SS
Dans cette salle, on ne payait qu’un penny (10 centimes) pour passer la nuit.
Comme nous avions hâte de descendre au dernier degré de cette échelle de la misère, du vice et du crime, nous nous fîmes conduire de suite dans l'étage le plus bas. Une odeur nauséabonde faillit nous suffoquer quand nous pénétrâmes dans ce bouge, véritable chenil infect, où grouillait, dévorée par la vermine, une multitude de formes humaines, d’êtres nus, hommes, femmes, enfants, jeunes filles, vieillards, dégradés, abrutis par la misère ou atrophiés par l’abus des liqueurs fortes et les excès de tous genres, accroupis sur un plancher humide, contre des murs suintant les immondices et toutes les malpropretés des étages supérieurs. Tous ces malheureux faisaient pitié. On ne pouvait se figurer un pareil abaissement de la nature humaine. En les voyant, on se disait involontairement que la société dégradait certains hommes au-dessous, non seulement de l’état sauvage le plus primitif, mais encore des brutes les plus immondes. Nous avons vu là, gisant dans la fange à côté de vieillards en cheveux blancs, des jeunes adolescents, des jeunes filles et des enfants pêle-mêle , presque entièrement nus, entassés et enlacés dans la promiscuité la plus dégoûtante. Tous ces parias payaient chacun halfpenny (un demi-penny ou 5 centimes) pour passer la nuit.
Nous nous hâtâmes de remonter à l’étage supérieur, qui nous fit l’effet d’un lieu des plus confortables .à côté des souterrains putrides que nous venions de visiter. Beaucoup des habitués qui l’occupaient tout à l’heure avaient disparu ; d’autres les remplacèrent bientôt. Nous nous approchâmes du comptoir et nous demandâmes du gin. Le maître de l’établissement, Jack-Young-Fitz-Roy, était de retour. Il servait ses nombreuses pratiques avec toute la gravité et toute la ponctualité du négociant le plus consommé. Quand notre tour arriva, sur un signe que lui fit un de nos compagnons en prononçant le mot de gentleman, au lieu de nous servir la liqueur demandée dans un vase d’étain attaché au comptoir, il daigna nous la donner à chacun dans un verre ; cette faveur extrême, qui ne s’accorde que très-rarement et sur une recommandation toute spéciale, parut surprendre beaucoup les autres consommateurs et trahit notre incognito. Tous les regards se fixèrent sur nous. M 11 ' Élisa, qui avait sans doute remarqué l’insistance avec laquelle le prince la regardait, vint gentiment lui demander la permission de tremper ses jolies lèvres dans son verre. Cette coquette avance parut ne pas être du tout désagréable â mon ami ; il se prêta volontiers au caprice de la belle, qui s’assit auprès de lui, pendant que nos introducteurs causaient avec maître Jack. Une très-jolie blonde, assez proprement vêtue, qui était
venue se placer auprès de moi, usait à mon égard des mêmes privautés que la gentille Élisa avec le prince.
— Vous étiez tous les deux en bonne fortune, dit la comtesse en riant.
— Oui, madame ; pour ma part, je trouvais ma conquête charmante, et le prince ne me paraissait pas très-dégoûté de la sienne, malgré le portrait moral peu flatteur que lui en avait fait le chef de police. Sampaïo grommelait dans son coin et semblait toujours prêt à venir nous faire un mauvais parti. Mais M"* Élisa, qui le surveillait, avait une façon toute particulière de le regarder, qui semblait le calmer chaque fois que sa colère était sur le point d’éclater.
Quand nos deux policemen revinrent vers nous, ils parurent contrariés de voir les deux jeunes miss assises à nos côtés. Soit que ces dernières s’en aperçussent, soit qu’ elles reconnussent que nos compagnons appartenaient à la police, elles nous quittèrent bientôt.
Lorsqu’elles eurent disparu, un de nos cicérones nous dit que nous avions eu tort de lier conversation avec ces deux jeunes filles, que, s’ils n’étaient pas avec nous, cela aurait pu être très-dangereux, car nous aurions ainsi fourni un prétexte à ce qu’on nous cherchât dispute ; mais que, dans tous les cas, ils étaient persuadés que les deux drôlesses, qui, tout à l’heure, étaient auprès de nous, ne s’é-
taient pas en allées les mains vides, et ils nous engagèrent à vérifier nos poches.
Nous pensâmes que la mesure était inutile et qu’il était impossible que nous eussions été volés, puisque nos paletots étaient boutonnés par-dessus nos gilets, dans les poches desquels était le peu d’argent que nous avions sur nous. Mais nos guides ayant insisté, en nous assurant que la précaution que nous avions prise de fermer nos par-dessus n’était pas une garantie suffisante, nous nous décidâmes à passer l’inspection de nos poches.
Quelle ne fut pas notre stupéfaction quand le prince s’aperçut que sa montre avait disparu et quand je vis que mon gousset était veuf de mon porte-monnaie !
Nous reconnûmes, mais un peu tard, toute la justesse des observations et des prédictions qui nous avaient été faites par nos conducteurs. L’un d’eux nous demanda si personne autre qu’Élisa et sa camarade ne s’était approché de nous. Nous lui dîmes que non, à l’exception d’un enfant de cinq à six ans, qui était venu jouer deux ou trois fois avec Élisa et son amie.
— C’est cela, nous dit la fine mouche ; les deux jeunes filles vous ont dévalisés, et elles ont remis de suite ce qu’elles vous ont volé à cet enfant, qui l’aura passé à un complice, afin de faire disparaître les preuves de leur larcin. Avez-vous vu aussi à qui le gamin a parlé?
— Il est allé plusieurs fois vers Sampaïo, et il a causé avec lui, dis-je à mon interrogateur.
— C’est cela, me répondit ce dernier. Ce métis aura, lui aussi, remis à d’autres votre montre et votre bourse, qui sont maintenant loin d’ici, chez un de leurs associés, sans doute un de ces honnêtes négociants dont je vous ai parlé en commençant, qui organisent des associations de voleurs.
— Alors ma montre et l’argent de monsieur sont perdus, dit le prince ; il faut en faire notre deuil.
— Non pas, répondit le policeman, nous saurons bien les retrouver ; vous allez voir.
Il se leva alors, s’en fut vers le gamin, qu’il saisit par l’oreille, et, l’amenant ainsi près de nous, il lui dit :
— Qu’as-tu fait de la montre et de la bourse d« ces deux gentlemen?
Le petit effronté répondit :
— Je ne les ai pas vues ; je ne sais pas ce que vous voulez me dire.
— Eh bien, reprit le policeman sans le lâcher, si tu n’avoues pas de suite qu’Elisa et sa compagne t’ont remis la montre et la bourse de ces deux gentlemen et que tu les as données à Sampaïo, moi et mon camarade , qui te surveillons , qui avons tout vu et qui sommes chefs de police, nous allons t’arrêter, te conduire en prison, où tu recevras tous les jours le fouet. Si, au contraire, tu avoues, voici
une livre pour toi, que nous te donnerons dès que la montre et la bourse seront retrouvées.
Le petit filou regarda bien fixement les deux agents de police, comme pour bien s’assurer qu’ils disaient vrai, puis il lança un coup d’œil sournois h la pièce d’or restée sur la table.
Après cet examen, qui parut le satisfaire, il dit :
— Et si je parle, jurez-vous sur la Bible qu’il ne me sera rien fait et que j’aurai ces vingt shillings?
— Nous le jurons, répondirent les deux hommes.
— Eh bien, c’est vrai, Élisa m’a remis la montre et Maria la bourse, et j’ai donné le tout à Sampaïo.
A peine l’enfant achevait-il ces mots que le métis se levait pour sortir. Un des policemen lui courut aussitôt après et le saisit au collet, par derrière, au moment où il allait franchir la porte.
— Sampaïo, lui dit-il, je suis constable, je t’arrête, et je vais te mettre en charge ; tu vas me suivre chez le magistrat.
Le colosso chercha à se dégager par une secousse, mais l’autre policeman étant accouru au secours de son compagnon, ils tirèrent tous les deux fortement le marin en arrière, et ils le renversèrent sur son banc. En moins de deux minutes, ils lui eurent attaché solidement les deux mains.
A cette vue, tous les bandits du lodging-house se levèrent en murmurant ; quelques-uns tirèrent leurs couteaux ; nous nous crûmes perdus, et nous courûmes nous grouper vers nos compagnons, qui déjà s’étaient adossés au mur en faisant face au groupe des assaillants, afin de ne pas être pris par derrière ; chacun d’eux s’était armé d’un revolver et d’un casse-tête qu’ils tenaient dans leurs mains prêts à en faire usage. Nous nous plaçâmes à côté d’eux, et nous imitâmes leur exemple, en nous mettant aussi sur la défensive.
Les murmures des malfaiteurs allaient croissant, et nous nous attendions à ce que les voies de fait succéderaient bientôt aux menaces.
— Jack, dit le chef de police, on sait que nous sommes ici ce soir ; si à minuit, c’est-à-dire dans un quart d’heure, nous ne sommes pas dehors sains et saufs, toute une escouade do policemen aura envahi votre lodging-house, et vous serez tous arrêtés; nous vous rendons responsable de ce qui va se passer ; nous avons des armes; nous sommes décidés à en faire usage, et, à la première détonation, il nous viendra du secours ; dites donc à ces hommes de rester tranquilles, de ne pas se mêler de ce qui ne les regarde pas.
— Voyons , dit Jack , laissez ces messieurs en paix ; ils appartiennent à la police : vous ne pouvez que vous faire une mauvaise affaire.
Les bandits se rassirent en murmurant.
— Maintenant, dit le chef de police en s’adressant à Sampaïo, si dans un quart d’heure la montre et l’argent de ces deux gentlemen ne sont pas ici, toi, Élisa et Maria, vous serez conduits à New-Gate, où l’on vous fera tourner la roue comme à des écureuils, et vous savez déjà tous les trois, par expérience, ce que cet exercice a d’agréable. Dépêchez-vous donc à envoyer chercher les objets volés, si vous ne voulez pas aller coucher en prison.
A cette menace, miss Élisa s’empressa de donner des ordres à un jeune homme, qui sortit et qui revint dix minutes après avec la montre et la bourse, qu’il donna aux policemen. Nous rentrâmes ainsi en possession de notre bien, et nous nous empressâmes de quitter le lodging-house et le Wapping.
— Quelles affreuses hôtelleries que ces lodginghouses, dit M“' la comtesse.
— Mais, demanda Eugénie, comment la belle Élisa est-elle donc devenue miss Howard et a-trelle fait la conquête du prince, après ce qui s’était passé au lodging-house ?
— Il parait que la belle avait donné tout à fait dans l’œil de mon noble ami, car il m’en parla beaucoup. Il me répéta souvent qu’il ne pouvait pas comprendre qu’une aussi jolie personne restât dans un pareil bouge avec des brigands
comme ceux qui fréquentaient le logis de maître Jack. Je lui répondis qu’il n’avait qu’à retirer cette perle du fumier où elle était enfouie, s’il en était épris. C’est ce qu’il fit. Il l’envoya chercher par un messager, et elle vint à Carlston-terrace, où demeurait alors le prince. Cette beauté peu farouche combla ses vœux. Son nouveau galant lui ayant demandé ce qu’il pourrait faire pour son bonheur, elle lui répondit que, si elle avait seulement dix livres (250 fr.), elle s’établirait écaillère, comme l’était autrefois sa mère. Les dix livres lui furent généreusement remises, et le prince, avec qui elle conserva des relations, eut le plaisir de la voir plusieurs fois à son étal Je Hungerford-Market, où elle vendait du poisson.
Mais la jeune écaillère eut bientôt assez de cette profession, qui peut être très-honorable, mais qui certainement n’est pas agréable.
Sir Jack-Yung-Fitz-Roy, grâce aussi à la protection du prince, avait abandonné le lodging-house du Wapping, et il tenait maintenant un de ces cafés-brelans-mauvais-lieux, comme il y en a tant à Hay-Market.
La gentille miss devint bientôt une des hétaïres les plus recherchées de ce temple de l’amour et du jeu, dans lequel elle amenait de nombreux chalands. Elle employa alors la dextérité extraordinaire de ses jolis petits doigts roses, dont les pick-pockets avaient développé la souplesse et
l’adresse, à faire sauter la coupe et à corriger la fortune, et l’élève des filous du Wapping devint si adroite au trente et quarante, au lansquenet, au brelan, etc., que l’or et les bank-notes des gentlemen quelle amenait chez Jack passaient rapidement de leurs poches dans les siennes et dans la caisse do Yung-Fitz-Roy, qui était devenu son associé. Elle contribua ainsi puissamment à la fortune de ce dernier.
Pour donner plus de cachet et plus de vogue à son établissement, Jack acheta un charmant coupé à sa première achalandeuse. On put dès lors voir la gentille miss, en splendide toilette, se prélasser à Hyde-Park dans un bel équipage attelé de deux jolis poneys. De beaux cavaliers quelle avait su enchaîner à ses charmes lui faisaient cortège, et le prince, qui était alors son amant de cœur, n’était pas le dernier à caracoler autour d’elle.
Plusieurs membres de la haute aristocratie se disputèrent les faveurs de miss Howard. Lord Clebden fit des folies pour elle et paya sa possession des prix fabuleux. Aussi la fortune de la belle et celle de Jack faisaient de rapides progrès. Il va sans dire que le pauvre Sampaïo avait été remercié de son amour et de son dévoûment et mis en disponibilité depuis longtemps.
Tels furent, mesdames, les débuts de celle qui est aujourd’hui la favorite de l’un des plus puissants souverains du monde.
— Et maître Jack, qu’est-il devenu, a-t-il aussi une position à la cour, demanda la comtesse?
— Il avait rendu de nombreux services au prince pendant son séjour à Londres, et surtout en 1840, lors de l’expédition de Boulogne, car c’est lui qui nous a fait faire connaissance avec Rapallo et Baumont-Smith, qui ont volé les bons de l’échiquier avec lesquels le prince paya les frais de son entreprise. Quand Jack apprit la haute fortune à laquelle était parvenu l’ami de cœur de son ancienne fille de comptoir, comme tant d’autres, il accourut à Paris, dans l’espoir d’obtenir de généreuses récompenses pour les services qu’il avait rendus autrefois. Quand il se présenta chez le prince, il fut bien accueilli ; ce dernier le récompensa généreusement, en lui promettant encore de faire mieux plus tard et de lui donner une bonne position aussitôt que les circonstances le permettraient. Mais maître Jack était impatient et ambitieux; il n’aspirait à rien moins qu’à devenir directeur de la Banque de France ou ministre des finances.
Le prince voulait le nommer directeur général do la loterie des lingots d’or ; mais sir Jack fit le dégoûté, et il se montra si exigeant qu’on fut à la fin obligé de le faire embarquer par force pour l’Angleterre, afin de s’en débarrasser; depuis il devint furieux et menaça sans cesse de publier des lettres et d’autres documents compromettants dont il était porteur; mais Finlin est allé traiter de leur
rachat avec lui, et il a réussi à les obtenir contre une centaine de mille francs, qu’il a encore fallu payer à l’ancien publican du Wapping. Il est devenu depuis un des principaux directeurs de ces commandites du vol qui infestent la Cité de Londres.
— Et le courtier Rapallo, qui avait fourni pour plus d’un million de bons de l’échiquier pour l’expédition de Boulogne, et dont une grande partie fut saisie à bord du paquebot la Ville d’Édimbourg, qu’est-il devenu, demanda le prince Camérata?
— Il a été généreusement récompensé et complètement désintéressé par son ancien débiteur, qui lui a remboursé intégralement sa vieille créance, capital et intérêts. Aujourd’hui, le signor Rapallo est millionnaire et à la tête de plusieurs compagnies de chemins de fer, dont de hautes protections lui ont fait obtenir la concession. Le prince lui a en outre fait l’honneur de tenir sa fille sur les fonds baptismaux ; ce dernier a fait encore dernièrement cadeau à sa filleule d’une superbe chaîne en or avec un médaillon en forme de cœur, enrichi de diamants d’un grand prix.
— Le prince est, à ce que je vois, généreux et reconnaissant envers ses anciens amis, dit M“* de Mondrigo.
— Oui, comtesse, et surtout envers ses anciens complices; tous ont été largement récompensés. Finlin, Conneau, Mocquart, Ornano, Bouffet de
Montauban, Laity, etc., et moi-même, nous sommes des témoignages vivants de sa générosité.
— Il n’a pas non plus été ingrat envers la coquette Élisa, puisqu’elle trône aujourd’hui auprès de son bien-aimé, dit Eugénie.
— Non, mademoiselle, le prince s’est montré amant constant et ami dévoué.
— Mais alors pourquoi ne se décide-t-il pas à épouser la mère de ses enfants, objecta encore l’indiscrète Espagnole?
A cette nouvelle demande, M. B se con-
tenta de grimacer un sourire de réserve discrète. Mais le prince Camérata, beaucoup plus franc, se chargea de répondre pour lui.
— La chose est facile à comprendre, charmante sénora, dit-il; quelque beaux yeux que l’on ait, quelque grâce, quelques charmes, quelque vertu secrète que l’on possède, il est assez difficile do passer du lodging-house du Wappingsur le premier trône du monde. Vous figurez-vous le scandale qu’une pareille promotion causerait en Europe, et tous les hauts cris que pousseraient les prudes ladies de l’aristocratique Angleterre à l’annonce d’une fortune aussi shoking, ainsi qu’elles diraient toutes.
— Mais n’y a-t-il à la cour que cette belle Anglaise pour en faire le charme et l’ornement, demanda encore curieusement Eugénie?
— Non certainement, répondit Camérata; à côté
de l’ancienne maîtresse du matelot métis Sampaïo, on admire une princesse du sang, M“ e Mathilde Quadridoff, dont la vie ferait aussi un roman, encore plus curieux que celui de la séduisante Élisa; puis M®* Lebon, M“ e de Cantates, M m ' Florival- Leroy dite Saint-Arnaud, M mei Baroche, Troplong, M lle Anna Murat, M* Ney de la Moscowa, M m * Schneider, M®' Tascher delà Pagerie, une belle créole, et sa fille, etc., etc. Chaque jour, ce groupe de beautés, en général peu sévères, s’enrichit de nouvelles néophytes, qui brûlent d’étaler leurs charmes sous les yeux du chef de l’État. Mais, jusqu’à ce jour, c’est la sultane favorite, miss Howard, qui a su régner en souveraine sur le cœur du maître. De temps en temps, il daigne cependant jeter le mouchoir à quelque autre belle de son entourage, mais il n’a jamais pour elle qu’un caprice ; il revient toujours à ses premières amours.
— Et les cavaliers de cette cour galante sont-ils aimables, dit Eugénie?
— Tout ce qu’il y a de plus aimables, mademoiselle; vous en jugerez du reste bientôt, car je suis
persuadé que B vous les présentera sous peu
et qu’ils auront tous le bonheur de déposer leurs hommages à vos pieds; soyez persuadée, belle sénora, que je ne serai ni le dernier, ni le moins empressé à vous faire la cour; je suis certain que les dames vont être furieusement jalouses de vous et quelles redouteront toutes que vos charmes
irrésistibles ne leurs ravissent leur tendres amis.
— Monseigneur flatte Eugénie, dit modestement M“ e de Mondrigo, et je suis sûre que ma fille passera inaperçue au milieu des reines de grâce et de beauté qui forment la cour du prince.
— Je ne voudrais pas, Madame la comtesse, blesser votre modestie que j’admire et celle de M 11 * Eugénie, mais je suis persuadé que votre appartion à la cour fera une profonde sensation; vous pourrez du reste bientôt en être convaincues,
car nous voilà arrivés, et j’espère que B vous
fera recevoir de suite à la cour et que vous assisterez aux chasses de Compiègne, qui doivent avoir lieu bientôt.
Quelques minutes après cette conversation, nos quatre voyageurs firent leur entrée à Paris. M 01 ' et M ile de Mondrigo se logèrent dans un hôtel des
Champs-Elysées, où M. B les conduisit, et
le prince Camérata les quitta, après leur avoir demandé la permission d’aller leur présenter au plus tôt ses hommages, faveur qui lui fut accordée très-gracieusement.
Stratégie d’une honnête mère de famille.
Nous ne peindrons pas ici toute la joie, tout le plaisir qu’éprouva Eugénie à son entrée dans la capitale. Il y avait longtemps, depuis que la vieille Gitana lui avait prédit l’avenir extraordinaire qui l’attendait , quelle était possédée d’une idée fixe , quelle ne rêvait qu’une seule chose : venir à Paris. Maintenant qu’elle y était, elle n’avait qu’un désir : être présentée à l’illustre personnage qui, selon la prédiction, devait, par son amour, réaliser tous ses songes de fortune, de grandeur et de puissance.
Mais il fallait attendre qu’une occasion oppor-
tune se présentât. M. B et le prince Camérata
lui avaient bien promis, il est vrai, de s’occuper activement de lui fournir les moyens de réaliser ses désirs. Mais encore fallait-il attendre au moins quelques jours.
M mc la comtesse de Mondrigo, en femme qui connaît la valeur du temps, employa, en attendant, les premiers jours de son arrivée à faire quelques visites aux personnes pour lesquelles elle avait eu soin de se procurer des lettres de recommandation. Sir Hudson, avant d’aller se battre avec Zampa, lui avait remis un check de deux mille livres sterling sur le plus riche banquier de la capitale, le baron de R
En outre, elle s’était fait adresser par le général de N , toujours tout-puissant à la cour
d’Espagne, une lettre de recommandation des plus pressantes pour ce même banquier millionnaire.
Ce fut chez cet illustre financier qu’elle fit sa première visite, accompagnée de sa fille Eugénie. Ces dames se rendirent à l’hôtel du roi de la finance, auquel elles se firent annoncer comme
venant de la part du général de N qui avait
depuis longtemps des sommes considérables placées dans la maison R
Le célèbre banquier, après avoir pris connaissance de leur lettre de recommandation, les fit introduire près de lui.
— Je suis heureux, mesdames, dit le baron de
R , en leur indiquant à chacune un fauteuil,
d’avoir le plaisir de recevoir des personnes de votre qualité, qui me sont recommandées par l’illustre général de N
— Monsieur le baron est bien bon, dit M”' de Mondrigo, et nous vous sommes très-reconnaissantes de l’accueil bienveillant que vous voulez bien nous faire. Mademoiselle la vicomtesse de Séba, ma fille, et moi, nous avons l’intention de rester quelque temps dans la capitale, et l’intérêt que vous voulez bien nous témoigner nous sera bien utile et bien précieux .
— Dites l’amitié, madame la comtesse, car je serai bien heureux si vous voulez bien, ainsi que votre aimable demoiselle, accepter la mienne.
— Monsieur le baron est trop bon, dit Eugénie de sa voix la plus douce, et maman et moi nous ne saurons jamais comment lui témoigner notre reconnaissance.
— Ne parlons pas de cela, ma belle demoiselle; d’abord vous ne me devez aucune reconnaissance; il est tout naturel que, venant de la part d’un
aussi illustre personnage que le général de N
je vous fasse bon accueil. Des personnes de votre rang, de votre distinction et surtout aussi charmantes que vous, n’auraient, du reste, pas besoin de m’être recommandées particulièrement pour être bien reçues do moi.
— Nous sommes enchantées de mériter de pareils éloges, monsieur le baron, et nous nous efforcerons de les justifier.
— Pous vous prouver combien je serai heureux de cultiver plus intimement votre amitié, je donne demain une petite fête dans mon château de Ferrières, et je serais bien heureux si vous vouliez me faire l’honneur d’accepter l’invitation que je vous fais d’y venir.
— Votre offre est pour nous bien séduisante, mais je ne sais si je dois l’accepter; arrivées d’hiér, ma fille et moi, nous sommes à peine installées et complètement étrangères aux usages et aux habitudes de la haute société parisienne ; nous craignons de paraître un peu... je devrais dire beaucoup étrangères à vos usages.
— N’ayez nul souci de cela, madame, la petite fête à laquelle je vous invite est tout à fait champêtre, sans étiquette et sans gêne. Ma voiture ira vous prendre demain à votre hôtel; je compte sur vous.
M“ e do Mondrigo jeta pour la forme un regard interrogateur sur sa fille, et cette dernière répondit :
— Maman, puisque M. le baron le veut absolument, nous aurions mauvaise grâce de lui refuser.
— Ainsi, mesdames, c’est convenu?
— Puisque Eugénie est votre complice, je cède au nombre, M. le baron.
Ces dames prirent ensuite congé du prince de la finance, en lui promettant d’être à sa disposition le lendemain.
Nos lecteurs comprendront parfaitement qu’ elles n’avaient garde d’y manquer.
Nous ne raconterons pas ici toutes les richesses, toutes les somptuosités du château de Ferrières, véritable demeure princière, qu’envieraient beaucoup de souverains, dans laquelle le Crésus juif a réuni les chefs-d’œuvre d’art les plus remarquables, les tableaux des maîtres les plus recherchés, les bronzes, les antiques les plus rares, les meubles les plus précieux, des collections nombreuses et variées, etc., etc.
C'est dans les salons splendides de ce palais et dans les parcs magnifiques qui l’environnent qu’a eu lieu la fête à laquelle assistèrent M** la comtesse de Mondrigo et sa demoiselle.
Un grand nombre d’invités appartenant à la haute société parisienne garnissaient le château de M. de R...; parmi eux, M"* de Mondrigo et Eugénie eurent le plaisir de rencontrer M. B et le
prince Camérata, qui leur avaient promis la veille d’assister à cette fête, à laquelle ils avaient été invités.
Le baron de R eut pour elles tous les soins,
tous les égards et toutes les galanteries. U fut sur-
tout empressé et pressant auprès d’Eugénie. Et la soirée ne s’écoula pas sans que le baron n’eût fait les offres les plus brillantes à la séduisante Espagnole, dont la beauté lui avait inspiré un caprice violent.
Cette fois, la vicomtesse de Séba fut aussi adroite que prudente ; sans décourager le vieillard millionnaire, elle lui donna à entendre quelle ne pouvaitaccepter ses propositions sans le consentement de sa mère.
M. de R comprit alors que c’était à M me la
comtesse qu’il devait s’adresser; cela lui parut d’abord tellement indigne qu’il n’osait se décider à le faire; il ne pouvait se figurer qu’une personne du rang de M m ' de Mondrigo, qui lui avait été recommandée par un homme aussi haut placé que le général de N qui avait occupé une dignité im-
portante à la cour d’Espagne, pût s’abaisser jusqu’au rôle d’entremetteuse de sa propre fille, jusqu’à discuter avec lui le prix des charmes de cette dernière.
Ce marché honteux lui répugnait, et il ne fallut rien moins pour le décider et lui faire surmonter son dégoût que la violence de la passion passagère qu’il éprouvait pour Eugénie, et que cette dernière avait encore développée en l’encourageant par ses provocantes coquetteries.
Il se décida cependant, à la fin de la soirée, à faire des ouvertures à M mc de Mondrigo, qui, tout
en causant avec lui de choses indifférentes après un quadrille, se laissa complaisamment conduire dans un joli petit boudoir, dans lequel l’amoureux millionnaire la pria de s’asseoir, en lui disant qu’il avait une communication particulière à lui faire. Comme elle avait été prévenue par sa fdle, elle comprit de suite de quoi il s’agissait, et pour mettre tout à fait son interlocuteur à son aise, elle lui répondit :
— Vous savez, M. le baron, qiie je n’ai rien à vous refuser, et que je serai trop heureuse si je puis vous être agréable.
— C’est réellement trop de bonté, madame; mais, malgré cela, je n’oserais peut-être pas vous faire la communication pour laquelle je vous ai priée de venir ici, si je ne supposais que M"' Eugénie vous avait informée de son objet.
— Effectivement, M. le baron; ma fille m’a dit déjà quelles étaient les propositions que vous lui aviez faites. Mais vous devez comprendre que je ne puis sacrifier l’avenir de mon enfant pour satisfaire un caprice; car, enfin, à votre âge et dans votre position, on n’a guère plus que des passions éphémères, des sentiments passagers, qui sont aussitôt éteints que satisfaits. Et vous comprenez que je dois raisonner sérieusement. Eugénie trouvera certainement, comme sa sœur, la duchesse d’Albe, un parti très-avantageux; je dois donc être soucieuse de son honneur et de sa répu-
tation, et ne pas compromettre gratuitement son avenir.
Le baron, qui croyait comprendre à demi-mots et qui pensait qu’il ne s’agissait au fond que d’une question d’argent, répondit :
— Dites-moi, madame, ce que je puis faire pour assurer l’avenir de votre demoiselle?
— • Une chose bien simple, monsieur ; il faut me faire la cour; il faut que ce soit à moi, et non pas à Eugénie, que vous achetiez un hôtel, que vous montiez une maison, que vous donniez des chevaux, des équipages, des voitures, des bijoux, et vingt-cinq mille francs par mois, dont un an payé comptant et d’avance; comme cela,iout pourra s’arranger.
— Mais, madamo, je croyais avoir eu l’avantage de vous dire que j’étais épris des charmes de M lle Eugénie, et permettez-moi de vous assurer que c’est pour votre demoiselle seule que je soupire, malgré toute l'admiration que j’ai pour votre beauté, pour votre fraîcheur, pour tous vos attraits encore bien conservés, et qui certes ne me paraissent pas à dédaigner.
— C’est bien comme cela que je l’ai entendu ; c’est vous qui ne m’avez pas comprise ; je n’ai pas voulu vous dire que je prendrai les lieu et place d’Eugénie auprès de vous ; j’ai trop de modestie pour cela, et je sais trop tout ce que vous perdriez à ce changement de personnes, quoique cependant
il y ait des inconvénients, des avantages et des compensations en toutes choses. Mais je n’insiste pas sur ce dernier point; je me mets modestement à l’écart, comme il convient à une personne de mon âge, qui n’a plus le désir ni la prétention de plaire. Je veux seulement sauver la réputation de ma fdle. Aux yeux du public, je serai votre maîtresse, et en particulier ce sera Eugénie qui aura vos faveurs.
— Vous êtes, madame, une femme aussi spirituelle que prévoyante; j’aurais dit aussi belle que complaisante, si je n’avais écouté que mes désirs et mon espoir.
— Dites, monsieur, je vous le permets.
— Laissez-moi aussi vous prouver que je pense ce que je dis, fit M. le baron en poussant par précaution la targette du boudoir.
— Ce serait trop exiger de vous, M. le baron.
— Oh! non, madame, et, pour vous le prouver, je mets dix mille francs de plus par mois pour vos épingles, si vous consentez.
— Vous êtes un homme trop aimable pour que j’aie rien à vous refuser, dit la comtesse en minaudant.
— Que vous êtes bonne, madame.
— Soyez donc heureux, cher baron. Mais il est entendu que cette dernière clause reste entre nous, et qu’Eugénie n’en saura jamais rien.
— Jamais! madame; vous êtes adorable. . .
Pendant que M. de R et M me la comtesse
scellaient, dans un tendre tête-à-tête, les clauses de leur marché galant, Eugénie se promenait sentimentalement avec le prince Camérata dans les allées les plus désertes du parc.
Ce qu’ils se disaient, nos lecteurs le devinent. Le jeune prince, éperdument amoureux de la belle vicomtesse, lui murmurait les déclarations les plus passionnées. Il lui disait qu’il ne pouvait plus vivre sans elle; que, si elle refusait de partager sa flamme, de céder à son amour, il en mourrait.
Eugénie était tendre et aimante, et elle ne résistait que faiblement aux instances pressantes de son beau cavalier.
Le parc avait des fourrés épais, des obscurités profondes, des kiosques isolés, des grottes mystérieuses et solitaires. Il était plein d’occasions et de séductions.
Les deux amants ne purent résister. Eugénie oublia encore les recommandations prudentes de sa mère. Camérata fut heureux.
Peu de temps après, la comtesse et sa fille étaient installées dans un somptueux hôtel que leur avait acheté le riche banquier. Toutes les clauses du contrat conclu à Ferrières furent rigoureusement
exécutées, ce qui n’empêcha pas M. B de con-
tinuer de jouir des douces privautés que la comtesse lui avait accordées à Spa, ni au prince Camérata d’être le plus heureux des mortels dans les rendez-vous nombreux que lui accordait l’aimante Eugénie.
Le temps, cet infatigable coureur, disparaissait rapide sur l’aile de l’amour; chaque jour apportait de nouveaux plaisirs, de nombreuses distractions à nos héroïnes; les promenades, les courses, les soirées, les fêtes, le spectacle, les réceptions, les galanteries absorbaient les jours, les nuits et remplissaient la vie de ces dames.
Paris était bien pour elles ce charme continuel, ce plaisir perpétuel, cette féerie, ce vertige de bonheur et d’amour qu’ elles avaient rêvés.
Mais, quelque heureuse que fût cette existence, elle ne satisfaisait cependant pas complètement ni Eugénie, ni sa mère; l’une et l’autre songeaient toujours à la prédiction de la bohémienne. Chaque fois que ces deux ambitieuses passaient devant les Tuileries, elles pensaient que dans ce palais il y avait un trône, sur lequel il y avait une place prête pour une femme. Et puisque miss Howard, la prostituée du Wapping, l’hôtesse du lodging-house, désirait depuis longtemps s’y asseoir, la belle Eugénie de Mondrigo pouvait bien, sans exagération, avoir les mêmes prétentions.
Un soir que l’on jouait, i>ar ordre, Guillaume
Tell, la vicomtesse de Séba proposa à sa mère d’aller à l’Opéra, afin de voir le chef de l’État, qui assisterait ce soir-là à la représentation, ainsi que l’indiquaient les deux mots officiels inscrits sur l’affiche.
— C’était aussi mon intention, ma fille; mais je crois que nous ferions bien de faire louer une loge placée en face de celle de la Cour, afin de mieux voir et d’être mieux vues. Tu sais, ma chère enfant, que j’attendais avec une aussi grande impatience que toi cette occasion d’aller à l’Opéra, et que j’avais différé jusqu’à ce jour, afin d’assister à une représentation par ordre pour produire plus d’effet, en nous montrant pour la première fois dans ce sanctuaire de l’art en présence du souverain. Va donc te faire belle, mets tes plus brillantes toillettes, tes atours les plus magnifiques, tes parures les plus riches, tes bijoux les plus étincelants, afin d’éblouir les yeux que tu veux charmer.
— Sois sans inquiétude à cet égard, chère mère; je ne négligerai pas ta recommandation; tu peux compter sur moi; je serai séduisante ce soir.
— Je l’espère, chère amie, car de cette soirée peuvent dépendre nos destinées ; si tu es remarquée, si tu fais sensation, si tu produis une profonde émotion sur le cœur du souverain, la fortune extraordinaire qui nous a été prédite et que nous avons rêvée se réalisera peut-être. Le succès et l’avenir d’une femme dépendent souvent de sa
première apparition dans le monde ou devant celui qui doit l’aimer.
— Je sais cela, chère maman; aussi, je ne négligerai rien de ce qui peut contribuer à la réussite de nos projets.
— Je compte sur toi, mon enfant.
Le même soir, M me et M"* de Mondrigo, accompagnées de M. B , assistaient à l’Opéra, dans
une loge faisant face à celle de la Cour.
Eugénie était ravissante de beauté et de toilette; sa taille élégante se dessinait gracieusement dans sa robe de moire antique bleu de ciel, à double jupe, garnio de bordures en chenilles; sa seconde jupe était coquettement retroussée par une châtelaine do fleurs semblables à celles de sa coiffure vénitienne, composée de magnifiques camélias roses, brillant au milieu d’une guirlande de feuillage en velours vert, mélangée de petites grappes de fruits d’aubépine ; des glands de velours pourpre à calice d’or venaient s’y joindre; derrière sa tète charmante retombaient des grappes de corail, dont les baies rouges se balançaient sur la neige de son cou élégant. On comprend quel effet admirable produisait cette coiffure gracieuse se dessinant sur la chevelure de M lle de Mondrigo; les camélias, le corail et le vert feuillage ressortaient admirablement sur les tresses et les bandeaux de cheveux dorés qui couronnaient le front si pur de notre héroïne, dont les beaux yeux bleus distillaient la
plus douce flamme ; son teint était de la plus grande transparence sous le rayonnement des lustres ; le plus tendre incarnat colorait ses joues veloutées ; sa bouche admirable, ses lèvres roses, ses dents blanches, les mille grâces de son menton à fossette, de son profil si pur, lui donnaient une puissance irrésistible de séduction.
Un riche collier de diamants, mélangés de turquoises et de topazes, scintillait comme une voie lactée autour de son cou délicat, et sur sa gorge satinée, à l’échancrure de laquelle une magnifique broche de rubis roses éblouissait comme un soleil, sans cependant empêcher d’admirer d'adorables rotondités d’albâtre, se mouvant comme un flot sous la gaze et sous la dentelle; ses bras nus, ornés de bracelets, de saphirs et de rubis, s’échappaient voluptueusement des bouffes de dentelles et de rubans de ses larges manches, dont la doublure de satin blanc ressemblait à la délicate corole des lis ou des liserons. Elle tenait dans sa petite main, artistement gantée, une superbe jumelle, vrai chefd’œuvre de ciselure et d’incrustation, dont les garnitures de pierres précieuses jetaient mille feux.
Eugénie, grande et belle, ainsi costumée, était un modèle de grâce et de majesté; aucune des femmes, en si grand nombre, et parmi lesquelles il y en avait cependant de si jolies, qui ornaient la salle de l’Opéra, ne pouvait lui être comparée ; elle avait sur elles la supériorité que donne un type
parfait , une beauté accomplio , irréprochable.
Aussi, son apparition fit une véritable sensation.
Selon son habitude, M me de Mondrigo avait fait une entrée un peu bruyante; elle avait attendu pour venir que le spectacle fut commencé, de manière à produire plus d’effet et à attirer l’attention de son côté ; c’est ce qui eut lieu, en effet, et, aussitôt qu’Eugénie se pencha en avant pour regarder la scène, tous les lorgnons se braquèrent sur elle, et dans cette salle, ordinairement silencieuse, recueillie et absorbée par la délicieuse musique qui s’y fait, on aurait pu entendre un chuchotement, un murmure flatteur qui accueillirent M"' de Mondrigo. Beaucoup se demandaient quelle était cette charmante jeune femme à la chevelure d’or, d’une beauté si originale et si accomplie; mais personne 11 e pouvant répondre à cette question, le prestige qu’exerçait Eugénie s’augmentait encore de tout le charme de l’inconnu.
M me la comtesse suivait avec anxiété la sensation qu’avait produite la beauté de sa fille; du second plan de sa loge, elle étudiait avec la plus grande attention l’effet quelle causait chez les dignitaires de la Cour.
Le haut et puissant personnage, dont l’attention semblait complètement absorbée par la pièce qui se jouait en ce moment, parut d’abord contrarié du bruit qu’il entendait dans la loge qui faisait face à la sienne. 11 tourna la tète et chercha quelle était la
cause du mouvement inaccoutumé qui se produisait. Quel ne fut pas son étonnement, son admiration, quand il vit devant lui une vision charmante, une apparition féerique, la belle Eugénie, resplendissante de grâce, de charme et de beauté. Il en fut tout d’abord ébloui. Il braqua sur elle sa jumelle, et, après un examen approfondi, se penchant près de son écuyer Florissant, il lui demanda s’il connaissait la belle personne qui leur faisait vis-à-vis.
— Non, Sire, répondit le brillant officier; comme Sa Majesté, j’admirais cette beauté extraordinaire ; mais je ne l’ai jamais vue; il me semble apercevoir
dans le fond de sa loge M. B ; il pourra nous
renseigner et satisfaire votre désir de connaître cette jeune femme.
— Envoyez un aide-de-camp demander à B
quelle est cette dame.
— Oui, Sire.
— Cette belle personne, disait à son maître cinq minutes après le jeune écuyer, qui était allé luimême aux informations, est une Espagnole, M 11 * Eugénie de Mondrigo, vicomtesse de Séba, demoiselle d’honneur de S. M. la reine Isabelle II; la dame qui est auprès d’elle est sa mère, la comtesse de Mondrigo, dame d’honneur de la reine d’Espagne. Elles viennent toutes les deux des
eaux de Spa, où elles ont rencontré B , et elles
sont arrivées il y a quelque temps à Paris; j’avais
déjà entendu parler d’elles, mais je ne les avais jamais vues.
— M' ,e de Mondrigo est bien belle; je n’ai jamais rencontré une personne qui puisse lui être comparée, dit Sa Majesté en soupirant et en faisant des yeux langoureux.
— Je trouve comme vous, Sire, cette demoiselle admirable ; c’est une véritable perle de beauté.
Le souverain prit alors de nouveau sa jumelle et recommença une seconde fois l’examen des charmes de la vicomtesse de Séba.
M“ e Mathilde Quadridoff, la belle Anna et toutes les beautés qui entouraient Sa Majesté semblaient visiblement contrariées de l’attention prolongée que cette dernière accordait à la belle péninsulaire.
— Cette demoiselle n’est pas mal, disait M“* Lebon; mais je trouve qu’elle s'affiche un peu trop.
— Vous avez raison, répondit la brune Anna; cette fille est bien, mais moi je ne puis souffrir les rousses; je les ai en horreur; les cheveux carotte me donnent sur les nerfs.
— Vous êtes bien sévères, mesdames, dit M. le comte de Mornay ; cette belle Andalouse est trèspiquante; sa chevelure, quoique rousse, est magnifique ; M 11 * de Cardoville, l’héroïne du Juif-Errant, en eut été jalouse.
— Moi, je trouve la couleur de ses cheveux très-commune, reprit M m * Lebon, piquée de voir son amant faire l’éloge d’Eugénie ; si vous en dé-
sirez voir de pareils, vous n’avez qu’à aller dans les Flandres ; vous en rencontrerez beaucoup ; la plupart des paysannes sont pourvues de cet agrément, que vous semblez tant priser sur la tête de cette Espagnole.
— Il n’y a rien de surprenant en cela, madame, dit M. de Finlin ; les Flamandes étaient autrefois les compatriotes des Espagnols ; sans doute qu’une arrière-grand’mère de cette belle demoiselle aura eu jadis de tendres faiblesses pour un robuste Gantois ou un galant Brugeois, et que le sang des compatriotes de Charles-Quint, allié à celui des Mondrigo, a déteint sur la beauté que vous admirez et l’a gratifiée de cette chevelure originale que vous critiquez et que nous trouvons belle.
— Ce qu’il y a de plus curieux, ce n’est pas la chevelure de la fille, qui étale ses grâces, mais la mère, qui étudie avec soin l’effet produit par sa demoiselle. Ou je me trompe fort, ou ces dames sont deux intrigantes, qui trafiquent de leurs charmes, dit M rac de Cantade.
— Ce que je voudrais bien savoir, dit à son tour M me Quadridoff, c’est ce que fait ce pauvre B avec ces deux femmes.
— Cela est facile à deviner, dit en riant M. de Mornay; il leur compose des quatrains. Il fait rimer Mondrigo avec Toboso.
— Et avec Caraco et Margot, ajouta Mathilde Quadridoff.
— Oui, et couleur carotte avec dévote et cocotte, murmura M m ' de Cantade.
— Ce dont je doute beaucoup, dit M" e Tascher, c’est que notre poète trouve une occasion de faire rimer, en parlant de cette personne, Andalouse avec épouse.
— Pourquoi pas, ma charmante comtesse, dit Finlin?
— Parce que les filles de l’espèce que vous admirez ne se marient pas, répondit la jeune créole. , '
— Prenez garde, mademoiselle, répliqua le comte de Mornay; elles se marient au contraire beaucoup; plutôt deux fois qu’une : voyez Lola- Montès, par exemple.
— Il ne serait peut-être pas besoin de sortir de la famille Tascher pour trouver des exemples de filles qui se marient plusieurs fois; Joséphine de Beauharnais en est un incontestablement, dit trèsdoucement M n,e Mathilde Quadridoff en se penchant à l’oreille de M. de Middelkerke.
— Chut, répondit celui-ci, si on t’entendait.
— C’est vrai, monsieur, dit la jeune créole à M. de Mornay; j’oubliais que ces créatures trouvent toujours des hommes assez vils ou assez sots pour les épouser.
— Il faut au moins convenir, mesdames, dit Sa Majesté en se tournant vers son entourage, que
celui que la belle vicomtesse de Séba, demoiselle d’honneur do Sa Majesté Catholique Isabelle II, reine d’Espagne, voudra honorer de sa main ne sera pas bien à plaindre, car je ne vois ici aucune femme qui puisse lui être comparée.
Cette sortie, faite d’un ton sec qui ne permettait pas de réplique et qui témoignait toute la mauvaise humeur que l’admirateur des charmes de la séduisante Espagnole avait éprouvée en entendant médire de cotte dernière, mit un terme à la conversation des dames de la cour.
Au même moment, la porte de la loge de MM“' ! de Mondrigo s’ouvrit, et un beau jeune homme entra en les saluant profondément. Il fut accueilli avec empressement, et après les compliments d’usage, sur un signe de M rae la comtesse et d’Eugénie, il s’assit au premier rang à côté de cette dernière, en causant amicalement avec elle.
Tout l’entourage du souverain, qui n’osait plus souffler un mot depuis la mercuriale du maître, échangea des regards d’étonnement.
— C’est extraordinaire, murmura de Mornay à demi-voix à l’oreille de Finlin; voilà Camérata assis près de notre belle vicomtesse de Séba, puisque c’est ainsi qu’on qualifie la belle étrangère. Où donc a-t-il pu faire sa connaissance?
— Vous savez bien que Camérata a rencontré ces dames aux eaux ; il a un flair extraordinaire ; aussitôt qu’il nous arrive une beauté étrangère, on
peut être certain qu’avant que personne ait encore soupçonné sa présence, il l’a déjà dépistée et qu’il a fait sa connaissance.
— lia vraiment un talent merveilleux ; je crois qu’on ne ferait pas mal de lui donner le ministère de la police à la place de Maupas, cette nullité outrecuidante et importante, répondit de Mornay.
— Il rendrait des points à Carlier et à Piétri eux-mêmes, ajouta Finlin.
— Je crois, messieurs, dit très-bas la fraîche et robuste Mathilde, que l’on ferait mieux de donner au beau Camérata les importantes et discrètes fonctions que ce cher Florissant remplit auprès de Sa Majesté avec tout le zèle maladroit d’un Lebel dévoué et un succès peu digne d’éloges. Qui mieux que le jeune prince saurait dénicher les beaux oiseaux d’amour, les tendres tourterelles, qui viennent roucouler dans nos parages pour se faire admirer et aimer?
— Chut, dit de Mornay, si Florissant vous entendait, il vous ferait un mauvais parti ; voyez donc comme il a l’air vexé de voir le jeune prince charmant assis auprès de la belle aux cheveux d’or ; quel dépit profond est empreint sur sa physionomie. Il est au désespoir de ne pas avoir été informé plus tôt de la présence à Paris de cette gracieuse personne. Son crédit va singulièrement baisser en haut lieu. 11 signor Bacchio, au contraire, semble radieux de l’insuccès de son rival ;
il espère sans doute le supplanter au département des harems et le reléguer à tout jamais à celui des haras.
— Ces deux messieurs me font pitié et ne m’inspirent que du mépris, répondit Quadridoff; je n’ai jamais affiché la pruderie, au contraire, j’ai un caractère facile; mais quand je vois des hommes descendre aussi bas, quand je les surprends à s’avilir de gaieté de cœur jusqu’au rôle dégradant de pourvoyeurs d’alcôves et de petits appartements, cela me dégoûte.
— Mais voyez donc cette pauvre Marthe ; comme elle est triste ce soir toute seule dans sa loge, abandonnée par son infidèle, qui fait l’aimable auprès de M lle de Mondrigo.
— Oui, c’est vrai, je la plains, cette pauvre fdle, car on la dit très-bonne, très-dévouée et trèsaimante. Mais, aussi, que va-t-elle se prendre d’une belle passion pour ce jeune muguet de Camérata. Quand on joue sur les planches, quand on est artiste, comme elles le disent toutes, on ne doit avoir d’amants que pour ce qu’ils rapportent et se garder du sentiment comme d’enflammer sa jupe aux becs de la rampe, dit Mathilde.
— Oui, reprit son interlocuteur, mais les actrices, malheureusement pour elles, sont femmes, et tôt ou tard leurs cœurs parlent.
— C’est fâcheux, très-fâcheux. Le sentiment, l’amour, plus ou moins platonique, sont deux choses
tout à fait inconnues pour moi. J’aime les hommes, mais je n’ai jamais aimé un homme. Toute jeune, je croyais aimer M. Quadridoff. Eh bien, c’était une illusion, mais une illusion profonde; j’avais un caprice pour son bonnet et pour sa barbe. Ah ! c’est qu’il avait une si belle barbe ! C’était là le talisman qui m’avait enchaînée. Mais du jour où il s’est fait raser, son empire sur mon faible cœur s’est évanoui ; je n’ai pu plus le voir en peinture, et j’ai immédiatement brisé tous ses portraits. Je crois que chaque femme qui aime est la dupe d’une illusion, et que, si l'objet de son culte supprimait la cause de ce mirage trompeur, elle n’aimerait plus. Ce pauvre Middelkerke se figure peut-être que je l’aime, parce que j’ai des bontés pour lui. C’est aussi là une étrange erreur de sa part. Je l’aime comme ma levrette, comme mon épagneul, comme ma perruche. Il m’est utile, il m’est nécessaire, parce qu’il, est bon et complaisant pour moi, puis parce qu’il est très-bel homme ; cela flatte ma vanité ; puis il a une belle barbe, qui me rappelle celle de M. Quadridoff et ma jeunesse. Mais surtout qu’il ne s’avise jamais d’imiter l’exemple de mon mari, de se faire raser; car je ne réponds plus de rien. Ce que j’aime avant tout, c’est bien vivre ; j’adore ce que l’on est convenu d’appeler la noce; je raffole des propos grivois; je suis née pour rire et fonctionner, pour la barrière et Mabille ; mais, quant au sentiment, j’y coupe; Lamartine, V. Ilugo,
Musset, Rossini, Mozart, M"‘ es Alboni, Cabel, ete., me font bâiller jusqu’à me désarticuler les mâchoires ; je préfère le champagne et les petits pâtés, ajouta M me Quadridoff en ouvrant énormément la bouche.
— Votre franchise est charmante, madame, et dénote le meilleur caractère. Mais voyez donc cette chère miss Howard ; comme elle se morfond dans sa loge à regarder de ce côté et de celui de la belle étrangère ; je crois que la sentimentale ladie est de moins belle humeur que vous ; elle s’est sans doute aperçue que son infidèle amant lorgne et relorgne la descendante du Cid, et ce manège paraît lui causer une médiocre satisfaction.
— Cette langoureuse miss qui me fait pitié avec ses sensibleries, ses airs d’amante délaissée et éplorée ; elle me donne sur les nerfs. Franchement, ces Anglaises sont stupides quand elles se mettent à jouer le sentiment ; elles ne me plaisent que quand elles boivent du gin ou du wiskey; parlez-moi de cela; elles sont alors dans leur élément naturel. Je vous demande un peu si les prétentions de cette miss sont raisonnables ; elle aurait voulu venir ici dans la société d’une princesse du sang, comme moi. Je ne fais pas ma bégueule, pardon, ma Sophie, ma prude, voulais-je dire ; mais, franchement, étaitce possible d’afficher en public cette ex-écaillère de Hungerfort-Market? Personne en France et en Angleterre n’ignore son passé ; tout le monde sait
la vie quelle a menée dans le dernier de ces deux pays. Voyons, qu’auraient dit toutes les ladies aristocrates des trois royaumes unis, et, ici, l’ambassadrice d’Angleterre et toutes les notabilités anglaises qui habitent la France, si on avait vu dans notre loge l’ex-associée de Jack-Yung-Fitz- Roy, F ex-maîtresse du métis Sampaïo, la fille des publie-houses, des lodging-houscs, du Wapping? Eh bien, il a fallu plusieurs mois pour lui faire comprendre cela. Elle se prend pour une Joséphine ; elle dit qu’elle est délaissée, répudiée. Cela n’a pas de bon sens. Je sais bien que Joséphine n’était pas une vertu; Hortense non plus; car si cette dernière princesse eut été vertueuse, je n’aurais pas dans ce moment le plaisir de causer avec vous, monsieur le comte. Mais la vertu n a rien à voir là-dedans, pas plus que dans beaucoup de choses auxquelles on la mêle. Il y a un fait constant, patent, éclatant, c’est que la pauvre miss est trop connue et trop compromise par son passé pour pouvoir être placée au premier rang ; elle fera donc bien de Tester au second.
— Vous avez raison, madame.
Tel brille au second rang qui s’éclipse au premier.
Pendant que ces conversations avaient lieu à voix basse, le souverain contemplait avec une attention toujours croissante la charmante Espa-
gnole, qui déployait mille grâces et mille coquetteries pour exciter les désirs de son admirateur. Sa mère, M" 1 ' la comtesse, était dans la jubilation de voir le succès qu’obtenaient les manœuvres de sa fille.
Quant au haut et puissant personnage, son admiration était poussée au paroxysme, mais il était très-contrarié de voir le jeune Caméra ta si avancé dans les bonnes grâces de l’objet de ses regards amoureux. Il en témoigna son mécontement à Florissant.
— Je ne puis comprendre, lui dit-il, qu’une aussi belle personne que M lle de Mondrigo, et surtout qui a occupé une position aussi élevée auprès d’une souveraine, notre alliée, soit à Paris depuis plusieurs semaines, sans que j’en aie été informé.
— Votre Majesté voudra bien observer cependant, dit Florissant, que ces dames voyageant incognito et venant des eaux, il m’eut été bien difficile d’être informé de leur arrivée.
— Je suis mal servi, très-mal servi. Voyez
B , voyez Camérata, ils ont connu de suite
le séjour de ces dames à Paris, tandis que moi je l’ignorais. Il a fallu quelles viennent ici devant moi, en pleine salle de l’Opéra , pour qu’a la fin je m’aperçoive de leur présence. Cela est déplorable.
— - Sire, je ferai en sorte de réparer le mal; je
verrai ce soir B , et j’espère qu’il ne sera pas
bien difficile de supplanter le prince.
• — Penses-tu que cela soit possinle?
— J’en suis sûr; d’ailleurs, quand Camérata connaîtra vos sentiments pour cotte dame, il s’empressera de s’effacer; il ne voudra pas engager avec vous une lutte impossible.
— Et il fera bien, car s’il l’osait, malheur à lui ; je le briserais.
— Du reste, vous ne serez jamais obligé d’en venir à cette extrémité, car cette belle demoiselle, elle-même, vous facilitera une [autre solution.
— Le crois-tu?
— J’en suis certain’; j’ai bien remarqué qu’elle ne tolère les galanteries de Camérata que dans l’espoir d’attirer votre attention et peut-d’ètre d’exciter votre jalousie. C’est là un manège de femme ; mais voyez comme elle vous regarde; elle n’a d’yeux que pour vous.
— Ah ! si tu disais vrai !
— En doutez-vous, Sire! Vous savez bien qu’aucune femme ne vous résiste.
— Rapportez-vous-en à moi, et j’espère que sous peu vous pourrez dire :
César a vu, voulu et vaincu.
Résister vaut mieux que eéder.
Le lendemain de la soirée dont nons venons de raconter les incidents, un brillant officier supérieur se présenta chez M me la comtesse de Mondrigo.
A la question sacramentelle : « Qui dois-je annoncer, » que lui adressa un superbe domestique en livrée, le visiteur répondit en lui remettant sa carte, sur laquelle était écrit :
« Le colonel Florissant (G. 0. #), commandant des guides, aide-de-camp de Sa Majesté, directeur général des haras. »
A la lecture de ces titres, M" 1 * la comtesse se dit dans un aparté :
— Enfin, voici le messager que j’attendais ;
Puis elle ajouta tout haut en s’adressant h
son valet :
— Faites entrer au salon bleu.
Le domestique introduisit alors l’illustre visiteur, et M 01 ' la comtesse, après avoir donné un coup d’œil dans la glace pour s’assurer que sa coiffure n’était pas dérangée, rejoignit bientôt l’aidede-camp.
— Pardonnez-moi, monsieur, de vous avoir fait attendre, dit-elle au nouveau venu.
— C’est à moi, madame, d’implorer votre indulgence, pour m’être permis de venir vous déranger; mais l’objet de ma visite ne souffre pas de retard ; il s’agit du service de Sa Majesté.
— Parlez donc, monsieur, je vous écoute.
— Hier, à l’Opéra, mon maître a remarqué votre demoiselle; il a été émerveillé de son admirable beauté, et il m’a chargé d’être auprès de vous l’interprète de ses sentiments.
— Je suis fière, monsieur le colonel, et ma fille sera heureuse des sentiments de Sa Majesté. Veuillez donc lui exprimer notre gratitude et notre reconnaissance.
— Je ne manquerai pas de le faire, madame; mais me sera-t-il permis d’ajouter que votre char-
mante demoiselle, touchée de la préférence que daigne lui donner Sa Majesté, voudra bien lui accorder l’entrevue que j’ai mission de solliciter de vous et d’élle.
— Monsieur le colonel, je vous prierai de dire à votre maître de la part de ma fille, la vicomtesse de Séba, que, quoique très-flattée de l’honneur que lui fait Sa Majesté, la faveur que vous sollicitez est à la fois trop dangereuse, trop compromettante et trop contraire à nos habitudes pour être accordée.
— Soyez bien persuadée, madame, que Sa Majesté témoignera d’une façon, digne d’elle, de vous et de votre demoiselle, la reconnaissance quelle vous devra, si, ainsi que je l’espère, vous voulez bien lui faire obtenir la grâce que je vous demande. Elle m’a même chargé de vous remettre, comme première preuve de sa générosité, ce faible acompte de dix mille francs, sur ce quelle est décidée à faire pour vous.
— Monsieur, dit M me de Mondrigo en rougissant et en repoussant l’argent d’un air indigné, il paraît que vous m’avez bien mal jugée.
— Pardon, madame, reprit le négociateur trèsembarrassé en remettant les malencontreux billets de banque dans sa poche, je n’ai pas eu l’intention de vous blesser ; chargé près de vous d’une mission très-délicate , j’ai pu commettre une erreur, mais soyez bien assurée, madame, que les intentions de
mon maître sont excellentes; il a été séduit, subjugué, hier, par la vue de la vicomtesse, et il est décidé aux plus grands sacrifices pour réussir auprès d’elle. Et, pour que vous ne puissiez pas supposer qu’il a pour M" e Eugénie une de ces passions vulgaires, un de ces caprices passagers, qui sont aussi éloignés du véritable amour que d’une affection profonde, mon maître m’a chargé de vous proposer une place importante à sa cour, celle de grande-maîtresse de la maison de S. A. I. la princesse Mathilde, et, à M ,lc Eugénie, celle de première dame d’honneur; outre les traitements importants, les avantages et les honneurs attachés à ces hautes fonctions, Sa Majesté vous constituera une rente perpétuelle de vingt-cinq mille francs par an, réversible sur la tête de M lle Eugénie.
— Veuillez, monsieur, dit sèchement M m ' de Mondrigo, remercier votre maître de ses offres généreuses, en lui exprimant mes regrets de ne pouvoir les accepter.
— Mais enfin, comtesse, quelles sont donc vos prétentions? Il me semble pourtant que les propositions que je viens de vous faire sont superbes.
— Oui, monsieur, vos propositions sont magnifiques pour quelqu’un capable d’en accepter de pareilles; mais, pour des personnes de qualité, comme Eugénie et comme moi, elles sont tout à fait inconvenantes. Sans doute que monsieur le co-
lonel ignore que les comtes de Mondrigo sont de la plus haute noblesse d’Espagne, alliées à une des plus anciennes et des plus illustres maisons de la Péninsule, car ma fille aînée est duchesse d’Albe ; vous ne savez pas non plus probablement qu’Eugénie et moi, nous sommes dames d’honneur de S. M. Catholique Isabelle II, reine d’Espagne, et que nous ne pouvons sans déroger accepter du service chez la princesse Mathilde; en outre, notre position de fortune indépendante nous place bien au-dessus des propositions pécuniaires qui nous sont faites.
— Mais, alors, madame, formulez vous-même vos prétentions.
— Monsieur, vous auriez dû me comprendre depuis longtemps et deviner que ma fille, la vicomtesse de Séba, ue pouvait appartenir qu’à l’homme qui l’épousera. L’honneur castillan le veut ainsi, et nous ne serons jamais indignes des traditions que nous ont léguées nos nobles aïeux.
L’illustre Florissant, négociateur guerrier, après cette réponse hautaine, fut complètement dupe des grands airs de la comtesse et s’en fut honteux raconter sa déconvenue à son illustre maître.
Il y eut alors conseil extraordinaire au palais; le grand sanhédrin fut assemblé; on discuta quels seraient les meilleurs moyens d’obtenir , en dehors du mariage, les faveurs de la belle Espagnole.
Il fut décidé que ce qu’il y avait de mieux à faire, c’était que Sa Majesté s’adressât elle-même à l’objet de son amour. On était persuadé que la vicomtesse de Séba ne résisterait pas à l’Homme-Providence, qui, d’un froncement de sourcils , faisait trembler l’Europe, et que sa vertu ne tiendrait pas devant une volonté souveraine.
Son Excellence M. le maréchal Magnan (G.
C. #), sénateur et grand veneur, fut chargé d’organiser des chasses à courre et à tir dans la forêt de Compiègne, auxquelles on inviterait M m ' de Mondrigo et sa demoiselle, et un grand nombre d’illustres personnages. Par ce moyen ingénieux, on espérait que Sa Majesté aurait plusieurs occasions favorables, qui lui seraient d’ailleurs adroitement ménagées, de déclarer sa flamme à la belle Espagnole et de vaincre toutes ses résistances et tous ses scrupules.
Ce fut le signor Bacchio, surintendant des spectacles de la cour, de la musique de la chapelle et de la chambre, qui fut chargé de l’importante mission d’inviter ces dames. Le célèbre surintendant s’acquitta avec le plus grand honneur de cette importante et délicate négociation. Il eut le bonheur et la gloire de remporter le plus éclatant succès, et il annonça à son illustre maître que ces dames avaient daigné accepter son invitation.
Dès lors, la joie fut grande à la cour; personne ne douta plus du triomphe de Sa Majesté. On procla-
mait déjà tout haut sa future victoire et la défaite présumée de la vicomtesse de Séba.
Les préparatifs des chasses se firent rapidement. Le jour tant désiré arriva enfin. Toute la cour, grand veneur, veneurs, commandants des chasses, lieutenants de vénerie, lieutenant des chasses à tir et à courre, piqueurs, brigadiers, gardes-chasses, valets de chiens, meutes, chasseurs et invités, attendaient, en grande tenue, le Nemrod et sa belle, afin de leur faire une ovation triomphale.
Bientôt apparut l’hôte illustre de Compiègne ; il était vêtu d’un superbe habit de chasse bleu à boutons d’or; des pantalons collants de peau de daim serraient ses jambes courtes; sa tête était coiffée du bicorne classique, surmonté d’un beau plumet tricolore, assez semblable à celui qui orne le chapeau des bersaglieri italiens. Les grosses moustaches rousses de notre héros, fortement cosmétiquées, étaient retournées en accroche-cœurs et poignardaient le ciel. Ainsi costumé, il ne ressemblait pas mal à un piqueur de bonne maison. Il maniait néanmoins son cheval avec aisance, étant écuyer habile. Quand il arriva auprès du groupe de vénerie, suivi d’une brillante escorte d’officiers supérieurs et d’un peloton des Cent-Gardes, le tambour battit aux champs, les cors jouèrent une fanfare, les chiens hurlèrent, de nombreuses acclamations et des vivats l’accueillirent.
Bientôt après, M lle de Mondrigo apparut, suivie
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de sa mère, de M. B et du prince Camérata.
Eugénie était montée sur un superbe alezan, qu’elle maniait avec toute la grâce et toute la dextérité d’une écuyère consommée. Sa taille élancée se cambrait légèrement dans le corsage de son amazone bleu-ciel, qui dessinait à la perfection les contours de ses charmes adorables, et faisait ressortir toutes les séductions et la grâce élégante dont elle était douée. Ses hanches bien accusées se balançaient mollement, en suivant le mouvement de sa monture, avec ce voluptueux ménéo particulier aux séduisantes filles d’Espagne; on apercevait sous les longs plis de sa jupe flottante, capricieusement soulevée, deux charmants petits pieds délicats, armés d’éperons d’or, qui excitaient son coursier; on voyait même encore la naissance d’un mollet andalous bien modelé, amoureusement sculpté, qui faisait involontairement songer à d’autres trésors de beauté. De l’une de ses jolies mains gantées, elle serrait les rênes de son fringant destrier; de l’autre, elle tenait une mignonne petite cravache à poignée d’ivoire garnie de perles fines ; des bracelets de corail ornaient ses poignets délicats; un élégant feutre gris, surmonté d’une longue plume bleue comme sa robe, était coquettement placé sur sa gracieuse tête et emprisonnait les torsades de ses cheveux dorés ; deux accroche-cœurs assassins s’échappaient de dessous les bords de son chapeau et dessinaient leurs courbes séduisantes
sur scs tempes d’albâtre ; son beau front était pur comme un ciel sans nuage; ses yeux brillaient d’une vive flamme, et les désirs ardents semblaient s’en échapper et voltiger autour d’elle; ses joues avaient le velouté de la jeunesse, l’incarnat de l’amour; ses narines, les gonflements de la passion ; ses lèvres roses, l’humidité de la volupté, et ses dents émaillées, la blancheur de l’albâtre. Ün sentait, en voyant cette Diane chasseresse, qu’elle devait avoir besoin d’un amoureux Endymion pour folâtrer avec elle sous les frais ombrages, dans les bosquets déserts et touffus ou dans quelque grotte solitaire, sur les gazons fleuris et la tendre mousse. Le charmant prince Camérata, qui la suivait, costumé en gracieux page, semblait venir juste k point pour justifier cette supposition. Derrière ce beau couple équestre, on voyait, dans un élégant coupé attelé de deux pur-sang, M mc la comtesse de Mondrigo et M. B
L’arrivée de ces invités fut accueillie des chasseurs par un murmure flatteur; tous étaient empressés auprès de la belle amazone ; tous s’extasiaient en la voyant; les plus connaisseurs avouaient, en l’admirant, n’avoir jamais vu de personne plus accomplie, et ils se disposaient déjà à lui faire leur cour, quand leur chef galant, s’avançant en caracolant auprès de la belle vicomtesse , la salua en lui disant :
— Soyez la bienvenue au milieu de nous, mademoiselle; vous trouverez ici de nombreux admirateurs de votre beauté, et je serai très-heureux si vous voulez bien me compter parmi eux.
— Sire, je vous remercie de ce que vous venez de me dire d’aimable et de la gracieuse invitation que vous avez eu la galanterie de m’adresser; je suis heureuse et Hère de ces preuves de sympathies dont vous avez bien voulu m’honorer.
Sa Majesté alla ensuite saluer M me de Mondrigo avec la même politesse et la même courtoisie, et lui adressa aussi un compliment des plus aimables.
Ces preuves de distinction et de préférence flattèrent infiniment l’orgueil de M m ' la comtesse et excitèrent au plus haut degré ses espérances ambitieuses. La belle vicomtesse de Séba était rayonnante de son succès; elle jouissait surtout du dépit quelle apercevait sur la physionomie des dames de la cour. Elle se voyait déjà, trônant au milieu d’elles, arrivée au plus haut degré de fortune auquel une femme puisse aspirer.
Son adorateur souverain ne la quittait plus des yeux; il semblait pétrifié par son admiration, et quand parfois son regard libidineux rencontrait le regard de flamme do son adorée, il recevait comme une commotion électrique, un frisson par-
courait scs membres, un tremblement convulsif presque imperceptible le saisissait, son visage pâle et cadavéreux verdissait, les paroles expiraient sur ses lèvres, il ne pouvait plus parler, tant son émotion était forte.
Cette prostration physique et intellectuelle, dont tout le monde s’apercevait, faisait prendre en pitié la malheureuse Majesté qui en était la victime, et inspirait plus de répulsion que de sympathie à celle dont la présence la produisait.
A ces symptômes d’atonie, MM. Finlin, Mornay, Vieyra, Middelkerke, etc., qui avaient auguré un si beau résultat de l’audace de leur héros, commençaient à douter du succès.
Le grand veneur donna bientôt le signal de l’ouverture de la chasse; alors les fanfares résonnèrent; les cors y répondirent de tous les carrefours de la forêt; les aboiements des chiens et les hennissements des chevaux les accompagnèrent. Tout le monde s’apprêta alors à suivre la classe.
Au bruit des fanfares et de cette harmonie sauvage, Eugénie sentit s’éveiller en elle les souvenirs des combats de taureaux, et toutes les ardeurs qui la dévoraient quand elle assistait jadis à ces émouvants et sanglants spectacles. Aussi, le sein gonflé, les narines dilatées, la bouche entr’ouvertc, l’œil brillant, armée d’une légère carabine, penchée en avant sur sa monture, elle attendait avec une impatience fébrile le signal du départ ; dès qu’il fut
donné, elle enfonça ses éperons dans le ventre de son coursier, et elle disparut comme une flèche, suivie ventre à terre par le jeune Camérata.
Elle était déjà loin sur les traces de la meute aux aboiements féroces, quand son adorateur sortit de sa contemplation profonde, la suivit de loin, ainsi que tous les chasseurs, qui imitèrent son exemple.
Le temps était charmant, le ciel pur; une douce brise agitait la voûte épaisse et verte des hautes futaies, au-dessus de laquelle brillait un beau soleil dans un ciel d’azur. La forêt dans tout son éclat semblait avoir fait sa plus belle et sa plus magnifique toilette pour recevoir ses illustres hôtes. Les arbres séculaires, qui bordaient les grandes avenues, s’élevaient majestueux, gigantesques et imposants, comme des rangées de géants montant la garde, immobiles, ou faisant la haie devant les chasseurs. Aux aboiements des chiens, aux cris des piqueurs et au son des cors, on reconnut bientôt que le cerf lancé était suivi de près ; plusieurs groupes de chasseurs prirent des allées transversales et même des sentiers de la forêt pour couper la chasse et tirer la bête. De ce nombre fut Sa Majesté. Plusieurs fois, elle vit passer comme un ouragan, à quelques pas devant elle, l’animal poursuivi, un énorme dix cors, puis la meute aboyante et farouche, puis les piqueurs aux chevaux haletants, et enfin Eugénie et Camérata, rapides comme
deux visions, qui suivaient la chasse de très-près.
, L’Espagnole passionnée avait perdu son chapeau dans sa course folle; sa chevelure, agitée par le vent, s’était dénouée et flottait épaisse et dorée derrière elle, au-dessus de son cou de cygne et de ses blanches épaules, quelle protégeait de son ombre; le cheval d’Eugénie et celui du jeune prince, qui la suivait, étaient couverts d’écume: chaque fois qu’elle passait devant un groupe de chasseurs, ceux-ci lui faisaient signe de s’arrêter et l’appelaient en vain ; elle continuait à fuir, rapide et délicieuse apparition ; le bruit des détonations des armes à feu et l’odeur de la poudre, loin de l’effrayer, ne faisaient, au contraire, que redoubler son ardeur et exciter sa furie de chasseresse. Chaque fois qu’elle passa, suivie de son jeune amant Camérata, devant le monarque amoureux et jaloux, ce dernier piqua son cheval et voulut la suivre, mais en vain. Toujours elle fuyait et disparaissait comme une ombre, et le malheureux et galant monarque restait stupéfait en proieà mille craintes et à mille tortures. Jamais ses intimes ne l’avaient vu dans un pareil état.
Il y avait plus d’une heure que cette course effrénée avait lieu, quand le cerf arriva, suivi de près par la meute, dans une impasse aboutissant à une énorme barrière infranchissable, formée d’arbres et de branches entrelacés à vingt ou trente pieds d’élévation ; l’animal sauvage, effrayé par les
cris de la meute qu’il voyait près de l’atteindre et par le bruit des cors de chasse, essaya deux ou trois fois, mais en vain, de franchir l’obstacle ; alors, ne voyant qu’un moyen d’échapper à ses ennemis et à une mort certaine, il se retourna, mesura du regard ses adversaires, et, d’un bond formidable, désespéré, il franchit la meute, passa devant les piqueurs avant même que ceux-ci eussent le temps de s’y opposer et poursuivit sa course. Eugénie, à soixante ou quatre-vingts pas en arrière, et qui avait devancé d’autant Camérata, vit venir à elle l’animal affolé. Avec une grande présence d’esprit et beaucoup d’adresse, elle arrêta son cheval lancé à fond de train, mit les rênes dans ses dents, arma sa carabine, l’épaula, ajusta l’animal, l’attendit à vingt pas et fit feu.
Le cerf s’était élancé dans un saut furibond sur Eugénie au moment où elle avait tiré, et, quoique blessé mortellement, il l'atteignit, elle et son cheval, et les renversa d’un choc terrible ; il alla, lui aussi, s’abattre à une cinquantaine de pas plus loin. M lle de Mondrigo avait roulé jusquo dans un fossé ; la jupe de sa robe et les dessous de sa toilette avaient été arrachés en grande partie par les cornes de l’animal, mais heureusement elle n’avait aucune blessure, étant tombée tout de son long sur les feuilles dont le fossé était garni ; elle montrait ainsi les choses les plus fraîches, les plus arrondies, les plus potelées, les plus rebondies, et que nous
ne pouvons nommer ; toutes de lis et de rose, polies comme de l’ivoire, blanches comme de l’albâtre, douces comme du satin, modelées par la grâce et l’amour et bien faites pour donner le délire. Sa Majesté, à la vue du danger que courait la dame de ses pensées, recouvra un peu de son sang-froid et accourut à son secours ventre à terre par une allée transversale ; le galant souverain arriva un des premiers vers la belle chasseresse. Peindre son admiration, son émotion, à la vue des charmes séduisants que l’objet de sa passion, dans le plus voluptueux désordre, étalait à ses yeux, serait chose bien diflicile ; son sang s’alluma, une flamme ardente circula dans ses veines, les désirs brûlants l’envahirent, ses sens s’enflammèrent, sa vue se troubla ; son émotion fut si violente qu’il se pâma de plaisir et tomba évanoui dans les bras de ses écuyers.
Le prince Camérata, qui s’aperçut de l’effet extraordinaire que produisait la vue des appas dont il avait souvent admiré la beauté, et dont il connaissait et subissait l’empire, sauta dans le fossé pour tirer la belle amazone de la position critique où elle se trouvait; mais la chose était difficile, car le farouche animal, non-seulement avait déchiré la jupe, mais encore enlevé d’autres parties des vêtements les plus indispensables. De telle sorte que M"‘ de Mondrigo avait ainsi à découvert précisément tout ce qui aurait
dû être caché. Quand elle revint de l’étourdissement que lui avait d’abord causé la rapidité de sa chute, elle eut alors conscience du désordre extrême de sa toilette; mais, hélas! qu’y faire ? elle était impuissante à le réparer ; et lorsqu’elle vit au nombre des curieux qui la contemplaient son illustre adorateur, elle jugea que sa position, quelque embarrassée quelle fût, pourrait bien être utile à ses intérêts. Après tout, pensait-elle en elle-même, je ne puis que gagner à cette exhibition; je n’ai rien qui ne puisse supporter avantageusement l’examen le plus approfondi des connaisseurs les plus experts et les plus difficiles. J’aurais donc bien tort de ne pas profiter d’une circonstance aussi avantageuse que celle qui se présente, pour faire admirer des choses qui doivent être l’élément de ma fortune. Elle simula adroitement un évanouissement, qui lui permit de continuer d’étaler les trésors d’amour, dont la vue • produisait un si grand effet sur Sa Majesté. Ce fut seulement quand elle vit la syncope de cette dernière, quelle jugea inutile de continuer sa charmante exposition. Elle se voila alors pudiquement et instinctivement la figure de ses petites mains, cachant ainsi, sans s’en douter, précisément ce qui pouvait être montré, et laissant à nu ce qui aurait dû être voilé.
Enfin, un garde-chasse vint à son secours en la couvrant d’un manteau; le jeune prince Camérata
lui prodigua les soins les plus empressés; on la plaça ensuite dans une voiture à côté du souverain, qui, lui aussi, était revenu de son évanouissement; mais il fut de nouveau en proie à une grande émotion, quand la vicomtesse de Séba fut assise auprès de lui. Le monarque et sa belle, suivis du dix-cors mort et de toute la chasse, rentrèrent triomphalement «au palais. Tous étaient dans la joie, excepté le pauvre Camérata, maudissant la bête fauve qui l’avait brutalement séparé de sa maîtresse.
Ou comprend, après cette aventure, que M 11 * Eugénie fut l’héroïne de la journée; toute la cour ne parla que de son habileté comme écuyère, de l’ardeur qu’elle avait mise à suivre la chasse, du courage, de l’intrépidité et de l’adresse dont elle avait fait preuve en tuant le cerf. Les messieurs surtout s’extasiaient sur ses beautés secrètes, dont tout, le monde disait merveille. Les dames bien entendu avaient l’air de douter de la véracité de la dernière partie de ce récit ; beaucoup prétendaient que l’on exagérait à plaisir.
Parmi les chasseurs qui n'avaient pas eu le bonheur de contempler les mystérieuses beautés d’Eugénie, il y avait bien cependant quelques sceptiques qui se permettaient de douter, mais ils étaient en infime minorité.
— Ilélas, mesdames, disait un plaisant, moi aussi je suis incrédule, et, comme saint Thomas,
je voudrais bien voir et surtout toucher ces choses merveilleuses pour y croire. Comme le disciple du Christ, je demande à palper, à mettre la main. Jusque-là, je proteste.
Mais tous ceux qui avaient vu n’étaient pas de l’avis de ce monsieur; tous étaient unanimes à déclarer les appas d’Eugénie, le nec plus ultra de la perfection.
Après les chasses, il y eut dîner de gala au château; le maître du lieu plaça près de lui l’héroïne de la journée ; il la dévora littéralement du regard pendant tout le temps du repas, mais la passion qui le tourmentait était si violente qu’il ne pouvait pas trouver un seul mot pour l’exprimer; c’était bien le cas de dire que l’émotion lui coupait la parole. Au dessert, il but force champagne pour se donner plus de sang-froid et plus de verve, et il parvint à la fin à faire une lourdo déclaration d’amour à la dame de ses pensées; il l’articula avec le plus grand embarras, avec un accent disgracieux et un air des plus piteux. La belle Eugénie, à qui le laid et gauche amoureux ne plaisait pas, l’écouta avec politesse, en se promettant bien, cette fois, de suivre à la lettre les recommandations de sa mère et de ne lui céder qu’ après les formalités nuptiales accomplies.
— Sire, lui dit-elle, les sentiments que vous m’exprimez, avec autant de grâce que de délica-
tesse, me touchent beaucoup ; mais ma mère a déjà dit à M. Florissant, votre envoyé, que je ne pouvais céder à vos sentiments, ainsi qu’aux inspirations de mon cœur, que dans les conditions les plus honorables, c’est-à-dire lorsque je porterai votre nom, lorsque je serai devenue votre compagne devant Dieu et devant les hommes.
— Je comprends tout cela, adorable, divine beauté; certainement que mes sentiments pour vous n’ont rien que de très-honorable; je veux vous aimer toujours, faire de vous ma compagne adorée ; mais je brûle d’amour et du désir de vous posséder; ne différez pas plus longtemps mon bonheur, soyez à moi tout entière, et bientôt des liens indissolubles nous uniront l’un à l’autre.
— Je voudrais, Sire, combler de suite tous vos vœux, dit l’astucieuse Espagnole, en dissimulant l’aversion que lui inspirait, malgré elle, son hideux et ridicule amoureux moustachu; mais je ne le puis : mon honneur, ma dignité, mon rang, le respect, la vénération que je dois à mes illustres aïeux, les nobles, les vertueux exemples de ma respectable et honorée mère me font un devoir de vous refuser; vous-même, Sire, si je cédais à votre ardeur, aux entraînements de votre passion violente que je partage, hélas ! déjà beaucoup trop, vous ne m’estimeriez plus ! Je dois rester pure, être toujours digne de moi, digne de vous et de notre amour ; car, enfin, moi aussi je vous aime ; pour-
quoi vous le cacherai-je si vos intentions sont pures ' comme mes sentiments; mais souvenez-vous, Sire :
« que la femme de César ne doit pas même être soupçonnée. »
— Aimante et adorable Eugénie, pourquoi exagérer ainsi la vertu; pourquoi pousser à l’excès cette rigidité de mœurs de nobles Castillans ; cédez à mes vœux, comblez ce soir mes désirs, et bientôt vous vous assoirez avec moi sur mon trône, dont vous serez le plus bel ornement.
— Pourquoi, Sire, insister ainsi sur un sujet qui m’est aussi pénible; pourquoi m’obliger à vous refuser; hâtez notre union; cela ne dépend que de vous, et nous serons heureux; mais, je vous le répète, n exigez pas de moi un sacrifice que je ne puis vous faire.
— Cruelle! ne comprenez-vous donc pas que, dans ma haute position, je ne m’appartiens pas tout entier, que je me dois aussi aux exigences de la politique, et qu’avant d’exécuter mon projet d’union avec vous, je dois prendre certaines mesures, garder certains ménagements qui, malheureusement, retarderont mon bonheur, et, je vous le répète, je ne puis plus vivre sans vous posséder.
Toutes ses instances furent vaines; Eugénie, cette fois, n’étant pas entraînée par la passion, résista facilement à un adorateur pour lequel elle n’avait que de l’aversion et du dégoût.
Il y eut, le soir, une grande fête aux flambeaux
dans le parc ; ce dernier fut illuminé à giorno ; des fusées, des feux d’artifices, des flammes du Bengale brillèrent au milieu des massifs de verdure et éclairèrent les jeux et les danses; des gondoles vénitiennes, chargées de joyeux invités, sillonnèrent en tous sens les pièces d’eau.
Malgré la surveillance jalouse de son poursuivant, la coquette et adroite vicomtesse trouva moyen de faire plusieurs fugues dans les sentiers déserts, dans les massifs touffus et dans les grottes obscures de la forêt, avec le jeune et beau Camérata, et elle se dédommagea complètement du supplice que l’amour de son hôte illustre lui imposait et de la perspective, peu séduisante, de devenir l’épouse d’un homme aussi laid. Mais Eugénie était, comme sa mère, ambitieuse et avide; elle voulait goûter les âcres voluptés du pouvoir. Elle voulait réaliser la prophétie de la devineresse, qui lui avait dit, comme les sorcières à l’épouse du thane de Glamis et de Cawdor :
« Salut! lady Macbeth, un jour, tu seras reine! »
Peu de temps après les chasses de Compiègne, que nous avons racontées, MM. Finlin et de Mornay, munis des pleins pouvoirs de Sa Majesté, se rendirent à l’hôtel de M mc la comtesse de Mondrigo, où ils furent reçus dans le même salon bleu dans lequel M. Florissant avait déjà marchandé à Madame de Mondrigoles charmes de M"* Eugénie, sa fille.
— Madame la comtesse, dit M. Finlin, notre maître et illustre souverain nous envoie auprès de vous pour vous demander la main de mademoiselle votre fille, Eugénie de Mondrigo, vicomtesse de Séba.
— Messieurs, répondit la duègne avec le plus grand sang-froid, je suis heureuse et Hère de la demande que vous m’adressez au nom de Sa Majesté; je donne avec empressement mon consentement à cette union, qui, je l’espère, fera le bonheur et la gloire de ma fille; mais je ne puis engager cette dernière sans la consulter; veuillez donc m’attendre et me permettre de m’absenter quelques instants; je reviendrai bientôt vous apporter la x’éponse de la vicomtesse.
— A votre aise, madame, dit Finlin.
— Quel aplomb, dit Mornay; cette vieille rouée et sa fille coquette abusent étrangement de la passion stupide de Sa Majesté.
— Que voulez-vous, cher ami, il faut en passer par là; car cet amour violent a dégénéré depuis quelque temps en véritable érotomanie, et, si Louis ne possède pas bientôt cette femme, je tremble pour sa raison et même pour sa vie; Conneau, Rayer et Corvisard, qui ont eu, hier encore, une longue consultation à ce sujet, m’ont assuré que, si Sa Majesté a encore deux ou trois accès comme celui de Compiègne et ceux qui l’ont suivi depuis, ils ne répondent plus de rien.
— Je sais cela, Florissant; c’est à la suite de cette consultation médicale que le conseil privé s’est assepiblé et qu’il a décidé, malgré l’opposition intéressée du vieux roi Jérôme, que nous devions venir demander la main de M lle Eugénie.
— Mais est-ce que la vieille comtesse va encore nous faire poser aussi longtemps, dit Florissant avec humeur; quelle inconvenance ; pour qui nous prend-elle donc? Ah ! elle me paiera plus tard son insolence.
— Il ne manquerait plus, répondit de Mornay, que cette demoiselle fit la dégoûtée, la difficile, et qu’elle refusât la main de notre souverain.
— Ah ! pour le coup, cela serait trop fort. Mais il n’y a pas de risques; ces dames sont trop impatientes d’occuper la haute position qui les attend.
Je crois que voici la comtesse.
En effet, celle-ci fit son entrée d’un air triomphant.
— Je suis heureuse, messieurs, de pouvoir vous annoncer que ma fille, la vicomtesse de Séba, consent, malgré la disproportion d'âge, à l’union que vous lui proposez.
— C’est bien heureux, dit sèchement de Mornay. Comme nous n’avions pas douté un seul instant de votre consentement et de celui de votre demoiselle, nous avons préparé le contrat de mariage. Si vous voulez prier la vicomtesse de venir, nous lui en donnerons lecture, et, si ses clauses lui conviennent, ainsi qu’à vous, vous voudrez bien le signer toutes les deux.
Eugénie, déjà costumée en souveraine, fit bientôt / son entrée dans le salon. Elle avait placé sur sa
tète un riche diadème d’un éclat éblouissant; une longue robe traînante de velours grenat, broché d’or, ondoyait sur le tapis tout autour d’elle ; elle avait la démarche imposante et hère, et l’air triomphant. S’étant assise près de la comtesse, elle écouta avec une grande attention et un profond silence la lecture du contrat, et, comme elle et sa mère le trouvèrent convenable en tous points, elles le signèrent toutes les deux.
Le lendemain, l’auguste Majesté daignait informer ses fidèles et dévoués sujets de sa détermination de s’unir par les liens sacrés du mariage à la descendante des Kirck-Patrick de Mondrigo de Séba; on lisait au Moniteur et dans tous les journaux officieux, à la date du 22 janvier 1853 :
« Messieurs les sénateurs,
» Messieurs les députés,
» Je me rends aux vœux, si souvent manifestés par le pays, en venant vous annoncer mon mariage.
» L’union que je contracte n’est pas d’accord avec les traditions de l’ancienne politique; c’est là son avantage.
» La France, par ses révolutions successives, s’est toujours brusquement séparée du reste de l’Europe ; tout gouvernement sensé doit chercher
à la faire rentrer dans le giron des vieilles monarchies ; mais ce résultat sera bien plus sûrement atteint par une politique droite et franche, par la loyauté des transactions, que par des alliances royales qui créent de fausses sécurités et substituent souvent l’intérêt de famille à l’intérêt national. D’ailleurs, les exemples du passé ont laissé dans l’esprit du peuple des croyances superstitieuses; il n’a pas oublié que, depuis soixante-dix ans, les princesses étrangères n’ont monté les degrés du trône que pour voir leur race dispersée et proscrite par la guerre ou par la révolution. Une seule femme a semblé porter bonheur et vivre plus que les autres dans le souvenir du peuple, et cotte femme, épouse modeste et bonne du général Bonaparte, n’était pas issue d’un sang l’oyal.
» Quand, en face de la vieille Europe, on est porté par la force d’un nouveau principe à la hauteur des anciennes dynasties, ce n’est pas en vieillissant son blason et en cherchant à s’introduire à tout prix dans la famille des rois qu’on se fait accepter. C’est bien plutôt en se souvenant toujours de son origine, en conservant son caractère propre et en prenant franchement vis-à-vis de l’Europe la position de parvenu, titre glorieux lorsqu’on parvient par le libre suffrage d’un grand peuple.
» Celle qui est devenue l’objet de ma préférence est d’une naissance élevée. Française par le cœur, par l’éducation, par le souvenir du sang que versa son père pour la cause de l’Empire, elle a, comme Espagnole, l’avantage de ne pas avoir en France de famille à laquelle il faille donner honneurs et dignités. Douée do toutes les qualités de l’âme, elle sera l’ornement du trône, comme au jour du danger elle deviendrait un de ses plus courageux appuis. Catholique et pieuse, elle adressera au ciel les mêmes prières que moi pour le bonheur de la France ; gracieuse et bonne, elle fera revivre dans la même position, j’en ai le ferme espoir, les vertus de l’impératrice Joséphine.
» Je viens donc, messieurs, dire à la France : J’ai préféré une femme que j’aime et que je respecte à une femme inconnue dont l'alliance eut eu des avantages mêlés de sacrifices. Sans témoigner de dédain pour personne, je cède à mon penchant, mais après avoir consulté ma raison et mes convictions. Enfin, en plaçant l’indépendance, les qualités du cœur, le bonheur de famille au-dessus des préjugés dynastiques et des calculs de l’ambition, je ne serai pas moins fort, puisque je serai plus libre.
» Bientôt, en me rendant à Notre-Dame, je présenterai l’impératrice au peuble et à l’armée; la confiance qu’ils ont en moi assure leurs sympa-
thies à celle que j’ai choisie, et vous, messieurs, en apprenant à la connaître, vous serez convaincus que, cette fois encore, j’ai été inspiré par la Providence. »
Cette notification officielle de l’amoureuse décision de Sa Majesté surprit et amusa beaucoup le public. On se demanda quelle pouvait être cette beauté anonyme objet d’une si haute « préférence, d’une naissance élevée, Française par le cœur, douée de toutes les qualités de l’âme, catholique et pieuse, qui devait devenir l’ornement et un courageux appui du trône. » Et quand on sut que c’était M 1,e Eugénie de Kirck-Patrick de Mondrigo, vicomtesse de Séba, un immense éclat de rire gaulois et désopilant dilata la rate des bons sujets de Sa Majesté. Quoi ! se dit-on, la petite-fille de l’épicier deMalaga, la maîtresse du duc d’Al...,, d’Olympio Aguado, de Diégo, du général de N...., du duc d’Ozuna, d’Hamilton, de Camérata, du baron de
R et tant d’autres, va épouser monsieur le
parvenu, devenir ainsi notre souveraine, et « faire revivre sur le trône, les vertus de l’impératrice Joséphine. » Quel honneur! Quel bonheur! Elle est bien digne, en effet, de continuer la tradition galante de la dame du canapé de Barras et des autres notabilités du Directoire, que le capice d’un soldat parvenu éleva sur le pavois. Quelle est celle
de ces deux beautés faciles qui a fait le plus d’heureux? La chose serait difficile à préciser; peu de femmes ont été douées du don d’amoureuse merci à un plus haut degré que ces deux aimantes et aimables personnes ; la mère seule du futur époux d’Eugénie aurait pu leur disputer la palme de la galanterie et des tendres faiblesses. Chacun comprenait aussi que cette aimable Espagnole était digne en tous points d’être « aimée et respectée » par l’ancien amant de la déesse des lodging-houses; on était frappé des avantages d’une union « qui n’était pas d’accord avec les traditions de l’ancienne politique. »
Après l’insuccès qu’avaient obtenu auprès des souverains d’Europe les négociations matrimoniales de l’élu d’un grand peuple, après les résultats peu satisfaisants de ses nombreuses demandes en mariage de princesses étrangères, on comprenait aussi a que les alliances royales, qui créent de fausses sécurités et substituent souvent l’intérêt de famille à l’intérêt national, » ne devaient plus être du goût du galant monarque. Il était donc tout naturel « qu’il cédât à son penchant après avoir consulté sa raison, » surtout étant, comme il le dit si sensément, « cette fois encore, inspiré par la Providence. » Cette dernière en effet ne pouvait lui suggérer un meilleur choix, et, quand « il se rendit à Notre-Dame pour présenter l’impératrice au peuple et à l’armée, » comme l’a dit un
historien (1): L'hypocrisie, la prostitution, le parjure et l’assassinat tenaient les quatre coins du poêle. »
Le mariage de la courtisane de Madrid, de Bruxelles, de Spa, de Paris et du parvenu eut lieu en grande pompe. L’archevêque Sibour officia en personne, entouré des hauts dignitaires de son clergé. Archevêque, évêques, prêtres, diacres, attendaient dans une attitude respectueuse, entourés des grands corps de l’État et des états-majors de l’armée.
Quand le crime et la prostitution firent leur entrée sous la nef de l’édifice sacré, le vieux bourdon des tours de la cathédrale sonna à toute volée ; le hosanna retentit, en présence de milliers d’auditeurs ; l’hymne de louanges s’éleva pour porter au ciel les actions de grâces et remercier la Providence; l’encens parfumé brûla; le couple éhonté s’agenouilla au même endroit, sur la même dalle où tant de malfaiteurs couronnés et de Messalines impudiques s’étaient agenouillés depuis des siècles pour faire bénir leur union par les prêtres de Rome. Les mêmes paroles sacramentelles furent prononcées. Le primat, en grand costume d’officiant, descendit sans broncher les marches du
(I) Voir les Amours de. Xapolëon t II, tome I er , page 159, en vente chez tous les libraires de l’Angleterre, de la Suisse, de la Belgique, de l’Allemagne et de l’Italie.
maître-autel, passa l’anneau nuptial au doigt de l’impudique, couronnée de fleurs d’orangers, symbole d’innocence, et de sa main pastorale bénit dans la personne des époux les vices les plus honteux.
Tous les sentiments de pudeur et d’honnêteté étaient foulés aux pieds dans cette cérémonie sacrilège, qui était une insulte à la conscience et à la morale, un scandale flagrant, un défi à l’opinion publique et un outrage à l’honneur national.
Les frères et amis de l’Élysée : de Mornay, émerveillé de ses gains fabuleux; Florissant, gonflé de son succès; Middelkerke, triomphant dans son concubinage; Vereux-Rolina, resplendissant dans sa honte; Maurepas, remis de ses terreurs; Magnan, planant dans la gloire sanglante des massacres des boulevards; Florival de Saint-Arnaud, majestueusement drapé dans son infamie; Kant-Robert, glorieux de son déshonneur; leurs épouses adultères, leurs filles impudiques, leurs maîtresses éhontées, leurs concubines lascives, se repaissaient d’encens et de bénédictions; savouraient les voluptés sacrées du saint lieu en attendant celles de l’orgie, et se réjouissaient de la honte que ces nouveaux époux infligeaient, par cette cérémonie, à la Grande Nation, en l’ahaissant à leur niveau.
Tous ceux qui jusqu’alors avaient conservé de
fausses illusions en croyant à la bonne foi, à l’honneur et à la vertu des prêtres, et qui pensaient encore que tout ce que la religion bénit doit nécessairement être juste, furent détrompés.
L’Europe et le monde entier furent stupéfaits. La conscience universelle fut troublée et oscilla incertaine entre les croyances du bien et du mal. Le sentiment du juste et de l’injuste fut profondément ébranlé. Le doute envahit les âmes faibles. Tous ceux qui haïssaient la liberté, la justice et le droit se réjouirent de ce spectacle. Les ennemis de la France applaudirent à cette honte. Le mal triompha !