TROISIÈME PARTIE
. . . NessoD maggior d(rfore Ghe ricordarsi del tempo felice tiiXki BKseria. . .
Terrassé par le chagrin, Chanteretz fit le voyage de Paris à Tours dans tin désordre de pensées que rien ne saurait rendre. Les amertumes du remords se mêlaient aux pius horribles angoisses. Il se représentait Gertrude au désespoir, rerenanl seule à Moresne, Tesprit consterné, le cœur meurtri... il la voyait mourante. Il se rappela le jour où^ par ce môme chemin, il suivait le marquis pour aller la sauver 1... Hélas, quel dénoùment à ces amours bénies du ciell quel deuil après tant de joies !
— Et je Taimaîs pourtanti disait-il en dévorant ses larmes.
Alors il faisait un relour sur le passé : par faiblesse, par vanité, il avait poussé à bout sa ruine, s'acharnant à
tout (létruire autour de lui. Il avait tari la source sacrée où s'étaient retrempées ses croyances, ses illusions, sa jeunesse... Il gémissait maintenant effaré dans le désert aride où le rejetaient l'abandon et le mépris! Les lois morales, qu'il avait trop longtemps esquivées, s'imposaient éclatantes à son esprit ; il comprenait enfin que le plus sûr asile contre les détresses humaines, c'était ce doux foyer qu'il avait dédaigné pour les plaisirs décevants d'un monde corrompu; il comprenait la sainteté du devoir dont la plupart des hommes se font un jeu, il avait enfin pitié pour les souffrances de Gertrude. Puis il reportait sa pensée vers Hermance... Hermance, complice de son crime, et qu'il était contraint de délaisser lâchement après l'avoir perdue, sous peine de frapper une plus pure victime!
Arrivé à Tours au milieu de la nuit, il se rendit à l'hôtel où il avait accoutumé de descendre, pour y atlendre le jour et commander une voiture.
En mettant le pied dans la salle, il vit, rangés le long de la muraille, des bagages portant son nom et celui de M. de Moresne...
Il s'enfuit...
11 erra dans les rues solitaires, insensible à une bruine glacée qui crépitait sur le pavé. Le domestique qui le suivait avisa une auberge encore ouverte; il la lui proposa pour gîte. Ghanteretz s'y laissa conduire, indifférent, accablé.
Quelques rouliers, voyageurs de nuit, se chauffaient autour d'un grand feu allumé dans l'âlre de l'unique
LE MARIAGE DE GERTRIJDE. fii .
pièce qui servait à la fois de salle commune et de cuisine. A la vue de cet homme pâle, richement yèta et escorté d'un valet en livrée, ils se pressèrent étonnés ponr lui faire place. L'hôtesse, presque interdile, essuya un tabouret de paille et l'avança avec timidité. Pierre, enseveli dans sa douleur, s'assit machinalement sans conscience des regards ébahis fixés sur lui. De grosses larmes coulaient sur ses joues; il les essuyait d'une main tremblante et demeurait fixe, taciturne.
La femme lui proposa de souper, il ne l'enten'dit pas.
II lui vint tout à coup une horrible crainte : Gertrude était malade sans doute, puisque, partis au milieu de la journée, ils s'étaient arrêtés à Tours t. .. A cette idée, il se leva, frémissant de terreur, pour courir à elle. Mais à peine fut-il sorti qu'il songea à la folie de son dessein. Oserait-il affronter son regard?... N'allait-elle point l'accueillir par une malédiction?... Alors il s'en alla rôder tristement autour de l'hôtel, épiant si rien ne trahissait une agitation dans le logis.
Une fenêtre brillait d'une faible lueur... C'était sa chambre peut-être... on veillait près d'elle.. .
Il s'assit sur une borne et contempla en pleurant cette clarté blafarde et ces rideaux sinistres qui pendaient rigides et immobiles comme des linceuls.
Six heures sonnèrent à une église voisine. Un mouvement qui se fit dans l'hôtel, dont les portes s'ouvrirent bientôt, lui fit quitter la place. A la clarté d'une lanterne, il aperçut dans la cour, auprès d'une voiture qu'on attelait, un valet de M. de Moresne... De peur d'être
n% LE MARIAGE DE GERTRUDE.
reconnu, il se rencogna dans un angle obscur, espérant que le jour tarderait à paraître et que, dissimulé dans Tobscurité, il pourrait la voir passer^ Des ombres se dessinaient derrière les rideaux de la fenêtre éclairée ; tout annonçait un départ.
La bruine tombait toujours, une p&le aurore blanchissait déjà le faite des maisons, il allait s'éloigner, lorsqu'un bruit se fit entendre à l'inlérieur de la boutique sous Tauvent de laquelle il s'abritait, puis un gargon à moitié endormi se montra sur le seuil. Pierre se crut sauvé.
— Vingt francs pour toi... si tu me caches de façon à ce que je puisse voir sortir cette voiture sans être vu 1 dit-il à l'apprenti.
Le jeune Tourangeau étouffa un cri de surprise, et jugeant à ce langage qu'il n'avait' rien à craindre de ce visiteur imprévu, il le laissa entrer sans plus d'explication, et enleva les volets de la montre. Chanterelz, protégé par le givre épais cristallisé sur les vitres, se fit, à la chaleur de ses mains, un regard sur la rue et attendit anxieux.
Cependant le jour était venu.
— Connais-tu les gens de l'hôtel? dit-il au garçon qui commençait à l'observer avec méfiance,
— Dame, monsieur, c'est nos voisins...
— Veux-tu aller t'informer auprès de l'un deux si la jeune dame arrivée hier avec son père et sa grand'mère est souffrante ?
— Dame, monsieur, je ne peux pas vous laisser tout seul dans faia boutique...
LE Mà^UGË De GERTIIUDE. %%%
CUanterçtz jeta les yeux autour de lui^ jil ëUH dan$ une misérable salle bas^e p^uyrepient garnie i)e m^miQ mercerie.
^ Tiens, voilà dix iQui^I y^,., tu vois que jç m suis pas un voleur I
l>e garçon tenté hérita \m insitant, éblciui^ puis avançant la main, il prit les pièces d'or et tr^ver^a h w^ en
courant,
Au bout de deux minutes il était de retour* — Li'équipage e§t pour eux, iU d^scepdeot l'escalier t <lit-il.
Il parlait encore, quand çur un signe du maître de rhôtel, le cocher vint se ranger sous la porte, devant les marcbes du péristyle. I^a vieille marquise sortit la première, donnanti a main k Vénfonti qu'un viilet enleva dans ses bràa fit installai dan§ la vgjture ; pui?, l'aïeule montée, le marquis apparut Qertrude s'appuyait sur lui pâle et défaillante. Eln gravii^s^ant le m^irafeepied ^Ue
cbancela; le marquis la soutint...
Chanteretz se sentit aveuglé pai^l^S larmeç."»* U vit vaguement passer le carrosse... puis tout s'évanouit et il se retrouva seul.
Le garçon le regardait béant; en le voyant si défait, il alla chercher un verre d'eau, qu'il lui présenta. Pierre le but d'un trait et partit.
Une demi-heure plus tard, il était sur la route du Manoir^ fouettant ses chevaux de poste, décidé à suivre à la trace son âme qui fuyait devant lui. Au haut d'une côte, il aperçut enfin la voiture de M. de Moresne. Il
trembla alors d'être découvert. Il avait résolu d'aller au château de Saint-Martin aux Bois (ce château que dans les heureux jours les deux fées souriantes avaient baptisé sa caserne) et d'attendre là qu'elle lui permit de reparaître à ses yeux.
Pendant une heure, Pierre, éperdu, dévora d'un regard halluciné la vision charmeresse et douloureuse que les replis de la route lui montraient et lui cachaient tour à tour sous les premières rougeurs de l'aurore. Enfin on arriva à Moresne; il fut obligé de se cacher, de peur d'être reconnu par les gens du pays, accourus sur les portes pour saluer le retour subit et inespéré du châtelain.
En sortant du village, lorsqu'il se retrouva seul sur la route, il retourna convulsivement la tête vers cette maison où son fils était né et devant laquelle il passait comme un larron. Il reprit le sentier de la Croix-Yerte, il longea cette chère terrasse où s'étaient nouées ses amours...
— mon paradis perdu! s'écria-t-il.
LE MARIAGE DE GERTRUDE. 2i5
Chanteretz arriva bientôt à Saint-Martin aux Bois. Un pâle soleil de février, dont les rayons obliques glissaient sur les pignons sculptés, découpait le château sur un ciel gris et terne; une couche de neige tombée dans la nuit couvrait les gazons; les arbres nus frissonnaient sous le givre pendu aux branches ; une bise aigre chassait les nuages opaques, et aussi loin que le regard pouvait s'étendre, tout était morne, silencieux, attristé.
Quand la voiture entra dans la grande avenue, Pierre ne put se défendre d'un frémissement; c'était la première fois qu'il venait seul en ce lieu chéri de Gertrude : sa présence lui semblait une profanation.
— Allons, se dit-il, ne suis-je pas condamné?... Ma mort purifiera ce seuil quand je le repasserai 1
Les gens, rassemblés dans la cour, jetaient des cris d'étonnement et de joie; ils entourèrent la voiture arrêtée au perron .
Mais à l'aspect de Chanteretz, pâle et seul, il y eut un mouvement d'effroi.
— Et notre chère maîtresse, monsieur?... s'écria le vieux Mathurin.
Chanteretz eut un moment d'embarras qui l'empêcha de répondre.
%%ê LU MARIAGE DE GERTRUDE.
— Ah! mon Dieu, elle est malade! reprit le paysan.
— Non, non, dit-il, vous la verrez bientôt, j'espère I Et il passa rapidement, pressé de se dérober aux ovations de bienvenue qui l'accueillaient, lui, le malhear vivant de Gertrude, lui, son meurtrier peut-être!
Arrivé à leur appartement, il entra; mais on ne Tattendait point, les volets étaient clos, il crut pénétrer dans l'obscurité d'un sépulcre. Il se rejeta en arrière, et à bout d'émotions, il tomba défaillant, presque inanimé dans les bras de ses gens, qui le suivaient pour remettre en ordre le logis depuis six mois déserté.
Mais il est des chagrins si âpres, qu'ils tiennent pour ainsi dire l'âme éveillée au milieu des engourdissements de la chair. Pierre se ranima bientôt devant un grand feu et une table servie à la hâte. Depuis la veille, il n'avait bu qu'un verre d'eau.
Enfin, demeuré seul, dolent toujours, mais tombé dans une de ces accalmies qui sont le présage de nouvelles tempêtes, il s'acharna au douloureux plaisir d'une rêveuse et lente contemplation. Souvent, en été, s'échappant du Manoir^ ils venaient passer quelques jours dans ce domaine plein de souvenirs d'enfance pour Gertrude ; jours d'ivresse et de liberté, où seuls tous deux, à l'abri de ces témoins du bonheur qui sont toujours des envieux, ils oubliaient le monde et ne vivaient que pour leur amour...
Pierre retrouvait sous ses yeux le rappel désolant de ces heures bénies de retraite et de tendresse. Il était dans leur chambre,, et mille objets familiers traînaient
encore çk et la, çoxarm pour oftvrer ^a so}itude ; »ur I9 lit, un peignoir de mousseline, m boQpeli d^ dentalla; sur la tabl^, une ceinture oubliée, de& gante; a t#rre, 4es pétales de rose de3sôcbé$* Il $e souvint qu'à leur der** nier pèlerinage à Iq ca^emei, G^rtrude, njatipale, ét^ît venue réveiller en lui jetaiot au Tirage m bwquet effeuillé.
Il souffrait la martyr^, mais il n'avait plnis d(| larma$* Il s'approcha de la fenêtre et, posant son front brûlant sur la vitre glacée, il se mit à regarder Moresne, qui se dessinait vaguement au loin à travers le brouillard.
— Elle est là!... dit-il.
Alors il rassembla son courage et ses forces, il s'assit à une table et commença une longue lettre où il vepsa son âme, suppliant Gertrude de lui accorder un entretien
suprême... Mai$ à -chaque ligne il bé$itait, comme s'il eût compris d'avance les torturer où il allait la plonger.
Quel gage de sincérité pouvait'îl lui offrir désormais?.,. Pouvait-il invoquer aoia remords? .. N'avait-il pas tout trahi, tout dégradé par le mensonge? N'avait-il pas profané tous les iserments?,,.
Sa lettre achevée, il la relut ; elli^ lui parut vida, £t le découragement le prit. Alora il songea à implorer une entrevue avant de rien entreprendre pour sa justiâca*' tion. Il eut d'abord la pensée de s'adresser au marquis; mais n'était-ce point se livrer à un implacable ennemi ?. . . Il décida de recourir à l'abbé Grégoire; son caractère de prêtre le désignait comme un conciliateur naturel. Sv qualité de vieil ami des Moresne assurait le plus discre
f30 LE MARIAGE DE GERTEUDE.
à la pensée qu'elle souffre par moil dit enfin Chanteretz d'une voix brisée.
La sévérité du bon Grégoire s'amollit*
— Allons, allons, mon ami, du courage, vous avez fait le mal^ soyez homme t., ,
— Me pardonnera-t-elle jamais?
— Je ne vous dissimulerai pas que ce pardon-là sera rude il emporter.
— Que dit-elle?
— Rienî... Mauvais signe 1
— Croyez-vous qu'elle consente à me voir?
— Je n'oserais pas le lui demander, dans Taccablemeut où elle est.
— Ah î je lui suis devenu odieux !
— Ma foi, mon cher, vous avez fait tout ce qu'il fallait pour cela, si ce que m'a conté la marquise est vrai t Mais qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son, comme elle dit... Confessez-moi sincèrement la vérité, que je sache ce que je puis entreprendre pour'vous, puisque c'est encore mon métier d'accueillir les criminels comme des frères... Jolie société que j'ai là!... Enfin, le Seigneur m'indemnisera!... Allez, je vous écoute.
Posant alors gravement son menton dans sa main, le bon prêtre prit une altitude réfléchie et se renversa dans son fauteuil, prêt à juger les événements dont il n'avait vu que les conséquences.
Pierre commença le triste aveu de ses erreurs, s'accusant avec amertume, exaltant l'amour de Gertrude, sa bonté, sa confiance, hélas! tant de fois trahie! Il peignit
^^ sa propre faible$se et ses repentirs impuissants contre les entraînements du monde, puis enfin la rupture avec Hermance et le retour sincère. L'abbé écoutait, sévère et ému tour à tour, s'indignant des fautes et s'attendrissani aux effusions du cœur. Il frémit au fatal incident de la lettre qui avait tout perdu, et ses yeux se mouiilërenl aa récit des angoisses qui l'avaient suivi. On eût dit qu'il assistait à cette scène désolante de la nuit passée à Tours, et sa colère se fondit à suivre les épisodes navrants de cette tragédie domestique.
— Quel fou! quel fou! exclama l'abbé, et quelle belle existence gâchée !
— Ah! oui! soupira Chanteretz.
— Tout cela est fort grave I murmura le prêtre en secouant la tète.
— Que me conseillez-^vous, mon vieil ami?
* — Hem ! hem i les conseils ne sont pas des raisons ! comme dit la marquise. Gertrude est une âme pure, iière; vous l'avez fait tomber de si haut qu'elle s'est froissée dans sa chute... La miséricorde de Dieu est infinie, mais si parfaites que puissent être ses créatures, elles ne sont que des créatures I... Quand l'amour se mêle d'une affaire, il sait si bien l'embrouiller qu'un Père de l'Eglise y perdrait son latin. Tout dépend des sentiments qu'elle a gardés' pour vous; votre plus belle chance serait qu'elle ne vous aimât plus!...
— Mais ce serait ma mort! s'écria Pierre consterné.
— Mais ce serait peut-être sa vie aussi !
— Ah I taisez-vous I vous me faites frémir à cette pensée !
Un valel apporta le thé. Gerlrude se leva pour Tapprêter, le servit et retomba dans sa prostration, jusqu'à Tinslant où la gouvernante vint appeler Tenfant, qui, tout chagrin, accourut ver» sa mère, la suppliant de le laisser encore jouer avec son ami Zéphirin.
— Chut! prends garde, lui dit la bonne marquise un doigt sur ses lèvres, tu sais que quand tu pleures, ta petite mère est obligée de pleurer aussi... Vile, vite, fais ta prière !
L'enfant prit une mine sérieuse et se tut aussitôt; puis, tendant les bras à Gertrude, il se laissa enlever, se mit à genoux sur elle, et, après l'avoir embrassée, joignit ses petites mains et récita sa naïve oraison ;
-- Mon Dieu ) conservez la santé h papa* à maman, à grand-père, à grand-grand'mère, et rendez-moi bien sage.
Aux premiers mots, Gertrude pâlit; nul n'avait songé qu'il allait évoquer le nom que personne n'osait plui prononcer. Puis la môme pensée leur vint à tous, et ils baissèrent en môme temps les yeux : d'ordinaire, à Paris, après sa prière, l'enfant envoyait un baiser à son père, presque toujours absent à cette heure-là.
-— L'ange est-il arrivé? demanda-t-il.
— Oui, dit vivement la marquise, remarquant l'émoi de Gertrude. Hâte-toi, il va partir.
L'innocente créature posa ses petits doigts sur ses lèvres et sur la bouche de sa mère qui joignait toujours un baiser aux siens.
Cette touchante scène de chaque soir ravivait à cette
heure une si douloureuse blessure, que tous frémirent d'effroi. La marquise se leva précipitamment, arracha l'enfant aux bras de sa mère et remporta du salon, suivie de la gouvernante.
Lorsqu'elle rentra, Gertrude était accoudée sur la table, son visage caché dans ses mains ; son père la tenait embrassée.
— C'est affreux!... murmura la grand'iftère.
Le curé et Zéphirin se regardaient silencieux. Ënûn la crise s'apaisa, la pauvre jeune femme essuya
ses pleurs, saisit la main de l'aïeule et la pressa sur son cœur.
— Pardon! dit-elle, c'est un moment de faiblesse... Je serai plus forte désormais.
Mais l'abbé voulut profiter de cette secousse pour accomplir sa mission.
-— Ma fille, dit-il, un nom vient d'être rappelé par ce doux être qui puise la joie dans votre sourire, aurez* vous le courage de l'entendre dans la bouche d'un ami?
— Mon Dieu! gémit Gertrude, qu'allez-vous m'apprendre ?
-^ Rien qui doive augmenter vos peines ou menacer votre repos, je vous le jure sur ma foi de chrétien ! Rassurez-vous.
Le visage austère du bon prêtre était illuminé d'une douce tendresse; les acteurs de cette scène intime comprirent qu'il ne se hasardait à toucher la plaie vive que pour en adoucir l'âpreté.
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— Parlez, dit Gertrude, je veux, je saurai vous entendre.
— Regardez là-bas^ reprit-il en dirigeant le bras vers la croisée, et vous verrez briller dans la nuit une lumiëre solitaire à Saint-Martin aux Bois.
— II est lài dit-elle, presque effrayée et courant à la fenêtre.
Mais le brouillard s'était épaissi, et elle ne put sonder que les ténèbres.
— Qu'il ne se présente pas devant moii... s'ëcria le marquis, et il se leva avec colère.
— Mon ami, lui dit la grand'mëre, songe à notre
miet...
— Vous Tavez vu?... murmura Gertrude revenue au milieu du cercle.
— Oui, répondit le prêtre.
Et il attendit qu'elle Tinterrogeât. La pauvre femme rassembla son énergie.
— Que veut-il de moi?
— Rien I... Vous voir seulement, si vous lui accordez cette grâce I
— - Jamais! dit M. de Moresne d'une voix sourde.
— Prends garde, mon ami ! dit encore la vieille marquise, en adressant à son fils un geste suppliant.
M. de Moresne rougit.
— Achevez, mon cher abbé, reprit-il avec calme, et excusez-moi.
Mais le prêtre avait compris qu'une terrible lutte allait s'élever dans le cœur de Gertrude.
LE MARIAGE DE GERTRUDE. âH7
— J'ai tout (lit, il demande à vous voir une seule fois, rëpondit-il, mon message est rempli..; Et maintenant, ajouta-til, sondez votre cœur, Gertrude. Dans deux jours vous me dicterez vos volontés : clémentes ou sévères, elles seront remplies.
Le digne curé se retira, soulagé déjà d'un grand poids. Il avait désespéré tout le jour de pouvoir remplir sa promesse, et finalement il en était venu à bout; Gertrude savait la présence de Pierre à Saint-Martin ; et, si détachée qu'elle fût de lui, cette nouvelle devait être un premier allégement à ses peines.
Un domestique l'attendait sous le péristyle avec une lanterne, car la nuit était obscure, et il fallait traverser le parc pour retourner à son logis; une porte, dont il avait la clef, avait été percée en face du presbytère, afin de lui éviter un détour. Arrivé à la sortie, il renvoya son porte-falot ; il ne lui restait plus qu'à traverser la route; mais à peine eût-il mis le pied dehors, il se vit tout à coup face à face avec une ombre qui semblait garder son seuil.
— Qui va là? cria le curé, qui se croyait toujours au camp, et pour qui chaque rencontre nocturne prenait une allure d'embuscade.
— C'est moi, mon cher abbé, je vous attends! répondit une Yoix émue.
Le prêtre reconnut ChanteretE.
— Quoi ! c'est tous, moii ami, par ce temps?. . . Que n'entriez-vous chez moi? Catherine tous aurait fait du feu.
— J'ai craint ses réflexions... Comment est Gertrûde?
— Toujours accablée, courageuse pourtant...
— Avez-vous parlé ?
— Oui... mais, entrez, on gèle ici. Je commanderai à Catherine d'arrêter sa langue... elle m'obéira peutêtre... En tout cas, votre retour sera bientôt connu dans le pays.
Catherine resta ébahie à la vue de Chanteretz; elle avait appris dans le village que la jeune dame était re* venue sans son mari.
Le curé passa sans dire un mot, entraînant son hôte dans sa chambre; mais la servante avait flairé un mystère ; elle les suivit sans façon, accumulant les questions et abondant en bienvenues.
— Catherine, je n'ai plus besoin de vous, dit l'abbé.
— A votre service, monsieur le curé, répondit-elle; je range seulement cela.
Et elle se mit à remuer du linge et des rabats déposés dans des corbeilles.
L'abbé connaissait de longue main sa servante. Pour couper court aux parlementations, il se leva, prit un panier de chaque main, les porta dans une pièce éloignée, au grand émoi de Catherine, qui courait deirière lui en criant; puis, la laissant effarée an milieu des cor-
beilles renversées, il donna un tour de clef, el revint paisible et rassuré contre toute tentative indiscrète.
Il put alors raconter les événements de la soirée.
Le malheureux Chanteretz Técoutait palpitant; il passait tour à tioVLT de Tespoir à la crainte. Était-il donc possible qu'elle ne Taimât plus, lorsqu'à son seul nom prononcé par leur fils elle avait faibli? L'inexorable mot du marquis le fit frémir^. Elle n'avait point prolesté I La tendresse filiale de Gertrude ne la détournerait-elle point d'une absolution où M. de Moresne ne manquerait pas de voir une lâcheté?
— le suis perdu! s'écria-t-il.
— Pas encore, dit l'abbé ; il vous reste pour soutiens la marquise et moi d'abord.
— Mais le cœur de Gertrude. . .
— Le cœur de Gertrude, mon cher! Dieu seul peut y lire, car je ne suis pas bien sûr que la pauvre femme y lise elle-même.
— Groyez'-yous qu'elle consente à m'entendre ?
— Ah! c'est demander beaucoup pour un jourî... Laissons faire la réBexien; il est probable que demain elle me parlera de vous sans témoins. En tout cas, vous avez un avocat dont rien ne peut étouffer la voix ; c'est en lui qti'à ôètte heure il faut mettre toutes vos . espérance.
— Qui?
— Votre fils ! — Mais il est tard; et Catherine doit commettre le péché de colère, enfermée là-bas toute seule; elle va me rebattre rudement les oreilles.
Clianleretz se leva; l'abbé prit une lumière et le reconduisit, lui promettant de le voir le jour suivant.
Hais, arrivés à la porte, ils s'aperçurent qu'il pleuvait à torrents.
— Ah! mon Dieu! vous ne pouvez faire une lieue à pied par un temps pareil.
— Qu'importe! dit Pierre avec indifférence.
— Je ne le souffrirai pas, mon cher, reprit le curé ; restez, j'ai le lit de l'évéque à vous ofirir...
11 était en effet impossible de sortir. Pierre accepta, heureux de passer la nuit à quelques jpas du Manoir.
— Allons délivrer Catherine, dit le bon prêtre un peu inquiet.
Le lendemain, à huit heures du matin, Chanteretz entra dans la chambre de l'abbé pour prendre congé t!e son hôte et recevoir à nouveau la promesse qu'il viendrait à Saint- Martin après sa conférence avec Ger- Irude.
— Soyez tranquille, dit le curé, je comprends trop votre ennui I
— Vous lui direz mon repentir et la soumission absolue à laquelle je m'engage...
— Je lui dirai tout... Partez maintenant par la perle du jardin, on ne vous verra pas sortir de ce côté.
A ce moment Catherine accourait avec l'empressement d'une femme qui a la conscience d'annoncer une grande nouvelle.
— Pourquoi entrez-vous donc ainsi, Catherine?... je no vous ai pas appelée! dU le prôlre.
— Monsieur le curé, c'est madame Gertrude qui vous demande 1... elle est en bas!...
Pierre pâlit, puis fit un mouvement. L'abbé se jeta audevant de lui.
— Mon ami, songez à la parole que vous m'avez donnée! Voire présence inopinée peut lui causer une émotion fa laie t.. .
Chanteretz s'arrêta.
— Vous n'avez rien dit à madame de Chanteretz! reprit l'abbé, s'adressant à sa servante.
— Rien, monsieur, répondit Catherine avec un regard entendu.
Elle triomphait de l'importa nce de son rôle dans cette aventure pleine de mystères.
— Je l'ai fait entrer dans votre cabinet, ajouta-t-elie.
— C'estbien!... Vous, mon ami, reprit vivement l'abbé, passez par le petit escalier et sauvez-vous. Catherine va vous conduire... Allez f comptez sur moi.
Il poussa à la hâte Chanteretz vers la porte, la referma sur lui et descendit aussitôt trouver Gertrude.
Pierre se retirait quand, arrivé au bas de l'escalier, il conçut en un instant un plan hardi. La chambre où il avait passé la nuit n'était séparée du cabinet de l'abbé que par une cloison ; un œil-de-bœuf, ouvert au-dessus d'une porte condamnée, lui permettait d'entendre cet ntretien suprême d'où allait dépendre sa destinée!
ta LE MARIAGE DE GERTRUDE.
Gertrude attendait le curé, en proie à une agitation fiévreuse ; des lambeaux de son cœur tenaient encore au passé.
En la voyant, l'abbé s'arrêta nn moment, tout ému.
— Chère enfant, dit-il, pourquoi êtes-vous venue?
— J'ai voulu vous voir seule, répond il-ellc, pour épargner à mon père des combats qui troublent son repos.
— Hélas ! pauvre enfant, n'avez-vous donc potnt aissez de vos douleurs?
— Moi, je ne puis plus souffrir, j'ai èpuîsè le fielî
— Hélas î hélas 1 répéta l'abbé, fixant son regard sur ce visage flétri par les pleurs.
Gertrude baissa les yeux, puis s'armant de courage:
— Et lui?.,, dit-elle, Tavez-vous revu?
Le prêtre hésita un instant.
— Oui, répondit-il enfin, s'effrayant d'un pieux mensonge.
— n est ici î s'écria Gertrude se levant épouvantée.
— Non, non, rassurez-vous! Il est parti, je vous îe jure.
— Il est bien malheureux, n'est-ce pas?... murmura- *-elle.
— Il a trop perdu pour ne point gémir... et c'est lui qui est le coupable I
— Oh 1 oui... bien coupable!
£1 elle se détourna pour essuyer une larme sur sa paupière aride.
— Mais que puis-je pour lui? ajouta t-elle.
— Il voudrait vous voir pour implorer le pardon, sinon Toubli, il se sent méprisé, maudit...
— Mais que me dira-t-il, s'écria-t-elle avec animation; me rendra-t-il la foi perdue?... Effacera-t-il comme un rêve le souvenir qui me tourmente?... Ah! je ne le maudis pas^^u'il le sache, je puis lui donner mon pardon... mais Toubli, où le trouverai-je ?
— Dans votre foi de chrétienne, dit gravement le prêtre.
— Mais l'estime, enfin, mais ma croyance... mon amour ! ajouta-t-elle d'une voix brisée.
— Vous les retrouverez dans son repentir qui, devant Dieu, le relèvera de sa faute. Gertrude, mon enfant, son • gez à votre fils à qui vous ne pouvez désapprendre à prier pour son père. Oui, Pierre a été lâche, cruel, ingrat, il me Ta dit; j'ai entendu les cris de sa conscience. Oui, il a profané votre religion d'épouse, d'amante et de chrétienne...
— Eh bien, mon ami, mon père, interrompit Gertrude frissonnante, vous qui m'avez vu naître, vous qui avez instruit mon cœur selon la vérité divine, dites, dites si je puis guérir!... J'ai cru trouver l'époux que vous m'aviez promis, vous m'aviez enseigné à le chéri
avant qu'il eût un nom, à réserver pour lui mes tendresses et ma foi : € tout mon orgueil était en lui, je devais lui donner la moitié démon âme!... > Eh bien, celle moitié de mon âme, je la lui ai donnée... elle est maintenant avilie, déchue!... Mon esprit n'est plus que ténèbres... je veux croire... et je sais l'inexorable mot de la vie ! Plus j'aime, plus je dois haïr ! Que me reste-t-il" donc ici-bas?
— Le père de votre enfant, ma chère fille; dit gravement le curé.
— Mais lui-même peut-il croire désormais?... peut-il espérer le bonheur quand un souvenir détestable se dresse à jamais entre nous?
— Il est le père de votre enfant !
—• Où puiserait-il la consolation d'une froideur que je ne pourrais vaincre?...
— Il est le père de votre enfant !
— Mais s'il m'aimait encore!... la vie lui serait un supplice !
— Il est le père de votre enfant! répéta l'abbé, austère et solennel.— Ah! combattez, luttez contre votre pauvre cœur, réveillez toutes vos angoisses, vos jalousies, vos humiliations, vos haines!... tout fléchira devant ces mots : c II est le père de votre enfant ! > de cet enfant dont les lèvres ont son sourire, dont les yeux ont son regard, dont la voix murmure tout à coup son nom quand vous vous efforcez de l'oublier!
— Mon Dieu ! dit Gertrude.
Oui , vous gémirez tous deux ! reprit le pasteur d'un
accent ému et presque inspiré^ vous souffrirez parce^que le doute tous sépare!... Mais si vos cœurs sont morts, celui de cet enfant va naître, vous lui devez des tendresses^ non point exaltées, mais unies i non point stériles, mais fécondes I Vous devez lui inspirer Torgueil des siens! Il faut que dans sa jeune âme il croie, comme vous avez cru, à Tamour, à la vertu, à la vérité î dût-il un jour revenir comme vous brisé, meurtri de son combat avec le monde! Vous criez sous la douleur de vos plaies vives... Eh bien, qu'il crie un jour comme vous, abattu, mais fier et pur !... plutôt que de verser les larmes amères du remords comme cet infortuné qui pleurait hier dans mes bras !
— Ah ! vous me déchirez ! s'écria Gertrude avec une explosion de sanglots. Ayez pitié de moi... je l'aime.. .je l'aime encore^ et je m'en maudis... et je ne pourrais supporter sa vue !
Un cri douloureux répondit à ce cri ; tous deux tressaillirent; l'abbé terrifié se précipita vers la chambre de Févéque, ouvrit et trouva Chanteretz étendu sans mouvement sur le sol .
— Âh ! le malheureux, dit-il, il n'était point parti !... Il a voulu vous entendre, il écoutait !...
Aidé de Gertrude, presque défaillante elle-même, il le déposa sur le lit; et, tout en se demandant s'il n'y avait pas là le doigt de Dieu, il courut chercher sa boite à médicaments. %
246 LB MARU6B DE GERTRUDB.
VU
Lorsque Chanteretz rouvrit les yeux, il vit Gertrude penchée sur lui ; il se crut la proie du délire. Elle ne put réprimer un sentiment de terreur; elle fit un pas pour fuir. Il voulut llmplorer, sa voix expira dans sa gorge et ne rendit qu'une plainte confuse. Elle hésita. Alors il se jeta à genoux, les mains jointes, dans une attitude si humble et si suppliante, qu'elle n'osa franchir le seuil... '
Elle eut peur de le tuer.
— Que voulez-vous de moi ? murmura-t-elle enfin d'une voix faible et tremblante en se rapprochant.
— Ah 1 je suis indigne de vous, je le sais, dit le malheureux; je ne sais plus même vous demander grâce; j'ai mérité votre mépris!... Mais ne me chassez pas, ne me rejetez pas dans la nuit, vous qui fûtes mon bon ange; laissez-moi vivre dans l'air que vous respirez!... Ah! ne craignez rien de moi... tout est fini, je le sens trop! Ne voyez-vous pas que je n'ose toucher votre main? Je ne serai pour vous qu'un étranger... Ma vue vous offense, ^e lae cacherai... Hélas! je vous ai entendue... je ji 'espère plu3 rien! jnais laissez-moi racheter le passé par l'offre de ma vie... Au nom de notre enfant, ne
LE MARIAGE DE GERTRUDE. Ul
me condamnez pas ! Je ne réclame de vous que de la pitié pour mes remords. Je ne suis plus votre mari, je n'habiterai plus voire toit, mais que du moins je puisse expirer sous vos yeux!
A ces accents, à ce désordre, Gertrude sentait s'exaspérer sa souffrance, mais il s'y mêlait je ne sais quel adoucissement. Il souffrait aussi, il aimait aussi sans espoir !
Au bout d'un instant l'abbé répéta le mot suprême :
— Ma fille, dit-il, s'il n'est plus votre époux, il est le père de votre enfant!
A ces mots, Gertrude leva les yeux vers le ciel comme pour y puiser le courage.
— Pierre, dit-elle d'une voix mal assurée, puisque vous avez surpris le triste aveu que j'ai fait des désillusions de mon âme, vous savez que je ne puis plus être votre femme. Devant notre ami et devant Dieu, m'acceptezvous pour votre sœur ?
— Devant notre ami, devant Dieu, sur la tête de mon fils, je vous jure d'obéir à votre volonté, répondit Chanterelz, palpitant de crainte et d'espoir.
Gertrude alors lui tendit la main avec un geste grave.
— Je tâcherai d'oublier... dit-elle. Maintenant, je vous en conjure, épargnez-moi... partez... Dans quelques jours j'espère m'être fortifiée... je vous appellerai, vous viendrez embrasser votre fils.
Chanteretz revint à Saint-Martin dans un trouble indicible, accablé de la douleur de Gertrude et en même temps délivré d'une lourde terreur. Il s'était cru banni pour toujours, et elle ne Tavait point repoussé; généreuse encore après Teffroyable malheur où il l'avait plongée, elle le prenait en pitié. Ne pouvait-il espérer qu'un jour il ranimerait cette âme encore si pleine de regrets ?
H attendit le lendemain dans une lente atonie, l'idée d'une seconde entrevue le rassurait et l'effrayait : si elle allait rétracter cette promesse arrachée à un moment de défaillance?
Le jour s'écoula, puis un autre lendemain, et nul messager ne vint. Il désespéra. — Sans doute le marquis s'était élevé contre tout commencement de réconciliation, sans doute il avait peur que Gertrude ne fléchît encore, et elle n'osait affliger son père ! N'osant retourner au presbytère, après avoir donné sa parole de ne point paraître à Moresne avant d'y être appelé, il accusait l'abbé de l'atandonner. Désespérait-il donc aussi, lui, qu'il n'osait même le rassurer par un mot?
Le troisième jour passé, il se vil perdu.
Il restait seul dans les déserts dévastés de son être intime ; il avait abdiqué son bonheur, il avait détruit d'une main malfaisante le château enchanté où une bonne fée lui avait ménagé un refuge contre les désillusions de sa jeunesse stérilement dépensée; et revenant sur ces années auxquelles avait manqué toute couronne, il pensait qu'il n'avait rien ajouté à l'honneur de son nom, qu'il n'avait été utile ni à son pays ni à tous ceux qui souffraient autour de lui, qu'il ne s'était pas même assuré cette ressource salutaire d'une haute culture intellectuelle qui, aux mauvais jours , lui eût été une consolation et une armure... Il sentait avec horreur l'inanité de sa destinée.
Au Manoir^ de tristes combats réparaient les esprits, et pour la première fois dans ces cœurs toujours unis la discorde existait. M. de Moresne s'indignait : sa mère et Tabbé inclinaient vers la clémence, et il s'épouvantait de l'avenir, si l'on resserrait une chaîne qui, relâchée, garantissait du moins le repos de Gertrude.
< Allait-elle donc être de nouveau condamnée à cette vie d'angoisses que désormais n'adoucirait même plus le doute? De telles amours interrompues ne recommencent point sans péril. Qu'elle répudiât ainsi sa dignité, et elle •devenait l'esclave de cet homme : sûr d'un pardon à chacune de ses perfidies, il descendrait de rechute en re- , chute, il multiplierait les souillures et les hypocrisies. A l'aurore des premières joies du mariage, il s'était dérobé dans les voies tortueuses de l'adultère; à quelle honte n'irail-il pas, quand sonnerait l'heure des salie-
SftO LE MARIAGE DE GERTRUDE.
tés?.. . 11 ne restait qu'une chance de salut pour Gertrude, c'était que son mari s'èloignit f y>
La yieille marquise connaissait trop le coeur de son fils pour ne point deriner la cause principale de cette inflexible hostilité; mais elle savait aussi à quelle destinée rigoureuse une femme de ringt-deux ans se trouve réduite par Une séparation. C'était un venyage aride, sans liberté^ sans espoir.
Pendant trois jours la pauvre Gertrude assista , hési* tante entre toutes ses affections, à cette lutte opiniâtre. Enfin il fut décidé un soir que la grand'mére, accompa* gnée de Tabbé^ se rendrait le lendemain à Saint-Martin aux Bois.
Ghanteretz ne vivait plus depuis qu'il se voyait destitué de Sa dernière espérance. Un matin, torturé par ses ennuis, il songeait à tout braver pour sortir de la cruelle perplexité qui le dévorait, quand il reçut un mot du curé qui. lui annonçait la visite de la marquise pour le jour même; quelques heures après ils arrivaient au château.
En revoyant si triste cette adorable vieille femme qui avait eu pour lui des tendresses de mère et des indul-
LE MARUGE DE 6ËETRUDE. S5I
gences d'amie^ Pierre sentit presque fléchir &ej5 genoux, et il laissa une larme sur la main qu'elle lui tendit par habitude, en dépit de son effort pour rester grondeuse et sévère.
— Vous ayiez raison, Tahbé , dit-elle, après avoir un instant observé Chanteretz , iroç ému pour parler, ce garçon-là s'en va aussi de chagrin, c'est clair J
— Ah ! je vous conseille de le plaindre! dit le curé, à qui la perspective d'ua accommodement avait déjà rendu soa naturel*
— Bon, V0U3 ne faites qu^ cela vous^n^ème depuis trois jours t négliqua-t^elle en «'asseyant. —Vous avez beau me faire des ^0$ yeux, cela m'est égal, je voi£ une oreille d'agiiedu qui passe ^us votre peau de loup..* Mais ce n'est pas de vous qu'il s'agit!... Voyons, mon cher enf*.* jBahi je Tai diti... mon cher enfant, repritelle, s'adressant à Pierre, nous venons, je l'espère, vous apporter un peu de con^lation...
— Afa I ma mère t interrompit Chanteretz , attendri jusqu'au fond de l'âine^ aurai-je a^ezde toule mon existence pour racheter les chagrins que je vous ai causés?...
— * Cruel enfant i..* Je ne vous en demande pas tant! Mats répondez-moi en homme de cœur ; vous sentez- vous assez sûr de vous-même, aimez* vous assez votre femme, avez-Yous assez souffert enfin pour réparer avec constance le mal que vous avez fait ?
—-' Regardez-moi, ma mèrei dit simplement Chanteretz.
— Oui, je vois bien que le châtiment vous a éclairé!
H reste à savoir si vous aurez le courage de supporter vos épreuves.
— Ah! que je voie Gertrudel... et j'aurai tous les courages!
^ Je ne dois point vous dissimuler, si pénible que soit cet aveu pour vous, que le souci du monde a seul dicté notre consentement à un rapprochement apparent^ qui, tout en réservant vos droits sur votre fils, assure au moins une paix mutuelle et la liberté de Gerlrude. Yous vivrez dans notre voisinage, on vous verra au château, et notre famille sera sauvée de l'éclat fâcheux que ne manquerait pas de provoquer une séparation absolue... Mais aurez-vous la force de respecter ce pacte, de vivre ici, seul, de ne voir votre femme que quand elle le permettra... enfin, de n'être plus pour elle qu'un frère?
— Je me soumets avec reconnaissance à toutes ses rigueurs.
— Dussiez-vous le faire sans espoir?
— Je me soumettrai, ma mère, mais je garderai Tes* poir, car cet espoir c'est le bonheur de Gertrude et ce sera ma vie.
— Ne vous y fiez pas, je dois vous le dire I répondit tristement la grand'mère, et c'est pour prévenir de nouveaux malheurs que je viens à vous.
Chanteretz frémit à cette menace. Mais il dompta sa peine.
— Fût-elle inexorable, je jure d'obéir, ma mère ! dit-il enfin. Mais croyez- vous donc son âme à jamais blessée?... ajouta-t-il en tremblant.
LE MAftIAGE DE GERTRUDE. 253
— Ahl tenez, dit-elle, vous êtes tous les mômes... fous, égoïstes et inconséquents 1 Mais, tête d'homme ! réfléchissez donc un peu! reprit-elle en s'animant : si votre femme vous avait trompé, si vous en aviez eu la preuve dans vos mains, et que vous n'eussiez ni tué ni abandonné la dame?... dites ce que serait ce souvenir entre vous, après le pardon même !... Ah t voyez, vous en blêmissez, homme que vous êtes I... Et vous ne songez pas que nous avons tout simplement des cœurs comme les vôtres..., des cœurs qui gémissent, s'indignent^ se révoltent!... qu'il est des désenchantements qui nous glacent, des répugnances que nous ne pouvons plus vaincre?... Avec cette éternelle bêtise que les conséquences de l'infidélité ne sont point les mêmes pour vous, vous en venez à nous prendre pour des poupées à ressorts , qui n'ont que du son dans les veines I — Sarpejeu ! notre gendre, il est probable que mon colonel de mari, pendant ses campagnes... enfin !... l'abbé n'en a jamais voulu convenir!... Mais si je l'avais surpris de mes deux yeux... j'étais une commère à lui faire voir du chemini...et je te l'aurais chamarré de la belle façon ! — Tout cela est pour vous dire, mon pauvre garçon, qu'il faut vous armer de patience.— A parler vrai, si je désespérais tout à fait de l'avenir, je ne serais pas ici...
— Ah ! chère mère ! s'écria Ghanteretz avec effusion et des larmes dans la voix, soyez bénie pour ce mot !
— Je le veux bien, mon ami ; mais j'ai reçu les pensées de ma mignonne; préparez-vous à une laborieuse et lente croisade; triompher d'une coquette, c'est bientôt
fait; mais séduire sa femme après nne telle chute, c'est une rude victoire I
— Je raimel... j'attendrai I
— C'est pourtant vrai qu'il Taimait, ce fou! dit la bonne marquise en secouant la tète avec mélancolie. Expliquez cela^ l'abbé^ si vous pouvez?... Enfin! — Il nous reste maintenant à convenir de nos faits. Vous me donnez votre parole de respecter la volonté de Ger* trude.
— Encore une fois, ma mère I je jure d'obéir.
— C'est bien ! demain vous aurez un mot de moi si elle peut vous recevoir. On jase déjà dans le pays, et ce sera tant mieux qu'on vous revoie bientôt sur la route du Manoir.
La bonne marquise tint sa promesse, et le jour suivant Ghanteretz fut appelé à Moresne. En recevant ce billet qui le relevait de sa déchéance et le rappelait de l'exil, il eut une minute d'éblouissement. Revoir sa femme, même à des conditions si cruelles, c'était pour lui le plus enivrant des rêves. Puis, dévoré d'impatience en attendant l'heure, il se prit à songer avec inquiétude aux 'hances de cette entrevue. Aurait-il la force de rester
LE MàBIAGE DE GERTRUDE. 953
fidèle à son serment et de ne point trahir les élans de son cœur ?
Enfin le moment arriva; il fit seller un cheval et partit pour le Jfanotr.
En entrant seul dans ce château tout éclairé des près* tigieuses auréoles du souvenir, il sentit l'étrangelé.de sa condition incertaine. « Se présentait-il comme un maître ou comme un visiteur? »
Un valet d'écurie s'approcha et prit son cheval; il comprit que cet homme se tenait là pour l'attendre. Le perron était désert, il monta les degrés, en proie à un trouble mortel. < Àliait-il se faire annoncer par les gens? » Un valet de chambre assis dans le vestibule le pria de le suivre et le conduisit à Tappartement de la vieille marquise* Demeuré seul un instant, tandis que le domestique allait avertir sa maîtresse, il eut presque la pensée de s'enfuir; il se sentait gagner par les larmes, et tremblait de ne pouvoir se dominer; mais aussitôt une porte s'ouvrit et son fils accourut à hii les bras ouverts .^
— Papa, papa, te voilà revenu! crîa-t-il en l'embrassant.
Puis, tirant Chanteretz par la main, exultant d'allégresse, il l'entraîna dans le salon voîsiff, oj se trouvaient sa mère et la bonne marquise.
A la vue de son mari, la pauvre Gertfnde essaya de se lever; elle n'en eut point la force; l^ierre vit son mouvement et resta interdit, sans force lui-même pour parler. Mais un coup d'œil de la grand'mére, qui leur désignait l'enfant, lui rendit le courage, il s'avança timidement
vers Gertrude; elle lui tendit sa main glacée. Il n'osa la toucher que du boul des doigts. La marquise, heureusement, opéra vite diversion.
— Pierre, j'ai une grande nouvelle à vous annoncer, dit-elle, M. André de Chanteretz, votre fils, sait toutes ses lettres f
— Vraiment? fit Chanteretz s'efforçant de prendre un air joyeux.
— Oui, toutes! dit André d'un air fier, même le Z ! Et Zéphirin m'a promis de me faire monter à cheval au pi;intemps. N'est-ce pas, maman?
— Oui, si nous trouvons un poney très-doux, répondit Gertrude d'une voix faible.
— J'en trouverai un I dil Pierre.
— Zéphirin en connaît un à Tours... répliqua l'enfant, il va me l'acheter!
La marquise comprit ce que ce nom ainsi répété devait éveiller de tristesse dans Tâme de Chanteretz; un autre maintenant donnait donc à son fils ces doux soins qu'il avait trop négligés.
— Zéphirin, Zéphirin I... dit l'aïeule, c'est bien pour jouer avec toi... mais il n'y a que ton père, mon ami, qui puisse choisir tes chevaux et te donner des leçons.
Pierre remercia d'un regard reconnaissant la conciliatrice excellente qui lui adoucissait avec tant de délicatesse les amertumes de cette première entrevue. Grâce à la présence de l'enfant, Gertrude et lui trouvèrent des paroles d'un intérêt commun; il put s'étendre à loisir sur
" soins qu'il voulait donner h Téducation de son Dis;
il pat rappeler mainte fois sa résolution de ne jamais quitter Saint-Martin aux Bois, et de consacrer ses jours à ce devoir paternel qu'on lui permettait de remplir. Il avait compris que de cet entretien allait dépendre l'avenir. Timide jusqu'à Thumilité^ il fit tout pour calmer les appréhensions de Gertrude, pour assurer la continuité de ces rencontres si précieuses, quoique si froides, hélas ! et si cruelles après de telles amours. Gertrude, grave et sérieuse, évitait son regard et répondait d'une voix altérée aux saillies delà marquise, qui s'efforçait en vain d^amoindrir la solennité de l'entretien. Enfin, au bout d'une heure de transes réciproques, Pierre se leva, s'avança vers Gertrude qui lui tendit la main comme à son arrivée ; puis, s'ëloignant à pas lents de ces pénates regrettés, il reprit mélancolique le chemin de sa solitude.
Il avait été convenu que Chanteretz viendrait ainsi chaque semaine au Manoir. En attendant le jour désiré, il vécut des souvenirs de cetle première visite, si fertile en émotions cachées. Il revoyait Gertrude agitée par des orages que dissimulait mal la froideur affectée dans laquelle elle s'enveloppait comme d'an voile de veuve.
— Oui, se disait-il, je cicatriserai les douloureuses blessures de son cœur, je désarmerai, par ma contrition.
les justes rébellions de son orgueil mortellement froissé, je respecterai les pudeurs de cette ftme outragée dans ses plus pures croyances ; et lorsqu'elle me verra si repentant, si soumis, peut-être supportera-t-elle ma vue sans ennui!
Environné des vestiges de son bonheur passé, il usait les longues heures de l'attente en des méditations austères. Tremblant de profaner même le souvenir, il avait fait de la chambre qu'elle avait habitée un sanctuaire aA il n'entrait que pour se recueillir pieusement devant un portrait entouré de fleurs^ et qu'il adorait comme une image de madone.
Chaque matin^ l'excellent abbé lui dépêchait des nouvelles de Gertrude ; un jour le messager ne vint pas... II ressentit tout à coup une épouvantable angoisse. Qu'é^ tait-il arrivé?... Il avait encore trois jours à souffrir avant de la revoir. Déjà, s'égarant dans des craintes folles, il songeait à courir à Moresne, quand il vit arriver une voiture du Manoir; son fils en descendit suivi de la gouvernante. A cette faveur inespérée, son cœur se fondit d'attendrissement. Elle pensait à lui ! et, pour adoucir son isolement, elle lui envoyait le cher gage qui les maintenait encore unis !
Enfin luit le jour d'une seconde entrevue.
Gertrude, fortifiée par la pensée de son dévouement,
l'accueillit presque avec abandon; il devina pourtant que
son calme était le prix d'une lutte , et qu'elle ne puisait
son courage que dans la présence de sa grand'mère et de
fils.
Pendant un mois, il revint ainsi chaque semaine, rapportant chaque fois de ces entreYues, dont la gêne s'effaça it peu à peu, la consolation de sa retraite; leurs entretiens, déjà moins glacés, al)outissaient insensiblement à un ton de familiarité amicale^ empreinte encore de tristesse, mais sans amers retours. Parfois, tandis qu'il causait avec la bonne marquise^ qui ne les quittait jamais, il surprenait les regards de Gertrude fixés sur lui avec une expression presque tendre. Il revenait alors avec des trésors d'espérance, comme s'il eût vu se rou- Trir lentement devant lui les portes de son Eden. Il ima^ ginaitunà un les incidents fortunés qui devaient amener la réconciliation suprême; il se représentait Gertrude succombant enfin à la miséricorde, à l'amour : « lis étaient seuls tous deux, «Ue écoutait, silencieuse, la plainte timide qu'il osait exhaler; elle plongeait ses doux yeux dans ses yeux suppliants ; puis, vaincue, oublieuse, elle lui jetait ses deux bras autour du cou en lui disant : Je t'aime ! aime-moi toujours I... — Alors ils recommençaient cette existence enchantée que les douleurs subies défendaient de tout liuage; une aube nouvelle se levait sur leurs amours qui ne devaient plus finir!... »
Bien que l'on eût un peu glosé dans le pays sur des dissensions qu'on soupçonnait seulement, l'attitude digne du jeune ménage et la présence de Pierre au Manoir firent tomber les propos. Le dimanche, Ghanteretz assistait à la messe et se plaçait au banc de la famille; c'était là seulement qu'il se rencontrait avec le marquis, toujours absent les jours où son gendre venait au château.
Depuis qu'il ne redoutait plus les suites d'une séparation qui désormais semblait accomplie sans accident funeste, avec Tégoïsme des affections emportées, M. de Moresne se réjouissait à l'idée qu'aucun amour ne lui disputerait plus celte âme qu'il voulait tout entière. Il se persuadait que cette désunion à l'amiable assurait l'avenir de Gertrude, et dans la joie d'avoir reconquis sa fille, il l'entourait d^ soins, presque heureux de la voir isolée : il reprenait enfin ce rôle de protecteur dont un ^utre l'avait dépossédé ; l'odieux partage avait cessé, c'était vers lui que Gertrude se réfugierait à la moindre peine^ et il ne serait plus offusqué par ce ton vainqueur ou par cette familiarité d'amant qui le révoltaient comme une profanation. Gertrude était redevenue libre et elle avait trop souffert pour encore aimer !
Avril arriva, les tièdes souffles du printemps couraient déjà dans la feuillée naissante. Un jour, Pierre trouva Gertrude et la marquise au jardin, assises avec l'abbé sous le bosquet de chèvrefeuille où, pour la première fois, il les avait abordées à sa présentation au Manoir, II retrouva sa chaise accoutumée auprès de sa femme, tandis que l'enfant joueur s'ébattait autour d'eux. L'aspect
familial de ce groupe, ce cortège de sensations qui réveillent les souvenirs des saisons regrettées, le renouveau des parfums aimés, les chants d'oiseaux de retour à leurs nids, tout replongeait Chanteretz dans l'atmosphère du passé, et il se surprenait à oublier le dur exil auquel il était condamné.
Il crut s'apercevoir bientôt que Gertrude subissait aussi le charme pénétrant de ce rappel des temps heureux; on eût dit que l'espace Tenhardissait à se livrer, elle ressaisissait la liberté de son esprit. Grâce à la discrétion de Pierre, sa situation semblait définie désormais, elle n'avait plus à craindre ces luttes avec son cœur qui l'avaient épuisée.
— A propos, Pierre, dit la vieille marquise, vous n'avez pas vu ma faisanderie neuve?. .. Vous qui voulez en construire une à Saint-Hartin, venez donc admirer mon modèle.
— Parbleu, dit l'abbé, une bâtisse grillée, on sait bien ce que c'est I... Elle est comme l'ancienne...
— A peu près comme votre presbytère ressemble à l'archevêché de Tours!... répliqua-t-elle en se levant.
— Mais c'est au bout du parc...
— Eh bien, vous vous appuierez sur mon bras, vénérable vieillard...
— Je n'ai que soixante-huit ans, madame, reprit l'abbé se redressant militairement.
— Oh I le beau jeune homme!... Moi, j'en ai soixantedouze, si c'est cela que vous voulez dire...
— Dieu m'en garde^ madame I
Mt LB MARIAGE DE GERTRUDE.
— Vous a¥6z tort, je le prendrais pour un complimenti... Mais puisque vous êtes si chatouilleux à l'endroit de la galanterie, offrez-moi le bras vous-même, je Taccepterai malgré votre jeunesse. . .
Et, appelant l'enfant, qu'elle prit par la main, elle se dirigea vers une allée du parc, laissant Pierre et Gertrude s'accorder à leur guise.
Forcés de suivre les vieux amis toujours querellant, les deux époux demeurèrent un instant interdits. Chanteretz fit d'instinct un mouvement pour offrir aussi son bras, mais il s'arrêta aussilôt en rougissant si fort que Gertrude partagea son trouble.
— Pardon, pardon! s'écria-t-il.
. Il y avait dans son accent une si navrante humilité, il avait l'air si malheureux, qu'elle se rapprocha vivement avec un geste auquel il ne put se méprendre. ^
— Allons, dit-elle, ils s'en vont sans nous!
Pierre ne trouvait plus un mot, il serrait contre sa poitrine la main timide qui n'osait s'abandonner; son bonheur l'étouffait, il avait peur de se trahir et de paraître indigne de cette générosité qui se fiait à la parole^ donnée et le relevait dans sa propre estime; il cherchait dans son esprit quelque phrase banale qui rompit la gêne de ce tôte-à-tête imprévu et ne savait que dire. Il accrocha enfin une idée.
— Notre mère vient de me rappeler un projet d'autrefois, dit-il, mais j'ignore s'il a toujours votre assentiment.
— Vous savez mieux que moi, Pierre, ce qu'il convient de faire à cet égard, murmura-t-elle.
LB MÂRIA6E DE GBRTR(JDE« S68
— J'aurais scrupule de ne point vous consulter, Gertrude, ce château vous appartient...
— Ah! par grâce, interrompit-elle, jamais de ces mots entre nous l
— Je voulais dir^..., reprit vivement Pierre, vous avez là des souvenirs chers à votre enfance... que je craindrais d'effaroucher... Quelques faisans de plus ou de moins...
— Hais puisqu'ils commencent à manquer pour votre chasse...
— Je ne chasse plus !
— Pourquoi? dit-elle étourdiment.
Elle n'eut pas plutôt laissé échapper cette parole, qu'elle s'effraya de ce qu'il allait répondre.
Chanteretz devina sa pensée et répondit sans paraître remarquer son émoi :
— Je m'ennuie à chasser seul.
Un regard de Gerlrude le remercia de ne point abuser d'une question imprudente; ils s'élaient compris, et, embarrassés tous deux, ils marchèrent un instant en silence. Ils rejoignaient justement la marquise et l'abbé : le tête-à-tête fut rompu.
Les hôtes du Manoir suivaient avec une pieuse sollicitude les phases du chagrin de Gertrude. Au désespoir fiévreux des premiers jours avaitsuccédé une mélancolie calme, morne, dont nul ne pouvait sonder les profondeurs. Quand Tenfant évoquait le souvenir de Chanleretz« elle lui répondait par un de ces sourires que les mères savent encore trouver au sein des plus grandes douleurs, et demeurait impénétrable. Occupée sans relâche à quelque ouvrage d'aiguille, comme si elle eût voulu distraire sa pensée par le travail opiniâtre de ses doigts, elle semblait s'absorber dans une vision intérieure, et son visage pâli ne disait rien du secret de cette contemplation. La marquise, un soir, essaya de pénétrer dans cette âme; mais elle se heurta à un rempart de glace.
— Mère, lui dit Gertrude gravement, je vous en supplie, ne m'interrogez pas, je ne pourrais vous répondre et voys me feriez beaucoup souffrir... Je ne sais à cette heure si j'aime ou si je hais, si je meurs ou si je vis. Tout m'est crueU jusqu'à l'espérance... N'essayez point de l'éveiller en moi I
— Pauvre enfant, reprit la vieille marquise avec un
soupir et la baisant au .front, nous t'avions élevée pour un monde idéal!...
Depuis ce jour, Taïeule n'interrogea plus ce sombre ennui ; mais elle ne désespérait pas encore, elle comptait sur une surprise du cœur dans un de ces moments d'intimité que, secondée par Tabbé^ elle s'efforçait de ménager aux époux.
Deux mois s'écoulèrent sans rien changer à la monotonie de ces existences brisées. Les visites de Pierre dérangeaient seules l'apathie de Gertrude. Elle s'y préparait avec une sorte d'égarement maladif, comme si chaque fois elle eût dû courir un danger; et M. de Moresne l'observait, rempli d'effroi. Tout lui paraissait préférable à cette situation désolante que devait éterniser la présence de Cbanterelz.
— Qu'il parte I disait-il, qu'il parte I Ne voit-il pas qu'jl la tuel... Que nous importent ses remords t.. . S'il lui reste encore un sentiment de pitié pour sa victime, qu'il s'éloigne, au moins, jusqu'à ce qu'elle puisse le revoir sans des déchirements qui la torturent I
— JBon ami, dit la marquise à son fils, un soir qu'il exhalait amèrement son irritation contre Chanteretz, je gémis comme toi du malheur de notre pauvre enfant; oui, ces entrevues réveillent ses regrets, mais prends garde de la précipiter dans des angoisses mille fois plus cruelles en éloignant son mari...
• — Elle ne l'aime plus! interrompit M. de Moresne.
— Au fond dû cœur, le crois-tu?... dit la mère, le regardant en face.
269 t^E MARIAGE DE GERTRUDE.
— Elle aimera toute sa vie, je l'atteste... dût-elle mourir de sa tendresse I reprit la jeune femme. — Ah I Pierre, comment ayez-vous pu la tromperl... Je vous ay^is donné le bonheur. ..
— Ah! ne m'accablez pas! ne voyez-vous pas que je meurs de ma folie?...
— Non^ vous ne mourrez point, je lui dirais moi, tout ce que vous n'osez lui dire...
— Quand la verrez-vous ?
— Demain, je vous le promets ; jusque-là, espérez.
— Prenez garde de raviver sa douleur.
— Fiez-vous à moi, je connais le chemin de son cœur; et d^ailleurs je saurais la consoler.
— Qu'elle ne se doute pas surtout que je vous ai priée de parler pour moi.
— Ne craignez rien.
— Mon Dieu! reprit l'infortuné indécis, j'ai peur que vous ne la fassiez souffrir I
— Songez qu'elle-même ne peut manquer de me faire ses confidences : j'attendrai et j'agirai selon l'occasion*
— Je viendrai demain soir apprendre mon sort.
Chanteretz quitta la Butte un peu apaisé; mais bientôt, à la pensée du drame qui devait se débattre le lendemain, il trembla; peutr^étre allait-il précipiter le triste dénoAment devant lequel il reculait. Que deviendrait-il si Gertrude se montrait inflexible?... Il regrettait sa démarche auprès de Berthe, il regrettait d'avoir voulu pénétrer ce secret fatal auquel était attaché sa vie... puis il se rappelait quelque douce parole de Gertrude, il se
disait que Berthe avait raison et qu'il était encore aimé. Assailli par le tumulte des sentiments les plus contraires, il résolut enfin de sortir du doute affreux qui Tac* câblait.
— Après tout, se dit-il, n'ai-je point décidé de mourir si je n'obtiens pas son pardon, et ne vaut-il pas mieux en finir? ■— Qu'espérerai-je, si trois mois de larmes ne l'ont point touchée? Accepterai-je le sacrifice qu'elle fait à notre enfant, en liant son existence à la mienne, alors qu'elle ne peut plus croire à l'amour? briserai-je son avenir comme j'ai brisé son pauvre cœur... Ma mort la délivrera!
Le soleil du lendemain se leva radieux^ et Chanteretz se reprit à espérer; il crut à ce présage céleste, et les sombres idées, filles de la nuit, firent trêve dans son âme ; il se dit que Gertrude regrettait peut-être d'être seule dans ce parc où tout lui parlait de l'absent; il compta les heures avec anxiété, c Berthe devait avoir quitté h Butte ^ elle était en route pour Moresne..., elle arrivait au Manoir^ Gertrude courait au-devant d'elle... elles s'embrassaient en pleurant, et tandis que madame de Ternon restait près de la marquise, elles s'en allaient toutes deux dans cette chambre de jeune fille qu'elle avait reprise à son retour, n'osant rentrer dans l'appartement qui avait été le sanctuaire de celte union, hélas ! si peu de temps fortunée!...!
Tout à coup le ciel se voila et des nuages sombres paissirent au-<lessus du Manoir. Chanlerelz ne put fendre de pressentiments sinistres.
i72 LE MARIAGE DE GERTRUDE.
brassée en pleurant. Toute barrière était enfin tombée entre nous, et j'ai retrouvé l'amie des anciens jours.
» — Pleure, pleure ! lui dis-je en pressant son pauvre front pâli sur mon sein, et pardonne-moi, je ne te demande plus rien, j'attendrai que tu te confies à moi...
» — Non, je n'aurais pas la force de supporter de telles émotions. Puisque nous avons abordé ce triste sujet, épuisons-le pour n'y plus revenir, et ne me reparle jamais de lui t
» — Mais, malheureuse, tu l'aimes toujoui*s I repris-je en lui serrant les mains.
» — Oui, Berthe, je l'aime toujours ; mais parce que je Taime, j'aurai le courage de résister à ses prières, à ses douleurs I... J'ai cru le sauver de ses remords en acceptant l'expiation qu'il m'offrait pour effacer sa faute!... j'ai dompté les' élancements de ma blessure pour lui tendre la main et lui sourire encore!.... Je croyais qu'il pourrait être heureux de cette affection tie sœur que je lui réservais pour qu'il ne restât point seul au monde... au mépris de ma souffrance, j'ai voulu le rattacher à un devoir qui le relevât à ses propres yeux. — Le père rachètera l'époux! me disais-je... Et je. n'ai réussi qu'à exaspérer son désespoir!... Mais que puis-je encore?... Dois- je étouffer en moi jusqu'aux pudeurs de mon âme?... Puis-je chasser un souvenir qui me tue?... s'écria-t-elle avec une explosion de sanglots, ah I je ne peux pasi je ne peux pas!... »
A ce cri de désespoir, Chanter etz se couvrit le visage de ses mains^ comme sous le coup d'une malédiction.
Berthe s'arrêta, profondément touchée par les souffraaces de cet infortuné qui gémissait sur son bonheur perdu.
— Continuez... manaura-t-il enfin d'une voix faible.
— J'ai tout dit, mon ami, reprit avec émotion la jeune femme ; je tous l'avoue, je suis restée sans idée, sans parole, devant cette navrante aflliclion; je me suis mise à pleurer comme elle, comprenant qu'aucune consolation ne pouvait soulager une âme tounnentée par de si cruels combats. — Pourtant, lorsque je l'ai vue un peu apaisée, j'ai essayé de rassurer ses appréhensions, en lui disant que votre repentir et voire amour sont assez sincères pour lui épai^er ces déchirements, et que vous vous résignerez. — C'est, je crois, ce qu'il y a de plus sage en ce moment. Il est impossible que l'avenir n'adoucisse pas son arrêt : tous savez qu'elle vous aime toujours... attendez l'heure de la confiance et de l'oubli.
— Mais sa vie est un supplice alors t Elle souffre encore plus que moi, dit Pierre, le regard fixe, car elle n'a pas même l'espoir t.. . Elle en mourra!
— Non, son fils est là pour la sauver!... répondit Berthe.
— Mais où irouvera-t-elle le bonheur ?repril-i! amèrement; ma vue fera de son existence une longue agonie...
— Pierre, dit la jeune femme effrayée <lo son acc< aurez-vous moins de courage qu'elle?
— Ohlj'en aurai!... Elle pourra être tieur core, répondil-it, je vous le jure I
274 LE MA11IA(}E DB i^ERTRUDE.
La eonstance d'âme n'appartient qu'aux natures oà règne l'exaltation religieuse, la foi qui fait une rolupté du martyre. Chanteretz , enfant d'un siècle ironique, n'avait du chrétien que ce pressentiment de Dieu qui reviendra toujours dans les cœurs droits, tant que les mères enseigneront à leurs fils à joindre les deux mains. L'idée divine^ comme la nature, comme l'art, ne nous donne que ce qu'elle reçoit de nous; Tamour seul conquiert l'amour dans le monde spirituel. Or Chanteretz, sous l'influence de Gertrude, avait bien pu reprendre la voie stricte de la vérité; mais il y marchait en rejetant à tout moment les yeux à droite et à gauche, dans tous les sentiers de traverse. Il respectait le symbole, mais il n'avait point cette armure de la piété sous laquelle les croyants savent affronter la lutte et se résigner k répreuve.
Par sa faiblesse, il avait ruiné son avenir, il croyait maintenant se montrer fort en sauvant sa femme d'une angoisse éternelle.
De retour à Saint-Martin , après ces révélations de Berthc qui l'avaient initié aux désordre s du cœur de Gertrude, il ne songea plus qu'à la délivrer d'une chaîne
odieuse. Il ne pouvait la tromper, elle le devinait, et le spectacle des souffrances du bourreau était encore pour la victiiae un accroissement de peines.
Pierre passa toute la nuit en méditation dans cette chambre où palpitaient encore ses plus doux souvenirs, et il se jugea.
— Oui, se dit-il enfin, notre séparation est accomplie, je le sens, et tout espoir serait vain désormais; une âme comme la sienne peut revenir de la haine, mais non point du mépris t Oui, la marquise dit vrai : Tamour ne connaît point les subtilités de ce code insensé au nom duquel nom apprécions nos fautes. — Je l'ai trompée, elle souffre ce que je souffrirais, moi, si elle m'eût trompé. Pardonnerais-] e donc, si elle m'avait trahi ? Pourrais-je chasser le fantôme adultère qui surgirait entre nous et flétrirait nos baisers?... Ah I l'infortunée I... Et elle me tend encore la main... et elle me sourit encore sur cette croix où je l'ai clouée? Et je serais assez lâche pour ne point la délivrer de moi?... Non, je mourrai!
Au matin, il sortit pour chercher un endroit propice au dénoûment de sa destinée; il sentait qu'il devait voiler sa mort et lui donner une apparence fatale, qui éloignât toute idée de suicide et ne laissât aucun prétexte de femords à Gertrude. La saison de la chasse était passée, il ne pouvait sortir avec un fusil sans que le soupçon d'une préméditation vint planer sur un aussi tragique accident. Il s'en alla donc à travers bois jusqu'au faîte d'une colline que souvent il avait contemplée du Manoir^ à l'heure où le couchant empourprait
roches sombres qui la couronnent comme d'un immense diadème de granit. Une tour féodale en ruines domine ce monticule coupé à pic du côté de la Loire, sorte de falaise au pied de laquelle serpente la route de Tours à xVoresne. Plus d'une fois il était venu à cheral — et il n'était pas seul alors — en ce lieu qui marquait la limite de son Elysée, et d'où Ton découvre le splendide horizon de la vallée de Moresne. Sur le versant opposé, des carrières effondrées jadis par un formidable cataclysme^ des précipices béants que la pensée sonde avec l'éblouissement du vertige.
Haletant au pied de ce calvaire choisi pour son désolant sacrifice^ Chanteretz jeta les yeux sur le paradis de ses amours qu'il allait bientôt quitter pour les abîmes de cet inconnu, épouvantable à qui n'a point la foi. La silhouette du château de Saint-Âgny qui se dressait dans le lointain évoqua le souvenir d'Hermance, et le condamné frissonna à ce cruel retour sur une erreur de sa vie qu'il allait expier par la mort. Il ne plaignait pas sa complice. Convaincu que la baronne, par haine de Gertrude, avait fait délibérément tomber dans les mains de sa rivale l'odieuse lettre qui les avait tous perdus^ il ne se sentait pour elle aucune pitié.
— Elle m'a aimé aussi, songeait^ill Mais elle s'est assez vengée pour m'épargner des remords I
Il demeura longtemps enseveli dans ses regrets^ contemplant, le regard perdu, cette blanche route qui, à travers la plaine, reliait la Butte au Manoir^ et qu'il avait tant de fois parcourue, le cœur plein de rayons, le che-
min de la Croix- Verte, le cimetière où reposait la mère de Gertrude,..
— Demain, se dit il, je la verrai pour la dernière foisi Pauvre femme )... Heureusement, elle n'a que vingt-deux ans f.«. Elle me pleurera, puis elle m'oubliera; l'avenir la consolera du passé !... Aht ce sera une jolie veuve! ajouta-t-il amèrement.
Secouant alors ses désolantes pensées, il se dirigea vers une roche qui servait de plate-forme à la tour; un parapet, à moitié détruit, surplombait sur Tablme; il se pencha pour mesurer le vide effrayant; une charrette p assait sur la route, le bruit des roues montait à peine j usqn'à lui, et les claquements de fouet du routier arrivaient à ses oreilles quelques secondes seulement après le geste que son oeil suivait vaguement.-
Il arrêta alors dans son esprit les incidents de sa lugubre fin; il avait dans ses écuries un cheval de course ardent et fougueux, très-difficile à tenir dans son galop, et qui avait encore anporté le jockey peu de jours auparavant : sous prétexte de le dompter par la fatigue, il le monterait suivi d'un groom, et reviendrait à ce terme préféré de ses promenades ; l'homme qui le suivrait le verrait tout à coup partir à fond de train, et raconterait que le cheval avait entraîné son maître et l'avait précipité dans le gouffre...
— Angus sautera aisément ce mur^ se dit^il.
if
t78 LE MARIAGE DE GERTRUDB.
Le lendemain, Chanteretz fit seller Angus et partit pour sa dernière visiter au Manoir; il voulait qu'on le vit monté sur ce cheval; Il songeait avec désespoir que Gertrude, mise en garde par la démarche de Berlhe, allait sans doute le recevoir avec une froideur inaccoutuméoi et que de cette dernière entrevue il n'emporterait même point, pour consolation suprême, le mèlaneoliqtie sourire d'adieu qu'elle lui accordait chaque fois.
Il trouva Gertrude et la vieille marquise installées sous la véranda du salon, en compagnie deZéphirin; leur accueil le rassura. Cependant Gertrude était préoccupée> elle mêlait à peine quelques monosyllabes à l'en^ tretien, et parfois il la surprenait les yeux rivés sur lui, comme si elle eût voulu fbreep le secret de sa pensée. Sous ce coup d'œil impérieux, il s'efforçait de rester enjoué; mais sa gaieté factice lui coûtait de terribles efforts; il était venu pour contempler dans le recueillement et dans l'extase l'ange adorée, et le sanctuaire béni quMl ne devait plus revoir.
A un moment, leurs regards se rencontrèrent.
— Pierre, lui dit-elle, sans baisser les yeux, pourquoi ionc montez-vous Angus?..,
II demeura tout surpris; de la véranda elle n'avait pu le voir arriver ; il comprit qu'elle avait guetté sa venue et qu'elle avait rejoint à la hâte sa grand'mère pendant qu'il gravissait les degrés du perron.
— Mon Dieul répondit-il le plus indifféremment qu'il put, je l'ai pris parce qu'il faut le faire sortir... D'ailleurs maintenant il esl doux comme un agneau...
— Me le donneriez-vous ? reprit-elle d'un air grave. Il pâlit à cette question.
— Si vous le désirez... balbutia-t-il, je serai heureux de vous l'offrir.
— Ëh bien^ laissez-le moi ; vous prendrez Phœbé pour retourner à Saint-Martin. Je veux faire ce soir une promenade avec- mon père, je le monterai.
— Non, non, dit-il vivement...
— Pourquoi?...
— Je vous l'enverrai demain , répliqua-t-il embarrassé.
— Demain, soit . . je vous remercie I répondit-elle avec calme.
£t se penchant sur son métier, elle se remit à travail-* 1er en silence.
Bouleversé par cette étrange requête qui semblait une divination du cœur, Chanteretz eut peine à cacher sa détresse. Le lien de leurs âmes n'était donc point brisé ; elle avait senti qu'il voulait mourir!
Il ut appel à son courage, et tout en causant avec la bonne marquise, il engagea une bruyante partie de balle avec son fils et Zéphirin, répondant aux cris joyeux de
son partenaire par des rires éclatants. Mais Gertrade restait absorbée et ne se déridait point à ces ébats. Tout à coup elle parut prendre une détermination, piqua son aiguille dans la tapisserie et se leva.
— Pierre, dit-elle, et sa voix n'était qu'un souffle, donnez-moi votre bras, je vous prie, et venez au jardin ; j'ai besoin de respirer un peu d'air.
Chanteretz crut avoir mal entendu ; Zéphirin rougit, puis devint pâle; la grand'mére regarda Gertrude.
— Venez-vous ? répéta le jeune femme.
Et, sérieuse, elle prit son bras et l'emmena sans parler vers la terrasse : c'était, on s'en souvient, le jardin privé de la jeune châtelaine. Pierre, muet comme elle, allait, croyant marcher dans un rêve, oppressé par le tumulte de son cœur.
A la grille qui fermait l'entrée de son parterre, Gertrude prit une clef à sa ceinture, ouvrit et passa.
Pierre s'arrêta attéré... L'oasis fleurie témoin de leurs douces joies n'était plus qu'un coin de terre dévasté ; les fleurs abandonnées gisaient languissantes et décolorées sous les envahissements des ronces; les calices altérés pendaient courbés et sans sève; les lianes dévorantes jonchaient les sentiers, mêlées à l'herbe déjà jaunie sous les ardeurs du premier soleil... C'était l'abandon, la désolation^ le deuil t
Chanteretz suivit Gertrude; elle marchait devant lui, droite, rigide, insensible. Sa robe s'accrochait aux chardons et s'y déchirait, comme sa pauvre âme s'était dé- 'e aux épines de la vie.
Enfin ils arrivèrent à un platane isolé dont Tombre avait abrité leurs premiers aveux. Elle s'assit sur le banc de marbre verdi, puis, prenant la main de son mari, elle le fit mettre à son côté.
— Pierre, dit^elle doucement, vous êtes malheureux, et, quoi qu'il puisse nous en coûter à tous deux, j'ai pensé qu'il fallait enfin aborder un sujet cruel et causer cœur à cœur, de crainte que nous n'ayons encore à souffrir pour ne nous être point compris. •— Pouvez-voûs m'écouter?
— Je suis préparé, Gertrude, à tous les chagrins, répondit-il.
" — Berthe m'a entretenu de vous : j'ignore si elle vous l'a dit
— C'est moi qui l'avais priée d'intercéder auprès de vous; pardonnez-moi.
— Je l'avais deviné, et c'est pour cela que j'ai voulu vous parler.
— Ahl fit-il en portant ses regards autour de lui, je ne pressens que trop ce que vous allez me dire.
— C'est la première fois que je rentre ici, dit-elle tristement, je n avais point encore osé y revenir...
ut LE MARIAGE DE GERTRUDE*
— Hélas I interrompitrU ^vep ua Boupir navré, ici maintenant il n'y a plus qu'un désert cQmmd en nous !
*- Mon maU lais90z-nioi du courage, reprit^elle d'un accent mal assuré, car il faut que nous décidions notre avenir, et je n'en aurai point la force si vous ne m'aidez pas.
Pierre se sentit attendri jusqu'au fond de son être ; il s'oublia.
— Notre avenir! dit-il, les yeux baignés de pleurs et d'une voix 'déchirante. Gertrude, vous m'aimez I... Je vous adore, et nous sommes séparés!...
•— Par grâce 9 ayez pitié de moi, répondit-elie en se détournant, songes k ce que je dois souffrir en ce mo* ment... votre chagrin m'accable... je donnerais ma ¥ie pour vous rendre le bonheur... et je tends vers voiis mas mains suppliantes pour vous conjurer de m'épajr* gner...
-*- Mais vous vous taesl... vous nous tupz tous deux I s'écria-t-il...
— ûtti, je i» sens bien, et c'est pour vous sauver du moins que j'ai voulu vous ouvrir mon âme. Âh! je vous le jure, si l'on pouvait oublier^ Dieu aiirait exaucé mes prières ardentes... Je tremble de l'offenser par mon orgueil, et je nf) puis me vaincre L ..
— Ah I je suis maudit ! Mon repentir mémo est une tôrtune pour v<nis 1
^ Non, je vous le jure, car c'^it la seule ccmselatioa que je pusse encore espérer. Nous souffrons tous deux ^our un fttueste égarement dont le monde est complice ;
mais je puis encore ûa moins tous estimer .et vous plaindre!
— - Votre pardon est stérile, Gertrudel Sans yous je suis sans énergie, sans Tertn. Votre amonr seul me relevait.
— Pierre^ j'ai vonlu tous rendre restime de vousmême, parce je savais qu'en la perdant vous deveniez vraiment misérable. Mon ami, le monde est plus coupable que vous! Vous le voyez, je suis plus vieille, j'ai médité; je ne vous accuse plus. Hais, au nom de notre bonheur passé, épargnez-moi des combats qui me brisent; votre affliction est un supplice pour moi. Acceptez ce que je pui^ vous donner encore de mon âme; soyez généreux et bon pour ma faiblesse...
— Mais est-il donc possible que nous vivions toujours ainsi?... Gertrude, par grâce, laissez-moi une lueur d'espérance!... cela seulement, et je le jure, alors je me résignerai, j'attendrai sans murmure que vous révoquiez mon arrêt... Voyez, je suis à vos pieds, repentant, pleurant et soumis!... Ne me rejetez pas dans les ténèbres où je me débats contre les spectres de mes* remords. Dites^moi le mot que votre Dieu disait à la plus dégradée de ses créatures...
Et^ saisissant ses mains qu'il baignait de larmes, il rimplorait à genoux.
— Ah I s'écria-t-elle éperdue, faut-il donc que je vous trompe \.., Pierre, vous voyez que je pleure comme vous. . . je vous aime, ce mot ne peut-il donc vous consoler? Ne me demandez que mon cœur, je vous en supplie I...
984 Le mariage DE GERTRUDB.
— Gertrudel... Gertrude I gémissait-il, délirant à ses pieds.
— Mon Dieul murmura-t-elle défaillante^ comment m'aime-t-il donc?... Il ne me comprend pasi
A cet accent de snblime pudeur, Ghanteretz entrevit tout à coup la barrière qui les séparait; il comprit son indignité devant cette âme qui ne pouvait concevoir Tamour sans pureté, sans foi.
— Pardon, pardon I s'écria-t-il... n'accusez que ma folie I Je suis si malheureux de vous avoir perdue I...
— Non, vous ne m'avez pas perdue, reprit-elle exaltée, puisque je suis là près de vous, écoutant vos plaintes... Pierre, songez-y, nous avons encore un avenir si vous consentez à m'accepter pour votre sœur.. . Ah I j'aurais voulu vous convaincre plus tôt^ car il m'eût élé doux dans ma peine de pouvoir m'appuyer sur vous. J'avais compté sur votre courage... mais, hélas 1 je me suis trompée et je vous vois de plus en plus abattu. C'est pourquoi, mon ami, je vous ai conduit ici où, pour la première fois, ajouta-t-elle d'une voix trempée de larmes, nous nous sommes dit que nous nous aimions; tout ici vous atteste ma sincérité, mon pardon, et les paroles que m'inspire le souci de votre bonheur ne peuvent vous être amères, lorsque j'ose invoquer le souvenir du jour où je vous ai donné toute mon âme.
— J'écoute, Gertrude, dit-il navré, et je me courbe, car vous êtes une sainte... Vous pouvez me frapper, je baiserai votre main.
— Mon ami, reprit-elle, solennelle et tendre, je sais
assez la vie pour comprendre ce qu'a de cruel l'expiation à laquelle vous vous êtes soumis pour adoucir mes regrets, et, je vous le jure, vous avez réussi, mes douleurs m'ont guérie de mes illusions, et je n'accuse plus que mes rêves qui m'avaient fait prétendre à une félicité impossible ici-bas... J'ai péché, moi aussi, et j'en subis la peine. Mais vous, vous aviez aussi votre rêve, et je me suis demandé .si j'avais le droit d'accepter un dévouement qui est un supplice de toutes les heures...
— Mon Dieu I Gertrude , interrompit Chanteretz , qu'allez-vous m'ordonner?
— D'être heureux, si vous devez Têtre encore en retournant au monde I La vie peut être belle pour vous, ajouta-t-elle en baissant les yeux, et ce serait, je vous le jure> une grande joie pour moi de vous savoir consolé.
— Consolé... moi? loin de vous? s'écria-t-il.
— Le bruit, la vie active affaibliraient peut-être vos regrets.
— Eh quoi! dit-il, suis-je donc tombé si bas dans votre esprit?
— Non, non, répondit-elle vivement; j'ai pensé que l'absence nous donnerait à tous deux cette paix qui nous manque pour assurer la pure affection sur laquelle j'ai fondé ma dernière espérance.
— Et vous supporteriez cette absence avec courage?...
Elle hésita.
— Avec courage, oui, car je saurai que vous m'aimez toujours.
— Ah t malbeureuse enfant^ je devine là un nouveau sacrifice... Non, je ne partirai pas!
— Vous resterez près de moi... comme un frère?... dit-elle palpitante.
•—Je resterai près de tous... à jamais I ajouta-t-il avec un triste sourire. Que Dieu vous rende un jour le bonheur que je vous ai ravil
Frappée de son accent, elle le regarda dans les yeux.
— Pierre, s'écria-t-elle tout à coup effarée, tu me jures que tu ne veux pas mourir?
— Gertrudel... balbulia-t-il.
— Je yeux ton serment I poursuivit-elle presque farou^e d'anxiété, ou je me tue moi-même pour n- avoir pas i te pleurer I
— Et tu me repousses i
— Ton serment! ton sermentl... ou parst... Vivant, je te pardonne ; mort, je te maudirais!
Et, pâle, brisée, elle tomba dans ses bras. Il la saisit, pressant sur son sein celt^ tète adorée; exalté par h désespoir, la tendresse, il s'oublia et couvrit son fron. do baisers, buvant les larmes de ses yeux.
Défaillante, immobile, elle s'abandonnait inconsciente. . .
Tout à coup, elle tressaillit sous ces caresses, poussa un cri d'borreur, se redressa violemment et se dégagea comme terrifiée de honte; puis, jetant sur Pierre un regard égaré :
•^Ohl c'est impossible!... c'est impossible! dit-elle ^nerdue.
Et, se voilant le visage de ses deux mains, elle éclata en sanglots.
Chanteretz la contemplait, écrasé, anéanti, n'osant plus l'approcher.
Pétrifiés tous deux, ils ne savaient plus parler, et pendant une minute on n'entendit que des soupirs.
Mais le silence accroissait encore leur épouvante. Pierre essaya de s'y soustraire. i
— Gerlrude, murmura-t-il d'un ton suppliant, oubliez une...
Sa voix expira dans sa gorge.
Alors, elle, émue de pitié et sans force pour répondre, saisit vivement sa main et la pressa sur son cœur, comme pour demander pardon de ce mouvement de révolte de tout son être contre des caresses autrefois si chères, et qui maintenant la froissaient comme une honte. A cette effusion angélique qui révélait encore tant d'amour, te cœur de Chanteretz se fondit.
-r- Ah! pauvre femme I dit-il... Gertrude, je strîs uri fou, un malheureux ; je n'offenserai môme plus de ifies lèvres la trace de tes pas... Ha sœur, ajouta-t-il ^lennellement, je te le jure t
— Et tu vivras?...
— Je vivrai!... et je bénirai mes souffrances, ier d'être aimé comme je le suis.
Lorsqu'ils rentrèrent, la vieille marquise interrogea leurs visages; ils avaient les paupières rougies, mais leurs yeux brillaient d'exaltation, un sourire radieux
Mft LE MARIAGE DE GERTR13DE.
était sur leurs lèvres, et leurs fronts semblaient illuminés d'une chaste auréole.
— Chère sœur, dil-il à Gertrude, donnez ordre, je vous prie, qu'on selle Phœbé^ je vous laisse Angns; mais, si vous ne voulez point me faire mourir de peur, ne le montez jamais I...
— Merci I répondit-elle.
Chanteretz revint à Saint-Martin ravi, fasciné^ ébloui de cet éclat surhumain qui rayonnait sur son amour, il se sentait régénéré par cette communion de douleurs. Orgueilleux de brûler d'une si pure flamme, il s'étonnait d'avoir voulu mourir, en savourant les voluptés de son sacrifice.
— Ingrat^ se disait-il, que sont donc ces joies tant regrettées, comparées aux ineffables délices que tu ressens en ta résignation?... Qui donc fut jamais aimé comme toi?...
Enivré par ces aspirations nouvelles, il marchait les yeux plongés d^ns l'azur du ciel, en extase comme un mystique plein de stfi dieu. Tremblant qu'elle ne fât encore inquiète de l'avenir, il lui écrivit une longue lettre
^^ il l'appelait sa sœur et répandait sa tendresse brû-
lante ; il la suppliait de ne plus le craindre, accumulant les serments exaltés; il ne voulait plus d'elle que son âme. c Je t'adore, disait-il^ et ton souffle est en moi, il me donne la vie. Si tu ne veux plus me voir, bannis-moi... et je vivrai de ton souvenir dans ce paradis où tu es née; il n^'est point une solitude pour moi, il est peuplé par ton image. Je te vois, je te sens partout, et je respire ta présence, ma sœur chérie!... Ahl ne crains plus pour ma vie, le chagrin ne peut m'atteindre, ton amour m'a fait invulnérable. Par où pourrais-je souffrir encore?... je t'aime f . .. et je t'aime comme tu veux être aimée, puisque j'ose t'écrire sans que tu me l'aies permis I... »
Gerlrude, presque suffoquée de joie en recevant cette lettre, courut la montrer à la marquise et à l'abbé, ses confidents et ses soutiens.
— Ahl nos peines sont finies I dit-elle radieuse ! mère, lisez ce qu'il m'écrit t
La bonne marquise tressaillit d'aise en voyant l'animation de Gertrude ; elle, prit vivement le papier, dont les quatre feuillets étaient remplis, et, pour la première fois depuis trois mois, un franc sourire éclaira son visage.
-*- Oh I vous pouvez lire tout haut devant notre ami, reprit Gerlrude : c'est la lettre d'un frère I
— Bon! bon! mignonne! nous allons nous réjouir... Attends que je me l te mes lunettes.
— Les voici !
— Merci !... Voyons ce que dit ce sacripant..*
— Oh! mèrel...
--Baht ma fille t laisse passer; il y a si longtemps que je n'ai grogné!
Et la grand 'mère lut d'une voix calme ces pages où palpitait la passion la plus fougueuse. Derrière son épaule, Gertrude suivait haletante, tandis que l'abbé, attentif et grave, écarquillait ses yeux à ce langage fraternel, que U marquise, enchantée, ponctuait à sa manière.
Quand elle eut achevé :
— C'est très-bien... très-bien!... dit-elle avec placidité. Enfin, ma fille, te voilà rassurée; votre paix est faite, et vous vous verrez désormais sans danger!
— Oui, répondit la jeune femme encore attendrie... Ah! Dieu veuille qu'il soit heureux!
— Bon^ il le sera... il l'est! Seulement, à ta place, je répondrais un petit bout de lettre, pour bien confirmer cette situation neutre.
— Vous avez raison, je lui dois bien cela.
Et elle sortit.
Le curé regarda alors sa vieille amie d^un air conslerné.
•— Eh bien» l'abbé, dit la marquise, impassible et railleuse, qu'est-ce que vous avez à me dévisager ainsi!... Est-ce que la lecture de ce poulet d'un frère à sa sœur vous a monté à la tète ?
— Âh çà !... mais ils sont fous ! s'écria-t-il.
— Pourquoi ça?
— Vous trouvez ce style-là fraternel ?
— • Heu! heu I... fit la marquise, i] y aurait peut-être ^ dire!...
— Mais c'est de la passion délirante !
— Mes compliments ! Tabbé, vous vous y connaissez I
— Mais ils vont se mettre l'esprit à l'envers avec cette veine épistolaire I...
— Le fait est que c'est d'un phébus un peu roidel et qu'il faut être pas mal épris pour accepter ce brûlot conime de l'eau de rose d'amitié I
— Et vous prenez cela avec ce sang-froid ?. ..
— Bon, abbé de mon cœur, j'en ai lu bien d'autres !,.. et parlante ma personne, encore t.. . répliquâ4-elle en continuant son tricot.
— Je vous admire, en vérité, madame I
— Allons, mon ami, qu'est*ce qui vous scandalise dcmo tant dans cette affaire? Est-ce que vous ne les avez pas mariés de vos mains pastorales?... J'espère bien qu'elle va lui répondre du mtoie ton, cette tourte* relie dépareillée I Le pire qui puisse leur arriver, c'est qu'ils s'embrassent quand ils auront bien déliré... M'est avis que nous sommes en bon chemin I — Dites donc, ajouta-t-elle au bout d'un instant^ l'abbé, en confidence, croyez-vous à l'amour platonique, vous?
— Dieu merci t je ne connais ni le platonique, ni l'anacréontique, ni le diabolique, madame!
— Grand bien vous fasse!... C'était bien la peine de faire une campagne en Espagne.. . Tiens, ça rime I
Leurrés par les sure\citalioDsd*un amour ascétique, Pierre etGertrude se réfugiaient sous l'égide de sentiments qu'ils croyaient sans périls, et ils se reprenaient à Tespoir. Ils s'abusaient tous deux, se livrant sans défiance à de nouvelles flammes ; ils s'écrivaient chaque jour des lettres où couraient les ardeurs ranimées des Pétrarque et des Héloïse, et dans ce mysticisme brûlant ils croyaient retrouver la paix. Fier de son héroïsme, Pierre apportait au Manoir une sécurité doucement expansive qui rassurait et charmait la complice de ses illusions; elle attendait sa venue avec d'impatientes allégresses.
Un jour elle alla à Saint- Martin avec la marquise et l'enfant.
— Ah I maman, dit André, viens donc te voir dans ta chambre!...
Et il l'entratna par la main.
— Allons, dit gaiement Gertrude, allons me voir. Chanteretz les suivit en rougissant.
A la vue de ce sanctuaire fleuri où son portrait s'élevait du milieu d'une jonchée de roses, elle jeta vers Pierre un regard ineffable. Le moindre objet laissé là par ellp
semblait être voué à un culte pieux; tout révélait Tamour, la foi, le respect.
— Ami, dit-elle en lui tendant la main, je veux que vous ayez mieux que cette pauvre miniature. Donnez-la moi, je vous enverrai le portrait que m'a fait Flandrin.
Cependant les visites étaient rares, la haine du mar* quis pour son gendre s'augmentait de toute la tendresse qu'il voyait renaître dans le cœur de sa fille ; et puis, au fond de rame de M. de Moresne, un sentiment étrange, amer, surgissait parfois comme une douleur cuisante : le souvenir d'Hermance, d'Hermance détestée, le poursuivait et le plongeait dans un indicible trouble. Malgré lui, il revoyait comme dans une hallucination funeste cette beauté fascinante dont il avait prétendu se jouer et dont l'image hantait incessamment ses rêves; il voulait la bannir, mais le fantôme revenait, cruel, implacable, assidu; en dépit de la force d'âme qui le défendait d'une honteuse faiblesse, il se sentait agité par de vagues ennuis qui ressemblaient à des regrets. Il avait appris par madame d'Auray que la baronne était restée comme folle de douleur dans son hôtel pendant un mois, puis, qu'elle s'était rejetée tout à coup, en désespérée, dans le tourbillon des fêtes, ^omme si elle eût voulu incendier sa vie et tomber triomphante sur le bûcher de son orgueil.
Le marquis n'avait eu, depuis son veuvage, que de ces liaisons légères qui n'engagent point le cœur, et dont le mystère ne laisse aucune trace après soi. II sentait le daftger qu'une femme comme Hermance eût fait courir à* sa raison, et c'était ce danger même, dont l'avaien'
sauréses préoccupations pourGertrude, alors qu'il jouai l son rôle de poursuivant près de la baronne^ qui l'attirait et le troublait.
Hais la paternité victorieuse absorbait en lui toute autre passion; les incidents des derniers jours commençaient à le détromper. Il voyait renaître avec effroi, dans rame de Gertrude, cet amour qu'il avait cru enseveli pour jamais sous le mépris et 4'orgueil. Allait-il donc la perdre une seconde fois? Lui faudrait-il de nouveau subir ce partage odieux qui l'avait tant fait souffrir?... A cette pensée il lui prenait des envies d'aller souffleter Pierre pour se défaire d'un rival éternel. Il suivait, le cœur gonflé de fiel, les progrès de cette renaissance d'amour qui rayonnait sur le front de Gertrude. Il l'accusait, la maudissait comme si elle eût trahi ses affections filiales et sa fierté de femme en pardonnant à son mari.
Un jour il partit pour Saint-Martin, décidé à rompre violemment avec Chanteretz et d'exiger son départ. Arrivé à moitié chemin, il eut peur.
— L'ingrate! se dit-il, elle me quitterait peut-être pour lui !
Et il revint plus amer que jamais.
Le MARIAeE DE GERTRUDE. t95
De son côté, Zéphirin, que nous avons trop oublié, continuait à vider la coupe de ges mystérieuses douleurs ; il avait repris sa place au château, veillant avec adora^tion sur Gertrude. Il avait deviné, lui aussi, les combats de cette âme déçue, et lui, qui croyait toujours, et qui savait qu'on ne guérit pas, il assistait à ces angoisses^ incertain de ce quil espérait : il avait vu peu à peu la haine s'évanouir, le pardon hésiter, Tamour enfin renaître. Il était devenu le confident de la jeune femme, et presque chaque jour elle l'emmenait faire le tour du parc^ accompagnée de son fils afin de parler de son mari; elle lui disait les espéraïuies de leurs cœurs, t pleins désormais de cet amour inaltérable que ne sauraient plus atteindre les misères humaines; » elle vantait la gé» nérosité de Pierre, « épuré par le remords et relevé de sa faute par le sacrifice de ses droits... » On eût dit parfois, à l'expression de sa reconnaissance, que c'était elle qui avait été coupable.
A de tels raisonnements, il n'y avait qu'une seule conclusion possible, et elle ne pouvait manquer d'y arriver bientôt; comme la grand'mère, le pauvre Zéphirin l'attendait de jour en jour,' et il songeait qu'il allait perdrp
t96 LE MARIAGE DE GERTRUDE.
encore la triste joie de souffrir près d'elle : une réconciliation allait le replonger dans sa solitude.
Cependant le père Gérôme observait son fils et s'inquiétait de le voir en proie à une mélancolie plus sombre. Pendant les deux années de séjour presque continu de Gertrude à Paris, le vieil avare était le seul être à qui Zéphirîn pût parler d'elle ; le père l'avait compris; peu à peu, il avait capté la confiance de l'humble amoureux; et, tout en Teignant de reconnaître l'inutilité de ses anciens projets, à cette abnégation qui ne concevait que le sacrifice et le dévouement il ouvrait la porte des rêves en répétant ce mot cynique qui tout d'abord avait révolté Zéphirin, et qui pourtant l'agitait parfois d'un vague émoi :
— Patience... elle peut devenir veuve !
Plus tard, quand survint la rupture 3
— Eh bien, mon gars, s'était-il écrié joyeux, c'est maintenant fini... elle ne veut plus le souffrir I Patience, patience... écoute ton vieux père. ..tu seras heureux. — C'est là... vois-tu, ajouta, .-il en se frappant le front... et ça sera !
Attentif, depuis ce temps, aux moindres incidents qui pouvaient contrarier ses visées ambitieuses, le madié Tourangeau n'avait point tardé pourtant à s'alarmer du compromis de convenance survenu d'abord entre Gertrude et le Parisien; ce qui se passait dans l'appartement de la marquise, pendant les rares visites de Chanteretz, restait un secret pour les gens; mais quand était "'«nu le printemps, quand avaient recommencé les sor-
ties dans le parc, le rusé vieillard, toujours aux écoutes, s'était rassuré en voyant la réserve des deux époux. On comprend donc son désappointement lorsqu'un jour il avait vu tout à coup entre eux un retour de tendresse et d'abandon. Il voulut savoir ce que Ja jeune dame disait à Zéphirin dans leurs promenades quotidiennes ; il les suivit, caché derrière les taillis^ et ce qu'il put saisir de leurs propos le fit rugir d'indignation.
— Malheureux, dit-il furieux à Zéphirin, tu le lui fais r* aimer,., tu nous ruines!
— Mon père, répondit froidement le jeune homme, je vous jure que si vous revenez sur ce sujet, je quitte Moresne et ne vous revois de ma vie.
Et il s'enfuit.
— Gueux I... mauvais sujet)... ingrat!... s'écria le paysan écumant de rage... il me fera crever! — Pars, va... il y a ici de quoi te faire revenir! — Ah! nous verrons!... Nous verrons si tu me ruineras!... sans cœur!
Pendant un mois, Pierre et Gerlrude s'abandonnèrent à ces effusions extatiques qui trompaient les ardeurs inapaisées de leurs Ames. Ils s'étaient jetés à corps perd' dans les délices d'une passion idéale qui, seule, poP'
i98 LE MARIAGE DE GBRTBUDE.
donner le change à leurs lourments ; et dans des lettres folles, où ils exaltaient en*traits de flamme les irresses d'une union fraternelle, leurs cœurs embrasés d'amour déliraient à Tenvi.
Attristés tous deux de la rigueur de M. de Moresne, qui les réduisait à n'avoir qu'une entrevue par semaine, ils en vinrent bientôt à se donner des rendez-vous furtifs. Une coutume touchante avait été établie par la vieille marquise : sitôt qu'un des gens du village on des chaumières environnantes tombait malade, on en donnait immédiatement avis au château, et Gertrude 'OU sa grand' mère allait le visiter. DepiMs des années la jeune châtelaine avait peu à peu remplacé Taïeule': il en résulta des rencontres presque quotidiennes entre le frère et la sœur^ unis dans un même sentiment de charité/Heureux de leurs courses mvslérieuses comme des écoliers en escapade, ils revenaient par le plus long chemin, à travers bois, sous l'ombre des sentiers solitaires; lui, fier de sa conquête, elle, appuyée sur son bras. Ils s'égaraient môme parfois, eux qui connaissaient si bien leur route. Parfois encore le site était ardu, Gertrude, embarrassée de ses jupes, ne pouvait gravir sans aide quelque roche glissante; alors, comme jadis à l'ascension de la Buine^ elle tendait la main, et les deux mains restaient entrelacées par oubli, et ils marchaient ainsi, rêveurs comme le silence, écoutant les oiseaux qui voletaient dans les buissons.
Un jour ils trouvèrent sur leur chemin le père Gé- ' qui cherchait des plants de bruyère sauvage.
LE MARIAÔE DE GBRTRUDâ. tè$
— Ah t madame Mignonne, dit-il en les aperoeyant, à quoi donc que ça tous sert d'avoir des belles calèches^ pour vous fatiguer à marcher comme le pauvre monde ?. . . Vous voilà bien loin du château I...
— Ma foi, Gérôme, je me suis perdue, répondit-elle en rougissant, et je suis contente de vous rencontrer. ..
— Faut donc alors que vous ayez joliment oublié votre bois!... Vous venez de laisser à cinquante pas derrière vous le poteau de la Trappe-aux-Loups...* vous le connaissiez pourtant bien... et monsieur aussi i ajouta-t-il en tournant vers Pierre un regard matois.
Bien qu'il n'eût certes rien à redouter d'une indiscrétion^ Chanteretz revint troublé; cette rencontre du vieux paysan lui parut suspecte; un pressentiment sinistre s'étajt éveillé subitement dans son esprit à la vue de cet homme cauteleux jusqu'à la bassesse, familier jusqu'à l'arrogance. Il savait que le père Gérôme avait déjà joué un rôle dans sa vie, et jl lui semblait que tout n'était point fini entre eux. Pourtant ce ne fut qu'ufte impression passagère : comment croire que cet être infime pouvait influer sur sa destinée ?
Cependant tout présageait une réconciliation prochaine. Trop habile pour en souffler mot, la rusée douairière écoulait en souriant les expansions de sa pelitefille, et félicitait gravement Gertrude du calme recouvré après tant de tumultes. L'anniversaire du mariage s'approchait, et la grand'mère projetait pour ce jou' qu'on ne fêlerait point cette fois au Manoir, d'cniràtt?' Gertrude à une visite à Saint-Martin, où l'on célèbre
tOO LE MARIAGE DE GBRTRUDE.
le souvenir d'une union qui, d'abord terrestre^ ayait abouti à un mariage d'âmes si éthëré que Chanteretz, disait-elle souvent, a y était tout simplement devenu un ange. > Gertrude ne trouvait point le mot trop fort : que pourrait-elle donc opposer à la conclusion naturelle que l'ingénieuse marquise se proposait d'en tirer?... L'épouse rebelle, vaincue, resterait à Saint-Martin avec son mari et son fils» et huit jours ne se seraient point écoulés^ que le marquis les rappellerait à Moresne.
Une circonstance iixattendue vint encore affermir ces espérances.
Un jour, Pierre, en visite au Manoir^ marchait avec Gertrude, à quelques pas de leurs amis, toujours disposés à les perdre, lorsqu'au détour d'une allée il se dirigea du côté opposé à celui que suivait l'avant-garde.
— Eh bien, où allons-nous? dit Gertrude en riant.
— Tout droit, répliqua-t-il.
— Mais puisqu'ils ont tourné f...
— Eh bien, nous ne tournons pas, voilà tout f rèprit-il avec un flegme enjoué.
— Alors ne tournons pas, dit-elle de même, la femme doit suivre son mari !
Et ils reprirent le propos commencé.
Au bout de cinq minutes ils arrivèrent 'à une épaisse haie qui bordait la terrasse et en masquait la vue du côté du parc.
— Allons voirvotre jardin, dit Chanterelz, Gertrude le regarda effarée.
— Oh! non, noni... C'est trop triste maintenant, dit* elIeTivemement.
— La femme doit suivre son mari, reprit-il gaiement à son tour; moi j'y vais, qui m'aime me suive!
Elle céda, tout en se défendant un peu, et côtoya la haie. Quand elle fut devant la grille elle hésita un instant, puis elle jeta un cri d'étonnement... Tout était vivant, fleuri, ranimé.
Elle entra en courant, tandis que Pierre venait derrière elle.
— Traître! s'écria-t-elle, se retournant tout à coup vers lui, le regard noyé de tendresse, un sourire enchanté sur les lèvres, qui avez- vous séduit ici pour me préparer cette fête ?
— Personne, je vous le jure, répondit-il en riant, ne chargez point vos gens de chaînes, ils sont incorruptibles i... c'est un miracle!
— Un miracle qu'il faut m'expliquer à Tinstant!...
— Grâce I dit-il en fléchissant le genou, c'est moi qui suis venu, pendant trois nuits, jardiner ici avec le petit Simon^ en passant par-dessus le mur du chemin de la Croix- Verte...
— Ange! ange! s'écria-t-elle délirante de joie en lui tendant les deux mains pour le relever.
— Eh bien I... eh bien!... à quel jeu jouez-vous donc là, vous autres?... dit la vieille marquise, qui survenait avec l'abbé.
— Ah I mère, répondit Gertrude, voyez ce que ce pauvre ami a fait pour me donner une joie l... il estven^
SOI LE MARIAQB DE GERTRUDB.
ici, la nuit... par-dessus le mur... avec le petit Simon... Voyez! voyez! ajouta-t-elle attendrie!
'— C'est un ange! reprit la grand'mère émue plus qu'elle ne voulait le paraître, — convenez-en, l'abbè!
Mais l'abbé était furieux des marches et contre-marches auxquelles le condamnaient les visites de Chanteretz.
— Madame, dit-il de son ton bourru, je ne donne ce nom qu'aux bienheureux qui sont au ciel!...
— Hon!... vieux cœur de roche! repartit sa vieille amie : essuyez-donc cette goutte d'eau qui vous filtre à l'œil gauche... ça va vous enrhumer!
Hélas! c'étaient les derniers instants de bonheur!
A quelques jours de là, Gertrude quittait avec Pierre une des ehaumières où elle portait ses secours et ses consolations ; ils allaient allègres, devisant, quand ils virent arriver devant eux une calèche traînée par des chevaux qui marchaient au pas; la route était étroite, ils durent se ranger sur le talus pour laisser passer les voyageurs, et une curiosiié naturelle engagea leurs regards sous la capote relevée.
Ils demeurèrent consternés en se trouvant face -à face avec Hermance... Hermance pâle, amaigrie, méconnais-
sable ; sa tête languissantd et penchée reposait sur des coussins, et ses grands yeux noirs^ agrandis par la fièvre, reflétaient une ardeur profonde^ comme si l'âme entière s'y fût réfugiée. A l'aspect des deux époux surgissant tout à coup devant elle, la pauvre femme eut un mouvement de stupeur; les pommettes de ses joues se colo* rèrent d'un incarnat subit, elle se renversa en arrière en jetant un faible cri, et madame d'Auray, qui Taccompa* gnait, la reçut dans ses bras.
La voilure passa, laissant Pierre et Gertrude glacés : ils entendaient une toux convulsive, déchirante comme un râle d'agonie. Ils n'osaient plus se regarder, épouvantés chacun de la pensée de l'autre; cette apparition déjà évanouie avait soulevé sur son passage, avec la poussière du chemin^ un monde de souvenirs cruels où se mêlaient et se heurtaient les remords, la pitié, Ta-* mour, la jalousie, la haine...
Ils revinrent muets, accablés, comme si le spectre du passé les eût poursuivis, et lorsqu'ils se quittèrent, ils osèrent à peine se donner la main.
Le lendemain, Gertrude changea l'heure de son excursion journalière, et Ghanteretz l'attendit en vain. Il courut à la chaumière; il apprit qu'elle y était venue le matin. Déicoré d'inquiétude, il lui écrivit aussitôt, attestant son amour inaltérable; n'osant parler d'Hermance^ il la suppliait de ne point s'abandonner è de douloureuses pensées. . .
Gertrude répondit par une lettre où se peignait le plus grand désordre de cœur. Elle non plus, elle n'osait pari
d*Hermance; mais le souvenir jaloux palpitait à chaque ligne. Elle conjurait Pierre de lui accorder quelques jours de solitude; c elle essayerait de rasséréner son âme... > Gertrude n'avait confié qu'à sa grand'mëre la cause de la tristesse qui avait tout à coup fondu sur sa joie. On ignorait encore au Manoir le retour de la baronne. Un jour, comme la famille était assemblée, goûtant, sous la véranda, les fraîcheurs d'un beau soir, le père Gërôme arriva, les bras chargés de plantes destinées à refleurir les corbeilles.
— Tiens, voilà ma gazette i dit la marquise. — Eh bien, Gérôme! quoi de nouveau dans le village?
— Nenni, madame la marquise, je ne dirai rien!... Monsieur le curé me dauberait dessus. ..
— Parce que tu n'es qu'une mauvaise langue! répliqua l'abbé, et si je te reprends à tourner l'esprit de Chaillou, en lui contant des méchancetés sur sa femme et le grand Louis, je te secouerai!
— Je n'y ai pourtant point dit que je les ai encore vus tous les deux avant-hier aux Grands-Ormes, à preuve...
— Veux-tu te taire, serpent I reprit le curé, ou, malgré mon respect pour madame...
— Allons, allons, l'abbé, faites-lui grâce pour cette fois... ça lui a échappé! dit la grand'mère, c'est un bon diable au fond !
— Le meilleur diable est toujours méchant, madame!... Si celui-là se mord jamais sa maudite langue, il s^empoisonnera, bien sûr !... et ce ne sera pas un grand mal!... sauf ce que me prescrit la charité!
Le père Gërôme s'était misa ranger ses fleurs en riant d'un vilain sourire, quand, au bout d'un instant, il reprit familièrement la parole :
— Ah I pourtant, il y a une nouvelle dans le pays, que monsieur le curé me laissera bien dire...
— Ce n'est pas certain I grogna le prêtre.
— Ma foi, j'aurais du malheur I... c'est pour faire plaisir à tout le monde I
•^ Eh bien, il s'amende; vous le voyez, l'abbé. — Voyons la nouvelle, si elle est bonne I
-•-Elle est bonne... et elle est mauvaise, reprit le paysan sournois : la jeune dame de Saint-Âgny est revenue... Mais il parait qu'elle est dans un si pauvre état qu'elle s'en meurt I
Il se fit un silence; le marquis tressaillit, et Gertrudc se tourna éperdue vers sa grand'mère, qui rompit aussitôt l'entretien.
Une semaine s'était écoulée; Pierre revit Gertrude, et leur affection, surexcitée par le chagrin, déborda de leurs cœurs comme s'ils eussent été éprouvés par une longue absence; mais l'exaltation même de leur parole' attestait leurs tourments : une image douloureuse, hor rible, planait sur eux; leurs âmes étaient de nou^
séparées; ils s'interrogeaient du regard. < A quoi penset-il?— A quoi pense-t-elle? » se disaient-ils, et ils se devinaient tous detix dans cette interrogation muette : elle rougissait de la honte qu'il semblait ressentir; il était torturé par la jalousie dont elle devait souffrir. Ces mots de frère et sœur que la veille encore ils trouvaient si doux, leur rappelaient maintenant qu'ils se donnaient autrefois un nom plus tendre. Hermance mourante était entre eux désormais comme le mauvais génie de leur destinée, qui venait exhumer les griefs ensevelis.
La vieille marquise était atterrée.
M. de Moresne exhalait plus que jamais son amertume contre Chanteretz ; il ne pouvait se méprendre, lui jaloux, sur les agitations auxquelles Gertrude était en proie : c'était l'amour ardent, indompté, ravivé par la présence d'une rivale; et par une étrange oontradic* tion de sa tendresse, il se félicitait de ce cruel retour qui plongeait sa fille dans les alarmes, en songeant qu'il aurait peut-être pour efifet d'amener une rupture définitive entre les époux.
Cependant Pierre revoyait la nuit ce pâle visage naguère si beau^ creusé maintenant par la souffrance, ces yeux ardents qui s'étaient fixés sur lui avec une expression navrante... Il avait peur.
— Si elle était revenue pour me voirl disait-il, si elle allait m'appeler un jour I . . .
Deux semaines se passèrent et rien pe justifiait ces craintes; il se croyait sauvé, quand un matin son valet de chambre vint l'avertir qu'un paysan de mauvaise
mine se prétendait chargé d^une lettre qu'il ne voulait remettre qu'à lui.
Le messager introduit^ Chanteretz tendit la main pour recevoir la lettre et s'informa de quelle part elle venait.
— Nenni, monsieur; je vous dirai cela quand nous serons tout seuls I
L'homme avait des allures de braconnier peu rassurantes en ce pays, qù la garde des bois n'est point toujours sans péril. Le domestique hésitait à sorlir; mais, sur un signe de son maître, il obéit.
— D'où venez-vous? dit alors Pierre, que tant de précautions forçaient lui-même à la méfiance.
— Des Futaies Saint-Grégoire, où je demeure.
— Qui vous envoie?
— Pour cela, je n'ai pas besoin de vous le dire, vous le verrez dans le papier.
Et il tira d'une poche pratiquée sous sa blouse un billet cacheté dans une enveloppe blanche.
— Mais cette lettre n'est pas pour moi, dit Pierre en la prenant; elle est sans adresse!...
— Ce qui fait qu'elle est pour tout le monde I... mais dans mes mains elle est pour vous tout seul, puisque je reconnais que vous êtes bien M. de Chanteretz.
— Cela ne me suffît pas, à moi, pour briser ce cachet; allez y faire mettre mon nom...
— On a prévu votre réponse, reprit l'homme, repoussant» le papier^ et, dans ce cas-là, on m'a commandé de vous dire de l'envoyer à M. Gérard, rue Saint-Guillaume, à Paris; il l'ouvrira pour vous.
Chanteretz se sentit défaillir; ce billet venait de la baronne, il n'en pouvait plus douter.
— Quelle réponse faut-il que je porte? dit le paysan.
— Attendez, répliqua Pierre, M. Gérard est ici, je vais le consulter.
Et il courut s^enfermer dans sa chambre pour lire ce message, qui peut-être renfermait son arrêt.
C'était en effet un billet d'Hermance : quatre lignes déchirantes, un cri d'agonie. — Elle voulait le voir une dernière fois !
Céder, c'était perdre Gertrude. N'était-ce point encore une nouvelle vengeance, une perfidie pour l'attirer à une entrevue dont sa femme était peut-être déjà informée?... C'en était fait cette fois de leur avenir s'il se laissait entraîner à la pitié... Sa pitié I ne la devait-il pas tout entière à celle que le devoir et la reconnaissance lui ordonnaient de sauver^ dût-il être lâche envers toutes les autres femmes, dût-il être maudit par la complice de son crime, gisante sur son lit de mort I
Il resta une heure en délibération avec son honneur d'homme mondain, qui lui prescrivait d'obéir au dernier vœu de l'infortunée qu'il avait perdue, et sa conscience d'époux qui lui criait d'épargner Gertrude I... Hermance ne s'était-elle point vengée. de façon à justifier un brutal refus ?
Enfin il revint trouver l'homme qui attendait
— Dites à la personne qui vous envoie qu'il n'y a point de réponse, dit-il.
— Me rendez-vous la letlre... ou faut-il rapporter
que VOUS la remettrez à M. Gérard? demanda le messager.
— Dites que M. Gérard Ta lue, et qu'il n'y répond rien.
— Ça n'est pas difficile à retenir, je m'en souviendrai, dit le paysan.
Et il sortit, laissant Chanteretz effrayé de sa résolution. La baronne avait des lettres qui pouvaient tuer Gertrude; n'allait-elle point couronner sa vengeance en entraînant dans sa tombe le dernier espoir de celui qu'elle avait aimé?
Pierre ne vivait plus ; à toute heure du jour ou de la nuit il s'imaginait qu'on venait lui annoncer une catastrophe survenue au Manoir. Dix fois il fut sur le point de tout avouer h Gertrude, pour la mettre en garde contre le malheur qu'il redoutait; mais il comprit que c'était la précipiter sûrement dans des ennuis qui peut-être passeraient au-dessus de sa tête sans la toucher. Alors il songeait à écrire à Hermance pour la supplier de l'épargner... Mais qu'espérer?... N'était-il pas lui-même impitoyable ?
Au troisième jour, comme il était assis devant sa fenêtre^ les yeux fixés sur le Manoir^ comme s'il se fût attendu à chaque instant à le voir tout à coup voilé d'un
crêpe, en abaissant ses regards vers la route, il aperçut une voiture qui entrait dans l'allée de son château et qui de loin ne lui semblait point appartenir aux Moresne. Au bout d'un instant il reconnut la livrée de Saint-AgDy. Il n'eut qu'une pensée : la baronne venait lui imposer cette entrevue qu'il avait refusée!...
En songeant qu'elle allait profaner de sa présence cette demeure si pleine du souvenir de Gertrude, il s'élança saisi d'indignation à travers les escaliers...
Comme il atteignait le perron, il vit descendre du coupé la comtesse d'Auray; elle était seule.
Il recula d'un pas et s'inclina comme écrasé par la honte.
— Puis-je vous parler, monsieur? lui dit-elle.
Sans force pour répondre, il se dirigea vers la porte d'un salon, ouvrit et s'arrêta sur le seuil.
Elle entra, muette comme lui, et lorsqu'ils furent assis elle releva son voile. Il fut frappé de la pâleur répandue sur ce vidage austère.
— Monsieur, dit-elle, grave et froide, touché^î par les supplications de ma nièce mourante, j'ai consenti à me charger d'une démarche... aussi pénible* je le pense, pour vous que pour moi... car j'ai reçu la confession de la pauvre désolée et je sais tout ce que ma dignité peut souffrir d'une telle condescendance.
— Mon respect, madame, balbutia Chanteretz, yons meta l'abri...
— J'y compte, monsieur, quelque délicate que soit ma mission prés de vous.
LE MARIAGE DE GERTRUDE. Ml
Pierre baissa la tête avec confasion el attendit. La comtesse continua :
— Il y a quelques jours, monsieur, ma nièce vous a écrit.
— Ouij madame.
— Yous avez lu sa lettre?...
— Oui.
^- Et vous n'avez point daigné répondre ?...
— Madame... interrompit Chanteretz.
— Je n'ai point à entendre votre justification, monsieur ; vous vous rappelez maintenant votre devoir, et cela seul vous absoudrait à mes yeux. Mais si, à Paris, j'ai plaint votre femme, en ce moment je dois plaindre ma nièce, qui expie sa faute par d'horribles souffrances... elle va mourir de votre amour.
— Mon Dieu! s'écria Pierre, n'est-il donc plus d'espoir?...
— II n'en est plus qu'en Dieu, monsieur, et c'est pourquoi je suis ici, car depuis six mois je suis témoin de tortures inouïes, près d'une malheureuse femme qui vous appelle au milieu de ses douleurs, qui sent la vie lui échapper à chaque minute, qui n'aspire qu'à une consolation suprême : vous voir une dernière fois!... c'est là son vœu unique, son souci incessant, et elle attend toujours!... Votre cruel refus lui a porté le dernier coup!...
— Madame...
— Encore une fois, je ne vous accuse pas^ monsieur; et votre conscience sera votre juge...
Si2 LE MARIAGE DE GERTRUDE.
— Hélas I madame, après la triste vengeance qui a failli tuer aussi celle à qui je dois tout au monde, ne pouyais-je pas craindre un piège?...
— Quelle vengeance, monsieur?
— Ignorez-vous donc qu'une lettre envoyée à dessein chez moi...
— A dessein!... Ah t monsieur, regrettons ce malheur, mais ne calomniez pas du moins une action qui ne fut qu'imprudente!...
— Pourtant!...
— Monsieur, la pauvre femme, navrée de vous savoir malade, vous avait écrit trois lettres à une certaine maison de la rue Saint-Guillaume; elle a soupçonné la fidélité de votre domestique en voyant que vous ne répondiez point... Elle croyait en votre amour... Tinfortune nouvelle qui la frappait allait la rendre folle; elle ne pouvait se confier qu'à vous...
— Mais que sont devenues ces lettres? Je ne les ai point reçues !
— Elles ont été renvoyées cachetées à Hermance le lendemain de votre départ. En apprenant le funeste événement dont elle avait été la cause involontaire^ elle perdit la tête et me révéla son malheur pour que j'essayasse encore de vous sauver. Mais il était trop tard! Le gage de sa sincérité est dans les précautions mêmes dont elle s'est entourée l'autre jour pour vous faire parvenir ce mot auquel vous n'avez point cru devoir répondre.
— Pardonnez-moi, madame, de l'avoir accusée ; mais vous, qui savez tout, soyez mon juge et mon conseil :
pourrais-je consentira une entrevue qui, divulguée, me ferme, pour cette fois à jamais, le cœurde ma femme?...
— Je n'ai point de conseil à vous donner, monsieur ! Je viens seulement vous dire que ma nièce, abandonnée par vous; porte dans son sein un être qui vivra... elle veut encore l'espérer, et qu'elle ne verra sans doute pas...
— Mon Dieu I mon Dieu I répéta Pierre se couvrant le visage de ses deux mains.
— Elle s'épouvante, continua la comtesse, en songeant que cet enfant n'aura ni père ni mère, et que je suis bien vieille, moi, pour le protéger longtemps; elle n'a plus qu'une pensée : vous implorer pour lui, sinon pour elle, et pour vous aussi, monsieur, car ses frères ne soupçonnent pas ce malheur, qu'elle espère leur cacher; elle sait trop qu'après elle ils voudraient punir Tauteur de la tache faite à leur nom. — Je n'ai point à vous indiquer ce que vous défend votre devoir et ce que vous prescrit la pitié. — Je suis ici pour accomplir la dernière volonté d'une mourante, et, vaincue par ses larmes, je viens vous dire ses douleurs. — Si vous vous fendez à sa prière, fiez- vous à l'homme qui vous a remis sa lettre : elle Ta sauvé d*une grande misère; il lui est dévoué corps et âme. Par son entremise vous pourrez entrer secrètement à Saint- Agny, où je veux ignorer moi-même votre présence ; vous ne compromettrez pas ainsi du moins la sécurité de votre femme. Sur ma foi, on ne vous tend point un piège... Hélas 1 la pauvre enfant, si près de la tombe...
— Âht madame, s'écria Chanteretz accablé, dites-Iui.. .
— Je ne veux rien entendre, monsieur I interrompit madame d'Àuray en se levant avec une dignité sévère ; je ne veux rien Iuij*apporter de vous. J'ai rempli ma triste mission : je viens de vous apprendre ce qu'il faut que vous sachiez, ce qu'une lettre ne pouvait contenir sans mettre en péril l'avenir des vôtres et l'honneur des miens. Je vous ai tout dit.. « Maintenant priée Dieu pour qu'il vous pardonne.
Deux heures plus tard, dans un cabaret du village de Moresne, un jardinier de Saint-Martin aux Bois racontait au père Gérôme que la comtesse d'Àuray était venue au château.
-* Bon, mon vieux François, dit Gérôme ; aie toujours l'œil, et tu auras une belle somme.
— Pour ça, et pour l'amitié 1... sois tranquille, j'en ouvre deux] répondit l'autre.
— Et le braconnier à la lettre n'est pas revenu ?
— Non.
— Tiens, voilh quarante sous, reprit le vieil avare ; s'il revenait, n'oublie pas de lui payer à boirai
Le lendemain, le valet de chambre de Chanteretz vint lui annoncer que Thomme qui s'était présenté quelques jours auparavant demandait encore à lui parler; cette fois il ne le lit pas attendre.
" Dès qu'ils furent seuls :
— Je viens savoir si vous avez quelque chose à me dire, monsieur, dit le paysan.
— Oui, répondit Pierre en examinant ce messager étrange, qu'il hésitait toujours à prendre pour confident.
L'homme soutint son regard sans le moindre troublé et dit tranquillement :
— Je suis à vos ordres, monsieur !
— C'est madame la baronne qui vous envoie?... balbutia Chanteretz.
— Si vous ne savez pas de quelle part je viens, et si vous n'avez rien à me dire, reprit le braconnier, votre serviteur, monsieur, ma commission est faite.
— Restez! dit vivement Chanteretz. — Vous pouvez me faire entrer à Saint- Agny ?
— Oui, monsieur! j'ai répondu de vous. .
— Quand pourriez- vous m'y conduire?
— Aujourd'hui, demain, quand vous voudrez, pourvu que vous sachiez passer par-dessus un mur.
— Cela serait-il possible cette nuit ?
— La nuit, c'est malaisé; les chiens sont lâchés; iis ne vous connaissent pas^ et ils ne m'aiment pas beaucoup!
— À quelle heure?
— La phis sûre, c'est à la nuit tombante, pendant que les gens sont à diner et que les jardiniers ont quitté leur ouvrage.
— Où vous tr ouverai-j e ?
— Allez parle chemin des Étangs, j'arriverai à vous. Est-ce pour tantôt?
— Oui î
— Rappelez-vous qu'il faut que nous soyons là à huit heures, dit l'homme en se retirant.
Un peu avant le coucher du soleil, Ghanteretz, oppressé par l'angoisse et la crainte, gagnait les bois de Saint-Agny. C'était par une de ces tièdes soirées d'août, qui sont comme une sorte de recueillement de la nature fatiguée de produire. Perdu dans ses pensées, il regardait au loin les pourpres de l'horizon qui noyaient dans leurs ondes de flamme les cimes boisées des coteaux ; à peine quelques battements d'ailes alourdies dans les massifs profonds, ou le bruissement d'une feuille jaunie qui se détachait des branches et tombait sur le sol humide de rosée. Une cloche lointaine, qui tintait VAngelusy jeta ses notes lentes et mélancoliques vers le ciel... Pierre tressaillit; il crut entendre un glas funèbre; il eut peur de sa solitude.
Arrivé enfin à l'endroit indiqué, il avait parcouru le
chemin sans rencontrer personne, quand il vit tout à coup son guide sortir d'un taillis épais. Sans dire un mot, l'homme lui fit signe de le suivre, et coupa droit sous les hautes futaies.
Après quelques minutes de marche, il se retourna.
— Maintenant, monsieur, nous pouvons parler sans crainte et convenir de nos faits; là-bas, il y avait des bûcherons à cent pas de la route^ et je me suis engagé à vous faire arriver sans que personne vous rencontre.
— Comment vous appelez-vous ?
— Langevin, monsieur.
— Vous êtes tout dévoué à madame de Tressol, dit Chanteretz.
— Dame, monsieur, elle m'a sauvé des galères pour un méchant coup de fusil à un garde, et j'ai une femme et deux enfants qui seraient à cette heure à la charité, si madame la baronne n'avait pas étouffé TaiTaire en payant une pension au blessé pour le faire taire.
— Vous êtes braconnier?
— Que non, monsieur I... je suis tueur de loups dans les bois de madame la baronne, et le gibier que je tue par mégarde, elle me le donnel... Mais nous voilà bientôt arrivés; il faudra nous taire là-bas; laissez-moi vous expliquer la manœuvre : quand nous serons au mur, sitôt que j'aurai observé au dedans^ il s'agira de grimper sur mes épaules et d'atteindre la crête, ce qui vous sera faciFe... j'ai enlevé les tessons de bouteilles à une place par où vous passerez sans vous blesser; de l'autre côté, vous vous laisserez glisser avec confiance... j'ai bêché ^
terre. Alors, noas nous fanfllerons entre la muraille et la charmille^ jusqu'à un bâtiment qui fait angle avec le mur; lii, nous enjamberons une fenêtre de la lingerie qui communique par un grand corridor avec l'appartement de madame la baronne. Vous m'arez bien compris ?. ..
— Oui, marchez.
— Maintenant^ du silence f
Dix minutes plus tard, dans un petit salon dont les volets étaient clos et qui attenait au cabinet de toilette de la malade, Chanteretz attendait haletant qu'une femme de chambre eût averti Hermahce de son arrivée ; il tremblait à ridée de paraître devant sa victime.
Il attendit près d'une demi-heure, qui lui parut un siècle... Enfini la femme de chambre reparut, lui fit traverser une salle au fond de laquelle était une porte ouverte, et lui dit à voix basse :
— Si madame se trouvait mal, monsieur, ne sonnez pas; appelez-moi, je serai là.
Et elle lui désigna du geste la pièce qu'il venait de quitter.
LE Mariage de gertrude. si9
Au moment de franchir ce seuil attristé, Chanteretz fut forcé de s'arrêter pour recueillir son courage... II entra.
Hermance, blanche comme un cierge, enveloppée de mousseline, était à demi couchée sur une chaise longue. A la vue de Chanteretz, elle jeta un faible cri, et soulevant avec effort ses bras appesantis, elle les tendit vers lui. Anéanti, brisé de douleur, il se précipita, sentant fléchir ses genoux; elle saisit sa main avec une effusion délirante et la porta à ses lèvres, le couvant d'un regard ineffable^ étonné, comme si elle n'eût pu croire à sa joie^ et une larme perla au bord de sa paupière aride.
— C'est vous!... c'est vousl murmura-t-elle d'une voix qui n'était plusqu'uû souffle... ils nem^avaient pas trompée!...
Puis^ accablée sous l'effort, elle laissa retomber ses bras, tenant toujours la main de Chanteretz, qu'elle appuya sftr son cœur, et elle demeura inerte, la tête renversée, le front illuminé d'allégresse.
Pierre était muet, terrifié; des pleurs Tétouffaient. II regardait les affreux ravages d'une maladie cruelle; ia sublime beauté de la mort s'était déjà répandue sur ce visage autrefois si rayonnant de vie. Ces trai^ purs»
amaigris par la souffrance, s'étaient effilés sous les doigts de la Phthisie^ qui s'était abattue sur sa victime, soudaine, impitoyable. Au reflet de la lampe qui réclaîrait, son teint prenait les tons mats et luisants de Tiroire, ses joues creusées gardaient l'empreinte de deux sillons de larmes.
— Je suis bien changée, n'est-ce pas? soupira-t-elle en devinant la pensée de son ancien amant.
— Hermancel... Hermancet s'écria-t-il éclatant en sanglots.
— Ah î... ne me plaignez pas! reprit-elle ; vous êtes là... je vous vois... je suis consolée de mourir!... Ah ! je vous ai bien aimé I ajouta-t-elle avec un sourire d'extase.
— Hermance I non, vous ne mourrez pas, Dieu aura pitié de nous !
— Mon ami, murmura-t-elle d'une voix entrecoupée, ne demandez pas à Dieu que je vive... que ferais-je sur la terre?... dessous, je penserai à vous... sans souffrir... je ne vous gênerai plus!...
— Ah I taisez- vous ! vous me déchirez le cœur !
— Pierre, mon ami... ne pleurez pas!... notre bonheur était inipossible... tout sera mieux ainsi!... Je sais combien c^est bon à vous d'élre venu... elle ne le saura pas.. . Ah! je vous bénirai jusqu'à mon dernier soupir!
Exténuée parles efforts que lui arrachait chaque mot, elle s'interrompit, et sa respiration était un râle. Pierre voulut appeler; elle l'arrêta du geste et lui désigna un flacon qu'il lui fît respirer.
Au bout d'une minute, le spasme cessa.
— C'est finit... dit-elle; mais approchez bien près... je ne parle qu'avec peine... j'aurais peur d'avoir une crise devant vous... cela vous effrayerait... Écoutez vite ce que j'ai à vous dire... vous parlerez après... pour que j 'entende votre voix .
— Hermance, ne vous fatiguez pas f. ..
— Il le faut bien t.. . — Dans un mois, mon ami, reprit-elle, si je vis jusque-là... j'aurai un enfant...
— Je ne l'abandonnerai pas, Hermajice, je vous le jure!...
— Merci ! dit-elle avec un sourire ineffable, et elle continua. — Mon médecin est un homme de cœur... on ne saura rien... il cachera l'enfant chez une nourrice fidèle... et ma tante les emmènera à Àuray. ;. quand tout sera fini pour moi t
Pierre écoutait; Hermance, depuis longtemps préparée au sinistre dënoûment de sa destinée, en décrivait les horreurs avec une tranquillité navrante, et il songeait à ce qu'elle avait dû souffrir pour en venir à cette étrange résignation.
— Mais il est impossible que vous mouriez ainsi, s'écria-t-il éperdu, nous vous sauverons I...
— Pauvre ami î... que feriez-vous de moi?.. . Non, j'ai épuisé tout le bonheur de ma vie I... je vous ai revu... Ah f quel dommage que ce soit... la dernière fois... je me sens si bien. . . en ce moment I
— Hermance, je reviendrai, jevous le promets!...
— Bien vrai!... dit-elle avec un accent qui arracha des larmes de pitié aux yeux de Chanteretz.
Sn « LE MÀRJAGE DE GERTRtJDB.
— Je TOUS le jarel... Hais ne parlez plus, par grâce ! TOtre main est brûlante Je tremble que vous ne tous fatiguiez.
•^ Ah f je Tais aToir une bonne nuit t... Je suis siheu* reusel ajouta-t-elle recueillie et pressant sur son sein la main qu'elle tenait toujours.
Pendant une heure, il demeura prés d'elle, terrassé, oubliant ses chagrins amers devant cet immense désastre.
Un léger bruit à la porte Tint troubler la lugubre entroTue, et la femme de chambre Tint dire que Langevin conseillait de partir sans plus tarder, car les gens allaient quitter Tofflce.
Pierre se leTa, Hermance tressaillit et TeuTeloppa d'un regard comme si elle eût voulu réjouir tout son être de cette Tue si thère à son flme; puis, sur la promesse qu'il reviendrait^ elle baisa sa main comme à son arrivée, et soupira un adieu i...
Étourdi, aveuglé par ses pleurs, Chanteretz retrouva Langevin qui l'attendait impatient dans la lingerie. La nuit était sombre, et^ par la fenêtre ouverte, ils entendaient des voix dans les cours du château. Ils reprirent en hâte le chemin de leur escalade, et cinq minutes après ils étaient hors du parc.
— Je vais tous mener jusqu'à la route, dit Langevin toutbas^ car vous ne verriez goutte sous la futaie. Marchez derrière moi, ou vous vous jetteriez dans des tas de bois en coupe.
Dès qu'ils furent sortis du couvert, le braconnier allait
s'éloigner. Pierre l'arrêta pour lai mettre un louis dans la main.
— Non ! merci, monsieur, c'est inutile pour ce service-là f je veux garder mon plaisir d'être bon en quelque chose à madame.
— Je vous comprends, l'ami, répondit Ghanteretz reprenant son argent; mais si jamais vous avez besoin de moi, vous savez où me trouver. En attendant, pourriezvous chaque jour m'apporter des nouvelles de madame la baronne?
— C'est tacile, monsieur, si elle me le commande aussi ; seulement, je crois qu'il ne serait pas bon qu'on me voie souvent à votre château. Je sais écrire, et si vous voulez que nous convenions d'un endroit près de chet veus^ vous y trouverez tous les matins un mot de mou .
— l'accepte, et en tehange comptez sur moi pour l'avenir; jusque-là , si voos passez par mes bois, tnes tu* tant de gibier qu'il voas plaira.
-—Je me passais bien un peu de la permission, .. enfin merci tout de mtoie, je farai queiqnefins enrager vos gardes!
Après une nuit d'insomnie, Chanteretz, dans ses amertumes, reconquit pourtant un peu de calme en songeant que du moins le repos de Gertrude était assuré. Grâce au mystère qui avait entouré son excursion à Saint-Âgny , il n'avait pas à redouter qu'elle apprit jamais sa visite à Hermance.
Cependant ce ne fut pas sans émotion qu'il vit arriver du Manoir la lettre de chaque matin, et il l'ouvrit en tremblant. Mais il se tranquillisa bientôt en retrouvant dans ce billet les témoignages d'une tendresse inquiète. Craignant de froisser sa loyauté, Gertrude affectait une confiance que trahissait, hélas i le trouble de son cœur et l'anxiété de ses souvenirs; elle lui donnait un rendezvous pour une de leurs courses naguère accoutumées. Ce retour de confiance, le jour même oii il en était le moins digne, jeta Pierre dans un indicible émoi; il eut peur à la pensée qu'il lui fallait encore reprendre ce masque du mensonge, et, pour la première fois, ce fut avec un sentiment de tristesse qu'il accueillit cet appel qui le faisait toujours bondir d'espérance et de joie. Il eut un
'nent l'idée d'attendre, pour revoir sa femme, l'heure Trait retrouvé Tapaisement de Tâme, mais il se dit
qu'elle allait souffrir de cette froideur. Qui sait, peut-être croirait-elle qu'il était retenu par Heimance?...
Le moment venu, il courut au rendez-vous; Gertrude y était arrivée la première. En la voyant, il oublia ses craintes.
Elle le reçut avec un sourire, et, prenant son bras avec un adorable abandon, ils partirent à travers bois : elle, s'efforçant de lui cacher jusqu'à l'ombre des préoccupations des derniers jours; lui, reconnaissant de sa confiance et étonné de se retrouver heureux encore après les catastrophes qu'il avait un instant pressenties. Cependant, par un accord tacite, ils avaient fait un détour pour éviter le chemin qui menait à Saint- Agny, de peur de revoir la place de leur fatale rencontre avec madame de Tressol.
* Ils revenaient donc tous deux, allégés en partie dé leur pénible fardeau, quand, débouchant sur le chemin de la Croix-Verte, lieu ordinaire de leur séparation, ils se trouvèrent devant le pèreGérôme, qui relevait le long de la muraille, au bas de la terrasse rendue à ses soins, les lianes pendantes qui s'échappaient des vases rangés sur les balustres.
— Vous prenez là trop de mal , mon bon Gérôme, dit Gerirude en l'apercevant, coupez tout simplement ce qui traîne.
— Oh I madame Mignonne, répondit le jardinier avec sa familiarité ordinaire, faut que votre mur soit propre il n'y a jamais trop de mal pour vous! D'ailleurs coupais tout ça, ça donnerait trop de force aux
8M L£ MAHIA6E DE GERTRUDE.
haut; çâ n'aurait plus de souplesse... Pas vrai? monsieur, vous qui êtes un bon jardinier.
— Je ne m'y connais pas! répliqua sèchement Chanteretz, peu désireux de causer avec cet homme qui lui inspirait un éloignement instinctif.
— Ma fine 1 vous m'avez pourtant fait de bon ouvrage en remettant tout le jardin sur pied en catimini^ ce qui a fait une si belle surprise à madame, qu'en me le contant elle pleurait presque... pour la délicatesse de votre galanterie.
— C'est boni c'est boni mon vieux Gërôme, dit Gertrude en riant, et merci de votre compliment.
— Ah I dame t je ne parle pas comme mon garçon, reprit le père nourricier. — Mais dites*donc, monsieur, vous prenez le plus long pour revenir de Saint-Agny à Saint-Martin ; je vous ai vu hier soir du côté des grandes coupes... il y a un chemin de traverse qui vous ramène tout droit chez vous... sans compter que ce côté-là n'est pas sûr & cause des braconniers, et surtout de ce coqain de Langevin qui vous conduisait. Si celui-là n'avait pas été sauvé par madame la baronne, il n'aurait pas vu beau jeu avec la justice 1...
Le père Gérôme eût pu parler longtemps. Tout à coup Gertrude retira son bras appuyé sur celui de son mari, et» sans proférer une parole, elle s'enfuit.
— Malheureux! s'écria Chanteretz sautant à la gorge du dénonciateur ; misérable espion I .. .
Mais, avec une vigueur extraordinaire, le vieil avare se dégagea d'un tour de main, et, le regard farouche, il *a de f rois pas.
LE MARIAGE DE GERTRUDË. Ul
— Eh bien, monsieur, dit-il en reprenant son Ion de bassesse^ si c'est comme cela que vous recevez les bons conseils...
Chanterelz eut un moment la pensée de lui arracher sa bêche et de le tuer sur place; mais, effrayé d'une telle querelle, il s'éloigna bientôt pour ne point céder à sa colère.
— Ah ! il te faut deux femmes, monsieur le Parisien, grommela le père Gérôme demeuré seul, et tu viens me prendre celfe de mon filsl... Patieneel patience t... Nous nous reverrons !
Il est dans la vie de Thomme certaines déchéances dont il ne se relève jamais et qui pèsent éternellement dans la balance de sa destinée; la plupart des grandes infortunes n'ont point d'autre origine qu'une heure de faiblesse où se compromet tout l'avenir.
Chanteretz revint à Saint-Martin stupide de douleuri La fatalité, après avoir un instant suspendu sa rage, sévissait contre lui plus implacable que jamais, et il sentait que cette fois il allait perdre Gertrude sans r«t<
s'il ne savait la convaincre de sa loyauté, de son inébranlable amour. Un franc aveu pouvait seul le sauver; il flt sa confession dans une longue lettre où il disait ses combats contre sa pitié ; il raconta la visite, à Saint-Martin, de madame d'Auray, et il invoquait son témoignage austère qui ne laisserait plus aucun doute à Gertrude; il joignit même à son plaidoyer une pièce justificative, le billet navrant de cette pauvre mourante qui demandait pour toute grâce de le voir une dernière fois; il ne lut que le résultat sombre de sa faute... qui devait éterniser sa chaîne par delà la tombe de sa complice.
Gertrude ne répondit que 1q lendemain. La révélation du père Gérôme avait bouleversé ses esprits; à sa douleur aiguë elle avait compris la vanité des illusions dont elle s'était leurrée, et le mensonge de cette sérénité où elle se croyait parvenue. Abusée par le vertigineux prestige d'une union fraternelle, elle avait tout à coup reconnu la méprise de son cœur, en le sentant lacéré par une jalousie d'amante. Son calme prétendu n'était qu'un compromis de conscience, et l'amour ardent et vivace brûlait toujours ses sens inapaisés par la douleur. A ce réveil subit de son dernier rêve, elle découvrit avec effroi le chemin parcouru sur cette pente trompeuse, elle compta tout ce qu'elle avait redonné de son âme à ce mari qu'un stigmate ineffaçable devait isoler d'elle pour toujours.
La lettre de Chanteretz surexcita encore son trouble; elle entrevit la loi d'honneur qui l'enchatnait, le forçait à subir les conséquences d'une faute qu'il maudissait
maintenant. « Une autre femme avait des droits sur lui ; même méprisée, elle pouvait faire appel à ses remords, et il lui appartenait de par le droit imprescriptible de leur perversité commune ! »
Elle écrivit alors à son mari une lettre de quatre pages, austère et résolue : < Votre honneur, lui disait-elle, vous impose un devoir que votre femme ne doit pas connaître^ mais que votre amie peut comprendre encore et qu'elle ne saurait vous conseiller de trahir. Je veux vous plaindre puisque vous souffrez, et mon affection ne vous manquera point, car elle est basée sur des sentiments plus forts que les désenchantements de la vie. »
En lisant cet arrêt suprême, Chanteretz demeura consterné; l'espoir qui l'avait fait revivre s'anéantissait en un instant, et l'horrible séparation était bien accomplie cette fois.
Pendant plusieurs jours il essaya de rencontrer Gertrude à leurs rendez-vous accoutumés, il ne l'y trouva pas; alors, la tête perdue, il se mit à l'épier sur la route, depuis l'aube jusqu'au soir, décidé à braver sa volonté pour se faire écouter d'elle... elle ne sortit point.
Enfin, arriva l'heure de sa visite hebdomadaire au Manoir; il avait un moment tremblé qu'elle ne lui en défendit désormais l'entrée.
Elle l'accueillit avec le calme d'une résolution méditée : sans froideur, sans contrainte; mais la gravité de son attitude dénonçait le changement survenu dans son âme; son regard assuré décelait la volonté et la certitude de rester inflexible aux supplications.
Il Youlnt lai parler seul h seul ; elle se lera, et le suivit dans le parc.
— Gertrude! Gertrudel lui dit-il éperdu, ne m'aimez vous donc plus ?
— r Pardonnez-moi, Pierre, répondit-elJe, je vous aurai bien mal expliqué ma pensée , si vous avez cru cela.
— Mais vous me fuyez f
— Non, mon ami, je ne tous fols pas puisque je suis ici et que je vous écoute.
— Ah ! je ne vous reconnais plus à ce langage glacé comme votre regard!... Gertrude, Gertrude, je tous aime, ayez pitié de moi I... Rendez-moi cette douce affection qui relevait mon courage!..,
— Mon ami, je vous en supplie, épargnons-nous des reproches injustes. Je vous aime toujours t*.. Mais j'ai compris que cette amitié que je vous garde serait fragile tant que Tirnage du passé resterait entre nous ; il faut bannir ces souvenirs cruels; il faut sanctionner notre affection en nous soumettant humblement à notre destinée. Ne me suis-je point irritée, moi, contre une démarche que vous imposait un strict. devoir de compassion? Il faut que désormais notre attachement soit au-dessus de faiblesses dont nous souffririons tous deux , si nous n'appelions point la résignation à notre secours...
— La résignation?... Tuais c'est la mortî... Mais c'est l'oubli de notre amour!... s'écria Pierre atterré.
— Notre amour n'est plus, Pierre, répliqua-t-elle froidement, et c'est là ce quMI nous faut admettre si nous
LE MARIAGE DE 6ERTRUDE. 9Si
voulons jouir d'un resie de bonheur et nous préserver de nouvelles tempôles. J'ai eu le tort de ne point songer qu'en acceptant votre sacrifice je devais au moins vous rendre votre liberté... Celte liberté, mon ami, je vous la rends, je le dis sans amertume...
— Mais ce que vous dites est effrayant!..
— Non, c'est Tassurance de mon estime à toujours. C'est une amie que je vous offre, dévouée, sincère, à qui vous pourrez confier vos peines et qui les consolera.
— Mon Dieu f mon Dieu t mais il est impossible que tout soit fini ainsi... Je t'aime^ je t'adore!...
Et il saisit les mains de Gertrude et les porta vivement à ses lèvres pour les couvrir de baisers. Elle voulut se dégager; alors, dans son égarement, il la prit par les poignets, elle, résistant de toutes ses forces^ lui, implorant.
— Ah I vous me faites mal I s*écria-t-elle.
A ce cri, Chanteretz s'arrêta honteux; il vit l'empreinte de ses doigts marquée en traces blenâtres sur les bras de sa femme.
— Ah! je suis un insensé! dit-il en pâlissant.
38t LE MARIAGE DE GERTRUDE.
Chanteretz quitta le Manoir à moitié fou, et tout le jour il erra dans les bois, jetant ses plaintes désolées vers le ciel, sans conscience de sa vie, ne sentant que ses douleurs- Il se voyait irrévocablement destitué de ses plus chères espérances; c sa voix n'arrivaitplus au cœur de Gertrude, elle s'était changée en statue; Galathée était rentrée dans son marbre, et il se tordait en vain à ses pieds dans les supplications. » .Oubliant qu'elle lui avait fait grâce à une heure où il n'osait même invoquer son pardon, il l'accusait de cruauté, et, dans son délire, il songeait à réclamer violemment sa femme.. . dût-il recourir à la loi... Mais bientôt il comprit la honte d'une telle entreprise et rougit de l'avoir conçue. Elle m'aime, pourtant! se disait-il, il est impossible qu'elle se condamne ainsi, qu'elle brise ainsi notre avenir!
Le lendemain était un dimanche, il se rendit, selon sa coutume^ à l'église de Moresne; pendant toute la messe, assis prés de Gertrude, il épia sur son visage jusqu'à ses plus fugitives pensées. Calme, rigide, recueillie, elle priait sans paraître remarquer sa présence. On eût dit que, comme dans ces terribles légendes des avatars hindous, elle avait subitement changé d'âme.
Après le service divin, Gertrude prenait à l'ordinaire
le bras du marquis, Chanteretz donnait le sien à la grand'mère, et il allait ainsi jusqu'à la porte du Manoir, où il se séparait du groupe.
Ce jour-là la bonne marquise le retint quelques pas en arrière.
— Ah 1 mon cher enfant, lui dit-elle, le retour de cette Hermance nous a porté un vilain coup !... et tout est à recommencer.
— Mon Dieu , répondit-il navré, Gertrude serait-elle donc implacable ?... Ces six mois d'épreuves ne lui ontils point ouvert les yeux?... Eh quoil elle doute que je l'aimeL..
— Non, elle n'en doute pas, car il n'y a qu'un grand amour ou un grand chagrin qui puissent faire supporter la vie que vous menez depuis votre séparation I... Tout allait être fini certainement sans cette fâcheuse affaire...
— Mais ne sait-elle pas que je subis une fatalité?
— Est-ce qu'on ferme jamais les blessures une fois creusées par la jalousie !
— Mais je n'aime pas madame de Tressol ! je ne l'ai jamais aiméel... Mais madame d'Auray vous attestera que je n'ai fait que céder à la pitié.
— Je sais bien tout cela... Afin de pouvoir rassurer Gertrude, j'ai écrit à madame d'Auray; elle m'a tout laconté. J'ai montré sa lettre à votre femme, car c'était la preuve de votre innocence. ..
— Eh bien, alors, n'est-elle donc point trop injuste, elle qui me dénie encore sa tendresse après un pareil témoignage?...
— Injuste?... s'écria la Tîeille marquise; mon cher, vous ôtes tous insensés quand tous Toulez raisonner sur le cœur des femmes, et vous n'oubliez jamais TOtre ridicule égolsmel.,. Mais, homme que tous êtes 9... faut-ii donc toujours vous traiter comme ma chienne Fiora? — je la donnerai, bien sûr, Flora^ si elle continuel — et TOUS mettre le nei dans vos sottises pour que tous compreniez l'effet de ce que vous appelez des peceadilles, dès qu'il s'agit de vous?... Quelle sensation cela vous produirait-il, mon bel ami, si, après avoir eu la preuve que le frère d'Hermance était l'amant de Totre femme, vous vous trouviez un beau jour nez à nez avec lui dans les bois de Moresne, au bout de six mois, au moment
. où vous alliez pardonner, et si tous appreniez que votre femme va lui porter des consolations, sous prétexte qu'il est pulmonique et qu'il veut mourir dans ses bras en se pâmant d'amour pour elle.. .
-<-Aht taisez-vous! taîsez-Tous! s'écria Chanteretz, épouvanté par cette argumentation implacable.
— Dame t mon ami, c'est tout uniment là ce qui arrive à notre pauvre Gertrude. Vous autres, vous avez la ressource de pourfendre le galant pour vous décharger de la bile qui nous envenime le cœur, à nous, pendant que nous tricotons... Sabre bleu t comme disait l'abbé quand il faisait semblant de jurer avec ses hussards, on a pourtant décidé en plein concile que les femmes ont une âme, mon beau gendre I... Je vous demande un «peu à quoi ça nous sert lorsqu'on nous prend pour des soliveaux incapables de pâtir des avanies qu'on nous fait?
LET MARIAGE DE GEETRUDË. ^Ji
Pierre ne reconnaissait que trop la légitimité de^ répugnances de Gertrude; il sentait monter à saa lèvres Tarrière-gout des amertumes dont le pauvre cœur de sa femme devait être saturé. Il frémissait à Tidéa de ce qu'il aurait souffert s'il eût été trahi comme elle... et alors il désespérait du pardon.
Cependant il ne pouvait plus vivre sans la voir. Oe« puis trois mois il s'était repris au bonheur, ils se rencontraient chaque jour» et chaque jour il emportait de la joie jusqu'au lendemain; jour à jour il conquérait une faveur nouvelle, et tout s'était ranimé dans son existence flétrie. Rejeté en un moment à l'heure glacée de la séparation, son isolement lui apparut horrible. Torturé par une passion d'autant plus ardente qu'elle s'était réchauffée dans les courants contraires de la douleur et de l'espoir, il s'en allait guetter Gertrude, caché au fond des taillis^ et de loin il la regardait passer an bras de Zéphirin^ par qui elle se faisait maintenant accompagner, pour se soustraire aux tôte-à-tôte. L'infortuné avait deviné un parti pris de l'éviter, il tremblait d'être surpris et de gêner ses pieuses œuvres. — Hélas f se dit-il, elle a peur de moi f
Il revenait ainsi chaque matin et la suivait des yeux aussi longtemps qu'il le pouvait, puis il reprenait te chemin de sa solitude, elle marchait si morne et si énergique à la foisi elle avait repris ce masque impassible sous lequel elle dérobait déjà ses sombres pensées a la première saison de leurs infortunes. Il enviait le sort de Zéphirin : « celui-là pouvait lui parler et cheminer près
tu LE MARIAGE DE GERTRUDB.
d'elle i 9 Un jour, comme ils passaient devant le baisson où Pierre était blotti, Gertrude laissa tomber son mouchoir et continua sa route sans y prendre garde ; Pierre allait sortir de sa retraite pour ramasser la batiste qu'elle avait touchée, quand il entendit des pas dans le sentier et vit reparaître Zéphirin^ qui ramassa le mouchoir et le porta avec ivresse à ses lèvres.
Chanteretz demeura stupéfié; jamais il n'avait songé au degré d'affection que Zéphirin pouvait avoir conçu pour Gerlrude.
A la vuede ce transport révélateur d'une passion délirante, il se rappela tout à coup mille indices qui lui avaient échappé jusqu'à ce jour et qui empruntaient à ce moment une signification trop certaine : la froideur farouche de Zéphirin^ que ses avances n'avaient pu vaincre, s'expliquait à cette heure par une jalousie instinctive : sa mélancolie invincible, ces soins fraternels dont l'humble tendresse décelait une préoccupation constante, tout attestait l'amour.
Une fois sur la trace, Pierre ne s'arrêta plus Avec la terreur visionnaire de l'avare qui craint pour son trésor, où triomphait l'abnégation il supposa la convoitise. Déchu du cœur de Gertrude, il se sentit pris d'une âpre rage à la pensée qu'elle pouvait être touchée de cette adoration patiente... Si elle allait un jour lire dans celte àme si savamment fermée!...
Egaré par les tempêtes qui bouleversaient sa raison, Chanteretz s'élança sur leurs pas... Il les vit marcher
côte à côte; elle, son bras appuyé sur le sien avec aban« don; lui, attentif comme un amant...
— Il l'aime I il Taimel... s'écria-t-il; je le vois, je le sens!... '*
— Mais elle?... ajouta-t-il après un instant.
Un nuage s'épaissit sur ses yeux; à force de souffrir et de faire souffrir, Tingrat en arrivait à outrager son idole.
Les promeneurs reprirent le chemin du Manoir; il les suivait toujours. Gertrude traversa tranquille Tallée où palpitait encore le terrible souvenir d'Hermance! Comme ils arrivaient à la grille du château, ils se séparèrent, et Zéphirin se dirigea vers le village; mais à peine avait-il fait dix pas qu'elle le rappela ; il revint, ils échangèrent quelques mots; après quoi elle lui tendit la main en signe de remercîment; Pierre surprit sur les lèvres de Gertrude un triste sourire, et Zéphirin partit le visage rayonnant. L'irritation de Chanteretz s'en accrut jusqu'au délire. Aveuglé par la colère, il surgit tout à coup devant ce rival dont l'humble amour l'exaspérait.
— Un mot, monsieur! dit-il les dents serrées. Zéphirin, troublé par cette apparition subite, s'arrêta
interdit.
-^ Ahl c'est vous?... balbulia-t-il.
— Oui, c'est moi!... Vous ne m'attendiez guère, je suppose.
Le sergent, étonné du ton de Chanteretz, le regarda en face.
— Vous pourriez dire même que je ne vous attendais pas du tout, répliqua-t-il sèchement.
338 LE MARIAGE DE GBRTRUDfi.
— • Je le crois !••. le mari est toujours mat venu en ces sortes d'aventures, dit Pierre ironique.
— I^ mari?... Je ne rons comprends pas, monsieur.
— Je ^is m'expliquer alors!... Monsieur Zéphirin Gérôme, votts plairait- il de me rendre le mouchoir que vous avez dérobé à ma femme?
— Dérobé!... s'écria le jeune homme qui pâtit i ce mot. Ah çà! monsieur, qui prétendez-vous offenser ici?... Je me souviens d'avoir ramassé un mouchoir que madame de Ghanteretz avait perdu et que je me suis hâté de lui rendre...
— Avec ce qu'il contenait, sans doute, interrompit Pierre.
— Que voulez-vous dire? murmura le sergent.
— Je veux dire, monsieur, que je trouve étrange que vous osiez presser sur vos lèvres un mouchoir qui appartient à ma femme, et je me permets de vous demander le sens de ces trop brûlants transp(H*ts«
Zépbirin releva la tète.
— Eb bien, c'est que je l'aime! dit-il fièr^nent et sans baisser les yeux. \
A ce mot, Pierre frénîiit :
— Et vous espérez, j'imagine, être p^é de retour?...
— Malheureux!... dit Zépbirin indigné ^mme devant un sacrilège, vous l'insultez!,..
— Je défends mon bien et je châtie les insolents!... — • Assez! assez ! interrompit le pauvre amoureux avec
un indicible mouvement de fureur. Vous défendez votre bien!... vous?... qui avez abreuvé de douleurs cet ange
que je ne contemple qu'à genoux!... Et tous osez la souiller d'un soupçon?... Mais si un autre avait prononcé ces paroles impies, je l'aurais déjà tué sur la place!... et si TOUS ne m'étiez pas sacré !••«
— Misérable!... s'écria Chanteretz hors de lui. Et il fit un geste menaçant.
Zéphirin s'avança d'un pas, l'air résolu et croisant les bras sur sa poitrine :
- — Frappez ! dit-il avec un dédain écrasant, à cause d'elle je souffrirai vos insultes f Je vous l'ai déjà dit, vous m'êtes sacré f
Devant la sublime lâcheté de cet homme qu'il savait brave comme un héros des anciens jours, de cet amant au cœur brisé qui devait le haïr, Pierre fut saisi de respect et rougît de sa violence; il trouva sa jalousie honteuse auprès de cette passion immense qui, armée d'une foi inébranlable, pouvait braver un mari le front haut et défendre l'épouse sans entacher môme de l'ombre d'un doute la chasteté de Gertrude outragée. Il s'arrêta confus, muet, Immobile.
— Vous n'avez plus rien à me dire? reprit froide* ment Zéphirin.
— Rien, murmura Chanteretz en détournant les yeux. Le fils de Gérôme jeta sur Pierre un regard de pitié et
passa sans ajouter un mot.
Chanteretz assistait au naufrage de sa destinée, et, comme le marin assailli par les vagues ravitaille sans espoir les épaves de son vaisseau brisé et prévoit le moment de sa mort, il se débattait éperdu dans Tabîmc de ses misères. Gertrude Técrasait de son calme glacé, et Taffection réfléchie qu'elle lui témoignait le rejetait si loin des abandons de Tamour, qu'il ne savait plus comment tenter d'amollir cette roideur qu'il devinait implacable. Elle répondait à ses lettres folles en quelques lignes où la raison se montrait dégagée de tout rêve et de toute illusion, où l'austère amitié paraissait l'effort d'une âme généreuse. Elle ne croyait plus ! Lui pourtant s^aigrissait tous les jours, tourmenté par une jalousie haineuse contre Zéphirin^ il ne savait plus se défendre d'indignes méflances, et^ dans son égarement, il persécutait Gertrude de ses plaintes et de ses reproches... 11 avait repris Angus pendant la phase de confiance qu'ils avaient traversée; un matin il le monta pour venir au Afflnoir et galopa jusqu'au perron, où il s'arrêta brusquement, pour que Gertrude vit bien qu'il bravait sa prière.
La pauvre femme ëni peine à étouffer un cri ; le cheval, couvert d'écume, les naseaux enflammés, se défendait,
encore furieux, sous la main d'un palefrenier à qui Chanteretz jeta insoucieusement les rênes. Elle devina son intention, et lorsqu'il l'aborda, elle l'accueillit avec un sourire amer.
— Pierre, ce que vous faites est bien mal! dit-elle, vous risquez là votre vie...
— Bahi... à quoi me sert-elle? répliqua-t-il presque durement.
Elle ne répondit point, mais à travers son corsage, il pouvait voir les battements précipités de son cœur. Il demeura confus de sa puérile cruauté.
— Ahl je suis un méchant I s'écria-t-il, pardonnez-» moi.
— Je vous ai tout pardonné, répondit-elle d'un accent presque sévère, mais rappelez-vous que je ne vous pardonnerais point votre mort. Si vous souffrez trop, mon ami... partez, mais n'oubliez jamais que vous avez un fils!
Après de tels combats il revenait un peu plus calme, son instinct lui disait qu'il était toujours aimé.
Cependant au château de Moresne les mauvais jours ét;iient revenus, le trouble reprenait tous les cœurs; la grand'mère et Tabbé se désolaient de la morne attitude de la jeune femme; le marquis seul, endurci dans son égoïsme paternel, s*applaudissait d'un divorce qui lui rendait Gertrude brisée, mais toute à lui. Parfois pourtant, sombre, inquiet, il se surprenait à regretter la désunion qui présageait un si long deuil à sa fille trop aimée; mais ce n'étaient là que des éclairs dans son
dk% LE MARIAGE DE GERTRUDE.
esprit jaloux, et les émois de sa conscience se retournaient encore en griefs contre le mari.
Un autre, dans le château, buvait ia coupe enfielièe du martyre ; Zéphirin, depuis Taltercation o* le mari de Gertrude lui avait arraché son secret, avait perdu tout repos. Effacé jusqu'alors dans son humilité, il avait toujours traité sa passion comme une déplorable folie : il se voyait si indigne de Tobjet de son culte!... Gerlrude était si loin de luil... Par quelle aberration eût-il pu se croire son égal?... Et voilà que tout à coup la jalousie de Chanleretz le révélait à lui-môme; le mari, en trahissant ses craintes, rélevait à la dignité de rival.
— Son rival!... moi!... Mais elle pourrait donc m'aimer, puisqu'il est jaloux?... se disait le pauvre amant ignoré.
Le vieux Gérôme voyait, pour la première fois, passer des rayonnements subits sur le front de son fîls : lorsqu'il abordait le chapitre de Gertrude, Zéphirin ne s'indignait plus que faiblement des rêves ambitieux du vieillard ; il le laissait parler, feignant une complaisance indulgente pour ces radotages qui prenaient de plus en plus les caractères d'une monomanie.
— Vois-tu bien, disait un soir le paysan, ça n'est plus qu'une question de patience... l'important c'est que ta ne gâtes pas nos affaires en fourrant des idées dans la tète de notre jeune dame; elle ne demande qu'à l'oablier... une fois veuve...
— Veuve!... interrompit Zéphirin en souriant, M. de Chanteretz a vingt-neuf ans, mon père.
— Il en meurt tous les jours de plus jeunes!... J'ai idée que ses promenades à Saint-Âgny lui joueront un mauvais tourt
— Que voulez- vous qu'il lui arrive?
— Dame! ça n'est pas prudent de s'en aller tout seul dans les bois si souvent avec Langevinl... un coup de fusil est bientôt tiré!... le Parisien ne s'est pas mieux conduit avec la baronne qu'avec sa femme; elle ne doit guère l'aimer non plus, à cette heure qu'elle se meurt de lui, à. ce qu'on raconte... et si elle disait seulement un mot à Langevin...
— C'est de la folie t dit Zéphirin, n'allez- vous pas croire qu'elle va le faire tuer ?
— Hé !.. . c'est une fière femme K.. et Langevin, qu'elle a sauvé, ne regarderait pas à un mauvais coup pour lui être agréable \
 dater de ce jour^ le nom de Langevin reparut comme un refrain dans les propos du vieil avare, et il répétait sa complainte à qui voulait Tenlendre. Zéphirin le surprit même narrant cette vision à ses garçons jardiniers et à des gens du château. Si peu de créance que méritât une telle histoire, elle pouvait arriver aux oreilles de Gertrude et l'inquiéter : le sergent reprocha ces dangereux bavardages à son père.
— Est-ce que tout le pays ne sait pas que Langevin est capable de tout?... répliqua Gérôme. Je te dis, moi, qu'il y aura un malheur !
344 i,E MARIAGE DE GERTRUDE.
Un mois s'était écoulé, Chanteretz ne pouvait plus rencontrer Gertrude seule ; il se consolait du moins en allant parler d'elle à la Butte ayec Berthe et madame de Temon. Bien que l'intimité des deux familles se fût un peu refroidie depuis la séparation, Berthe voyait souvent Gertrude; elles s'écrivaient, et la confidente des joies passées partageait maintenant les secrets ennuis de son amie la plus chère ; parfois elle montrait à Pierre quelque lettre qui décelait encore les tressaillemenls de l'ancien amour ; il se reprenait pour un moment à ces lueurs d'espoir, puis il retombait dans sa nuit.
Pendant quelques semaines, il était retourné deux fois à Saint-Âgny, et ce triste devoir de pitié lui pesait comme une torture. La maladie envahissait Hermance avec une rapidité effrayante ; on comptait les instants qui lui restaient à vivre. Chanteretz tremblait en allant chaque jour retirer du creux d'un roc le billet que le braconnier venait y cacher dès l'aube ; à toute heure il s'attendait à apprendre que sa victime n'était plus.
Un matin, deux lignes de Langevin lui annoncèrent la lugubre journée. Un médecin, arrivé de la veille, désespérait qu'Hermance vît lever un nouveau soleil. Elle rinvoquait pour la dernière fois.
Vers deux heures, Langevin arriva à Saint-Martin aux Bois. Cbanteretz crut en le voyant que tout était fini : le braconnier comprit son interrogation muette.
— Non, c'est pour cette nuit, dit-il d'un air sombre.
— Vous venez me chercher? demanda Pierre.
«^ Non, elle vous attend ce soir à l'heure ordinaire ; je viens vous avertir qu'il faudra y aller sans moi ; je vais à Tours chercher le père de madame, il est. parti depuis hier et ne devait revenir que demain. Vous saurez bien trouver l'endroit du mur, la fenêtre sera ouverte, et la femme de chambre vous attendra.
— C'est bien, dit Chanterelz, j'irai.
— N'y allez pas trop tard, car le prêtre doit venir après vous.
— Sait-elle donc qu'il n'est plus d'espoir?
— Elle. Ta dit elle-même ce matin. Elle étouffe, l'air lui manqua, à peine si elle peut parler. Âh ! c'est une vilaine mort, allez t
Sur ce mot, Langevin partit en toute hâte^ et Pierre le vit remonter à cheval et piquer des deux vers Tours.
Le soir venu, une scène déchirante aVaitlieu à Saint- Agny; au fond de celle chambre témoin déjà de tant de douleurs, Hermance se débattait dans une lerriflante
346 LE MARi\GE DE GBRTRUDE.
agonie. Seul près d'elle, Ghanterelz, le cœur gonflé de sanglots, frissonnait aux accents de ces plaintes inouïes.
-— Pierre I... Ah I je ne veux pas mourir, gémissaitelle ayec épouvante, je ne veux pas mourir I... mais mon enfant vit, luil... je le sens palpiter dans mon sein!... Mon Dieu) mon Dieu t.. . grâce t... prolongez mon supplice d'un moisi... que mon enfant vivel... ma mort va le tuer I... Pierre I Pierre! sauve-moi!.. . sauve-lef...
C'était horrible et sinistre. Ghanteretz écoutait ce râle; il était livide conune l'agonisante, la moelle se figeait dans ses os
Le moment de la séparation arriva. La mourante enveloppa celui qu'elle avait trop aimé d'un regard désespéré... elle le voyait pour la dernière fois, et n'avait pas même la consolation de rendre son âme dans «es bras I... Il se leva^ elle jeta un faible cri d'angoisse, c'était l'adieu suprême... Pierre, à genoux, prit sa main déjà glacée, et la porta à ses lèvres; elle regardait les larmes qui coulaient de ses yeux.
— Adieu!... dit-elle, ^ne pleure pas... je te bénis!... je t'aime!...
Et brisée par tant de douleurs, elle s'affaissa en poussant un grand soupir.
Ghanteretz la crut morte ; il laissa échapper la main qu'il tenait et qui retomba inerte le long du lit, et courut chercher la femme de chambre.
— Ge n'est qu'une crise, monsieur, dit cette fille;
elle en a déjà eu quatre aujourd'hui. Partez vite, je vais appeler le médecin.
Pierre n'osa pas, devant celte complice indifférente, déposer un pieux baiser sur le front de la misérable femme que son amour avait tuée; il détourna les yeux et sortit.
— Quel châtiment 1 mon Dieu ! se dit-il.
Et trébuchant comme un homme ivre, il gagna sa route dérobée^ se heurtant à chaque pas, et se soutenant à peine; il sortit par la fenêtre, comme un voleur, puis se glissa entre la charmille et la muraille, épouvanté du bruit des feuilles sèches qu'il écrasait sous ses pieds. Il avait peur... La lune s'était levée et son ombre se dressait devant lui, vacillante comme lui.
— Quel châtiment!... quel châtiment 1... répétait-il. Aveuglé par ses pleurs, il ne retrouvait plus l'endroit
où les tessons avaient été enlevés pour favoriser l'escalade... Il croyait suivre ce mur depuis une heure!... Il revint sur ses pas, toucha le point de son départ, s'arrêta, s'assit sur une pierre, et regarda, à travers le feuillage,' des lumières qui couraient de fenêtre en fenêtre dans le château.
— Quand je l'ai quittée, elle était peut-être morte! se dit-il.
11 repartit, et cette fois il reconnut la place qu'il cherchait sur le mur effrité, il sauta pour atteindre la crête avec ses mains, et ne put y parvenir... Enfin, par un effort désespéré, il accrocha ses doigts...
Mais, arrivé au sommet, comme il allait redescendre
(le l'autre côté, il fut tout à coup ébloui par une lueur qui jaillit subitement d'un buisson placé à dix pas de lui; puis il entendit une détonation, et du haut de la muraille il tomba sur le chemin, une balle dans la poitrine.
Il demeura un instant étourdi, la face dans la pous* siére... mais il tenta un effort inutile pour se relever... il retomba épuisé...
Presque aussitôt il distingua vaguement un homme qui sortait du taillis et accourait vers lui...
C'était Zéphirin.
— Tiens! c'est vous? murmura Pierre... Parbleu ! vous deviez être le vengeur!... ajouta-t*il avec une insultante ironie.
Et il s'évanouit.
Voici ce qui s'était passé à Moresne :
 .l'heure où Langevin quittait Saint-Martin^ et tandis qu'il courait sur la route de Tours» Zéphirin était assis en face de son père, dans la maison du parc qu'ils habitaient tous deux.
Le vieillard prenait son repas.
— Va, mon garçon, dit-il, si ça t'amuse d'être triste, dépèche-toi de jouir de ton reste!... c'est moi qui te le dis, nous aurons bientôt du plaisir... et de l'argent I
— Mon pauvre père, répliqua Zéphirin en souriant, vous poursuivez toujours votre rêve!.,.
— Un rêve ? interrompit le vieux ; un rêve?... Et pour qui donc que tu prends Langevin?...
— Toujoui^s votre Langevin; mais c'est une folie...
— Âh f ... tu crois qu'il laissera comme ça tuer sa mat* tresse, comme un ingrat?... et que le Parisien portera sa peine au paradis?... Demande donc à tous les gens d'ici ce qu'ils en pensent
— Parce que vous leur mettez à tous vos idées en tête... et vous avez tort...
— J'ai tort?... Bon, bon... qui vivra verra! reprit le père Gérôme. Ça n'empêche pas que s'il y avait un coup de fusil de tiré, il n'y aurait qu'une voix pour dire qu'il est venu de lui.
 ce moment, le jardinier de Saint-Martin entra.
— Ab! voilà François! s'écria le vieillard. Tiens, demande-lui donc aussi, à Fr2(nçois, ce qu'il en pense, de ton Langevin, et si ce n'est pas dangereux de se promener dans les bois avec lui!...
^ Dame ! répondit l'autre, je ne le choisirais pas pour me garder.. .
— Et tu pourrais témoigner en justice que M. de Chanteretz en fait son compagnon, reprit Gérôme ; tu les as vus ensemble, toi.
— C'est vrai, je les ai vus...
-—Et d'autres aussi 1... s'écria le paysan.
Là-dessus^ il se leva emportant son morceau de pain commencé et s'en alla avec François.
Vers l'heure du diner^ comme Zéphirin se rendait au château^ il rencontra son père dans le parc, assis sur un banc, les bras croisés à côlé de ses outils, lui qui travaillait sans cesse et ne se reposait jamais.
— Est-ce que vous êtes malade ? mon père, dil le jeune homme, surpris der cette inaction inaccoutumée.
Le père Gérôme leva la tête comme éveillé en sursaut. Zéphirin fut frappé de sa pâleur.
— Moi, malade?... Âh bien! ça serait dréle! s'écria le vieux avec un rire forcé. Va» mon garçon, je vivrai assez longtemps pour en enterrer bien d'autres!
Il reprit sa bêche et samit à travailler avec une ardeur fébrile.
— A propos, dit-il, tu sais que la pauvre jeune dame de Saint-Agny fait demain pleurer les cloches. François l'a appris de Langevin, qui est venu trouver le Parisien, sans doute pour qu'il aille la voir ! Ce coquin de Langevin, joli métier qu'il fait là!... Ça Unira mal, bien sûr!
Zéphirin s'en alla ému. Certes, il avait détesté en madame de Tressol le vivant malheur de Gértrude, mais maintenant il ne pouvait s'empêcher de plaindre cette femme qui mourait à vingt-cinq ans d'un amour condamné comme le sien ; et pendant tout le dîner il resta sous l'oppression d'une tristesse invincible. Puis, lorsqu'on eut regagné le salon, il songea à l'agitation de son père; inquiet de la souffrance qu'il avait cru remarquer
sur son visage, il sortit un instant pouraller voir s'il n'avait pas besoin de ses services.
Arrivé devant sa maison, il s'étonna de n'y point apercevoir de lumière : il n'était que sept heures. Il pensa que le vieillard était couché, et il se dirigea vers sa chambre; il ouvrit la porte, entra doucement et écouta dans l'obscurité s'il entendrait sa respiration ; tout était silencieux; il appela, son père ne répondit point. Il se dirigea vers la cheminée où Gérôme mettait ses allumettes, il en prit une, la frotla sur le mur, alluma une chandelle, regarda autour de lui : le lit était inoccupé. ; Il ne sut plus que penser. Tout à coup, comme il jetait son alliimette à ses pieds, une flamme courut sur le plancher, et il demeura consterné en voyant qu'il avait mis t le feu à des grains de poudre... fl prit alors la lumière • et se dirigea vers la chambre où restaient toujours ses armes de chasse... Il n'y trouva plus son fusil! Une horrible pensée le saisit ; il se rappela les étranges I discours de son père, ses accusations préventives contre \ Langevin, et sa morne contenance après la visite du jardinier de Saint-Martin...
> . Il s'élança hors de la maison, frémissant à l'idée d'un erime, prit sa course pour sortir du parc, et gagna la route de Saint-Agny.
Il était huit heures lorsqu'il atteignit la grille du château d'Hermance. Il pensa que si Chanteretz y venait avec Langevin, il y entrait sans doute par quelque passage secret ; il se mit alors à suivre les clôtures, cherchant une trace qui le mît sur la voie : il ne découvrit rien.
35i LE MARIAGE DE GERTltUDE.
Pendant jUne demi-heure il erra au liasard, courant comme un insensé autour de celte demeure où il ne pouvait entrer sans ébruiter une aventure qui pouvait ajouter aux chagrins de Gertrude. Aux clartés de la lune, les arbres projetaient de grandes ombres noires en travers des chemins^ le vent gémissait dans les feuillages, et Zéphirin s'arrêtait à chaque pas croyant apercevoir un cadavre étendu; il tremblait d'être arrivé trop tard.
Dans une cour du château^ un chien hurlait lugubrement...
Tout à coup, comme Zéphirin revenait pour la dixième fois vers les bâtiments, un coup de fusil retentit à deux cents pas derrière lui, puis il entendit un cri plaintif.
Il se précipita vers la place d'où lui semblait être partie la détonation... tout était redevenu silence... Il vit une fumée b[anche qui s'élevait au dessus d'un buisson; il y courut, perçant une trouée et se déchirant aux broussailles; l'obstacle franchi, il se heurta contre un homme qui fuyait; il le saisit à la gorge; le fugitif voulut se dégager et leva son fusil pour se défendre ; au même moment les • adversaires poussèrent tous deux un cri : le père et le fils étaient face à face...
— Malheureux! qu'avez-vous faitl... s'écria Zéphirin. Le père Gérôme restait pétrifié, tremblant de tous ses
membres, ses dents claquaient, il était livide, et de grosses gouttes de sueur perlaient sur son front.
— Que viens-tu chercherici? dit-il d'un ton farouche... Va-t'en I... va- t'en!...
— Pas ayant de savoir si vous l'avez tué f répondit le jeune homme.
— Ne l'approche pas! ne l'approche pas !... On dirait que c'est toi!...
Il voulut l'arrêter, Zéphirin s'échappa de ses mains.
— Ah ! laissez-moi! dit-il, laissez-moi !... et priez Dieu qiî 'il vous pardonne !
Et s'éloignant du vieillard, il revint vers le mur, au pied duquel il trouva Chanteretz couché dans une mare de sang, et qui, le prenant pour son assassin, lui jeta son mépris au visage.
Zéphirin eut un affreux mouvement d'angoisse à cdté de ce corps gisant à ses pieds. — Demander secours aa château, c'était tout perdre, c'était dénoncer le crime do son père!... Il chercha dans sa mémoire s'il n'y avait pas aux environs quelque source... il ne se rappelait plus rien... Sa main sur la poitrine de Chanteretz, il sentait battre le cœur du blessé évanoui... Tout à coup, une liqueur chaude baigna ses doigts... Il se recula épouvanté, c'était du sang!... le sang versé par son père ! Il resta un instant éperdu, puis, recouvrant ses esprits, il prit son mouchoir, entr'ouvrit le gilet du blessé et pansa comme il put l'horrible plaie.
Désespérant de tout secours, dans cette solitude, il souleva ce corps qui bientôt sans doute allait être un cadavre, il le chargea sur ses épaules et se dirigea vers Saint-Martin. .
.11 nt une lieue ainsi... Par intervalles il cntendaitsor*
854 LE MARUGK DE GERTRUDB.
tir un rftiû de catto bouche collée à son cou, et une
écume sanglante mouillait ses cheveux. . .
Il crut marcher 4in$i durant une éternité, ses forces le trahissaient., enfin il atteignit Tavenue du château, Là^ il défaillit et tomba sur ses genoux, son funèbre fardeau défaillant aussi avec lui ; mai3 il était arrivé; il déposa le blessé surTherbe et courut avertir les gens...
Une heure plus tard, dans la chambre de Chanteretz toujours évanoui, Gertrude et sa grand'mère attendaient Tarrét du médecin qui, penché sur le moribond, sondait la blessure béante.
— Il peut vivre, dit-il enfin. .
A ce mot d'espoir, Gertrude et la vieille marquise s'embrassèrent en pleurant.
Vers le milieu de la nuit, au presbytère, Fabbé, assis devant son bureau, achevait une lettre que Zéphirin attendait. Âfl'aissé dans un grand fauteuil, taciturne, les yeux fixes, le fils de Gérôme semblait absorbé dans une terrible vision; Tabbé levait par instants un regard ému vers lui, et se remetlait à écrire en poussant de gros sou* pirs. Enfin il s'arrêta :
— Mon eafant, tu es bien décidé? dit-il.
-- Oui, répondit le jeune homme, je n'sd plus d'autre espoir, je vous en supplie, ne me détournez pas de ma résolution.
L'abbé hésita une minute.
— Tu as bien réfléchi, répondit-il, réfléchi.., à tout ce qui pourrait arriver?
— Oui, dit encore Zéphirin.
— Tu sais même... qu'il peut mourir?. m dit te prêtre le regardant en face.
Zéphirin tressaillit.
— Je sais qu'il peut mourir, répondit-il, et ma volonté est inébranlable.
— Pauvre garçon I pauvre garçon!,., murmura Tabbé. Il essuya ses yeux, reprit la plume, termina la lettre,
et la tendant cachetée au jeune homme :
— Tiens, voici ton introduction près de Monseigneur: le supérieur du séminaire te recevra sur ma recommandation.
— Merci, dit Zéphirin en se levant.
— Tu pars demain ?
— Au point du jour. Je vous confie mon père.
— Compte sur moi, j'étoufferai l'affaire; le médecin a le mot, nos gens croient à un accident : d'ailleurs ils sont sûrs, et craindraient de déplaire au marquis. Je ferai partir Gérôme pour ma petite ferme des Aulnaies ; il restera là et l'on aura soin de lui.
— Merci de vos bontés. — Je ne la reverrai pas avant de partir; dites-lui... qu'elle pardonne à mon père... Je vais prier pour elle.
— Je lui rapporterai tes paroles. — Maintenant, embrasse-moi... et Ta-t'en... Tu es un brave cœur!... Allons... adieu... Ne nous amollissons pas!
Ils se séparèrent, Zéphirin reprit le chemin du Manoir; il passa devant le château où s'était écoulée son enfance et qu'il allait quitter pour jamais. Il arriva tremblant à la maison de son père : contre l'ordinaire la porte était fermée; il frappa, nul ne répondit... Il frappa plus fort, même silence.
Enfin, il entendit des pas étouffés qui s'approchaient avec précaution.
— Mon père! cria-t-il.
— Ah ! c'est toiî répondit Gérôme.
Le paysan ouvrit alors la porte et la referma précipitamment dès que son Hls fut entré.
Zéphirin entra sans oser parler, et monta dans sa chambre pour y préparer son bagage.
— Qu'est-ce que tu fais donc là? dit le père survenu au bout d'un instant.
— Je fais mes paquets, balbutia l'infortuné.
— Tu t'en vas?... Tu me quittes?... s*écria Gérômeépouvanté.
. — - Oui, mon père, je vous quitte, du moins pour quelque temps, répondit-il d'un ton ferme, je vais au séminaire de Tours, d'où j'espère ressortir prêtre dans deux ans... Alors vous viendrez avec moi.
— Prêtre!... toi?... pourquoi ça? reprit le vieux d'un air égaré.
— Vous devez le savoir... murmura Zéphirin en détournant les yeux.
— Ce n'est pas moi! ce n'est pas moi!... C'est Langevin, tout le monde le sait! s'écria Gérôme, on le dira en justicel les gendarmes l'emmèneront!... C'est lui qu'il faut guillotiner !
— Mon père, taisez- vous! au nom du ciel! dit vivement le pauvre garçon, vous vous perdez, on peut vous entendre!...
Le vieillard s'arrêta effrayé, il alla regarder par la fenêtre el revint en silence s'asseoir dans un coin, il essuyait la sueur qui lui coulait le long des joues. Il se mit à regarder son fils^ et suivit ses mouvements d'un air hébété.
— C'est pas tout ça, dit-il au bout d'un instant, je ne peux pas rester tout seul encore!... j'ai assez pftti pendant que tu étais au régiment; il me faut mon fils!... il n'y a pas à dire^ il me faut mon fils !
— Je viendrai vous voir quelquefois , et vous pourrez venir à Tours.
— Non, non, il me faut mon fils! répéta le malheureux, on n'a pas le droit de me le prendre!... il y a assez de prêtres ! Je ne veux pas que tu partes !
— Mon père, réfléchissez! répondit Zéphirin d'une voix grave.
Le vieillard tressaillit et n'osa plus répondre.
Le jour allait paraître; le jeune homme prit une petite valise, laissant sa maUe, que l'abbé devait lui envoyer le lendemain.
eu réveil... à Tendroit où vous éliez, et iba eu le bonheur de parvenir jusqu'ici sans rencontrer de téiiioins qui puissent révéler... en quelle partie du bois ce triste accident est arrivé. On a dit aux gens que, dans la nuit, vous aviez fait une chute du haut des roches de Ferriot, et qu'une pierre aiguë vous a blessé à la poitrine. La balle a été extraite pendant votre évanouissement, et le médecin nous répond de vous si vous m'obéissez bien. ^ — Pensez à moi, mon ami, ajoula-t-elle d'une voix suppliante et émue; pour moi, gardez le repos et l'immobilité qu'on vous ordonner- Pierre tourna vers elle des yeux noyés de pleurs , attendri jusqu'au fond de Tâme par cette tendresse prévoyante qui devinait toutes ses anxiétés, et poussait la' générosité jusqu'à rassurer des craintes qui lui étaient une offense.
— Merci! soupira-t-il tout bas.
Et, renversant sa tète sur l'oreiller pour prouver sa soumission, il demeura silencieux et calme, son regard charmé fixé sur Gertrude, respirant à peine pour qu'elle n'entendtt pas le sifflement que produisait Taspiration dans sa blessure. A un moment elle se leva pour prendre sa mante et son chapeau. Elle vit l'inquiétude peinte sur le visage de Pierre; elle revint vers lui.
— Je porte cela dans le salon, dit-elle; ne vous trou^ blez point, je resterai ici tant que vous serez malade.
Et comme il la remerciait d'un triste sourire, elle lui posa la main sur le front pour qu'il n'essayât point de bouîj^er; puis elle sortit.
La vieille marquise, endormie dans un grand fauteuil, s'ëveillait à cet instant. En contemplant ces deux êtres qui se comprenaient ainsi par le cœur^ elle frémit à Tidée que Tun d'eux était en péril de mort. Sitôt après la sortie de Gertrude, elle s'approcha vivement de Chanteretz et lui dit à voix basse :
— Mon ami, il est une chose qui vous tourmente sans doute et dont la pauvre enfant n'a point osé vous par« 1er...
— Hermance?... dit-il.
— La malheureuse femme souffrait trop pour que cette fois la consolation vulgaire ne puisse éti^e invoquée... Ayez du courage, mon ami... elle est morte ce matin...
— Mon Dieu! murmura-t-il.
A ce moment Gertrude rentrait. La grand'mére se mit à arranger les coussins pour se donner une contenance, et la jeune femme vint reprendre sa place au chevet de son mari. Une faible rougeur commençait à colorer les joues du blessé. Le médecin avait annoncé que la fièvre apparaîtrait dans la journée. C'était la période critique à traverser; l'horrible mot répété par le chirurgien avait glacé d'effroi la pauvre femme... t II peut vivre!... » avaient-ils dit tous deux; n'était-ce point l'avertir d'un danger immense? A la pensée qu'il pouvait mourir, il lui semblait que le monde allait tout à coup devenir un désert où elle resterait seule avec son fils; elle sentait dans son âme que cet époux déjà séparé d'elle formait son
univers, et elle sondait à la fois les profondeurs de sa
8<tt LE MARIAGE DE GERTRUDE.
tendresse, de ses désenchantements, de ses peines; elle se disait qu'elle l'adorait toujours... et il mourait pour une autre à qui il l'avait sacrifiée I
On ignorait encore le nom de Tassassin. Ainsi que rayait prévu Gërôme, un cri unanime s'était élevé parmi les gens, au moment du meurtre, ppur accuser Langevin. Les propos avaient monté jusqu'à Gertrude, et elle tremblait à l'idée que la voix publique > en dénonçant le coupable à la loi, allait tout dévoiler et livrer la considération, la dignité de son mari à des débats judiciaires...
Elle songeait aussi , et la coïncidence était navrante, que ce jour était l'anniversaire de leur mariage, — ce jour si impatiemment attendu par la grand'mére, et qu'elle avait marqué pour une réconciliation.
Cependant à Moresne des événements inattendus mettaient en émoi tout le village. De grand matin , le curé s'était rendu au Manoir afin de feiller sur Gérôme et le faire partir pour sa ferme des Aulnaies, comme il l'avait promis à Zéphirin. En arrivant à la maison du jardinier, il fut assez surpris de la trouver close. Il pensa que le vieillard, jaloux de dérouter les «ôupçons, devait être
dans le parc, comme à l'ordinaire; il sortit pour se mettre à sa reclierche. Mais il parcourut en vain les parterres; aucun des jardiniers n'avait vu le père Gérôme. L'un d'eux pourtant affirma l'avoir rencontré au point du jour S0r la route. L'abbé supposa qu'il était allé s'étourdir au cabaret pour fuir ses remords, et peut-être renouveler ces accusations contre Lange vin, derrière lesquelles ii comptait sans doute s'abriter. Il reprit à la hâte le chemin du village, tremblant que dans l'ivresse le malheureux ne se trahit lui-même.
Le curé débouchait sur la place lorsqu'il aperçut un rassemblement des gens du pays qui vociféraient autour d'un homme qu'emmenaient les gendarmes: c'était Laur gevln, les mains liées derrière le dos, le visage hagard, l'air ahuri sous les malédictions qui pleuvaient sur lui.
L'abbé devina à l'instant quelque méprise suscitée par la mauvaise réputation du braconnier.
— Hé! Ledrul... cria-t-il au brigadier, qu'il connaissait, un mot, mon garçon!
Le brigadier s'arrêta, porta la main à son tricorne, et vint vers le curé comme s'il se fût avancé à l'ordre.
— Présent! monsieur l'abbé, fit-il.
Un paysan s'approchait pour écouter.
— Eh bien, que fais-tu là, grand nigaud? lui dit l'abbé; demi-tour à gauche, tu n'as pas besoin d'entçndre t
Le paysan s'éloigna.
-^ Qu'y a-t-il donc, mon cher Ledru? reprit le curé dès quMls furent à l'écart.
— Voilà, monsieur l'abbé, répondit le brigadier. — Pour lors, ce matin, un de mes hommes de Sainl-Agny a trouvé du côté des grandes coupes une large mare de sang, juste au-dessous d'un endroit du mur de clôture par où passe ce coquin de Langevin quand il rentre la nuit au château, habitude que madame la baronne avait bien grand tort de permettre. Pour lors, comme en apprenant ici le malheur arrivé à M. de Chanteretz, tout le monde a dénoncé ce mauvais garnement, qu'on a yu rôder souvent autour de Saint-Martin dans ces derniers temps, j'avais déjà cru de mon devoir d'aller lui mettre la main dessus à sa maison des Futaies-Saint-Grégoire, quand, sur le lieu du crime^ nous Pavons surpris en train d'effacer les traces de sang en les mêlant à de la boue.
— Mais, êtes- vous bien sûr qu'il soit coupable?... On dit... que la blessure deM.de Chanteretz provient... d'un accident.
^ Dame ! monsieur le curé, comme on dit les deux choses, j'ai fait prévenir l'autorité, et je mène Thomme à Tours, où il s'entendra avec le parquet.
Cette complication jeta le bon abbé dans le plus grand trouble : il entrevit tout à coup les graves conséquences de cette malheureuse affaire, si une fois la justice était saisie.
— Mon cher Lcdru, dit-il enfin, j'ai tout lieu de croire que Langevin n'est pas coupable; voulez-vous me laisser lui parler un moment?... Je prends sur moi de vous justifier auprès de votre capitaine s'il vous adressait des
reproches; vous savez qa'il est mon ami... J'ai peur que vous ne péchiez ici par trop de zèle.
— Dame! monsieur le curé, vous êtes un ancien militaire; si vous me répondez de prendre tout sur vous, je ne vois pas grand mal à ce que vous interrogiez mon prisonnier, d'autant plus que vous serez bien malin si vous savez rien obtenir... nous n'avons pu lui tirer une parole du ventre.
— Eh bien, faites-le entrer chez moi.
Le brigadier piqua des deux, rejoignit ses hommes, et cinq minutes après, dans la foule pressée devant le presbytère, les beaux parleurs affirmaient que le criminel voulait se confesser avant de monter à l'échafaud.
Dans une salle ouverte sur le jardin, Langevin, entouré des gendarmes et toujours attaché, résistait avec un entêtement étrange aux pressantes sollicitations du bon prêtre.
— Voyons, Langevin, on te croit coupable; si tu ne veux pas répondre pour te disculpçr, comment veux-tu qu'on te relâche?...
— Je ne sais pas ce qu'on me veut!... répondit le braconnier d'un ton farouche; si j'ai fait un mauvais coup, qu'on le prouve !
— Mais, animal, dit le curé perdant patience, tu n'aurais peut-être pourtant qu'un mot à prononcer pour prouver ton innocence. ^ . .
— Qu'on s'adresse à M. de Ghanteretz, puisqu'il n'est . pas mort!... et qu'on me laisse tranquille I... je ne sais
rien!...
366 iE MARIAGE DE GËRTRUDE.
— Fichu malhonnête I s'écria le brigadier^ tu es joliment reconnaissant de rialërèt que monsieur le curé a pour toi !
Mais la réponse du braconnier avait fait réfléchir rabbé.
— Mon cher Ledra, reprit-il^ laissea^noi un seul instant avec lui; mettes deux hommes dans le jardin^ et gardez la porte vous-même si vous voulez«>«
— Monsieur le euré» dit le gendarme hésitant, c'est un mauvais gars... il n'est pas sûr pour vous..^
— Bon ! interrompit l'aneien aumOnier des armées, j'en ai vu de plus dangereux K.«
— Vous me répondes toujours,».
*- Je vous réponds que votre capitaine vous saura gré de m'avoir écoutée
Langevia jeta un regard de travers aux gendarmes qui sortaient, et demeura en présence du prêtre*
— Voyons^ maintenant^ personne ne peut plus nous entendre, dit Tabbé en s'approcbant tout près du braconnier, aide-moi à te renvoyer à ta femme.
-^ Je ne sais rieni répliqua Langevin d'un air sombre.
— Où étais-tu, hier, à huit heures du soir?
— Je ne sais pas!
— As-tu vu à celte heure-là M. de Ghanteretz?
— Allez le lui demander !
— Mais, entêté, lu vois bien que je sais tout! Il allait voir la baronne en passant par-dessus le mur du parc; c'est toi qui le conduisais; je sais aussi que ce n'est pas toi qui as tiré le coup de fusil! — Tu étais dévoué à la
pauvre madame de Tressol, qui est morte ce matin. .. Eii bien, imbécile, si tu vas en justice, on va apprendre les entrevues qu'elle voulait cacher à son père, à\es frères, h tout le monde... Il faut donc que tu te fasses relâcher par les gendarmes pour sauver sa mémoire des méchants propos.
Langevin resta une minute pensif.
— Oui, vous savez tout, je le vois.
— Tu n'as donc point à hésiter?
Le prisonnier demeura encore un instant indécis.
— Et vous êtes bien sûr qu'il ne vaut pas mieux pour madame la baronne que je laisse croire que c'est moi qui ai fait le coup ? dit-il enfin avec simplicité.
Ce dévouement aveugle excita chez l'abbé un sentiment de pitié mêlé de respect.
— Tu es un brave garçon! dit-il avec chaleur; donnemoi ta main t
Et se rappelant, au geste du malheureux, qu'il était attaché, il saisit un canif sur son bureau et coupa sans façon les ficelles étroitement serrées en nœuds compliqués. Le braconnier respira.
— Maintenant causons, reprit le curé. Ainsi, tu te serais laissé condamner sans souffler mot?...
— Damel elle m'a sauvé des galères quand je l'avais mérité... je pouvais bien y aller pour elle qui a assuré le sort de ma femme et de mes enfants t...
— Non, tu n'iras pas!... et j'aurai soin de. toi! — Voyons, où étais-tu à huit heures et demie?
— Dans le bois, sar la routey je revenais de Tours avec M. le comte; j'ai entendu le coup de feu, et lui aussi, et il m*a dit : c Tiens, voilà une de tes honnêtes connaissances qui me tue un brocard I... » Non, ai-je répondu; au son, ce n'est pas un de nos méchants fusils. Alors nous sonunes arrivés au château. Madame était trèsmal... je n'ai pas pu la revoir... Je suis resté à l'office toute la nuit avec les gens qui veillaient, et au point du jour j'ai été porter un billet à Saint-Martin> à un endroit convenu, pour annoncer au monsieur que tout était fini. On m'a appris en route l'accident qui lui était arrivé. Après çà, je suis retourné au château pour effacer les traces de pas du côté de la charmille.. . et puis, comme je rarrangeais le mur, j'ai vu en dehors la flaque de sang; j'ai bien reconnu tout de suite que ce n'était pas du sang de chevreuil. J'ai pensé que ça pouvait nuire à madame que le monsieur ait été blessé au pied de son mur; alors, j'ai passé par-dessus pour aller effacer les preuves, mais les gendarmes sont venus qui m'ont arrêté... Heureusement ils arrivaient trop tard, la place était nette f
— Alors, d'un mot tu peux prouver ton alibi. — Répète au brigadier l'emploi de (a nuit^ et retourne chez toi : on ne t'inquiétera pas f
— Je ferai ce que vous me conseillerez, puisque vous êtes dans les intérêts de ma pauvre dame.
— Tu es sûr qu'on ne trouvera plus de traces?
— J'en suis sûr! d'ailleurs j'y repasserai cette nuit, et il ne me sera pas difficile, si l'on veut, pour dérouter la
justice, de trouver un camarade qui aura tiré un coup de fusil et tué un chevreuil l'autre nuit, et qui fera quelques mois de prison pour pas cher.
— Non, cela n'est pas nécessaire !... Voyons, prometsmoi de ne plus braconner.
— Ça, je ne peux pas, monsieur le curé, je vous men-. lirais!... c'est dans le tempérament!... Et puis c'est quasiment inutile de m'en priver, j'ai près de quatre lieues de bois où j'ai permission... La bonne dame a assuré ma vie ; je ne fraude plus que pour mon goût chez quelques voisins.
— Veux-tu entrer garde chez M. le marquis?
— Non, merci, ça me gênerait trop ! répliqua naïvement Langevin.
L'abbé rappela les gendarmes, qui restèrent ébahis de voir leur prisonnier les mains libres. Ils allaient s'élancer sur lui; le curé les arrêta.
— Laissez-lè, dit-il, il est innocent!... Ledru, je l'ai fait parler, et vous vous exposeriez maintenant à une réprimande si vous l'inquiétiez. Par bonheur pour lui, hier, il était allé à Tours avec M. le comte de Saint- Agny, et il était à son côté quand ils ont entendu le coup de fusil; ils sont revenus ensemble au château, et Langevin peut prouver qu'il y a passé la nuit en compagnie des gens. .
— Et le coup de fusil alors?... dit le brigadier, soupçonneux par état.
— C'était l'arme du petit Noël !... j'ai bien reconnu le son! dit Langevin avec aplomb*
Si»
S70 LK MARIAGE DE GERTRUOfi.
Forcé de lamer passer ce groB mensonge, le bon curé tousea comme s'il avalftit de iraversi
— Ce qu'il y a de. plus dair^ Ledrii^ r^rit-ii nrement, c'est que cet homme n'est pas ceapabie et que vous ferez bien de le relâcher après tous être assafé, si vous y traez, de son alibi, en le reconduisant à Saiot- Agny.
— Mais mon rapport que j'ai envoyé?... dit le gendarme, effrayé d'avoir eomtnis «ne bévue.
— Ne vous eA préoceupes pas^ mën brave; j'irai demain à Tours, je verrai votre capitaine et le substitut^ et j'expliquerai l'affaire en faisiant ressortir votre %èle... Je prends tout sous ma responsabilité.
— Allons, en routa, gendarmes! dit Langevin^ heureux», nialgré son chagrin, de gouaillek* l'autoHlé; retournons sur ilos pas, c'est moi qui vous ommètiel
— Si monsieur le curé répend de toi^ tu Vda iras bien tout seul! répond le èrigadiei^ un $eu |)enaud; mais tAche seulement que je ne te repince pas t
— G'esl bous ça me regarde I..; Merci et salut, mon^^ sieur le curé;, dit Lang'evin ; vous êtes bien bon, je m'en souviendrai.
Dés <)[ue les gendarmes reparurent sur la porte du presbytère, à côté du braconnier en liberté, les invectives recommencèrent; il y avait biea çà et là quelques amis du pauvre diable^ mais ils n'osaieiftt iH*otester contre le nombre.
— Ne le lâchez pas, le coquin!... criait-on, c'est un assassin!.,, un gueux!...
LE MAAIàfiE fiË fiËRTaUDE. d7l
LaDgevin allait «aii'6 ua mauvais parti aux iasulteurs quand tout à coup le curé survint.
— Coquins vous-mêmes i cria le fougueux apôtre; méchants!.,, sans cœur I... Il est innocent puisqu'on le laisse aller)...
— Mais, monsieur le curé... dirent quelques voix.
— Silence ! s'écria Tabbé. Le premier qui l'insulte aura affaire à moi ! — Tiens, prends mon bras, Langevin, je vais te reconduire, et nous verrons si l'un d'eux osera le dire un mot quand je te tends la main. — Allons, gare là, braillards et braillardes, faites-moi place!... — Es-tu assez vilain, grand serin ! dit-il à un paysan qui ne se rangeait pas assez vite et qui restait ahuri ; tu ferais bien mieux d'aller soigner ta vigne que j'ai vue hier en pitoyable étatl... Tu vas encore manquer ta récolte^., tu ne peux donc pas la soufrer, imbécile?.,, je te l'ai pourtant dit il y a un mois 1
— Damet monsieur leeuré, répondit le paysan d'un ton Irainard, ça coûte t.. .
— Eh bien, tu verras à côté de toi la vendange à la Griveis, qui a dépensé quinze sous et qui aura tout raisin pur t
— Pardié ! c'est toutes ses bêtes qu'ont venu sur moi I
— Sainte Vierge 1 exclama le curé en levant les épaules, faut-il que le bon Dieu âoit puissant pour créer de$ abrutis de cette force*
Et il passa entraînant Langevin; la foule les suivit de loin h distance respectueuse.
Gomme ils arrivaient prés de l'abreuvoir., situé dans
endroit écarté du village, ils entendirent tout à coup de grands cris.
— Allons, qu'y a-t-il encore? dit le curé.
Il courut vers le bassin, autour duquel quelques femmes faisaient des gestes d'effroi.
Un garçon de ferme, monté sur un cheyal qu'il baignait, attirait avec peine vers le bord le cadavre, d'an homme qui semblait accroché dans la vase, et il le traî* nàit par la blouse.
Lorsqu'il l'eut bissé sur la berge^ on reconnut le père Gérôme, une pierre attachée à chaque pied. Ses traits, déjà gonflés, attestaient qu'il avait séjourné plusieurs heures sous l'eau.
Le curé ne comprit que trop la cause de ce suicide. Le rassemblement s'était subitement reformé. De mémoire de Moresnois, il ne s'était vu tant d'événements en un jour, et les langues tourangelles allaient leur train de façon à assourdir l'abbé. Il devenait plus difficile que jamais d'arrêter les commentaires, et le curé voyait déjà la justice procéder à son enquête. Soucieux d'écarter du Mawnr tous les ennuis qui pouvaient résulter de celte nouvelle catastrophe^ il donna ordre de transporterie
noyé au presbytère; et le funèbre cortège retourna sur ses pas, oubliant Langevin qui portait le corps avec un autre paysan. Les gendarmes étaient revenus. On étendit le mort sur une grande table; comme on enlevait sa blouse, une boîte en fer blanc, de celles qui servent aux soldats pour renfermer leur congé, sortit de la poche et roula sur le plancher. Le curé l'ouvrit et y trouva, soigneusement enveloppée dans d'autres papiers, une lettre à son adresse. Il y lut ce qui suit :
c Monsieur le curé,
» Mon fils est un... (ici des mots avaient été rayés). Mon pauvre enfant est parti; je ne peux plus vivre sans lui, j'ai un trop grand tourment... ça m'étouffe... Je ne veux pas faire périr un innocent : c'est moi qui ai tiré le coup de fusil sur monsieur le Parisien; je m'en accuse; qu'on ne guillotine pas Langevin pour ça t — Dites à mon garçon qu'il me pardonne; c'est parce que je l'aimais trop. En foi de quoi, je vous demande bien excuse de mes fautes et je vais me noyer.
» Votre Adèle et dévoué serviteur pour la vie, » Claude-François-Magloire Gérome,
» Agé de soixante-neuf ans, demeurant à Moresne, chez M. le marquis de Moresne, son jardinier.
» Faut dire à mes hommes qu'ils ne donnent pas trop d'eau aux hortensias, parce que dans deux jours nous aurons de la pluie. J'ai oublié hier de ratisser la sente, au droit de la terrasse à madame Mignonne; qu'elle ne m'en veuille pas trop pour la chose de son mari; elle en
374 LB NARUaE DE GSRTRUDË.
trouvera uo Bueillear dans le pays, que mon fils lui dira si elle le demande; elle peut se fier à lui : c'est un boa garQon, et fidèle, et bon cœur, et qui aimait bien sou père, malgré qu'il soit tant instruit. Adieu, monteur le curé et la compagnie. ËKCusez-moi du dèrangemeat. i Votre fidèle et dévoué serviteur pour la vie, » Claude-François-Magloire Giërohe,
» Agé de soixante-neuf ans» demeurant... li n'y a plus assez de papier pour l'adresse.
» Mes respects à Catherine : j'ai planté pour elle de l'orpin au droit de ma maison, faudra le Ctteillir avant le printemps... Que madame Mignonne s'adresse à mon garçon pour un autre mari, c'est le plus sâr. »
Le pauvre abbé sentit sur sa paupière une larme qui mena^it de compromettre fortement son stoïcisme, et déjà il cherchait contre qui il allait gronder pour faire diversion à cet accès de faiblesse, quand l'arrivée du marquis, qu'un de ses gens avait averti, le tira d'embarras. On fit sortir tout le monde, à TeiLcepUon des gendarmes et du brigadier qui rédigeait un nouveait rapport; le curé^x>nfia à M. de Moresne la lettre de Gérôme^ et ils se retirèrent tous deux pour conférer ^ur l'imminence du danger où les précipitaient de si cruels événements; il fallait à tout prix étouffer un éclat qui allait atteindre Gertrude dans ses plus pudiques sentiments de femme, de mère et d'épouse. Ils résolurent de se rendre à Tours sans tarder, afin d'obtenir du parquet, forcé d'intervenir, une discrétion que le repos de deux familles
permettait de Bdiieiter : le crime était expié» le meurtrier échappait par sa m<H*t à la viodîcte publique : il était indispeusable d'aller au-devant d*uae instruclion compromettante en conâant à rhonueur du magié>trat r honneur de la baronne de Tressol^
— Ledru^ dit le marquis^ monsieur le curé et moi nous allons à la ville raconter les faits à monsieur le substitut; si vom vouiez me dionner votre rapport^ je le remettrai moi-mémev
-^ Il vaudrait peut-être mieux que Ledru vint avec nous^ dit le curé; de «ette façon il recevrait sur-i«champ ses ordres, et nous le dégagerions de sa respon*sabilité.
— Soit:, répondit M . de Moresne .
Deux heures iaprés^ ils éiaient t^us trois à Tours dans le cabinet du substitut; le brigadier fit sa dépio^tion; lorsqu'il eut dit tout ce qu'il savait, ilB magistrat le félicita de son zélé et le congédia. Dés qu'il fut demeuré seul avec M. de Moresne et l'abbé :
— Maintenant, monsieur le marquis, quelle es» l'af* faire?... dit-il» dénonçant par cette |)af5le qu'il compreaait qu'on n'avait pas encore dit un mot de la cause^
M. de Moresne fit alors le récit compiet des délicates circonstances qui avaient amené les désastres de la veille et dont la divulgation pouvait avoir des conséquences si déplorables pour deux familles. Le cmré f^outa sar l'at^ tentât tous les détails qu'il tenait de ZéphiriA et 4u braconnier» et il conclut en montrant la lettre de Ciérôme.
Le substitut la lut attentivement.
— Etes-vous sûrs, messieurs, dit-il après un instant^ que ce Zéphirin ne soit pas complice de son père ?
— Ohi monsieur^ s'écria le marquis avec chaleur, je réponds de lui corps pour corps!.. .
— Sur ma foi de chrétien, dit en même temps le curé, il n'est pas d'âme plus loyale, et je me soupçonnerais plutôt!...
— Entre le père et le fils, il y avait identité d'intérêts, et j'ai dû vous poser cette question, messieurs, reprit le magistrat, qui ne pouvait se méprendre à la sincérité d'une telle protestation. Le devoir de la justice est de tout soupçonner, monsieur l'abbé, et l'affaire est si grave qu'il ne me faut pas moins que le témoignage de M. le marquis et le vôtre pour rassurer ma conscience.
— D'ailleurs, monsieur, dit le marquis, cette lettre du coupable...
— Cette lettre du coupable, monsieur le marquis, répondit le substitut avec un fin sourire, n'a de valeur pour moi qu'en ce qu'il ne dit pas un mot pour défendre son fils...
L'abbé et M. de Moresne se regardèrent, surpris de la simplicité de cette remarque qui ne leur était point venue à l'esprit. Le substitut sourit encore en devinant leur pensée.
— Quelle cause avez-vous donnée à l'accident arrivé à M. de Chanteretz? continua-t-il.
— Le médecin a dit à nos gens, répondit le marquis, que M. de Chanteretz s'est blessé h la poitrine en tombant du haut des roches de Ferriot.
— Très-bien!
Le magistrat sonna pour faire rentrer Ledru.
— Brigadier, lui dit-il, je suis content de voire activité, quoique vous vous soyez trompé en arrêtant Langevin. M. de Chanterelz déclare lui-même que cet homme n'était pas avec lui quand il est tombé du haut des roches de Ferriot. Seulement, veillez bien sur les braconniers; je reçois de tous côtés des plaintes contre eux; il paraît même que l'autre nuit on a tué une biche jusque sous les murs de Sainl-Agny. Allez et donnez ordre à vos hommes.
Le brigadier porta la main à son front et marcha vers la porte.
— Ahi j'oubliais... dit le substitut le rappelant, où avez-vous déposé le corps de ce Gérôme qui s'est noyé de chagrin parce que son fils l'a quitté pour entrer au séminaire ?
— Dans le presbytère de M. le curé, répondit Ledru.
— C'est bien! La constatation regarde le maire, qu'il s'en charge...
— Le maire, c'est M. le marquis, répondit le brigadier.
— Ah ! pardon^ dit le magistrat en saluant M. de Moresne. — En ce cas, brigadier, votre commission est faite!... Allez, et surtout ayez l'œil au braconnage!
Ledru sortit.
— Ma foi, monsieur le curé, reprit le substitut, donnez-moi tout de suite l'absolution.
— Ah ! monsieur, Dieu vous voit ! répondit simplement le prêtre avec un regard attendri.
— Quant au reste^ ajouta le magistrat, on ne peut i>as sauver tout le monde^ avertissez votre protégé Langevin : qu'il se garde I II en est de la justice comme du roi : où il n'y a rient elle perd ses droits; le code ne peut plus atteindre Tauteur avoué du crime commis hieri mais il se rattrapera sur celui de demain 1
— Comptez, monsieur, dit le marquis en se lerant,. sur l'éternelle reconnaissance des miens pour ce que vous faites aujourd'hui.
— Le devoir d'un magistrat, monsieur le marquis, ne se borne point à sévir, et la rigueur de la forme doit fléchir lorsque, ne pouvant plus avoir de résultat pour le bien de la société, elle peut troubler le repos d'une famille comme la vôtre.
Pendant deux semaines Chanteretz se débattit entre la vie et la mort. • Il pouvait vivre! » Gertrude n'avait pas d'autre espoir que ce mot cruel. Nuit et jour, penchée sur ce lit de douleurs, elle avait épuisé les forces de son corps, et il ne lui restait plus que ce ressort de l'âme qui survit à notre faiblesse humaine, dans les grandes épreuves où la brutalité du sort se heurte aux divines énergies de l'amour et du sacrifice. En vain vou-
lâit-on lui imposer quelques heures de sommeil; elle répondait :
— Ne Yoyez-Yous pas que ses yeux sont toujours fixés sur moi?... c'est moi qui lui donne le courage, il mourrait si je le quittais t
-* Pauvres enfants t pauvres enfants I répétait à chaque instant la bonne marquise, presque aussi vaillante que sa pelite-fille.
Enfin, le quinzième jour^ la fièvre cessa, les chances d'accidents devinrent presque nulles^ et les praticiens purent répondre de Chanteretz.
Mais, une fois les inquiétudes passées, la maladie mo* raie des deux époux sévit à nouveau dans toute son intensité; ils comprenaient bien ^u fond de leur cœur que. soutenus Tun par l'autre, ils marcheraient d'un pas plus ferme dans la vie, ils sentaient qu'ils s'aimaient^ mais jamais le passé ne leur avait paru plus irréparable... « Elle le sauvait des suites de son infidélité t».. »
Grave, austère, glacée, Gertrude acceptait courageusement sa part dans les souffrances de ce malheureux qui était la moitié de son âme... mais, hélas I chaque plainte du blessé lui rappelait Hermance»
Cependant Pierre se reprenait parfois à l'espoir : aurait-elle la force de partir après ces semaines passées ainsi près de lui? Hermance n'était plus entre eux comme une menace, la paix pouvait renaître au cœur de l'épouse, désormais sans rivale. Purifié par la douleur et l'expiation, il était maintenant si assuré de l'éternité de son amour, qu'il se croyait redevenu digne d'elle* Sou-
no LE MARIAGE DE GERTRUDE.
yenl, assoupi, il sentait sa main qui se glissait dans la sienne pour épier les mouvements de la fièvre ; lorsque sa respiration était oppressée, elle le soutenait dans ses bras avec tant d'abandon qu'il feignait souvent d'être mal, afin de l'attirer prés de lui; prenant ces soins de sœur de charité pour des témoignages d'amante, il lui saisissait alors la main, et elle ne la retirait pas ; une fois même il osa la porter à ses lèvres et elle ne s'en défendit point. Mais un autre jour il s'aperçut que la main de Gertrude se glaçait sous ce baiser; il leva les yeux vers elle et la vit toute pâle; il comprit qu'elle se faisait violence. Hélas t elle songeait qu'il n'y avait pas longtemps il prodiguait peut-être de pareilles caresses à une autre. .. et son pur amour lui paraissait souillé à ces ressouvenirs d'une promiscuité honteuse.
Deux mois s'écoulèrent, Chanteretz put se lever et marcher appuyé sur le bras de sa femme: jamais elle n'avait hasardé un mot sur l'avenir, et il n'osait l'interroger. Il fut frappé de stupeur enremarquant que Gertrude n'avait point repris son ancienne chambre et qu'elle s'était logée à l'étage destiné aux amis de passage, comme si elle eût été une étrangère dans ce château qui lui appartenait.
— Mais, chère, lui dit-il un jour d'un Ion de reproche, pourquoi donc vous ôtes-vous si mal installée, quand vous aviez votre appartement?...
— Je vous avoue, mon ami, répondit-elle avec un peu d'embarras, que c'est... par discrétion...
— Par discrétion!... Vous?... Ah! Gertrudel...
— J'ai craint d'effaroucher... des souvenirs peut-être précieux pour vous... et que vous regretteriez que je n'eusse point respectés... quand... je ne serai plus ici.
— Mon Dieut s'écria-t-ii, vous êtes implacable!..,
— Par grâce ! Pierre, répondit-elle gravement, n'exposons point notre orgueil et notre affection à de tristes combats; supportons les chagrins qui nous lient encore à défaut du bonheur. Soyez généreux...
— Gertrude, je vous implore... Je vous aime, et vous me torturez...
— Ah I dit la malheureuse fenmie, je donnerais ma vie pour vous épargner un ennui t.. . je voudrais... Hélas! soupira-t-elle en se voilant le visage de ses deux mains, mon ami, ayez pitié de moi !... je ne peux pas oublier!...
— Ah! vous ne m'aimez pas! s'écria-t-il avec colère, vous ne m'avez jamais aimé!
A cet écrasant reproche elle se leva frémissante.
— Je ne vous aime pas? dit-elle. Je ne vous aime pas!... parce que je porte une blessure qui saigne à chaque battement de mon cœurl... Pierre, ajouta-t-elle, frémissante et indignée, je suis votre femme, vous avez le droit de m'imposer vos volontés, ordonnez-moi de rester, et dussé-je mourir des révoltes de mon âme, je reste! ,
Le lendemain, Chanteretz était seul au château. Pendant un mois encore elle vint presque tous les jours, puis, sa convalescence achevée, il ne lui resta plus que la triste joie d'aller la voir chaque semaine à Moresne.
382 LE MARIAOB DB GBRTRUDE.
En dépit des consolations de la bonne marquise, Pierre ne pouvait méconnaître que son mariagfe aboutissait de plus en plus à une de ces séparations décentes qui sauvent du scandale tant de ménages désunis. 6ertrude souffrait d'une désillusion que rien ne pouvait guérir, et plus il pénétrait au fond de ce cœur, plus il comprenait que pour une âme si haute Tamour, une fois profané, ne reprendrait plus son auréole. Il se rappelait avec effroi qu'un jour, h la veillée du Manoir^ comme le marquis lisait un roman et qu'on le discutait, Gertrude s'était indignée de la lâcheté d'une héroïne trahie qjii pardonnait à son amant...
« Après l'Infidélité, avait-elle dit, le pardon n'est que la mésestime de soi-même ou de celui qu'on a aimé. Le partage en amour est une honte; s'y soumettre, c'est plus que manquer à rorgueil, c'est manquer à la pudeur 1 »
Ainsi, pour Chanteretz, la destinée semblait accomplie. « J'ai manqué ma vie ! » se disait-il; et pour briser son âme par l'épuisement du corps il se livrait avec emportement à des fatigues excessives. Presque chaque matin on le voyait passera travers bois, toujours ardent et sombre, en compagnie de ses piqueurs harassés. Il consumait ainsi le temps, impatient de l'heure qui rame-
nait ses entrevues avec Gertrude, comme s'il n'eût vécu que pour le jour où il lui était permis de vivre près d'elle.
Les mois suivaient les mois. Gertrude, inexorable toujours et toujours torturée, expiait, elle aussi, les déconvenues de son idéal trop pur.
La tristesse oppressait tous les cœurs, un jour vint où M. de Moresne lui-même regretta le temps où sa maison, pleine de joie, s'animait des poésies de la jeunesse, où Gertrude, toujours radieuse,* gazouillait comme un oiseau dans la saison bénie du printemps. Le malheur pesait sur tous depuis qu'elle ne souriait plus, et le marquis gémissait maintenant sur une séparation qui était presque son œuvre et qii'avaient certainement éternisée ses rigueurs contre Chanteretz. Comme il l'avait souhaité, il régnait de nouveau sans rival sur le cœur de sa fille; mais ce triste cœur était meurtri, et la jalousie du père s'éteignait dans ses larmes. Rougissant de sa passion égoïste, il songeait à son tour à une réconciliation. Mais, hélas t n'était-il pas trop tard?...
Un dimanche, comme selon sa coutume, Pierre allait quitter la famille à la grille du Uanoir^ après avoir ramené la vieille marquise de la messe, M. de Moresne, au moment d'entrer, se retourna vers lui.
— Pierre, lui dit-il, pourquoi ne venez-vous pas voir votre fils?...
Chanteretz s'arrêta surpris.
— Mais, monsieur, répondit-il, c'est la première fois que vous me faites cette offre...
— Prouvez-moi alors que vous me pardonnez d'avoir tardé si longtemps à vous la faire^ en restant aujourd^hu i avec nous. — Voulez- vous oublier nos dissentiments? ajouta-t-ii en lui tendant la main. Nous souffrons tous du même malheur, et je crains d'y ajouter encore en
demeuran brouillé avec vous.
— Aht monsieur, dit Chanteretz tristement; si vous me rappelez, c'est qu'elle ne m'aime plus ! .. .
'. — Vous êtes injuste, Pierre; car vous oubliez qu'un y , Jour je suis allé vous chercher quand elle vous aimait à
«n mourir...
. ' Pour la première fois, depuis sa séparation, Chan- ;. ^ teretz dtna en famille au Manoir; il ne fut plus question ^ .^ de visites convenues, et bientôt il vint chaque jour. Ce S y fut alors pour Gertrude et pour lui une phase presque^ heureuse; ils retrouvaient, à défaut d'amour^ les calmes joies du foyer, et leur intimité se rétablit^ non sans charme, dans ce milieu troublé où leurs cœurs palpitaient de regrets ; mais le regret, pour eux, n'était-ce point l'espoir?. . . Ils s'aimaient t. . . Les rayons du bonheur passé illuminaient encore leur nuit; et puis, si désunis qu'ils pussent être par un cruel souvenir, il y avait entre eux le pacte que rien ne peut annuler, un enfant sur le front duquel se mêlaient leurs baisers et qui effaçait d'un mot de ses lèvres, enfantines les irréparables griefs (les amants, pour renouer le lien des époux.
— Papa, dit-il un soir, pourquoi donc ne demeures-tu plus avec nous?
Gertrude jeta sur Chanteretz un regard éperdu.
— Il n'y a personne à Saint-Martin, mon enfant, répondit-il.,, il faut que je Thabite...
— Quoi... tout seul ?... Pauvre père I reprit l'enfant. Et il se fit un silence.
• Ce soir-là, Gertrude se retira rêveuse, et dès qu'elle fut dans sa chambre elle fondit en pleurs. — Elle aussi se trouvait seule au monde !
Mais il est une heure pour les ménages brisés après laquelle il n'est plus de retour; le coup de foudre qui devait jeter Gertrude et Pierre dans les bras Tun de l'autre les avait laissés isolés; le temps avait pâli peu à peu les sinistres images du passé ; mais l'habitude avait lentement élevé entre eux une muraille de glace, et un nouvel orage pouvait seul les réunir désormais.
Une année s'était écoulée depuis l'entrée de Zéphirin au séminaire ; il avail annoncé à Tabbé qu'il allait bientôt recevoir le second des ordres mineurs, lorsqu'un matin il arriva à l'improviste au presbytère de Moresne.
— Gomment I c'est toi ? dit le curé étonné ; mais je te croyais en retraite... ^ '
— Je devais la commencer aujourd'hui, répondit Zéphirin d'un ton de résignation austère.
— Alors, pourquoi as4u quitté le séminaire?...
— Monseigneur m*a ordonné, oomme épreure, de venir passer une semaine iei.
— Doute-t-U donc dp ta vocation ?
— Je l'ignore. Hier il m'a fait appeler : « Mon fils t m'a-t-il dit, votre directeur m- a fait lea plus grands éloges de vott*e piété; mais je sais qu'une passioa désolée vous a. seule jeté hors du monde. Le eœur d'un prêtre ne doit point être agité par des amours terrestres. Au moment où vous allez prononcer des vœux éternels, j'exige que vous tnesuriez vos forces. Vous ailes partir pour Mor^sne, vops y resterez huit jours, et lorsque vous reviendrez, vous jine direz si voua êtes assez dégagé de vos douleurs passées pour être an pasteur des oon^ sciences et un ministre de Dieu, i
— Et tu crois être assez guéri pour ne point craindre une rechute? demanda le curé.
— Je le crois, répondit Zéphirin d'un ton grave et soumis, la grâce m'a touché, car je suis venu en désespéré vers Dieu, et il m'a entendu !
L'arrivée de Zéphirin au Manoir produisit les émotions les plus diverses. Gertrude, en revoyant cet ami tendre et dévoué qui avait vécu toujours près d'elle comme un frère, crut ressusciter à la vie des anciens jours ; la bonne grand'mère et le marquis retrouvaient presque un fils aimé. Ghanteretz sentit se réveiller ses craintes jalouses. Mais, amis ou ennemis^ tous s'efforçaient à relever cet être si loyal ei si pur de la honte que le souvenir de son père semblait appesantir sur lui. Une sorte de respect saisissait tous les cœurs à la vue de ce
jeune homme de vitigt-hult ans^ qui portait sur son front, déjà pâli par l'ascélisme du cloître, je ne sais quelle visible auréole de martyr qui frappait jusqu'à ceux qui ne savaient point son secret» Sa face amaigrie, ses yeux ardents qu'on eôt dit consumés par la ûôvre, révélaient de sombres luttes au fond de celle âme^ et Tabbé tremblait à tout instant que quelque horrible commotion ne brisât tout à coup les resiiortô de cette irblonté surhumaine.
Cependant le jeune néophyte demeurait impénélrable> et^ comme s'il eût voulu doubler les angoisses de son épreuve^ il ne quittait pas Gertrude ; il avait repris ftvec elle ces entretiens de chaque jour où ellB lui redisait ses rêves déçus et ses espérances brisées^
^ MalheuiHBux ! lui dit une fois Tabbé) ne cbmpt'endstu donc pas le dan^isr que tu coui^s?... Pourquoi t'ëx*^ poses-tu ainsi?...
-^ J'obéis ! . u rét)oadit tlranquillemeilt Zéphirin «
ChanteretZ4 tourmenté, observait, avec la rage d'une passioh t]u'il croyait méprisée, ces tète-à-tète qu'il n'osait troubler et d'où Gertrude revehait souvent si émue.
-=- Pourquoi est-il revenu? se disait-il épouvanté. Bllfe Ta rappelé peut-être t. i. Idiol^ tandis que tu te sacrifies, ils s'entendent, ils te trompent!..;
Egaré par les soupçons qui le rongiôaieUt, il vint un jour au Maneir plutôt que de coututne ; il leâ chercha et les aperçut de loin sur la terrasse ; par un détour^ il se glissa ters un buisson prés duquel ils étaient assis, et il écouta .
388 LE MARIAi^E DE GERTRUDE.
— Gertrude 1 Gertrude I disait Zéphirin, vous luttez en vain!... Croyez-vous abuser votre cœur par ce (te amitié mensongère qui vous humilie tous deux? Ne sentez-vous pas que cet époux dégradé par vous de ses droits est sans dignité devant voire enfant, qui commence à penser?
— Mais notre enfant nous voit unis.
— Unis!... s'écria Zéphirin d'une voix vibrante. Unis?.:, vous ne Tètes plus! Si votre union n'est point entière et sainte, elle est criminelle et honteuse ! Si votre mari n'est plus digne de vous... qu'il parte! Votre demipardon est plus accablant pour lui que le mépris!...
— Partir? lui! interrompit-elle. Mais que deviendrais-je, mon Dieu?
— Eh bien, que reste-t-il donc de sa faute si vous l'aimez encore?... Accusez- vous, Gertrude, de ce que vous lui avez fait souffrir, reprit-il avec une véhémence inspirée. Vous n'avez apporté dans le mariage que les passions d'une amante, et vous gémissez maintenant des peines misérables de l'amour ! Votre devoir était plus haut^ vos liens étaient plus sacrés^ . vous deviez, vous devez encore à Dieu une mère, une épouse. Qu'importent les souffrances de votre jalousie? Vous êtes épouse et mère avant que d'être amante ! Immolez- vous s'il le faut, mais que la famille ne perde pointée qui est l'enseignement pour l'enfant, l'union du père et de la mère. Vous désolez à jamais l'existence de ce malheureux qui vous aime et qui a expié sa faute d'un jour par bientôt deux années de larmes... Vous acceptez lâchement son sacri-
lice inutile, rendez-lui donc, du moins, le calme de Ton* bli t... Vous n'avez plus de droits sur lui s'il n'en a plus sur vous... Àhi la pitié vous le commande, si vous ne savez pas pardonner, chassez-le !
— Hélas i dit-elle émue, si vous lisiez dans mon âme... si vous connaissiez mes souffrances t. ..
— Vos souffrances? interrompit le jeune homme avec la fougue d'un apôtre. Vos souffrances?... Pauvre femme qui prenez votre amour pour une peine!... Voulez-vous voir une âme déchirée, une douleur sans apaisement, regardez-moi en face et touchez du doigt les sillons de mes larmes sur ces joues creusées! Vous accusez la destinée, Gertrude!... Eh bien, moi, depuis le jour où j'ai senti naître ma raison jusqu'à celui oJ!i Dieu m'a reçu brisé dans son église, je vous ai adorée I... Et je vous ai vue heureuse, aimée, aimante^ et j'ai assisté à vos ravissements de fiancée, à vos joies de femme, à vos ivresses de mère...
— Ah I... s'écria-t-elle, malheureux, que dites-vous? Un autre cri répondit au sien et Chanteretz apparut
tout en pleurs; elle courut instinctivement se jeter dans ses bras.
— Osez donc nier cet élan de votre cœur! dit Zéphirin, sublime d'héroïsme. Gertrude, vous le voyez enfin, votre seul refuge est en lui I
Effrayée de l'aveu qu'elle venait d'entendre et de cet élan qu'elle n'avait pu réprimer, Gertrude regardait Chanteretz à ses genoux.
— Gertrude! s'écriait-il, ne pleure pas!... Je reî
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