‹ Le mariage de GertrudeChapitre 1 sur 3 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

primaTeral gioventù deir anno gioTentù I prîmavera della Tita t

Un matin, Gertrude, qui pendant tout le déjeuner s'était montrée un peu distraite, dit aii marquis de Moresne en lui présentant une tasse de thé :

— Tu es le plus channaiit des pères : veux-tu en être le meilleur?... donne-moi pour mari M. Pierre de Chanterelzl...

A cette requête surprenante, Tabbé Grégoire fit un bond sur sa chaise, la vieille marquise sourit comme si line niellée d'amours se fût tout à coup enlevée dans la salle avec un bruit d'ailes. Quant à M. de Moresne, ce

père charmant qui justifiait si bien son titre qu'on Teût pris volontiers pour le frère aîné de sa fille, il dem ura consterné; la tasse faillit s'échapper de ses mains.

Gertrude, toute à son rôle d'Hébé, ne s'aperçut pas de Fémoi que causait sa sortie extraordinaire; elle regardait la fumée du samovar avec une petite mine très-affairée. A la simplicité de son accent, on eût dit vraiment qu'elle demandait un bengali de plus pour sa volière.

— Que sainte Catherine nous protège ! s'écria l'abbé, revenu le premier de sa stupéfaction ; voilà le diable en garnison dans le château !

— Quel est ce M. Pierre de Chanteretz? demanda le marquis avec une nuance visible d'inquiétude .

— Tu ne le connais pas?... répondit Gertrudc ; c'est le cousin de Berthe de Ternon ; il est depuis peu de jours à la Butte^ grand'maman doit l'avoir remarqué; nous l'avons vu deux fois...

— Ma foi, j'ai remarqué un jeune monsieur, voilà tout! dit l'aïeule... Mais c'est donc un prince Charmant-, ma mignonne, que t'en voilà coiffée à le vouloir prendre tout d'un coup pour mari ?

— Un prince Charmant... non, répliqua Gertrude allongeant ses lèvres ros3S dans une moue délicieuse, il faudrait retrancher... la couronne fermée!... Mais il a si bon cœur ! — Imagine-loi, père, que ce jeune homme s'ect trouvé tout à coup ruiné par... par je ne sais plus quoi ; sa sœur était à la veille d'un beau mariage, tout allait manquer!... Alors, avec une noblesse héroïque, il a abandonné sa part d'héritage pour reconstituer la dot

compromise et assurer le bonheur de deux infortunés qu'une séparation aurait plongés dans le désespoir I Et le voilà réduit à se faire soldat. — Quel trait!

Si quelque formaliste insinue que Gertrude se choisissait peut-être un peu délibérément un mari, je lui répondrai qu'une telle hardiesse attestait précisément sa candeur.

Elle avait dix-huit ans, depuis quelques mois déjà sa grand'mère énumérait avec elle les différents partis entre lesquels on pourrait faire un choix, et c'étaient chaque jour de longs conciliabules où la naïve enfant, toute licre de son importance, discutait les amoureux avec ces charmantes audaces de Tinnocence qui déconcertent l'ironie. Elle ne pensait pas qu'on dût rougir en parlant de Tépoux qu'on ose demander à Dieu le soir dans sa prière; l'idée du mariage ne la rendait ni craintive ni rêveuse, elle n'y voyait qu'une des conditions de la vie de la femme, et elle y songeait sans trouble aux côtés de son ange gardien.

Quoi qu'il en soit, les paroles de Gertrude avaient fait sensation. L'enthousiasme, qu'elle témoignait pour la magnifique action du prince Charmant avait je ne sais quelles allures suspectes qui ressemblaient fort à une éclosion de l'amour; le marquis l'écoutait tout surpris, tandis que le perspicace abbè, déplus en plus inquiet, ouvrait des yeux effarés, comme s'il eût vu poindre les oreilles de ce diable papillon qui menaçait le logis, et contre lequel il implorait sainte Catherine, la patronne des filles.

A celle scène pourtanl assistait un lémoin silencieux, de qui nous n'avons encore rien dit : c'était un grand jeune homme à la figure martiale, que la souffrance semblait avoir pâli sous le liâle qui le couvrail. Assis modestemenl un peu à l'écart comme un convive subalterne, il écoutait, muet et réservé, le dithyrambe inconscient de Gertrude, et affaissé dans une altitude indifférente, il suivait de son regard fiévreux les invisibles dessins que d'une main machinale il traçait sur la nappe avec son couteau.

— Ah! linotte que je suis! dit tout à coup la jeune fille, pardonne-moi, mon bon Zéphirin, j'ai oublié de te verser du thé I

— Oh I cela ne fait rien, mademoiselle, répondit le jeune homme.

Mais comme il levait les yeux pour la remercier, elle fut frappée de sa pâleur.

— Mon Dieu I s'écria-t-elle en s'élançant vers lui, il va se trouver mal î

— Ce n'est rien, ce n'est rien! murmura-t-il eu voyant tout le monde l'entourer... C'est ma blessure qui, de temps en temps, me pince et me fait monter des larmes aux yeux.

— Pauvre ami ! ce n'est pas étonnant, reprit Gertrude ; il paraît qu'elle est si près du cœur 1

— Oui, bien près, murmura Zéphirin avec un triste sourire; mais c'est passé; excusez-moi, monsieur le marquis.

LE MARIAGE DE GERTaUD|E. 7

— N'imporle, mon garçon, je vais envoyer chercher le médecin, dit M. deMoresne.

— Non, merci, c'est inutile, je vous assure!... Tair me remettra tout à fait, je connais mon mal. ..

— Alors prend mon bras et celui de l'abbé, et descendons au jardin.

On quitta la salle à manger pour aller s'installer sous un bouquet de grands platanes qui couyrait c|$ 8^n oipl^re un massif de lilas et de chèvrefeuilles en fleurs.

— Dis donc, fillette, demanda U grand'mère restée en arrière avec Gertrude, raconte-moi un peu maintenant) comment t'est venue cette idée de M. Pierre de... de... je ne sais plus comme il s'appelle.

— Pierre de Chanteretz ;... n'est-ce pas que c'est un joli nom?

— Pardiét c'est toujours joli cqs noms-là t.. • Maid'rsuçonte, raconte I

— Ohl ce sera peut-être un peu long t... D'abord, il faut vous dire., il ne sait encore rien... nous avpns à peine échangé quatre mots... C'est un maviagQ arrangé entre Berthe et moi. Elle le yoit tous )es hivers à Paris, et depuis deux ans nous parlons de lui... Âlor.s..*

— Bon, bon, ma mignonne, je saisie reste t..» Tiens, voici François qui t'apporte du p|aii) pour tes bkhes, x^ toute seule à l'enclos; moi, je rejoins ton père.

Gertrude demeura émerveillée de l'étonnante pénétration de sa grand'mère.

Juste ciel i je m'aperçois que je suis entré de plaiapied dans cette histoire en dépit de toutes les règles, et sans faire une description minutieuse et fidèle du coin du monde où s'agitent mes héros ! Je suis assurément bien coupable, lecteur, car le pays est verdoyant, fertile, accidenté; boisé sur les collines, fleuri dans la plaine qu'égayent une rivière et mille charmants ruisseaux; et c'est le soleil de la Touraine qui, jetant çà et là de grandes masses d'ombre d'où s'envolent des chants d'oiseaux, baigne dans ses flots d'or le domaine seigneu* rial de Moresne, le Manoir^ comme on dit dans la contrée. II m'était d'autant plus aisé de le dépeindre avec exactitude que je n'ai qu'à l'inventer. Mais quoi! lecteur, te confierai-je une faiblesse? Dans la nature, j'ai la malheureuse habitude de ne regarder que les amoureux que j'imagine; je pense à leurs joies, à leurs soupirs, à leurs larmes, et j'oublie de décrire leur toilette, qui, sans doute, importerait tant à l'intérêt du drame.

Je rougis de ce procédé contraire à toute saine méthode, et, je le jure solennellement, je ne flnirai point ce livre sans avoir inventorié le castel avec ses dépendances, crayonné le paysage, depuis les plus superbes

futaies jusqu'aux plus humbles buissons. Je noierai les harmonies du soir, l'heure qui sonne au clocher du village, les ondulations des nuées vagabondes, et les nuances fuyantes de Thorizon. Si après cela on m'accuse de n'ùlrc pas un romancier consciencieux, j'aurai bien du malheur.

Gertrude n'était point une fille ordinaire : depuis déjà deux étés, elle dansait à tous les bals de tous les châleaux d'alentour, et pourtant elle gardait encore en elle, virginales et mystérieuses, ces impressions natives qui, au fond des jeunes âmes, fleurissent comme une gerbe de printemps. C'était une délicieuse enfant, enjouée, vivante, belle de cette beauté fière des aristocraties sobres de mésalliances; à travers sa simplicité modeste, rien qu'à la voir passer, on devinait en celte jolie châtelaine le fleuron épanoui de deux branches patriciennes. Elle était grande, svelte, unetaillede nymphe ; et dans toute sa personne luttaient harmonieusement les flammes primesautiéres d'une Psyché et les candeurs réfléchies d'une Élianle; elle exhalait l'enthousiasme et la foi. Son teint rosé, un peu bruni par le grand air, révélait une vie active; on sentait qu'une source de sang vivace entretenait le pudique incarnat de sa joue; ses grands yeux d'un brun plus foncé que ses cheveux, et limpides comme des prunelles d'enfant, étaient frangés de longs cils pesants qui donnaient à son regard une expression de douce et suave langueur ; c'était comme le voile de la vestale qui dérobait ses secrets aux profanes.

Elle n'avait jamais quitté le château, et la culture

de son esprit avait été abandonnée à Tabbé Grégoire; il en était résulté l'éducation la plus originale ; car, n'admettant point qu'une jolie fille en sait toujours assez et qu'elle peut être impunément futile; convaincu que la raison est une, et qu'elle a partout les mêmes bases, même dans une tête de femme, le bon prêtre, qui ne manquait pas plus d'érudition que de sens, s'était plu à doter sa pupille de tout le savoir qu'il possédait, et l'avait môme tout naïvement frottée de latin, ni plus ni moins que s'il eût régenté un garçon.

Telle était Gertrude, héritière par sa mère — elle l'avait perdue tout enfant— d'une des plus grandes fortunes territoriales de laTouraine ; la vie s'ouvrait pour elle comme un enchantement; elle souriait au monde qui lui renvoyait son sourire et la fêtait en la remerciant ducharme qu'elle répandait autour d'elle. — Elle aimait, j'ai mal dit, elle idolâtrait son père, et rien n'était gracieux comme leur touchante intimité. L'âge n'interposait point entre eux -ce détroit glacé qui sépare toujours un, peu la jeunesse de la maturité; au jour où commence celte histoire, le marquis accusait quarante-trois ans et n'en laissait voir que trente-six. Attentif, enjoué, galant comme un héros de VAstrée ou du petit Trianon, il était à la fois l'ami, le père et le chevalier de sa Gertrude bien-aimée.

L£ MARUGE DE GEaiRUOlL

— Elle est trop jeune I disait le marquis.

— Incontestablement trop jeune! répétait Tabbé Grégoire, enflant la voix et levant les épaules, comme s'il eût réfuté la plus flagrante hérésie.

Zéphirin approuvait, opinant du bonnet.

— Trop jeune, trop jeune I... répliqua la vieille marquise qui survint à ce moment ; il faut pourtant bien vous mettre en tête qu'elle a dix-huit ans !

— La belle afl'aire ! riposta Tabbé, comme s'il n'était pas toujours temps de faire une sottise!

— Merci pour moi, l'abbé, qui me suis mariée plus tôt que cela !

— Vous, madame, c'était bien différenti c'était à une autre époque... et puis vous épousiez mon colonel !...

— Eh bien, qu'est-ce que cela pouvait faire à la chose? interrompit la marquise.

— Enfin, reprit le curé à bout de raisons, il ne siérait pas à mon ministère de réprouver le mariage... mais il me semble... enfin... je comprends, ajouta-t-il d'un ton conciliant, qu'on marie les jeunes filles à trente ans, les jeunes gens à quarante...

Un éclat de rire de la marquise, auquel son fils et Zé-

phirin n'osèrent s'associer, coupa la parole au pauvre abbé et le déconcerta.

— Que la peste étouffe les amoureux, les amourettes et toute la diablerie qui les ensorcelle I s'ëcria-t-il avec animation, on n'en peut même parler sans déraisonner ! JeTOudrais que les cinq cents fourches...

— Bon, l'abbé, voici que vous allez jurer...

— Merci, madame, dit-il en s'apaisant tout à coup. Provençal, bouillant de naissance, et prêtre par état,

le pauvre curé Grégoire soutenait souvent contre sa tête chaude de terribles luttes, où le spirituel ne matait pas toujours sans efforts le temporel, et il s'en remettait à la marquise du soin de l'avertir. Ancien aumônier de l'Empire, il avait commencé sa carrière dans un régiment de hussards, dont la conversion laborieuse avait étrangement modifié son onction; car, désespérant d'inculquer à ses ouailles des manières de séminaristes, il s'était donné des allures de soldat, disait-il avec malice» c afin de les mieux englober. » On prétendait môme qu'il s'était si bien identifié à son rôle, qu'à plus d'une affaire désespérée on l'avait vu au milieu de la mêlée et qu'il n'y prêchait pas la douceur. Il ne voulait jamais se le rappeler quand on lui en parlait; mais, une fois, il y fut bien pris : on le porta à l'ordre du jour pour avoirsauvé l'étendard.

— Hé! hé I l'abbé, il paraît que vous avez fait un fameux sermon t lui dit en riant le maréchal Lannes, qui l'aimait beaucoup.

— Dame, monsieur le maréchal, balbutia4-il confus,

je passais par là, et, ma foi... le drapeau... c'est un symbole I....

Alerte et vigoureux comme était le bon prêtre, ses soixante-six ans avaient à peine attiédi sa fougue, et il lui restait de son ancien temps une brusquerie de langage qui n'était pas sans grâce. Espèce de bourru bienfaisant^ il était adoré dans le pays. Tolérant et enjoué, il devenait un rude apôtre dès qu'il s'agissait de la foi, et iLmenait son troupeau militairement. On se moquait encore, après vingt ans, d'un de ses paroissiens qu'il avait surpris un jour au cabaret, à l'heure de la messe, et qu'en zélé pasteur il avait conduit à coups de gaule jusqu'au porche de l'église.

Les impétuosités de l'abbé étant toujours suivies d'un acle de contrition mentale^ la marquise en profita pour asseoir la discussion.

— Raisonnons, dit-elle ; il ne s'agit point de marier notre fille dimanche, uniquement parce qu'un galant lui trotte par la cervelle; mais nous voilà avertis. Si le diable est dans le logis, comme le déclare l'abbé, il faut réserver la part du feu. — C'est bientôt fait de dire qu'elle est trop jeune ; m'est avis qu'elle en sait plus long que nous sur son âge !...

— Mais, ma mère...

— Ne m'interrompez pas, mon fils, et cessez de fourrager dans cette corbeille où vous embrouillez toutes mes soies. L'amour, c'est comme les premières dents, ça ne vient qu'à son heure ; mais on aurait beau vouloir l'empêcher de percer, la nature.

— La naturel... s'écria le duré, la naturel... des lubies déjeunes filles I...

— Comme vous n'avez jamais' été jeune fille, Tabbé, vous me permettrez de croire que je me connais mieux que vous en cette matière. Faites-moi donc le plaisir de ne point rompre mon prêche. — Je disais donc... qu'est-ce que je disais?

— Que nous avons des dents I grogna Tabbé.

— Et des langues furieusement incontinentes I riposta la marquise, comme certains curés de mon voisinage qui se piquent d'être des sages et qui connaissent tout juste l'amour de réputation...

— Je m'en vante, madame! attesta l'abbé.

— Ce n'est pas le plus beau de votre affaire I... mais comme Gertrude n'est point destinée au célibat, il est tout simple qu'elle prête un peu l'oreille à ce que lui dit son cœur. Certes, je ne prétends pas qu'il faut la marier dare dare à ce mignon de Pierre de Chante..., Chante... je ne sais jamais ce qu'il chante !.. . mais enfin tout cela signifie que notre fille est grandette, que ce printemps tout en fleurs lui conte déjà ses mystères et lui monte à la tête... Mais veux-tu laisser mon corbillon, méchant garçon I — Ah I Seigneur, voilà mes soies perdues I ... c'est , la faute de l'abbé î...

-— Comment, ma faute?... je n'ai pas bougé I...

— Vous tressautez comme un enragé sur votre chaise, ce qui me force à vous regarder pour vous contenir dans le silence I... et pendant ce temps mon vaurien saccage mes elotons I

— Pardon, ma mère, je vais les démêler...

— Ah! oui, beau démêleur! N'y louche pas! — Ah çà, qu'est-ce que vous avez tous les deux, avec vos mines de carême, quand vous devriez chanter Noël pour cet enfant Jésus d'amour qui vient de nallre au cœur de notre mignonne?... Ne la dirait-on pas perdue!

— Ma mère, c'est que vraiment une fille de dix-huit ans n'est qu'une enfant...

— Voilà une belle remarque à laquelle tu n'as guère songé quand tu as épousé ta femme, monsieur le philosophe, et tu l'aurais même bien prise plus tôt, si l'on t'avait laissé faire !

— Mais nous nous aimions depuis longtemps...

— Ah I si ce n'est que cela qui manque... on pourra voir!

— Gertrude n'aime pas ce jeune homme... Elle l'a rencontré deux fois!...

— Il ne faut qu'un coup pour tuer un loup ! répliqua la marquise.

— Quel loup? demanda méchamment l'abbé, qui par vengeance se complaisait à prendre à la lettre les proverbes et sentences dont sa vieille amie émaillaitses discours, et qui la déroutait souvent par cette manœuvre.

Mais en pareille occurrence la marquise n'était point femme à dévier de son sujet. Les filles d'Eve se ressentent à tout âge du penchant originel, elles gardent toujours sur leurs lèvres les saveurs du fruit défendu, et lorsqu'elles n'ont plus de dents pour le croquer, la tentation les pousse encore à le cueillir pour le tendre auî

novices. Il n'est point de douairière que ne ravisse le plaisir de comploter un mariage^ et la grand'mère se sentait frémir d'orgueil et de joie à la pensée du rôle qu'elle allait jouer dans cette initiation.

Elle poursuivit donc son propos avec la maestria d'un orateur qui possède à fond son sujet, et, démolissant assise par assise le rempart d'objections qu'on essayait de dresser contre sa rhétorique, elle en arriva victorieusement à conclure que c la mignonne était en âge d'aimer... puisqu'elle aimait! »

Certes, plus d'un sceptique se fût contenté d'une telle déduction ; mais la marquise s'aperçut bientôt que son fils et l'abbé étaient de plus dur entêtement.

— Elle est trop jeune I reprit M. de Moresne, sortant de sa méditation profonde.

— Infiniment trop jeune I proféra le curé à sa suite. La grand'mëre demeura ébahie. La discussion était à

recommencer. Mais comme c'était une femme de sens, elle ne songea point à reprendre son thème épuisé; d'ailleurs l'opiniâtreté de ses adversaires la jeta tout à coup dans un autre cours de réflexions. Un parti pris

inexplicable perçait sous les paroles du marquis. Soutenu par l'abbé Grégoire, il hasarda les arguties les plus singulières. Cette idée de marier Gertrude semblait le prendre tellement au dépourvu qu'on eût pu croire que la pensée d'une conjoncture aussi naturelle n'avait jamais effleuré son esprit.

La bonne dame en savait trop sur les faiblesses du cœur pour ne point deviner la nature des sentiments

qu'elle Toyaîl naître; elle se tut. M. de Moresne s'apprêtait à renforcer son argament, mais il n'eut point le temps de le pousser à bout : une calèche tournait autour de la pelouse et s'arrêtait deyanl le perron du château.

La marquise se réjouissait déjà de cette dirersion, lorsqu'un domestique vint annoncer madame la comtesse de Ternon et sa fille ; elles s^avançaient vers les causeurs escortées d'un jeune homme élégant, dont la figure ouverte et décidée séduisit tout d'abord la grand'mëre.

— Cher marquis, M. Pierre de Chanterelz, mon écervelé de neveu! dit la comtesse présentant le jeune homme, au bras duquel elle s'appuyait.

A ce nom, tous 1^^ regards s'attachèrent avec une telle fixité sur le nouveau venu qu'il en fut un instant sur-: pris; mais le marquis, surmontant son indéfinissable gêne, tendit la main au visiteur imprévu avec l'empressement officiel d'un hôte de bonne compagnie.

— Je vous remercie, monsieur, d'avoir bien voulu vous joindre à madame la comtesse, balbutia-t-il.

Après quoi, il nomma l'abbé et Zéphirin^ qui saluèrent: l'un, d'un grognement inintelligible; l'autre, d'un signe de tête sec et compassé.

La marquise fondit heureusement la glace de cet accueil en engageant la conversation.

— Mais j'ignorais, que vous fussiez tante, ma chère Sophie ? dit-elle en riant à la comtesse.

— Ahl voilà! c'est une coquetterie de mes quarante ans!... A vrai dire je ne suis tante qu'à la mode de Bretagne, mais ce titre respectable me pose mieux pour faire

de la morale à une mauvaise tête.., Ahl voici venir noire belle Gerlrude !

Gertrude, avertie de Tarrivée de Berlhe, accourait essoufflée, les mains pleines de fleurs; en apercevant M. de Chanteretz elle s'arrêta confuse et faillit laisser choir toute sa gerbe.

Involontairement, le marquis, le curé et Zéphirin tournèrent les yeux vers le jeune homme et se reprirent à Tobserver. Il se fit encore un silence.

— Ah çà, qu'ont-ils donc à me dévisager ainsi ? pensa Pierre, décidément étonné de cette atlentioa étrange.

Rien en effet ne pouvait lui faire sçiypçonnerrémotion qu'il causait tout d'un coup au sein de cette famille inconnue. Arrivé depuis huit jours en Touraine, où il venait prendre congé de la vie mondaine avant de s'engager dans les chasseurs d'Afrique, il avait à peine entrevu Gertrude, et la pensée qu'elle l'eût remarqué était à mille lieues de son esprit. Eût-il été plus clairvoyant d'ailleurs, il avait déjà trop vécu pour s'abandonner au romanesque espoir de conquérir une hérilière au moment où la pauvreté le contraignait à se faire soldat, résolution, du reste, qu'il avait prise avec la mâle insouciance d'un cœur fler que la destinée ne saurait abattre.

L'inquiétude muette empreinte dans les regards devait donc lui sembler très-singulière. A l'espèce de gêne qui se trahissait chez ses hôtes, il se crut tout simplement importun; mais comme la, comtesse était seule ^oupable'de son intrusion, il ne s'en préoccupa j)oint

davantage, et, fort peu soucieux des sentiments que pourraient avoir pour lui des gens qu'il ne devait plus revoir, il se renferma dans une attitude indifférente.

Cependant Berthe et Gertrude, svcltes et légères, les bras entrelacés autour de leur taille ronde, se gromenaient sur la pelouse à quelques pas du groupe sérieux.

— Tu ne t'attendais guère à cette surprise, hein?... dit Berthe ; c'est une petite idée qui m'a trotté en tête ce matin. Nous devions faire aujourd'hui une course à Rennepont; pendant qu'on attelait, j'ai persuadé à maman de passer par ici, et j'ai tout doucettement entortillé mon cher cousin.— Oh! que tu m'as amusée avec ta mine effarée lorsque tu l'as aperçu !

— Méchante, il fallait donc m'avertir... Je suis toute décoiffée I

— Eh bien, allons chez toi, je raccommoderai ton chignon en un tour demain.

— Non, maintenant qu'il m'a vue comme cela I il me croirait coquette.

— Et tu ne l'es pas?

— Si! mais je ne veux pas en avoir l'air I... Est-ce qu'il jçegarde de notre côté ?

— Non, il cause avec l'abbé. — Il faudra lui faire perdre l'habitude de tirer sa moustache...

— Oh ! au contraire, c'est très-gentil ce petit geste de matamore avec son air doux ; d'ailleurs cela ne me semble pas prétentieux de sa part. — Infortuné ! je suis sûre que l'abbé le fait causer politique... Tu ne sais pas?... j'ai parlé de lui à mon père...

— Ah ! .

— Oui, et j'espère que nos projets réussiront. Ce serait si malheureux qu'il s'en allât en Afrique! Songe donc, Berthe, comme il souffrirait, seul, sans affection, loin de sa famille, de sa sœur; lui, accoutumé au luxe, à toutes les recherches du monde, se voir réduit au pain noir, aux privations des soldats I...

— Il y aurait de quoi mourir, ma chère, si nous ne le sauvions pas I... Et puis, combien ce sera charmant de le rendre au bonheur, de lui apporter tout à coup la richesse, comme dans un dénoûment des Mille et une Nuits.,, sans compter qu'il épousera la belle fée, ce qui n'arrive jamais dans les contes!

— Mais s'il allait ne pas m'aimer, Berthe ?. ..

— Tu es folle ! Je voudrais bien voir cela! — Bon, voilà qu'il tire encore sa moustache...

— Il a l'air un peu triste aujourd'hui. Il songe peut* être à sa sœur qu'il va quitter pour aller se faire tuer là-bas.

— Il ne se doute guère que nous sommes occupées à lui tisser des jours d'or et de soie, tandis qu'il médite des

"^ssacresde Bédouins.

— Je voudrais bien savoir à quoi ii pense.

— Veux-tu que je l'appelle pour le lui demander? répondit Berthe avec malice.

— Ohl mauvaise 1 s'écria Gertrude en rougissant. — Mon Dieu, que tu es enfant !

— BienI si tu me maltraites... tu ne sauras pas ce qu'il a dit hier soir...

— Quoi donc ? -

— Quelque chose... qui t'intéresse, ma chère.

— Ohl ma petite Berthe...

— Allons, je suis bonne I — Figure-toi qu'hier nous avons eu la visite des Saint-Agny, au grand complet : les deux géants de fils, le père et la fille, tout cela campé dans la fameuse calèche à la Daumont que tu connais. La belle Hermance, pour se rattraper, sans doute, de l'année de deuil qu'elle vient de payer à la mort de son mari, avait une toilette éblouissante et voyante... àrévolutionner toute la préfecture. Tu devines si elle a pris ses airs de reine en trouvant installé chez nous .un charmant gentleman^ en qui elle reconnut du premier coup d'œil un Parisien. Elle s'est mise à lui parler bals, théâtre, littérature, poésie, bois de Boulogne; le tout entremêlé de quelques moU de tristesse sur son veuvage. Après son départ, concert de louanges. Madame de Faubert, qui était présente, alla jusqu'à proclamer Hermance la plus belle personne de la Touraine... Quelle exagération ! Mais papa déclara qu'elle ne venait qu'après toi; de là, discussion... Alors on en appela à M. PierrCj qui ne disait rien...

â2 LE MARIAGE DE GERTRUDE.

— Oh! la jolie rose! Vois donc! s'écria la conteuse, en s'arrêtant au plus beau moment... Attends, je veux la cueillir pour la planter dans tes cheveux.

— Et qu'a-t-il répondu? demanda Gertrude iin peu inquiète.

— Ne bouge donc pas ! ... tu as des iiattes si épaisses I . . . Il a répondu...

— Ah! voici maman qui nous appelle! reprît-elle, suspendant tout à coup sa narration.

Et elle se sauva, abandonnant Gertrude émue et curieuse au dernier point de ce que M. Pierre avait pu dire d'elle à madame de Faubert.

Elle rejoignit en soupirant le groupe où s'était déjà retranchée Berthe, qui la nargua d'une grimace mutine ; on en était aux adieux. Chanteretz, enchanté d'être délivré d'une visite ennuyeuse, salua la belle enfant avec un sourire ravi et passa, donnant le bras à la vieille marquise, qui voulait accompagner madame de Ternon jusqu'à sa voiture.

Berthe retint Gertrude un peu e^ arrière.

— Avoue que tu grilles de savoir à qui Paris a donné la pomme, lui dit-elle à mi-voix.

— Méchante!... raconte donc vite !

— Paris a décrété qu'Hermance lui avait effectivement paru fort belle dans sa superbe toilette, mais qu'elle ne vaudrait jamais la jolie petite marquise, c'est ainsi qu'il t'appelle, avec une simple rose dans les cheveux...

Gertrude devint rose comme la rose que Berthe venait

de piquer insidieusement dans sa coiffure; et, tremblante de rencontrer les regards de Chanteretz, elle n'osa plus lever les yeux.

Cependant, je crois qu'au fond du cœur elle ne fut pas trop fâchée de la ruse de son amie.

On devine s'il fut question de Pierre tout le reste du jour.

La grand'mère, en habile personne, assista aux dissections qu'entreprirent de concert le marquis et l'abbé sans souffler mot de mariage.

—Mignonne, dit-elle le soir à Gertrude, ne laisse point trop voir devant ton père que tu aimes le cousin de Berthe. Les pères sont toujours un peu jaloux de la tendresse de leurs filles ; il ne faut pas qu'il se croie remplacé dans ton cœur.

— Oh I pauvre père! Mais au contraire, je l'aime bien plus encore depuis que je sais le prix de la vie qu'il m'a donnée ! s'écria Gertrude avec une expansion adorable. Il me semible que mon cœur s'est agrandi : j'aime mille

choses qui m'étaient indifférentes autrefois...

— C'est la raî?en qui te vient! Néanmoins, suis mes conseils, et ne parle de M. de Chanteretz qu'avec moi.

— Comment le trouvez-vous?... vous a-t-il plu ?

— Il a bon air.

— Chère mère-grand , que je vous aime !

Gertrude sauta au cou de la bonne marquise, puis s'en

alla rêver à Pierre, qui ne songeait pas lé moins du monde à son bonheur.

^ Tandis que la grand'mère prêtait une oreille attendrie aux confidences de la naïve amoureuse, M. de Moresne était en proie aux agitations les plus cruelles. Un sentiment étrange, douloureux, indéfinissable, Toppressait. La pensée de marier Gertrude le jetait dans une indicible angoisse; il se sentait vaguement tourmenté d'une anxiété bizarre qui ressemblait presque à de la jalousie, et, par instants, il s'indignait contre sa fille, comme si l'amour qu'il pressentait déjà eût été vne ingratitude ou une infidélité aux affections du passé. L'idée d'une séparation l'anéantissait. -— Quoi I après l'avoir entourée de ses tendresses pendant dix-huit années, après avoir tremblé sur son berceau^ après avoir- souffert jusque dans les fibres intimes de son cœur à la moindre souffrance de l'enfant idolâtrée, après avoir formé ce jeune esprit, cette âme candide et pure, après tant de soins, tant de peine et d'amour, arrivait un étranger qui se faisait adorer d'un regard, qui allait piller d'une maio i brutale ce trésor de grâce et de pudeur I...

En songeant à une telle profanation, le père frémissait d'épouvante.

Dans certaines natures la paternité absorbe tous les autres sentiments. Resté veuf à ving-cinq ans, M. de Moresne avait mis tout son bonheur en Gerlrude. Longtemps inconsolable de la perte de sa femme, il s'était repris à vivre au souf ire de la douce créature en qui il retrouvait l'image vivante de celle qu'il avait tant pleurée. Encore à cet âge où toutes les forces vives de notre être aspirent aux affections idéales, il s'était trouvé seul devant un berceau oti semblait renaître, épurée par la mort, l'âme de la chère regrettée. La religion du souvenir avait empreint sa tendresse d'une sorte de vénération. Tendre et expansive, l'enfant avait bientôt deviné d'instinct le rôle consolateur qui lui était réservé; la douleur attire les âmes pures, elle s'était pressée contre ce pauvre désolé. Elle avait grandi, et leur lien s'était encore plus étroitement resserré ; l'âge et laraison les rapprochaient chaque jour davantage; ils avaient vécu dans une communion d'idées pour ainsi dire fraternelle. Il fallait les voir, la jeune fille et le père, galopant joyeusement à travers bois : elle, aventureuse et hardie; lui, toujours un peu craintif, la couvant du regard et toujours prêt à la protéger dans sa course folle... Qu'ils étaient charmants tous deux, que de confiance et d'abandon en ces deux êtres qui vivaient d'un même cœur!

Pour qui connaît la vie, le mariage est une épreuve terrifiante, où le bonheur n'est qu'un caprice du sort, où le malheur est irréparable. C'est toute une destinée qu'on

enchaîne au hasard. Livrer sa fille à un inconnu qui

pouvait broyer soùs sa volonté de maître ce cœur si naïf

et si doux I... M. de Moresne ne pouvait comprendre qu'un père eût jamais le courage d'abandonner son enfant à un aussi horrible danger. A la pensée de se retrouver seul encore au milieu des ruines de son sanctuaire, il lui semblait que le deuil entrait dans la maison une seconde fois.

A la môme heure, dans un joli chalet du parc, caché sous répaisseur du taillis et qui servait de logis au maître jardinier, devant une table de chêne sur laquelle on voyait les restes d'un souper modesle, Zéphirin faisait face à un paysan d'une soixantaine d'années, forte trempe, œil vif, geste traînant, visage chafouin qui attestait une nature patiente et rusée.

Affaissé dans un grand fauteuil^ le front penché, le* regard fixe, Zéphirin semblait perdu dans une profonde mélancolie ; son compagnon l'examinait pensif.

— Vois-lu, Zéphirin, ça n'est pas naturel! dit enfin le vieillard. A mesure que tu te guéris de ta blessure, tu deviens plus triste, et l'on dirait que les forces que tu prends rie te servent qu'à creuser un grand chagriii comme si tu voulais t'y enterrer. — Ça n'est pas naturel!...

Zéphirin tressaillit comme un dormeur brusquement éveillé de son rêve.

~ Mais, mon père, vous vous inquiétez à tort; si je suis triste, c'est que je regrette un peu le régiment.

— Oui... Et Tautre jour tu me disais au contraire que c'est au régiment que tu as perdu ta gaieté.

Zéphirin ne répondit point, et le vieillard se remit à le dévisager en silence.

— Sais-tu ce que je me dis quelquefois? reprit le père après un instant. Eh bien, je me dis que toutes ces révasseries-là te viennent d'un sentiment.. .

— Quel sentiment?... hasarda le jeune homme d'un air inquiet.

— Pourquoi donc sors-tu le soir quand le chirurgien nous a avertis qu'un rhume pourrait le tuer?...

Zéphirin détourna les yeux.

— J'étouffe souvent la nuit; j'ai besoin d'air, murmura-t-il.

— Et pourquoi donc est-ce toujours sous les fenêtres de la demoiselle que tu t'en vas prendre ton air?... Pourquoi donc y restes-tu tant que sa lumière brille?

— Qui dit cela ?

— Moi, je t'ai vu!

Les pâles joues du blessé se colorèrent d'une rougeur subite «

— Eh bien, pourquoi donc que ça te ferait honte?... Tu ne serais pas plus mal tourné qu'un autre si les couleurs te revenaient... A beau garçon, belle fille!... En avant la noce !

Zéphirin tonma vers le paysan un regard éperda.

— Mon père, vous n'y songez pasi... Moi, épouser Gertrude?

— On a vu des choses plus extraordinaires!... la mère a nourri la demoiselle, on a pris soin de toi, on t'a élevé au château avec elle comme un monsieur, on t'a envoyé au collège à Paris... Si tu savais t'y prendre... insinuat-il en clignant un œil.

— Ohl taisez-vous! sinon par respect, au moins par reconnaissance du bien qu'on nous a faii f répliqua le jeune homme comme révolté d'un sacrilège.

— Ah çà ! maintenant, c'est donc manquer de respect à une fille que d'en être amoureux?...

— Mais je ne le suis pas ! s'écria vivement Zéphirin, et si j'avais cette folie je la cacherais si bien que nul ne le saurait, je vous le jure !

— Tu ne l'as pourtant pas si bien cachée que je ne l'aie vue.

— Vous vous êtes trompé !

— Ce serait tant pis, mais je ne le crois pas. Le jeune homme garda le silence.

— Voyons, est-ce que lu le méfies de ton père? — Pense donc un peu, ajouta le paysan à voix basse, à toutes les bonnes terres qu'elle aura en dot, sans compter les écus qu'il y a plein le château ; et quand on songe que tout cela nous reviendrait pour un petit brin d'amourette I... Tu ne peux pas dire que tu ne penses pas à elle; dans ta fièvre, tu n'avais que son nom à la bouche... Tun'étais pas si cachottier alors...

Zéphirin ne put réprimer un mouvement d'effroi.

— Celait du délire ! je rêvais! exclama-l-il en proie à un trouble indicible.

— Tu rêves donc aussi quand tu vas la nuit sous ses fenêtres... Voyons, réponds à cela.

— Mon Dieu I mon père, vous me tourmentez t.. . répondit l'infortuné avec une douloureuse impatience; je

vous en supplie, ménagez-moi I je souffre beaucoup aujourd'hui...

— Bah ! ce qui te rend malade, c'est de te renfermer dans ton ennui. — Pourquoi faire des cachotteries avec ton père?... Je sais ce que je sais.

— Mais que voulez-vous que je vous dise?... j'ai prononcé le nom de Gertrude... s'ensuit-il que je puisse prétendre à l'épouser?... Allez, reprit-il avec un soupir gros d'amertume et de découragement, je n'oublie pas ce que je suis!.. .Un paysan tout au plus dégrossit... Comment penserais-je à l'aimer? Est-ce que }'ai un nom, une fortune, ou seulement l'espoir de m'élever jusqu'à elle?... La fièvre d'Afrique mô mine, j'ai une balle dans la poiirine qui me fait mettre à la réforme avec les galons de sergent, ma carrière est perdue, à peine si je «uis sûr de vivre... Ah ! le beau parti que je ferais pour la fille du marquis de Moresnet ajouta-t-il avec un éclat de rire si déchirant que le père en fut effrayé.

— Tais-toi, s'écria-t-il, tais-toi I ... tu vas encore te donner une crise I

Comme toutes les natures grossières, le paysan ne comprenait guère que les douleurs physiques. Sa pitié

s'émut enfin quand il vit le pauvre Zéphirin porter à ses lèvres un mouchoir qu'il retira rougi d'une écume sanglante.

— Allons, ne t'agile pas, repril-il, c'est ton bien que je voudrais... Tiens^Jjqii^'çnjparlons plus...

— Au contraijj^^iSMT^ Zéphirin avec une gaieté fébrile, il vaut mieux en causer. Tenez, mon père, je veux vous éclairer d'un mot, car le jour serait mal choisi pour votre projet; Gertrudeà justement ce matin, à déjeuner, devant moi, confessé à son père qu'elle aime M. Pierre de Chanteretz, et elle le lui a demandé pour marit... C'est le jeune homme qui accompagnait madame de Ternon; vous l'aurez peut-être vu... Il est élégant; il est noble!... Et comme elle l'aime! elle est devenue tremblante quand elle l'a aperçu... Ah! ce sera un joli couple!...

— Ah! mon pauvre enfant, comme tu vas souffrir! s'écria l'avare.

Et oubliaTît ses projets ambitieux, il saisit la tête tte son fils et l'appuya sur sa poitrine.

A cette effusion de. tendresse du rude paysan, la force d'âme de Zéphirin s'évanouit, son rire convulsif se brisa dans un sanglot, et, se pressant contre ce cœur qui devinait sa peine, il fondit en larmes.

Certes, Pierre de Chanlerelz, le fauteur innocent de tant de troubles, eût refusé de croire aux ravages qu'il causait. Enfant d'une génération peu romanesque, il tenait en piètre estime les sentimentalités nuageuses de l'amour platonique. Son père, sporlman dans toute Tacception du mot, l'avait pour ainsi dire élevé sur le turf, n'ayant d'autre souci que de développer en lui une expérience précoce qui le mît en garde contre les duperies des femmes et des maquignons. Libre à vingt ans, il avait vécu en fils prodigue dans ce jeune monde parisien où de nobles intelligences, faute d'un meilleur emploi de leurs facultés, gardent comme un culte précieux le dandysme de leurs pères et lui sacrifient tout, hantent les clubs, galopent au bois, parient à Chantilly, soupent au café Anglais en compagnie hasardée, et n'en sont pas moins érudits, spirituels, artistes à leurs heures, en dépit des plaisanteries de quelques vaudevillistes qui les ont vus passer de loin. Cinq années de cette vie folle altèrent sensiblement le duvet de l'innocence, même chez les plus engourdis, et Pierre était fort éveillé. Organisation byronnienne, il était de ceux qui ne sauraient se résigner aux rôles de comparses, et il étouffait dans la cou-

lisse. Il lui fallait le bruit, le mouvement, la vive lumière. Il avait apporté dans la high life les instincts d'un poëte; il pouvait impunément s'encanailler ; je ne sais quel parfum de race protestait et dénonçait le gentilhomme. Joueur magnifique et continuellement heureux, la veine avait longtemps pourvu à des largesses qui lui avaient valu une singulière estime dans le corps de ballet de rOpéra et dans les petites maisons du monde léger.

Chanteretz était donc un des trois ou quatre lions de la fashion parisienne quand son père mourut, laissant une grande fortune fort embarrassée dans des spéculations hasardeuses; lorsqu'il fallut liquider, on eut peine à disputer au naufrage environ six cent mille francs. Pour Chanteretz, c'était déjà une ruine. Peut-être encore eût-il pu se résigner à cette médiocrité dorée ; mais une bonne action le perdit.

Ne voulant point qu'une question de chiffres fit manquer un mariage projeté pour sa sœur, qu'il aimait tendrement, il abandonna sans marchander ses droits, et de tout son patrimoine, ne garda que dix mille livres de rente. Certes, avec le train qu'il menait, c'était la mit sère ; il le savait, mais ce n'est point à vingt-trois ans qu'on désespère quand on garde dans sa poche deux cent mille francs et dans sa tête une illusion d'avenir. Avec quelque économie, il pouvait vivre quatre années sur son capital; quatre années, une éternité 1 Comment croire que le hasard, qui l'avait vu si beau joueur, ne l'aiderait point à gagner encore une fois la partie? Il ne modifia donc en rien ses habitudes^ disant qu'au pis aller

il lui resterait la ressource de se faire soldat et d'aller rejoindre quelques amis du club que le baccarat et la Yénus marchande avaient déjà déportés en Afrique. On admira sa vaillance : il y a toujours quelque poésie dans ces suprêmes résolutions. Vaincu par le sort brutal, Pierre s'appliqua à tomber avec grâce.

Il faut le dire, quantité de gens se ruinent pour la galerie; cité pour sa belle désinvolture et sa libre insouciance, il se laissa entraîner à rexcentricilé de son rôle, et, dédaigneux d'une parcimonie de mauvais ton, ii ne recula devant aucun caprice.

— Parbleu I répondait-il à un ami qui s'étonnait d'une prodigalité extravagante, si j'avais comme toi soixante malheureuses mille livres de rente, je ne pourrais pas me permettre ces folies; mais, dans ma situation, pourquoi me refuserais-je une fantaisie? C'est mon dernier festin de Pompéi.

Il festina trop bien; deux années s'étaient à peine écoulées qu'un ancien banquier de son père, dépositaire de ses fonds, lui remit un beau jour son dernier bordereau ; il lui restait quelques milliers de francs.

Chanteretz avait assez de virilité dans Tesprit pour ne pas se laisser abattre. Il s'était toujours senti du goût pour le métier de la guerre, et à force d'y songer depuis qu'il n'avait pas d'autre avenir, son goût était devenu une vocation. Jaloux de se retirer comme un stoique, il partit pour la Touraine, laissant à un ami le soin de vendre en son absence ses chevaux et ses meubles, derniers débris qui devaient suffire à payer ses dettes ; et le

lendemain du jour où commença cette histoire, voici ce

qu'il écrivait :

La Butte, jum...

< En vérilé, mon cher Robert, tu es le roi des intendants, et si jamais tu te ruines, je prétends te faire ua sort brillant! Ce qui me charme surtout dans ton administration, c'est la simplicité ingénue avec laquelle tu alignes des chiffres fabuleux. Vingt-cinq mille francs î... il me reste vingt-cinq mille francs I. .. et tu mets un crêpe à ta plume pour me l'annoncer? Trouve-moi donc beaucoup de chasseurs d'Afrique à la tête d'un pareil capital. Douze cents livres de rente, la paye d'un officier 1 Tu es encore bien de ton faubourg Saint-Germain de me croire pauvre I

» Sérieusement, mon cher, ton amitié s'égare dans des inquiétudes presque comiques. Mon sort est-il donc si lamentable? J'ai perdu les inénarrables joies de l'oisiveté. douleur! Je n'irai plus chaque jour faire le tour du lac pour revenir de là contempler Tobélisque du haut de la terrasse du club I Je ne courrai plus à la Marche habillé en jockey ! Je ne réglerai plus à la sueur de mon front leç cotillons aristocratiques; je ne passerai plus mes nuits à jeler des cartes sur une table de jeu... Voyons, entre nous, sois franc, Robert, tout cela te semble-t-il constituer l'idéal de la vie? Pour moi, je te

Tavouei j'èlais las de tant de félicités. La platilude de cette existence désœuvrée, où, comme l'àné du moulin, je recommençais chaque matin le manège de la veille, me révoltait; parfois je me sentais humilié de moudre toiijours le inéine grain.

» Te dire que je bénis ma misère, ce serait peut-être dépasser les bornes du paradoxe. J'aimerais mieux êlre général que soldat, je le proclame sans difficulté; mais je t'assure que je vois sans tristesse approcher Theure du régiment. Cette vie d'action, mêlée de poudre et de discipline, m*a toujours attiré; elle répond à mes instincts, et je ne suis pas trop fâché qu'une violence du hasard m'y pousse. Je me sens fier, peut-être un peu gratuitement, de ma détermination virile puisqu'elle est forcée; cependant, conviens avec moi que je pourrais plus mal faire, et qu'il est beau de ne point trop regimber en pareille occurrence. Ne crois pas, mon ami, qu'il y ait ici la moindre bravade d'amour-propre. Le secret de ma philosophie est dans un mot : < lassitude. » On m'a amusé trop jeune, et je m'ennuyais si fort de toujours m'amuser que j'espère me distraire en essayant du devoir. Comme le Fantasio de Musset, j'ai soif de sortir de ma peau, voilà toute ma vertu I

» Ce qui t'effraye pour moi, dis-tu, c'est l'exil. Tu me conseilles de rester à Paris, de m'y créer une position dans lès arts... et là-dessus tu enfiles la nomenclature des aiinables talents qui m'ont déjà fait une réputation les salôrfs... Eh quoi I grand innocent, tu es encore dupe,

à ton âge, de ces succès de convention que le inonde

fait si Tolontiers à ses pairs?... Tout cela est fort bien tani que nous restons des amateurs intelligents; mais supprime la richesse et dis à tous ces favoris du succès de vivre de leur plume ou de leur pinceau... Artistes, ils ne gagneront point de quoi s'acheter des gants. — J'en suis là. — Dis si tu veux que je suis trop paresseux pour engager la lutte, mais en tout cas j'ai trop d'orgueil pour les rôle^.. secondaires. Je comprends un gentilhomme soldat, je ne le comprends ni vaudevilliste, ni musicastre, ni rapin . » Hâte-toi donc de liquider mon désordre et écris-moi quand tout sera terminé. D'après quelques mots de ma tante, je la soupçonne de vouloir m'offrir douze cents francs de pension; c'est un droit que je lui contesterai mollement; elle le fait avec tant de cœur que ma fierté serait une ingratitude. En attendant, je vis ici dans une simplicité biblique. Un mot te peindra mon innocence: je pêche à la ligne !... Ma petite cousine Berthe est toujours l'enfant que tu connais; elle rit comme une folle à l'idée de me voir soldat et m'en plaisante tant qu'elle peut avec son amie Gertrude, autrement dit mademoiselle de Moresne, une belle jeune fille qui a Tair d'une nymphe échappée des bocages de Tempe, et que je te donne pour la plus originale créature qu'ait jamais formée la main . des Grâces. Une madame de Tressol que j'ai vue une fois, et à qui je ferais volontiers deux doigts de cour pour passer le temps, me rappelle Paris au bord de ce Lignon. Hors ce trio charmant, tu peux hardiment classer les naturels du lieu dans les spécialités de la zoologie infé* rieure... »

LE MARIAGE DE ÔERTRUDE. t7

Gertrude, toute à Tépanoaissement de son âme, savourait avec enivrement les délices d'un premier amour. Inconsciente du chagrin de ses amis, elle écoutait, attentive et charmée, la douce voix qui chantait dans son cœur. Galatée s'animait dans son marbre; elle contemplait avec extase les merveilles d'un monde enchanté ; il lui semblait qu'elle venait de nattre. Orgueilleuse de sa métamorphose, il lui prenait des envies folles de la conter aux fleurs, aux arbres, à tout ce qui vivait et florissait comme elle. Le printemps n'élait-il point aussi dans son âme? Elle aimait!

Pendant quelques jours, pourtant, il ne fut pas question au château de Pierre de Chanteretz ; Gertrude ne parlait de lui que le soir, lorsque assise aux pieds de sa grand'mère, elle se lançait dans le riant avenir. Sans bien se rendre compte des sentiments de son père, elle devinait une peine secrète et redoublait de tendresse pour consoler cette douleur qu'elle ne pouvait comprendre. Il n^était pas jusqu'à l'abbé qu'elle ne choyât avec une assiduité touchante, tant l'expansion débordait de son être. ^

L'alerte s'était donc un peu calmée. Gerlinide ne pro-

38 LE IfÀBUfiE DE 6EI(TRUD^.

nonçant plus le nom de Chanteretz, le précepteur et le père commençaient à croire lé péril éloigné pour celte fois. Il fallait pourtant revoir madame de Ternon. La Tieille marquise s'était engagée à dîner chez son amie avec Gertrude. M. de Moresne aurait bien voulu éviter toute rencontre; mais, fatigué de combattre un fantôme, il sentait que cette nouvelle entrevue serait une épreuve décisive, et il voulut la tenter pour s'éclairer sur ce qu'il devait craindre. L'attitude de Chanteretz, du reste, l'avait un peu rassuré; rien n'avait révélé en ce jeune homme le moindre désir de plaire à son hôte, preuve évidente d'indifférence pour la jeune suzeraine du Manoir. En tout cas, il était utile de couper court aux espérances romanesques et de déconcerter par une froideur sigQificative les ambitieuses prétentions d'un amoureux de hasard.

On partit donc pour la Butte. Gertrude bondit dans la calèche, légère comme un oiseau ; mais chaque tour de roue alourdit les ailes de son désir; son bonheur Toppres$ait« Elle approchait de ce moment tant rêvé depuis $ix jours. Elle allait le revoir I... Gomment supporteraitelle son regard?. .. II attendait sans doute anxieux comme elle 1... Que cette semaine avait dû lui paraître longue !

En entrant dans la grande- allée du château, elle aperçut madame de Ternon et Berthe. Son cœur battit bien fort, mais Pierre n'était pas là, ce qui parut à la pauvre enfant d'une discrétion exquise.

La vérité est que Pierre avait mieux aimé s'en aller à la pèche.

Le comte de TernoQ était un ami d'enfance du. marquis. Mariés presque en même temps, ils avaient toujours vécu pour ainsi dire l'un cliez l'autre ; leur hospitalité échappait donc à toute gêne formaliste. A peine eut-on mis pied à terre que les jeunes filles s'échappèrent à travers le parc. M. de Moresne, laissant sa mère et la comtesse au salon, emmena son ami sous prétexte de conférence agricole, et dix minutes ne s'étaient point écoulées que les trois groupes parlaient de Chanteretz.

— J'ai fait connaissance avec ton neveu, l'autre jour, dit incidemment le marquis à M. de Ternon comme ils sortaient de l'orangerie... Charmant garçon I

'^- OfaI répondit le comte d'un ton négligent, un peu braque f

— Il vient passer Tété à la Butte?

— Non, quelques jours seulement; il va partir pour l'Afrique.

—■ A-t-il de la fortune ?

— Il a à peu près croqué son patrimoine en herbe, trois ou quatre cent mille francs !

Ce début agréait à M. de Moresne; il se fit raconter tout au long les folies de Chanteretz : c'étaient autant de prétextes qui justifieraient ses refus. Il avait craint un moment de se trouver face à face avec un de ces monstres de perfection et d'héroïsme créés tout exprès pour le tourment des parents jaloux. L'idole, comme toujours, avait des pieds d'argile. Enhardi par ce premier succès, le marquis voulut en profiter pour poser sa dé-

claration de principes et s^assurer la neatralité, sinon l'alliance, de H. de Ternon.

— Il se fait soldat? c'est une sottise I dit-il d'un air paternel. Pourquoi n'essayes-tu pas plutôt de le refaire par un mariage?... Il a. un joli nom, il est bien de sa personne...

^ Hé I les belles dois sont peureuses I Tu en prends à ton aise, toi I Je ne lui donnerai pas ma fille... veux-ta lui donner la tienne?...

— Certes, non ! articula le marquis d'un ton bref à faire évanouir toute espérance; puis, comme si le sujet eût été épuisé :

— Tiens I voilà un ricin qui se meurt, ajouta-t-il négligemment.

Et la conversation reprit son cours champêtre. ' Pierre péchait toujours.

Berthe et Gertrude s'en allaient vers la Ruine, une vieille tour délabrée de raspect le plus pittoresque dont H. de Ternon avait fait un nid de fleurs où s'entassaient pèle-méle, au milieu des vignes vierges, des buissons de jasmins, de myrtes et de lilas.

— Est-ce qu'il a remarqué, l'aulre jour, que j'avais

LE MARIAGE DE GERTRUDE. 4i

une rose dans ma coiffare, lorsque je suis revenue ? dit Gertmde.

— Oh! il ne pourait parler devant maman; c'eût été maladroit t.. . Mais je suis sûre qu'il Ta vue, car monsieur s'est mis à prendre un petit air rêveur qui dénonçait bien des préoccupations. Enfin, pour ne pas être forcé de causer, il s'est plaint de la chaleur et il a fait semblant de dormir...

— Tu crois donc vraiment qu'il m'aime, ma chère Berthe ?

— Mon Dieu! que tu es innocente!... Est-ce que ce n'est pas visible comme la lumière du jour?... D'abord, il ne parle jamais de toi : preuve qu'il craint de se trahir. Ensuite, dès que le jour se lève, il disparait pour s'en aller courir les bois tout seul, comme un jeune sauvage, au lieu de rester avec nous ; ou bien il s'en va à la pêche où il ne prend jamais rient... Si tout cela n'est pas de l'amour, je ne m'y connais pas, et je te démontrerai, Paul et Virginie à la main...

— Mais s'il pensait à une autre?...

— Alors il ne serait pas ici I répliqua Berthe d'un ton péremptoire. Suppose que tu sois un garçon et que tu sois amoureux à Paris, t'iostallerais-tu en villageois chez ton oncle, en Touraine?... Ne braverais-tu pas tous les dangers pour te rapprocher de celle que tu aimerais ?

— Oh I certainement! répliqua Gertrude avec enthousiasme.

— Tu le vois I... Et puis, comment expliquer le changement qui s'est produit en lui depuis son arrivée ? Il

élait très-gai les premiers jours, et maintenant il s'ennuie... c'est clair I

— Chère petite Berthe, que je t'aime !■ s'exclama l'amoureuse ravie des arguments si profonds de son amie.

Tout en devisant de la sorte, elles côtoyaient un petit lac où se miraient les grands arbres du parc, lorsqu'à un détour elles se trouvèrent tout à coup en présence da Ghanteretz.

Paisiblement assis sur le gazon, le brûlant jeune homme suivait d'un regard inquiet les balancements

légers de la plume qui flottait au bout de sa ligne.

— Tiens f vous êtes ici, cousin?... Je vous croyais à la^ vanne.

— Berthe I j'ai pris trois perches! s'écria le pêcheur d'un ton triomphant... — Bonjour, mademoiselle, ajoutat-il en se levant pour saluer Gertrude, qui devint pourpre.

— Il a pris trois perches aujourd'hui ! Tu vois, mur^

mura Berthe, en souriant, à l'oreille de son amie, il nous attendait... Est-ce clair? — Alors, puisque vous avez

fait une si belle prise, reprit-elle tout haut, laissez là^

vos trois perches; venez avec nous à la Ruine; noua'

avons besoin d'un galant chevalier.

Le galatit chevalier, alléché par son succès de la

matinée, eût peut-être préféré reprendre sa ligne ; mais

il n'osa se montrer impoli. Il attacha à une branche de

saule le petit filet qui contenait sa proie, l'immergeant

avec soin dans l'eau pour la retrouver vivante au retour;

puis il suivit les jeunes filles.

De tous les mortels, Chanteretz n'était certes pas le plus naïf. Cependant il était si loin de soupçonner le mystérieux amour dont il était le héros, qu'il ne remarquait même point, les coups d'oeil furtifs que Berthe lançait à sa compagne, soit qu'il la préservât d'un feuillage épineux, soit qu'il ciieillît pour elle les fleurettes du chemin. Naturellement peu enclin à la mélancolie e mis en verve par les yeux de la jolie petite marquisey il s'abandonna bientôt à une causerie folâtre. Sa familia^ rite avec Berthe était presque fraternelle, et leurs taquineries enfantines faisaient ressortir d'autant plus la dé-' licate courtoisie dont il usait avec mademoiselle de Moresne.

Comme ils gravissaient le chemin sinûeut de h Ruine^ il passa tout à coup dans la tète de Berthe l'idée de grimper par un sentier assez ardu, coupant droit ^u sommet. Mais, une fois engagées dans cette ascension, où les pierres roulaient sous leurs pieds et coupaient les souliers de satin, les jeunes filles durent appeler à l'aide.

Deux petites mains se tendirent vers Chanteretz ; il accourut les saisir... Une de ces mains tremblait, il ne s*en aperçut point.

— Nous avons Tair démontera l'assaut ! s'écria Berthe en riant. — Dites donc, monsieur le militaire, cela vous donne un avant-goût de l'Afrique, Cette montée-là I

*- Ma foi, s'il y avait un régiment composé comme celui-ci, je le choisirais de préférence aux spahis I...

— Eh bien, formons-en uni répliqua Berthe; tiertriide

sera le colonel; moi, le capitaine. — Nous vous enrôlons; le voulez- vous ?

— C'est fait, je m'enrôle à l'instant!

A ce mot, la main qui tremblait^ trembla plus encore.

Cette fois, Pierre le sentit; il la serra instinctivement, de peur qu'elle ne lui échappât La pauvre Gertrude en fut émue jusqu^àu fond de son âme, comme si cette étreinte eût confirmé un aveu.

Ils étaient arrivés à la Ruine. Berthe, enchantée du tour de la conversation, se mit à railler le cousin sur cet engagement au service de Gertrude qui metlait à néant tous ses grands projets africains^ et, à l'abri de ce badinage, elle lui fit prononcer le seiment d'obéissance et de fidélité. Chanteretz jura gaiement tout ce qu'elle voulut; le jeu était charmant et il s'y prétait avec des façons tout à fait romanesques. Le joli colonel se troa« blait et rougissait bien un peu en écoutant des protestations chaleureuses qui, toutes, éveillaient un écho dans son cœur; mais, en sa qualité de capitaine, Berthe était de moitié dans les honneurs rendus à l'état-major, et elle faisait diversion par ses rires et par ses folles reparties à l'embarras de son amie.

— Quatre-vingt mille francs par an suffiront-ils à votre solde ? demanda l'espiègle.

— Oh 1 fort bien, répondit Pierre; j'aurais eu quatre sous par jour aux spahis.

— C'est bon, vous les aurez ^ dit-elle avec aplomb. — Quant à votre logement...

LE MiRIAGK DK GKRTRUDB. 4S

— Oh! mon Dieu i je suis modeste, je me contenterai d'un château.

— Vous en aurez deux i reprit Berthe.

— Merci I... Est-ce que vous ne pourriez pas mettre quelques bois àl'entour?...j'aîmc à chasser...

— Facilement. — Tenez, voyez ces tourelles Manches^ là-bas,au fond du vallon...

— Quoi? ce joli castel?...

— Oui. — Cette caserne vous conviendrait-elle?

— On ne peut mieux.

— Eh bien, elle est à nous I... ou, pour mieux dire, à Gertrude, ce l\m revient au même.

— Colonel, mes compliments! dit Pierre avec un grand salut.

«— Quant à la chasse, c'est notre moindre embarras. Vous voyez aussi ce grand bois qui commence à la clô* ture du parc ?

— Oui.

— C'est encore à nous, ainsi que cet autre du côté de la colline...

— Ah!... Vous ne pourriez pas encore ajouter cette grande ferme que je vois dans la plaine?... J'irais ]^ire du lait, le matin...

'— Mettons la ferme ! elle fait également partie des domaines de Gertrude...

'— Ah çà, mais c'est la marquise de Carabas ! se dit Chanteretz. — Diable ! celui qui épousera celte jolie fille ne sera point un sot!

Lorsqu'à la nuit la famille de Moresne revint au ifanoir^ tout le moade était dans renchaotemenL Avec riiabileté d'une femme dont la vie s'était écoulée au milieu de la diplomatie des salons, la grand'mére avait attiré le bien -aimé de la mignonne dans un'de ces entretiens aimables que les douairières d'autrefois savaient seules nouer avec les jeunes gens.

Séduit par les grâces de cet esprit indulgent et enjoué, Chanteretz s'était abandonné sans défiance, confessant en riant ses folies, ses aspirations, ses désillusions. Traitant un peu l'amour en mauvais sujet, il avait fait sourire la bonne marquise; elle savait à quoi s'en tenir sur ces grands scepticismes de cœur qui fondent comme des brouillards à la chaleur d'un regard aimant. A travers la rouerie de maintien dont se drapait ce blasé de vingt* cinq ans, elle avait vu poindre l'ingénuité d'un grand enfant qui avait pris le tourbillon pour la vie, les fièvres de la jeunesse pour des passions ; elle avait découvert les délicatesses d'une âme éprise d'un idéal y^op pur, et qui s'était repliée sur elle-même au froissement bruta) des réalités du monde. Il avait parlé de Gertrude avec une cUaleur enthpvisiaste et en même temps avec une 11-

LE MARIAGS DE 6ËRTRUDE. 47

berté d'esprit qui dénolait l'absence de toute prétention. Et la grand'mère , charmée de sa modestie , se disait qu'an mot de la petite fée changerait aisément ce beau philosophe désintéressé en un amoureux naïf et passionné.

M. de Moresne, de son côté, n'était pas moins ravi de sa journée. A table on avait causé naturellement du départ prochain de Pierre ; Gertrude n'avait point sourcillé, et le ton délibéré du jeune homme ne laissait aucun doute sur la fermeté de sa résolution; son accent n'avait trahi ni gêne ni regret. A coup sûr il n'avait pas trempé dans le complot chimérique dont le père s'était si fort alarmé. De tant de troubles, il ne restait qu'un enfantillage de jeune fille, le caprice d'un matin, un rêve déjà oublié.

Tout reprit donc à Moresne une apparence de quiétude. Mais, la peur du prétendant écartée, l'idée de niariage resta dans l'air. La vieille marquise avait le soin d'en faire le sujet principal des causeries quotidiennes. Elle exagérait même parfois à dessein les conséquences de ce grand événement qui, jetant Gertrude dans une autre famille, la forcerait à quitter la Touraine pour^ suivre son mari à Paris ou dans quelque province éloignée.

Le père frissonnait de terreur à la pensée d'une séparation : Gertrude loin de lui, abandonnée, perdue au milieu d'étrangers qui ne sauraient rien de son âme I..; Mais n'est-ce point l'inévitable destinée d'une femme ? Ne doit-elle point tout quitter : affections , tendresses,

foyer, patrie, pour s'attacher à Tépoux que Tamour ou le hasard lui donne?... Après ce tableau assombri^ le père en venait naturellement à rêver un idéal de gendre sans famille qui, vivant près d'eux comme un fils, les laisserait gardiens de leur trésor.

L'abbé renchérissait encore sur cet espoir, qui conciliait si bien les sentiments, la nature, la religion.

^Quoi déplus réalisable? s'écriait-il. Gertrude est riche pour deux ; dans quelques années nous irons passer un hiver a Paris, nous choisirons quelque brave garçon, noble, pauvre, libre de toute parenté, qui acceptera nos conditions avec transport.. . Une fois que nous le tiendrons ici, il faudra bien qu'il marche droit I

La marquise se gardait d'approuver ce programme»^ qui semblait imaginé tout exprès pour le triomphe de Chanteretz.

— Dieu vous bénisse, l'abbé I... Vous n'y allez pas de main morte ! Vous en parlez comme s'il s'agissait d'aller chercher un veau à la foire!... Grand merci de vos galants sans sou ni maille... qui nous épouseront pour nos écusl Notre fille est assez noble pour choisir parmi les plus huppés I

— Certes, madame^ mais... je voulais dire...

— Les Moresne, doreurs d'écussons !... Joli métier!

— Ehl madame, je vous ai entendue répéter mille fois que l'argent n'a jamais mis de différence entre un gentilhomme et un autre, ,et que la pauvreté ne saurait rouiller un blason!...

— Mai$ la fprtune ajoute passablement à son lustre (

La marquise entonnait alors le panégyrique des millions avec une éloquence si confuse , qu'elle finissait toujours par se faire battre à plate couture.

Au bout de huit jours d'une telle discussion, le marquis et le bon Grégoire avaient prouvé victorieusement les avantages de leur système, c Gertrude serait d'autant plus heureuse qi|e son mari lui devrait tout : attaché par les liens de la reconnaissance, pourrait-il l'éloigner de ceux qui lui étaient chers?... On attendrait d'abord que la jeune fille ait vingt ans, puis ensuite on s'occuperait de rétablir dans les conditions résolues. »

Ce n'était donc plus qu*une question de temps. La grand'mère ne fit aucune ''.!t)jection sur ce point; il lui sufiisait d^avoir fait reconnaître en principe que le manque de fortune ne serait point un obstacle pour les prétendants.

Un mois s'était passé. On était arrivé au jour de naissance de Gertrude, jour9éni qui se célébrait au Manoir avec une solennité patriarcale et mettait en émoi les environs. Festin champêtre, mâts dei^Jocagne, feu d'artifice, rien n'y manquait, pas même les largesses féodales ; car chaque anâëe, à pareille date> le marquis rachetait

un garçon de la conscription, la jolie châtelaine dotait une fille du village, et la noce Tenait danser sur les p^ louses du château.

Les Ternon, toujours des premiers à cette fête, arriTèrent le matin accompagnés de Chanteretz. C'était une grande journée de joie pour Gertrudc ; le bien-aimé al* lait se mêler è sa vie; elle parcourrait arec lui tous les coins familiers de ce domaine dont il devait être bientôt le seigneur... Elle était fiére de sa richesse en songeant au bonheur de tout donner.

— Grande nouvelle I lui glissa Berthe à Toreille^ en Tembrassant.

Et elle remmena bien vite?; l'écart pour lui raconter un mot de Pierre.

c — Mademoiselle de Moresne est vraiment char* mante, avait-il dit la veille ; je Taime beaucoup I »

On se rendit en grande pompe à Téglise, où la mariée en voile blanc offrit un bouquet à Gertrude avec le compliment d'usage.

— Que Dieu vous rende le bonheur que vous me donnez, mademoiselle t

Ce mot éveilla dans le cœur de éertrude une émotion ineffable ; pour la première fois, elle attachait un sens à ce souhait ; elle savait maintenant quel était ce bonheur qu'elle donnait: n'avait-elle pomt, elle aussi^àsescôtés, son fiancé ? Le vœu de la jeune épousée lui parut un oracle de Tamour, e|i^lorsque devant l'autel, agenouillée auprès de Chanteraiz, elle reçut la bénédiction du prêtre, il lui sembla gue Dieu unissait leurs destinées.

LB MARIAGE Dfi GERTRUDB. M

Quant à Pierre, il lorgnait les paysannes et les trouvait fort pimpantes en leurs déshabillés blancà ; non qu'il fût insensible à la beauté de Gertrude^ mais il n'était point de ces gens qui mettent le rére à la place de Ja. réalité; ses entretiens avee M. de Moresne , d'aiileui^s, eussent tué dans Tœuf ses plus fugitives illusions s'il les avait laissé naître. Il éprouvait pourTamie de Berthe cette admiration mélangée de vagues désirs qu'inspire tdujoufsune belle jeune fille dont on devient le familier; mais il se gardait sagement de risquer son cœur dans cette liaison d'un jour qui^ pour lui, ne pouvait avoir de lendemain.

Cependant quelques, incidents puérils devaient bientôt le jeter dans de singulières surprises. Après le sermon du curé, la noce, ménétriers en tête, prit le chemin du châtean; on devait danser tout le jour. Peu à peu arrivèrent les châtelains du voisinage, et parmi eux les Saint- Agny et cette Hermance dont les manèges près de Chanteretz avaient une fois si fort scandalisé Berthe.

Veuve à vingt-deux ans du baron de Tressol, Hermance de Saint-Agny était une de ces beautés souveraines qui semblent créées exprès pour le trouble des sens ; son teint chaud et coloré, ses yeux brillants d'un noir velouté ; ses traits dont je ne sais quelle expression voluptueuse animait la^uretè florentine, tout provoquait, tout captivait en elle. Son sourire ardent semblait plein de promesses, et sa lèvre de pourpre appelait le baiser. La taille fine et souple, le cou et les épaules d'un contour merveilleux. Elle se sentaitbelle, on le devinait^

fit ^ LB MiRUGB DB GKRTRUDB.

elle savait Tirritante sayeur qui émanait dd toute son aristocratique personne, et elle étalait les airs domina* teurs et superbes d'une déesse descendue au milieu d'ua peuple d'adorateurs.

Mariée à un homme déjà sur le retour, elle avait vécu trois ans sous une autorité sévère, dans une famille rigide et dévote que sa beauté dangereuse alarmait à bon droit, et qui faisait bonne garde. Elle n'avait vu lejnonde que par échappée, le mariage n'avait fait qu'irriter ses désirs ; au fond de sa solitude elle s'était dès lors créé une vie factice, cherchant la passion dans les romans, elle avait rêvé ces amours délirantes qui sont l'appât des imaginations sans frein. Enfin, pour achever d'un trait le caractère de cette excitante beauté, Balzac était son auteur favori , elle l'avait relu vingt fois.

Elle venait de quitter son deuil; c'était donc armée de toutes pièces qu'elle se présentait dans la lice, libre de cœur, riche, affranchie de tout joug et l'esprit encore enfiévré des exubérances de la Caméiic humaine ; elle avait déjà les visées d'une marquise d'Espart, d'une duchesse de Maufrigneuse , d'une princesse de Cadignàn.

L^arrivée de cette sirène éveilla un murmure d'admiration, et tandis qu'elle embrassait Gerlrude, les paysans ébahis de sa splendide toilel* se pressaient autour d'elle. Il faillit le signal de la danse pour dissiper l'at^ troupement.

Geiirude, palpitante de bonheur, ouvrit le bal avec Ghantêretz ; sa main posée dans la main du bion-aimé^

elle frémissait comme s'il eût pris possession de son âme. Elle écoutait charmée la voix qui murmarait i son oreille ces banalités de la galanterie dont aucnn homme n*est avare, et dans chaque parole Tinnocente c-omprenait un aveu. € N'avaît-il pas dit qu'il l'aimait?... > Durant ce téte-à-téte au milieu de la foule, un trouble délideux s'emparait de ses sens, yoilait sa pensée ; et comme Pierre, pour la complimenter du bien qu'elle répandait autour d'elle, lui faisait remarquer k joie des nouyeaux époux qui dansaient auprès d'eux, elle répondit avec un abandon ingénu :

-«- Ils sont heureux... comme nous t Certes, le strict sens de ce mot pouvait fort bien s'appliquer aux plaisirs du bal; cependant la jolie petite marquise l'avait laissé échapper avec une effusion si douce que Chanleretz en fut frappé.

Mais le quadrille était fini, les groupes se mêlaient, Arthur de Saint-Agny accourait inviter Gertrude, Hermance lest rejoignait avec Berthe : le téte-à-téte fut rompu.

L'entrain de cette fétt» o(l les élégances de h high-life se fondaient dans les lil w ffifa d^ampétres, animait les plus froids.

Pourtant, dmi^» cercle de joie, un affligé cacliait sa mélancolie. C*était le pauvre Zéphirin.

. .. Assis tristement à l'écart^ il épiait à travers les groupes la robe blanche de Gertrude, et son cœur se brisait : il la voyait enivrée auprès de celui qu'elle aimait, il comptait ses sourires, il devinait^ les accents ji^mus de sa voix, il

54 LB MARIAGE DE OfiRTRlJDE.

pénétrait ses pensées^ son trouble et l'immense fôliciié où la plongeait le moindre mot de cet homme qui n'a-* vait seulement point conscience du bonheur qu'il donnait !

— Ah ! si elle m'eût aimé, moi! pensait-ii.

Et immobile, résigné, on eût dit qu'il roulait se saturer de douleur atin d'en plus tôt mourir.

Cependant les jeunes gens vinrent de ce côté ; Oer-> trude l'aperçut et, touchée de son isolement^ elle courut à lui.

— Pourquoi donc restes-tu là tout seul, mon bon Zéphirin? Viens donc avec nous. Est*ce que tu te sens plus mal aujourd'hui ?

— Non, répondit l'infortuné, touché de ces bonnes paroles.

— Eh bien, alors je t'invite à danser.,, viens! Si cela te fatigue tu marcheras en t'appuyant sur mon bras. — Veui-tu donc attrister ma fête ?

Elle lui tendit la main d'un geste si affectueux, qu'il oublia tout à coup sa peine et la suivit.

Cependant, Chanteretz escarmouchait avec madame de Tressol. Ils s'étaient devinés du premier regard ; les allures railleuses du sceptique devaient piquer la belle veuve; elle voulait c l'enchaîner à son char; » le joug était fort doux, et, ma foi, il s'y prétait de bonne grâce.

Sans bien comprendre les dangers de ce jeu, Gertrude finit pourtant par s'alarmer de les voir danser trop souvent ensemble, elle savait les anciennes coquetteries d'Hermjinci& ; un nuage de tiiste«se se répandit bientôt

sur sa joie. Pierre ne l'avait invitée qu'une fois. A chaque quadrille, elle l'attendait... Il ne venait pas, et les doutes les plus affreux surgissaient dans son esprit. Elle fut un instant forcée de s'éloigner avec Berthe pour cacher ses pleurs.

— -Aht Berthe, il ne m'aime pas!... s'écria-t-elle en fondant en laimes.

Berthe, indignée d'une si abominable inconstance, se mit à bouder Pierre et lui répondit avec une telle sécheresse au premier mot qu'il hasarda entre deux figures, qu'il vint tout étonné après la danse demander le motif de sa disgrâce.

— Je n'ai rien à vous expliquer ! répliqua-t-elle d'un ton digne et courroucé ; allez faire l'empressé auprès de la belle Hermance !... mais, après ce que vous m'avez di| hier, c'est affreux 1... et si j'étais Gertrude jene vous reparlerais de ma vie I

Et sur ce trait elle lui tourna le dos.

Ghanteretz demeura ébahi, consterné; le reproche était direct cette fois, il ne pouvait plus s'y méprendre ; les quelques mots échappés j mademoiselle de Moresne au commencement du bal lui revinrent à l'esprit. Ce fut comme une traînée de poudre à travers ses souvenirs. Il se rappela mille incidents, mille propos auxquels il n'avait prêté aucune importance , et qui tous maintenant jurenaient leur signification évidente.

-rCorbleu ! s'écria-t-il, ai-je la berlue?.., ou le séjour des champs m'a-t-il poétisé si étrangement que je ravage ainsi les cœurs?... Je veux bien que le loup me croque

s'il n'y a pas de Tamour en jeu! — Nagerais-je sans le savoir en pleine églogue ?. .. Bah ! c'est insensé 1

Dans une situation aussi bizarre, Chanteretz ne put résister au désir de sonder à l'instant ce mystère. Il ou* blia madame de Trcssol, se rapprocha de Gertrude, et la pria pour un quadrille. La pauvre enfant Taccueillit avec une petite mine troublée où se devinait le vain orgueil de l'amour blessé; sans répondre un mot, elle prit le bras qu'il lui offrait et le suivit d'un air résigné. Cela ressemblait si bien à un acte de soumission, que Pierre en fut touché; on eût dit qu'elle lui reconnaissait déjà des droits sur elle^ et qu'elle faisait de l'obéissance une des lois de son amour.

Devant ce naïf abandon, l'habile Chanteretz, pris tout à coup de timidité, ne savait plus que dire, et son mutisme accroissait encore son embarras. Le silence de Gertrude était gros de reproches; elle semblait attendre qu'il se justifiât. Mais le pouvait-il?... Se justifier, n'était-ce point leurrer les illusions de la jeune fille?... Évidemment Bcrthe jouait le rôle de confidente. S'excuser de l'avoir délaissée depuis le commencement du bal, c'était une impertinente fatuité. Il essaya de parler de choses indifférentes; mais, dans la préoccupation qui les tenait tous deux, chaque parole semblait une fausse note. ' Gertrude répondait par quelque monosyllabe et retombait dans son chagrin. Un trouble étrange planait siu^ eux ; c'était comme une complicité déjà établie, et Pierre, venu là pour éclairer un doute, se voyait engagé malgré lui dans une querelle d'amoureux qu'il lui fallait accep-

Ll MARIAGE DE GERTRUDE. 57

ter SOUS peine de froisser brulalement une enfant trop candide*

Il était urgent de prendre un parti. Sans bien se

rendre compte encore de son propre émoi, Gbanteretz

Toulait dissiper la peine qu'il avait innocemment causée.

Mais le r61e de consolateur était plein de dangers. Il

glissait malgré lui sur cette pente du sentiment où il

sentait qu'il y aurait folie de se risquer, pour son propre

repos autant que pour celui de Gerlrnde ; et pourtant

comment rester froid devant cet amour qui s'offrait avec

une si chaste candeur ?.. . Tout en se disant qu'il serait dé-

loyal de prolonger l'erreur de ce cœur abusé, il cédait au

charme, et son accent, empreint d'une vague tendresse,

trahissait ses plus sages résolutions. Il ne voulait donner

à son repentir qu'une expression de banale politesse;

mais ses restrictions mêmes soulignaient la pensée se-

crête qui les agitait tous deux.

c On ne badine pas avec l'amour. > Pierre s'aperçut bientôt, aux doux regards de Gertrude , qu'il avait obtenu son pardon, plus pleinement peut-être que ne l'eût souhaité sa délicatesse, et qu'il était trop tard pour revenir sur ses pas. Certes il avait bien quelques remords; mais mademoiselle de Moresne était si adorable dans sa confiance ingénue... Comment lui dire : Je ne vous aime pas !

f Étourdi de cette situation étrange, il s'enfuit pour rêver à l'écart. Était-il le jouet de quelque malentendu?... Il n'o-ait plus croiise ni douter. .. II se reprochait comme une mauvaise action d'entretenir un amour sans

58 LB MARIAGE DE GBlTRtfDE^

avenir et dont souffrirait l'innocente Oerlrude ; et cependant il se sentait monter au front des bouffées d'orgueil à ridée d'une telle conquête. Du fond de ces Goatradicttons se dégageait un sentiment de tristesse indicible; il songeait au bonheur dont il aurait pu jouir s'il li'eût pas gaspillé sa fortune et sa jeunesse en de folles équipées.*. -— Ah I mon Dieu I... est-ce que je ?ais devenir amou* reux ? se dit-il tout à coup. Ma foi, il ne manquerait plus que ce désastre pour enjoliver mon sort!... M'éprendre d'une héritière que j'aurais l'air d'aimer pour sa dot, o^ me faire éconduire par le père au moindre soupçon qu'il aura sur moi : ce serait m'embarquer dans une belle entreprise! — Allons, allons, j'ai assez divagué sur ce thème impossible !... Je fuirai les tète-à-tête avec la demoiselle ; je supprimerai tout prétexte à Tidylle ] elle m'oubliera si jamais elle a pensé à moi, et je n'emporterai pas au régiment des souvenirs ou des regrets peu compatibles avec la vie de soudard qui m'est réservée !

ifl^

Bien qu'il n'eût que vingt-cinq ans, Chanteretz aval fort pratiqué le monde, et avec d'autant plus de fru que l'expérience s'était fait^à ses dépensa II se rendait justice et savait les inexorables sévérités auxquelle de-

Lfi MARU0E 0E QfiRTRUDB. »9

vaU s'atlendre un viveur ruiné. Soi) passé se dressait entre lui et Gertrude, et^ destitué de tout espoir, il se raillait d'un moment d'émotion.

Cependant, le lendemain, en dépit de son stoïcisme et de son ironie, Timage de cette belle jeune fille qui l'aimait lui sourit au réveil. Il ne pouvait détacher sa pensée des quelques heures passées près d'elle la veille; l'aventure lui semblait trop originale pour ne point mériter un souvenir. La journée s'écoula, et le souvenir revint assidu i une douce pitié se glissait dans son âme, et en même temps il se sentait fier de cet amour, si chaste et si pur, qui venait à lui les maiqs pleines de poésie et de richesses, à l'heure où tout l'abandonnait. Dans le dénûment où l'avaient plongé ses folies, sa délicatesse se fût révoltée à l'idée d'abuser de l'hospitalité. .. Mais comment ne point céder au plaisir de caresser le rêve qui venait tout à coup jeter un rayon dans son existence assombrie?

Décidé à dissiper l'illusion romanesque de la pauvre Gertrùde^ il résolut d'interroger Berthe et de sonder les profondeurs de la passion qu'il voulait guérir.

Aux premiers mots, Berthe frémil de joie; elle se crut élevée au rang de confidente, elle touchait enfin l'heure tant souhaitée ! Depuis la scène du bal, tout mystère lui semblait superflu : convaincue de la passion de son cou-

*Blle confessa ingénument le complot conjugal ourdi is deux ans. Jalouse de faire briller sa perspicacité, elle lui détailla un à un tous ces fameux indices à l'aide desquels elle avait surpris le secret de sa flamme : depuis

« le jugement de Paris et l'histoire de la rose, jusqu'à ce cri de son cœur : c Mademoiselle de Moresne est charmante, je l'aime beaucoup I > sans oublier les trois perches, et ce servage accepté à la Ruiner et les serments échangés sous apparence de jeu...

Ghanteretz protesta bien contre de tels enfantillages, mais Berthe avait la clef du cœur de Gertrude, elle en étala les trésors; le roué sortit de cet entretien plus troublé que jamais.

Sans se faire illusion sur le dénoûment prosaïque de cette aventure, à toute heure du jour Pierre était poursuivi par ce mot : « Elle m'aime I » Il subissait le phénomène psychologique que Stendhal a décrit sous le nom de criftallisation. Sans désirs, sans but, il s'en allait errer dans les bois de Moresne, comme s'il eût eu le vague espoir d'une rencontre, et pourtant il tremblait d'être surpris.

Un matin, il écrivait chez lui devant sa fenêtre entr'ouverte, à l'heure où, dans le château, nul n'était encore levé, quand il fut tout à coup distrait par des piétinements de chevaux ; presque en même temps, il entendit frapper de légers coups à la per^enne fermée au-dessous de lui, puis une voix joyeuse s*écria :

— Ehl ehi Berthe Tindolentet... ouvrez vos grandi yeux, belle paresseuse, et montrez le bout de votre mu* seau rose I — Alerte f Holà !...

C'était la jolie petite marquise qui sonnait cette' bade.

Pierre allait se montrer : une exclamation du marquis

e^ra*

LE MARU6E DE GERTRUDE. Cl

rarrèta. Il se tint coi derrière la jalousie et regarda sans être vu.

Montée sur un charmant poney alezan, sa fine taille serrée dans une élégante amazone, et coiffée d'un petit chapeau à l'espagnole orné d'une aigrette blanche, 6er« tmde, dressée sur sa seile^ fouettait de sa cravache la fenêtre close de la gente endormie.

Au bout de quelques secondes, la persienne s'ouvrit et Berthe parut.

— Bonjour ! s'écria l'amazone, nous passons, et j'ai voulu te rappeler que tu es aimée de ta Gertrude I...

— Ohl que c'est gentil à toi, dit Berthe. Mais entre donc un instant i

— Impossible, ma belle, répondit le marquis, nous allions à Tours; j'ai un mot à dire à votre père, et nous repartons.

— Si monsieur désire voir M. le comte, dit un domestique survenu au bruit, il est aux écuries. Faut-il l'avertir?

— C'est inutile, j'irai... Attends-moi, chère enfant. Et, piquant des deux, il se dirigea vers les communs.

— Et lui?.., dit Gertrude à demi-voix dès qu'elle se vit seule avec son ^jnie.

-^ Oh t Im, il dort encore sans doute, comme un Parisien qu'il est I i )e& mots, qui montèrent jusqu'à son balcon^ Ghan-

.z demeura immobile, et, retenant son souffle ^ il

écouta; mais son cœur battait si fort quMl eut peur un instant qu'on ne l'entenâtt d'en baSé

as LR MARIAGE DE GEBTpUDEi

— Tu ne sais pas?*, reprit Gertrude^ je Tai yu ^vaptliier...

— Où donc ?

— A Moresne. II a passé dans le chemin de la Croixyerle. J'étais à mon jardin, sur la terrasse. — Il ne m'a pas aperçue.

— Le maladroit! ditBertbe, le niais t...

-r- Impertinente I... Il ne pouvait pas savoir que j'étais làt

— C'est pourtant si simple de tnarcher le nez en l'air...

— Moqueuse!.. Hier, il n'est pas revenu.

— Bon, je vais le plaisanter sur ses promenades mystérieuses.

— Ohl non, Berthe, je te défends de le tourmenter I

— Ah! le pauvre petit! s'exclama Berthe contrefaisant la jolie moue de Gertrude.

— Mon Dieu, que tu es enfant! dit celle-ci riante et à moitié désarmée.

— Yoyez-vous cette demoiselle, répliqua la railleuse, parce qu'elle a un amoureux!... Si j'en voulais un, ma chère, ajouta-t-elle d'un ton superbe, et même deux...

— Ah I c'est contraire à nos conventions I... il est arrêté que l'une de nous n'aimera jamais sans le consentement de l'autre, et que nos fiancés respectifs doivent no agréer mutuellement.

— Alors, puisque je t'ai trouvé le tien, trouve-moi le mien...

LÉ MAklAGE DE GERTRUDE. 63

— Nous verrons plus tard, je suis trop occupée en fee moment, répondit Gertrude, on ne peut faire qu'un mariage à la fois.

— Égoïste !

— Ma chère, c'est chose grave, j'y songerai..: Ah! voici papa qui revient. — Tiens, jette-moi donc cette belle rose qui grimpe à ta fenêtre...

-* Tu veux la piquer dans tes cheveux, répondit malicieusement Berthe, en cueillant la fleur qu'elle lui jeta.

— Je ne mettrai désormais des roses dans mes cheveux que pour lui, mademoiselle, et puisqu'il n'est psis là pour me voir, votre question est oiseuse I répliqua Gertrude, en attachant la fleur à son corsage.

— Pauvre enfant, comm^ elle m'aime! se dit Chanteretz ému.

Le retour du marquis interrompit les confidences, au grand ennui de l'indiscret.

— Adieu, ma chérie ! dit mademoiselle de Moresne. Comme elle se haussait pour preiidre la main que lut

tendait son amie, la rose se détacha de sa ceinture. Berthe lui en jeta une autre.

La belle amazone alors rassembla ses rênes et partit au galop, suivant son père à travers la pelouse. Au moment de franchir la grille elle se retourna^ et, du bout de ses ^^igts, lança un baiser qui s'égara dans l'air et que Pierre reçut en plein cœur. Il resta derrière sa persienne aussi longtemps que dura la fftte de ses yeux, puis, quand la vision se fut effacée, il descendit sans bruit, se glissa

SOUS la croisée, et s'en alla ramasser la fleur que Gertrude avait laissé tomber.

— Bonjour, Pierre, lui cria Tespiègle cousine, qui pa* rut tout à coup et le surprit comme il emportait sa trouvaille. .

Ghanteretz devint pourpre sous le regard rusé de Berthe.

— Comme vous êtes matinal aujourd'hui ! reprit-elle, en lui riant au nez.

— Je viens de faire une promenade dans le parc,

— Oui I... et vous glanez sur le chemin I

Après avoir ratiociné depuis une semaine sur la nécessité d'éviter toute rencontre avec Gertrude, Ghanteretz ratiocina, ce jour-là, avec la. même aisance sur le peu de danger que présentaient des entrevues fugitives. Quel mal, en effet, d'aller passer sous cette terrasse où la pauvre enfant Tavait attendu peut-être tout un jourl

Le lendemain, il courut au chemin de la Croix-Verte et s'y promena toute la matinée, mëdilalif et tranqaill|^ comme un philosophe qui eût accompli un devoir d^ conscience et.de charité. Mais la matinée s'écoula, il eut le temps de compter les fleurs qui débordaient, en touffes

diaprées, des rases rangés sur tes balustres. L'apparition qu'il attendait ne vint point s'y encadrer.

Lassé à la fin d'une si longue attente, il s'en retourna à la Butte, maugréant contre sa sotte confiance et se raillant d'avoir cédé à une sentimentalité puérile.

— Ma foi, c'est bien fait ! se dit-il. Pourquoi diantre vais-je me mêler de ces amours de pensionnaires ? — Je sais affreusement ridicule!... Quatre heures de faction f... Il ne me manquait plus qu'une guitare i...

Cependant son dépit était trop intense pour qu'il ne s'y mêlât point une sorte de tristesse. En vain il aiguisait le sarcasme contre cette Agnès à blason qui ne savait même pas faire choir une branche du haut de sa terrasse pour avertir les gens de sa présence. Au fond de sa pensée, rimage de la jolie petite marquise se dessinait souriante et resplendissait de toute la poésie d'amour d*une vierge des saints cantiques. Un ennui mortel pesait sur lui, il ne savait plus que faire de son temps; on eût dit que ce rendez-vous imaginaire devait remplir sa journée.

Au déjeuner, Berthe le railla sur son attitude morose; il se fâcha presque comme si elle eût été complice de sa déconvenue, et il se retira dans sa chambre en proie à une irritation d'autant plus insupportable qu'il n'y pouvait raisonnablement assigner un motif.

Impatienté enfin d'une ridicule faiblesse, il allait Mendre un livre pour secouer sa préoccupation, quand tout à coup il se rappela que l'avant-veille, précisément vers cette heure, il partait pour Moresne... Gertrude deyait Tattendre au même moment de la journée!... Cinq

minutées après il reprenait le chemin du Manoir, trem^ blant déjà que, lassée de ne rien voir venir, elle n'eût quitté )a place.

Il arriva tout essoufflé de sa coursé à la clôlure da parc, et s'engagea dans le bienheureux chemin que do*, minait d'une hauteur dé trois mètres la fameuse terrasse. Il y marchait depuis un instant^ quand tout à coup il aperçut une robe blanche à travers les hortensias;

Gertrude Pavait TU de son côté, et, rougiwante d'une douce confusion soiïs ce regard qui pénétrait son âme, elle n'osait plus ni fuir ni rester. Avec une adorable gaucherie, elle feignit de délivrer des lianes de jasmin qui s'étaient accrochées dum épines d'un cactu&« Pierre lui adressa un salut, et appelant à son aide son plus fier courage, il lui dit :

— Bonjour, mademoiselle : comment vous portez^ vous?

— Très-bien, monsieur, je vous remercie... balbutiai t-^lle d'une voix émue qui semblait un soupir.

Ils restèrent un moment l'un devant l'autre sans trouver une autre parole ; enfin Chanteretz reprit :

— Vous jardinez, à ce que je vois ?

-p- Oui... J'aime tant les fleurs ï

— Je dirai à Berthe que j'ai eu le plaisir de vous voir...

— Embrassez-la pour moi, répondit-elle naïvement. r- J'y cours à l'instant! Adieu, maçlemoiselle.

Et sur cette triomphante conclusion, Pierre s'en revint ebarmé. Ja^ï^is rendez-vous d'amour ne l'avait enivré

lÈ M AHIAGE bk OERTRUDB. 67

d*uBe telle joie, jamais lèvres roses ne lui avaient murmuré de plus doux accents. Il ne à'était môme Jamais soupçonné tant d'esprit.

Plus d'un sceptique raillera peut-être Tingénuitô de Chanteretz; mais quiconque a vraiment aimé retrouvera dans sa mémoire uii écho affaibli de ces félicités juvéniles. Qu'importent les bégayements de notre pauvre langue humaine, quand l'âme chante sa mélodie divine?... Qu'importent le tour vulgaire et le sujet rebattu?... Le mot le plus banal a la grâce d'un aveu. Bonjour signifie : € Je vous aime I i Adieu : « Je vais souffrir ! » Quel poëme a jamais tant dit qu'une larme?

A partir de cette heure, Chanteretz commença à s'avouer qu'il aimait. Sa raison lui disait bien encore que cet amour était sans espoir, qu'il n'en éprouverait que douleur. Mais sa douleur lui devenait chère, et il n'en voulait plus guérir.

XIY

A partir de cette heure aussi, le manoir de Moresne perdit peu à peu la sérénité des anciens jours. Il y a sur le front» daps les yeux d'une fille qui aime, je ne sais quels rayonnements d'prgueil, de timidité et de joie qui la détachent du «milieu iinifarmQ de 1» yie et lui font comme

une auréole. Ses actions les plas fugitives sont empreintes d'un charme mystérieux comme une effluve de Tàme; on croirait qu'il va lui pousser des ailes.

Tantôt Gertrude passait de longues heures silencieuse, songeuse, et comme en contemplation de ce paradis in* térieur que les amoureux possèdent à l'égal des mystiques. Tantôt elle s'abandonnait au lutin de la parole, et dans sa voix vibraient des notes émues que nul des siens ne lui connaissait; tantôt c'étaient des élans de gaieté subits, une activité folle, comme si le trop plein de son allégresse eût débordé tout à coup.

L'abbé n'y comprenait rien ; ces effusions soudaines déroutaient sa logique, il n'y voyait qu'un redoublement de ces lubies de jeunes filles, auxquelles, c'était son mot, le diable lui-même perd son latin.

Mais M. de Moresne et Zéphirin observaient avec effroi ce trouble, ces joies et ces langueurs; et les transes, un moment éloignées, revenaient les assaillir.

Gertrude revit chaque jour Pierre à sa terrasse; elle rapportait de ces entrevues furtives un monde de sensatiens, et c'étaient dé longs entretiens avec sa grand'mère, à qui elle confiait ses moindres pensées, et qui rajeunissait à la chaleur de cette passion printanière.

En personne de sens et d'esprit, la vieille marquise s'était bien gardée de refouler les expansions de la Mignonne; sûre de voir toujours clair, elle avait résolu d'à- . bandonner Gertrude à l'impulsion de son cœur. Elle avait souri à ces premières amours que l'imagination fait èclore, et qui n'auraient souvent que la durée dos pri«

;.B M AHIÀGE DE GERTRUDE. iif

mevères si on les laissait s'effeuiller naturellement Le^ grandes folies naissent presque toujours des petits ca* priées contrariés.

Une idole dorée chôme rarement d'adorateurs, et la grand'mère n'avait point traversé la vie sans perdre quelques illusions sur le désintéressement des amoureux. C'était là une question de froide réalité, un doute diffir elle à résoudre et qu'elle n'eût voulu pour rien au monde mêler à la poésie des pensées de sa chère Gertrude. Pourtant, après quelques visites à la Butte ^ la pénétrante douairière n'avait point eu de peine à reconnaître qu'un grand changement était survenu chez le pauvre Ghanteretz. En vain, dans les entretiens où elle l'attirait, essayait-il encore de ranimer son scepticisme évanoui : Il aimait ! ... l'amertume même de ses ironies le trahissait, on sentait qu'il cachait une blessure secrète. Parfois, au beau milieu d'une phrase indifférente, elle amenait le nom de mademoiselle de Moresne; il rougissait, se troublait et n'osait plus, comme autrefois, s'abandonner à ces naïfs éloges dont la franchise témoignait si de bien la liberté de son cœur.

Que dire enfin?... En trois visites elle avait percé à jour le manteau d'orgueil dont le jeune roué drapait encore sa faiblesse ; elle devina sous les bravades l'effort d'une âme droite et d'une conscience saine qui luttaient par pudeur contre les entraînements d'une passion sans espoir. Bref, ravie de son examen, heureuse de pouvoir accorder à sa chère enfant le fiancé de son choix, la bonne dame ne songea plus qu'à vaincre les répug»***^®*

T0 LB MARIAGE DB GEHTAUDbj

da mfli'qals : elle se Yoyait déjà des arrièf^-peiits-fils. Tout semblait donc sourire aux amours de Gertrude i maltieureusement, en attendant qu'elle eût conYerti son fils, rindnlgente marquise ferma les yeux sur les innocentes entrevues de la terrasse ; elle savait qu^aux jeunes eceurs épris il faut toujours un peu de roman. Mais trop de passions s'agitaient autour de ce secret pour qu'il n'é* datât point bientôt au grand jour.

A tnesure que Képhirin se rétablissait, le vieux Gé-^ rôme^ avec la ténacité d'un avare doublée de l'aveugle^ nient d'un père, revenait à son idée; il s'était dit qu'il marierait j&n fils à la fille du maître* Trop madré pour heurter de nouveau les liobles susceptibilités de l'amou?^ reux^ il s'était dit, avec le raisonnement brutal des nar tures incultes, qu'à force de souffrir, Zéphirin oublierait sans dqute sa résignation, qu'il ne fallait qu'une minute d'égarement pour le faire parler, et, qui sait ?. .. peut-ètrej po^r compromettre Gertrude et forcer le consentement du marquis.

Fort de la familiarité que lui permettait son titre dq père nourricier, il en profitait pour amener de continuelles rencontres entre les jeunes gens. Il était donc impossible que mademoiselle de Moresne prît tout à coup

{.B M4BI4QH DE QEBf RUDE* 91

rhabituda de s'en aller chaque jour à l'écart sur sa terrasse^ 8<ins éveiller raitenlion du paysan toujours aux aguets. Il l'avait bien vue de loin parler à quelqii'un mv la FDute^ mais elle causait ainsi souvent avec I^s filles du village; il n'avait pas conçu le moindre soupçon.

Il en arriva qu'un jour, fM>mme Gertrude lisait k l'ombre d'un piassif de châtaigniers ep fleur^ elle vit envahir sa solitude par le vieux Gérôme suivi de Zé* phirin.

— Tiens!... voilà notre jeune maîtresse! dit l'adroit compère feignant la surprise. — Mais vous périrez vos yeux, notre dempiselle, à lire comme ça tant de bouquins> vous y gâterez vos belles couleurs comme ce garçon-là qui est savant... plus que tous les almanact)s!... Ça n'engraisse pas dC; s'embrouiller la tète av^c tant d'idées !

6(5rlr|ide ne put s'empêcher de rire.

-^Bafal ditrclle, monbon Gérôme; vous voyez que jusqu'à présent je n'ai pas trop pàti..^ il paraît que je n'ai pas appris grand'chose !. .

— Âh ! c'est vrai que vous êtes fraîche et rose comme un bouquet^ malgré votre savoir I... Mais il faut se méfier... Vous avez assez de bons amis pour vous aider à chasser l'ennui sans que vous soyez obligée de chercher des distractions dans les livres... Allons, mon gars, donne-moi mes plants de camellias et fais compagnie à mademoiselle Mignonne!

Et, sans attendre la réponse de la jeune fille, il prit des mains de son fils les boutures dont il l'avait charge et s'éloigna.

7t LE MARIAGE DE GBRTRUD&

Cinq tninutes ne s'étaient point écoulées^ et Zéphirin, confus des stratagèmes de son père, pressentait déjà qu'il était importun ; balbutiant quelques excuses, il allait se retirer... Mais à ce moment Tinfortunée Gertrùde, dont les yeux étaient fixés vers la route, devint pourpre, et sa Toix s'arrêta sur ses lèvres.

Instinctivement, Zéphirin se pencha sur le balusfre pour voir l'objet d'un tel émoi... Il se trouva face à face avec Pierre.

Une inexprimable confusion s'empara des trois jeunes fens. La rougeur de Gertrùde, l'embarras involontaire de Chanterelz, tout dénonçait un rendez-vous surpris.

Pierre reprit le premier son sang-froid. Prolonger celte" situation, c'était risquer de la rendre compromettante ; sa présence en ce lieu pouvait bien, après tout, n'être attribuée qu'à l'effet du hasard. Affectant donc les façons les plus indifférentes, il salua mademoiselle de Moresne et poursuivit son chemin.

Zéphirin eût voulu être à cent pieds sous terre. Muette et détournant les yeux, Geilrude semblait en proie à une perplexité si douloureuse que le pauvre garçon, oubliant son amour, sa jalousie, ses tortures^ lui dit d'une voix émue :

— Ne m'avez-vous point assez longtemps traité comme un frère pour vous confier à moi? Vous aimez, je le sais, puisqu'un jour vous l'avez dit en ma présence. Pensezvous que depuis ce temps je n'aie pas compris la généreuse contrainte que par piété filiale vous imposez à

votre cœar? À qui donc vous fierez-yous si ce n'est à moi, qui vous dois tout et qui vous suis dévoué jusqu'à mourir sur un signe de votre «main?... Quand vous seriez venue ici dans l'espérance de voir M. de Chanterelz...

— Grand'mère le sait, et elle me l'a permis, murmura vivement Gertrude.

— Eh bien, vous n'avez donc pas à rougir devant moi ! Il fallait^ ajouta-t-il avec un sourire, pour ôter toute gravité à l'entretien, il fallait me dire : t Va-t'en ! » comme vous pourriez me dire : t Fais qu'il revienne demain; » et je vous l'amènerais.

A ce mot dont elle ne pouvait soupçonner l'héroïsme, la jeune fille, encore trop troublée pour répondre, tendit la main à Zéphirin, qui se retira désolé d'avoir froissé dans sa pudeur l'ange qu'il adorait de si loin.

Mais le vieux Gërôme avait tout vu, caché dans l'épaisseur du laitlis. II revint le lendemain et n'eut plus de doutes. ^

Le soir il attendit l'abbé au passage.

— Monsieur le curé, lui dit-il, je suis bien tourmenté depuis quelque temps, si tourmenté... que je me suis décidé à vous consulter.

— En effet, tu es un peu rouge, tu as besoin d'être saigné.

— Oh ! ce n'est pas le sang qui m'agite, c'est mes idées...

— Des idées I Toi, Gérôme? Alors cela ne doit pas

êlre grave.^ Viens dimanche à confesse, je t'enlèrerai ce mal-là...

-— Non, ce ne sont pas des choses que l'on dit à confesse^ parce que ce n'est pas moi qui pèche...

— Eh bien, si le péché ne te regarde pas, mon brave, fais comme si tu l'ignorais, et ne te tourmente pas plus que moi pour qui le pays en fabrique à la douzaine... sans compter ceux qu'on me cache et que je connais... Là- dessus, prends un bain de pieds, c'est souverain contre les idées, et laisse-moi aller dtner, car on m'attend.

— Mais, reprit le paysan, n'est-ce pas le devoir d'ua bon serviteur d'avertir ses maîtres du tort qu'on leur fait?...

— Quel tort?... dit l'abbé Grégoire en s'arrêtant. —Voilà..., c'est justement là que gît le lièvre...;

dans ce tort-là il y a une personne qu'il faut dénoncer... et cela fera peut-être beaucoup de peine à M. le marquis...

— Ah çà, voyons, parle, je n'aime pas les détours : du moment que ton devoir de serviteur est engagé, tu n'as jpias à tergiverser. Dis-moi ce que tu sais, ou va le dire à ion maître si tu ne peux te confier qu'à lui !

— Dame, monsieur le curé, je voudrais bien d'abord tous raconter la chose, pour savoir s'il faut en informer M. le marquis... et d'un autre côté je ne voudrais pas trahir notre demoiselle...

— CommentI est-ce qu'il s'agit de la demoiselle?

— Il s'agit d'elle... et il ne s'en agit pas. C'est M. de

LE JIARIAGE DE 6ERTBUDE. 75

Chasteretz bien sûr qui faittout le mal... Il sait qu'elle vient à sa terrasse tous les jours... ii passe à cette heure- Hi)il lui parle... elle est trop polie pour ne pas lui répondre...

— Il vient tous les jours?... ,

— Oh I pour ça je peux bien le dire, puisque je l'ai vu et que vous pourriez le rencontrer demain... si vous veniez à deux heures par le chemin de la Croix- Verte.

— Tu as entendu leur conversation? demanda Tabbé un peu inquiet.

— Pour ça, non !

— Alors, reprit le curé, changeant brusquement de langage et foudroyant du regard l'indiscret Gérôme, quel mal yois-tu à ce que M. de Chanteretz, un ami du château, salue la fille du marquis quand il la rencontre?

. -^ Dame, monsieur le curé, d'autres que moi pour* raient le voir... et se diraient peut-être bien que ce mon* sieur n'aurait pas besoin de se cacher si...

— Et tu crois saniâ doute que mademoiselle Oertrude se cache aussi? ajouta l'abbé avec colère.

— Ohi non, j'ai trop de respect! murmura le paysan, et si j'avais su vous fâcher...

— Comment, coquin, tu oses te permettre d'espionner ta maltresse 1

— Mais, monsieur le curé...

— Il n'y a pas de mais I — Allons, filel et si j'apprends que tu as dit unmot décela à quelqu'un, tu auras affaire à moi.

Le paysan s'éloigna d'un air penaud, puis reprenant son regard sournois :

— Allons, nimina-t^il, ça n'a pas été trop dur, et les voilà informés. — Tu vas la danser, le Parisien!

Les prévisions du vieux Gérôme n'étaient que trop justes, et l'abbé avait trop vivement ressenti l'importance de la découverte qui lui était confiée pour en garder le secret.

À peine le diner achevé, il prit à part M. Je Moresae et lui dévoila tout le mystère. La foudre tombant aux pieds du père l'eût peut-être moins atterré que cette révélation.

L'abbé, toujours confiant, défendait Gertrude de son mieux.

-* Après tout, disait-il, n'est-il point dans le tempérament de toute fille d'être coquette et de se mettre à son balcon, quand elle sait qu'un galant doit passer?...

Mais le marquis ne Técoutail plus. 11 avait un rival dans le cœur de sa fille, un rival qui le dépossédait de ses droits I Gertrude déjà ne lui appartenait plus, elle livrait son ftme à un inconnu, prête à tout quitter pour le suivre. Il s'exaspéra soudainement contre ce ravis-

seur, contre ce passant désœuvré qui ruinait un bonheur si chèrement amassé. Cet aventurier, sans doute, avait spéculé sur Tinnocence d'une enfant afin de relever sa fortune dissipée. Se faisant un jouet de rhospitalilé, il avait médité une séduction indigne...

L'abbé n'était que trop disposé à admettre des accusations qui plaidaient pour son élève.

— Parbleu, dit-il, Gertrude est assez belle et assez riche pour attirer une armée de prétendants I Mais il faut agir avec prudence... L'empêcher d'aller à sa terrasse, ce serait lui signaler le danger; c'est à nous de surveiller le défilé; il suffira, je crois, de prouver à ce monsieur que nous faisons bonne garde, et qu'il n'a rien à espérer...

— Oh ! non, cela ne suffit pas I reprit sèchement le père, je ne suis point d'humeur à souffrir les allures cavalières de ce Lovelace !

— Que voulez-vous faire? demanda l'abbé un peu effrayé de l'animation de M. de Moresne.

— Je veux donner une leçon à cet insolent, et sur l'heure!

Et, recommandant au curé de tenir sa résolution secrète, le marquis courut faire seller un cheval et partit au galop vers la Butte.

78 1% MARIAGE DE GBRTRUDE.

A la même heure, Ghanteretz, retiré dans sa chambre, écrivait à son ami Robert :

c Ta froide lettre, mon ami, est pleine de sagesse : cent fois je me suis juré de partir... le courage m'a manqué ; il est trop tard. Ne crois pas que je mé fasse illusion sur la folie de cet amour, je rougirais de demander la main de Gerlrude, et, me la donnât-on, tu sais que je ne jouerai jamais le personnage de mari entretenu. J'aime sans espoir; mais que te dirai-je, j'aime et je reste, épuisant au jour le jour ces chastes voluptés du <^ur que je n'avais jamais ressenties, et je dispute au désespoir qui m'attend les derniers instants d'une félicité éphémère. Chaque malin je cours à cette bienheureuse terrasse d'où tombe pour moi, de ses mains une fleur, de ses lèvres un sourire, et je reviens riche de joie jusqu'au lendemain. Le jour où je ne la verrai plus, tout s'éteindra dans ma vie. Qu'importe alors ce que je deviendrai I

» C'est commettre une mauvaise action, dis-tu, que de me rendre complice des illusions d'une enfant candide, qui souffrira, plus que moi peut-être, d'une séparation que je sais inévitable... Penses-tu donc, Robert, que je

sois lâche au point d'oser lui dire que je Taime ; jamais un aveu n'est sorti de ma bouche, je te le jure; elle ignorera toujours...

» Mais non t... je te mens comme je me mens à moimême !... Je ne puis m'abriter derrière un indigne compromis de conscience 1... Elle sait que Berthe m'a tout dit, elle lit dans mon âme comme je lis dans la sienne, et mon hypocrite réserve n'est qu'une lâcheté de plus ! A cette heure, j'ai peur de sa douleur autant que de la mienne!... j'ai peur de son mépris si je pars, j'ai peur de son mépris si je reste I Dans son inexpérience des rigueurs de ce monde.elle ignore les obstacles qui nous séparent... Ne devais je pas l'éclairer, moi, ou me retirer devant l'infranchissable abîme d'argent que le sort a mis entre nous?

» Ah! Robert, plains-moi! J'ai voulu voir de près les battements d'un cœur vierge, curieux d'en analyser les soupirs, m'imaginant que d'un souffle j'éteindrais la pure flamme que j'avais allumée. . . la flamme m'a dévoré ! J'avais perdu toute croyance, et mon superbe scepticisme s'est évanoui sous le regard d'une enfant; je me croyais perverti!.,, et je me suis courbé devant TaU-^ réole de l'innocence, et j'ai adoré la chasteté!... Rpbârt, plonge tes yeux dans les yeux de ta maîtresse que tu crois aimer, je te défie dans le même instant de t)e&ser à ta mèrel... Eh bien, près de Gerirude... »

Pierre en était à ces mots quand sa porte s'ouvrit ;ii vit entrer M. de Ternon que suivait le marquis.

A râirsëvëre de son oncle, à la pâleur de M. de Moresne, Chanteretz ne put réprimer un mouyement d'effroi, et sans se rendre compte de son émolion, il ferma précipitamment le buvard.

— Tu fais ta correspondance? dit M. de Ternon d'un ton sec où se sentait le frémissement d'une colère mal contenue.

— J'écris à un ami... balbutia Pierre, oubliant, dans sa stupeur, de saluer le marquis.

— C'est bon, nous avons à causer, reprit le comte.

Il prit un siège et s'assit en désignant un fauteuil au père de Gertrude.

— Je viens d'apprendre un fait qui te serait peu glo^ rieux, poursuivit-il en fixant sur son neveu un regard pénétrant, et j'espère, pour ton honneur, que tu vas le démentir.

Le jeune homme, atterré de ces formules interrogatoires, se sentait rougir.

— Je ne comprends pas... murmura-t-il.

— Ah?... A l'effet que te produit notre présence, on croirait pourtant que tu sais de quoi il s'agit! —Eh bien, je vais m'expliquer... Est-il vrai, reprit-il, que tu vas chaque jour au chemin de la Croix-Verte ?

LE MARiAGB DE GERTRUDE. 81

— Oui, c'est vrai, bégaya Pferre,

— Dans quel but?... Tu ne réponds pas. Albrs, ce qu'on m'apprend est vrai aussi ? Au mépris de l'hospitalité, tu as len'é une indigne séduction»..

— Une séduction I s'écria Pierre.

— Et de quel nom qualiûeras-tu ta conduite? Tu OMS attirer à des rendez-vous une jeune fille comme mademoiselle de Moresne f

— Vous me calomniez, mon oncle^ et vous calomniez aussi mademoiselle de Moresne, répliqua le jeune homme avec chaleur; jamais plus saint respect..

— - Votre respect, monsieur^ interrompit le marquis d'une voix frémissante, j'en fais peu de cas si vous n'avez point compris l'inconvenance de ces rencontres^ que vous feignez de croire innocentes; si vous n'avez point compris ce qu'elles avaient de compromettant pour ma fille. Je veux bien vous faire l'honneur de croire à votre loyauté...

— Monsieur le marquis I s'écria Chanteretz.

— Ohl cette indignation n'est point de saison I Vou» allez protester de la pureté de vos vues, ajouta-t-ild'un ton sarcastique... C'est l'excuse banale de ce genre d^entreprises I... mais ni vous, ni moi, je l'imagine, ne sommes d'an monde où les filles se marient de la sorte.

— Mais, reprit Pierre recouvrant son sang-froid sous la violence de l'accusation, je n'ai points que je sache, monsieur le marquis, sollicité la main de mademoiselle de Moresne.

«- Vous vous en êtes gardé prés de moi, monsieu

82 LE MikRUGE DE GERTRUDB.

répliqua le marquis avecnine amëre ironie^ et c'est de quoi je vous accuse t Cela vient peut-être de ce que vous saviez la réponse que j'aurais faite à cette sollicitation. Mais oseriez-vous jurer que, par vos assiduités, vous n'avez point iroublé l'esprit d'une enfant? Oseriez-vous jurer que vous n'avez rien fait pour qu'elle vous crût épris d'elle ?

Au ton agressif dont M. de Moresne prononça ces paroles, Chanteretz eut comme un éblouissement, mais il se contint. Le marquis le mettait brutalement face à face avec les conséquences réelles de sa faiblesse, et sa conscience lui disait qu'il était coupable. Il ne pouvait se relever que par un digne aveu de ses torts et par sa soumission aux ordres du père. Il se résigna.

—Je n'essayerai point, monsieur^ dit-il enfin, de me justifier par des subterfuges dont je rougirais. J'aime mademoiselle de Moresne... pour mon malheur !... puisque, vous l'avez dit, je l'aime sans espoir. — Mais, je vous le jure, elle n'a jamais entendu l'aveu de cet amour. J'ai pu commettre -une faute en recherchant sa présence, mais l'encliaînement de ces rencontres, je le jure aussi, n'est dû qu'au hasard...

— Encore une fois, reprit le père d'un ton acerbe, direz-vous qu'elle ignore ce grand amour dont vous l'honorez?... Votre silence, monsieur, dénonce la délicatesse du rôle que vous avez joué. — En effet, qu'importait le repos d'une famille t Ce mariage eût été pour vous un beau rêve.

À ce mot qui Tatteignait en plein cœur Pierre bondit*

— Monsieur ie marquis, paf grAce, n'ajouta pas un molt N'outragez pas le seul bien qui me reste, ma fierté I Si je vous ai offensé, je suis prêt à accepter rexpiation qu'il vous plaira de m'imposer. Mais lorsque vous m'accusez d'une séduction, monsieur, interrogez votre fille; et vous, mon oncle, interrogez Berthe. Peut*ètre regret» terez-vous d'avoir laissé tomber entre nous des paroles qui nous séparent à jamais.

— Que prétendez- vous dire ? s'écria le marquis.

Et, exaspéré par cet avertissement qui réveillait toutes ses angoisses, il se leva terrible et menaçant...

Mais tout à coup le souvenir de Gertrude traversa sa pensée, il crut voir son image en pleurs entre ce jeune homme et lai... Il s'àrréla.

Pierre, immobile, ne baissa point les yeux. Un silence glacial régna pendant un instant.

Enfin il reprit avec calme :

— J'ai dit, monsieur le marquis, que je me soumettrais à quelque réparation que vous exigiez de moi...

— J'exige votre départ, monsieur, répliqua ie père, j'exige la promesse que vous ne cliercherez point à revoir ma fille.

— Je vous obéirai, monsieur ; demain matin, j'aurai quitté le château.

— J*y compté, repartit le marquis d'un ton sec. Et il sortit.

— Que signifie le témoignage de Berthe en cette affaire? dit M. de Ternon dés qu'il fut demeuré seul avee son neveu*

84 LE MiiRIAGE DE GERTRUDE.

— Cela signifie, mon oncle, dit Ch'anterelz éperdu, que Gertrude m'aime depuis deux ans et que cet amour brisera peut-être sa vie!...

— Ah ! pauvre enfant ! que me dis-tu?

— Cela signifie que voulant la désabuser et dissiper ses espérances je me suis pris à Taimer moi-même I...

— Quel fou I

Pressée par sa mère, Berthe confessa le roman ingénu imaginé de concert avec Gertrude pour le bonheur de Pierre, et dévoila par quels incidents il s'était noué. Les parents convinrent de suspendre pendant quelques jours toute relation entre les châteaux.

Cependant M. de Moresne revint au Manoir en proie à la plus amère désolation; il ne pouvait plus douter de l'amour de sa fille et de sombres pressentiments Tagitalent. Comment supporterait-elle le coup dont il venait de la frapper en bannissant Chanteretz? Il prévoyait déjà la douleur de celte âme, toute de tendresse et d'enthousiasme, alors qu'elle apprendrait la déchéance de son espoir. Reniontant aux jours de deuil où lui-môme il s'était vu séparé par la mort de la femme qu'il aimait avec toutes les ardeurs de la jeunesse, il frémissait

d'épouvante en songeant que son enfant bien-aimée allait peut-être souffrir cq qu'il avait souffert. Il se sentait fléchir et se demandait s'il avait le droit d'étouffer dans ce cœur qui s'ouvrait à la vie un sentiment que Dieu peut-être aurait béni.

Mais bientôt, avec Tégoïsme habituel de la passion, il en vint à se dire qu'il s'exagérait sans doute cet attachement; qu'éprouvât-elle quelques regrets, l'absence de Pierre dissiperait un rêve à peine entrevu. Quelle jeune fille à l'aurore de sa vie n'a pas eu un de ces amours rapides comme un soleil d'avril pour le premier galant qui lui a dit qu'elle était belle? Fallait-il laisser une enfant de dix-huit ans décider de son avenir, river son existence au hasard d'une illusion romanesque? La prudence ne commandait-elle pas de différer cette grande épreuve du mariage ?

Réconforté par cet examen de conscience, le marquis revint au Manoir^ se promettant d'avertir sa mère des mesures rigoureuses qu'il avait adoptées, lorsque la séparation serait accomplie.

Le lendemain la pauvre Gertrude na vit pas venir Pierre au chemin de la Croix- Verle; elle imagina quelque visite fâcheuse qui le confinait sans doute à la Butte. Mais lorsque, le jour suivant, l'heure accoutumée s'écoula sans qu'il parût, elle ne sut plusse défendre de Tinquiétude. « Un malheur seul pouvait le retenir t.. • » IJ ne lui vint pas un instant à Tldée qu'il eût pu Toublier^ qu'il eût pu partir : « s'il avait dû s'éloigner, ne l'aurait-il point avertie ? »

Le troisième jour elle revint en proie à des transes mortelles. Les yeux fixés sur le chemin elle interrogeait l'espace, espérant toujours... L'heure passée depuis longtemps déjà, elle n'osait quitter la place, et toutes les palpitations de l'attente oppressaient son triste cœur. Parfois, dans le lointain, une silhouette se dessinait sur l'horizon baigné de lumière; elle attendait, elle croyait reconnaître le bien-aimé, la figure s'approchait, et l'espérance s'évanouissait... c'était un paysan qui revenait de la ville, ou quelque passant inconnu. Puis, un autre apparaissait lorsque, désolée, elle songeait à abandonner ce lieu de déceptions navrantes ; « si ce n'est pas lui, se disait-elle, je ne l'attendrai plus... » et, son erreur

LE MAaiAGE DE GERTRUDE. 87

dissipée, elle demeurait encore, oublieuse du temps qui fuyait sans pitié , jusqu'à ce qu'enfin la grand'mère, inquiète à son tour, vint rompre sa solitude.

— AhJ mère, il n'est pas venu! s'écria-t-elle d'une Toix brisée.

-* Hé, là I ma mignonne, il lui est arrivé quelque empêchement, voilà tout! Demain il fera encore jour; ce n'est point ce soir la an du monde. ..

— Il est peut-^tre malade, blessé, mourant!...

— Bon ! on ne meurt point comme cela sans crier igarel... Nous nou.s informerons demain...

Mais Gertrude, en dépil des consolations maternelles, resta si absorbée dans son chagrin jusqu'à la fin du jour, que le château en fut tout attristé. Dans celte demeure où chacun Padorait, elle était la vie, la poésie, l'amour ; sa voix, était la chanson, sa gaieté la lumière de ce cercle d'amis rajeunis par sa jeunesse. En vain la bonne marquise prodiguait-elle son enjouement pour secouer l'abattement de Gertrude, la pauvre enfant ébauchait un sourire contraint^ mais son regard restait si désolé que la grand'mère sentait figer sa verve. Le marquis et l'abbé, qui ne devinaient que trop le secret douloureux suspendu dans l'air, gardaient une attitude contrainte et se jetaient des coups d'œil furtifs, comme pour s'encourager ou s'endurcir contre le regret d'avoir causé cette affliction qu'ils estimaient salutaire. Mais le plus désespéré de tous, c'était l'infortuné Zéphirin.

— Je nous ai débarrassé du Parisien, lui avait dit son père \ voilà deux jours qu'il n'est venu!... la demoiselle

88 LE MARIifGE DE GERTRUDE.

peut l'attendre; il y a gros à parier qa'elle ne le reverra point t

Et le père Gérôme avait dévoilé toat franqaiilement à son fils la délation à la suite de quoi Chanteretz était dispara. Cette basse trahison commise à son profit avait plongé le loyal garçon dans la plus vive indignation.

C'était donc avec un sentiment de stupeur mêlé de honte qn'il suivait sur le visage de Gertrude les traces visibles d'une peine dont il savait la cause.

— 11 y a un siècle que nous n'avons eu des nouvelles de la Butte^ dit tout à coup la bonne grand'mère rompant le silence; j'irai demain avec la Mignonne pousser une pointe de cecôlé.

La jeune fille paya d'un regard de reconnaissance Tintention qu'elle comprit dans ces mots. Cependant^ un pressentiment dentelle ne pouvait se rendre compte Taccablait, Vainement elle essayait de se reprendre à la confiance, il lui semblait qu'un grand vide que rien ne pouvait combler s'était creusé au fond de son cœur. Et puis, elle remarquait sur tous les visages une expression de pitié qui la troublait. Enfin, elle se sentit une telle soif de solitude que., prétextant une extrême fatigue, elle se retira.

A peine fut-elle sortie, les amis se regardèrent avec inquiétude; l'abbé, sur un signe du marquis, devina qu'une explication était nécessaire; il emmena Zéphirin.

— Mon ami, dit la vieille marquise, demeurée seule avec son fib? tu n'as pas appris qu'il fût survenu quelque accident à la Butte ?

— Aucun, ma mère ; Ternon m'a écrit hier.

— Personne n'est malade?...

— Personne,

— Ah I tant mieux ! fit la grand'mère en reprenant son éternel tricot : j'étais inquiète.

Et ils se replongèrcfnt dans le silence.

— Mon enfant, réprit enfin la marquise, Gertrude est bien triste ce soir.

— Heu ! quelque papillon bleu qui aura voltigé dans son parterre.

— Oh!... ce papillon-là, mon fils, s'il y a un papillon, m'est avis que c'est le papillon de l'âme, comme disent les parleurs d'aujourd'hui !... Psyché s'éveille, il faut y prendre garde!

— Comptez-vous vraiment aller demain à la Butte? demanda M. de Moresne^ qui ne se souciait pas de répondre.

— Oui, je l'ai promis à Gertrude.

Le marquis ne broncha point.

— Voyons, mon ami, causons, reprit la grand'mère, décidée à brusquer l'explication devant laquelle son fils semblait fuir. N'as-lu jamais pensé que notre enfant pourrait bien avoir un amour dans le cœur?

— Bon I à son âge, toutes les filles ont un amoureux en tête... c'est le successeur de la dernière poupée.

— Tu n'as jamais songé que ce joujou-là pourrait bien s'appeler... Chanteretz?

— Ce serait fâcheux, ma mère, car j'imagine que vous avez une autre ambition pour Gertrude.

— Il n'est point riche, c'est vrai ; mais si elle l'aimait, cependant?... Réponds à cela...

— Ce serait une folie dont il faudrait la guérir.

— Écoute, mon pauvre enfant^ interrompit la bonne marquise en prenant avec tendresse la main de son fils dans les siennes, j'ai deviné depuis longtemps le chagrin que tu caches au plus secret de ton ânie... Hélas! ce n'est point M. de Chanteretz qui te fait peur : C'est... le mariage.

— Que voulez-vous dire?... balbutia M. de Moresne troublé.

— Va, j'ai lu dans ta pensée, mon instinct de mère ne s'y trompe pas!... Tu souffres d'une maladie que j'ai déjà vue à plus d'un père...

Le marquis détourna les yeux. La marquise continua:

— L'idée de marier Gertrude est une torture pour toi. Ce que tu envisages avec épouvante, c'est moins une séparation, que nous pourrions peut-être éviter, que le

•tage d'un cœur qui l'appartenait tout entier. Tu fin-

dignes de n'avoir plus que la seconde place dans cette afiFection qui depuis dix-huit ans fait ta seule joie. Et puis, tu songes avec terreur à ce cortège de réalités qui accompagne le mariage, aux froissements de cette âme candide...

— Ma mère !... Ah! taisez-vous! s^ècria le père palpitant à ce tableau de sa passion.

Émue d'une douleur si poignante, la marquise jeta ses bras au cou de son fils, et appuyant sa tête sur son sein, elle le baisa au front.

— Pardonne-moi, mon ami, pardonne-moi !. .. si je touche à celte blessure profonde, c'est que je voudrais en adoucir le tourment! Je voudrais te donner le courage qu'il nous faut à tous pour subir ce grand déchirement que le devoir t'imposera tôt ou tard. C'est précisément parce que tu aimes ta fille avec idolâtrie que je veux te mettre en garde contre une opiniâtreté qui peut compromettre à la fois son bonheur et le repos de ta vie. Quoi que nous fassions, il vient une heure où nos enfants s'échappent de nos mains pour courir vers la destinée qui nous a séduits comme eux. — Ta fille aime M. de Chanteretz, mon fils : prends garde au sentiment quit'égarel

M. de Moresne se taisait; l'accent presque solennel de sa mère Remplissait de craintes. Devant cette tendresse vraie, les sophismes de sa jalousie commençaient à lui paraître misérables, criminels, et pourtant il sentait que l'abnégation du sacrifice était au-dessus de ses forces. Tout à coup il se rappela la visite que la marquise devait faire le lendemain.

— Ma mère, dit-il d'un air embarrassé, est-ce pour vous informer de M. de Chanteretz que vous allez demain à h Butte?

— Pourquoi me fais-tu cette question ?

— Je sais que la tristesse de Gertrude vient de ce qu'elle ne Ta point vu depuis trois jours.,.

— Eh bien?... dit-elle anxieuse.

— M. de Chanteretz est parti.

— Parti ?

— Oui, répliqua le marquis.

— Et, sans doute^juon ami... c'est toi qui l'as éloigné?

— Ma mère , quand vous connaîtrez sa conduite , vous approuverez, je l'espère, les mesures que j*ai dû prendre.

Il raconta alors les événements des derniers jours, les rendez-vous à la terrasse ébruités par Gérôme, son altercation avec Chanteretz et le départ qui s'en était suivi...

— Ah î mon pauvre enfant, s'écria la mère , Dieu veuille que cette séparation ne soit pas pour nous un malheur !

LE MARIAtiE D£ GËRTRUDE. 93

Il fallait gagner du temps ; on dépécha un exprés de grand matin aux Ternon. Quand Gertrude arriva à la Butte avec sa grand'mére, Berthe était, absente du château, ce qui lui fut déjà une vive peine. Comment rien savoir sur Chanteretz ? La vieille marquise cachait ses inquiétudes sous son enjouement habituel :

-^ A propos, dit-elle, je ne vois pas le beau neveu, ma chère Sophie ; est-il allé courir les champs avec Berthe ?*.•

^- Non, répliqua madame de Ternon, du ton le plus naturel, il est à Tours depuis trois jours.

— Quoi 1... il s'est envolé comme cela sans venlV me dire adieu ? reprit la marquise. C'est poli I Je lui retire mon amitié.

— Âh i mon Dieu^ c'est ma faute ; il m'avait prié de l'excuser près de vous. Il a appris à llmproviste que sa sœur, qui va en Bretagne, devait s'arrêter quelques heures pour dîner chez les Moranges ; il est parti en toute hâte. Il reviendra à la un de la semaine, et si vous pouvez garder son souvenir jusque-là, il ira vous demander sa grâce.

— Bon... s'il tarde un jour, qu'il ne î^'avise plus de me foire la cour i

Gerlrude ne pouvait soupçonner le pieux mensonge à Taide duquel on l'abusait ; elle revint à Moresne rapportant un peu d'espoir, t H ne l'avait point oubliée ! »

Elle attendit, comptant les instants. Confiante dans la promesse du bien-aimé, elle n'imaginait point qu'il pût prolonger d'une heure une absence dont sans doute il souffrait comme elle. Cependant un vague effroi qu'elle ne pouvait surmonter assombrissait ses pensées^ comme si la seconde vue de son cœur eût protesté contre sa crédulité. Indifférente à ces mille soins que son esprit actif s'était créés, elle passait les journées oisive, visioniiaire, effarée comme une tourterelle dépareillée.

Élevée dans la solitude, Gertrude n'avait pour ainsi dire vécu que de la vie sensitive, et, dans cette nature toute d'expansion, l'amour devait fatalement jeter des racines si profondes qu'elles plongeraient jusqu'aux sources de la vie.

Le marquis ne pouvait plus se faire illusion ; il suivait atterré les phases de celte passion qui semblait dévorer son enfant ; il la voyait frappée d'une nostalgie de Pâme, et il se sentait devenir fou de terreur à la pensée qu'il n'était plus rien pour elle, puisqu'il ne pouvait plus la consoler. Les remords se heurtaient dans son cœur contre cette jalousie amère qu'il ne pouvait dompter; puis, du fond de ces agitations poignantes, s'élevait une immense angoisse : « Qu'allait-il arriver alors que Gertrude apprendrait la vérité ?»

La grand'mère et l'abbé n'étaient pas moins inquiets.

Le jour qui devait ramener Chanteretz s* écoula. Ger-

trade attendit en Tain. Pois, une lettre de madame de Ternon à la marquise annonça une absence dé toute la famille qui durerait une semaine. C'était dire que Chanteretz ne reviendrait point avant leur retour. Ce nouveau délai expiré, il fallut imaginer d'autres prétextes. On délibérait le soir s'il ne valait pas mieux tout avouer. Chaque malin Téplorée s'en allait à celte chère terrasse où mille rappels de ses heures d'amour ravivaient encore sa douleur, et là, perdue dans ses souvenirs, elle attendait toujours, bien qu'elle n'espérât plus. Parfois le doute se glissait dans son cœur ; elle en venait à se dire que Chanteretz ne l'aimait plus peut-être... mais bientôt elle s'accusait de sacrilège, et alors des craintes sinistres traversaient son esprit : elle le voyait blessé , mourant , l'appelant dans sa fièvre... Elle sentait planer sur elle un mystère qui l'emplissait de terreurs : c d'où venait queBerthe ne répondait pas à ses lettres?... Quinze jours s'étaient écoulés et les Ternon ne devaient être absents qu'une semaine!... »

Tout en échenillant ses plantes et en bêchant ses parterres, le père Gérôme observait à l'écart; il s'était dit que, le premier chagrin passé, Zéphirin regagnerait ses avantages; et, bien que brouillé avec son fils depuis l'odieuse délâtioti, il comptait trop sur les entraînements de la passion pour douter un moment que le pauvre amoureux ne s'applaudît à la fin de n'avoir plus de rival.

Cependant le vieil ambitieux commençait à trouver la constance de Gertrude importune à ses projets ; il la

croyait informée du dépari de ChantereU, dont il savait riiistoire par le jardinier de la Butte^ son compère en horliculture. En la voyant revenir chaque jour à la terrasse, il soupçonna bientôt qu'elle gardait un reste d'espoir. Il voulut en avoir le cœur net et porter un coup décisif.

— Mais vous restez là tous les jours bien seule, noire demoiselle, lui dit-il un matin ; est-ce que vous avez quelque chagrin de la vie, que vous fuyez le château, et votre père, et votre grand'mère, et monsieur le curé, et Zéphirin, votre frère nourricier, qui vous aime tant ?

— Non, je n'ai rien, mon bon Gérôme.

— Eh bien, alors, pourquoi que vous n'allez plus courir les champs ouïes bois sur votre poney... ce qui vous faisait de si belles couleurs ?

— J'aime la solitude depuis quelques jours.

— La solitude, c'est mauvais pour la santé I il vaudrait bien mieux vous en aller faire un tour en calèche et voir mademoiselle Berthe ; elle est si gaie, ça vous dis* trairait.

— Berlhe est absente, il n'y a personne à la Butte depuis quinze jours...

. — Comment I exclama le paysan qui flaira le mystère ; mais j'ai vu madame la comtesse et la demoiselle là-bas avant-hier... et l'autre semaine aussi 1

— En es-tu sûr? s'écria Gerlrude au comble de l'étonnement.

— Pardié! les yeux sont bons!... je les ai vus comme je vous vois 1<

LE MARUGE DE GERTRUDK. f7

La pauvre enfant demeura consternée ; on raraît donc trompée t.. .

— Et... tu n'as rien appris?... Tout le monde da château va bien ? aiouta-t-elle d'une voix mal assurée.

— Très-bien I S'il y avait eu quelque malade, Leaonnier me l'aurait dit; il m'a reconduit jusquici pour prendre des plants d'orangers pour sa serre.

Gertrude était devenue si pâle, que Géréme sentit presque s'éveiller la pitié dans son cœur d'avare; il vit bien qu'elle brûlait de le questionner et qu'elle n'osait.

Mais, de son côté, l'astucieux Tourangeau ne voulait pas s'avancer sur un terrain dangereux depuis son algarade avec l'abbé. Feignant donc de ne point remarquer le trouble produit par ses nouvelles, il entama une véritable complainte sur la sécheresse qui grillait tous les biens de la terre... La jeune fille comprima les mouvements de son cœur, il battait à l'étouffer. Incapable de supporter plus longtemps les terreurs du doute, elle voulut connaître son sort.

— Sais-tu... s'il va quelques étrangers au château?... murmura-t-elle d'une voix tremblante.

— A la Butte?... Non, personne, notre demoiselle; il n'y a que M. le comte, madame la comtesse et leur

mie.

— Alors... monsieur de... le cousin de Berthe... est encore à Tours?...

A cette question Gérôme comprit tout.

— A Tours?... Ohl faites excuse, mademoiselle, il lii'est plus à Tours.

— Âhl... H est revenu?... ajotita-t-elle) essayant en vain de dissimuler Témotion qui la brisait.

— Revenu ?... Ah ! bien, il s'en faul !... S'il court toujours, il doit être loin, le brave jeune homme ! — Voilà bientôt trois semaines qu'il est parti pour son régiment.

A ce mot Oertrude jeta on cri dëchlranl; le paysan eut à peine le temps de la recevoir dans ses bras^ presque évanouie, et en proie aux horreurs d'une crise ner-^ veuse.

Une heure après, le médecin, appelé en toute hâte, constatait les désordres rapides d'une affection cérébrale; on devait craindre une méningite. Investie par les démons du délire^ Gertrude ne reconnaissait plus aucun de ceux qui l'entouraient^ Le père, slupide de désespoir, semblait foudroyé, tandis que la vieille marquise, avec cet héroïsme que les mères seules savent trouver au moment du danger, se multipliait, active et calme à la fois. Elle ne quittait pas le chevet de son enfant, apaisant par de douces paroles les effervescences d'une folie sans cesse renaissante, consolant son fils qui l'assistait.

Pendant deux jours et deux nuits ils restèrent là tous

deux épiant un éclair de raison dans ces yeux agrandis par la fièvre.

M. de Moresne, terrassé, dévoré par la pensée que c'était lui qui avait tué sa fille, interrogeait la grand'mère d'un regard éperdu et n'osait parler dans cette chambre où gisait leur enfant, comme s'il eût craint que sa voix augmentât les transports.

L'abbé errait comme une âme en peine avec des paupières rougies qui démentaient ce stoïcisme de soldat et de chrétien dont il faisait un peu parade. Zépbiria n'était plus que.rombre de lui-même.

Dans les affreuses maladies que produisent les ébranlements de Tâme, la science est presque sans pouvoir; la médecine psychologique en est encore à établir sa méthode. Deux praticiens illustres, appelés de Paris le troisième jour pour une consultation, déclarèrent au marquis que je principe moral qui mettait les jours de sa fille en danger échappait à leur appréciation, et quMl no fallait attendre de guérison physique que de la guérison de Tesprit.

Une heure plus tard le père, fou de désespoir^ partait pour Paris afin d'en ramener Chanleretz s'il était encore temps.

Arrivé à six heures du soir, il courut h Tavenue Montaigne, où Robert de Maugny avait offert un asile à son ami pour les derniers jours qu'il devait passer à Paris. Par bonheur, Pierre, qui avait signé son engagement aux spahis, n'avait reçu sa feuille déroute que la veille et ne devait partir que le lendemain,

A la vue de M. Moresne, le jeune homme pressentit un malheur.

— Gerlrude se meurt! s'écria le marquis, venez la sauver I

U est des' afflictions devant lesquelles tout orgueil hu-

main s'humilie. Ces deux hommes ne se souvenaient plus de leurs ressentiments. Chanteretz se leva, livide de terreur, et ne répondit qu'un mot :

— Partons !

 l'aurore du lendemain ils entraient dans Moresnc. Le marquis se précipita vers la chambre de sa fllle^ entraînant Pierre après lui.

— Gertrude, mon enfant, le voilà f

Gertrude^ depuis le commencement de la nuit^ était tombée dans un abattement qui présageait la catalepsie.

Pierre et le marquis tombèrent à genoux devant son lit et se mirent à pleurer.

— Par grâce, parlez-lui ! dit le pauvre père avec un accent déchirant, elle ne reconnaît plus ma voixt — Tenez, prenez sa main... elle vous devinera peut-être...

Et rinfortuné, dompté par le désespoir, saisit la main inerte de la mourante et la mit dans celle de Chanteretz... La vieille marquise, attendrie, se jeta dans les bras de son fils.

— Ah I tu l'aimes trop pour que Dieu nous la retire, s'écria-t-elle, il aura pitié de nous t

— Gertrude, ma bien-aimée, c'est moi I disait Pierre. Et devant ce père et cette mère en pleurs, il couvrait

de baisers et de larmes cette main qu'il touchait pour la première fois. La douleur leur avait fait franchir tout un monde.

Il est un ordre de révolutions physiques qui suffiraient à prouver la vie de l'ûme. Aux vibrations de cette voix, il sembla que peu à peu Gertrude se ranimait; elle en- Ir'ouvrit vaguement ses paupières détendues, ses lèvres ébauchèrent un sourire indécis et, quelques minutes après, comme par enchantement, pour la première fois depuis trois nuits, elle s'assoupissait dans un calme sommeil.

Devant ce miracle, le père et la grand'mère, sans force pour trouver une parole, s'élreignirent dans une effusion suprême, et leurs yeux fondirent en pleurs de joie.

Durant plusieurs jours encore, on trembla pour Gertrude; cependant l'espoir renaissait, le délire commençait à se fondre dans une mélancolie douce ; le nom de Pierre eirait sur sa bouche parmi des mots sans suite. Enfin, un malin, la vieille marquise qui, penchée sur elle, guettait son réveil, lui vit ouvrir languissamment les yeux et les fixer sur elle avec une expression de tendresse, en murmurant :

— Chère mère !

Au cri de l'aïeule, M. de Moresne accourut; Gertrude tourna la tête vers lui et demeura subitement confuse : elle était face à face avec Pierre assis à son chevet, et qui lui souriait, la tenant par la main. Une ineffable rougeur se répandit sur ses joues; deux larmes perlèrent fiu bord de ses paupières arides... Elle était sauvée!

Qui de nous n'a passé par les affres de la peur et Iremblé pour les jours d'un êire aimé? Qui de nous n'a ressenti les indicibles transports d^ivresse où nous plonge ce mot : « Sauvé t » si ridicule dans les mélodrames k forée d'être vrai ?.. . Une minute ne s'était point écoulée, et tout le château ne répétait plus que ce mot. Des cuisines à ia bas$e-cour, des jardins à la lingerie, il fit écho dans le village où Gertrude était adorée, et bientôt cinquante paysans et paysannes, rassemblés devant le perron du Manoir^ interrogeaient, se faisaient confirmer la nouvelle^ et les bénédictions montaient au iel dans un concert d'actions de grâces.

Comment décrire l'étonnement de Gertjrude? Elle cherchait à ressaisir ses souvenirs confus dans sa raison affaiblie; l'obscur sentiment d'un malheur oublié flottait encore comme une ombre sur son esprit. Au sortir de sa nuit profonde, la conscience du temps lui échappait, et rien ne reliait au passé de sa vie cette surprise qui l'éblouissait. Elle reconnaissait un à un les objets fami-. liers qui l'entouraient; puis elle reportait ses yeux vers Pierre et ne s'expliquait pas sa présence. Un moment elle se crut folle; mais la grand'mère,- qui suivait ces efforts de résurrection mentale, lui dit doucement :

— ^ C'est M. de Chanteretz, mignonne! il était allé passer deux semaines à Paris et il l'a trouvée malade à son retour... Allons, ne te fatigue pas, on t'expliquera tout cela ! ajouta-t-elle avec un sourire.

LE MÀPUGE DE GERTRUDE. iOS

 quoi bon raconter les jours qui suivirent? Les événements s'étaient précipités de telle sorte que rien n'en pouvait plus détourner le cours, ni la jalousie du père, ni la iière susceptibilité de l'amant. Aucune parole n'avait été échangée, mais nul n'eût osé rompre ces fiançailles tacitement convenues et consacrées par la douleur au lit d'une mourante. La vie de Gertrude avait été, entre les ennemis d'un jour, un éternel gage d'alliance; il fallait obéir à la destinée.

La convalescence de la jeune fille ramenant le souci des convenances, Chanteretz retourna à la Butte; mais il revenait chaque jour au Manoir comme un fiancé, et alors la douce saison commença pour ces deux élus de l'amour. Pierre avait bu le phillre des enchantements. Tout Uii revenait à la fois, la jeunesse, la fortune, une famille, la foi de l'âme retrouvée dans le sourire d'une enfant amoureuse ! C'était une vie nouvelle! Il s'étonnait à découvrir en lui des enthousiasmes inconnus; son passé lui semblait un désert; il comprenait qu'il n'avait vécu jusqu'alors que comme un exilé.

Ces épanchements ineffables empruntaient encore des charmes à une contrainte touchante que les amants s'im-

]0i LE MARIAGE DR GERTR13DE.

posaient devant M. de Moresne. Avertis par la vieille marquise du secret sentiment dont le pauvre père était tourmenté, Pierre et Gertrude se renfermaient en sa présence dans les ruses pieuses d'une dissimulation pleine encore pour eux de mystérieuses douceurs. C'était une complicité d'amour filial qui les unissait plus étroitement.

Cependant, en dépit de leurs feintes, la blessure saignait toujours cruelle au cœur du marquis; sa raison aussi bien que sa conscience lui ordonnaient de s'immoler. Entre le désespoir de sa fille et le sien propre, pouvait-il hésiter? Mais un nouveau tourment s'ajoutait encore à sa tristesse : il devinait la gêne qu^il faisait peser autour de lui. Il se sentait devenu importun dans ce bonheur qui lui coûtait tant de larmes; et, pour ne point l'assombrir par son inquiétude jalouse, il s'en allait errer seul dans les solitudes de son parc, cherchant pas à pas les souvenirs de ces jours radieux où son enfant était toute à lui.

Le bon abbé, gagné au parti de Chanteretz, en qui il avait trouvé, selon son langage, un érudit compagnon, s'efforçait en vain de démontrer au marquis que celte union réalisait précisément tous leurs vœux, puisque les jeunes époux demeureraient au Manoir.

A part quelques folies de jeunesse qui, après tout, devenaient une garantie pour l'avenir, Pierre était un parti des plus honorables; tout ce qu'on savait de son caractère et de ses sentiments par madame de Ternon, qui Pavait vu naître, attestait une âme droite et noble;

qu'importait sa pauvreté à côté des avantages qne l'on trouyait dans sa position isolée!... Lié par la reconnais* sance, il n'aurait d*autre famille que celle de Gertrude.

Mais ce que le père pleurait, c'était le cœur de sa fille, de sa fille qui était toute sa vie, et qu'il allait livrer à ce grand peut-être du mariage.

XXY

De toutes les choses sérieuses, la plus bouffonne, c'est le mariage, a dit un humoriste; et^ en effet, il n'est point d'actes de la vie plus environné de périls; il n'en est point qu'on risque avec plus de bravoure. C'est à croire qu'il y a pour cette épreuve une grâce spéciale et que chacun boit le lotus au banquet des fiançailles. Il semble que Thyménée soit le terme de toutes les traverses d'ici-bas, et les auteurs les plus sceptiques concluent naïvement la félicité de leurs héros de ce seul fait qu'ils les marient. Hélas! l'églogue est finie, mais le drame commence ! Qui sait ce que le mariage, c'est-à-dire le tôte-à-lôte sans trêve, l'intimité sans voile, peuvent amener de désillusions entre deux fiancés qui s'adorent, fussent-ils Roméo et Juliette ou Paul et Virginie ? Enivrés des sèves de la jeunesse, ils entrent dans la vie, se

tenant par la main; mais que va devenir Tidéal que chacun d'eux s'est promis dans ses rêves?...

^ Un matin, Gertrude voulut faire visiter à Pierre 66 beau château dont elle élait l'héritière, et que naguère, du haut de la Ruine^ Berthe avait offert au futur spahi pour son casernement. Les trois amis partirent avec la grand'mère, qui rajeunissait à ce gracieux babillage d'amoureux. La route était à travers bois, et la calèche roulait silencieusement sur un tapis de gazon ; de loin en loin, on rencontrait des paysans revenant du marché avec leur bétail ; des brebis s'effrayaient à la vue des chevaux, et il fallait s'arrêter. Tandis que les chiens rassemblaient les fuyardes, les bergers se confondaient en saints devant la bonne marquise et félicitaient familièrement la jeune fille, qui les connaissait presque tous par leur nom, de son retour à la santé. Pierre se sentait frémir d'orgueil et de joie en voyant combien elle était aimée. Une villageoise passa, tirant par son licou un âne qui portait deux enfants assis dans des paniers vides*

— Ah t mademoiselle Mignonne, que vous voilà vaillante I... C'est-y vrai qu'il va y avoir une noce >- Moresne ?

— Oui, Françoise, et voilà mon mari, répliqua. Ger-p trude en riant ; comment le trouves-tu ?

— Je trouve qu'il est gentil comme vous ; ça donne envie de l'embrasser I

— Eh bien, embrasse-le.

Mais où ce fut un événement, c'est lorsqu'on arriva à SaintrMartin aux Bois, ainsi se nommait le flef de Ger-r

LB MàRiÀGE DE GERTRUDE< 107

trude; en un moment, toute la maison se trouva rassemblée dans la grande cour d'honneur autour de la 'jolie châtelaine ; c'était à qui la fêterait ; on eût dit una appa*» ritlon de aolell par un temps de brume. Quelques Tieux serviteurs qui l'avaient vue naître la contemplaient aveQ des regards dont le ravissement naïf ressemblait à de Tadoration*

Pendant qu'on improvisait un déjeuner^ Gertriide prit Chanteretz par la main et, pivie de Berthe^ l'entratna dans les escaliers. C'était une splendide demeure du xvi^» isiècle rajeunie au xviii'' par l'élégant caprice d'un émule de Lauzun. Chanteretz s'arrêtait à chaque pas devant les boiseries des hautes salles sculptées dans le style rocoGO le plus pur et surmontées de trumeaux où les bergères f)omponnées de Boucher faisaient faoe aux rustiques ingénues de Greuze. Les tentures, les ameu^ blements étalaient des trésors d'art et de goût. C'était un entassement de raretés : des bronzes, des flambeaux cis6<* lés, des figurines de Saxe, des tapisseries de haute lisse à faire tressaillir de joie Théophile Gautier; quelques tableaux de maîtres italiens ornaient les murs, mêlés à des flamands exquis; des socles de Boule supportaient des terre-cuite de Coustou, des biscuits de Clodion... Pierre était émerveillé des richesses de cette habitation qu'U croyait abaodonoée.

— Que ditea-vous de notre château, n^a cher sei» gneur? lui dit Gertrude timidement.

— Je suis ébloui I,.. Gomment Je paarquis pçut-il laissier ce palais d'Armide inhabité ?

— Il l'a quitté à la mort de ma mère, répondit-elle avec mélancolie, et bien des années se sont écoulées avant qu'il osât y rentrer! Il a voulu qu'il restât pour moi comme un souvenir de la chère regrettée que je n'ai pas connue.

Il fallut tout voir, des caves aux combles, Gertrude donnant à Clianleretz des explications sur les aménagements établis et le consultant sur les améliorations à tenter. On arriva à un belvédère qui dominait le parc et la forêt, bornée au loin par la Loire.

— Voilà votre chasse, dit-elle gaiement.

— Et la grande ferme où vous irez boire du lait le matin! ajouta Berthe.

Pierre se sentit un moment accablé de son rêve.

— Mon Dieu! que vous donné-je en échange de tout cela? s'écria- 1- il avec un regard d^amour.

— La vie, le bonheur, répondit doucement Gertrude; n'êtes-vous pas plus riche que moi?...

Trois semaines environ après ce jour, irfofresfle était en émoi. On célébrait les noces de Gertrude; tout le village était en liesse, et, de mémoire de Tourangeau, on ne se rappelait pas pareille fête.

Âpres la bénédiction nuptiale, un festin pantagrué-

lique, qne devait suivre un bal champêtre et auquel parurent un moment les jeunes époux, rassemblait sous les charmilles tous les gens du canton, tandis qu'au château, un simple déjeuner réunissait les seuls amis : coutume pudique^ empruntée aux mœurs anglaises, que notre aristocratie adopte de plus en plus communément, et qui remplace, à la grande joie des mariés, l'embarrassante représentation, le long festin et les danses par lesquelles nos pères égayaient la solennité du sacrement.

M. de Moresne avait amassé tout son courage pour cette heure suprême ; mais sa pâleur révélait son tourment, et plus d'une fois la marquise fut forcée de*le rappeler à lui-même.

— Eh quoi f se disait-il, tout est finil... un mot prononcé devant le prêtre a accompli ma déchéance f C'est mon enfant, et elle ne m'appartient plus!... la religion, la loi lui commandent désormais d'obéir à cet homme, au mépris même de mon autorité! 11 peut me l'arracher, remmener au bout du monde... et elle le suivra!...

Cette invincible tristesse ne pouvait échapper à Gertrude; le déjeuner achevé, elle vint prendre le bras du marquis et l'emmena dans une allée du parc.

— Père chéri, lui dit-elle avec un accent de doux reproche, pourquoi es-tu chagrin quand ta flUe est heureuse ?

— Tu te trompes, chère enfant; je partage ton bonheur, répondit-il, essayant de sourire.

Mais son sourire était si navré que les larmes montèrent aux yeux deGerlrude.

— Oh t je t'ai deviné, pauvre père f reprit-elle eil lé regardant fixement... Eh quoi f tu doutes de mon cœur, comme s'il n'était point une moitié du tien t.. . comme si chaque heure de joie ûe devait pas ine rappeler ta tendresse I... Mérilerais-je donc d'être heureuse si j'étais ingrate envers toi? N'es-tu pas à la fois mon père, mon ami, mon frère, toi qui as créé tout ce que j'ai de bon en moi ?... Quel père serait donc aimé de sa fille si tu ne l'étais pas?...

En parlant ainsi, elle pressait sur son cœur la main qu'elle tenait dans les siennes comme pour le prendre à témoin de son inaltérable affection, et tous deux embrassés, ils mêlèrent un instant leurs pleurs.

Mais il y avait dans l'âme du marquis un point sombre que Gerlrude ne pouvait voir, c'était la haijje jalouse du père contre le mari.

— Jure-moi, dit-il, de me confier tes moindres chagrins si jamais le sort t'en infligeait.

— Je te jure de n'avoir jamais une pensée secrète pour toi, répondit-elle avec une tendre gravité.

LE MARIAGE DE GERTRUDE. lit

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Au milieu de la nuit^ dans une aile du château que lé^ grands marronniers enveloppaient d'ombres, une fenêtre était ouverte où vint s'accouder un homme immobile et muet. C'était le marquis de Moresne; caché dansTobscuritë^ il regardait les mourantes clartés que tamisaient les épais rideaux d'un appartement consacré aux jeunes époux.

Il songeait... et de grosses larmes coulaient sur ses joues.

Autour du Manoir^ tout était morne et silencieux; le temps était lourd ; de grands nuages sombres roulaient lentement dans le ciel et voilaient les étoiles; pas le plus léger souffle dans les noires fouillées; par intervalles, quelques bruits d'ailes d'oiseaux nocturnes et le cri plaintif d'un hibou.

Tout à coup, au-dessous des fenêtres que le marquis couvait d'un œil fiévreux, un frémissement de branches courut dans un buisson ; puis un sanglot étouffé frappa l'air.

Une terreur folle traversa l'esprit surexcité du sombre veilleur; il demeura un instant cloué surplace, stupéfié, l'oreille tendue au moindre bruit, croyant à une hallu-

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cination^ lorsque bientôt il entendit la cliute d'un corps surle sable.

Incapable cette fois de résister à ses inquiétudes, il se précipita hors de sa chambre et descendit en toute hâte.

Il s'avança avec précaution, marchant sur Therbe pour amortir le bruit de ses pas : riea ne bougeait; mais, eu approchant, il commença à distinguer dans Tombre, au pied d'un banc de pierre, une masse grise inerte sur le sol...

C'était Zéphirin éyanoui.

Une horrible lumière se fit dans l'esprit de M. de Moresne : cet infortuné sans mouvement^ à cette heure, soos les fenêtres de Gertrudel... Un bassin était à dix pas; il y courut, puisa de l'eau dans le creux de ses mains et la jeta au visage du fils de Gérôme; puis^ le soulevant dans ses bras, il lui baigna les tempes et les yeux avec son mouchoir.

Revenu à lui, Zéphirin resta anéanti en présence de M. de Moresne.

— Malheureux, dit le père avec un accent de pitié profonde, tu Taimaisl...

Incapable de prononcer un mot, le sergent baissa la tète et pleura silencieusement.

Devant cette immense détresse, le marquis oublia un instant sa douleur; mais, craignant que dans le calme de la nuit on ne les entendît du château, il prit la main glacée de Zéphirin, qui se laissa conduire comme un enfant.

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— Mais, pauvre fou, comment pourras-tu vivre ici désormais? dit enfin M. de Moresne.

A celle question, Zéphirin tressaillit; une épouvantable angoisse se peignit sur ces traits.

— Ail ! je vous en supplie, s'écria-t-il éperdu, ne me séparez pas d'elle!...

— Mais tu vas souffrir mille morls.

— Non, la mort, c'est la vie loin d'elle ! Par pitié, ajoula-t-il presque en délire, laissez-moi ici!... je me cacherai; on ne me verra pas ! Elle ne saura jamais que je Taime; vous ne le direz pas... Elle me mépriserait, d'ailleurs ! Que pouvez-vous craindre de moi ? Vous qui depuis mon enfance m'avez traité en flis, vous savez bien que mon respect pour elle est inébranlable; c'est comme une religion I

Le marquis l'écout^it frappé de terreur à l'aspect d'une si poignante infortune.

— Voyez, je suis calme, reprit le jeune homme; c'est fini, demain je n'y penserai plus... Après tout, ce n'était pas de l'amour, c'était de la vénération. J'ai été élevé avec elle... les enfants n'analysent pas leurs sentiments; je me sentais le cœur plein de reconnaissance, plein de dévouement... Ces sentiments-là ont grandi avec moi I...

Toutes les éloquences d'un cœur brisé, toutes les supplications du désespoir se pressaient sur les lèvres de ce martyr, qui faisait litière de son âme et se dévoilait si humble dans sa passion qu'il en devenait sublime.

— Pauvre fou, pauvre fou ! répétait M. de Moresne, combien tu souffriras si tu restes !...

— Souffrir!... mais de quoi souffrirai-je donc près d'elle, s'il m'est permis de veiller sur son bonheur, sur son repos? Vivre, pourmoî, c'est la voir heureuse! C'est donc pitié que de ne pas m'éloigner. Je la garderai comme un chien fidèle; d'ailleurs, qui peut prévoir l'avenir?... On

besoin parfois de la vie d'un homme... Eh bien, je serai là!...

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