on lui attribue une haute origine. Il doit, dit-on, le jour aux amours adultères de la mère du plus haut et du plus puissant personnage des temps modernes, dont il est ainsi le frère de la main gauche.

M. Finlin, son voisin, a une origine moins élevée, mais il n’en est pas moins célèbre pour cela. Ex-sous-officier cassé aux grades pour irrégularités graves dans sa comptabilité et dans sa caisse, il est, depuis, devenu célèbre par le rôle héroïcomique qu’il a joué dans deux échaufTourées fameuses. N’ayant ni inventé, ni contemplé les pyramides d’Égypte, il a cherché à les exploiter en les expliquant dans un écrit sublime resté obscur. C’est à lui cependant que l’on doit cette belle phrase, devenue si célèbre : « Replaçons la pyramide sur sa base, construisons une à une ses vastes

assises et couronnons son sommet du génie de la liberté. » Avant d’être monté au Capitole, M. Finlin avait rédigé et publié, à un seul exemplaire, un journal, do ce nom, rare et très-peu recherché. Il a aussi inventé la question d’Occident, dès 1840, et fait une concurrence peu dangereuse à celle d’Orient, dont M. de Lamartine fut alors l’apôtre.

Il s’est en outre, toute sa vie, livré à la culture d’une idée. L’inventeur de cette idée merveilleuse, passé depuis à l’état de Providence numéro 2 et de Sauveur numéro I, a répandu sur lui ses grâces omnipotentes et lui a octroyé plusieurs millions; il l’a fait comte et lui a donné la main virginale d’une do ses maîtresses pour le récompenser de son labeur persévérant et de sa foi robuste en Y idée.

Depuis, notre illustre personnage, devenu une célébrité politique et. nobiliaire, fait dos discoursministres, des harangues filandreuses au Sénat; il explique à sa façon les libertés anglaises et ses speeches sont très-goûtés en haut lieu. C’est un homme important, un sphinx puissant, que consultent les fidèles ratapoils ; un mot de sa bouche, un sourire, un froncement de sourcils, un clignement d’yeux de lui, font la pluie ou le beau temps.

M. Midelkerke, notre quatrième convive, est un célèbre Batave, possédé d’une passion farouche pour les beaux-arts depuis qu’il est l’heureux protecteur ou plutôt le possesseur illégal d’une illustre princesse en off renommée pour son embonpoint,

sa vie orageuse et extraconjugale. À côté de lui, on admire M. Véreux-Rolina, Israélite espagnol, naturalisé Français, qui a eu l’insigne honneur de commander la milice citoyenne dans une circonstance mémorable. Ses antécédents laissent beaucoup à désirer ; sa moralité a de vastes lacunes. Il a été, avec le concours de madame son épouse, le directeur-propriétaire d’un charmant établissement, dans lequel les amateurs ont pu admirer une douzaine de houris, non musulmanes et peu voilées. Il est juste de dire que depuis ce monsieur a bien racheté ses écarts commerciaux et ses spéculations contraires aux bonnes mœurs, en contribuant à sauver la société, la morale, la famille et la religion. Chargé, dans une nuit célèbre de décembre, de crever tous les tambours de la garde-nationale pour empêcher de battre le rappel, il s’est acquitté avec le plus grand succès de cette haute mission sociale ; pas une seule p^au d’âne n’a échappé à la destruction. C’est à cette manœuvre héroïque qu’il doit sa fortune exceptionnelle.

Enfin, on voyait encore dans cette réunion un prince charmant, le jeune Camcrata, qui contrastait avec scs compagnons par sa figure d’adonis ; on se demandait en le considérant s’il ne s’était pas fourvoyé dans cette société de libertins consommés. Toute sa personne respirait la franchise, la confiance, l’honnêteté et la loyauté et contrastait avec son entourage de viveurs et de débauchés émérites.

A côté de ces personnages célèbres, des dames non moins illustres étalaient leur lascive beauté en sablant le champagne.

S. A. I. la princesse en o/f rayonnait de grâce et d’embonpoint. Descendante d’une des familles qui brillèrent à notre époque du plus grand éclat et qui tombèrent ensuite dans l’adversité pour se relever de nos jours, elle s’éprit dans sa jeunesse du bonnet d’ Astrakan et de la barbe persane d’un Russe millionnaire, M . le comte QuatridoiT, costumé alors en Arménien ; elle l’épousa. Mais un beau jour le souverain de son cœur s’étant fait raser et ayant abandonné sa coiffura originale pour le simple gibus, notre beauté fantaisiste et capricieuse ne put plus voir son époux, même en peinture ; elle le répudia et s’adonna depuis cette époque à la culture exclusive des beaux-arts, avec l’intelligente et agréable collaboration intime de M. de Midelkerke.

Vient ensuite M mc de Cantade, fille d’un maréchal célèbre et excentrique, plus constellé de décorations que couturé de cicatrices, qui a fait édifier, de son vivant, son mausolée, sur lequel il a écrit lui même : « Ci-c/ît un soldat. » La descendante de ce héros a fyérité de l’humeur vagabonde de son papa ; comme lui, elle monte à cheval, joue et fume, maniant mieux la cravache que l’éventail, l’éperon que l’aiguille à broder ; connaissant plus à fond le dictionnaire du sport que le langage prétentieux des salons du faubourg Saint-Germain, elle préfère

la société des officiers de cavalerie à celle des beaux fils de la haute fashion et des dames du Sacré- Cœur. Malgré son mariage en bonne et due forme et son époux légal, elle s’est prise d’une belle passion pour M. de Florissant, qui la conduit à grande vitesse sur la voie des plaisirs faciles, des amours libres et des orgies romaines.

M me Lebon, femme d’un ex-ambassadeur belge à Paris, a aussi jugé utile et profitable, pour elle, de donner de nombreux coups de canif dans son contrat de mariage. Elle a commencé ce travail attrayant avec un prince héritier du premier trône d’Europe, qui a eu la maladresse de se casser le nez sur les pavés de la capitale du monde civilisé. Ce collaborateur royal ne suffisant pas à la belle dame pour son gentil exercice, elle en a pris un second, l’illustre frère de la main gauche de l’homme Providence. Elle l’a logé dans un délicieux petit pavillon de son hôtel qu’elle a baptisé du doux nom de « niche à Fidèle. » Son nouveau néophyte et elle mirent une telle ardeur à leur besogne qu’au bout de quelques mois il y eut plus de coups de canif dans l’acte de mariage de la belle que d’étoiles sous la voûte azurée, de grains de sable sur les bords de la mer et de feuilles dans les forêts.

Deux autres séduisantes personnes brillaient encore à côté des charmantes pécheresses dont nous venons de parler : la première, Marthe,

était une actrice de talent , que son amour pour le jeune Caméra ta avait conduite dans ce temple de plaisirs. La seconde, assise a côté d’elle, était une belle jeune fdle de 17 à 18 ans, aux bandeaux de cheveux noirs lissés sur son front poli, aux yeux brillants ombragés do longs et soyeux cils d’ébène ; elle avait un profil d’une grande beauté, un teint frais, des joues colorées du carmin le plus transparent, un sourire adorable, des lèvres de pourpre, un nez irréprochable et des dents de nacre; sa gorge était ferme et bien dessinée; sa taille fine, élancée et d’une grande élégance ; toute sa personne était pleine de charme et de séduction ; elle avait un pied d’enfant, une jambe ronde, un mollet andalous, une petite main de madone fine et gantée ; ses doigts délicats et effilés semblaient à peine toucher son verre quand elle l'effleurait gentiment du bout de ses lèvres roses. Cette séduisante personne était une princesse, petite-fille d’un monarque détrôné, autrefois simple palefrenier, qui monta sur le trône d’une des plus belles villes du monde, et qui, plus tard, tomba sous les balles d’un Bourbon en cherchant à le renverser.

A côté do la jeune princesse, dont nous venons de parler, on admirait une beauté d’un genre plus piquant encore; elle se nommait Zingarita. C’était une jeune femme au teint légèrement bruni par les feux d’un soleil méridional; comme sa voisine, elle avait de petits pieds disparaissant sous les plis

de sa robe ondoyante ; sa main mignonne était un chef-d’œuvre d’art ; on voyait briller à son annulaire une magnifique bague ornée d’une topaze d’un grand prix, dont la grosseur contrastait avec la finesse de ses doigts et la délicatesse de sa main ; ses grands yeux, dans lesquels miroitait un reflet brillant, avaient sur leurs globes blancs les teintes brûlantes du soleil d’Afrique et étaient profondément fendus en amende ; ses cils et ses sourcils noirs étaient longs et soyeux ; ses cheveux épais et ondés paraissaient plus noirs que la nuit la plus sombre et se fussent même détachés sur de l’ébène ; ses lèvres, un peu fortes, brillaient, rouges comme deux cerises. Ses narines mobiles se gonflaient et indiquaient des ardeurs contenues: on apercevait dans son regard des éclairs de passions violentes ; sa carnation luxuriante, exubérante de jeunesse et de vie, était une tentation irrésistible ; sur sa peau apparaissaient les teintes chaudes des régions brûlantes; des effluves magnétiques circulaient dans ses veines et rayonnaient autour d’elle ; une atmosphère d’enivrantes séductions l’entourait; sa taille cambrée, ses poses séduisantes avaient tout le charme et toute la grâce de la panthère ; l’harmonie de ses formes, l’élégance de ses mouvements étaient indéfinissables ; en l’admirant, on enviait et on redoutait son amour. 11 y avait en elle de l’enchanteresse et de la sirène, de la chatte et de la tigresse. Serait-on aimé ou dévoré par elle? Telle

était la question qu’on s’adressait involontairement en la voyant.

— Avez-vous vu, disait Florissant, en s’adressant à Véreux-Rolina, cette belle Espagnole à la chevelure d’or bruni que tout le monde admirait aujourd’hui au bois de Boulogne?

— C’est comme vous le dites une de mes compatriotes, une ex-demoiselle d’honneur de la reine Isabelle ; elle vient d’arriver avec sa mère et son cousin d’Ossuna.

— Ces dames viennent d’Espagne, sans doute, demanda M. de Finlin?

— Non, dit M. de Morny; elles arrivent des eaux d’Allemagne, je crois.

— Camerata doit savoir cela, fit observer Midelkerke; ne vient-il pas de Baden-Baden?

— Oui effectivement, j’ai eu le plaisir de rencontrer ces belles voyageuses aux eaux.

— Vous avez même eu l’heureux privilège de faire le voyage avec elles, dit malicieusement Zingarita.

•7— C’est vrai, répondit le jeune prince, d’un air embarrassé,

— Oui , et la belle Péninsulaire aux cheveux dorés a, paraît-il, produit une profonde impression sur votre cœur, ajouta la belle brune.

— Comment savez -vous cela?

— En ma qualité de gitana, je suis sorcière, je sais tout. Ainsi, par exemple, je puis, si vous le

désirez, vous donner les plus grands détails sur les particularités de votre séjour à Baden-Baden.

— Je vous en dispense, indiscrète sorcière, dit Camerata en rougissant. Les rapports passagers que j’ai eus avec MM”'* de Mondrigo sont trop insignifiants pour mériter d’être racontés.

Marthe regardait le prince Camerata d’un air anxieux; elle était pâle comme une morte.

— J’admire votre modestie ; je suis discrète comme une nécromancienne, et je n’abuse jamais des secrets que ma science me révèle. Tranquillisetoi, ma bonne Marthe; je veillerai sur ton prince charmant, et si la rousse Espagnole veut te l’enlever, je saurai m’y opposer.

— Puisque vous disposez d’un si grand pouvoir, ma charmante, vous devriez bien nous dire ce que viennent faire ici cette sénora et sa séduisante fille, et pourquoi elles ont quitté le beau pays des Espagnes pour venir se risquer dans les cohues de notre moderne Babylone, dit M. Finlin.

— Je pourrai facilement répondre à la deuxième de ces questions, car il suffit d’avoir habité Madrid pour connaître le passé de MM racs de Mondrigo ; il n’est pas non pins besoin de prescience pour dire ce qu’elles viennent faire à Paris.

Elles viennent chercher ici ce que toutes les jolies femmes espèrent y rencontrer : l’amour

et la fortune. Mais ce qui est beaucoup plus difficile et ce que je puis faire cependant, c’est de lire dans leurs étranges destinées et de prédire, dès aujourd’hui, la fortune merveilleuse et inespérée qui les attend.

— Est-ce que vous pourriez faire cela, Zingarita, lui demanda son interlocuteur?

— Certainement, monsieur le comte.

— Alors instruisez-nous des destinées extraordinaires qui attendent la belle Espagnole.

— Oui! oui! Zingarita, dirent tous les convives; racontez-nous ces choses étonnantes, cet avenir brillant promis à la belle Péninsulaire.

— Eh bien, puisque vous voulez le savoir, apprenez quelle s’assoiera bientôt sur le premier trône du monde.

— Quelle plaisanterie ! s’écrièrent tous les auditeurs.

— Cette rousse Espagnole deviendrait notre souveraine! Je crois, ma chère Zingarita, que vous poussez la plaisanterie un peu trop loin, dit M. Finlin.

— Je ne plaisante pas, je vous assure cela, et c’est aussi vrai qu’il est certain qu’avant quelques mois nous aurons la douleur de pleurer la mort d’une de nos charmantes amies et de l’un de nos plus aimables cavaliers, ici présents, et qui succomberont tous les deux de morts violentes.

— Zingarita, nous vous permettons de plaisan-

ter tant que vous voudrez, et même de nous annoncer que les empereurs épouseront des bergères, mais nous vous prions de ne pas nous attrister par vos prédictions de mauvais augure, dit M. de Morny.

— Je n’ai nulle envie do troubler votre joie par mes divinations sinistres, mais ce qui est écrit au livro du destin arrivera, l’Espagnole régnera et deux d’entre nous seront morts avant peu.

Marthe et Camerata échangèrent un regard plein d’une profonde tristesse ; on pouvait lire sur leurs physionomies les plus sombres pressentiments.

— Voyons, gentille sorcière, dit Florissant, trêve de mauvais présages, fi soit de la rousse Andalouse, buvons gaiement ; et puisque deux d’entre nous doivent bientôt mourir, c’est une raison de plus pour profiter de la vie et pour nous amuser.

— Je bois, dit Midelkerke, à la santé des futurs morts.

■ — Que la tombe leur soit légère, dit Véreux- Rolina.

— A notre future souveraine, ajouta Morny, surtout si elle est belle et facile, bonne fille et joyeux-eonvive.

— Sous ce rapport-là, dit Zingarita, la belle Mondrigo ne laisse rien à désirer; elle est belle, elle est joyeuse, elle sable le champagne comme une lorette et fume la cigarette comme une habituée de l’Eldorado et des bals chicards.

— Alors à sa santé, s’écrièrent tous les convives.

— De Profundis pour ceux d’entre nous qui iront bientôt souper chez les morts, dit Morny.

— Je leur souhaite bon appétit, ajouta Midelkerke.

— Amen! psalmodia Florissant.

Et l’orgie continua.

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