‹ Le mariage de Jeanne d'AlbretChapitre 30 sur 66 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Assassinat des ambassadeurs de France^ César Frégose et Antoine Rincon. — Diète de Warms. — Dispositions de la reine Marguerite pour le duc de C lèves. — Impatience du duc de recevoir la princesse de Navarre.

— Mauvaise santé de Jeanne^d'Albret. — Diète de Spire. — Nouvelles négociations du roi de Navarre avec Charles-Quint. — Reprise de la guerre; siège de Perpignan. — Campagne du duc de Clèves dans les Pays-Bas; Martin Van Rossen. — Victoires de Varmée clévoise. — Campagne de Charles-Quint dans le duché de Clèves; prise de Dueren; traité de Venloo. — François /•' et Charles-Quint; ravitaillement de Landrecies; le duc d'Orléans; Antoine de Bourbon; François de Lorraine. — Traité de Crespy.

— Dissolution du mariage de Jeanne d'Albret et du duc de Clèves.

François P^ quitta Ghàtellerault quelques jours après le duc de Clèves. Peu confiant dans le roi de Navarre, dont il avait pénétré les intentions, il voulait emmener Jeanne d'Àlbret. Il s'ouvrit de ses soupçons au vicomte

de Lavedan, chevalier d'honneur de la princesse, et à la dame de Lafayette, sa gouvernante, et les menaça de tout son courroux s'ils favorisaient l'enlèvement de sa nièce ; la gouvernante et le chevalier, terrifiés, jurèrent de leur dévouement. Sur cette promesse le roi permit à Jeanne d' Albret de retourner au château de Plessis-le&- Tours*. François Olivier, chancelier d'Alençon, devint le chef de sa maison. L'empereur allait quitter l'Allemagne et descendre en Italie ; François P' prit la route de Lyon afin de se rapprocher des événements et de veiller, de ce poste avancé, à la défense de ses places de Piémont et de Provence. Le prince d' Albret et la reine de Navarre l'accompagnaient. Le Si6 juin, à Chauvigny, en Poitou, Marguerite reçoit de Plessis-les-Tours la nouvelle que sa fille est dangereusement malade. La reine de Navarre était malade elle-même et ne pouvait revenir en arrière ; elle passa quelques jours dans une anxiété inexprimable, telle peut-être que l'anxiété qu'elle avait éprouvée quatre ans auparavant et que Sainte-Marthe nous a dépeinte en termes émus*. Gonune à Bourg-la-Royne elle se réfiigia dans la prière ; elle écrivit aux couvents de Tours, et leur envoya des aumônes. Son mal, aggravé par les mauvaises nouvelles venues de Plessis-les-Tours, s'accrut au point de donner de l'inquiétude. Elle éprouvait tant de difficulté à suivre la cour, même en Utière, que le roi interrompit son voyage et s'arrêta quelques jours à Lussac, du 3 au 7 juillet. On fit courir le bruit de sa mort. Presque en même temps le bruit de la

1. Relation de Descurra de 1542 (Arch. nat., K. 1485, n« 46). ?• Voyez ci-dessus, p. 3.

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mort de Jeanne se répandit jusqu'en Lorraine. Cette double nouvelle arriva au duc de Glèves pendant sa marche à longues journées; aussitôt il demanda la vérité à son ambassadeur» La reine et la princesse de Navarre, chacune de leur côté, se rétablirent heureusement* Frotté, le 8 juillet, annonce leur guérison ; le 1 1 , le sire deLavedan envoie de Plessis-les-Tours au duc des nouvelles plus explicites ; il parle du retour de la bonne santé de sa maîtresse ; il insiste sur sa croissance et sa beauté ^

La cour se sépara à Montmorillon vers le 8 juillet. François P' se rendit à Moulins, le roi de Navarre à Pau sous prétexte de lever les sonmies destinées à payer la dot de sa fille ; la reine Marguerite ne le suivit pas ; elle resta en Poitou jusqu'à son retour *♦ Sa convalescence lui permit probablement d'aller voir sa fille, car nous avons une lettre d'elle datée de La Chasserre, en Touraine, de la fin de juillet ^^

La guerre avait déjà reconmiencé entre le roi de France et l'empereur; Gharles-Quint avait ouvert les hostilités par un crime qui ternirait à jamais sa mémoire s'il pouvait lui être imputé plutôt qu'à son lieutenant en Lombardie. Il savait, depuis le commencement de l'hiver, que le roi de France négociait une double alliance avec le Grand-Turc et la république de Venise.

i. Lettres du duc de Glèves, du roi, de la reine de Navarre, de Frotté, de Lavedan, écrites dans les premiers jours de juillet (Arch. de Dusseldorf, Julich-Berg, n* 17, f. 449, 446, 252, 253, 254, 255, 256).

2. Lettre adressée à Ghogreff du 8 juillet 1541 (Arch. de Dusseldorf, Julich-Berg, n* 17, f. 167).

3. Bulletin de VHistoire du Protestantisme français, 1868, p. 374. Cette lettre est tirée de la collection Dupuy.

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Un agent délié, Antoine Rincon, ambassadeur dû roi auprès de Soliman, allait et venait de Turin à Venise, c II sollicite, écrit Charles-Quint, pour ébranler € les Vénitiens, afin de soy déclairer en alliance avec le € roy de France et le Turcq, ou du moins se tenir neuc traux quant à Milan, et publie que le Turcq faict de c grands apprêts par mer et par terre ^ >

Le Piémont était gouverné au nom du roi de France par Martin du Bellay, seigneur de Langey, frère du cardinal du Bellay, et le Milanais, au nom de l'empereur, par le marquis du Guast. Les deux gouverneurs vivaient en méfiance l'un de l'autre. S'attendant tous les jours à la guerre, ils y préludaient par des rapports de mauvais voisinage. Leur correspondance pendant les six premiers mois de 1541 est pleine d'aigreur; le moindre incident, la moindre course de soldats indisciplinés est débattue de part et d'autre avec acrimonie*. De nombreux espions allaient d'un camp à l'autre et tenaient chaque gouverneur au courant des armements du voisin.

La négociation de Rincon touchait à sa fin au mo* ment du mariage du duc de Clèves. Après de longs retards, Soliman était entré de sa personne en campagne; le 20 juin, il avait quitté Gonstantinople et rejoint son armée en Hongrie ^ Rincon, accompagné

i. Lettres de Gharles-Quint à Marie de Hongrie du 19 février 1541 (Arch. de Bruxelles, Gorresp. de Charles Y avec Marie de Hongrie, t. H, p. 3, copie).

2. La correspondance entre le marquis du Guast et Langey pendant les années 1540, 1541 et 1542 est conservée à la Bibliothèque nationale dans les volumes 5152, 5153, 5154 et 5155 du fonds français.

3. Lettre de Guillaume Pelicier, évoque de Montpellier, ambas*

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d'un capitaine génois, rompu à toutes les intrigues italiennes, nommé César Frégose, que la haine des Doria avait poussé dans le parti du roi de France, se mit en route pour Venise. De là, il devait passer à Constantin nople. Les deux négociateurs se retardèrent, le premier àLyon, pour sesaffidres personnelles, le second à Suze, pour prendre le conmiandement d'une compagnie d'honmies d'armes. Ces circonstances mirent en éveil le lieutenant de l'empereur; le bruit s'accrédita que les deux ambassadeurs étaient dépositaires de tous les secrets de la politique française. La chaleur était trèsforte, et Rincon, c obstant la gresse dont il étoit char^ c gé, > voulait faire le voyage en descendant le P6 en bateau. Le vendredi, 1 ^'juillet, ils couchèrent à Rivoli ; à minuit, Langey y arriva de son côté. Ses éclaireurs étaient unanimes à signaler des embuscades sur les routes, mais principalement sur les rives du Pô. Il essaya de détourner les deux ambassadeurs de la voie conmiode, mais dangereuse, qu'ils avaient choisie. Un capitaine milanais. Hercule Yisconti, se faisait fort de les conduire secrètement, en trois nuits, de château en château, par des chemins peu fréquentés, jusqu'à Venise. Langey offrait au gros Rincon « un cheval c d'Espagne fort aisé et allant l'amble >. Frégose était le plus capable de faire c une aussi grande traite > ; cependant il se montra le plus attaché aux aises du voyage, et il décida son compagnon.

Le samedi, S juillet, les deux ambassadeurs s'embarquèrent, accompagnés d'une suite peu nombreuse ;

sadeur à Venise, au roi, datée du 12 juillet 1541 {Négociations du Levant, 1. 1, p. 503, dans la Coll. des Doc. inéd,).

Rinoon et Frégose, le comte Camille de Sesse, lieutenant de la compagnie de Frégose, un soldat et quatre rameurs, sur le premier bateau ; leurs serviteurs sur un autre. Ils arrivèrent sans accidents à la tour de Simene, près de Verolino. Là, ils fiirent rejoints par un courrier à cheval ; de nouveaux rapports d'espions assuraient à Langey que les bords du Pô cachaient un guet-apens ; il suppUait les deux négociateurs de renoncer à cette voie, ou au moins de lui laisser leurs dépêches et les lettres du roi ; il se chargeait de les envoyer à Venise par une route plus sûre. Frégose et Rincon ne tinrent aucun compte pour eux-mêmes de ces nouveaux avertissements; mais ils se déchargèrent de leurs papiers et les renvoyèrent à Langey par le comte Pedro Gentile, neveu du Ueutenant Camille de Sesse. fls se remirent en route le soir même. Le lendemain, vers midi, près de la plage de Cantalu, à trois milles au-dessus du Tessin, deux barques, recouvertes de feuillage et montées par des honunes armés, leur barrent le passage. Dans un instant, le premier bateau est pris à l'abordage, et, après un engagement inégal, les deux ambassadeurs sont égorgés. Le second bateau, où étaient leurs serviteurs, n'ayant pas eu le temps de venir à leur secours, vira de bord et prit terre. Ceux qui le montaient demeurèrent dans un bois jusqu'à la nuit. Le soir, ils s'enfuirent par des chemins détournés, jusqu'à Rivoli, ne marchant que la nuit, se cachant le jour ^

i. Tout ce récit est pris des Mémoires de Martin du Bellay, s. de Langey, livre IX, et de diverses lettres publiées dans les Négocia^ tions du Levant, t. I, p. 501 à 518 (ColL des doc, inéd.).

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Langey était à Turin, et fiit informé du crime le 5 juillet. Cependant il restait quelques incertitudes sur les détails de Févénement. Parmi les fugitifs, les uns assuraient que les ambassadeurs avaient été mis à mort, d'autres qu'ils étaient seulement prisonniers ; on racontait que le comte Camille de Sesse, qui avait échappé à l'assassinat, avait été conduit à Pavie, puis à Milan. Un seigneur vénitien, habitant les rives du P6, informa l'ambassadeur de France que les auteurs de l'embuscade avaient été reconnus par ses gens, qu'ils étaient au nombre de vingt-trois, tous soldats espagnols, vingt de la garnison de Milan, et trois de celle de Pavie ; que les ambassadeurs n'étaient pas morts, que les assassins, t après la prime, les pour- € menèrent toute la reste du jour sur le Pau en attenc dant la nuit, et puis les menèrent au chasteau de € Pavie, faisant aller devant cinq honmies à cheval c pour faire faire place sur les chemins, et ung chas- € cun qu'ils rencontroient, le faisoient tirer à Tescart € pour n'estre descouverts ». D'autres disaient que Rincon avait été conduit à Milan, puis à Crémone, que Frégose t avoit quelque Mberté de salle et chambre et c qu'il estoit sain, mais tant desplaisant qu'il ne vou- € loit rien prendre que deux Espagnols qui le garc doient n'en fissent la preuve et crédence ; mais quant c au dit Rincon qu'il estoit destenu en grant des- € tresse ».

Langey n'avait pas attendu des informations complètes pour demander la punition du crime. Le guet-apens étaitcertain, quelles qu'eussent été ses suites. Le 5 juillet, il envoie le sire de Thermes au marquis du Guast. Mais déjà, avant même d'être accusé, le gouverneur du Mila-

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nais, par une tendance commune à tous les coupables, cherchait à se disculper. La lettre de Langey se croisa avec un message, porté par le comte de Landriano, où le lieutenant impérial repoussait toute idée de complicité. Il disait que la nouvelle de l'arrestation des ambassadeurs venait de lui être apportée de Gastiglione, par un envoyé de la dame Constance, femime de Frégose. Il affirmait son bon vouloir, parlait beaucoup de son honneur, et montrait autant de zèle que Langey lui-même MjC 6, le marquis du Guast répond à la lettre remise par de Thermes, qu'il a fait crier à son de trompe dans toutes les villes l'ordre de découvrir les auteurs de l'assassinat, qu'il a promis des récompenses aux révélateurs, mais qu'il a appris que Frégose était en querelle personnelle avec le prince Doria et le duc d'Urbin. Il espérait ainsi dérouter les recherches. Le 7, Langey, qui n'a plus aucun doute, feint de prendre l'enquête au sérieux. Il écrit ironiquement au marquis : « Seroit chose trop estrange que le prince Doria et € le duc d'Urbin, pour exécuter telles entreprinses, € feissent voler gens en l'air invisibles, ne que la nou- « velle en feust venue à Gastillon, et de Gastillon à « vous, plustost que de trois petits milles de Pavye. > Le 8, le marquis du Guast s'excuse de n'avoir rien appris avant le 5 juillet. Depuis, il n'a rien épargné, dit-il, pour découvrir la vérité; et, dans un post-scriptum, écrit à la hâte, il ajoute qu'un officier de justice,

1. Les deux lettres sont datées du 5 juillet 1541. Malheureusement elles contiennent tant de lacunes , par suite de leur état de dégradation, qu'à peine on peut en comprendre le sens (Arch. de Bruxelles, Gorresp. de Charles V avec Marie de Hongrie, p. 58 et 59, copies).

dépêché sur les lieux, vient de lui apprendre que les coupables étaient au nombre de huit, dont sept espagnols et un piémontais, et qu'il espère les arrêter bientôt. Le même jcnir, le marquis écrit au roi ; il lui raconte l'affaire, en parait plus surpris qu'aucun autre, et tâche de se disculper des soupçons que Langey fait peser sur lui*.

Langey fît dresser une enquête à Plaisance, et IsL vérité se fît jour. Il apprit que les rameurs du bateau des ambassadeurs étaient retenus dans les cachots de Pavie ; que, pendant trois jours et trois nuits, les égorgeurs avaient stationné en embuscade près de la plage de Gantalu, qu'un hôtelier du voisinage leur apportait des vivres ; et, qu'en cas d'insuccès, des chevaux sellés les attendaient sur la rive, au port de l'Etoile. Ses agents favorisèrent l'évasion des bateliers, et les amenèrent à Turin. Ils furent interrogés un à un, et leur témoignage fournit les éléments d'une instruction complète.

La culpabilité des officiers impériaux fiit reconnue avec non moins d'évidence à Venise. Le bruit avait été répandu d'avance que Frégose et Rincon tomberaient aux mains du marquis du Guast ; on racontait que le marquis de Marignan avait annoncé leur passage à travers la Lombardie, et que du Guast avait répliqué vivement : f No è passato ancora, no, > avec un geste significatif. L'ambassadeur impérial prétendait que l'assassinat était l'œuvre de « quelques ungs particuliers pour gai- € gner la taille que l'on faisoit bruit que le s. Rincon c avoit à doz et le proffict qu'ils pensoient faire du c s. Gésar Frégose ». Mais un homme d'armes italien,

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