LA REINE DES GITANOS
Comme quoi le hareng; ne sent pas la caque.
Plus d’un quart de siècle avant la scène que nous venons de raconter dans le prologue qui précède, il y avait à Malaga, port d’Espagne sur la Méditerranée, célèbre par ses fruits exquis, scs raisins secs et surtout ses vins lins, un riche marchand de denrées coloniales, nommé Kirck-Patrick.
Cet honorable industriel possédait une charmante progéniture, composée de quatre adorables demoiselles.
L’aînée était surtout remarquable par sa précocité toute méridionale et par sa coquetterie.
Elle avait à peine atteint sa seizième année
quelle dévorait déjà du regard les beaux cavaliers qui se promenaient le soir sur le môle pour respirer l’air frais de la mer.
Quand les jours de fêtes elle assistait aux offices dans la vaste cathédrale avec ses jeunes sœurs, ainsi que doivent le faire toutes dévotes Espagnoles, ou lorsqu’elle allait à l’Alameda, promenade délicieuse, d’élégants cavaliers de la ville et de brillants officiers la suivaient amoureusement, lui disaient en passant de doux propos. Souvent les yeux brillants de la belle, ses regards veloutés leur répondaient et trahissaient ainsi les besoins de son cœur et les ardeurs de ses sens.
Le soir, on entendait sous les fenêtres de sa chambre à coucher les accords mélancoliques d’unc guitare, on voyait une ombre légère se glisser furtivement sous son balcon.
La trop sensible beauté ne laissait pas ordinairement son galant se morfondre longtemps dans l’attente, surtout s’il était jeune et beau.
Elle apparaissait de suite tenant à la main une précieuse échelle de cordes, à l’aide de laquelle son doux ami avait bientôt escaladé la terrasse, sur laquelle elle le recevait dans ses bras amoureux.
u Oh ! je laisse à penser pour ce» tendres amis,
» Quelle fête c’était! c’était le Paradis!
* Aussi ces deux amants, ces belles créatures,
» Ces deux corps si parfaits, ces brûlantes natures » Prenaient tant de baisers, de plaisir, de bonheur,
» Que la nuit s’écoulait sans calmer leur ardeur. »
Dire leur joie, leur délire est chose impossible, les heures fuyaient sur l’aile du temps plus rapides que l’électricité ; aussi quand les premières lueurs du jour venaient les rappeler à la réalité, ils s’écriaient naïvement comme Roméo et Juliette :
» Quoi! déjà l’aurore?... déjà le chant de l’alouette? Hélas! il faut nous quitter!.... »
Après une dernière étreinte, un dernier adieu, un tendre soupir, un doux baiser, les deux amoureux se séparaient en se promettant de se revoir bientôt. Le galant Roméo, leste et léger, escaladait de nouveau le balcon discret.
La tendre Juliette, bercée de doux songes, de rêves de grandeur et d’avenir brillant, réparait ses forces dans un doux sommeil.
Le jour, la jeune sénora était le plus bel ornement de la boutique de son père, aussi tous les plus beaux jeunes gens de Malaga passaient et repassaient devant la porte du magasin; les plus hardis entraient pour y faire des emplettes. Ils achetaient des oranges, des grenades, des ananas, des raisins secs ou des figues ; ce qui leur permettait de voir M lle Ivirck-Patrick, de lui débiter de doux propos, de lui faire de charmants compliments, de tendres aveux et même de brûlantes déclarations, quand la belle épicière était seule. Celle-ci recevait ses chalands avec la plus grande amabilité et un sourire gracieux. Elle écoutait leurs déclarations d’un air encourageant ; elle les remer-
ciait d’un sourire, d’une œillade, d’un mot et mémo quelquefois d’un serrement de main furtif. Souvent ses adorateurs sortaient du magasin le cœur bondissant, la tête en feu, pleins d’espérances et de bonheur. Tous se croyaient aimés et préférés. Et plus d’un, le soir, était heureux.
Le papa Kirck-Patrick n’aperçovait rien ou feignait de rien voir. Ses recettes allaient chaque jour en augmentant. Son commerce prospérait, sa famille croissait et embellissait.
La jeune épicière voyait tous les jours augmenter ses adorateurs, elle avait un nombre considérable de soupirants, mais les demandes pour sa main n’abondaient pas, les futurs époux étaient rares.
Quelques demandes en mariage avaient cependant été faites, mais seulement par des amoureux sans fortune et sans nom. Elles avaient été refusées.
M lle Kirck-Patrick était ambitieuse, elle rêvait de hautes destinées, elle voulait devenir une grande dame, 'elle ambitionnait un titre nobiliaire, qui lui donnât accès dans le grand monde. Elle s’était mise en tête de prouver que si, comme le dit un proverbe populaire, « la caque sent toujours le hareng » , la réciproque de cet adage était fausse, elle tenait à honneur de démontrer, si elle devenait baronne ou comtesse, que « le hareng ne sent pas la caque, » Mais malheureusement jus-
qu’alors elle n’avait pas encore rencontré une occasion pour réaliser son projet.
Parmi ses admirateurs, il y avait pourtant bon nombre d’hidalgos et jusqu’à des grands d’Espagne. Mais, hélas ! comme nous l’avons dit, aucun ne briguait l’honneur de devenir son époux. Un seul, peut-être, aurait consenti à une mésalliance, mais jusqu’alors la gentille Espagnole n’avait pu se décider à encourager son amour. Ce galant noble était pauvre et laid.
C’était le vicomte de Séba, officier d’artillerie alors en garnison à Malaga, cadet de famille, n’ayant, cpmme on le dit vulgairement, ni sou ni maille; mais ce qui était pire encore, c’est que le pauvre vicomte était sot, laid et infirme. Il avait eu l’œil droit crevé par une explosion d’artillerie; depuis, il le recouvrait d’un affreux bandeau noir, qui lui donnait l’air le plus disgracieux et le plus repoussant. Tel était le seul époux noble que M lle Kirck-Patrick avait alors en perspective. On comprendra facilement qu’il n’était pas fait pour la séduire tout d’abord.
Mais quelque laid, quelque sot, quelque disgracieux et quelque pauvre que fût M. le vicomte de Séba, il avait un frère aîné (M. le comte), riche et vieux, dont il était le seul héritier. C’était aux yeux de M ile Kirck-Patrick un avantage considérable, et qui méritait d’être pris en haute considération ; car si elle épousait M. le vicomte de Séba, non-
seulement elle serait vicomtesse, mais encore, à la mort du frère aîné de son époux, elle hériterait d’une couronne de comtesse et d’une grande fortune. Elle verrait alors ses plus chères espérances se réaliser, et devant elle s’ouvrirait un avenir de grandeur et de fortune.
Elle résolut donc, sans plus tarder, de mettre tout en œuvro pour atteindre son but. Et depuis, chaque fois que le disgracieux vicomte venait dans son magasin, sous prétexte d’acheter des fruits et des bonbons, dont il se montrait très friand, la séduisante épicière l’accueillait avec le plus délicieux sourire, elle lui faisait les mines les plus provocantes en lui offrant sa marchandise; elle avait pour lui mille attentions délicates, mille prévenances exquises. Elle lui offrait toujours ses fruits les plus beaux, les plus frais et les plus savoureux.
— Prenez ces ananas, monsieur le vicomte, lui disait-elle en minaudant, ils sont exquis, je les ai conservés exprès pour vous. Je suis sûre que vous les trouverez excellents,
— Merci, mademoiselle, lui répondait l’amoureux en la dévorant de son unique œil, vous êtes aussi bonne que belle ; c’est bien aimable à vous d’avoir pensé à moi et de m’avoir conservé ces fruits.
— Cela est tout naturel, ne doit-on pas toujours penser à ses amis?
— Ne me dites pas de ces choses-là, mademoiselle, il y a de quoi me rendre fou.
— Pourquoi cela, ne voulez-vous pas êti'e mon ami.
— Oh si ! Au contraire, je suis trop content que vous vouliez bien me donner ce doux nom qui me rend si heureux. Personne, du reste, mieux que moi, ne mérite ce titre, car personne ne vous aime autant.... Ah! si vous saviez, mademoiselle, si vous pouviez lire dans mon cœur tous les sentiments que j’ai pour vous, combien je vous aime !
— Je vous en prie, monsieur le vicomte, disait la rusée épicière en l’interrompant, calmez-vous; certainement que les sentiments que vous me témoignez m’honorent beaucoup, que j’en suis très touchée, très émue,... mais vous devez comprendre que ce n’est pas à moi, que c’est à papa que vous devez dire cela, lui seul a le droit de disposer de ma main, et c’est à lui que vous devez la demander.
— Ah! mademoiselle, vous me permettez, vous m’autorisez, vous me conseillez même de faire une démarche auprès de M. Kirck-Patrick pour lui demander votre main. Mais alors vous consentirez donc à devenir mon épouse, ma compagne adorée ?
— Pourquoi pas, monsieur le vicomte, puisque vous m’aimez et puisque vous ne m’êtes pas indifférent. Mais, je vous le répète, papa seul peut disposer de ma main; en fille soumise, je me conforme-
rai toujours à ses volontés, c’est donc à lui que vous devez d’abord vous adresser.
— Oh! merci, merci mademoiselle, pour les bonnes paroles que vous venez de me dire, je cours de ce pas auprès de monsieur votre père pour vous demander en mariage ; mais avant le pauvre vicomte de Séba, ivre de joie, fou de bonheur, se précipita aux pieds de la belle boutiquière et lui prit la main qu’il couvrit de baisers. Au même moment, le papa Kirck-Patrick fit son entrée dans le magasin, tenant à deux mains un immense bocal plein de fruits à l’eau-de-vie.
Le digne épicier à la vue du vicomte aux genoux de sa fille, fut pris d’une grande stupéfaction; il écarta ses mains, lâcha le bocal, qui tomba avec fracas sur la tête du vicomte, roula sur le plancher, se brisa en mille morceaux, éclaboussa et inonda le pauvre amoureux.
A la vue de ses fruits couvrant le parquet, du liquide coulant de tous les côtés, la stupéfaction de l’honorable négociant se changea en colère.
— Que faites-vous ici, aux pieds de Thérésa?
dit-il au vicomte.
— Monsieur, répondit celui-ci, en se relevant, ruisselant d’alcool, et semblable à un triton sortant de l’onde, au moment où vous êtes entré je demandais à votre demoiselle l’autorisation d’aller vous réclamer sa main et j’allais avoir l’honneur do le faire lorsque vous m’avez cassé ce vase sur la tête.
— Oui, et en attendant, et sans doute dans la crainte d’un refus, vous commenciez par vous emparer de cette main, objet de vos désirs, et vous la couvriez de baisers.
— Monsieur, si vous saviez comme j’aime M ile Thérésa,vous comprendriez balbutia le ma-
lencontreux amoureux, en secouant ses habits et en s’essuyant le front.
— Tout cela est très-bien, monsieur, mais vous devez penser que je ne puis disposer de la main de ma fille sans son consentement.
— Oh ! papa, s’il ne faut que mon consentement pour accorder ma main à M. le vicomte, je le donne.
— Dès que ma fille consent à vous accepter pour époux, je n’ai pas d’objections à faire et je vous accorde Thérésa en mariage.
— Oh! monsieur, oh! mademoiselle, comment vous exprimer ma reconnaissance et mon bonheur,? Je ne puis croire ce que je viens d’entendre ; une telle réalité, une telle perspective de félicité m’éblouissent.
— Voyons, calmez-vous, mon futur gendre, essuyez-voys, je vous ai tout mouillé, avec le contenu de mon bocal, mais aussi c’est, un peu de votre faute, vous déposiez des baisers si bruyants sur la main de Thérésa, vous m’avez tellement surpris, que j’ai oublié un instant mes pèches à l’eau-devie, et que je vous les ai laissé tomber toutes sur
la tête; quel dommage, de si bons fruits et qui m’avaient coûté tant de soins et tant de préparations. Tenez, monsieur, goûtez-moi celui-ci, ajouta le brave épicier on ramassant une pêche, qui était restée sur un morceau du vase brisé, et vous me direz votre avis.
Le pauvre galant, n’osant rien refuser au père de son adorée, prit la pêche et la dévora à belles dents.
— Délicieuse, dit-il, combien je regrette, M.Kirck- Patrick, d’avoir été la cause involontaire de l'accident qui vous est arrivé et de la perte de ces bonnes choses.
— Consolez- vous, mon ami, j’en ai d’autres et des meilleures encore, le jour de vos noces avec Thérésa, nous en mangerons. Nous boirons du vieux Malaga sec, que je conserve depuis seize ans pour ce beau jour.
— Ce sera avec bien du plaisir, cher monsieur, que je ferai honneur à votre cave.
— Tout ceci est certainement une attrayante perspective pour vous, messieurs, dit Thérésa, mais vous me permettrez de ne pas tout à fait partager votre enthousiasme pour vos futures dégustations alcooliques, car je ne veux pas que le premier jour de mon mariage mon mari boive trop.
— N’ayez nul souci de cela, ma chère Thérésa, je vous aime trop pour jamais vous sacrifier aux produits alcooliques de monsieur votre père, quelques délectables qu’ils puissent être.
— Je le pense aussi, mes enfants, mais n’oublions pas que Bacchus est père de l’amour, dit le respectable M. Kirck-Patrick, dont le nez bourgeonné et la rouge trogne n’indiquaient pas des habitudes de tempérance.
Quelques semaines plus tard, M 11 ' Kirck-Patrick épousait M. le vicomte de Séba.
Elle avait enfin, comme elle le disait elle-même, un mari responsable de ses œuvres. Nous avons déjà expliqué, dans un autre livre, bien connu du public, tous les avantages immenses qu’une femme intelligente rencontre dans le mariage ; nous ne saurions trop le répéter, malgré la subordination et l’état d’infériorité dans lesquels le Code, dit civil, place la femme, et quoiqu’il dise que celle-ci doit fidélité, respect, soumission et obéissance au chef de la communauté légale, et quelle doit le suivre partout où • il lui plaira de la conduire, dès que la cérémonie nuptiale est consommée ; il suffit à l’épouse d’un peu d’adrèsse pour faire de cette belle législation une lettre morte. Le mariage, qui aux yeux de la loi fait de la femme un mineur, est son grand émancipateur dans le monde. La jeune fille, qui ne pouvait faire un pas sans être suivie de ses respectables parents ou de sa duègne, qui ne pouvait adresser la parole, avoir la moindre relation d’amitié pure, avec un homme, dès quelle est mariée, qu’elle a un protecteur légal, devient libre comme l’air; elle peut avoir des amis,
des admirateurs, des galants, tous les hommes ont le droit et même le devoir de lui faire la cour ; elle peut, elle doit les écouter, raffiner avec eux la coquetterie, leur donner des espérances; son époux, sous peine d’être ridicule et do passer pour un homme grossier, mal élevé, doit trouver tout cela charmant, être aimable et prévenant avec les admirateurs de sa femme; il est mémo d’usage que parmi ceux-ci il en accepte un, sur la présentation de sa tendre moitié, en qualité d’ami de la maison.
Alors ce dernier devient un autre lui-même qui le remplace, qui le supplante partout. Son couvert est toujours mis au domicile conjugal, il tient compagnie à madame, depuis la salle à manger, jusqu’au salon et au boudoir; le mari doit s’estimer bien heureux si son Sosie veut bien limiter ses privilèges au seuil de la chambre à coucher: celui-ci accompagne encore madame à la promenade, au prône, à la messe, aux courses, au spectacle et en soirée; au bal il danse avec elle; dans les promenades on le rencontre côte à côte avec madame, nonchalamment étendu au fond d’un riche coupé, pendant que le mari complaisant conduit l’équipage; au bois, dans les courses pédestre, il s’égare avec l’aimable épouse de son ami; dans les sentiers solitaires, il jouit avec elle des plus mystérieux, des plus intimes tète-à-tèto sur le vert gazon, sur la tendre mousse, personne n’a rien à y voir. Quand madame pleure, il essuie ses larmes; quand elle
rit, il partage sa joie ; si elle a ses nerfs, lui seul peut l’approcher, il passe la journée entière et quelquefois la moitié de la nuit avec elle dans son boudoir.
« Ce qu’il y fait, je pourrais vous le dire,
» Mais je me tais par respect pour les mœurs. »
Le mari débonnaire dit, et le monde répète avec lui : « Honny soit qui mal y pense. » Enfin, quand, grâce à tous ses gentils collaborateurs et surtout au concours dévoué de l’ami de la maison, l’épouse adorée donne un héritier à l’éditeur responsable de ses œuvres, c’est encore son bon ami qui en est le parrain.
C’était pour jouir de ces privilèges et de beaucoup d’autres encore que M llc Kirck-Patrick avait épousé M. le vicomte de Séba.
Un mnri comme il y en n peu et beaucoup.
Les comtes de Mondrigo étaient d’honorables gentilshommes n’appartenant pas à la haute noblesse, à la grandesse espagnole; ils faisaient partie de ec que l’on nomme les hidalgos. Les deux derniers descendants de cette famille avaient joué un.’ certain rôle dans la guerre que l’Espagne soutint au commencement dit siècle contre le premier Empire.
Sir \V. Napier, dans son Histoire de la guerre de la Péninsule (tome V, pages 20 et suivantes), nous raconte que « le comte de Mondrigo, cet éternel factieux, après avoir offert inutilement de
trahir son pays et de vendre son corps d’armée au frère de Napoléon, faisait alors décimer les soldats français par ses guérillas dans les rochers des Alpujarres; il avait été l’année prcédente, 1810, arrêté par ordre de la junte centrale, en compagnie de Palafox, mais relâché ensuite parce que les événements avaient pris une tournure si grave que la junte n’avait pu s’occuper du jugement de son afTaire. Les machinations souterraines du comte de Mondrigo avaient cependant pris de telles proportions quelles avaient plusieurs fois mis en péril le gouvernement local.
b Mais laissons parler M. Toreno lui-même, ajoute l’historien anglais que nous citons :
» On pensait que le duc de l’Infantado n’igno- » rait pas les trames secrètes et les manœuvres du » comte de Mondrigo, que son esprit inquiet et » turbulent jetait constamment dans toutes sortes » d’intrigues. Tout à coup des symptômes d’insur- » rection se révélèrent à Grenade où le Mondrigo » avait quelques partisans et où il s’était, empressé » d’accourir pour s’emparer de la ville. Le général » anglais Doylo l’avait accompagné dans son » voyage, et le comte, instigateur toujours caché b des troubles et des séditions, souleva, le b 16 avril 1809, une émeute où les autorités b coururent les plus grands dangers. Leur perte b eût été certaine, si le comte de Mondrigo n’eût, b suivant son habitude, manque de courage au
» moment critique et craint de se mettre à la tête > du peuple insurgé et d’un régiment qui était b gagné en sa faveur.
» La junte provinciale ayant échappé à ce coup » de main, reprit son ascendant et fit arrêter les » principaux instigateurs du complot. Mondrigo, » chef secret du mouvement, eût expié sa trahison » sans les prières du général Doyle, h qui sa qua- » lité d’Anglais donnait une certaine influence, le » comte fut seulement expulsé de la ville. Il se s réfugia à San-Lucar do Barrameda et ne renonça b ni à ses intrigues, ni h. ses trames contre l’indéb pendance de son pays (1). b
Tel était le comte de Mondrigo.
Un traître qui offrait de vendre son pays, un lâche qui, après avoir poussé le peuple à l’insurrection l’abandonnait. Son frère, l’époux de M llc Kirck-Patrick, suivait, en subalterne docile, les leçons anti-patriotiques, les intrigues et la fortune de son frère aîné.
Ce dernier apprit avec peine le mariage du vicomte; il considéra son union avec la fille d’un épicier, comme une mésalliance, et il témoigna à son frère tout son mécontentement.
Mais ce dernier sentiment se changea bientôt en une grande colère quand M. le comte de Mondrigo
(1) Toreno, Historia del Levantamienlo, tome III, page 168, Madrid, 1833.
eut connaissance de Ja vie scandaleuse de sa bellesœur; quand il apprit que celle-ci n’interrompit pas, même pendant la lune de miel, ses rendezvous galants ; quand il sut que la nouvelle épouse profitait adroitement des loisirs que lui faisait le service militaire de son mari pour se livrer à ses tendres ébats et pour donner un libre cours à ses passions effrénées.
M. le comte de Mondrigo manda près de lui son frère cadet.
— Monsieur, lui dit-il, nous sommes les deux seuls descendants des Mondrigo. Moi, je suis vieux garçon, vous, vous venez d’épouser une jeune ot jolie femme; vous vous êtes mésallié, il est vrai, car M" c Kirck-Patrick est une simple épicière. J’eussse cependant passé sur cette première tache faite au blason des Mondrigo, si votre épouse se fût conduite honorablement, si elle eût su apprécier comme il le mérite l’honneur que vous lui avez fait, en la faisant entrer dans notre illustre maison. Mais, loin de là, cette petite boutiquière, depuis qu’elle a l’honneur de porter notre nom semble s’étudier à le déshonorer ; elle affiche publiquement ses nombreux amants, elle les reçoit chaque jour chez elle pendant que vous êtes de service et pendant que vous montez vos gardes, on voit entrer le soir, chez votre femme, de jeunes et beaux officiers, vos collègues, qui passent la nuit avec elle et qui ne sortent que le lendemain matin.
Toute la ville est témoin de ses déportements, vous seul semblez ne pas vous en apercevoir.
— Mon cher et honoré frère, répondit le pauvre vicomte, aussi stupéfait qu'effrayé de cette algarade, je crois que vous exagérez beaucoup, que vous vous trompez. Mon épouse est jeune, belle, coquette, légère, mais elle n’est pas coupable; plusieurs do mes meilleurs amis viennent la voir, il est vrai, mais c’est moi-même qui les lui ai présentés ; je suis trop sûr de leur attachement, de leur affection sincère pour moi et de la vertu de ma femme pour avoir le moindre doute, pour concevoir le plus léger soupçon, même après ce que vous m’avez dit. Ma femme est honnête, je vous l’assure, et j’ai la plus grande foi en elle. Vous la calomniez.
— O confiance illimitée et stupide des maris prédestinés, tu n’as d’égale que l’audace impudique de leurs épouses effrontées! dit le comte. Monsieur mon frère, franchement, vous me faites pitié. Un accident malheureux vous a obligé à porter un bandeau disgracieux sur l’œil droit, et l’amour, ce dieu malin, vous en a placé un autre encore. plus épais sur l’œil gauche. Avant votre mariage vous n’étiez que borgne , vous voilà maintenant tout à fai t aveugle.
— Mais enfin, mon frère, vous, me permettrez au moins de vous dire que...
— - Non, monsieur, je ne vous permettrai pas de contredire ce que je vous ai affirmé ; la conduite de
votre femme est indigne; les preuves de ce que j’ai avancé sont nombreuses, les témoins surabondent, les faits cités par moi sont flagrants. Et comme je ne veux pas que le nom des Mondrigo soit traîné plus longtemps dans la boue et qu’il soit porté par les bâtards légaux, produits des amours de votre vertueuse épouse avec ses nombreux amants, je vous préviens que si vous ne vous séparez pas de cette Messaline, je me marie aussi, je vous déshérite. Veuillez bien réfléchir à ce que je vous dis là, car ma résolution est irrévocable.
Le malheureux vicomte de Séba, aveuglé par sa passion et, c’est le cas de le dire, n’y voyant que d'un œil, ne crut pas un mot des accusations poitées contre son astucieuse moitié. Il refusa donc péremptoirement de se séparer d’elle, et il se brouilla ainsi avec son frère, qui mit ces menaces à exécution et qui épousa une jeuue femme.
Mais heureusement, pour M. le vicomte et surtout pour sa chère Thérésa, M. le comte de Mondrigo, malgré sa bonne volonté, n’eut pas d’enfants. Les fatigues qu’il éprouva, suite naturelle et ordinaire de l’union disproportionnée d’un vieillard avec une jeune femme, ébranlèrent profondément sa santé. 11 mourut sans enfants, peu de temps après son mariage et laissa, bien malgré lui, sa fortune et son nom à son frère et à sa bellesœur. Cette dernière devint alors comtesse de Mondrigo.
Uné caverne du grand monde.
En 184., il y avait dans un splendide hôtel de la rue de Tolède à Madrid, une fête magnifique ; h chaque instant de brillants équipages s’arrêtaient devant la porte ; de belles sénoras en descendaient en costume de bal, en robes de mousseline, de satin blanc ou rose, garnies de dentelles; leurs chevelures noires parfumées étaient entremêlées de perles, ornées de lleurs, semées de pierres fines, surmontées de splendides diadèmes; sur leurs épaules gracieuses, autour de leurs cous élégants, scintillaient des rivières de rubis et de diamants; leurs yeux brillants lançaient des éclairs; les plus
aimables sourires erraient sur leurs bouches voluptueuses ; leurs tailles fines, élancées, se dessinaient gracieusement sous la gaze et la dentelle; leurs gorges mobiles étaient enflées de soupirs amoureux; leurs petits pieds mignons chaussés de satin, leurs jambes cambrées, leurs mollets voluptueux donnaient le délire à qui les contemplait. Toutes ces femmes, en général jeunes et belles, répandaient autour d’elles un parfum enivrant; on respirait dans leur atmosphère toutes les senteurs voluptueuses, toutes les émanations de la sensualité. Les hommes qui les accompagnaient étaient pour la plupart des cavaliers accomplis, de beaux officiers, de brillants courtisans, de hauts personnages, des célébrités.
Les salons de l’hôtel, dans lesquels se pressait cette foule parée et compacte, étincelaient de lumière, miroitaient de glaces, de cristaux, de dorures, de porcelaines, de ciselures ; partout un luxe effréné s’y étalait; les moelleux tapis, les soyeuses draperies, les gracieuses tentures, les guirlandes, les vases de fleurs y abondaient; des parfums brûlaient dans de précieuses cassolettes; des objets d’art, des vases de prix garnissaient les consoles; des tableaux de maîtres décoraient les plus belles salles; des buffets, garnis de mets exquis, de fruits rares, de pâtisseries fines, de vins extra, de fleurs odoriférantes, attendaient les convives; une musique entraînante invitait à la danse, exécutait des valses
voluptueuses, des polkas délirantes, des quadrilles harmonieux; danseurs et danseuses s’abandonnaient avec une contagion vertigineuse à toutes les séductions de cette harmonie enivrante.
Les spectateurs voyaient alors, dans ce tourbillon de beautés piquantes, voltiger, comme des rêveries amoureuses, des formes, des couples voluptueux, qui fuyaient, disparaissaient et reparaissaient avec la rapidité de l’éclair.
Au milieu de cette féerie captivante, deux admirables jeunes femmes attiraient et fixaient surtout le regard.
L’une, svelte, élancée, à la peau du plus beau satin blanc, aux doux yeux bleus, aux traits réguliers, ondulait avec toute la grâce d’une couleuvre. Sa chevelure surtout était remarquable ; c’était un flot d’or bruni, roulé en bandeaux épais, la couronnant d’un diadème qu’eut envié une impératrice.
L’autre beauté, gracieuse et faite au tour, à la taille cambrée, aux épaules rondes, au sein ferme, avait la peau colorée de toutes les teintes chaudes des femmes du midi; ses grands yeux noirs projetaient des éclairs voluptueux ; ses cheveux très-légèrement crêpés ressemblaient à un bloc de jais; sa bouche était une volupté, ses lèvres deux grains de corail, ses dents des perles, son sourire un enivrement; ellebondissaitcomme une panthère, dont elle avait la souplesse; ses pieds avaient
des ailes; ils donnaient des éblouissements; sa danse était, un vertige et toute sa personne une séduction magnétique.
Un observateur attentif aurait pu facilement remarquer dans un coin de la salle un homme d’un certain âge, aux moustaches grisonnantes, ayant l’apparence d’un militaire en costume bourgeois, et portant sur sa poitrine plusieurs décorations; cet homme ne perdait pas du regard la seconde danseuse dont nous venons de parler ; il la suivait dans le vertige de scs évolutions rapides ; il la dévorait des yeux, et il paraissait complètement absorbé dans sa contemplation.
Quand la valse fut terminée et que la belle et sémillante jeune beauté eût regagné sa place, accompagnée de son cavalier, son admirateur mystérieux s’approcha de la maîtresse de la maison et lui parla bas en lui désignant du regard la jeune personne qu’il venait d’observer d’une si étrange façon. Après quelques minutes d’un entretien animé avec le monsieur décoré, la dame lui dit :
— Monseigneur, je tiens votre parole et je compte sur votre promesse. Après que vous m’aurez vue disparaître avec l’objet de votre passion ardente, tenez-vous près de ce timbre, et, quand vous l’entendrez frapper trois coups, venez nous rejoindre dans le boudoir rouge, tout au fond de l’orangerie ; ce sera le moment.
— Comptez sur ce que je vous ai promis ; vous savez que je suis tout-puissant, mais hâtez-vous, car je brûle d’impatience.
— Monseigneur, je suis à vos ordres, à bientôt. Espoir et bonheur; mais n’oubliez pas que je veux être dame d’honneur de la reine.
A ces mots, la sénora quitta son interlocuteur et alla rejoindre la séduisante valseuse.
Deux minutes après, toutes deux sortaient du salon en causant d’une façon amicale et trèsintime.
Elles arrivèrent bientôt dans une serre magnifique, pleine de camélias fleuris, d’orangers et de citronniers aux pommes d’or, de grenadiers aux fruits rouges, de myrtes embaumés et d’une multitude de plantes et d’arbustes indigènes et exotiques. A l’extrémité opposée de cette serre se trouvait un admirable petit boudoir en velours grenat. La dame poussa un ressort, et la porte de ce charmant et solitaire réduit s’ouvrit: la maîtresse du lieu y entra à la suite do sa jeune compagne. Une lampe de cristal était suspendue au plafond et répandait dans ce lieux mystérieux une douce clarté, à la fois mélancolique et poétique. L’atmosphère y était tempérée et parfumée, les tentures élégantes, les meubles d’un goût exquis, la décoration simple et recherchée, tout respirait dans cet intérieur l’opulence et la distinction. Il pouvait être à la fois le temple de l’amour ou du recueillement.
Diqit
Sur l’invitation de sa conductrice, la piquante danseuse s’assit auprès d’elle sur un moelleux sofa.
— Ma chère amie, lui dit la première, je vous ai conduite ici afin de causer avec vous sans être dérangée. J’ai des choses graves et qui vous intéressent au plus haut point à vous apprendre. J’espère que vous voudrez bien me pardonner le plaisir dont je vous prive en vous dérobant à cette fête, où vos charmes brillaient d’un si vif éclat et où votre beauté resplendissait au premier rang. Mais, je vous l’ai dit, j’ai à vous entretenir de choses sérieuses, de votre avenir, de votre bonheur peut-être.
— Parlez donc et au plus vite, madame, car vous piquez au plus haut degré ma curiosité, et je suis très-impatiente de savoir ce que vous avez à me dire.
— Voici, ma toute belle, d’abord, j’ai reçu ce matin une lettre de votre maîtresse de pension qui m’annonce une mauvaise nouvelle. Je ne vous l’ai pas communiquée plus tôt dans la crainte de vous attrister et de vous empêcher d’assister à ma soirée, ce qui eût été bien dommage, car vous en êtes le plus bel ornement. Mais, maintenant, je crois ne pouvoir différer plus longtemps cette communication. J’espère, chère amie, que vous serez courageuse, que vous ne vous laisserez pas abattre par la mauvaise fortune, et que vous n’ou-
blierez pas que vous avez dans ma fille et moi des amies dévouées, qui vous aiment beaucoup et qui ne vous abandonneront pas dans la mauvaise fortune.
— Je vous en prie, madame, ne prolongez pas mon anxiété; je suis forte et résolue; dites-moi vite de quoi il s’agit.
— Voici la lettre dont je vous ai parlé; veuillez la lire ; elle vous instruira de tout.
La jeune demoiselle prit la lettre que lui donna la dame et lut :
a Ma chère dame,
» Je viens de recevoir uno bien mauvaise nouvelle ; la vieille dame qui avait placé Zingarita chez moi vient de mourir subitement, sans laisser l’argent nécessaire pour acquitter le trimestre prochain de la pension de cette chère enfant.
» Comme je connais votre amitié et votre dévouement pour elle, je vous prie de l’informer de ce malheur et de l’assurer de l’intérêt que je lui porte. Dites-lui que, jusqu’à ce quelle ait pris une décision, ma maison respectable lui sera toujours ouverte. Du reste, je suis encore payée de sa pension jusqu’à la fin du niois prochain. D’ici là, elle aura le temps de se pourvoir et de prendre un parti.
» Veuillez lui dire aussi combien je suis sensible à son malheur et l’embrasser pour moi.
» Agréez, etc »
A cette lecture, des larmes nombreuses humectèrent les yeux de la pauvre Zingarita, car c’était elle qui était dans le petit boudoir, et la dame qui lui parlait était la comtesse de Mondrigo.
— Hélas! dit-elle je redoutais déjà depuis longtemps un malheur; j’avais comme un pressentiment de ce qui m’arrive. Quand, comme moi, on est seule au monde, on doit s’attendre à tout. Que vais-je devenir? ajouta-t-elle, en fondant en larmes.
— Ne vous désolez pas comme cela, ma chère amie ; on ne vous abandonnera pas ; il n’y a rien de désespéré. Il est très-probable aussi que les personnes mystérieuses, qui ont pris soin de vous jusqu’à ce jour, vous continueront leur tendre sollicitude, et que vous aurez bientôt de leurs nouvelles. Il ne vous manquera jamais, dans tous les cas, ni appuis, ni soutiens. Tout à l’heure l’illustre général N..., tout-puissant à la cour, me faisait l’honneur de m’entretenir de vous. Il me disait qu’il ressentait pour vous la plus vive affection* la plus profonde sympathie, et qu’il serait très-heureux si vous vouliez lui permettre de vous les témoigner.
En disant cela , madame la comtesse appuya
négligemment trois fois sur le bouton d’un timbre à la portée de sa main et adroitement dissimulé dans les reliefs d’une boiserie.
— Remerciez pour moi l’illustre général, dit Zingarita, dites-lui que je suis très-sensible à ses bons sentiments, si, comme je l’espère, ce sont ceux d’un ami sincère, honnête et respectueux; d’un frère ou d’un père seulement.
— En pourriez-vous douter, chère amie ; le général est un homme si noble, si honorable, un grand seigneur si généreux. Aussi, je pourrai vous le présenter tout à l’heure; il en sera très-heureux ; vous aurez en lui un protecteur dévoué et puissant.
A peine ces dernières paroles étaient-elles prononcées que l’on entendit frapper discrètement. La porte s’ouvrit presque aussitôt et le général, luimême, entra.
— Pardon, mesdames, dit-il, de venir vous poursuivre ainsi jusque dans ce charmant réduit, mais tout le monde vous réclame et, moi-même, je suis très-impatient de vous voir.
— Comment donc, monseigneur, mais c’est trop aimable de votre part d’être venu jusqu’ici, répondit la dame. Nous parlions justement de vous quand vous êtes entré. Je disais à cette belle enfant tous les bons sentiments que vous avez pour elle et combien vous serez heureux de lui être utile et agréable.
— Vous êtes trop bonne, madame; je vous suis
très-reconnaissant pour tout le bien que vous disiez de moi, et je serais, surtout, très-heureux si mademoiselle daigne accepter mes sentiments affectueux, mon dévouement et.. .
— Excusez-moi, général, dit la comtesse en interrompant ce dernier, de vous laisser seul un moment avec Zingarita, mais j’ai des ordres à donner.
— Faites, madame, je serai désolé de vous déranger, et, si mademoiselle veut bien me permettre de lui tenir compagnie, ce sera pour moi une grande faveur.
Sans attendre la réponse de Zingarita, encore toute troublée de la brusque apparition du général, la dame disparut après avoir discrètement fermé la porte du boudoir.
— Quelle faveur pour moi, mademoiselle, d’être seul avec vous; qu’il y a longtemps déjà que j’aspire à ce bonheur, dit le général en s’asseyant près de Zingarita et en lui prenant la main.
Celle-ci, encore toute troublée par la lecture de la lettre qui venait de lui être communiquée, ne se rendait pas bien compte de sa situation; elle laissa faire le général, et elle lui abandonna sa main, qu’il pressa tendrement.
— Séchez vos beaux yeux, charmante Zingarita; oubliez les mauvaises nouvelles qui viennent de vous arriver; ainsi que M me la comtesse a dû vous le dire, je serai au comble de mes vœux en
réparant ce malheur; et si ce n’était pas faire preuve d’égoïsme, je remercierais volontiers le hasard qui m’a ainsi fourni une occasion de vous être utile.
— Vous êtes bien bon, monseigneur, répondit Zingarita en essuyant ses larmes; qu’ai-je donc fait pour mériter autant d’intérêt?
— Vous me le demandez, mademoiselle; dès lo premier jour où je vous ai rencontrée chez M me la comtesse, vous avez produit la plus profonde impression sur mon cœur ; depuis lors, je n’ai aspiré qu’au bonheur de vous dire combien je vous aime et de vous faire partager les sentiments que vous m’avez inspirés.
— Monsieur, vous m’effrayez, dit Zingarita en retirant vivement sa main; M mc la comtesse m’avait bien dit que vous aviez pour moi une amitié fraternelle, un grand dévouement, un désir ardent de m’obliger; mais je n’avais pas soupçonné le véritable caractère de votre affection; sans cela, soyezen bien persuadé, monseigneur, je ne serais pas restée seule ici un instant avec vous. Maintenant, permettez-moi de me retirer.
— Je vous en prie, mademoiselle, ne soyez pas si cruelle ; daignez ne pas mal interpréter mes paroles. J’ai pour vous, comme on vous l’a dit, le dévouement le plus absolu ; mon plus grand désir est de vous rendre heureuse, de vous créer une position digne de votre beauté, de votre mérite et
de mon amitié si tendre. Mais Iaissez-moi au moins espérer que vous partagerez un jour les sentiments que vous m'inspirez.
— Monsieur, un grand seigneur comme vous, un ministre tout-puissant, qui règne en favori sur le cœur de la reine, ne peut avoir pour une pauvre fille comme moi qu’un de ces caprices passagers, aussitôt éteints que satisfaits. Ce que vous me proposez, c’est la honte et le déshonneur dans l'opulence. Eh bien, je refuse ; je préfère la misère.
A ces mots, Zingarita se leva pour sortir; mais elle essaya inutilement d’ouvrir la porte ; elle était solidement fermée.
Le général N , qui s’était aussi levé, la con-
templait d’un œil d’oiseau de proie.
— Monsieur, dit-elle en se tournant de son côté, avez-vous donc l’intention de me retenir ici prisonnière?
— Adorable Zingarita, pardonnez-moi, mais l’amour que j’ai pour vous est si violent que je suis décidé à tout plutôt que d’y renoncer. Voyons, soyez raisonnable, acceptez mes propositions. Que deviendrez-vous seule, isolée, sans appui, sans parents, sans argent; .ne serez-vous pas toujours obligée de succomber ; ne vaut-il pas mieux être heureuse avec moi ; vivre dans le luxe, entourée de toutes les jouissances que procure la fortune?
En disant cela, le général s’approcha de Zingarita et entoura sa taille d’un de ses bras.
Sois à moi, lui dit-il, et tous tes désirs seront satisfaits; tu seras plus heureuse que la reine.
— Non, laissez-moi, répondit la jeune femme en cherchant à lui échapper, laissez-moi, ou j’appelle, je crie au secours !
— Ce serait inutile, dit N , nous sommes
seuls ici, isolés ; tes cris ne seront pas entendus, et, le fussent-ils, personne ne viendrait. Toute résistance serait superflue, mieux vaut donc m’accorder de bonne volonté ce que je puis prendre par force.
En disant cela, ce misérable enlaça de plus en plus étroitement sa victime. Cette dernière se défendit courageusement; elle appela à son aide, au secours; sa voix se perdit dans l’immensité des appartements et des corridors de la serre ; ses efforts furent vains, ses forces s’épuisèrent dans une lutte inégale; succombant bientôt de fatigue, d’émotion, d’épouvante, elle tomba sur un canapé et s’évanouit. Quand elle revint à elle, longtemps après, elle était seule ; elle se rappela bientôt ce qui s’était passé et s’aperçut quelle avait été victime du plus abominable, du plus infâme des attentats.
Perdue de honte et de désespoir, elle se précipita dans les corridors, descendit les escaliers et gagna la rue, en jurant de ne jamais rentrer, que pour se venger, dans cet hôtel maudit, témoin de son déshonneur.
La rencontre imprévue.
Il est plus de minuit; le ciel est clair et transparent; les étoiles scintillent dans l’azur bleu; de douces brises tièdes bercent amoureusement les cimes des arbres ; la capitale des Espagnes est plongée dans un doux sommeil ; le chant du rossignol ou les accords do quelque guitare amoureuse troublent seuls le silence de la solitude et le repos de la nuit. Les rues et les promenades de la ville sont désertes ; si quelques ombres se glissent furtivement, ce sont celles de quelques couples amoureux, d’un larron ou d’un alguazil.
Quelqu’un qui se fut alors promené au Campo-
Grande, aurait aperçu assis, sur un banc désert, dans l’ombre des grands arbres, une jeune femme d'une grande beauté; elle était pâle, muette et immobile; on l’aurait facilement prise pour un marbre antique ; des larmes pétrifiées se voyaient dans ses grands yeux hagards ; son regard errait, dans l’ombre, à l’aventure sans rien voir. On devinait qu’elle était absorbée par une sombre contemplation intérieure ; qu’il y avait en elle un abîme de souffrances; que le malheur, la fatalité ou le désespoir avaient creusé un gouffre dans son cœur et qu’elle était étrangère à la vie extérieure. Cela était si vrai, qu’il y avait devant elle, depuis quelques secondes, sans quelle l’eût vu, un homme grand et svelte; aux cheveux noirs, épais et crépus; aux yeux intelligents; au regard plein d’éclairs sous des longs cils soyeux; au nez arqué; au teint olivâtre; ayant le profil bien dessiné et l’ovale du visage légèrement allongé, la barbe rare et noire, les moustaches clair-semées et frisées, les dents polies, blanches et régulièrement espacées, les lèvres un peu minces. Ce personnage, jusqu’alors invisible pour elle, avait l’air contemplatif et méditatif des Orientaux ; il semblait absorbé dans un minutieux examen.
Tout à coup, la jeune femme sortant de sa contemplation, poussa un cri et se leva effrayée; au milieu des objets divers qui l’entouraient, elle venait d’apercevoir l’homme qui la regardait, muet et
immobile, depuis un instant. Et son esprit était sans doute sous l’empire d’un souvenir des plus pénibles, car elle se crut menacée d’un grand danger.
A ce symptôme de terreur, l’inconnu ôta le berret rouge qui couvrait sa tète, s’inclina avec un profond respect devant la jeune femme et lui dit d’une voix pleine de douceur. '
— N’ayez nulle crainte, mademoiselle, je suis un ami, je veillais sur vous et j’attendais le moment favorable pour vous adresser la parole, car je suis chargé d’une mission auprès de vous.
— D’une mission, monsieur; je comprends, vous êtes un envoyé, un agent de ce misérable, du
général N , laissez-moi, allez-vous-en et dites-
lui qu’il n’aura jamais que ma haine et mon mépris.
— Je vous en prie, mademoiselle, calmez- vous; je ne viens pas de la part de l’homme dont vous parlez ; je ne suis pas un émissaire du favori de la reine d’Espagne ; je viens auprès de vous envoyé par une personne qui vous aimait beaucoup et pour laquelle, mes compagnons et moi, nous avions une grande vénération. Elle est morte depuis deux jours ; à sa dernière heure, elle m’a chargé d’une mission pour vous, et c’est cette mission que je viens remplir.
— Puisque vous venez de la part de ma bienfaitrice, de ma seconde mère, parlez, monsieur, je vous écoute.
— Je suis chargé d’abord, mademoiselle, de vous remetttre l’anneau quelle avait toujours au doigt et que vous devez connaître, car elle m’a ditque vous l’avez souvent considéré avec curiosité.
— Voyons, monsieur.
L’envoyé tira alors d’un petit étui en chagrin une bague magnifique, ornée d’une énorme topaze de la plus belle eau ; il la tendit à la jeune femme en lui disant :
— Eh bien, mademoiselle, reconnaissez-vous cette bague?
— Oui, monsieur, c’est bien là l’anneau de ma protectrice ; je 11e puis pas me tromper ; il n’y a pas chez tous les joailliers et dans tous les écrins d’Espagne une pierre semblable à celle-ci.
— Veuillez donc, mademoiselle, garder cette bague et ne jamais vous en séparer; c’est là le dernier vœu d’une mourante. Maintenant, si vous avez confiance en moi, ayez la bonté de me suivre, car j’ai d’importantes communications à vous faire et encore beaucoup de choses à vous remettre.
— Monsieur, vous êtes venu à moi au nom de la seule personne qui m’ait jamais témoigné une affection sincère; vous m’avez remis de sa part la bague quelle portait toujours; vous me dites d’aller avec vous pour vous faciliter le moyen de compléter, auprès de moi, la mission dont ma bienfaitrice vous a chargé. Eh bien, malgré l’heure avancée de
la nuit, je suis prête à vous suivre. Où allons-nous ; est-ce bien loin?
— Non, mademoiselle, à quatre milles environ, et, comme j’avais prévu le cas où vous consentiriez à me suivre, j’ai là, à quelques pas de cette promenade, une voiture attelée qui nous attend ; nous n’aurons qu’à monter dedans, et dans trois quarts d’heure nous serons arrivés à destination.
— Zingarita, car c’était elle, — les lecteurs l’ont sans doute reconnue, — et son compagnon se placèrent tous les deux dans la voiture qui les attendait et qui partit aussitôt au grand trot.
— Maintenant que nous sommes en route, dit Zingarita, voulez-vous bien me dire où vous me conduisez ?
— Parfaitement, je vous mène au camp des gitanos.
— Au camp des gitanos! Est-ce que c’était là que résidait ma bienfaitrice, et vous-même, mon guide inconnu et mystérieux, seriez-vous de cette tribu de nomades?
— Oui, mademoiselle, commes vous le dites, votre protectrice habitait parmi nous et, moi-même, je suis un gitano.
— Ce que vous m’apprenez-là , monsieur, me paraît bien étrange; je ne me serais jamais doutée que cette vénérable dame, à l’air si respectable, était une gitana, et je n’aurais jamais supposé que j’irais la nuit, seule avec un inconnu, au milieu de toute une tribu de ces bohémiens.
— Soyez sans inquiétude, mademoiselle, la vieille dame qui m’a envoyé près de vous n’en était pas moins respectable quoique habitant au milieu de nous, et votre bourse, votre vie et votre honneur seront plus en sûreté sous les tentes des gitanos quo dans les palais des souverains ou dans les salons du grand monde.
A ces mots, le beau front de Zingarita se plissa ; un nuage de tristesse passa sur lui; un pénible souvenir, celui de la violence infâme dont elle avait été victime, venait de traverser son esprit.
— Je vous crois sans peine, monsieur, car il serait difficile de rencontrer plus de corruption, de vices et de crimes qu’à la cour ou chez les grands personnages.
L’impression fâcheuse que le souvenir de la violence du général N avait produite chez Zin-
garita s’effaça peu à peu. Le temps s’écoula rapide en conversation, et bientôt la voiture s’arrêta : nos deux voyageurs descendirent ; ils étaient arrivés.
Dans une vaste plaine, devant un joli bois d’orangers et de chênes-liége, s’élevaient un nombre considérable de tentes, sept ou huit cents. Arrivée devant la première, Zingarita en vit sortir deux hommes, qui adressèrent la parole à son compagnon dans un langage inconnu d’elle. Après quelques paroles et quelques signes mystérieux échangés entre les interlocuteurs, les nouveaux arrivés purent entrer dans le camp en toute liberté.
Ses habitants dormaient; aucune lumière ne brillait sous les tentes; les rues étaient désertes; les étoiles les éclairaient seules.
Arrivé au centre du camp, devant une tente d’une belle apparence, le conducteur de Zingarita écarta un rideau, et la jeune femme put apercevoir l’intérieur du logement très-bien éclairé et meublé avec luxe.
— Cette tente, dit le compagnon de Zingarita, en la faisant entrer, était celle de votre protectrice ; elle sera la vôtre pour cette nuit et pour plus tard si vous le voulez.
La jeune femme, de plus en plus surprise de ce qu’elle voyait et surtout de ce qui lui arrivait, manifesta son étonnement à son introducteur.
— Je ne me serais jamais figuré, lui disait-elle, qu’il y eut d’aussi beaux logements chez les gitanos. Voici des tapis des Gobelins, des glaces de Venise, des vases de Florence, des meubles Renaissance, des bronzes, des candélabres, des porcelaines, des tentures, des fleurs qui feraient envie à des grandesses d’Espagne.
— Cela ne vous étonnera plus quand vous connaîtrez le rang élevé qu’occupait parmi nous votre bienfaitrice. Ouvrez cette petite cassette dont voici la clef ; vous trouverez dedans des papiers vous concernant; lisez-les, réfléchissez aux propositions qu’ils contiennent et plus tard je reviendrai chercher votre réponse. Vous serez servie ici aussi bien
que dans le meilleur hôtel de Madrid ; vous n’aurez qu’à appuyer sur le bouton de ce timbre, et des serviteurs dévoués et empressés vous apporteront immédiatement tout ce que vous désirerez. Adieu donc, mademoiselle, à demain.
Quand Zingarita fut seule, elle s’empressa d’ouvrir le petit coffre d’ébène qui lui avait été désigné. Elle trouva dedans un manuscrit cacheté assez volumineux, sur l’enveloppe duquel elle lut : «Pour ma petite-fille Zingarita. » Cette inscription la surprit beaucoup. Comment je serais la petite-fille de ma protectrice; pourquoi ne me l’a-t-elle pas dit plus tôt ! ô si j’avais su cela, comme je l’aurais aimée; je vais donc enfin découvrir le mystère de ma naissance et connaître ma mère. Quel bonheur; mais hélas ! je ne la verrai sans doute jamais ; elle doit être morte; car comment expliquer sans cela son abandon ; pourquoi n’est-elle jamais venue me voir et pourquoi ne m’a-t-elle pas donné de ses nouvelles? Peut-on supposer qu’une mère eût ainsi abandonné sa fille? Et mon père, quel est-il? Comment se fait-il que je n’aie jamais entendu parler de lui? Comment expliquer le mystère étrange qui, jusqu’à ce jour, a voilé ma naissance? Voyons, du courage, rompons cette enveloppe et Usons.
A ces mots, elle brisa d’une main tremblante le sceau de cire qui cachetait les papiers.
Les révélations extraordinaires.
La jeune femme lut alors le manuscrit qui lui était adressé et dont voici le contenu :
e Ma chère Zingarita, pardonne-moi de ne pas t’avoir révélé de mon vivant quels liens de parenté nous unissaient. Pardonne-moi, car c’était pour ton bien, et plus que toi j’ai souffert du silence forcé que je m’imposais.
» Comme je voulais te donner une éducation soignée et t’élever avec les demoiselles des premières familles d’Espagne, j’ai caché soigneusement ton origine, car si on avait su que Zingarita était une gitana, on n’aurait voulu la
recevoir dans aucune maison d’éducation. D’un autre côté, en te révélant ta naissance, en te faisant partager l’existence de notre tribu, tu aurais été forcément obligée de rester au milieu de nous et de renoncer au monde; tu aurais été privée de ta liberté du choix.
» C’est surtout pour éviter ces deux inconvénients, que je me suis imposé l’affreux supplice de passer à tes yeux pour une étrangère et que je me suis sevrée de tes caresses et de tes baisers de fille.
* Maintenant ton éducation est terminée ; tu es assez raisonnable pour agir avec connaissance de cause. Je vais donc te révéler le mystère de ta naissance. Quand tu auras terminé la lecture de ce manuscrit, tu feras ton choix entre l’existence que t’offre le monde et celle que tu pourras avoir au milieu des gitanos, tes frères.
» Je suis obligée de prendre mon récit d’un peu haut ; tu comprendras bientôt pourquoi. Au commencement de 1790, peu de temps après la prise de la Bastille, une gitana, nouvellement débarquée à Saint-Pierre de la Martinique, se présenta chez M me Joséphine de Beaubarnais ; elle savait que cette jeune créole était très-superstitieuse. Admise en sa présence, elle lui annonça qu’elle arrivait d’Espagne exprès pour la voir, et dans l'intention de lui dire la bonne aventure ; elle avait, disait-elle, les choses les plus extraordinaires à lui apprendre.
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» Il n’en fallait pas tant pour exciter la curiosité de M ne de Beauharnais ; aussi se prêta-t-elle de la meilleure volonté aux pratiques divinatoires de la nécromancienne. Celle-ci lisant dans le livre du destin, lui prédit la fortune merveilleuse à laquelle elle est parvenue depuis, et elle lui annonça aussi la mort terrible qui attendait son premier et infortuné époux. Malgré ce dernier pronostic, bien fait pour faire reculer toute autre femme moins ambitieuse que Joséphine de Beauharnais, celle-ci partit pour Paris dans l’espoir de voir réaliser la prophétie qu’on lui avait faite. L’histoire a depuis confirmé toute la prédiction de la bohémienne. Vingt-trois ans plus tard, Napoléon I er , suivi seulement de son valet de chambre Constant, mon- , tait les cinq étages d’une vieille maison d’une des ruelles désertes de la Cité et se faisait tirer les cartes, par la même bohémienne qui avait prédit l’avenir à l’impératrice Joséphine. La nécromancienne lui dit alors mot à mot ce qui lui est arrivé depuis: les désastres de I8Ü, son séjour à l’ile d’Elbe, son débarquement à Cannes, sa rentrée à Paris, sa défaite à Waterloo, sa transportation à l’île de Sainte-Hélène, sa mort prématurée (I). Le grand empereur, blessé dans son orgueil, n’en voulut rien croire et s’en fut
(1) Voir \es Mémoires de la Reine Hortense cl ceux de Constant, valet de chambre de Napoléon I' r . L’auleur ne croit pas à ces fables; il ne les cite que comme preuve de la superstition des Bonapartes.
furieux. Depuis les faits ont donné raison à la bohémienne.
» Dix-sept ans plus tard , la même gitana, qui avait une lettre de Joséphine Beauharnais devenue impératrice, constatant ses prédictions extraordinaires, se présenta à Rome, àla villaPaolina, habitée par une reine, alors proscrite, et par ses deux fils.
» Comme Joséphine de Beauharnais, cette princesse était superstitieuse; elle accueillit fort bien la pythonisse qui lui prédit la haute fortune à laquelle son plus jeune fils devait atteindre (2).
» La devineresse avait alors avec elle sa fille, charmante personne de dix-neuf ans, d’une grande beauté. L’ex-reine, enchantée des pronostics de fortune, de puissance et de gloire qui venaient d’être faits à son plus jeune fils , proposa à la diseuse de bonne aventure de se charger de l’éducation et de la fortune de sa fille, si elle voulait la laisser près d’elle. La nécromancienne, qui lisait si couramment dans l’avenir des autres, chose extraordinaire, ne voyait absolument rien dans le sien et dans celui de sa famille. Elle confia sa fille à l’exreine, qui partit bientôt pour la Suisse, où elle possédait un beau château, à Àrenemberg, dans le canton de Thurgovie, quelle habitait tous les
(2) Voir VHietoire de la terreur bonaparliite, par Hippolytc Magen, prologue, page ri.
étés avec sa famille et sa suite. Comme la jeune bohémienne, ainsi que je l’ai dit, était très-belle, le plus jeune fils de laprincesseendevintbientôt amoureux; cette charmante personne ardente, impressionnable et confiante, partagea malheureusement la passion du prince! Elle s’abandonna à ce premier amour avec tout l’élan d’un cœur aimant et généreux; bientôt elle ne put plus dissimuler les suites de ses faiblesses. La châtelaine d’Arenemberg, plus que toute autre, aurait dû être indulgente pour une faute dont elle s’était elle-même rendue si souvent coupable ; mais , au contraire , elle fut inexorable envers la malheureuse victime de la passion de son fils; elle la chassa impitoyablement. La pauvre jeune fille désespérée erra longtemps dans la campagne qui entoure le château ; elle rencontra enfin vers le soir, dans les bois de sapins, sombres et déserts, que commandent les glaciers du Cintis, une tribu d’heimathlos (f).
» Ces pauvres proscrits, à qui elle raconta son histoire et ses malheurs, l’accueillirent avec bonté et lui donnèrent l’hospitalité sous leur tente. La pauvre^ victime de l’amour du prince fut prise dans la nuit
(1) Les hcimathlos sont des malheureux qui, eu Suisse, n’appartiennent à aucune commune et que repoussent tour à tour les Cantons où ils vont pour s'établir. Ces pauvres proscrits campent dans les bois et mènent ainsi une existence nomade et misérable. Aujourd’hui leur position s’est beaucoup améliorée, la Confédération ayant fait une loi qui les protège.
des douleurs de l’enfantement. Elle donna le jour à une jolie petite fille qui lui ressemblait beaucoup ; mais la jeune mère, anéantie par l’émotion et le désespoir, brisée par la fatigue, la douleur et toute une grande journée de privations et de besoins, succomba le lendemain matin en recommandant aux malheureux sans patrie, qui l'avaient si généreusement accueillie, sa pauvre petite fille, qui allait être orpheline avant d’avoir vu la lumière. Les maudits, que repoussait une sociétécruelle et sans entrailles, creusèrent une fosse au pied d’un vert sapin séculaire, y déposèrent avec recueillement le corps de la défunte et tinrent la promesse qu’ils avaient faite à la jeune mère mourante; ils soignèrent sa petite fille jusqu’à ce qu’ils eussent découvert la vieille gitana qui avait confié la pauvre défunte à l’ex-reine.
» La nécromancienne, qui avait prédit avec tant de bonheur les choses extraordinaires dont la plupart se sont réalisées depuis, se chargea alors de l’éducation de sa petite-fille, à laquelle elle consacra tous ses soins et toutes les ressources que lui procurait son art merveilleux de devination.
» La jeune fille, élevée dans les meilleures maisons d’éducation d’Espagne, est devenue grande et belle ; elle ressemble à sa mère infortunée ; elle a maintenant dix-huit ans. »
Pendant la lecture de ce récit, Zingarita fut en proie à une vive émotion, ses yeux s’humectèrent,
de sourds sanglots gonflèrent sa poitrine ; bientôt de grosses larmes se détachèrent de ses paupières et roulèrent comme des perles de rosée sur ses joues carminées, sur lesquelles elles tracèrent deux sillons humides en tombant sur ses petites mains blanches quelles mouillèrent. Zingarita était prise d’une profonde admiration et d’une grande reconnaissance pour ces pauvres heimathlos, car elle devinait que cette jeune femme errante, dans les montagnes de Thurgovie, et succombant à la douleur et à la fatigue, en donnant le jour à une petite fille, devait être sa mère, et que cette enfant, cette orpheline, née au milieu d’un bois, dans la hutte d’un malheureux proscrit : c’était elle. Alors il s’opéra une réaction violente dans sa nature ardente, ses larmes se pétrifièrent dans ses yeux, ses joues devinrent blanches comme un linceul, ses lèvres frémirent et pâlirent, son front mobile se plissa, une violente colère se peignit sur son visage, la haine implacable entra dans son cœur.
— AJi ! princesse maudite , dit-elle . en ellemême, tu as tué ma mère ; tu as fait de moi une orpheline; tu m’as ravi toutes les joies, toutes les douceurs de l’enfance. Je me vengerai. Ton fils, le séducteur de ma mère, l’homme à qui je dois le jour, mais que je ne puis considérer comme mon père, puisqu’il nous a abandonnées, ma mère et moi, puisqu’il ne s’est jamais depuis souvenu qu’il avait dû avoir une fille; cet amant égoïste, ce père
sans entrailles est aujourd’hui tout-puissant ; mais cela m’est égal ; je me vengerai, je le jure sur la mémoire de ma mère, sur la tombe à peine fermée de mon aïeule. Oui, je vivrai el je mourrai s’il le faut pour ma vengeance.
Après cet accès d’attendrissement et de colère, Zingarita reprit sa lecture un instant interrompue :
« Cette petite fille, cette enfant, aujourd’hui une jeune femme, disait l’écrit révélateur, tu l’as deviné, chère Zingarita : c’est toi ; cette jeune mère abandonnée, morte de fatigue, de douleur et de désespoir : c’était la tienne ; cette vieille dame bien encapuchonée, qui venait souvent te visiter dans ta pension, qui t’apportait des robes, des toillettes et des parures, qui prenait soin de ton enfance et de ta jeunesse, et qui aurait été si heureuse de t’appeler sa fille en te pressant sur son cœur, cette protectrice qui veillait sur toi, qui pourvoyait à tes besoins et qui prévenait tes moindres désirs : c’était ta grand’ mère, qui t’admirait, qui t’aimait, qui te chérissait et qui t’adorait en secret.
» Dans l’établissement d’éducation où tu étais placée, il y avait deüx belles demoiselles qui devinrent tes amies; la plus jeune, Eugénie, était trèsliée avec toi. Cette jeune personne d’une grande beauté était surtout remarquable par ses magnifiques yeux bleus d’une douceur extrême, et par sa chevelure d’or bruni, dont le flot mouvant l’inondait.
Je cherchai à m’expliquer ce fait si extraordinaire et si rare chez une Espagnole, et, comme il n’y a pas de mystères pour les gens de ma caste, je no tardai pas à apprendre que cette jeune beauté, aux cheveux d’or, était le produit des amours de sa mère, M me la comtesse de Mondrigo, avec lord C...
» Eugénie avait hérité non pas du nom, des titres et de la fortune du noble lord, son père adultérin, mais de sa magnifique chevelure dorée et de ses grands yeux bleus.
» M m * la comtesse de Mondrigo est une femme d’une grande ambition; intrigante, audacieuse et corrompue ; rêvant, pour ses filles et pour elle, les plus hautes positions sociales et no reculant devant l’emploi d’aucun moyen pour atteindre son but. »
A ces mots, Zingarita poussa un profond soupir, en songeant au piège que la comtesse lui avait tendu, puis elle continua sa lecture :
« Un jour, il y a deux mois environ, un bel équipage, ainsi que cela arrive souvent, s’arrêta à l’entrée du camp des gitanos. Trois belles dames en descendirent; c'étaient la comtesse de Mondrigo et ses deux demoiselles. Comme ma réputation de nécromancienne était des mieux établie, ces dames venaient pour me consulter ; elles furent introduites dans ma tente, et je leur dis successivement la bonne aventure.
» Je ne découvris rien de bien extraordinaire
dans l’horoscope de M“ e la comtesse et de sa fille aînée ; je prédis à celle-ci qu’elle serait un jour duchesse d’Al.., et à toutes deux une grande fortune. Mais l’avenir de M"' Eugénie me parut bien plus extraordinaire; j’en étais moi-même émerveillée ; à mesure que je consultais mes oracles, que je pénétrais plus avant dans les destinées de cette jeune personne, je voyais un avenir merveilleux lui sourire. Je recommençai plusieurs fois mes épreuves de devi nation, et toujours le destin me fit la même réponse :
» Cette jeune beauté sera un jour impératrice ; elle s’assoira bientôt sur le premier trône du monde, « le front ceint du diadème souverain, » me dirent mes oracles. Quand je fis cette prédiction extraordinaire à M ,le de Mondrigo, insouciante et légère, comme on l’est à son âge, elle l’accueillit en riant. Mais sa mère, dont l’ambition dévorait l’âme, ne se montra pas incrédule.
— « Pourquoi ne serais-tu pas impératrice, dit- » elle à Eugénie ; n’es-tu pas assez belle pour cela? » Laisse-toi guider par ta mère expérimentée, car » elle aussi croit à tes hautes destinées. »
» Après cette consultation, M me la comtesse de Mondrigo me paya généreusement et regagna sa voiture avec ses deux demoiselles.
» Souviens-toi, ma chère enfant, de cette destinée extraordinaire qui attend ton amie de pension, car il pourra t’être utile plus tard de la connaître.
» Dans peu de temps, je vais quitter la vie, je le sens, je m’affaiblis chaque jour davantage, tu resteras seule dans ce monde, je ne serai plus là pour veiller sur toi ; mais ma prévoyante sollicitude pour toi me survivra, je te serai encore utile du fond de ma tombe.
» Tu trouveras dans cette cassette des sommes considérables en or, en pierres précieuses, en titres et en rentes sur les grands États de l’Europe ; il y en a pour plus de cinq millions. Tu vois, ma fille, que je te lègue une fortune presque souveraine, et tu ne pensais certainement pas que la vieille bonne femme qui allait te voir quelquefois à ta pension, qui te faisait de temps en temps présent d’un collier en corail, d’une modeste broche en or ou de pendants d’oreilles en perles, était plusieurs fois millionnaire.
> Zingarita, la gitana, tu sais maintenant que ton père appartient à une famille qui a brillé d’un grand éclat en Europe, qui doit encore se relever et arriver au pouvoir souverain, non par la gloire, cette fois, mais par le crime. Mais ce que tu ignores encore, c’est que ta grand’mère, elle aussi, était reine, une reine plus puissante que les plus grands monarques, que les plus illustres des conquérants, puisqu’elle avait été élevée au pouvoir par l’amour de ses sujets et quelle n’a régné que pour les rendre heureux. Oui, ma chère fille, j’étais la reine ou plutôt la mère de toute cette tribu de gitanos
au milieu de laquelle tu te trouves dans ce moment.
» Maintenant tu es jeune, belle, riche et libre ; tu peux choisir l’existence qui te sourit le plus : d’un côté, la société t’ouvre ses bras, t’offre ses plaisirs, ses jouissances; tu as de l’or; il dépeud de toi de savourer tous les plaisirs ; si tu le préfères, tu peux me succéder, devenir, comme moi, reine de notre tribu ; dans quelques heures, tes frères, mes enfants les gitanos, viendront t’offrir de me succéder et de régner sur eux par l’amour et par la grâce. Choisis et sois heureuse. Des deuxcôtés, un avenir brillant s’ouvre devant toi.
» Tu trouveras aussi ici mes livres de devination et de sorcellerie, dans lesquels tu pourras, comme moi, apprendre à étudier et à connaître l’avenir. Les plus anciens de la tribu seront tes professeurs et t’enseigneront les sciences occultes, la magie, la nécromancie et la cabale.
» Réfléchis mûrement avant de te décider, et vois dans lequel de ces deux avenirs tu espères trouver le bonheur.
» Souviens-toi surtout, ma fille, que l’or ou la fortune n’ont d’autre valeur que d’assurer notre indépendance et de faire le bien; n’use jamais des trésors que je ne te laisse que dans ce double but.
» N’oublie jamais les misères, les souffrances et les persécutions que notre race maudite a subies à travers les siècles; souviens-toi de ma mémoire
et de celle de ta mère infortunée ; que son malheur te serve de leçon; méprise les grands, les puissants, les forts et les oppresseurs ; soutiens et défends les malheureux, les pauvres, les faibles, les opprimés. Aime tes frères comme je les ai aimés, et souvienstoi que, quoi qu’il t’arrive et quelque détermination que tu prennes, tu les trouveras toujours prêts à te conseiller dans la bonne fortune, à te secourir, à te protéger et à te défendre dans la mauvaise.
» Adieu, ma chère fille, crois comme moi au bon et au beau, enseigne le droit et pratique la justice, aime ton prochain comme toi-même, fais aux autres tout ce que tu voudrais qui te soit fait. Ce sont là les principes des gitanos et ceux de leurs aïeux dont l’origine se perd dans la nuit des temps les plus reculés. Ces simples croyances, celles des anciens Égyptiens, nos ancêtres, ont été enseignées dans le temple de Memphis et transmises d’âge en âge par la tradition; elles sont, supérieures à celles en la Divinité et aux dogmes de tous les cultes qui n’ont jamais fait que le malheur de l’humanité.
» Ta grand’mère,
» Gitana. »
Après la lecture de ce testament extraordinaire, Zingarita réfléchit profondément.
— Ma résolution est prise, se dit-elle à elle-,.
même, qu’irai-je faire dans cette société pervertie, corrompue, égoïste, odieuse, où chaque institution est marquée par une misère, une injustice, un iniquité, un crime ou une infamie. A peine y ai-je fait quelques pas que je me suis enfoncée dans son bourbier, dans son cloaque de honte, et que j’ai été la victime d’un de ses montres honorables qui grouillent immondes dans sa fange dorée et parfumée. Oh! quand je pense à ce général, à ce favori d’une reine, quand je songe à l’outrage qu’il m’a fait subir, quand je me rappelle cette comtesse de Mondrigo, cette vile entremetteuse, qui transforme ses salons en antichambres de mauvais lieu, où le viol se pratique agréablement, côte à côte avec l’adultère cynique et la prostitution la plus elfrénée; quand je me souviens de ma pauvre mère séduite, chassée, fuyant éperdue, folle de douleur et de désespoir, au milieu des vastes solitudes des Alpes imposantes, et expirant en me donnant le jour dans une forêt de sapins séculaires, au milieu d’une troupe d’heimathlos, qui seuls ont eu pitié d’elle, de sa triste position, de sa misère et de son désespoir; quand tous ces souvenirs affreux me traversent l’esprit, des pensées de haine et de vengeance s’emparent de mon âme; je fais contre cette société marâtre, corrompue, grangrénée, ayant tous les virus, qui la dévorent et la rongent jusqu’à la moelle des os, je fais ««contre elle, dis-je, le serment d’Annibal.
Oui! Gitanos, mes frères, je serai, non pas votre reine, mais votre mère, pour vous aimer, pour vous payer la dette de reconnaissance que je vous dois et pour venger mon aïeule, ma mère et moi, de tout ce que nous avons souffert.
Voyons, puisque je suis millionnaire maintenant, visitons mes richesses. Millionnaire! quel mot; comme il raisonne à mon oreille. Avoir des millions, pour moi, cela signifie avoir une force, une puissance énorme pour faire le bien, pour neutraliser, pour punir le mal. C’est à cela que j’emploierai les miens, dit Zingarita, en plongeant ses mains dans le monceau d’or et les liasses de billets de banque qui remplissaient tout un compartiment du coffre. — Capital créé, produit par le travail, les privations, les souffrances et le sang des malheureux déshérités, des ouvriers et des prolétaires, tu deviendras, dans mes mains, une arme de justice et de réparation, ajouta-t-elle.
Mais je suis femme aussi; il m’est bien permis d’admirer mes bijoux.
En disant ces mots, Zingarita ouvrit un tiroir rempli d’objets précieux. Elle fut d’abord éblouie du miroitement de l’or poli et ciselé; du rayonnement des pierres précieuses, des diamants, des rubis, des saphirs, des émeraudes, des turquoises, des topazes, des améthystes, dont les feux se croisaient en tous sens. Elle ne pouvait en croire ses yeux; elle doutait que toute cette fortune fut à
elle; elle prit dans ses mains plusieurs parures magnifiques : des rivières de diamants, dont les ruissellements lumineux l’inondaient de leurs feux; des bracelets splendides d’un travail exquis; des broches inimitables, scintillantes comme des étoiles ; des pendants d’oreilles, chefs-d’œuvres d’art et de goût ; des colliers de perles ; des torsades de corail; des diadèmes; des couronnes et des éventails, qui eussent rendu jalouse une sultane favorite et fait envie autrefois à une reine de Golconde.
Quand elle eut bien examiné ses richesses, elle les replaça dans la cassette quelle referma soigneusement. Et, appuyant sur un timbre, elle sonua. Au même instant parut le gitanos qui l’avait conduite la nuit dans le camp.
— Que désirez-vous? lui dit-il.
— Je désire parler aux anciens du conseil de la tribu; conduisez-moi devant eux, si c’est possible.
— Suivez-moi, Zingarita, et vous allez être satisfaite.
Tous deux sortirent alors et entrèrent bientôt dans une autre tente, sous laquelle étaient assis sept vieillards vénérables aux longues barbes blanches. Quand notre héroïne et son compagnon furent en présence de cette aréopage de gitanos, son introducteur dit au conseil :
— Respectables pères, la jeune femme qui est ici est la petite-fille de notre regrettée mère, la
reine Gitana; elle a lu le testament de notre défunte souveraine, et elle m’a demandé de la conduire devant vous.
Le président du conseil dit alors d’une voix grave en s’adressant à Zingarita :
— Soyez la bienvenue, ma chère fille; parlez sans crainte ; que désirez-vous?
— Mes respectables pères, répondit la jeune femme, j’ai lu, comme on vient de vous le dire, le testament de votre reine Gitana; je connais à présent le mystère de ma naissance, les malheurs de ma pauvre mère; je sais tout ce que je vous dois ; je ne l’oublierai jamais; je suis bien décidée maintenant à vivre et à mourir au milieu de vous, à me consacrer toute entière au bonheur de mes frères les Gitanos. Mais, à côté de cette mission d’amour, il m’en reste encore une autre de justice, de réparation et même de vengeance à exercer ; je n’ai pas oublié, je n’oublierai jamais, ce que notre race maudite et persécutée a subi de misères et de tourments à travers les siècles, ce que ma mère a souffert et ce que moi-même, quoique bien jeune encore, j’ai enduré d’outrages.
— Ma chère Zingarita, répondit le président, ce que vous venez de nous dire sur l’amour que vous avez pour vos frères nous prouve que vous êtes la digne fille de notre dernière reine; le sentiment d’aversion et de haine, que vous nous témoignez pour les persécuteurs et les oppresseurs, est la juste
indignation que l’iniquité soulève toujours dans les âmes généreuses; nous ne saurions le désapprouver, mais gardez-vous toujours de la vengeance aveugle, que vous confondez peut-être avec le châtiment juste et mérité du crime. Si vous voulez succéder à votre illustre et sage aïeule, nous vous offrons son titre et son pouvoir ; vous serez notre reine bien-aimée.
— J’accepterais avec bonheur ce titre envié et le pouvoir que vous m’offrez, s’ils étaient plus démocratiques et me laissaient assez de liberté pour satisfaire le sentiment de justice qui me domine, et qui me pousse à punir les bourreaux de ma mère et les persécuteurs de ma race.
— Le pouvoir que nous vous offrons, au nom de toute notre tribu, n’est que celui d'une présidente de République et ne nuira en rien à votre liberté; quand vous voudrez vous absenter, le conseil suprême vous remplacera.
— A ces conditions, j’accepte, et je serai bien heureuse si je puis être utile à mes frères.
Le lendemain, Zingarila était proclamée et installée reine, ou plutôt présidente, par toute la tribu
des Gitanes.