‹ Le mariage de Jeanne d'AlbretChapitre 2 sur 66 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Naissance de Jeanne d'Albret. — Son enfance et son éducation. — La reine Marguerite d^AngouUme. — Nicolas Bourbon. — Importance politique du mariage de Jeanne d'Albret. — Conquête de la Navarre espagnole par Ferdinand le Catholique. — Le roi de Non varre à Pavie. — Négociations de Henri d'Albret et de r empereur Charles-Quint. — Don Juan Martinez Descurra. — Entrevue et trêve de Nice. — Jeanne d'Albret à Plessis-lès^-Tours. — Charles-Quint traverse la France. — // promet à François /•' la restitution du Milanais. — // demande la main de Jeanne d'Albretpour son fils don Philippe.

Jeanne d'Albret naquit, le 7 janvier 1 528, au château de Pau. Elle était fille de Henri d'Albret, roi de Navarre, et de Marguerite d'Angouléme, sœur de François P^ Elle passa ses premières années au château de

d LE MARIAGE

Longray, à Blois et à Alençon, ville principale du duché patrimonial de sa mère. Fille de roi, destinée à régner elle-même, Jeanne fiit élevée conrnie une princesse de la maison de France. Elle eut pour gouvernante la dame Aymée de La Fayette, baillive de Gaen, veuve de François de Silly, tué à la bataille de Pavie. En 1535, la baillive avait accompagné Marguerite en Espagne et elle avait toujours gardé sa confiance*. Des dames et des demoiselles, un aumônier, Pierre Menard, un écuyer, René Perault, seigneur de Vaubravant, complétaient la petite cour de Jeanne d'Albret; elle avait, en outre, une folle, destinée à la divertir, et un compagnon d'étude, maître Jehan Morin, que Frotté appelle « l'escolier de la princesse*. >

Nous avons peu de détails sur son enfance. Sa santé était mauvaise. En septembre 1 537, la reine de Navarre écrit au grand maistre de Montmorency^ que sa fille « commence fort à s'amender. > Mais deux mois après, à Blois, Jeanne fut prise d'accès de fièvre « compliqués « d'un flux, quy estoit, avecques sang et raclures, « tant fort et furieux, que, sy Dieu au bout des vingt « et quatre heures n'eust diminué la fièvre, son petit

1. La baillive de Gaen garda, après le mariage de Jeanne d'Albret, l'amitié de la reine Marguerite. Dans un état de la maison d'Albret pour Tannée 1549, elle est inscrite comme première dame d'honneur, aux appointements de 500 livres tournois (Arch. de Pau, B. 5). — La baillive de Gaen est l'héroïne d'une plaisanterie du seigneur d'Albani, un peu trop gauloise pour être rapportée ici. Voyez Brantôme, édit. du Panth. litt, t. II, p. 405.

2. M. le comte de Laferrière a publié dans Marguerite d'AngoU'» lême, p. 191, les noms d'une partie des serviteurs de Jeanne d'Albret avec le chiffre de leurs gages.

3. Anne de Montmorency ne devint connétable que le 10 février 1538 (Art de vér. les dates, 1. 1, p. 637).

« corps en avoit plus que sa portée*. > Marguerite était à la cour, à Paris. Informée de la maladie de sa fille, elle voulut partir en toute hâte. Voici le touchant récit de Charles de Sainte-Marthe, panégyriste de la reine de Navarre* :

<K Le bniist fust à la cour, estant lors à Paris, que oeste bonne princesse tendoit à la mort. La vertueuse mère Marguerite, sm- les quatre heures du soir, commanda leur admener sa lictiere, disant qu'elle vouloit aller vers sa fille et que chacun des siens déliberast de partir. Il n'y avoit rien de prest, les officiers et serviteurs estoient absents et équartés, tant par la ville de Paris que par les villages ; il estoit desjà basse heure (car ce fust aux plus courts jours), le temps estoit aussi contraire pour la pluye ; et ni sa lectiere, ni ses mulets de coffres n'estoient là auprès. Cela veoiant, la courageuse royne emprunta la lectiere de madame Marguerite 3, sa niepce, se met dedans, et contente de petite compaignîe, déloge de Paris et s'en va jusques au Bourg la Royne. Quand ils feurent là venus, ne s'en alla descendre à son logis, ains alla tout droit à l'église, où, ainsi qu'elle vouloît entrer, dict aux assistans que le cœur lui signifîoit je ne scay quoy de la mort de sa fille. Et les priea tous affectueusement se retirer et pour une petite heure au temple. Tous luy obéissent et en grand ennuy attendent leur maistresse à la porte de l'esglise. La sénéchale de Poitou^, très

1. Lettres de Marguerite d'Angouléme, 1. 1, p. 531, et t. H, p. 171, édit. de la Soc. de VHist, de France.

2. Charles de Sainte-Marthe, Oraison funèbre de la reine de Navarre, in-4*, 1550, en latin et en français. L'auteur, poète et savant, favori de Marguerite, était lieutenant criminel et procureur général du duché de Beaumont. Il mourut à Alençon en 1551.

3. Marguerite de France, née le 5 juin 1523, fille de François I«».

4. Louise de Daillon, dame de la Ghastaigneraye, grand'mèrede Brantôme.

fidèle dame et très soigneuse de Marguerite, entra seule avec eUe.

« Marguerite, après sa prière faite, se levé, sort de Fes-

glise et trouve à la porte plusieurs grands personnages qui commencèrent de luy donner courage par maintes bonnes consolations.

« Après qu'elle eut souppé, de rechef commanda un chascun sortir de sa chambre; et, quand elle eut quelque espace de temps vaqué à oraison, se feist apporter la Bible-, Tayaut ouverte, s'agenouille, et s'appuie sur un petit banc. Et comme elle vinst (le Saint Esprit ainsi l'ordonnant) à s'arrester sur le passage où nous est récitée l'oraison que feist à Dieu Ézechie, roi de Juda, quand il demanda prolongation de la vie, après que le prophète lui eust annoncé la mort, sans que personne y pensast, de loing fut entendu venir un poste qui, au son de son cor, monstroit assez qu'il alloit en diligence. Adonc vous les eussiés tous veus chez la royne fort estonnés (ainsi que dit le proverbe), tenants le loup aux oreilles, car ils n'estoient encore bien asseurés quelles nouvelles le courrier apportoit.

f Au signe de la poste, Marguerite se levé, court à la fenestre, l'ouvre, demande où va le courrier et quelles nouvelles il porte. Personne ne luy respond, car qu'eussent-ils peu respondreî Si pour la consoler luy eussent dit qu'il apportoit bonnes nouvelles, et.il eust esté aultrement, la vaine espérance de si courte joye eut possible renouvelé et de plus fort augmenté sa douleur et tristesse. Et si ainsi eust esté que sa fille fiist décédée, où est celuy qui eust voulu si soubdainement luy dire et se faire messager de si triste fortune.

« Veoyant Marguerite que personne ne luy respondoit, retourne à son oraison; mais, ô Seigneur Dieu, de (Juelle aflfection d'esprit et de quelle ardente foy elle parloit à toy I Et comme elle estoit ainsi demourée, entre crainte et espérance, Nicolas d'Anguye, lors de Séez, maintenant deMende^, au logis duquel le courier estoit descendu, s'en vint à la maison de la

1. Nicolas Dangu, évêque de Séez, puis de Mende, chef du conseil de la reine Marguerite, garda les mêmes fonctions auprès d'Antoine de Bourbon.

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royne, frappe à la porte de sa chambre; on luy ouvre, il enlre et trouve ceste bonne princesse estant à genoils, la fooe inclinée contre terre et intentive à oraison. Un peu après, elle se levé et détournée vers le vénérable évéque : Monsieur de Séez, luy dist-elle, venez vous ici pour adnoncer à une dolente mère la mort de sa fille unique? J'entensbien qu'elle est maintenant avec Dieu. Le très prudent homme, auquel une singulière piété de mœurs est conjointe avec une asseurée érudition et exacte jugement, ne voulut émouvoir les esprits de la royne par une trop soubdaine joye-, ains très modestement luy respondit que véritablement sa fllle vivoit avec Dieu, ains qu'avec luy vivent tous ceulx, Tesprit desquels vit par foy (car il est mort où il n'y a point de foy), mais qu'elle estoit encore en ce monde, que son flux de sang estoit arresté et que les médecins envoyoient toute bonne et joyeuse nouvelle, ce qu'il avoit entendu par les lettres que le courrier avoit apportées. Quand Marguerite entendit ce propos, elle ne commença (conune plusieurs eussent fait) de monstrer une insolente et effrénée joye pour si bonne nouvelle ; mais, les mains levées au ciel, après qu'elle eust haultement loué la bonté de Dieu, très humblement le remercia. »

Il était deux heures du matin quand cette heureuse nouvelle arriva à la reine Mai^erite. Elle écrivit aussitôt à Montmorency une lettre qui nous laisse entrevoir dans quelle émotion avait vécu cette malheureuse mère depuis son départ de Paris : c II fault que c je vous confesse que j'ay mené une vie depuis que € je partis, qui me contraindra garder pour aujour- € d'hui la chambre, caria douleur que j'ai eue m'a € gardé de sentir mon mal et ma lasseté; ce que je € sens maintenant à bon escient. > Après un court repos, la reine de Navarre continua sa route. Elle trouva sa fille en voie de guérison ; la jeune princesse prenait de la rhubarbe et s'en trouvait bien; le mal

avait duré cinq jours. Marguerite la ramena de Blois à Tours et passa quelques jours auprès d'elle *.

Marguerite voulut donner à sa fille une instruction élevée', à l'image de celle que recevait à la cour cette autre Marguerite qui protégea Ronsard et que le poète a rendue célèbre. La reine de Navarre, elle aussi, avait étudié presque toutes les sciences ; elle avait reçu de Robert Hurault et de Paul Paradis, sous la direction de Louise de Savoie, des leçons de littérature, de philosophie et même de latin et d'hébreu. Dans le choix du précepteur de sa fille, elle se laissa heureusement guider par sa sagesse plutôt que par ses préférences littéraires; elle prit Nicolas Bourbon, poète latin, granmiairien pesant et obscur, mais écrivain honnête. Bourbon, ainsi que la plupart des lettrés de son temps, avait eu des démêlés avec la Sorbonne. Il avait même été emprisonné avant 1 534 conmie suspect d'hérésie^. Devenu l'un des favoris de la reine Marguerite et le pédagogue de la princesse Jeanne, il composa plusieurs ouvrages pour son élève, une grammaire latine et une granmiaire grecque, un abrégé d'histoire sainte en vers, des maximes et des préceptes en latine Ses œuvres, au

1. Lettres de Marguerite d'Angouléme, t. I, p. 363, 366, et t. II, p. 171 et 173.

2. Mademoiselle de Yauviliers a écrit que la reine Jeanne avait été élevée au château de Plessis-lès-Tours dans la religion luthérienne. Aucun document contemporain ne confirme cette assertion, et tous les faits, pendant la première partie de la vie de Jeanne d'Alhret, la contredisent. M. Genin en a fait justice. (Lettres de Marguerite d'Angouléme, t. I, p. 54, note, édit. de la Soc, de VHist, de France.)

3. Bihl. nat. f. fr., vol. 2831, f. 165, extrait des registres du Parlement, du 19 mai 1534.

4. Tdbells elementaria pueris ingenuis pernecessarùe, Nicolao

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milieu de beaucoup de subtilités et d'allusions dont le sens nous échappe, contiennent des détails familiers et curieux sur l'enseignement royal dont il était chargé. Il cherchait à instruire la princesse en l'amusant. La prise d'un oiseau, une fleur, une promenade, les jeux de la jeune fille avec un page, le moindre incident servait de prétexte à des rimes nouvelles. Quelquefois il l'accable de déclarations empreintes du mauvais goût du temps; de nombreuses épitres Ad Rubellam, ad puellam rubellam vantent sa beauté et nous apprennent qu'elle joignait aux grâces de son sexe les vives couleurs de la jeunesse ; tantôt il loue, tantôt il raille la fraîcheur de son teint. Dans le grand nombre de pièces légères qui remplissent le recueil des Nugm^ il s'en trouve peut-être qui ne sont que des exercices d'école et où l'élève a mis la main^

La jeune princesse se livrait aux jeux de son âge ; elle avait un perroquet, un écureuil, un maître de danse, une jeune compagne, la petite Françoise; mais, si nous en croyons les douces railleries de sa mère, Jeanne donnait déjà des preuves de son caractère impérieux, et la petite Françoise était souvent battue. Le château d'Âlençon, dont les vieilles tours subsistent encore, attenaità un parc étendu. La princesse y entretenait six poules d'Inde et six coqs, les premiers de

Borbonio Vandoperano Lingone, poeta, autore. Paris, 1539, petit in-8».

1. Nicolas Bourbon, né en 1503, mort en 1550. Dans un état de la maison de la reine Marguerite, pour Tannée 1549, Nicolas Bourbon figure encore comme c maistre d'escole de nostre très t chère et très aimée fille, » aux gages de 400 livres tournois. (Arch. de Pau, B. 5.)

cette espèce que Ton ait vus en France. Elle était fort attachée à ces oiseaux, et, lorsqu'elle dut quitter Âlençon, elle fit assigneràPierreBeauchesne, c parquier du chasteau, > une rente annuelle de 31 livres 8 sols et 6 deniers pour leur entretien. Une partie des produits devaient être remis aux sœurs du couvent de l'Ave- Maria, fondé par la reine Marguerite ^

Clément Marot a tracé de cette éducation royale un tableau charmant qu'il faut citer en entier. Jeanne était venue à Blois; le poète lui prête cette épltre à sa mère :

Voyant que la reine, ma mère

Trouve à présent la rime amere,

Madame, m'est prins fantaisie

De vous montrer qu'en poésie

Sa fille suis. Arrière prose

Puisque rimer maintenant j'ose.

Pour commencer donc à rimer

Vous pouvez, Madame, estimer

Quell' joye à la fille advenoit

Sachant que là mère venoit.

Et quelle joye est advenue

A toutes deux à sa venue.

Si vous n'en scavez rien, j'espère

Qu'au retour du roy, vostre père 2,

Semblable joye sentirez,

Puis des nouvelles m'en direz.

Or, selon que j'avois envie.

Par eau jusqu'îcy l'ay suivie

Avecques mon bon perroquet,

1. Odolant Desnos, Mémoires historiques sur la ville d'Alençon, 1787, t. Il, p. 562 et 567. — L'auteur, en signalant Texistence des poules d'Inde en France dès 1538, observe que ce ne sont donc pas les Jésuites qui ont acclimaté ces oiseaux en France.

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