‹ Le mariage d'une EspagnoleChapitre 8 sur 9 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Quelques jours après la cérémonie nuptiale que nous avons racontée, l’heureux époux travaillait dans son cabinet et compulsait, avec son secrétaire Mocquard, sa nombreuse correspondance.

— - Voici, Sire, une lettre de miss Howard, dit ce dernier en présentant un pli cacheté à son maître.

— Voyons, dit le souverain en ouvrant l’enveloppe d’un air contrarié, Élisa a bien de la

peine à accepter sa nouvelle position ; elle n’est vraiment pas raisonnable de me témoigner autant de mauvais vouloir, après les avantages nombreux dont je l’ai gratifiée et la haute position que je lui ai réservée. Le sacrifice que j’exige d’elle, son éloignement, ne doit être, d’ailleurs, que momentané; elle le sait bien, et elle devrait m’accorder volontiers ce que je lui demande au nom de notre ancien amour et de notre amitié. Mais voyons sa lettre.

Sa Majesté parcourut 'alors rapidement les lignes suivantes :

« Monseigneur,

» Je pars, puisque vous le voulez absolument ; je me serais sacrifiée de bonne grâce à une nécessité politique. J’aurais supporté avec résignation mon éloignement, si, comme votre oncle, vous vous fussiez allié à une princesse de ' sang impérial; mais je ne puis vous pardonner de m’avoir sacrifiée à un caprice, en épousant la petite-fille de l’épicier Kirck-Patrick, qui, certainement, ne me vaut pas, et qui ne vous aimera jamais autant que moi. J’emmène avec moi vos trois enfants, et, nouvelle Joséphine, j’emporte votre étoile!

» Je fais des vœux pour que les malheurs que

je prévois ne se réalisent pas, et pour que vous ne vous repentiez pas bientôt de m’avoir abandonnée.

» Celle qui fut votre amante dévouée, » Élisa Howard. »

— Quelle audace ! oser m’écrire une lettre pareille, dit le prince. Moquard, veillez à ce que le départ de miss Iloward ait lieu demain au plus tard; je ne veux plus être exposé à ses importunités.

— Oui, Sire. Voici une lettre à laquelle est joint un petit paquet soigneusement cacheté, sur lequel on lit : Très-confidentiel, secret d’Etat , ne devant être connu que de Sa Majesté.

— Donnez-moi cela, répondit le prince.

— Voici, Sire, dit le secrétaire en remettant les deux objets à son souverain. Ce dernier, après avoir lu la lettre, décacheta avec impatience le petit paquet et parcourut d’un air anxieux le manuscrit qu’il renfermait. Plus d’un quart d’heure fut employé à cette lecture, qui paraissait si fort intéresser le souverain. Quand il l’eut achevée, il se tourna vers son confident, qui le regardait d’un air inquiet.

— Mocquard, mon vieil ami, lui dit-il, je

n’ai jamais eu de secret pour toi; je connais ton dévouement et ta discrétion à toute épreuve ; un malheur affreux me menace. La femme que j’aime, que j’ai associée à ma glorieuse destinée, dont j’ai fait mon épouse, que j’ai assise sur mon trône; cette femme, en qui j’ai placé tout mon amour, toute ma confiance, n’est qu’une misérable intrigante; elle me trompe indignement, si, comme j’ai tout lieu de le croire, ce que dit cet écrit est vrai. Je tremble que les pressentiments d’Elisa ne se réalisent, et qu’elle n’emporte avec elle mon bonheur. Tu lui diras de ne pas partir.

— Oui, Sire; mais quel est donc ce malheur qui vous effraie si fort?

— Mon ami, je te l’ai dit. On me dévoile dans ces pages, ajouta le prince en montrant à son confident le manuscrit qu’il tenait, tout le passé honteux d’Eugénie, ses amours scandaleuses à Madrid, à Spa et, ici même, à Paris. Mais ce qu’il y a de plus infâme encore, ajouta-t-il, c’est que, depuis que je lui ai fait l’honneur de l’épouser, cette femme a continué ses relations avec son dernier amant, Camérata; c’est que, le croiraistu ! elle est enceinte de celui-ci.

— Calmez-vous, Sire, ces révélations sont peutêtre fausses ou exagérées.

— Je le voudrais, mon ami, mais malheureusement il est bien difficile de douter de leur

véracité devant les preuves nombreuses et les pièces à l’appui, qui justifient l’accusation portée contre Eugénie. Du reste, ce soir, j’aurai la preuve éclatante do son infidélité et de sa trahison, puisqu’on m’annonce qu’elle doit prétexter d’une indisposition adroitement simulée pour ne pas m’accompagner à l’Opéra, et aller au rendezvous quelle a donné à son amant, dans son hôtel, rue du Cirque. Ah! si ces papiers disent vrai, malheur à elle, malheur au misérable Camérata ! Ma vengeance sera éclatante.

— Ce que vous m’annoncez là est impossible; c’est une calomnie abominable inventée par la malveillance ; Votre Majesté en aura la preuve ce soir, j’en suis certain.

— Je le souhaite, mon ami, mais je ne l’espère pas; tiens, lis ces papiers, et juge, toi-même, de la valeur des accusations qu’ils contiennent.

Le soir, effectivement, l’épouse de Sa Majesté se plaignit d’une forte migraine et pria cette dernière de l’excuser si elle ne pouvait pas l’accompagner au spectacle.

— Plus de doute, pensa le monarque infortuné, je suis trompé et trahi. Mais je me vengerai d’une manière éclatante.

Le soir, Sa Majesté fut à l’Opéra, après s' 'être entendue avec Pietri, qui fit aposter plusieurs agents secrets, sous la direction du Corse Griscelli, l’assassin des proscrits Sinibaldi et Kelche, dans la

rue du Cirque, avec mission de surveiller la maison du prince Camérata, pendant que le signor Bacchio espionnait, au palais, l’imprudente Eugénie.

A dix heures, le premier chambellan vint prévenir son souverain que l’illustre épouse de ce dernier était, dans ce moment, rue du Cirque, en galant rendez-vous avec son amant. Sa Majesté quitta immédiatement et incognito sa loge et se dirigea en toute hâte vers la demeure du jeune Camérata; et, quelques minutes après, ce monarque, vindicatif et cruel, s’introduisait dans l’hôtel, suivi de Griscelli, pendant que les autres agents arrêtaient tous les domestiques du prince, avant qu’ils eussent eu le temps de prévenir ce dernier de ce qui se passait. L’Empereur, furieux, entra dans chambre à coucher du prince Camérata, qu’il surprit en conversation des plus intimes avec sa chaste moitié, sur un moelleux canapé, en tendre têteà-tête, dans la position la plus significative, la plus décisive et la plus compromettante.

A ce galant spectacle, il laissa Griscelli derrière la porte ; il entra seul et s’avança furieux sur son rival préféré, et, avant même que ce dernier eut le temps de se lever, il lui brûla la cervelle à bout portant par derrière ; le sang, les débris du crâne et les éclats de la cervelle éclaboussèrent et maculèrent la coupable Eugénie, étendue aussi sur le sofa. Cette malheureuse eut la douleur de voir son amant tué ainsi dans ses bras. Elle éprouva une si

grande frayeur qu’elle perdit immédiatement connaissance. Au moment où cette scène de vengeance s’accomplissait, une jeune femme, en proie à la plus grande agitation, à la plus vive anxiété, entrait en courant dans la salle du meurtre. Elle avait les yeux égarés, les cheveux épars, les traits contractés, les mains crispées. Cette dernière venue était l’actrice Marthe, une des maîtresses de Camérata, qui avait été avertie, aussi d’une façon mystérieuse, que ce prince courait dans ce moment les plus grands dangers de mort. A cette nouvelle, la malheureuse s’était jetée dans une voiture de place et était accourue en toute hâte à l’hôtel de son amant. Quand elle entra, elle aperçut immédiatement le corps sanglant de Camérata, étendu auprès de sa rivale évanouie, qu’elle crut morte.

® A cette vue, la pauvre Marthe, désespérée, poussa un cri épouvantable. Elle se précipita aussitôt sur le cadavre du prince, quelle pressa dans ses bras. La tête était défigurée, méconnaissable, horriblement mutilée; on aurait dit qu’elle avait été dévorée par un monstre ; il ne restait qu’une partie de l’occiput, le menton et la mâchoire inférieure; les autres parties, c’est-à-dire le nez, les yeux, le front, le crâne, avaient disparu en éclats, qui souillaient le sofa, la robe d’Eugénie et le parquet. Quand on eut arraché à grande peine la malheureuse actrice des restes défigurés de son amant, elle se tint debout quelques secondes, pâle,

effrayante, les yeux hagards, la main au front; elle ouvrit la bouche comme pour crier, mais un son guttural expira sur ses lèvres sèches, et elle tomba tout d’une pièce à la renverse sur le plancher.

Le héros de cette scène de meurtre se dirigea alors vers la porte, qu’il entr’ ouvrit en disant froidement à Griscelli :

— Emportez cette femme d’ici ; il ne faut pas qu’elle puisse révéler ce qui s’est passé et quelle sorte de son évanouissement ; elle doit disparaître. Souvenez-vous que les morts seuls ne parlent et ne reviennent pas.

— Je ne l’oublierai pas, Sire ; vos ordres seront exécutés, répondit l’assassin en tirant à lui la malheureuse actrice privée de connaissance, qui disparut en effet.

Quand Eugénie revint à elle, elle était seule avec le cadavre de son amant et son époux ; ce dernier la contemplait en silence d’un air sinistre, méditant sans doute un nouveau crime. Tout à coup, la saisissant par ses beaux cheveux, il lui montra Camérata gisant sur le plancher dans une mare de sang, en lui disant :

— Tiens, misérable femme, regarde, voici ton amant mort; il faut que le fruit de ton amour adultère, que tu portes dans tes flancs, disparaisse aussi.

A ces mots, il la poussa brutalement dans les escaliers en lui donnant un énorme coup de pied dans le ventre, et il la lit rouler jusqu’au bas de la montée. La pauvre femme jeta un cri sourd et s’évanouit de nouveau.

L’impitoyable souverain appela le docteur G ,

qu’il avait eu la précaution d’amener avec lui, et, lui montrant la malheureuse étendue sans connaissance, il lui dit : « Soignez cette femme, qui vient de tomber; comme elle est enceinte, je redoute un avortement; sacrifiez l’enfant et sauvez la mère. »

Le médecin fit conduire la malheureuse à son palais, où elle accoucha bientôt d’un enfant mortné, âgé de quelques mois seulement.

Le lendemain de ce double crime, le Moniteur annonça que l’illustre souveraine avait fait une fausse couche, et parlait du profond chagrin et de l’attitude triste et résignée de l’auguste époux à l’annonce de ce malheur. Les autres journaux racontaient le même jour que le jeune prince Camérata s’était suicidé à la suite de pertes considérables qu’il avait faites à la Bourse, et qu’une personne qui lui portait la plus vive affection, l’actrice Marthe, était tombée foudroyée par une attaque d’apoplexie en apprenant la mort tragique du prince.

MM. Finlin, de Mornay, Middelkerke, Véreu- Itolina et les dames que nous avons vues avec eux

dans le prologue de ce livre se rappelèrent alors la prédiction que leur avait faite Zingarita, et ils racontèrent cette prophétie surprenante à leur maître. Ce dernier n’en parut pas étonné ; il avait, disait-il, lui-même connu une bohémienne, qui, après avoir prédit à sa grand’ mère et à son oncle tout ce qui leur était arrivé, lui avait aussi annoncé plus tard sa haute fortune et son élévation extraordinaire.

Le même jour, où ses amis lui avaient raconté que Zingarita leur avait prophétisé la mort de Camérata et de Marthe, le prince reçut ‘la lettre suivante :

« Sire,

» Vous souvenez-vous encore d’une jeune bohémienne que votre mère prit à son service, que vous avez séduite et rendue mère. Vous rappelez-vous que, quand on s’aperçut que la malheureuse portait dans son sein le fruit do votre amour, on la chassa impitoyablement de votre château d’Arenemberg ?

» Vous savez tout cela, Sire, mais ce que vous ignorez, c’est que la pauvre délaissée, errante dans la montagne, mourut bientôt de fatigue, de besoin, de douleur et de désespoir, en donnant le jour à

une fille, qui fut recueillie par une troupe d’heimathlos, campée dans les forêts de Gintis.

» Vous n’avez pas oublié non plus une autre femme, M m ' Gordon, que vous aimâtes aussi, qui fut pour vous bonne et dévouée, qui conspira avec vous à Strasbourg, qui fut arrêtée et emprisonnée pour cela et qui, depuis, vous a encore rendu de grands services. Vous eûtes aussi une fille de cette dame; vous les avez également abandonnées toutes les deux avec la plus noire ingratitude. La mère est morte délaissée, vous no l’ignorez pas, il y a peu de temps, à l’hôpital, pauvre et misérable, sans que vous lui soyez venu en aide, malgré votre fortune et la haute position que vous occupiez alors. Cette malheureuse mère, avant d’expirer, vous a recommandé sa fille, la vôtre, afin que vous la fassiez élever, que vous la tiriez de la misère et de la honte dont elle allait être la proie: mais, père aussi dénaturé qu’ amant ingrat et coupable, vous êtes resté sourd aux prières d’une mère mourante, et vous avez abandonné votre enfant comme vous avez délaissé sa mère; une brave femme d’ouvrier, M me Hérault, a été plus généreuse que vous; elle vous a donné une leçon d’humanité; elle a recueilli votre fille ; elle l’a fait élever. Cette dernière était enfin devenue une actrice distinguée. Mais, par un funeste hasard, elle est tombée éperdûment éprise d’un de vos amis, qui était aussi l’amant de votre épouse. Vous vous êtes

cruellement vengé de l’infidélité de cette dernière, en assassinant son amant, en la maltraitant et en lui causant un avortement. Vous avez poussé la férocité jusqu’à faire tuer l’innoceute et infortunée Marthe, votre propre fille.

» Mais revenons à celle de la bohémienne, qui était aussi la vôtre, et dont vous ignoriez jusqu’à l’existence. Elle fut remise par les heimathlos à sa grand’mère, alors reine des Gitanos espagnols, qui la firent bien élever. Ello est grande aujourd’hui, et elle a succédé à son aïeule dans ses hautes fonctions. Le testament de la vieille Gitana lui a appris toutes les prédictions que sa grand’mère fit à la vôtre, à votre mère, à votre oncle, et qui se sont toutes/ réalisées. Votre fille sut encore ainsi que M m * et M“* de Mondrigo étaient aussi allées consulter la vieille Gitana peu de temps avant sa mort, et que cette dernière avait annoncé à M ,le Eugénie la fortune inespérée à laquelle elle devait atteindre. Le secret de la naissance de votre fille lui fut. aussi révélé par la même pièce, ainsi que la mort prématurée de sa malheureuse mère et l’abandon odieux dont elles furent toutes deux les victimes.

» Votre enfant résolut alors de se venger de ce père dénaturé, cause de tous ces maux.

» Elle a compté avec raison sur le secret, quelle possédait, de l’avenir brillant prédit à M ,,e Eugénie, pour échafauder et préparer sa vengeance. Elle a

saisi avec d’autant plus d’empressement le moyen qui lui était offert par les circonstances, quelle avait aussi à punir M mc de Mondrigo d’un crime abominable, dont elle avait été la victime chez elle.

» Elle a donc fait surveiller la conduite de cette dame et de sa fille; elle s’est fait rendre compte de tous leurs actes; elle en a tenu note, et elle a attendu, avec patience et persévérance, le moment de se venger à la fois de tous ceux qui lui avaient fait du mal. Et, quand l’heure fatale des représailles a sonné, elle vous a écrit la lettre qui vous informait du passé de M"* de Mondrigo, devenue votre épouse, et qui vous annonçait pour le soir son rendez-vous avec le prince Camérata. C’est elle aussi qui a fait prévenir votre fille Marthe des dangers que courait son amant. Elle voulait, en lui faisant voir le corps sanglant de ce dernier, lui faire maudire son père. Le malheur, que lui avait révélé sa science mystérieuse et qu’elle avait prédit à plusieurs de vos serviteurs les plus fidèles, de Mornay, Finlin, etc., s’est accompli. Marthe et Camérata sont morts. Vous avez été plus cruel et plus féroce quelle ne l’avait supposé. Le meurtre de votre fille Marthe pèsera de tout le poids d’un terrible remords sur votre conscience déjà si chargée. La vie honteuse et les déportements de la Messaline, que votre folle passion a enchaînée à votre existence, seront pour vous un cruel et continuel châtiment. Mais là ne s’arrêteront pas les

projets de vengenace de la reine des Gitanos; ce qu’il lui faut, c’est la punition complète de vos crimes; c’est votre ruine et votre chute. N’oubliez jamais, sa haine qui vous poursuivra partout, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.

» Rappelez-vous toujours que la vendetta de votre fille n’est pas satisfaite.

» La reine des Gitanos,

» Zingarita. »

Après cette lecture, Sa Majesté, plus furieuse que jamais, donna les ordres les plus pressants et les plus sévères pour faire rechercher et arrêter Zingarita; mais toutes les démarches furent inutiles ; la reine des Gitanos avait quitté la France (1).

(I) On verra dans l’ouvrage suivant : La Cour d’une Espagnole, par quels moyens Zingarita tint parole et poursuivit sa vendetta.

Mf

ŒUVRES DE P. VÉSINIER

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