DEUXIÈME PARTIE
Love becomei p^\m or gtU.
Les enchantements de cette saison d'amour qu'on appelle la lune de miel ne se racontent pas; chaque minute esl un poëme pour deux amanls épris. Sous le charme de ses sensations nouvelles, Pierre croyait naître à la vie, et s'étonnait d'abonder en enthousiasmes naïfs, en aspirations inconnues qu'il n'avait jamais pressentis. Son passé lui apparaissait, à travers la confusion de ses souvenirs, comme une ivresse effarée. En comparant le vide de ses jours d'autrefois à la plénitude de ses émotions présentes, il prenait sa jeunesse en pitié; là où il avait cru toucher du doigt la limite des sensations humaines, il découvrait tout à coup devant lui un horizon immense.
Qvielle volupté c'était pour lui d'initier l'adorable
Gerlrude aux délices de l'amour, de voir ce jeune esprit s'ouvrir avec un étonnement ingénu à ces mille sensations qui complètent la femme, rayonnent sur sa beauté et lui donnent ce je ne sais quoi d'achevé qui ressemble à la floraison subite d'un buisson en avril ! Active, hardie, élevée en Diana Vernon, Gertrude était pour Pierre un compagnon charmant; souvent ils partaient tous deux seuls, à cheval, pour courir les bois et s'enivrer de liberté comme des écoliers en escapade , ou bien ils allaient visiter leurs terres et surveiller les récoltes de leurs fermes; et là, assis sur des monceaux de gerbes, en plein soleil, au milieu des moissonneurs, ils dissertaient à perte de vue sur des améliorations agronomiques du plus grand intérêt pour leurs enfants à venir. Chanterelz, oisif jusqu'alors, était tout fier de trouver un emploi sérieux à sa vie ; il jouait très-consciencieusement son rôle de gentilhomme campagnard.
Les effusions de ce souriant ménage animaient tout le Manoir^ donnaient des regains de jeunesse à la grand'mère et gagnaient jusqu'à l'abbé. Seul, M. doMoresne ne pardonnait pas à ce mariage. Malgré lui, au fond du cœur, il gardait pour Chanteretz une sorte de froideur invincible, froideur, il est vrai, dissimulée sous une affectation de cordialité qu'il s'imposait comme par remords; mais, quoi qu'il fît, ses efforts d'amitié pour son gendre se heurtaient à un sentiment secret, inexorable : sa fille n'était plus toute à lui !
Zéphirin ne paraissait plus au château ; en dépit des instances de Gertrude, il vivait avec son père, réserve
que tous prirent pour de la discrétion, isolement dont le marquis seul avait le secret. Taciturne, résigné, il errait durant de longs jours dans les bois, comme s'il eût voulu fuir sa pensée et sa douleur ; d'autres fois il se blottissait dans quelque laillis du parc pour voir passer Gertrude au bras de Ghanteretz, pour entendre encore sa voix. Enfin, las de souffrir, un matin il s'en alla trouver le curé au presbytère et lui dévoila sa résolution d'entrer au séminaire de Tours.
Le bon Grégoire le regarda avec des yeux ébahis.
— Comment? tu veux te faire prêtre, toi?... Où diable as- tu pris cette idée?
— Je n'ai plus de goût au monde, je suis fatigué de la vie...
— Jolie vocation ! interrompit l'abbé, tu t'ennuies, et tu viens te jeter dans TÉglise la pierre au cou, comnje lu irais à la rivière î
— Que m'importe, si j'y trouve le repos ?
— Le repos?... Ah çà! voyons, lu as un chagrin profond, mon pauvre enfant, dit le curé en le regardant en face. Je t'ai vu naître, je t'ai élevé; si tu viens à moi comme à un ami, ouvre-moi ton cœur; je suis de ceux qui consolent. Si ta peine est un secret, je t'écoute en confession.
Zéphirin rougit et garda le silence.
— Eh bien, lu hésites..., et tu veux te vouer à Thumilité?... Allons, parle, ta main dans ma main, et partageons ta peine ; elle te sera moins lourde quand nous serons deux à la porter.
A ces bonnes paroles Tinforluné sentit s'abaisser les barrières de son cœur.
Dévoiler sa misère, c'était parler de Gertrude... Avec mille réticences, il commença le triste récit de ses souffrances, il dit son amour naissant pour ainsi dire avec sa raison, les heureux jours de son enfance écoulés près d'elle, alors qu'il partageait ses /eux et ses études, ignorant des rigueurs qui devaient séparer leurs destinées; puis, les déchirements d'une première séparation, quand il fallut partir pour le collège ; et les larmes silencieuses versées la nuit dans les insomnies du dortoir , et les douces angoisses du souvenir ; puis encore, les immenses joies des vacances; et cetle fois, où revenant à Moresne à dix-sept ans, il n'osa plus la tutoyer... Ce jour-là, il avait compris son amour; alors il avait rêvé la gloire et ces guerres d'où Ton peut revenir colonel, général I...
Hélas ! le rêve était dissipé, la fatalité avait fait son œuvre, et de tant de visions évanouies il ne restait que la réalité du malheur.
L'abbé écoutait, les yeux humides, les éloquences de ce désespoir résigné et éperdu à la fois ; lui, qui avait vu tant de douleurs et de larmes au chevet des morts, il contemplait en frémissant le deuil de cette âme qui pleurait une vivante. Jamais passion ne lui avait paru si terrible. 11 y plongeait son regard comme dans un abîme et se sentait le vertige.
— - Malheureux, malheureux enfant I dit-il enfin.
— Me croyez- vous assez meurtri?... Vous le voyez, je n'ai qu'un refuge... ^
LE MÀRIiGE DE GERTRUDE. U9
— Le refuge où lu veux entrer n'est point fait pour des cœurs battus de tels orages.
— Cependant...
— Ta vocation n'est pas guidée par la grâce. Je t'ai entendu, tu m'as dit tes tortures , tes combats ; mais, pour me convaincre de la sincérité de tes aspirations nouvelles, tu n'as oublié qu'un mot.
— Lequel ?
— Dieu !
Six mois s'étaient écoulés. La grand'mère^ en femme d'expérience, savait trop les écueils des longs tête-à-tête d'amour pour ne point troubler l'idylle de Pierre et de Gertrude par les prosaïques intermèdes des comédies mondaines; elle multipliait les invitations, et le. château ne chômait pas d'hôtes.
— Ces deux tourtereaux-là useraient toute une vie de passion en un an I dit-elle un jour au curé. — Voyons, l'abbé, vous qui êtes un homme de sens, inventez-moi donc quelques bons ennuis qui leur alourdissent un peu les ailes.
Le curé prit une pose réfléchie.
— Demaiji dimanche, répondit-il gravement après un
instant, je puis faire darer mon sermon une heure et demie...
— Miséricorde! les pauvres enfants I... Enfin» c'est pour leur bien I
— S'ils avaient seulement l'esprit de me faire un arrière-petit-fils, reprit-elle après un silence.
— Ça me paraît très-facile , dit philosophiquement l'abbé.
— Ouais ! . . . vous en prenez bien à votre aise ! répliquat-elle avec malice.
Les préoccupations de la vieille marquise, quoique sages, n'étaient point de saison, elles deux amoureux eussent été bien surpris d'apprendre que Ton redoutait pour eux l'heure de la satiété.
L'expérience en amour n'a jamais profilé à personne. Chanteretz se fût indigné de la meilleure foi du monde à la simple supposition que sa flamme pût n'être pas éternelle. Privé, comme on sait, des tendresses d'unemère, il était pris par cette vie de famille que son mariage lui rendait et dont il n'avait point jusqu'alors éprouvé les douceurs. Sa Gertrude l'avait sauvé miraculeusement d'une situation désolée pour lui donner toutes les ivresses de ce monde. Elle était belle à rendre un artiste fou... Comment eût-il pu envisager la fin d'un attachement qui résumait pour lui toutes les félicités? Sa fortune lui semblait un songe.
L'hiver arriva, amenant pour le Manoir un peu de solitude^ et cette solitude parut adorable aux amants. Les longues mirées au coin de l'âtre, la rè^ie cahne et
douce, les travaux de la veillée pour Gertrude et sa grand'mëre, tandis que Pierre ou le marquis lisait à haute voix quelque poëte aimé; les boutades originales de Tabbé toujours en querelle avec la bonne grand'mère^ tout était empreint pour eux de ce suave attrait de Tinlimité dont nous sèvrent toujours un peu la nature fleurie, le soleil et le ciel bleu. Deux ou trois fois par semaine, le marquis et Chanteretz, grands veneurs devant Dieu, s'en allaient courre le cerf ou tirer à Taffût. Quand on chassait à pied, Tabbé les suivait armé de son bréviaire et d'un fusil superbe qui n'était jamais chargé, de peur des tentations. Il fallait voir le gracieux spectacle du retour I Gertrude accourant au perron, ses petits pieds dans la neige, pour fétcr les N^mrods et jeter une minute plus tôt un doux regard au bien-aimé après un long jour de séparation I
Cependant un événement vint agiter la quiétude de cette existence si bien remplie. La sœur de Chanteretz, en couches de son premier enfant, n'avait pu assister au mariage. Un jour, une lettre d'elle arriva au Manoir ^ priant la jeune madame de Chanteretz d'être marraine, et lui laissant le choix du parrain. Gertrude aimait déjà par correspondance la sœur chérie de Pierre, on devine si elle accepta ; d'ailleurs c'était une occasion de faire son premier voyage à Paris. On décida d'aller y passer un mois* L'ordre fut expédié aussitôt de préparer Thôtel de Moreshe, demeure pleine de souvenirs pour la vieille marquise, et qu'elle avait donnée en cadeau de noces à sa chère Migno^. A huit jours de là, toute la famille
in LE MARIAGE DE 6ERTRUDE.
quittait le château, et l'abbé restait seul avec Zéphirin. En voyant partir tout ce qu'il adorait au monde, le pauvre amoureux, malgré sa résignation stoïque, eut peine à cacher son désespoir.
— lis s'en vont! dit le vieux Gérômed'un ton amer; voilà le commencement des caprices du Parisien! -r Si c'avait été toi...
— Une fois pour toutes, mon père, dit Zéphirin, je vous ai prié de ne plus aborder ce sujet.
— Bah! reprit le paysan, elle peut devenir veuve I...
La comtesse d'Évans, sœur de Chanteretz, vive, enjouée, aimante, fôla Gérlrude avec l'effusion que donne - le bonheur. M. d'Évans, d'origine anglaise, était un de ces esprits aimables que produit la froideur britannique. Sérieux dans les choses du cœur, caractère facile et indulgent, il fit tout d'abord la conquête de la jeune madame de Chanteretz, et les deux couples devinrent inséparables.
L'amour a cela de divin qu'il Ifetablit partout son empire, qu'il absorbe toute émotion et s'en fait un arment. Le jeune ménage, avide encore la veiife de solitude, sa-
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Toura toutes les joies de cette bruyante et noavelle vie. Chaque heure apportait un plaisir et créait une souvenance.
Gertrude avait à chaque pas des ravissements ingénus qui gagnaient Chanteretz lui-même, et il se surprenait à dépouvrirdes aspects tout à fait imprévus dans des choses qu'il avait regardées cent fois. Leur première soirée à l'Opéra fut une fôte indicible, Gertrude n'avait jamais vu un théâtre ; excellente musicienne, elle n'avait aucune idée de la somptueuse exécution des chefs-d'œuvre. Au premier coup d'archet, ces effluves d'harmonie, ces sonorités puissantes 4'un orchestre sans rival l'enveloppèrent tout à coup et la tinrent captive sous le charme. On jouait U% Huguenots. Ces sublimes pages qu'elle lisait depuis des années à son piano, ces rhythmes superbes, qu'elle savait phrase par phrase, révélaient soudainement à son âme des sens inattendus; soutenus par les ardeurs de Tinstrumentation, animés par les prestiges de la scène, ces chants, tant de fois redits par elle, lui communiquaient toutes leurs magies radieuses, toute leur passion brûlante, et l'emportaient à plein vol dans les sublimes régions de l'épopée. Immobile, enivrée, plongée dans une rêverie extatique, elle écoutait, sa main dans la main de Chanteretz.
— Que c'est beau! que c'est grandi dit-elle... Ah! cela ne peut se comprendre que par l'amour I
Dans cette nature* intelligente, exquise, mûrie par la contemplation et par la solitude, le sentiment du beau s'épanouissaiMput à coup et donnait ses flet^rs. L'âme
ii^ LE MARIAGE DE GERTRUDE.
En un coin du salon, Pierre jouait aux échecs avec le marquis, et, de temps en temps, un bâillement mai dissimulé décelait sa dislration.
— Mais c'est à vous de jouer, dit M. de Moresne qui attendait inutilement une parade que Pierre ne faisait pas à l'échec au roi.
— Aht mille pardons I... Je suis si fatigué que je perds le fil de la partie.
M. de Moresne ne répondit rien. Depuis quelque temps il remarquait chez son gendre des indices qui ressemblaient fort aux insouciances de Pennui.
Après deux ans de mariage, Chanterelz en arrivait à celte langueur d'âme qui est le résultat presque fatal d'un bonheur trop sûr. Aucun nuage n'avait obscurci son ciel, il nageait en plein azur, adorant Gertrude, dont la tendresse pour lui s'était accrue de toute l'expansion qu'éveille la maternité. Mais au sein de cette béatitude immuable, assurée, il commençait à être poursuivi par le vague désir d'une agitation quelconque. Tranquille possesseur d'un bien que le plus froid eût convoité, il s'était acclimaté à celte atmosphère d'amour qui l'enivrait aux premiers jours et il se sentait pris par la nostalgie du bruit, du mouvement, de l'imprévu : Paris l'attirait.
• — Nous n'avons pas reçu de nouvelles d'Henriette ce mois-ci, dit Gertrude, J'ai peur qu'un des enfants ne soit malade.
— Oui, je suis inquiet, répondit Pierre vivement, et n'était la crainte de vous fatiguer, ^|ière, je vous au-
rais déjà proposé d'aller passer trois ou quatre jours à Paris.
. — Ce gérait très-facile, dit M. de Moresne, si Gertrude ne nourrissait pas son fils; mais je crois qu'en ce moment il serait imprudent de lui faire entreprendre un yoyage, si court qu'il soit. Allez seul à Paris passer ces trois ou quatre jours.
— Ohl non, répliqua Pierre qui surprit dans les yeux de Gertrude une anxiété qu'elle ne put dissimuler, j'aime mieux, dans ce cas, envoyer à Tours une dépèche dont on attendra la réponse.
El la soirée s'acheva sans plus ample discussion.
— Il s'ennuie, dit M. de Moresne à sa mère dès qu'ils demeurèrent seuls, il va vouloir bientôt l'emmener à Paris!...
L'automne approchait, la saison des chasses ramena un peu de mouvement dans la vie de Chanteretz. Diverses rencontres avec les Saint-Agny engagèrent des relations plus intimes; il revit la belle Hermance et se trouva mêlé à une société de jeunes gens dont les libres allures et la gaieté lui rappelèrent son milieu parisien. Pendant quelque temps encore il se résigna à sa félicité. Mais ce ne fut qu'un répit, l'hiver revint avec la monotonie des longues soirées et des après-midi oisives. Pierre recommença à songer aux aventureux plaisirs de la ville, si bien que Gertrude à la fin s'en émut.
— Mon Dieu, dit-elle un jour, tu semblés ne plus autant m'aimer.
— {lofaint! r^ondit-il avec un sourire.
— Non, je l'assure, on dirait parfois que lu fais effort pour paraître heureux. Je surprends dans tes yeux une vague froideur qui me navre...
— Alors, chère ange, lu me crois en démence. Mais ce que lu prends pour de la froideur, ma jolie peureuse, c'est tout simplement de la fatuité, je me sens assuré de ton amour et je m'abandonne au bonheur avec une confiance insolente. — Comment m'y prendrais-je pour t'aimer moins? En vérité, ^e te jure que ce mot n'a aucun sens pour moi .
Gertrude se rassura, mais, avec la prescience du cœur, elle devina que son mari dissimulait quelque tristesse et elle s'en ouvrit à sa grand'mère.
— Je l'ai remarqué comme toi, ma mignonne, mais cela n'est point inquiétant! Pierre, accoutumé à une existence bruyante, se trouve un peu désœuvré à Moresne en plein hiver; propose-lui d'aller à Paris le mois prochain quand nous aurons sevré Ion fils , et tu le verras redevenir gai comme un pinson.
-— Mais vous, chère mère?...
— Moi, je vous suivrai avec ton père; loin de vous nous serions comme deux corps sans âme I
— Que vous êtes bonne !
— Bah t je n'ai que soixante et dix ans, ma chère, et je ne ;m*effraye pas de courir le monde. Il s'agit maintenant de faire avaler la pilule à ton père... et ce sera durl...
Le marquis, forcé d'adopter ce projet, ne s'y prêta qu'avec un extrême déplaisir. Mais pour la première fois il se voyait face à face avec l'autorité du mari, il lui fal-
lut céder, et le sentimenl de son impuissance paternelle raviva cette acrimonie secrète contre laquelle il luttait en vain et qui l'entraînait à ne voir en son gendre qu'un ennemi. Tout lui disait que le mariage de Gerlrude touchait à ce moment de crise où aboutissent fatalement les mariages de passion, heure calme et trouble à la fois qui de deux amantsdoit faire deux époux, et pendant laquelle se décide l'avenir.
Pierre ne se lit point illusion sur le désarroi qu'il jetait tout à coup chez les Moresne en emmenant sa femme à Paris; mais il accepta le sacrifice en se disant qu'après tout rien ne les obligeait à le suivre. Il eût certes préféré pour son compte partir seul avec Gertrude et installer son nid dans le charmant hôtel de la rue de l'Université, pour y vivre à sa guise et donner à sa maison ce train de jeunesse que gêne toujours un peu la présence des parents^ si peu austères qu'ils puissent être.
M. de Moresne se convainquit bientôt que celte fois le voyage prenait les allures d'une installation définitive. Chanteretz remontait ses équipages et parlait de restaurer les appartements de réception, en homme décidé à considérer désormais le Manoir comme un simple se-
jour de villégiature. Gertrude, heureuse de ne plus voir de nuage sur le front du bien-aimé, s'associait à tous ses projets avec rentratnemenl d'un cœur de vingt ans. Il y a toujours un levain d'ostentation au fond de tous les bonheurs. Novice encore dans ces enchantements et ces fêtes qu'elle avait à peine entrevus, pendant quelques semaines elle se sentit fiëre d'être reine. Mais elle s'aperçut trop vite que l'intimité est une fleur sauvage qui s'étiole dans l'atmosphère factice des compagnies parisiennes.
Repris par le courant de ses amitiés, Pierre retrouvait, après deux années de retraite, des jouissances toutes nouvelles à cette existence de club et de sport qu'il avait autrefois dédaignée. Gertrude, un jour, remarqua avec tristesse qu'elle était souvent délaissée. Durant de longues soirées, seule entre la vieille marquise et son père, elle se sentait impatiente, troublée, et la maison lui semblait déserte en l'absence de Chanteretz; sans l'accuser, elle s'étonnait qu'il pût rester si longtemps loin d'elle; elle s'effrayait en songeant qu'elle n'était plus son unique pensée.
Un soir, dans un délicieux petit salon tendu d'étoffes de Chine qui lui servait de boudoir, elle devisait seule avec sa grand'mère. A chaque roulement de voiture, elle tendait l'oreille, espérant toujours entendre le cri du cocher à la porte de l'Iiôtel. La voiture passée, elle reportiait ses yeux vers la pendule, épiant la marche lente des aiguilles.
— Une heure î dit-elle.
• — Il est sans doute allé an moment au club en sortant du théâtre, répondit la vieille marquise.
— Mon Dieu ! reprit Gerirude en tisonnant le feu de la cheminée, un feu mourant pareil à une illusion qui s'éteint, mon Dieu! mais c'e«t inexplicable; trois jours de suite hors de la maison ! trois soirées qu'il nous condamne à rester seules!
La marquise sourit.
— Condamne... n'est pas gracieux pour moi, dit-elle. Gertrude lui prit vivement les mains.
— Pardon, mère, j'ai du chagrin!...
— Ah ! mignonne, que je te l'envie, ce chagrin-là !
— Sérieusement, mère, je commence a craindre le monde! 11 me fait l'effet d'un grand fanlôme qui se met entre moi et mon amour.
— C'est un Croquemi laine qui m'a effrayée comme loi quand j'avais ton âge, et puis j'ai fini par l'adorer.
— Enfin, que peul-il faire à ce maudit club?...
— Ma chère, il se repose de son bonheur I...
— En est-il donc las?
— Bon!... voilà que tu cours tout de suite aux extrêmes!... Cela veut dire simplement qu'ilen est à se souvenir qu'il y a dans la vie autre chose que le mariage. Ces idées-là viennent quelquefois auxhonunes... Ils s'en repentent d'ailleurs toujours à un moment. Laisse-le se griser un peu de liberté. — Vois-tu, ma belle, le grand art d'une femme, c'est la temporisation. Les hommes ont, par nature et par éducation, un tas de diableries en tête qui les rendent rétifs au ménage; Famour, notre
grande affaire à nous, ne les disirait jamais que par accident; il leur faut Taclivité, le bruit, les fumées de rindépendance. Ils se délassent dans le sans-gène du club du joug des convenances et de la galanterie que nous leur imposons. Le sori t'a gâtée jusqu'à cette heure, et du mariage lu n'as encore connu que Tamour, grâce à notre vie de province... Pierre mène tout uniment le train d'un mari gentilhomme ; la plupart des femmes ici s'accommodent très-volontiers de ce train-là )...
6erti*ude se sentait toujours aimée; elle se résigna. Cbanleretz semblait si pleinement heureux qu'elle se fût fait un reproche de troubler sa joie par des plaintes. Ne lui revenait-il pas chaque jour avec un sourire? N'avait-il point pour elle les attentions et les sollicitudes d'un amant ? Il l'entourait avec amour de ces mille recherches de l'élégance qui donnent à une femme les satisfactions de l'orgueil. Empressé comme aux premiers jours, avaitelle la fantaisie de sortir? il était toujours prêt à l'accompagner.
Était-il juste qu'il désertât le monde quand, pour veiller son enfant ou pour tenir compagnie à sa grand'-
LE MARIAGE Dl£ GERTRUOE. 133
mère, elle se confinait au logis? Le mari de Berliie ne yiYait-ii pas ainsi?... et Berthe était heureuse.
Avec le dévouement des âmes aimantes, elle trouva une sorte de volupté à sacrifier son bonheur au plaisir de Pieire ; et quand il revenait au milieu de la nuit, elle feignait d'être endormie pour qu'il n'eût point même à se reprocher ses insomnies.
Cependant, quelque soin qu'elle prît de dissimuler son sacrifice, M. de Moresne s'émut bientôt de la conduite du mari. Plusieurs fois, à l'heure du dîner, Chanteretz prévint Gertrude par un mot qu'il dînait au club.
— Un dîner de garçons ! disait-elle gaiement.
Mais, en dépit de cette gaieté, le père surprenait quelque soupir, quelque regard attristé vers la place vide, et son antipathie contre son gendre se réveillait, d'autant plus ardente qu'elle commençait à avoir une cause. Dans sa tendresse excessive, il devait s'exagérer le chagrin de Gertrude; il apprit d'un serviteur que Chanteretz ne rentrait souvent qu'à une heure fort avancée. Il crut reconnaître, un matin, des traces de larmes aux paupières gonflées de sa fille. Pierre n'était revenu qu'au jour.
Chanteretz ne s'était jamais trompé sur les sentiments du marquis; mais la lutte était tout intérieure, et la communauté d'existence n'avait eu, pour cette fois, aucun des écueils où se heurtent si souvent les gendres soumis à l'éternelle surveillance des parents de leurs femmes, ces Argus de l'histoire moderne. Cependant quelques observations de M. de Moresne au sujet des absences de
Pierre passèrent d'abord inaperçues; mais elles tournèrent bientôt si nettement au blâme qu*il fut impossible de se méprendre.
— Je vous serais obligé de nous avertir des heures auxquelles vous désirez dtner I dit un peu sèchement Vd marquis à son gendre un jour que celui-ci arrivait en retard.
Le reproche impliquait un manque d'égards. Cbanteretz s'excusa de son mieux, mais la leçon lui déplut. Il commença à sentir l'entrave. L'exactitude, qui n'était jusqu'alors que la plus vulgaire question de convenance, lui devint une contrainte après l'observation de M. Moresne ; quelques autres remarques, toujours discrètes, lui firent bientôt sentir un antagonisme latent; il comprit que sa conduite était surveillée.
La liberté est une déesse farouche à qui le poids d'un cheveu semble une entrave. Chanteretz se révolta à l'idée d'être tenu en tutelle; c'était comme une chaîne invisible dont il traînait le poids aussi bien de loiii que de près, qui s'allongeait pour le suivre jusqu'à la table de whist du club où il s'attardait, tiraillé par sa conscience et songeant à l'ennui de souffrir au retour les airs glacés et les mercuriales à demi-mot du marquis. Il se promettait chaque jour de provoquer une explicacation; mais comment attirer sur le terrain d'une discussion ce fantôme de tyrannie? Assis deux fois par jour à la même table et forcés de dissimuler leurs griefs secrets, le beau-père et le gendre s'aigrissaient des mutuelles concessions qu'ils devaient à leurs droits respec-
tifs. Trop sage pour risquer de troubler le ménage de sa fille par un conflit imprudent, M. de Moresne se renfermait dans une réserve exagérée ; mais son irritation faisait présager ie duel inévitable qui allait s'engager entre ces deux passions.
Près d'une année s'écoula pourtant dans cet état de paix armée. Quelques mois passés à Moresne avaient rendu Pierre à Gertrude; mais avec l'hiver revint la saison de Paris. L'ascendant d'une grande fortune, son dandysme de race, ses succès de sport, et jusqu'à ses folies passées, tout contribuait à donner à Chanteretz ce relief de haut ton si difficile à obtenir sans conteste dans le monde des élégances innées. Tout sommet attire la foudre, et Pierre n'était point invulnérable.
« On aime et l'on trompe, » a dit Musset; cette morale n'est que trop vraie; il est moins aisé qu'on ne pense de résister à quelque joli caprice qui vous tente. Quel mal peut résulter d'une aventure ignorée? En dépit de la morale, la plupart des hommes sont accessibles à deux genres d'amour bien distincts. Trois années de mariage avaient passé sur Chanterez; il avait trop longtemps vécu dans un milieu sceptique pour s'effaroucher de quelques infidélités légères, nées d'une coquetterie un
soir de bal, ou de quelque intrigue de coulisse qui n'altéraient en rien son amour pour Gertrude.
Cependant, si mystérieuses que fussent ces équipées, on en parla assez haut pour que le bruit en parvînt jusqu'à M. de Moresne. Voyant alors le bonheur de sa fille en danger réel, il songeait déjà à mettre un frein aux légèretés de son gendre lorsqu'un de ces hasards avec lesquels il faut toujours compter vint encore aggraver la situation du jeune ménage.
Un jour que Gertrude dînait seule chez sa belle-sœur, les jeunes femmes prirent envie d'aller voir un nouveau ballet à TOpéra. M. d'Evans fit atteler, et une demiheure après, ils étaient tous trois installés dans leur loge.
— Tiens, Pierre ! dit tout à coup madame d'Evans.
Gertrude tressaillit. Pour ne point l'accompagner chez sa sœur, Pierre avait prétexté une réunion du comité des courses qui devait le retenir au club toute la soirée.
Elle porta vivement ses regards vers le point désigné et vit son mari dans la loge de madame de Tressol.
La belle Hermance de Tressol, dans tout l'éclat de sa luxuriante beauté, était alors une des quatre ou cinq reines du monde parisien. Alliée aux plus nobles maisons du faubourg, riche veuve, elle traînait sur ses pas tout un cortège de prétendants. Esprit fantasque, ingénu malgré le mariage, elle mêlait à ses coquetteries savantes les hardiesses d'une enfant gâtée qui joue avec le péril. Sa vie, c'était le caprice en coupe réglée. Un jour, indolente comme une créole, elle recevait sa cour dans le
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demi-jour d'un boudoir oriental; le lendemain, amazone impétueuse, on la voyait courir les bois^ seule et laissant bien loin derrière elle les deux grooms qui la suivaient, comme pour se confirmer à elle-même sa liberté de Diane ou de Titania.
Hermance et Gertrude se rencontraient souvent dans le monde; mais madame de Chanteretz avait traité son amie d'enfance avec froideur, et l'ancienne intimité ne s'était pas renouée.
La présence de Pierre auprès de la jolie veuve dénonçait donc des relations dont il avait fait mystère. La pauvre Gertrude reçut en plein cœur le trait du soupçon, et le souvenir d'une heure de jalousie que son mari n'ignorait point se réveilla ardent et cruel. Trop fière pour laisser deviner sa peine, elle serrait convulsivement sa jumelle braquée sur eux, répondant d'un ton enjoué aux remarques de sa belle-sœur sur la toilette d'Hermance, mais elle ne voyait que Chanteretz. Elle se disait encore que sa crainte était folle : mais pourquoi avait-il menti sur l'emploi de sa soirée?
Il était là souriant, assis derrière le fauteuil de cette dangereuse sirène; Gertrude devinait qu'il parlait bas; elle croyait reconnaître dans Tabandon de sa pose, dans la mollesse de son regard, ces témoignages de tendresse qui l'avaient tant de fois émue. Bientôt elle rougissait de ses soupçons. « N'était-ce point une injure au passé que ce renoncement subit à sa foi?... Accuser Pierre de trahison, Toffenser dans sa loyauté d'époux sur un indice incertain!... »
Mais, remords ou jalousie, le sentiment qu'elle éprouvait la plongeait dans un indicible effroi. L'heure du doute avait-elle sonné?... Qu'allait devenir son bonheur?...
A un moment, elle comprit au geste de madame de Tressol qu'^n Tayail aperçue et qu'Hermance 1?^ signalait à Chanleret^. Chanterelz leva vivement la tète et ne put s'empêcher de rougir.
Quelques minutes après, il entrait dans la loge de sa sœur.
— Quelle charmante surprise I dit-il; j'allais partir pour achever la soirée chez toi, lorsque heureusement j'ai fait une visite à madame de Tressol et je vous ai vus I
Gertrude garda le silence; elle souffrait dans son amour, dans son orgueil; Pierre affectait une aisance si naturelle qu'il eût ramené la sérénité dans ce cœur blessé; mais,- par disgrâce, il eut la maladresse de vouloir trop justifier sa présence auprès de la belle veuve : insister sur ce point, c'était donner une importance suspecte à un fait insignifiant; une visite dans une loge n'avait pas besoin d'apologie. Gertrude éprouva une
sorto d'humiliation : surpris en flagrant délit de mensonge, son mari en arrivait à se défendre d'une perfidie!...
II est des âmes fières et droites que le doute ne saurait effleurer sans les froisser; l'idée que Pierre pouvait admettre qu'elle le soupçonnât eût semblé la veille à Gertrude une atteinte à leur amour, et elle découvrit avec terreur l'abîme qu'un moment de défiance allait creuser entre eux. On eût dit qu'il devinait sa jalousie, et, loin de s'en offenser... il s'excusait presque comme un époux mfidèlel...
« On aime et Ton trompe ! > Pierre n'était ni meilleur ni plus mauvais qu'un autre ; il vivait dans un monde aux yeux duquel le mariage n'est le plus souvent qu'un accord de convenances et de fortunes, et qui sait alléger le joug de façon à le supporter gaiement. En revenant dans sa voilure avec GertruJe, il s'émut de voir sur son front un nuage de tristesse.
— Es-tu souffrante, chère ange? dit-il inquiet et lui prenant la main avec tendresse.
— Non, murmurâ-t-elle.
— Mais tu as un chagrin, je le vois I reprit-il d'une voix émue.
Comme elle se penchait pour regarder par la vitre fermée, il la saisit dans ses bras et la força de tourner vers lui son visage baigné de pleurs.
— Mon Dieu!... que t'ai-je fait? s'écria-f-il éperdu, a comprenant que le chagrin de Gertrude ne nouvait venir
que de lui.
— Ahl mère, que je suis heureuse!... vous l'aviez bien dit qu'il nous reviendrait!...
Un incident puéril, mais qui devait entraîner de terribles conséquences, vint encore accroître la sécurité de Gertrude. Bien qu'elle ne s'inquiétât plus de madame de Tressol, ce n'était pourtant point sans un sentiment de trouble qu'elle la rencontrait. Elle se reprochait en vain une froideur que riein ne justifiait; un instinct secret arrêtait ses efforts de cordialité. La baronne était fort assidue aux soirées de Berthe, et c'était là surtout que madame de Chanteretz avait peine à se soustraire aux liens du passé. Hermance, devant Gertrude* même, usait envers Chanteretz de celte aimable familiarité que les jeunes femmes adoptent volontiers avec les maris de leurs amies d'enfance, et leur conversation était presque toujours montée sur le ton d'un élégant badinag
Un soir, on était en petit comité; Gertrude s'était mise au piano pour chanter une cantilène espagnole qu'elle disait à ravir, lorsqu'en se levant, à travers une glace sans tain, elle aperçut Pierre et madame de Tressol assis l'un près de l'autre sur un divan, et devisant à l'écart dans un boudoir attenant au salon. Les portières relevées protestaient contre tout mystère; le hasard seul avait sans doute fait leur solitude; on les enlendait rire et causer à voix basse.
La pauvre jalouse éprouva un serrement de cœur indicible; elle se dit qu'elle n'irait point les séparer, et ses pieds la portèrent au seuil du boudoir.
— Ah ! mon Dieu ! voici Gertrude qui vient nous surprendre ! dit en riant Hermance.
— Oui, j'ai craint un enlèvement, répondit Gertrude en s'efforçant de plaisanter.
— Ma chère, lu es trop belle pour qu'on puisse lutter contre toi, reprit la baronne. — Voyez donc, monsieur de Chanteretz, les adorables yeux qui vous ont pris au piège... Vous êtes un homme perdu, et si jamais vous essayez d'en conler à quelque autre, on ne vous croira pas.
Gertrude répondit sur le même ton, mais Pierre ne se trompa point à son sourire; il y devina la contrainte, il en fut touché, et voulant payer en sa monnaie Taltière ironique :
— Baronne, dit-il, donnez-moi une de ces deux roses avec lesquelles vous jouez si insoucieusementt...
— Est-ce un gage pour me compromettre?...
-.Oui!
— Vous êtes un fat si vous croyez que je vais vous la refuser... Tenez 1
Chanteretz prit la fleur et la planta dans les cheveux de sa femme. Fière de sa victoire et rougissante de bonheur à ce rappel d'un de ses plus doux souvenirs, Gertrude jeta sur Pierre un regard si plein d'effusion que la baronne devina un mystère; elle se mordit les lèvres de dépit, et se dit qu'à son tour elle aurait sa revanche.
Hélas I rien n'est durable dans ce monde^ pas mèoie les remords I Après un trimestre de vertu, Chanteretz reprit peu à peu ses habitudes de mari-garçon. Il revit madame de Tressol. La coquette n'avait point été insensible à ses hommages, il l'avait bravée trop cruellement pour qu'elle ne rêvât point de se venger. La conquête de Chanteretz était glorieuse; allumer une passion dans un cœur resté fidèle en dépit de quelques inconstances, c'était pour son orgueil blessé une belle victoire, et elle n'épargna rien pour l'assurer.
Mais les âmes les plus hautaines ont leurs moments de faiblesse. Hermance n'avait jamais aimé, et Pierre, égaré par ses sens, se trouva un jour lié par une de ces chaînes qu'un galant homme ne peut plusTompre à son gré. Il lui fallut alors subir cette tyrannie qu'une femme qui risque son état dans le monde doit toujours exercer sur l'homme à qui elle a tout sacrifié.
Des mois s'écoulèrent pour Gertrude dans ces alternatives de joie et de peine qui semblent le lot des mariages de passion. Nature faible et sceptique à la fois, Chanteretz se sentait souvent pris de remords ; il avait
l's quelques retours de tendresse, et la pauvre femme
abusée revenait à Tespoir. Mais Tindulgence en amour est le plus fatal des écueils; Pierre s'enhardit en la voyants! crédule... Un jour vint où Gertrude s'aperçut avec terreur qu'elle élait de plus en plus délaissée. Elle essaya en vain de rappeler la résignation d'autrefois, le doute pénétra son âme confiante ; à toute heure du jour elle se demandait : c Où est-il ? i^ et sa pensée troublée «se reportait vers cette soirée d'angoisse où le soupçon s'était éveillé dans son cœur. Tout est suspect à un esprit jaloux ; quelques vagues propos saisis dans le monde lui firent pressentir un malheur autour d'elle ; elle épia les regards, les sourires, et crut y lire cette sorte de commisération qui entoure les femmes abandonnées. Les chroniques de salon lui avaient révélé bien des secrets; elle savait les indulgentes complicités de la discrétion. Combien de fois n'avait-elle pas assisté à des causeries légères où se dévoilaient insoucieusement des perfidies que l'époux trompé seul ignorait, et dont l'amitié la plus franche n'eût point osé l'avertir. Elle s'aperçut bientôt qu'elle était l'objet de galanteries que ju?qu'alors on n'avait point hasardées prés d'elle... < Ils savent donc que je ne suis plus aimée I > se dit*elle.
146 XE MXRIAOE DE GERTRUDB.
Torturé depuis quatre ans dans les fibres les plus intimes de son cœur, M. de Moresne n'était point homme à assister froidement à de telles angoisses. Après s'être immolé au bonheur de son enfant, il la voyait souffrir et pleurer I C'était plus que n'en pouvait supporter son orageuse tendresse. Un événement imprévu fit éclater la sourde hostilité qu'il nourrissait contre son gendre et décida la lutte.
Une nuit, comme il quittait le club, une femme penchée à la portière d'une voiture arrêtée dans l'ombre se retira précipitamment à son approche : il avait reconnu Gertrude; elle voulait savoir si Pierre passait vraiment les nuits au jeu, et, pâle, haletante, anxieuse, ^Ue guettait sa sortie.
— Que fais-tu ici ? mon Dieul s'écria-t-il.
— Je l'attends, répondit-elle, comprimant ses larmes. Le père, qui, lui aussi, venait de passer an club des
heures d'attente inutile, eut comme un rugissement de tigre à la vue d'une telle affliction.
— Oh! le misérable k.. la torturer ainsi! murmura-t-il.
— Mon père, ne l'accusez pas ! dit vivement la pauvre femme, effrayée de la colère du marquis... C'est une folie, une inquiétude puérile qui m'a saisie!...
LE MARIAGE DE GERTtltlDE. 147
Pour la première fois ils osaient se dévoiler leurs alarmes, et elle eût voulu reprendre ce mot de plainte échappé de son cœur meurtri.
**- Malheureuse enfant, combien lu dois souffrir!
»*- Non! nonf... Il m'avait prévenue qu'il rentrerait tard... Venez... ramenez-moi-.. Il est là, n'est-ce pas?
M. de Moresne monta près d'elle sans répondre, et donna ordre au cocher de retourner à l'hôtel. Il sentait bouillonner en lui les flots de sa rage si longtemps contenue contre ce mari qui lui avait volé son bonheur et sa vie.
— Il^st là... n'est-ce pas ? répéta Gertrude.
— Oui, répliqua-t-il brièvement, je viens de le laisser à une table de jeu.
Absorbés dans leuri pensées, tremblants tous deux de ^'appesantir sur cette étrange rencontre^ le père et la aile arrivèrent à l'hôtel après avoir échangé à peine quelques mots. Gertrude laissa M. de Horesne à la porte de son appartement. En entrant dans sa chambre elle trouva Pierre assis au coin du feu et lisant.
— J'ignorais que tu dusses sortir ce soir, dit-il en souriant, et je t'attends comme un mari jaloux.
-- Tu arrives à l'instant ?. ..
— Sans reproche, ma belle, je suis ici depuis minuit ^tdemi.
— Depuis minuit et demi I s'écria-t-elle atterrée.
*-* A peu près. .. il était du moins cette heure-là quand j'ai quitté le clubl...
Gertrude demeura anéantie ; elle ne voyait plus que
148 If MARIAGE DE GERTRUOE.
mensonges. Elle était à la porte du club à onze heures. .. Et son père n'avait donc pas laissé Pierre ait jeu... c Pour-* quoi l'avait-il abusé ?... Tout le monde la trompait 1 9
Elle se dit souffrante pour rester seule, et passa une nuit affreuse, cherchant en vain un fll pour se guider dans le ténébreux dédale de ses ennuis.
XH
Le lendemain, Chanteretz achevait de s'habiller , quand un valet de chambre vint le prier de se rendre auprès du marquis. La froideur qui régnait entre le beau-père et le gendre rendait cet appel matinal au moins suspect. Pierre s*y rendit un peu étonné, prér voyant quelque conférence d'affaires. Mais à l'accueil de M. de Horesne, qui se leva cérémonieusement à son entrée pour le saluer et lui désigna un siège du geste, il pressentit un entretien plus grave. <*
— Je me rends à vos ordres, monsieur, dit-il en s'asseyant.
Le marquis répondit par un signe de tète; il était pâle, et parut hésiter avant d'engager cette discussion, qui ne pouvait être qu'une déclaration de guerre. Enfin, il rompit le silence.
-^ Vous me rendrez, je l'espère^ cette justice^ mon-
LE MARIAGE DE GERTRUDE. i49
^ sieur, que jusqu'à ce jour jamais un mot de moi n'a f porté atteinte à votre liberté. J'ai adopté, sans me : plaindre, la façon dont il vous^a plu de vivre, compre* i^ nant qu'une e}[istence commune n'était possible entre :- nous qu'au prix de concessions qui devaient toutes venir
de moi, puisque vous me laissiez ma fille.
A cet exordé où leurs situations respectives étaient si
nettement formulées, Chanteretz se tint sur ses gardes.
— Je suis prêt à reconnaître, monsieur, dit-il, que la courtoisie à laquelle j'étais en droit de m'attendre de votre part ne s*est jamais démentie.
— J'avais besoin de cet aveu, reprit froidement M. de Moresne, pour aborder sans scrupule une explication que les circonstances ont rendue indispensable entre
' nous.
— Je vous écoute»
— La vie que vous menez» monsieur^ fait le malheur de ma fille.
— Son malheur ?
— Oui. son malheur!... Oh I vous ne vous en apercevez point, je le sais I poursuivit le père d'un ton acerbe ; mais si cachées que soient ses larmes, je les vois, moi, quand vous êtes absent. Elle souffre de vivre seule^ loin de vous. Or, vous me devez compte de ses chagrins...
•— C'est un compte, monsieur, que je me dois aussi à moi-même! interrompit Pierre. J'aime Gertrude, j'ai pour elle les égards d'un homme bien né !... C'est là, je pense, tout ce qui peut être discutable entre nous. Je ne vois guère que dans notre monde les maris aient pr
l'habitude de vivre cousus aux jupes de leur femme l..-, ^ Eh! monsieur, tous me citerez cent maris qui, comme vous, délaissent leurs femmes^ qui ^ comme vous, les trompent; mais ces femmes-là ne sont pas ma Qlle t Depuis quelque temps Gertrude souffre; elle vous ob^ serve... Vos relations avec madame de Tressol...
— Mon Dieu I mais si je ne m'abuse, dit Chanteretz d'un ton sardonique, vous allez me demander comptQ aussi de ma vertu!..,
— Je parle sérieusement ! s'écria le marquis»
— S'il faut vous répondre de môme, je nie d'abord^ monsieur. Et puis je vous dirai qu'en tout cas il sulfit à un mari de bonne compagnie de voiler son péché..,
— Monsieur^ celte nuit, à une heure du matin, j'ai trouvé votre femme à la porte du cercle. Elle vous aU tendait, égarée par des soupçons qui la brisent; elle devine, elle sent que vous la trompez; qu'elle apprenne la vérité, son avenir est perdu!... Et je ne veux pas quQ cela soit I
À cette révélation, Pierre demeura consterné.
^- Gertrude m'attendait, dites-vous?
<-« Oui, reprit le marquis d'une voix vibrante. EllenQ pense pas comme vous quMl suffise à un mari de n@ point afficher ses maîtresses. ., Elle se voit trahie dan^ son amour, dans sa foi, dans sa vie. Tandis que vQus vous divertissez^ elle gémit de son abandon. Que, dan$ notre mondç, il soit d'un rigorisme ridicule de demander compte à un gendre de sa vertu^ comme vous dites, il m'importe peu; je ne songe qu'à ma fille, moi, mon*
LE MABIÂ6E DE OERTRUDE. 151
sieur; je veux qu'elle soit heureuse... je ne vous l'ai point donnée pour que vous la torturiez !... Et dussé-je remmener à Moresne.. .
Chanteretz écoutait en mordant sa moustache; bien qu'il eût le sentiment de ses torts, l'acrimonie de son beau-père l'exaspérait et ravivait l'ennui d'une autorilà qui depuis trop longtemps lui semblait pesante. Aux derniers mots du marquis il bondit sur son fauteuil.
— L'emmener à Moresne t s'écria-t-il; mais vous ou-^ bliez, monsieur, qu'il faudrait d'abord que j'y consens tisse !
— Oh \ libre à vous de la suivre.
— Ah î je comprends ! dit.Pierre domptant avec peinQ sa colère et redoublant d'ironie. Tout cela signifie que le séjour de Paris vous déplaît.
— Monsieur !
Il se fit un silence.
— Causons de sang-froid, si nous pouvons, reprit Pierre, devenu calme devant Femportement de son beaupère. Que vous ayez de vives sympathies pour Moresne» monsieur, je^le conçois; mais vous me permettrea de ne point les partager. Ma femme est faite pour le monde ; ce n'est point à son âge que Ton prend goût à la retraite,. Elle restera donc ici, prôs de moi...
— Eh quoi! s'il s'agit de son repos, de son avenir?.... — ' Son avenir est aussi le mien, j'imagine!... Tenez,
monsieur, nous connaissons assez la vie*tous deux pour ne plus rêver ces amours éthérées qui bravent la solitude et le tôte-à-tête sans trêve. On se lasse à la fin dan&
j5î LE MARIAGE DE GERTRUDE.
les nuages. Noire pauvre nature humaine a besoin de temps en temps de prendre pied, et la passion la plus vive ne saurait lulter contre un atome d'ennui. Combien connaissez-vous de ménages épris à qui vous puissiez conseiller Tisolcment sans les envoyer à un danger mortel? Le bonheur conjugal n'est point une affaire de cœur, c'est le plus souvent un effort de raison. J'admets que Gertrude puisse supporter ou même désirer un bonheur plus solitaire; c'est une de ces âmes ardentes et profondes pour qui l'amour est un étemel foyer d'émotions saintes et austères. Hais je ne suis, hélas ) qu'un homme comme tous les hommes, incapable de borner ses vœux à une chaumière. J'aime ma femme, et je deviendrais à la longue un exécrable mari s'il me fallait mener une existence contemplative...
— Et vous trouvez plus simple de sacrifier ma Olie à votre fantaisie I interrompit le marquis. Puis, comme la fidélité vous gène, elle devra s'accommoder de vos trahisons^ voir son amour méprisé I... Ah çà! vous êtes fou si vous croyez que je resterai témoin passif de son chagrin. Elle languit ici, je vous le répèle; elle y meurt... Et, pardieul si pour la sauver, il faut vous Tarracher, je n'hésiterai pasi
— Ah çà I monsieur» et mes droits! s'écria Pierre en se levant.
— Je me soucie bien de vos droits! riposla fièrement le marquis avec éclat et se levant aussi.
Entraînés tous deux par la colère, ils restèrent un înstant face à face^ muets et presque menaçants... Leur
LE MARIAGE DE GERTRUDÈ. i53
silence les effraya. Un mot de plus, ils en arrivaient à quelque parole irrémissible...
A ce moment la porte s'ouvrit et Gertrude entra «uivie de Zéphirin.
Le beau-pâre et le gendre affectèrent un calme subit ; mais la jeune femme devina qu'elle venait trop tard.
— Je vous amène un ami qui nous arrive, dit-elle en feignant de ne point remarquer l'embarras causé par leur entrée.
Le marquis tendit la main à Zéphirin et lui souhaita la bienvenue. Pierre Timita, demanda des nouvelles de l'abbé, et après dix minutes de causerie^ il sortit avec Gertrude.
Demeurés seuls, M. de Moresne et le fils de Gérôme restèrent un moment sans parler.
— Je ne t'attendais pas, dit enfin le marquis.
— Gertrude est bien changée, répliqua Zéphirin, pion* géant ses yeux dans les yeux du père.
JM. de Moresne ne répondit point.
— Les tristes jours sont venus pour elle, poursuivit le jeune homme.
— Gomment le sais-tu?
— Par vos lettres à l'abbé... El me voici I
iU LE MARIAGE DE GERTRUDB.
£n quittant le cabinet de M. de Moresne, Pierre et Gertrude étaient descendus au jardin, où chaque matin, en attendant le déjeuner, ils venaient jouer avec leur fils.
Un gai soleil d'avril riait dans les feuilles naissantes, et quelques brindilles de lilas hâtifs sortaient en fleurs de leurs bourgeons rosés. C'était d'ordinaire Theure radieuse de Gertrude. Il n'est rien tel que le remords pour rendre un homme charmant. Pierre jouait avec Tenfant; le viveur disparaissait ; il se montrait d'autant plus expansif qu'il avait toujours quelque tort de la veille à faire oublier. Dès qu'ils parurent sur le perron, Tenfant poussa un cri de joie et accourut à travers la pelouse, embarrassant ses petits pieds dans le gazon épais, Gbanteretz l'enleva dans ses bras, heureux de trouver une diversion à son trouble, et, aux grands éclats de rire de son fils habitué à ce jeu, il se mit à fuir dans une allée,, défiant Gertrude de les atteindre. Mais Gertrude ne les suivit pas.
— Prenez garde, s'écria-t-elle, vous allez lui faire mali...
A ce mot Chanteretz s'arrêta court; c'était la première fois que sa femme lui disait twus dans l'intimité.
lE MARIAGE DE 6ERTRUDE. ISS
*— Qu'as-tu donc? dit-il en revenant vers elle, Gerlrude rougit.
— Chut! fit le baby d'un air de mystère enfantin et posant son petit doigt sur ses lèvres ; maman a eu ce matin son grand chagrin... faut pas te le dire!
Pierre avait compris par une sorte d'accord tacite avec le marquis que leur dissentiment devait rester secret ; mais, en voyant la tristesse -de sa femme, il n'hésita plua à parler.
— Voyons, causons, dit-il, en lui prenantla main avec tendresse et l'emmenant à Técart : tu souffres de quelque peine, confie-la-moi.
— Non, je n'ai rien, répondit-elle froidement.
— Écoute, ajouta-t-il d'unevoixémue :je viens d'avoir avec ton père une conversation qui intéresse notre bonheur.
— Que t'a-t-il dit ? •
— 11 m'a dit que tu es une folle... que tu doutes de mon amour jusqu'à être jalouse, jusqu'à m'épier.
Gerlrude se sentait gagner à cet accent de franchise, mais le soupçon avait déjà trop profondément sillonné son âme : elle essaya de se roidir contre êa faiblesse.
— C'est vrai, murmura-t-elle, j'ai eu tort.
— Je t'en prie, ce n'est point ainsi qu'il te convient de parler, quand c'est moi qui devrais être à deux genoux devant loi pour implorer le pardon des chagrina dont je suis la cause malgré moi... Allons, ce serait première fois que nos deux cœurs ne se répondra point..,.
Devant la douleur de Gertrude, Chanteretz était sincère, il parlait de sa tendresse avec la même voix qu'autrefois, et la pauvre abusée ne savait plus l'accuser.
— Tu te tais... mon Dieu!... est-ce que tu ne m'aimerais plus?... ajouta-t-il avec angoisse.
•— Je ne t'aime plus?.., s'écria-t-elle en pâlissant.
Ces derniers mots furent comme un trait de flamme; ils se regardèrent éperdus et, d'un commun élan, ils se tendirent les mains et s'embrassèrent dans une étreinte soudaine.
— Quel mot!... reprit enfin Gerlrude. Ah! ne le répète jamais, il me tuerait!...
— Et pourtant, dit Pierre avec un accent de doux reproche, tu as manqué de foi hier...
— Grâce I ne me parle plus de cette heure maudite où j'ai tant souffert! Efface de ta pensée tout ce que t'a dit mon père. Je veux croire en toi, en ton amour... Tiens, crève-moi les yeux pour qa*ils ne soient plus tentés de trahir la confiance de mon cœur.
— Et comment verrais-tu combien je t'adore? dit-il en les lui fermant sous ses baisers.
f — Je le sens par l'âme, va ! répliqua-t-elle avec un sourire qu'un ange eût envié. Allons rejoindre notre fils.
— Non, reste : il faut que tu saches ce que m'a dit ton père.
— Et moi je ne veux rien savoir!... tu es mon maître; ma vie^ ma destinée sont en tes mains;... fais-en ce que tu voudras!,.!
LE MAKIAGE DE GBRTRUDE. 157
— Alors, obéis à ton mattre,... et écoute ton amant« Ils s'assirent côte à c6te sur un banc de mousse qu^om-
brageait le tronc d'un grand platane. Il commença ainsi :
— Par un puéril orgueil, chère, j'ai tout à l'heure tenu tête au marquis d'un« façon que je regrette; mais tu connais son irritabilité dès qu'il s'agit de ce terrible gendre qui l'a détrôné dans ton cœur. De mon côté, je suis sans ^oute un peu trop farouche en tout ce, qui semble froisser mon indépendance. De là ces petites guerres personnelles qui s'élèvent entre lui et moi à tout propos. Et pourtant il est un point où doivent se fondre toutes nos dissensions, car nous poursuivons un même but : ton bonheur. — J'ai bien des torts envers toi, chère ange...
— Je te défends d'en parler I s'écria Gertrude en lui mettant la main sur la bouche.
— Au contraire, puisque je veux en même temps te dire qu'il n'est point de femme plus aimée que toi. -«- Il est des gens qui ne peuvent supporter le bonheur qu'à petites doses ; suis-je de ceux-là?... ou bien ma jeunesse trop turbulente m'a-t-elle créé la soif insatiable de bruit et de mouvement qui fait que je te délaisse un peu?... je ne saurais le dire. A coup sûr, je t'aime; j'essaye d'échapper aux surprises du monde et je succombe chaque jour. Il m'arrive à tout moment de faire autre chose que ce que j'ai résolu ; je pars pour le club, quelque ami m'emmène au tiiéâtre... et alors j'ai l'air de t'avolr trompé.,,
-r- Désormais ne me dis plus rienl... interrompit la jeune femme.
-^ Mais il est un fait plus grave, chère confiante : ton père m'a parlé de larmes versées quand je ne suis point là pour les voir; le calme que tu me montres ne serait que résignation et sacrifice... Enfin... il veut t'emmener à Moresne.
— • Me séparer de loi \ s'écria-t-elle.
— Non, folle, car il sait que je te suivrais. -^ Ah I... Et qu'as-tu répondu?
— J'ai refusé de te laisser partir. Mais à toi je veux tenir un autre langage. Malgré mon peu de goût pour la vie champêtre, je suis prêt à partir demain, s'il est vrai que tu sois malheureuse à Paris.
— Merci! répondit-elle avec effusion. Mais, va, je suis heureuse où tu es! Ne t'inquiète pas de quelques diables bleus qui me courent par la cervelle. Si j'ai parfois des tristesses, je suis fière de les souffrir pour toi...
Pierre voulut l'interrompre.
— Oh I écoute à ton tour, reprit-elle. Dans ces moments de solitude où tu te reproches de me laisser souvent, mon ami, j^ai longuement réfléchi aussi, moi. J'ai d'abord craint, je l'avoue, que tu ne fusses las de nos quatre années d'affection et de mariage ; peu à peu j'ai compris ce besoin d'action qui t'entraînait loin de moi, mais j'ai compris aussi le changement survenu dans ton amour...
— Je proteste I exclama Pierre .
LE MAftlAOE DE GEBTRtiDË: IStf
— Laisge-moi achever I J'ai reçu jusqu'au bout ta confession...
— C*est juste.
"— Ce serait, en vérité, une honte pour mes vingt* deux ans, mon ami, si je n'avais retiré de la pratique du monde autre chose que des idées de pensionnaire. Tu m'aimes assez pour venir t'enfermer à Moresne afin da m'ëpargner un chagrin, mais point assez pour ne pas souffrir de la solitude. Tu regretterais Paris, et tes tristesses involontaires me donneraient des remords.
— Cependant, ma chérie, si tu es malheureuse ici!... — • Ici, je te vois gai, souriant, et je te jure que là-bas
la moindre trace d'ennui sur ton front me serait un supplice; j'aurais toujours peur d'y lire l'indifférence I Nous ne pouvons avoir qu'un seul bonheur à nous deux, arrangeons-le cœur à cœur. Mon sacrifice, si j'en fais un, est moins grand que celui que tu me ferais à Moresne. C'est donc ici que nous serons le plus heureux.
Que répondre à tant de grâce et de raison ?... Chanteretz attendri saisit la main de sa femme et la porta à âes lèvres, se maudissant de lui avoir jamais coûté une larme.
' — Seulement, mon ami, répondit-elle avec gravité, laisse-moi te confier à mon tour une faiblesse dont je m'accuse et que je ne puis surmonter. Ton amour est toute ma vie, toute ma joie ici-bas; j'en suis jalouse à mourir d'une de ces trahisons que je vois si conmiunes. À ridée d'être tronoipée par toi, il me semble que rien de vrai, de sacré ne j:esle debout. Je te l'avoue, coQtinua*
t-elle, la voix vibrante et l'exaltation dans les yeux, j^'ai place si haut notre affection que je ne puis la concevoir avilie. Je t'adore, mais je te fuirais, dussé-je en mourir, avec notre enfant, s'il me fallait renoncer à ma croyance
en toi I
— Tigressel dit Pierre 'essayant un sourire, et plus ému qu'il ne voulait le paraître.
— Ne me raille pas, reprit-elle avec une sévérité douce : c'est ton bonheur, c'est le mien que je garde en défendant notre amour I... Ne me trompe jamais si tu veux qu'il vive!...
À l'accent solennel de ces derniers mots^ Ghanteretz eut un frémissement de terreur.
Le môme jour, Gertrude eut un entretien avec son père en présence de la vieille marquise, qui s'écria en apprenant l'escapade de la veille :
— Ahl mon Dieu, ma mignonne i... mais te voilà comme cette pauvre petite Âthénaïs Montbrun, qui s'en alla un jour jusqu'à Gharlres où son mari chassait!... Ah bien I si j'avais couru ainsi après ton grand-pére il m'aurait menée loin !... Gomment 1 après quatre ans de mariage tu commets de ces fautes ?«.. Mais, jna cbére^
L£ MARIiLGfi DE GERTRUDEr 161
le bonhettr est un composé de confiance et de cécité, et Ton n'attrape jamais rien à tendre ces embûches-là.,, si ce n'est des jaunisses et des maux d'estomac 1...
La jeune femme fit tout pour prévenir les suites d'une scène fâcheuse et amener une réconciliation entre son père et son mari : elle déclara qu'elle préférait Paris au séjour de la Touraine.
Mais le marquis devinait trop bien le sacfifice pour se rendre sans discussion ; moins confiant que sa mère, il frémissait à la pensée que Gertrude pouvait surprendre les infidélilés dont elle avait eu déjà le pressentiment.
— Je préfère supporter quelques soucis et le voir heureux I dit-elle enfin avec l'entêtement des cœurs qui se dévouent.
— Elle a raison ! dit la grand'mère qui voyait plus clair que le marquis dans les difficultés du ménage.
Seulement, le soir venu, elle prit à part Chanteretz :
— Ah çà, voyons, mon cher enfant, lui dit-elle, vous vous conduisez donc comme un étourneau, que Gertrude perd la tôle à vous courir après?...
— Je vous assure, chère mère...
— Bon, bon, interrompit-elle, vous allez nier, c'est convenu I... mais j'ai de bons yeux et je ne suis pas née d^hier pour ignorer que vous avez tous le diable au corps... Mais sarpejeul vousn'èles pas un sotl... Vous adorez votre femme, arrangez-vous pour qu'elle n'y voie que du fen 1
De tout ce qui devait aviver l'irritation du marquis, il n'était certes rien de plus amer que l'abnégation de
161 LE HARIAOE DE GERTRDDE.
Gertrude; elle aimait jusqu'à s'immoler, jusqa*à immoior tous les siens à un sourire de Chanteretz.— *Et quoit il la voyait courir en aveugle vers un désespoir certain... et il ne pourrait la sauver?... Son autorité paternelle, l'ascendant de sa tendresse s'évanouiraient, ft*appés d'impuissance, devant les droits de ce mari qui d'un mot décidait d'une destinée si chère 1... Et il épanchait sa rage avec 'Zéphirin, maudissant le jour où par faiblesse il avait livré sa fille à cette horrible épreuve du mariage.
— Songeons au présent^ dit Zéphirin, et puisqu'elle n& peut être heureuse que par cet homme^ veillons sur elle, et veillons sur lui.
— Oui, tu as raison, l'heure des temporisations est passée, il faut agir. Ah ! vous invoquez vos droits, monsieur mon gendre t.. • Eh bien, à nous deux maintenant I
Chez un amant épris, infidèle par faiblesse ou par désœuvrement, la perfidie n'est jamais tout d'une pièce. Chanteretz, en sa sincérité de cœur, s'était promis de revenir à Gertrude. Mais, il faut le dire, le despotisme de sa maîtresse le réduisait à ce rude esclavage qui natt fatalement des situations troubles.
LE If ARIAGE DE GERTRUDE: 16a
Imprudente etfollatant que ses légèretés s'étaientmaîntenues dans les sept cercles de la coquetterie^ Hermance» enfin vaincue, avait éprouvé tout à coup Teffroi inséparable d'une première faute. Elle tremblait à la pensée de déchoir de son rang dans le monde si sa chute était soupçonnée. C'en était fait de cet orgueil dahaut duquel elle pouvait braver la calomnie : < elle avait un amant sa fierté n'était plus qu'un voile qu'un souffle de mé« disance pouvait soulever! la moindre imprudence la perdrait I » Chanteretz, soucieux de sa propre sécurité, s'était d'abord prêté avec joie à toutes les exigences dé la baronne pour assurer le secret de ce nouvel amour; mais pressés de promener leur ivresse et de déjouer les Argus des. salons, ils s'étaient bientôt enhardis, et il en était résulté pour le mari de Gertrude une dépendance de tous les instants. Il lui fallait subir la tyrannie do ce dévouement qui lui avait tout sacrifié. Romanesque et jalouse, Hermance n'anait pour s'excuser vis-àrvis d'elle-même que les entraînements de sa passion. Chaque heure que Pierre passait loin d'elle était un sujet de reproches et de larmes. Par une de ces étranges inconr séquences des sentiments faux, elle se plaignait amèrement d'être immolée à Gertrude.
Le soir, il était contraint de paraître au théâtre, aux bals où elle devait se rendre ; dans l'après-midi, il la suivait au bois.
Un jour la baronne lui donnant rendez-vous à un ba de lady Granby, il s'excusa sur ce qu'il y devait conduire madame de Chanteretz.
iC4 LE MARIAGE DE GBRTRUDE.
— Me rencontrer avec ellel... s'écria Hermance. Pierre, vous n'y songez pas... Youlez-yoas donc que jo meure de jalousie ou de honte en tous voyant à son côté?..,
— Lady Granby est, tous le savez, parente dé ma femme. ..
— C'est bien, allez avec votre femme, répliqua-t-ellc avec un accent de victime, je resterai chez moi !
— Mais, Hermance, comprenez donc...
— Je comprends, reprit-elle avec amertume... Vous êtes marié, vous vous devez à votre femme. — J'ai d'ailleurs, en vous aimant, dû faire le sacrifice de ma fierté. Il fallait choisir entre le monde et vous... j'ai choisi. — Votre bonheur au prix de ma réputation... A votre femme le plaisir et le respect de tous, à moi la solitude et le mépris.. . c'est juslice ! — Allez, Pierre, ajouta-t-elle en essuyant une larme et s'enveloppant dans sa résignation douloureuse, allez condnire votre femme au bal i
Une des bizarreries du cœur de l'homme, c'est qu'il s'attendrit chez sa maîtresse à des élégies qu'il persiflerait chez sa femme.
Gertrude n'alla point au bal de lady Granby ; Hermance, épanouie et radieuse, y dansa jusqu'au jour.
Mais l'orage grondait.
Orgueilleux d'une si glorieuse conquête, Chanlerelz avait trouvé d'abord mille charmes à cette sollicitude amoureuse qui le poursuivait à toute heure ; jamais héros de ronian ne subit le servage de plus féerique héroïne. Pourtant, peu à peu , son cou s'était endolori sous la laisse trop tendue. Les exigences d'Hermance ne lui laissaient plus un instant de liberté; une heure vint où il aperçut l'airain du joug illégitime, ou il regretta les fleurs de la chaîne légale. Dans son égarement, il avait ses heures lucides; mais captivé par ce dangereux amour des sens, plus puissant que les philtres des antiques enchanteresses, il trahissait chaque jour ses plus sages résolutions et reprenait le chemin de l'Ile de Circé.
C'était avec le vague désir d'une délivrance qu'il s'était promis de dénouer une intrigue désormais environnée de dangers effrayants. Malheureusement, il est de ces liens qu'un galant homme, si sceptique qu'il soit, ne peut briser sans pudeur; il redoutait l'exaltation d'Hermance ; cesser brutalement de la voir, c'était la pousser peut-être à se perdre par quelque acte de folie dont le scandale rejaillirait jusqu'à Gertrude.
Repris plus que jamais, par une de ces fatalités si com-
munes qui semblent le châtiment de Téternelle justice, il laissa un matin, dans la chambre de Gertrude, un mouchoir d'Hermance qu'il avait emporté par mégarde.
Devant ce témoignage accablant, la pauvre abusée demeura béante de stupeur, un horrible effroi la saisit au cœur. Le chiffre, les armes surmontées d*un tortil de baronne étaient là sous ses yeux, elle ne pouvait plus douter I
Elle resta une heure en proie aux plus sinistrés pensées. Il lui prenait envie d'aller confondre Pierre, en lui jetant cette preuve de son, -hypocrite perfidie... Mais, était-^œ une preuve ? Comment admettre qu'il eût égaré un tel gage en tel lieu ? Une simple rencontre avec Her»mance pouvait expliquer le mystère... Elle eut peur d'être lâche devant les dénégations qu'il allait, comme toujours, opposer à ses soupçons. Enfin, décidée à éclaicir les doutes qui la tuaient depuis trop longtemps, elle cacha le mouchoir, puis descendit au jardin où son mar l'attendait.
— Y a-t-il longtemps que tu n'as vu Hermanceflui dit-elle au bout d'un instant.
A cette question inattendue, Chanterets faillit è trahir.
— Hermance?.i. Quelle nouvelle tne demandes-tu là? dit-il avec un rire forcé et se-baissant pour cueillir une fleur, afin de cacher son trouble. — Je ne sais... je l'ai peut-être rencontrée hier... ou il y a huit jours*., sans m'en apercevoir !
Gertrude se tut : elle l'avait vu rougir.
Un soir la baronne était aux Italiens avec sa tante, la comtesse d'Auray. Pierre, en venant faire sa visite obligée, ne fut pas peu étonné de trouver Mt de Moresne installé dans la loge. Si accoutumé qu'il fût à la diplomatie mondaine^ la rencontre était gênante, il ne put reprimer un mouvement d'hésitation; mais son étonnement atteignit bien d'autres proportions quand le marquis, lui tendant la main, Taccueillit avec cordialité, sans paraître remarquer le trouble d'Hermance.
— Ma foi, baronne, dit-il, puisque mon gendre me surprend en flagrant délit de galanterie, je lui fausse politesse et ne lui cède point mon fauteuil près de vous !
— Vos visites sont assez rares, monsieur le marquis, pour que je me fasse votre complice I répondit-elle un peu émue*
Ghanteretz crut d'abord à quelque hasard : la vieille amitié de M. de Moresne pour la comtesse d'Auray qui ne venait que rarement à Paris, expliquait une si étrange visite; mais il s'aperçut bientôt que son beau-père ne songeait guère à quitter la place. A la faveur de ce caquetage de haut ton qui effleure en voltigeant tous les sujets, le marquis semait avec grâce de délicates louanges à la beaut^ d'Hermance, et semblait si bien sous te
168 LE MARhAGE DE GERTRUDE.
chaime qu'il fallait renoncera l'y arracher. Pierre, fort embarrassé de sa situation et maudissant un contretemps fâcheux, fut obligé de battre en retratre.
La baronne de Tressol, comme toute reine de la mode, recevait communément sa cour avant l'heure du dtner. Chanteretz arriva le lendemain chez elle, encore troublé de l'événement de la veille. Elle n'était point seule ; un serrement de main significatif et un sourire eurent bientôt déridé son front ; mais Hermance tenait à se parer devant ses féaux d'une nouvelle conquête.
— Savez-vous que le marquis de Moresne est charmant? dit-elle tout à coup à Chanteretz; il m'a fait passer hier la plus aimable soirée...
— Prenez garde, baronne; à son âge, mon beau-père doit être un fin séducteur t répliqua Pierre avec une gaieté de mauvais aloi. ' ^
— A son âge ?... mais il est jeune I
— Pour un grand-père , je conviens qu'il est bien conservé I reprit-il maladroitement. «
Contester devant témoins le mérite d'un homme qu'une coquette a daigné distinguer, c'est s'exposer toujours à rehausser publiquement un rival. Hermance avaitbeau jeu. Ravie d'exciter un dépit qu'elle voyait naître, elle s'étendit longuement sur la rare élégance, sur l'esprit jeune et chevaleresque.de M. de Moresne, qui, certes, auprès de bien des femmes, eût pu lutter encore avec son gendre...
Comme elle en était au plus bel endroit de son pané" gyrique, un domestique annonça le marquis.
Hermance se leva en rougissant si fort, que M. de Moresne s*en aperçut.
Pierre demeura un instant décontenancé.
— Vous vous levez pour moi, baronne? C'est me rendre confus I dit le marquis, baisant la main qu'elle lui tendait, et me faire sentir trop cérémonieusement que je suis trés-coupable d'avoir retardé si longtemps ma première visite.
Ce ton dégagé en présence de son gendre dissipa le léger embarras qui s'était formé comme un nuage.
— Avouez, dit Hermance d'un air de reproche, que sans notre rencontre d'hier, qui vous oblige presque à cette corvée, vous m'auriez encore longtemps oubliée...
— Aussi, est-ce la rougeur av front que je viens faire amende honorable.
Chanteretz ne savait commuent expliquer une si singulière attitude; il comprit qite son beai^^ère venait le relancer jusque dans le boudoir de sa maîtresse avec le dessein de le confondre, ou peut-être bien semoncer madame de Tressol et lui faire un cas de conscience du malheur de Gertrude.
Indigné de cette inquisition naissante, il voulut payer d'audace en bravant une autorité qui prétendait le réduire.
Cependant le marquis n'affectait aucune allure farouche, et Chanteretz, qui l'avait toujours vu froid et rëseiTé quand il ne parlait pas à sa fille, s'étonnait dé le trouver tout à coup léger, badin et sémillant à
M. de Moresne prolongera sa visite^ causant avec aisance comme s'il eût tout ignoré; et, plein d'affabilité pour son gendre ) on l'eût pris volontiers pour son compagnon de plaisir.
Cependant, sept heures approchèrent Le marquis se leva. Force fut bien à Chanteretz de le suivre.
«— Vous terrai-je ce soir? dit*il à la baronne» comme pour adresser une nouvelle bravade au marquis»
-^ Je suis morte de fatigue, répondit-elle avec un peu d'embarras; pourtant..* j^avais promis d'aller chez ma^ damedeMéran.i.
^ J'irai, répliqua-l-ih
Chanteretz^ impatient d'affronter l'explication qu'il at* tendait, sortit avec M. de Moresne; il s'agissait pour lui d'en finir d'un seul coup et de protéger contre une in* tervention blessante l'indépendance de sa vie et le repos de madame de Tressol.
— Vous n'avez pas votre voiture ? dit le beau-père ; si vous dtnez à l'hôtel^ montez avec moi.
— Merci, monsieur, j'accepte, répondit Pierre, rfoolu à brusquer l'entretien.
Le coupé partit.
^ Quelle belle créature que cette Hermance i dit le marquis avec un enthousiasme qui accrut singulière* ment l'irritation de Chanteretz.
— Fort belle, en effet I répondit-il les dents serrées.* Mais vous me permettrez, monsieur, de trouver étrange que vous veniez me chercher chez elle I
— Vous chercher, mon cher t.. . quel singulier rôle
LE MÂfllAGB DE GERTRUDE. i7i
me donnei^YOus là t... Me prenez^vous pour Mentor ?..«
— Oserai-je vous demander alors quel étail le but de cette singulière visite ?
•^ Osez, mon ami, répliqua le marquis cl'un ton dé» gagé; je vous répondrai que i*ai trouvé hier la baronne délicieuse aux lumières^ et que j'ai voulu la revoir au jour.
Pierre demeura ébahi.
-^Ohl parlons sans détour, je vous prie, monsieur, dit-il : après le langage que vous m*avez tenu l'autre matin, votre présence chez madame de Tressol implique une telle contradiction, que je suis forcé d'y supposer un motif qui me concerne. En admettant même que vos soupçons fussent fondés. . .
^ Vous m'avez dit qu'ils ne l'étaient point, je vous ai crut... bien qu'entre nous» le plus honnête homme du monde, en pareil cas, se croie engagé à mentir par point d'honneur t
Chanteretz rongeait son frein, et sa loyauté se révoltait contre Tindigne faiblesse qui l'avait amené à ne pouvoir chercher son salut que dans la duplicité et le mensonge. Un aveu I^l montait aux lèvres; il allait supplier le marquis de lui laisser rompre sans éclat ce lien fatal ; mais ce misérable orgueil qui accompagne toutes les déchéances arrêta la parole qui , peut-être, eût été son
?alut.
— Pardonnez-moi donc, monsieur, reprit-il; il ne m'appartient certes pas de défendre madame la baronne de Tressol, mais j'avais craint un moment qu'abusé par
des apparences qui, j'en conviens, m'accusent, vous n'eussiez eu Tidée d'intervenir auprès d'elle...
— Intervenir auprès d'elle!..* quelle bizarre idée vous avez là, mon cher! Me prenez-vous pour un capucin ?... non point que je dédaignasse de convertir une si superbe pécheresse I mais ces procédés bourgeois ne sont point de notre monde. — Me voyez-vous lui disant : Par grâce, madame, épargnez mon gendre I... elle me rirait au nez, et elle ferait bien, car, en vérité, jamais beau-père n'aurait été plus ridicule.
Chanteretz n'y comprenait plus rien. Le marquis remarqua son étonnement.
— Bah I dit-il, vous pensez encore à cette niaise altercation de l'autre matin, et vous m'en gardez rancune i C'est de la folie> mon cher. Quoi de plus simple ? J'ai rempli mon rôle de père. Je vois à ma fille des yeux battus, j'en conclus qu'elle a pleuré; je désire la ramener à Moresne, vous m'opposez vos droits, je m'incline et vous laisse la responsabilité des actes t
— Ainsi, monsieur, cet empressement subit auprès de madame de Tressol... ?
— Ah çà, monsieur mon gendre, c'est vous maintenant qui voulez me tenir en tutelle I interrompit en riant le beau- père.
Ils arrivaient à l'hôtel, et Tentretien trouva sa suspension naturelle.
Le marquis aperçut Gertrude derrière la vitre du salon, et lui jeta un gai sourire.
— Nous sommes en retard I dit-il en entrant et en
LE MARIAGE DE GERTRUDE. .i73
embrassant sa fille au front; ne le gronde pas, npus venons du bois, et c'est moi qui l'ai retenu t
— Tiens, j'y étais avec l'enfanta. . et je ne vous ai pas vusl...
— Nous avons été du côté de Saint-James , rciprit le marquis avec aplomb.
Chanteretz marchait de surprise en surprise ; la conduite de M. de Moresne devenait une énigme qui n^était point sans Finlriguer. Évidemment cette indulgence imprévue devait masquer un plan hostile; et tout en répondant pendant le dîner aux aménités du marquis, il dressait Toreille aii moindre mot. Mais l'esprit le plus chagrin eût été désarmé par la franche courtoisie de son adversaire.
— A propos, dit tout à coup M. de Moresne à sa fille, c'est le jour de madame de Méran; y vas-tu ce soir, chère enfant?
— Je ne sais trop... répondit Gertrude interrogeant des yeux son mari.
— Si Pierre ne peut Raccompagner, je t'y conduirai avec ma mère. — Qu'en dites-vous, mon cher? ajouta le jnarquis, se tournant vers son gendre*
iti LE MARIAGE DE GERTftUDK.
Ld sang vint aui joues de Chanterelz; il comprit le piège et le dëfl. Se laisser ainsi mettre en demeure sans résister, c'était baisser pavillon devant renneml, c'était tout avouer I
-« Si Gertrude le désire, répllqua-t-il, son regard fixé sur celui du marquis, je suis à ses ordres.
— Alors, c'est pour le mieux I reprit le père.
Et du ton le plus indifférent, il continua la conversation commencée, sans que la grand'mère ni Geitrude eussent soupçonné l'intérêt des quelques mots qui venaient d'être échangés.
Cependant Pierre n'eut pas plutôt calculé les résultats certains de son imprudence qu'il s'effraya, et ne songea plus qu'à prévenir les dangers d'une rencontre qui pouvait devenir une embûche pour Hermance et pour lui. Sous prétexte d'aller choisir lui-même le bouquet de Gertrude, il fit atteler et courut en hftte chez la baronne. Il apprit de ses gens qu'elle dînait au logis de sa tante. Ce n'était point l'heure d'hésiter devant un manque de convenances. Il écrivit un mot, chargea une femme de chambre de le porter à sa ipaitresse, et revint à l'hôtel un peu rassuré. Madame deTressol, avertie, ne viendrait sans doute point.
Pourtant, en arrivant chez madame de Méran, ce ne fut point sans quelque inquiétude qu'il parcourut les salons. Hermance n'y était pas.
Pendant une heure il se crut sauvé.,. Mais, tout .à coup, ce frémissement confus qui s'élève sur les pas des souveraines du monde arriva jusqu'à lui, et la baronne
LE MAHIAGE DE GERTRUDB. 175
apparat calme, splendide et souriante comme une déesse en fêle chez des mortels. Appuyée sur le bras de son frère Raoul de Saint- Agny, elle traversait la foule, qui s'écartait sur son passage, et jetait çà et là à ses intimes ses plus gracieux saluts, lorsque après avoir fait sa révérence à madame de Méran, elle se trouva face à face avec Gerlrude, assise à côté de son mari. Elle ne put réprimer un mouvement de confusion ; un nuage rosé passa sur son front, un rayon noir partit de ses yeux et foudroya Chanteretz. Mais ce ne fut qu'un éclair; elle reprit son assurance, tendit la main à son amie, et après quelques banalités échangées, elle s'en alla, majestueuse et gaie, laissant tomber sur Pierre un regard de dédain superbe.
Si la défiance de Gertrude n'eût point été éveillée, peut-être n'eût-elle rien vu de cette scène ; mais les secrètes lortui-es de son cœur l'instruisaient trop depuis quelques mois. Les plus habiles ont leurs moments d'oubli. Pierre Qt Hermance ne s'étaient point parlé... Pourquoi donc celle froideur affectée?... pourquoi ce mutisme?... pourquoi cetrouWe?...
Préoccupé de sortir de Timpasse où il s'était fourvoyé, Ghanteretz se leva pour rejoindre madame de Tressol dès qu'elle eut quitté le salon; mais comme il arrivait près d'elle, il la trouva causant joyeusement avec le marquis de Moresne, qui l'apostropha tout d'abord.
— Mon cher, si vous venez prier la baronne pour cette valse, il est trop tard^ elle me l'a promise en conversation.
— Vous me permettrez alors de partager cette faveur avec vous, répliqua impertinemment Pierre.
Et il s'assit sur un fauteuil mal gardé par le bouquet d'une belle danseuse.
A cet incroyable oubli de discrétion, Hermance le toisa de sa mine la plus hautaine, et, sans daigner lui adresser un mot, elle se -retourna vers M. de Moresne et reprit le propos interrompu.
— Vous disiez donc, monsieur le marquis...
— Je disais, baronne, continua le marquis d'un ton flegmatique et démonstratif, que douée comme vous l'êtes, vous ne sauriez vivre dans ce sempiternel veuvage. Si farouche que vous soyez aux pauvres diables que vous percez de part en part, un jour doit venir, s'il n'est venUf où vous vous blesserez d'un de vos traits..,
passez-moi cette tournure mythologique,., et alors adieu vos fiëres résolutions!. ,.
— Aht mon Dieu!... vous voulez me marier t#o Qu'est-ce que je vous ai fait?
— Pas de faux-fuyants I... Aimez- vous?
— Voyez combien vous êtes inconséquent... Je n'eji puis rien savoir, si je suis aussi coquette que vous me faites l'iionneur de le dire.
Chanteretz tordait son gant.
— En vérité, madame, insinua-t-il^ le marquis vous ferait-il cette injure?... Coquelte, vous!
— Auriez-vous des preuves que je ne le sois pas, monsieur? répondit Hermance avec un sourire glacé et en le regardant en face.
— Il y a tant de mystères dans le cœur d'une femme que le plus habile de nous s'y déçoit, madame. — Mais celte philosophie est hors de saison ; je suis indiscret... ajouta-t-il en se levant, pardonnez-moi de ne Tavoir pas compris plus tôt.
Et il se retira furieux. Le sang-froid de M. de Moresne commençait à l'agacer horriblement. Pour la troisième fois depuis deux jours, il se voyait contraint de battre en retraite devant cet aplomb railleur que rien ne pouvait entamer. Il attendit dévoré d'impatience. Eofin il put se rapprocher de la baronne.
— Il faut que je vous parle, Hermance, dit-il les dents serrées.
. — Eh bien, invitez-moi à danser, répondit-elle d'un ton bref, mais quittez, je vous prie, cet air de dieu ven-
I7S LK MAR1A6Ë DE GERTftUDB.
geur, ajouta-t^lle à voix basse; on a les yettt sur notts;
Et avant qu'il eût pu répondre» elle avait pris son bras.
Malgré son assurance, Cbanteretz demeura un instant décontenancé.
— Voulez-vous donc qu'on remarque que vous n'osez m'aborder en présence de votre femme ? reprit-elle rapidement. Ne vayez-vous pas que Thorrlble humiliation que vous m'infligez me brise?,..
En effet, contre le bras qu'elle serrait presque convulsivement, il sentait les battements d'un cœur tumuU tueux.
Il eut peur.
— Hermance, pourquoi êtes-vous venue?...
— Pourrais-je déserter le monde sans éveiller les soupçons?
Elle l'avait entraîné vers un quadrille ; Ils y figuraient k peine que Gertrude arrivait avec Raoul de Saint-Agny. Pierre ne put cacher à la baronne un tressaillement d'angoisse.
— Ah! vous m'ave» trompée!... lui dit-elle avec rage. Vous Taimez encore t
De son c6té, Gertrude, la mort dans l'Ame, suivait, épouvantée, la voie douloureuse de sa passion, guidée par cette seconde vue qui ne fait jamais défaut à l'amour sitôt qu'il est sur la trace d'une trahison. Elle devinait les transes des coupables sous le masque de gaieté qu'ils croyaient si bien attaché sur leurs visages. Pierre détournait les yeux. Elle comprenait qu'il obéissait. à la
}mR MARIAÔE DE GfiRTRUDE. 179
cimtraiated'HermanceM. Elle se sentit perduei et ii lui fallut tout sou courage pour ne pas défaillir.
Tremblant de coaQrmer sans retour les terreurs qu'il pressentait dans l'esprit de Gertrude, Ghanteretz s'exila k une table de jeu jusqu'à l'heure où le marquis vint le prévenir que sa femme désirait se retirer.
Il se leva avec empressement, rejoignit Gertrude et l'entraîna» trop heureux de voir la un de cette soirée maudite. Mais comme ils arrivaient dans l'antichambre, ils se trouvèrent vis-à-vis d'Hermance et de sa tante qui attendaient leur voilure.
— Mon Dieu! êtes-vous souffrante, chère enfant?... dit la comtesse d'Auray, frappée de la pâleur de madame de Ghanteretz.
— Non, madame, je suis seulement fatiguée.
Cette fois encore, madame de Tressol ne pouvait se 'dispenser de parler à soa amie; elle avança la main en balbutiant un adieu.
Gertrude feignit de ne point voir son geste*
A cette humiliation, la baronne eut un frémissement de haine, et relevant la tête :
•—- Monsieur de Ghanteretz, dit-elle d'un air impérieux, puisque nous tenons compagnie à votre femme, rendez-moi, je vous prie, le service d'aller chercher mon bouquet que j'ai oublié sur la cheminée du petit salon»
Une telle requête n'admettait pas de réplique* Ghanteretz obéit et reparut bientôt les fleurs à la main. J4 baronne le remercia avec grâce.
— Vous êtes vraiment magnifiqae, ajou1 riant ; an soir, je vous ai donné une rose ; vous une gerbe... Nous voilà quittes !
 cet audacieux rappel, dont elle ne pouvai naître le sens, la pauvre Gertrude chancela, reçut dans ses bras, la porta jusqu'à sa voiti ramena à l'hôtel, éperdue, en proie à une liorril nerveuse.
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Seule avec lui, elle éclata alors en sanglots. Son espoir était déchirant. Chanteretz , terrifié , essaya vain de la calmer. Mais c'était la seconde fois^ depul mois, qu'elle revenait ainsi brisée au contact de rivale, que les répulsions acharnées de son âme avaient signalée comme recueil de sa vie.
— Jure-moi , dit-elle enfin avec explosion et lui s sissant les deux mains pour le regarder en face, jur moi qu'elle n'est pas ta maîtresse t... Jure-moi que t( ne l'aimes pas i /
— Je te jure, s'ccria-t-il épouvanté, que je n'aime qM toit... que je la haisi... que je la méprise, ajouta-'/ il exaspéré, pour le mal qu'elle te fait !
Gertrude écoutait ces protestations ^ où la passion re*
;«rfl«j LE MARUGE DE GERTRODE. 18«
f?«l encore une éloquence; elle voulait croire de 'm-ien forces de sa foi... une Toix lui criait : « Il '17 l'accent de Pierre était sincère, mais d'af- . ne À clartés sillonnaient son esprit et l'éveillaient de 'cbiiére- elle pressentait enfin la faiblesse de ce mari à a X divinisait presque dans son âme , et qui n'était Biid Xhomme sans énergie, sans vertu, que son amour ^ X ne défendait point contre les misérables erreurs fes sens... Elle n'osa plus l'interroger, l est des hauteurs morales d'où l'on ne tombe pas ^ se briser. Gertrude n'en était pas à croire possible i chanteretz osât faire un serment sacrilège ; mais te illusion était détruite ; elle comprit que l'édifice de bonheur reposait désormais sur un sable mouvant , que le moindre orage allait l'engloutir. Elle avait itoré une fausse idole, et, sa religion évanouie, elle ne Uvait plus à quel symbole se rattacher en ce monde. ^Effrayé du sombre mutisme où il la voyait plongée, .Aierre voulut veiller â son chevet; elle refusa. L'horrible défiance qui l'envahissait lui semblait une impiété si grande , qu'elle s'accusait de ne point assez s'en dé- .( fendre; c'était leur destinée tout entière, le repos de sa propre vie, qu'elle agitait dans le désordre de son cœur; elle aspirait à la solitude pour sonder sa blessure, espérant s'en guérir.
Mais les hautes pensées de la nuit ne calmèrent point î los tumultes de son âme. Elle opposait en vain le souvenir de ses saisons heureuses à cette heure de défaillances
et de tourments; reprenant une à une les preuves de ' 11
iM LE MARIAGE DE GERTRUDE.
lendresse dont Pierre Favait entourée, elle essayait de retroufer sa foi ; le prestige était évanoui. £lle avait entrevu le mari vulgaire , tremblant sous le regard d'une coquette et prêt à succomber. L'avenir l'épouvanta. • Irait*elle, au Risque de sa dignité, pénétrer les traîtrises qu'elle prévoyait déjà? » Elle eut peur d'être un jour aveuglée par la certitude. Épouse outragée « fermefaitelle alors les yeux afin de pouvoir ièindre encore un reste d'estime pour le père de son enfant? Ne valait-il pas mieux s'ensevelir vivante avec son amour dans les ténèbres du doule> platôl que d'assister ^ avilie, k la déchéance de cet époux à qui elle avait donné toute son âme? Puisque le monde lui volait son bonheur, elle renoncerait désormais au mande, afin de conserver au moins ce qu'il ne tarderait point à hiî ravir..* une deraière croyance, un dernier espoir t
Les grandes résoluticms sont simples ; l'immolation de ses rêves accomplie, Gertrode s'enveloppa dans sa fierté, et lorsqu'au matin Pierre accourut près d'elle inquiet, l'accueil qu'il reçut le rassura. Pourtant il allait commencer UB plaidoyer médité dans la nuit ^ se déclarer non coupable^ mais aa premier mot qu'il hasarda elle l'arrêta d'un geale grave.
— Mon ami, lui dit-elle t ne revenons j^miais sur de tels sujets, je t'en supplie; notre bonheur n'y résisterait pas!
Ghanteretz n'osa poursuivre. Il comprit que la plaie n'était point encore feratée et qu'il dei^it user de pru-* dence.
De son côté, il avait pris une résolution qu'il croyait suprême. Il s'était juré de mettre à profit les griefs que lui fournirait l'arrogance de sa maîtresse. Il se rendit à la Mte chez Hermance, prévoyant une scène et décidé à tout événement.
Arrivé chez madame de Tressol, il fut assez contrarié en apprenant qu'elle ne recevait pas. Mais comme il demandait au valet si sa maîtresse était souffrante, une femme de chambre vint lui dire que la baronne l'attendait.
Introduit dans un boudoir à peine éclairé par le jour^ que tamisaient d'épais rideaux baissés, il trouva Hermance affaissée sur un divan et en proie à la désolaition. Elle bondit à sa vue et, délirante , courut se jeter dans ses bras comme si elle eût cru l'avoir perdu pour jamais.
— Te voilà ! te voilà t gémissait-elle à travers ses sanglots. — Ah ! si tu n'étais pas venu, j'allais devenir folle !
Chanteretz s'était attendu à la trouver hautaine, le dédain dans les yeux et le reproche à la bouche , il resta interdit devant une affliction que tout lui disait sincère, et le froid lui passa dans les veines à la pensée qu'il venait là pour régler les conditions d'une rupture.
— Tu m'aimes, n'est-ce pas, tu m'aimes? reprit-elle exaltée, et tu as souffert comme moi, cette nuit, pendant que je me croyais perdue et que je t'appeîais dans ma désolation I... Aht j'ai cru mourir, vois-tu, quand hier^ en entrant à ce bal...
— Mais^ Hermance, dit Pierre de plus en plus troublé, je vous avais écrit...
— Ahl ne t'excuse pas I va, j'ai compris que c'est moi qui suis coupable. Pauvre ami^ je t'ai tourmenté, j'ai été cruelle, lâche, en voulant me venger...
Et, suppliante, le visage inondé de pleurs, ses magnifiques cheveux épars, elle ressemblait à Tange du désespoir.
— Tiens, désormais traite-moi comme une esclave! ajoutait- elle des flammes dans les yeux, soumets-moi à ton caprice, défends-moi de te rencontrer, et je resterai ici à t'attendre. . . Mais aime-moi t aime-moi f aime-moi, ou je meurs!
Si roué qu'il fût, Chanteretz ne savait plus que répondre à l'explosion d'une telle douleur; la pitié lui commandait de respecter cette autre victime. Après avoir joué avec la passion, Hermance était femme à se perdre. Il se dit en la trouvant si humble qu'il n'avait plus qu'à dicter ses volontés pour l'empôcher de commettre quelque folie : le danger le plus pressant conjuré, il deviendrait facile de ménager une rupture sans éclat.
Pour assurer son empire, il s'empressa de déclarer la nécessité du mystère : t elle risquait sa réputation; déjà les soupçons s'éveillaient; il fallait renoncer à des ren-
contres périlleuses et ne plus se voir qu'en secret. » Hermance accepta tout, avec la soumission d'une femme prête à donner sa vie pour un regard du bien-aimé.
Chanteretz revint, non pas libre comme il l'avait espéré; mais du moins allégé de ses craintes les plus poignantes. Il ne songeait plus qu'à effacer le souvenir de son ingratitude dans le cœur dévoué auquel il devait tout; la pensée qu'il lui fallait vivre encore quelque temps dans la duplicité lui était maintenant odieuse; ces transes où depuis un mois il se débattait, ces lâchetés au jour le jour le dégradaient à ses propres yeux; ses instincts se révoltaient enfin du continuel parjure auquel il s'était condamné par faiblesse ; brave et fier, il vivait courbé sous les deux hontes les plus viles à porter pour un homme : le mensonge et la peur. Puis, comme toutes les âmes débiles , il s'épouvantait des résultats de son horrible CTuauté : l'amour de Gertrude ébranlé, sa confiance perdue!... Un jour encore et c'en était fait peutêtre de tout leur avenir, de cet avenir qu'elle lui avait fait si beau, et qu'il avait brisé à plaisir, comme un enfant ses jouets. Le moindre indice pouvait la mettre sur la trace de ses trahisons; alors elle le mépriserait!...
186 LE M\RIAGE DE GERTRUDB.
Dégagé des entraves quotidiennes auxquelles i'ayait rivé madame de Tressol, Chanteretz rompit encore avec ses habitudes de club, et son retour eut cette fois Tapparence d'une conversion sérieuse. Malheureusement ce n'était pas la première fois qu^il venait à résipiscence, et la famille da Moresne n'attribua ce nouvel amendement qu'à l'envie de dissiper, au prix de quelques soirées'de sacrifice, les alarmes trop vivement excitées par les événements des derniers jours.
Pierre sentit bientôt qu'une révolution s'était faite dans l'esprit de Gertrude. Lorsque parfois il s'abandonnait aux élans de son cœur tourmenté, elle l'écoutait en jetant sur lui des regards profonds qui le troublaient et l'intimidaient : on eût dit qu'elle lisait dans sa pensée. Elle répondait à ses soins avec les mêmes sourires qu'autrefois; mais son visage était empreint d'une sorte de' mélancolie qu'il tremblait d'interroger. Un nuage planait sur leur amour et séparait leurs deux âmes. Il eut peur et se dit que sans doute elle savait tout. Cette idée le glaça. Il n'osait plus se livrer à des effusions que sa femme devait croire inspirées par l'hypocrisie ou par la conscience de son ingratitude. Par instants, il lui prenait envie de se jeter à ses genoux, d'implorer son par-
don au nom des félicités passées... Puis il se disait que confesser sa faute, c'était à jamais flétrir cette âme aus« tère qui peut-être n'en était encore qu'au doute. Saisi dei terreur, il se renferma dans une morne tristesse. . Gertrude crut à son tour qu'il se lassait d'une semaine de constance... Un abtme se creusait insensiblement entre ces deux cœurs qui s'aimaient.
M. de Moresne ne croyait guère b la sincérité de son gendre; il avait compris, lui aussi, que la liaison de Pierre avec la baronne n'était point de celles qu'on dénoue comme une intrigue de bal masqué. Il avait vu de près leurs mutuelles alarmes chez madame de Méran, et,: conTaincu de l'amour d'Hermanee, il connaissait trop bien les fureurs d'une nature où le tempérament devient la loi du caractère^ pour ne point tout craindre. Assidu. à son tour près d'elle comme un soupirant, il voyait bien que Pierre ne suivait plus madame de Tressol dans I0, monde et ne paraissait jamais dans sa loge au théâtre; mais elle avait repris une telle sérénité d'esprit, qu'il était impossible de croire à une rupture.
Zéphirin se chargea de trouver le mot de l'énigme.
— M. de Chanteretz a un appartement rue Saint* Guillaume, rapporta-t-il un matin à M. de Moresne; c'est là qu'ils se voient chaque jour t A deux heures, ma«< dame de Tressol vient, voilée, dans une voiture de place que le portier paye et renvoie aussitôt.
— Noua savons au moins où est le danger, dit le mar-^ quis; Gertrude ne le découvrira point là, à moins d'un miracle.
190 LK MAaUGI n GERTHUDS«
— Oui.
— Tu ne désires rie»?
— Rien.
— Ma pauvre enfant, lu as alor« upe mapiére de saitis-r faction bien mélanoaIiqu^ )
— J'ai vingt-dçvî^ iw, jç «nia deiveane plus sérieuse , voilà tout.
— Oui-da)... Ql \^ vieille parquis^.
— Je Yous en prie, m^r^, l£\issQQs ce sujet. Je vous le l'épéte* je n'ai rien ^ souhaiter, je suis heureuse.
— Elle vous trompe , lua mère I s'écria eufiu Chanteretz, incapable de maîtriser plus longteuips s^ doutour, elle souffre!... elle languit!... elle ne m'aiu^e plus!...
— Par grâce, Pierre!... iuterrçimpit 6ertru<i©*
— Non, tu nem'ain^es plus! reprU-il ay^ véhémence et des Urmes d^ns 1^ y^ux^ -^ Et j^ V^i mérité, ma mère, sgouta-t^il, csir-je Tai dévissée; i'^ froissé s^ns pitié cç cœur qui m'a t^^ut ç|onné; y^\ çté iugr^t, tâche et cruel 1
-- Mw Dieu! ^wpiw Qertru^ç^,
— Nou, elle u^ m'aime plus!... c^ çpia, voix u'èveille plus d'écho dans son âmel... elle ne croit plus à \aes remords!...,
À ce cri d'angoisse qui l'atteignit au plus profouA de son être ^t r^^viva toutes ses blessures, Gertrude pâlit et se renversa presque défaillante dans son fs^uteuil*
La, grand'mère ^e te va et la prit dans ses bras.
— Pleure donc enfin! dit-elle émue; je te préfère ainsi.
LB MAfilAQB DE QEUTBUDfi. tH
— Assez^ par grâce i... dit Gertrude d'une Yoii^ brisée, vous me tuez tous deuxi...
Pierre éperdu se précipita i ses geuoyi^ j, Vimploraut et saisissant ses mains ;
— Pardon, pardon! munnura-t-il.
— Ma fille, dit la marquife, c'est là ui^ei parole qui efface bien des torts... il t'aime 1
— Et moi?... s'écria Gerirude fix^pt «ur eux de^ yeux noyés dé pleurs,
Il y eut dans ce mot un accent si sublime de reprocbQ et de passion, que Pierre s'affaissa presque à ses pieds , cpoime pliant sous un analhëme ; il comprit tout ce qu'il avait versé d'amertume dans celte âme crucifiée par s^ propre tendresse.
— Aht mes chers enfants! dU la gr^nd'mére, que de gens se feraient le plus sûr des bonheurs avec vos chagrins!... Vous avez la jeunesse et l'amour, ingrats!... et vous l'oubliez !
— Mais est-ce ma faute, à moi, s'écria Gertrude fris* sonnante, si je pleure et si je regrette ; si le p^i^sé m'ébleuit, si le présent m'accable! ^ Je veux croire, rendez-moi ma foi 1 rendez-moi mes chimères!.,, ou, si elles sont insensées, s^ le bonheur que j'avais rêvé n'est point de ce monde , laissez-moi m'éveiller à la réalité de la vie, à la souffrance, à la déception l Laissez-moi éteindre la lampe de mon sanctuaire et m'accoutumer à la nuit!... Puisque l'amour que j'avais entrevu n'est qu'un leurre, une vision, un mirage, laissez-moi m'acclimater à votr désert I
A Texplosion de ce désespoir depuis trop longtemps contenu, la marquise et Chanteretz frémirent d'effroi. C'était le cri d'une plaie, si profonde et si longtemps envenimée, que nul dictame n'en pouvait apaiser les âpretés. Gertrude, les bras au cou de Pierre, le tenait pressé sur son sein, et, baignée de pleurs, il semblait qu'elle voulût rappeler ses croyances évanouies.
Leur silence attendri fut tout à coup troublé par de petits pieds qui sautillaient dans le salon voisin. Le bouton de la porte y tourmenté un instant par une main inhabile, céda et l'enfant entra.
/Sa mère était en larmes. Il courut vers elle en jetant un cri.
— Maman, maman I... Pourquoi pleures-tu?
Gertrude essaya de le rassurer par un sourire.
— Ma fille, dit la grand'mère, ce petit être-là ne serait-il pas la colombe de l'arche?
H est de ces paroles qui renferment les vérités de la grâce.
Là jeune mère tressaillit comme si son aïeule lui eût tout à coup éclairé l'avenir. Combattue en elle-même, elle hésita encore un instant, puis enfin elle poussa doucement l'enfant dans les bras de son mari.
— Embrasse-le I murmura-t-elle.
Chanteretz , à ce gage de pardon , lui jeta un regard timide , reconnaissant, ravi.
— Gertrude, dit-il après une minute de recueillement, sur la vie de notre fils, je le jure que je t'aime! Vcux-tu retourner demain à Moresne?
Gertrude resta muette et l'enveloppa d'un regard de feu. Pierre cette fois ne baissa pas les yeux.
— J'accepte! répondit-elle enfin.
— Boni voilà mes bals et l'hiver perdus! s'écria d'un air charmé la bonne grand'mère.
Le mMe jour, dans une maison de la rue Saint-Guillaume, ail fond d'un appartement coquet et galant qui eût fait honneur au goût d'un moderne Fronsàc, Pierre, abrité derrière le rideau de la fenêtre, gueltail avec anxiété l'arrivée d'une voiture. Bientôt, agité par l'attente, il revenait à la cheminée consulter le cadran d'une délicieuse pendule de Saxe.
— Il est trois heures... dit-il; si elle allait ne point venir!
Puis, réfléchissant aux péripéties trop certaines de
de cette entrevue qui devait être la dernière, il sentait
s'amollir son courage et redoutait la venue d'Hermance
avec les transes d'une nature faible à l'approche du
péril. Un tremblement convulsif lui dénonça qu'il avait
la fièvre; il n'avait plus conscience de la sensation, il
s'abandonnait à son sort comme un condamné, assiégé
d'une pensée fixe, inexorable : c l'heure du dénoûment a sonné! »
Ua bruil de portç qui s^ fermait le fit plilir, des pas foulèrent Tépais tapis, la portière se soulevât m
À la vue de sa maîtresse arrivant souriante et le teint animé par la course, Cbanterets essaya de se lever, ses forces le trahirent, il retomba accablé.
— Mon Dieu! mon ami, qu'avez- vous? s'écria- t-elle, frappée de son émoi .
Elle toucha sa main brûlante, interrogea ses yeux caves et le vit prêt à défs^illir. Elle se décoiffa à la hâte^ jeta au hasarcTson chapeau et sa pelisse, courut chercher un verre d'eau et lui baigna les tempes avec son mouchoir ; puis elle s'assit près de lui , le pressaaC^eqdrement dans ses bras comme un enfant dont ou veut endormir les souffrances.
Pierre se dégagea effrayé... la cruelle nécessité lui revint à Fesprit, C^en était fait de lui, de l'avenir, de Gertrade, s'il fléchissait encore I... Il se leva avec un mouvement brusque, laissant la baronne atterrée de ce transport étrange ; elle pressentit une catastrophe,
— Pierre, au nom du ciel! qu'est-il arrivé?.,, que vous ai-je fait?... dit-elle d'un accent plein de larmes.
Il rappela son courage.
— Hermance, d.it-U enfin, j'ai i^ne triste no.\^velle à vous annoncer... demain...
Il hésita.
Hermance tendit vers lui ses mains tremt)lantes.
— Achevez! dit-elle.
— Eh bien !... demain je dois partir, -r- Partir?
LE MàRUGE de QERTRUDE* Ifil»
— Oui K,. Je suis forcé de retourner à Moresne. Hermaoœ respira j son visage s'illumina (l'un sou*
rire.
, — N'est-ce que eela? dit-elle.., Uen Dieul que vous :«i'avez fait peurl — Eh bien, chey, je pars aussi ; il me semble que je vous aimerai mieux en Touraiue ! — Quel jour mon doux maître et seigneur m'ordonne-t-il de l'attendre à Saint-Agny?... ajouta-t-elle d'un ton de sou-» mission odline.
Une nouvelle terreur étreignit le eœur de Chanteretz,
— Non, Hermance, c'est imposi^iWel balbutia-t-il.
— Que dites-vous ?
— Je dois vous supplier de ue point me suivre,*. Nous ne pouvons plus nous revoir.,.
— Ne plus nous revoir?... Mon ami, j'ai mal entendu, n'est-ce pas?,.. Ou bien c'est une épreuve?... Ne plu^ nous aimer!.,. Que deviendrions-nous?,.,
Pierre restait silencieux,
— Allons, reprit-elle en s'emparent doucement de sa main, je t'ai causé quelque peine sans le vouloir... Tu veux me punir et me rendre sage avec cette épouvantable menace^..
— Dieu m'en est témoin, Hermance, je voudrais» au prix de mon repos, vous épargner un cb2\grin...
— C'est elle qui t'emmèue I qui te force à partir I interrompit la baronne ; elle veut t'éloigner de moi I
— Non, c'est de ma propre volonté que je pars, dit Pierre en détournant les yeux.
Hermance se méprit sur le trouble de son amant.
il manquerait de coarage; admettre la possibilité d'ane séparation, c'était gagner un jour.
Pierre pouvait-il ne point accepter un compromis su* prême ? Il se voyait déjà sauvé.
Hermance partie tout en larmes, il demeura abîmé dans une de ces prostrations qui succèdent aux crises violentes de Vime. Sans pensée* le regard fixe, à travers des bourdonnements confus qui ébranlaient son cerveau, il lui semblait encore entendre sortir de tous les angles de cette chambre des soupirs^ des plaintes et des sanglots. Insoucieux du temps qui fuyait, il s'oublia jusqu'à rinstant où un domestique, survenant avec des flambeaux, le tira de son engourdissement... Il était sept heures.
De retour à Thôtel, Chanteretz s'habilla à la hâte pour le dîner; il descendit en chancelant et fut obligé de s'arrêter à la porte du salon pour rassembler ses forces.
Il entra enfin.
Gertrude l'accueillit d'abord souriante, sans remarquer sa pâleur; mais comme il tendait la main à la vieille marquise :
— Ah I mon Dieu, mon pauvre enfant, s'écria-t-elle, vous avez une horrible fièvre!
— Ce n'est rien I dit vivement Pierre.
Mais comme il disait ces mots, il sentit tout à coup le sol manquer sous ses pieds, et il tomba sur le tapis, comme si l'effort de sa volonté ne suflBsait plus à soutenir son corps épuisé.
Gertrude jeta un cri, M. de Moresne se précipita. Agité de tressaillements convulsifs, Pierre essaya un instant de lutter contre la défaillance; il ne songeait qu'à rassurer les terreurs qu'il voyait grandir; mais, dompté par la fièvre, il ne put se relever; il fallut remporter dans sa chambre.
Le médecin, appelé en toute hâte, calma bientôt les effrois. Aucun symptôme alarmant ne faisait craindre une maladie grave; il reconnut seulement les effets d'une de ces secousses morales auxquelles résistent malaisément les organisations nerveuses.
Gertrude voulut veiller au chevet de son mari; mais Ghanteretz tremblait à 14dée qu'un accès de délire pouvait le trahir et le perdre... Il osa se confier à la bonne marquise.
— Mère, dit-il, et lui prenant les mains à un moment où ils étaient seuls, vous nous avez sauvés ce matin... sauvez-nous encore ce soir d'un affreux dangerl... Je suis dans une agitation affreuse; j'ai peur de parler pendant mon sommeil... Emmenez Gertrude!...
— Que vous est-il arrivé, mon Dieu? dit-elle ave,c inquiétude. — Ah ! mon enfant, vous nous avez déjà fait bien du mal ; prenez garde t
— Soyez sans crainte, reprit Pierre gravement, je vous jure de ne plus vivre que pour son bonheur.
âUO LE MARIAGE DE GERTRUDE.
— Le pourrez-vous, cette fois ?
— Hère, je me suis fait libre... voilà pourquoi je suis si brisé. Ayez confiance en moi et... protégez-nous I
L'idée d'un retour immédiat au Manoir avait ramené la joie à Thôtel de Moresne. La maladie de Chanteretz y réveilla subitement les anxiétés. Chaque minute de retard était un danger; Hermance pouvait retrouver l'empire qu'une heure d'effusion entre Pierre et Gertrude lui avait fait perdre. Quand on veut secouer de« telles chaînes, il faut les briser d'un seul coup, ou l'esclavage en devient plus pesant. Madame de Tressol, foudroyée par une catastrophe précipitée, inattendue, n'avait d'autre refuge que la colère et les pleurs. Son orgueil devait la détourner d'un éclat qui la perdrait à jamais. Mais la passion ne la pousserait-elle point à quelque suprême folie si le temps, ce grand abuseur, lui rendait une lueur d'espérance?
Le marquis ne songea plus qu'à prévenir les suites funestes du conflit tragique dont l'accablement de Pierre lui livrait le secret.
Le médecin à peine sorti, Zéphirin courut à la maison de la rue Saint-Guillaume. Le portier, acheté depuis longtemps par lui, fit son rapport quotidien.
LE MARIAGE DE GERTRUDE. 20t
c La dame était venue ce jour-là à trois heures; elle était repartie à cinq heures, trés-agitée, et malgré son voile, on avait pu voir qu'elle était tout en larmes. M. Gérard, c'était le nom pris par Chanteretz^ n'avait quitté la maison qu^à sept heures. Il était trés-pâle et tremblait comme un homme qui aurait eu une scène... »
Ainsi renseigné, le marquis reporta ses inquiétudes
sur madame de Tressol. Neuf heures sonnaient. Il n'en était plus à manquer de prétextes pour une visite à ce moment de la soirée. Il se rendit en toute hâte chez la délaissée, impatient de juger à son attitude les sentiments où Tavait jetée Tentrevue du matin. Il fallait conjurer les effets de son exaltation et la sauver d'ellemême...
Arrivé chez Hermance, il ne put franchir le seuil de l'antichambre. La baronne était souffrante et ne recevait pas. Il devina à la réponse des gens une consigne expresse à laquelle il ne pouvait se soustraire. Ce contretemps était de mauvais augure. Peut-être, dans les orages de son cœur, méditait- elle quelque résolution désespérée qui allait tout perdre t
Dévoré d'inquiétudes, M. de Moresne songea à la comtesse d'Auray; elle seule saurait pénétrer près d'Hermance, et avec d'autant plus d'autorité que la maladie prétendue de sa nièce l'autorisait à forcer la porte fermée.
En ce péril extrême qui menaçait les deux familles, il n'avait point à reculer. Une demi-confidence d'ailleurs suffisait, et son intimité avec la comtesse lui faisait
tOS LB MARIA.GE DE GERTRUDE.
presque une loi de rappeler à la défense du salut commun.
Madame d'Auray, par bonhcfur, n'était point sortie ce jour-là ; le marquis la trouva lisant au coid du feu, couchée sur une chaise longue.
— Ah ! qu'il est aimable à tous de Tenir ainsi me surprendre! dit-elle en le voyant entrer* Oublieux I faux amit.«. Asseyez-Tous là que )e tous gronde^ car c'est depuis deux semaines le premier soir que je tous toîs chez moi.
•^ Hélas I chère comtesse, ce n'est poiot une visite que je vous fais aujourd'hui...
^ Vous êtes poli, an moins t
-^ Et j'ai bien regret de vous apporter mes ennuis. — • Des ennuis?... En effet, mon ami, vous êtes tout défait... Que vous est-il donc arrivé, mon Dieu?
-i- Une disgrâce qui vous tottche ans^i.
— Parlez vite... De quoi s'agit-il ?
— D'Hermance.
— D'Hermance?...
— Ouit... et de mon gendre... ajouta-t-il apr^ un moment d'hésitation.
— Ah i fit la comtesse en jetant sur M. de Moresne ua regard inquiet.
Le courtois gentilhomme s'aperçut qu'on le eompre* nait trop vite.
— Ne vous effrayez pas, ma chère, s'empressa-t-il d'ajouter; il n'y a là, je l'espère, rien d'irréparable, et la répulatian de la baronne en sortira sauve f
— La pauvre enfant est si folle I Enfln qu'y a-t-il entre eux... franchement?
— Des coquetteries, je pense, qui ne tous ont pas plus échappé qu'à moi.
— Et que malheureusement le monde a dû noter aussi, j'en ai peur.
•^ Mais des coquetteries à l'amour, il n'y a pas loin... continua M. de Horesne qui versait ses révélations à petites doses pour épargner la comtesse.
— Voyons, dites-moi tout d'un coup ! s'écria-t-elle. — Elle est compromise, n'est-ce pas?,,.
— Non, sur ma parole ! le monde n'a encore que des soupçons... Mais ils s'aiment...
— Hélas ! je ne l'avais que trop devii;ié, et j'en ai bien souffert aussi pour la pauvre Gertrude, car j'ai vu ses craintes. Qu'avez-vous résolu ?
-^ Nous espérons partir demain pour Horesne.
-^ Hermance le sait-elle?
— Oui, et c'est pour cela que je viemst à vous. Ils ont passé aujourd'hui par les détresses d'une séparation ; Cbanleretz^ est rentré avec la fièvre; il est au Ut, dans un état inquiétant... Hermance est aussi à plaindre que lui, sans dcKite.^.
— Où esl-eUe? dit la comtesse, qui se leva en sursaut.
— Chez elle; j'ai voulu k voir; elle a défendu sa sa porte; mais vous pouvez pénétrer jusqu'à elle, vous. J'ai dû vous avertir.
Aux précautions de ce langage, madame d'Auray, qui
t06 LE MARIAGE DE 6ERTRUDE.
— Savez-vous, reprit-elle gaiement, que vos regrets ne sont point flatteurs pour moi? Mais comme je suis meilleure que vous, j'aurai la faiblesse de me réjouir d'un contre-temps qui vous force à rester ici.
— Hélas! baronne, je feins Bien un peu ces regrets pour cacher ma tristesse. — Est-ce que vous ne songeriez pas à aller à votre château de Saint- Agûy?
— Au milieu de l'hiver, en plein février f.. . y pensezvous?.*. Le médecin est venu sansi doute : qu'a-t-il dit?
— Je vous le répète, une indisposition/ une fièvre légère! ^ S'il ne fallait pour vous décider qtie la pfro* messe de quelques fêtes au Manoir... Vous aimiez la chassé...
— Je l'aime eiï autoïnne, mais point ïyar W heige. . . Et le docteur aflBrme que dans quatre ou cinq jours t.. .
-^ Noua pourrons partir, interrompit M, de Moresne. Hennànce soutint bravement ce dernier choc.
Le tfifafqtfis la qiiltta trancfuifle, an mfoins pour le présent.
Une semaine s'écoula ; les crises revenaient chaque jour à heure ûxe^ mais chaque jour elles étaient moins violentes; Gardé sans cesse par Zéphirin, Chanteretz comprit que la vieille marquise avait fait de cet ami dé-
LE MARIAGE DE GERTRUDE. i07
voué le confident de leurs dangers, il se rassura, etTobsession visionnaire céda peu à peu.
Tous les augures semblaiept prqpipes, la tendresse de Pierre et de Gertrude avait été raffermie et eu quelque sorte ravivée par le c)i9grin, et la grand'mére ne doutait plu5 de l'avenir.
Cependant M. de Moresne continuait ses visites quotidiennes à la baroque, i) s'aperçut bientôt qu'elle était ressaisie par le démon des alarmes; le temps fixé ppur la guérison d^ Pbanterptz était passée elle ne savait plus que croire. JEJIe s'oublia une fpis jusqi;'à montrer le fond de son âme.
— Il est très-malade, n'esj;-ce pas ? s'i&cria-HHô les yeux gros de larmes.
— Qui?... mon gpnrtre? dit le paarquis d'un ton c^lpae et feignant de ne point yoir son an^i^té; dans huit jours il sera sur pied!
— Dans huit jours... et vous avie» dit que ce n'était rien!
 partir dp ce paoment, la tempête gronda incessamment dans ce cœur condamné, Herinance subissait Ips horribles torturP§ dç l'incertitude. Elle se représentait Pierrp sRccopiibant au chagrin de ne plus la revoir, l'appelant, désolé, sur son lit de souffrances... et ils étaient séparés par une fatalité impitoyable! Une autre était là près de lui, épiant ses douleurs qu'elle ne savait consoler... Il lui prenait des envies folles de courir à Thôtel de Moresne...
— Mon amour le sauverait! se disait-elle...
El dans son désespoir impuissant, elle maudissait cetic rivale qui Técartait, armée de ses droits odieux !...
Enfin, à bout de forces, elle écrivit à Pierre, rue Saint-Guillaume, comme elle le faisait d'ordinaire ; un homme sûr venait chaque jour prendre là les correspondances que Chanteretz ne voulait pas recevoir à Thôtel. Mais le portier, gagnée comme on sait, remit la lettre à Zéphirin. Le marquis reconnut l'écriture, et, décide à tout, intercepta le message.
Trois fois elle écrivit, suppliant son amant de la consoler par un mot., aucune réponse ne vint; Cachée au fond d'une voiture, elle allait le matin rue de l'Université voir si Thôtel n'était point tendu de noir : elle interrogeait du regard les gens qui entraient ou soitaient, tremblant de surprendre sur leurs visages des indices de deuil. Un dimanche elle vit Gertrude qui allait à la messe avec sa grand'mère ; elle interrogea curieusement la pâleur de la jeune femme et les traits altérés de la vieille marquise :
— Elles désespèrent, se dit-elle; elles vont prier pour lui!
Elle rentra presque défaillante, attendant la visite du marquis comme un assassin attend le verdict du jury. Âbtmée dans la douleur, elle attendit cinq heures mortelles. M. de Moresne arriva.
— Pierre?... lui cria-t-elle dés qu'il parut.
— Il va mieux, répondit le marquis.
— Non, vous me trompez! reprit-elle avec véhémence.
— Je VOUS jure...
— Non, non, vous me trompez! dit-elle encore, oubliant toute réserve. II est mourant !.. .
M. de Horesne, fort décontenancé, lui prit affectueusement les mains.
— Baronne... remettez-vous!,.. Réfléchissez... si le mari de ma fille était mourant, je ne serais point près devons...
— Par grâce, la vérité ! — reprit-elle en fondant en larmes. — Mon Dieu, faut-il donc vous dire que je meurs, ne le voyez-vous pas?... Il le sait, lui, et s'il ne m^ëcrit pas... c'est qu'il est en danger extrême!...
— Hermance, sur mon honneur, je vous dis la vérité.
— Je ne vous crois plus !... Je veux le voir, je vous dis que vous le tuez tous! Laissez-moi arriver jusqu'à lui. .. je le sauverai, moi i
— Malheureuse enfant, calmez-vous, au nom du ciel ! Prenez garde, on peut vous entendre...
— Que m'importe! s'écria-t-elle, je me perdrai s'il le faut pour lui! —Ne comprenez-vous donc pas que ces terreurs me rendent folle?... Ayez pitié de moi; que je le voie seulement, et je vous bénirai... Je vous jure que je ne le reverrai plus dés qu'il sera sauvé! Dites-le à Gertrude; je partirai... j'irai dans un couvent, si elle l'ordonne, afin qu'elle ne craigne plus rien ne moi!...
Et, dans le désordre effréné de ses terreurs, elle implorait M. de Moresne avec des supplications déchirante^.
210 LE MiRIÀGE DE GEflTRUDÇ.
Elle alla jusqu'à confesser^ sa faute. EUq oubliait son iiom^ son état dans le moQdp, sa pudeur 4e (enxme ; toutes ses fiertés s'étaient englouties dau$ l'ahlm^ infiul de ses douleurs.
Le marquis restait épouvanté; il comprenait presque l'égarement de Ghanteretz. Jeté tout à coup dans une de CCS impasses où le sentimeut aveuglé ne sait plus s'appuyer sur la raison, il essayait en vain de calmer cette insensée qui le sollicitait ^u nom d'^n autour criiuinel, et l'entraînait presque à en deyçnir complice, puisqu'il en écoutait l'aveu.
Cependant il se reprit à songer au repos de sa fille, et trouva des paroles...
— Je vous l'atteste encore une fois, Pierre n'est point en danger, U sç lève... Yqus n'ajoutez pas foi à mou serment?... Eu croiréz-vQuç alprs le témoignage de vos yeux, si je lui écris et qu'il me réponde h l'instant?
— Il peut écrire?.,. Non, je ne puis yous croire I
— Je vais vous en donner la preuve. Ma voiture est en bas; faites appeler uç de pues geins; 4^ns un quart d'heure vous serez convaincue.
— Le marquis s'approcha d'un buvar^, choisit une feuille ^e papier sans chiffre et traça ces quelques lignes :
« Mon cher Ghanteretz, je viens de faire au club un pari avec de Méran sur les origines de votre jument Good Star; soyez assez aimable pour nous donner vousmême, au bas de celte missive, les éclaircissements dont
'is avons besoin. »
L|^ MA'RIAGE DE GERTRUDB. 211
HeriQance, perdue dans $es pensées, ^^iyait^ frisson* liante, les mouvements de 1\I. de Moresne.
— S'il avait dit vrai!,., si Pierre pouyail écrire!... pourquoi n'avait-il point répondu à se^ lettres?...
Le valet de pied partit avçc tordre exprès de dire qu'il venait du club. |Iern^ançe se sentait ébranlée. S'il allait répondre I — Elle en venait maintena^^t, triste espoir, à espérer qu'il ne le pourrait pas.
Au bout de vingt minutes le messager revint.
— M. de Chanteretz vous a-t-il donné une féponse ? dit M. de Moresne.
— Oui, iflonsieur le îparquis, Is^ voici;, dit Iç valet présentant \\\i papie^.
— Est-ce vous qui lui avez remis ina Ipttrft?
— Oui, monsieur le marquis.
— Était-il levé ?
— Oui, monsieur, je l'ai trouvé dans la serrçi. avec mada^me et madame la marquise.
— C'est bien.
Le domestique sortit.
M. de Moresne reporta les yeux vers Hermance; elle était d'une pâleur effrayante.
Sans parler il lui tendit la lettre. Elle la prit d'une main tremblante, n'osant rouvrir... Mais çlle voulut aller jusqu'au bout: le valet pouvait avoir menti... Qui sait si ses réponses n'avaient point été concertées d'avance ?
Mais à peine eut-elle jeté les yeux sur le papier, qu'elle demeura anéantie. Le regard fixe, elle contemplait un petit chapitre de généalogie hippique rédigé avec
une plaisante emphase; récriture, qu'elle connaissait si bien, était ferme, alerte, assurée...
— Eh bien, me croyez-vous enfln? dit le marquis avec un accent plein de pitié.
— Ah! il a signé mon arrêt!... répondit-elle navxée. Vous m'avez affreusement convaincue !
— Me pardonnerez-vous de vous avoir causé celte douleur?
Elle se leva froide et presque solennelle.
— Monsieur le marquis , dit-elle , mon orgueil vient de faire une épouvantable chute. Nous nous voyons pour la dernière fois ; laissez-moi espérer que vous ne vous souviendrez pas de cette heure d'abaissement que, moi, je n'oublierai jamais.
— Le temps efface tout, ma pauvre enfant !
— Il n'efface point la honte dans une âme comme la mienne. ~ Adieu I
Encore quelques jours, et le départ pour la Touraine arrachait le dernier lambeau de ce lien brisé avec des déchirements si cruels. Chanteretz avançait rapidement dans sa convalescence; certain que M. de Moresne avait dû agir auprès d'Hermance, il se croyait dispensé de la evoir et bénissait sa maladie qui l'avait sauvé de l'ennui
des adieux. Mais c'était la fausse assurance que les plus braves affectent sous la menace d'un danger inconnu. Il avait peur.
Le marquis, informé par madame d'Auray, avait appris que la baronne, plongée dans une apathie morne, ne quittait plus son hôtel et qu'elle paraissait résignée. La grand'mére, de plus en plus rassurée par l'attitude dé Ghanteretz, avait rendu la confiance à Gertrude.
-^ Vous avez joué, comme tant d'autres, la fable des deux pigeons! disait-elle.
Le jour du départ approchait, amenant à tous la joie. Les appréhensions senîblaient conjurées, lorsque la veille au matin M. de Moresne, allant faire sa visite d'adieu à la comtesse d'Auray, la trouva fort émue.
— J'allais chez vous, dit-elle vivement.
— Qu'est-il arrivé, mon Dieu?
— Je l'ignore; mais il a dû se passer quelque triste événement. Je viens de trouver Heimance à moitié folle! A-l-elle vu hier M. de Ghanteretz?
— Non, il n'a point quitté la maison.
— La pauvre enfant est dans un état à faire pitié; je n'ai pu rien obtenir de son désespoir, si ce n'est qu'elle répète : « Je suis perdue! » Je l'ai laissée pour un instant, afin de me concerter avec vous.
— Retournez prés d'elle, au nom du ciel I s'écria le marquis.
Et il revint rue de l'Université.
Mais il arriva trop tard.
Après le déjeuner, Ghanteretz était sorti pour la pre-
tu LE MARUGE DE GERTpUDE.
mière fois depuis quinze jours; il allait chercher une parure qu'il ayait commandée pour sa femme, et régler quelques affaires.
A peine était-il parti que le valet apporta les lettres et les déposa comme do cpi^tmne sur la table di^ s^ton»
Gertrude ^^ remarqua unp, à l'adresse de Cbanteretz, dont Técritifre la frappa; ^)Ie la prjt machinalement et ne Teut pai^ plutôt examinée de prés, qu'elle reconnut, à ne pouvoir douter, la ipain d'Hermance.
Une fatale pensée lui traversa l'esprit : ce papief renfermait peiit-étre la preuve de l'innocence de son map... C'était alors la copflance reconquise, c*est-à-dirp U vie, le bonheur ponr tous deux!
Une tentation Tenvahit.., elle eut peur ^'y succomber et elle s'éloigna.
Mais la lettre était là qui l'attirait; el)e se di^^it que Pierre, fût-jl coup5l)le, %y^\\ assez pxpié sa trahison par ses remordst N'av^it-elle point pardonné déjà?
Alors les sophismes les pins étranges s'amoncelèrent dans son esprit, c Commettre cette ^ction déshonorante, c'était efîaçiîr pntre eux la distance qui les réparait, se mettre généreusement à sa merci. Après l'abdication (le son orgueil, pourrait-elle lui rien reprocher désonnais? ?
Que dire? Pendant l'éternité d'nn quart d'heure, elle lutta, s'indignant contre elle-même et rongissant de honte.
Puis elle revint à la table, prit la lettre pt rompit le cachet...
La grand'mère, absorbée dans la lecture d'un journal,
LE MARIAGE DE GEHTRUDE. tl5
n'avait aucun soupçon de ce drame intérieur, quand tout à coup un cri d'horreur retentit à son côté. Elle se retourna et vit Gertrude immobile, la bouche béante, tenant une lettre dans ses mains convulsées.
 ce moment le marquis parut.
Lorsqu'à quatre heures Chanteretz revint à l'hôtel, il s'étonna de trouver le salon désert; il lûonta chez lui, traversant l'appartement de Gertrude : mêiae silence, fes meuMefs en dééordi^é, les portes ouvertes... Arrivé à son cabinet, fl sonna.
-^ Madame est Sortie? Memànda-t-il à soiï valet de chambre.
— Monsieur, madame est partie.
— ï^afrtie?... reprît-il. Sortie! vous Voulez dire.
— Non, monsieur, elle est partie pour Moresne avec madame la marquise et M. le marquis... Elle m*a donné cette letfre pour môùsieur.
— Donnez, dît-il, avançant une main rigide, et laissez-moi.
Resté seul, il regarda le billet sans comprendre; son nom était écrit de la main de Gertrude. Il déchira l'enveloppe et faillit tomber foudroyé en y trouvartt une lettre de madame de Tressol. Il lut ces mots :
« P.erre» un horrible malheur m*accable... Je suis mère... Je ne puis me confier qu'à vous, sauvez-moi... Âurez-Yous la lâclieté de m'abandonner?
> Hermange. 9
Chanteretz demeura un moment abruli, comme s'il eût contemplé le naufrage de sa destinée... Puis il froissa avec rage le papier maudit, poussant une horrible imprécation contre cette femme qui venait de briser à jamais le cœur de Gertrude. Il n'eut point une pensée de pitié pour cet autre désastre dont il était l'auteur...
— Gertrude I Gertrude! que fait-elle?... Elle en mourrai gémit-il.
Et il se mit à parcourir comme un fou l'appartement qu'elle venait de quitter... Le lit, non défait, était froissé et gardait Tempreinte récente d'un corps. Il comprit qu'on avait dû la déposer là accablée, sans sentiment; l'oreiller était encore humic|e de larmes...
Il tomba à genoux, éclata en sanglots, et cacha son visage dans les coussins pour étouffer ses cris.
Toula coup, il songea à Dieu, au Dieu qui seul pouvait adoucir la misère de Gertrude; alors, les mains jointes, les yeux fixés sur le crucifix, il essaya de retrouver dans sa mémoire des prières, hélas! depuis longtemps oubliées.
— Mon Dieu I mon Dieu I s'écria-(-il éperdu, prenez ma viel jetez-moi dans votre enfer t mais secourez sa peine et sauvez-la)...
Mais dans cet élan de son âme, il lui manquait ia consolation suprême : la foi, ce rempart des humbles contre les détresses humaines. Le doute, ce châtiment des impies, le- condamnait à ne retirer de son élévation vers le ciel que de stériles remords : il ne croyait pas à l'efflcacitë de son inyocation, son cœur restait inapaisé.
Alors il songea à racheter son passé par le sacrifice de sa vie. Gertrude le fuyait et n'avait plus pour lui que de la haine : il résolut de partir pour Moresne, de tenter au moins d'obtenir son pardon.
*- Si elle n'a plus pour moi que du mépris, et si je ne puis plus rien pour son bonheur, toute espérance m'est ravie, se dit-il... Eh bien, dans deux ou trois mois je la ferai veuve par quelque accident de chasse... Elle pourra être encore heureuse et ne saura jamais que je suis mort pour elle t
Convaincu que la lettre de madame de Tressol n'était qu'une horrible vengeance, il lui écrivit cette malédictiott exaspérée :
« Vous avez tué Gertrude!... je vais tâcher d'expier notre crime f
» PlEURE. »
Puis il quitta cet hôtel où il avait dissipé de si beaux jours, et seul, morne, désolé, il partit sur les traces de tout ce qu'il aimait.