‹ Le mariage de Jeanne d'AlbretChapitre 32 sur 66 · Bulletin de l'Hist. du Prot. franc,, 1868, p · texte numérisé non relu

Bulletin de l'Hist. du Prot. franc,, 1868, p

DE JBANNE d'aLBRET. 157

pleins de grâce et d'une oonfiision touchante'. La sur^ venance d'un frère enlevait à Jeanne d'Âlbret la couronne de Navarre; cette fille bien-aimée, princesse sans royaume, se trouvait donc réduite à n'être qu'un parti fort ordinaire, même pour un petit prince allemand . Mai^erite devait doncprendre vivement à cœur, en attendant l'avenir, les intérêts de son gendre. Nous avonsparléde la mission de La Planche à Dusseldorf ; il arriva avec une lettre de créance ostensible de la reine, mais, en même temps, Marguerite demandait secrètement au duc l'envoi de c quelque bon personnaige en € quy vous ayés fience et quy ne connoisse que vous, le- € quel, aprèsavoir veu votre famé et tous vos amys, vous € fera tel raport que vous serés contant de son voyaige ; € car vous savés que lettres nont point de répliques € et sont en dangier d'estre veues, mes ung bon ser- € vitteur dira tousjours la vérité. > Peu de jours après, pressée par l'urgence, elle fait venir Charles du Bois, représentant du duc de Clèves ; et, après lui avoir fait jurer qu'il ne révélera le secret qu'à son maître, elle lui confie que La Planche a pour mission de tirer du duc des sonunes d'argent, sous raison de hâter l'arrivée de la princesse Jeanne, que le prince doit se garder de souscrireàdenouveaux engagements, que LaPlanche est un artisan d'intrigues, dont il faut se méfier ^

L'arrivée de la princesse était devenue le rêve du duc de Clèves. Quel que fiùt le crédit qu'il s'arrogeât

1. Lettres de Marguerite d'Angoulême, 1. 1, p. 373, 377, et t. II, p. 193.

2. Lettres de du Bois et de la reine de Navarre (Arch. de Dusseldorf, Julich-Berg, n» 17, f. 324, 335 et 466). — La lettre de la reine Marguerite est imprimée aux Pièces justificatives.

159 LE MARIAGB

auprès du roi, les princes allemands remarquaient malicieusement que le roi ne lui avait pas livré sa femme; on savait que le mariage de Ghâtellerault n'avait été qu'une cérémonie d'apparat ; les impériaux en faisaient un sujet de raillerie. Pour faire croire à son alliance avec le roi, Guillaume était obligé de faire venir la future duchesse de Glèves. Le conseiller et protecteur du duc, l'électeur de Saxe, la demanda au roi dès le mois d'août, et le roi laissa croire que le voyage serait prochain. Sur cette espérance, le duc et la duchesse de Saxe promirent d'aller recevoir euxmêmes à Dusseldorf la princesse de Navarre ; l'heureux époux prépara des fêtes et monta sa maison. Ses conseillers indiquèrent la route à suivre, les dépenses à payer, le nombre de l'escorte. L'étiquette exigeait que Jeanne d'Albret fût servie par des demoiselles de compagnie choisies dans les plus nobles familles de la Gueldre ; on en fît partir deux avec un page vers le 22i octobre; elles arrivèrent à Paris au commencement de novembre, et, sur l'ordre de la reine de Navarre, elles y attendirent le roi avant d'être introduites à la cour^

Malheureusement la santé de Jeanne d'Albret présentait les mêmes empêchements. Au mois de septembre, elle écrit au duc qu'elle est malade depuis deux mois; le 11 octobre, Cruser affirme qu'elle est rétablie et qu'elle grandit tous les jours ; mais le roi fait connaître à l'électeur de Saxe que le voyage de sa

i. Lettres des conseillers du duc, de Cruser, de du Bois, du duc, datées du mois d'octobre et de novembre (Arch. de Dusseldorf, Julich-Berg, no 17, f. 310, 311, 283, 341, 298, 461, 462, 500, 501).

DE JBANNB D*ALBRET. 150

nièce doit être retardé au moins jusqu'au printemps prochain; les dépêches échangées pendant l'automne font allusion à une indisposition persistante, et donnent des renseignements souvent contradictoires. Enfin, diverses lettres de la reine de Navarre et de Jeanne ellemême révèlent toute la vérité : la jeune princesse était très-malade. Pendant deux mois, c elle s'estoit trouvée € ung peu mal d'une jaunisse, > que l'on avait soigneusement cachée à sa mère. Les chaleurs de l'été avaient été nuisibles à sa santé, mais on espérait que l'hiver la rétablirait. L'infortunée jeune fille était livrée aux médecines bizarres de son temps, notamment à la poudre de corne de licorne ; cependant aucun document ne prouve qu'elle ait été mal traitée ; ses lettres fontallusion aux distractions qu'on lui donnait souventen place de médicaments ; l'une d'elles parle des belles fêtes qu'elle a vues et d'une moralité, qui représentait la Passion, jouée sous ses yeux. Â peine guérie de sa jaunisse, la princesse fut atteinte de vomissements de sang et de pertes. François P' voulait la faire venir à Fontainebleau ; mais la saison était avancée ; le château et le parc passaient pour humides; deux fois Jeanne y était tombée malade ; Mai^erite exigea qu'elle restât à Plessis-les-Tours. Le roi de Navarre vit sa fille à Tours, et fut frappé de sa maigreur. Marguerite, informée du triste état de sa fille, ne put obtenir de son mari l'autorisation d'aller la visiter, sous prétexte que le € service du Roy.... devoit faire oublier enfans < et plesir > . En ce moment, la guerre paraissait inmiinente, et le Béarnais sacrifiait les sentiments maternels de sa femme aux services qu'elle pouvait lui rendre au conseil du roi; Marguerite n'éprouvait pas au-

tant de zèle pour l'agrandissement de la Navarre «. Le duc de Clèves restait incrédule à ces mauvaises nouvelles; il soupçonnait la bonne volonté du roi. En vain, Marguerite promet à du Bois et à Ghogreff que Jeanne ira rejoindre son mari aussitôt que possible, que tous les prétendants à sa main seront évincés ; elle prie Ghogreff d'envoyer à Plessis-les-Tours un serviteur fidèle ou même un conseiller ducal qui sache être agréable à sa fille c et quy soit si seur, dit-elle, que je puisse € parler à luy conune je pourrois faire à Monsieur mon € fils >. Elle parle de Taffection naissante de Jeanne pour son époux, € laquelle, je vous asseure, est en c grant poyne dont elle na nouvelles bien certayne de c sa santé, et a heu plus d'ennuy que je n'eusse pencé c que son eage l'eust peu porter, quant elle a entendu c qu'on luy avoit voulu faire quelque traïson en aulcunes € de ses villes, craignant aussi que l'on en peust faire € à sa personne >. Elle commande à Paris une armure magnifique dont elle veut lui faire don. Dans ses lettres au duc, Marguerite multiplie les protestations d'amitié ; après lui avoir reproché ses injustes soupçons vis-à-vis de la politique du roi de France, elle s'en remet € à € Dieu et au Roy, estant seure que ilz garderont ce « qu'ilz ont fait; et quant ilz verront le temps propre, « ilz vous balleront ce quy est votre; je dis si bien € votre que il nest point en la puisance des honunes € d'y donner empêchement, et que les chouses par < vous demandées et accordées par le Roy ne soyent

1. Lettres de Jeanne d'Albret et de Marguerite de Navarre au duc de Clèves (Arch. de Dusseldorf, Julich-Berg, n» 17, f. 427, 466, 449, 463, 465). Ces lettres sont imprimées aux Pièces justifia catives.

« accomplies. Et voudroys de bon coeur avoir abreigé « ma vie de deux ans, et votre famé les eust daven- « taige, pour la vous mener, car elle est votre et je n'y « ay plus rien . > Jeanne elle-même adressait au duc Guillaume des lettres affectueuses, et lui envoyait de petits présents : < Et pour ce que, dit-elle, celluy qui nous « garde c'est Dieu , je vous enyoye une ensaigne de « l'image de celluy ou est notre espérance, vous sup- € pliant l'avoir pour agréable; ausy j'anvoye deux € livres d'heures à ma sœur, madamoyselle de Cleves, € que je vous prye luy bailler, atandant que moy- € mesmes luy en porte. >

Enfin, ce qui ne touchait pas moins le prince allemand, les conseillers du roi l'informaient que la dot était prête, et qu'elle serait payée intégralement le jour où la princesse prendrait possession de sa couronne ducale^

Ainsi se passa l'hiver. Les deux maisons de France et de Clèves entretenaient ensemble une correspondance amicale, à laquelle prenait part la duchesse Maria de Juliers, mère du duc Guillaume. Le duc envoya un représentant au château de Plessis-les-Tours, le seigneur de Buren. Les conseillers des deux princes reçurent des faveurs, chacun suivant ses préférences ; les Allemands obtinrent des pensions dont ils étaient fort avides ; les princes français des chevaux ; la dame

1. Lettres du roi, de Marguerite, de Jeanne d'Albret, du duc de Clèves et de quelques-uns de leurs conseillers écrites pendant Tautomne de 1541 (Arch. de Dusseldorf, Julich-Berg, n^ 17, f. 293, 298, 315, 330, 465, 296, 427, 330, 425, 465, 466). Les lettres de Marguerite et celles de Jeanne sont imprimées aux Pièces justificatives.

162 LE MARIAaS

d'Estampes des bijoux ; Longueval quelques tonneaux de vin du Rhin ^

L'année 1 54SI s'ouvrit au milieu des armements mili^ taires. Depuis l'assassinat des ambassadeurs Frégose et Rincon, le roi se préparait activement à la guerre ; il n'avait retardé son entrée en campagne que pour fortifier ses alliances en Allemagne. La diète se réunit à Spire le 9 février ; le roi s'y fit représenter par François Olivier, chancelier d'Âlençon, et par le sire de Lacroix *. Il souscrivit de nouveaux engagements avec le comte de Redburg et d'autres capitaines allemands. Regrettant d'avoir repoussé les propositions des Pays-Bas en 1 539, il envoya à Gand, avec des lettres pleines de promesses, un agent secret, nonmié Oliverus^, chaîné de raviver l'esprit d'indiscipline des Flamands. Le duc de Glèves était le meilleur auxiliaire de sa politique ; Guillaume avait de la répugnance pour la guerre, il craignait d'entrer en campagne et de briser les derniers liens qui le rattachaient à la grande famille allemande, mais il prenait part à toutes les négociations dont il espérait profiter, surtout quand elles étaient secrètes. En retour de son dévouement, il ne cessait de réclamer la princesse de Navarre ; ce fut l'article principal des instructions recommandées à l'ambassadeur Gruser, à son retour de Worms, au mois de décembre 1 541 , et plus tard au docteur Adolphe Olisleger, que la reine Margue-

i. Lettres de Gruser et autres (Arch. de Dusseldorf, Julich- Berg, n» 17, f. 293, 33, 392 et passim).

2. Olivier y prononça le 14 février un discours qui est imprimé dans Recueil de divers Mémoires, in-4o, 1622, p. 67.

3. Tel est le nom que lui donnent les documents allemands ; peut-être est-ce François Olivier.

DE JEANNE d'aLBRET. 1^3

rite avait mandé auprès d'elle. Gruser , éconduit à chaque réclamation par le cardinal de Tournon, conseilla à son maître de faire lui-même appel à la loyauté du roi et à ses promesses. Malheureusement la santé de Jeanne d'Âlbret justifiait les retards du voyage. Du Bois écrit le 2i5 avril que la princesse est pâle et maigre, qu'elle a des accès de fièvre, qu'elle est atteinte d'une faiblesse générale. Cruser confirme les mauvaises nouvelles. D'autres lettres contredisent les premières et signalent une guérison complète ; tantôt Jeanne est malade et tantôt rétablie ; tantôt son départ parait prochain et tantôt ajourné. Le seul point sur lequel les dépèches allemandes ne varient pas, est la nécessité de son arrivée à Dusseldorf. Marguerite continuait à conseiller utilement le duc de Clèves et à l'informer des projets de François P^ Au mois de décembre, elle avait rejoint le roi de Navarre en Béarn, mais le puissant crédit qu'elle gardait à la cour lui permettait de servir presque aussi efficacement son gendre que si elle eût été présente au conseil du roi ^

Henri d'Albret était moins résigné. Au mois de novembre, il était venu à la cour sur le bruit que le roi allait déclarer la guerre à l'Espagne. Voyant que les velléités belliqueuses du roi s'écoulaient en intrigues, il était reparti pour le Béarn ^. A la même époque.

i . Lettres de du Bois , du s. de Serain, agent de François P' à Dusseldorf, du roi, de Cruser, de Frotté, écrites pendant les premiers mois de 1541 (Arch. de Dusseldorf, Julich-Berg, n* 17, f. 347 à 499).

2. Lettres de Marguerite au duc de Clèves (Arch. de Dusseldorf, Julich-Berg, n»17, f. 423 et 427). Ces deux lettres sont imprimées aux Pièces justificatives.

Tempereur débarquait en Espagne (fin nov. 1 541). Son arrivée fut le signal de la reprise des négociations mystérieuses de Descurra. L'espion partit pour Madrid ; il apportait, conune de lui-même, un plan habilement concerté pour Tenyahissement de la Guyenne. A Bayonne, le lieutenant du gouverneur, le sire de Vera, était un Béarnais, marié à une Béarnaise, tous deux dévoués à la maison d'Âlbret ; il avait même été attaché à la personne du prince. Vera habitait le vieux château, accolé à la muraille, du côté de la route de Fontarabie ; c'est lui qui fermait chaque soir les portes de la ville. Descurra promettait qu'il les ouvrirait sur un ordre du roi de Navarre. A Dax, un coup de main paraissait aussi facile ; la province appartenait à Henri d'Albret; il pouvait donc faire pénétrer dans la ville, sans éveiller de soupçons, une troupe de ses gens et même des soldats déguisés. A Bordeaux, le gouverneur du château Trompette, le baron de Lavedan, était un parent et ancien serviteur de la maison d'Albret ; il pouvait répondre du fort. Le seigneur de Caudale, qui commandait un corps d'armée de six ou sept mille hommes en amont de la Garonne, n'était pas moins dévoué au prince. Enfin les bourgeois de la ville, habitués à lui obéir, le regardaient depuis longtemps conune leur maître.

L'évêque de Lescar était un des agents les plus actifs de l'intrigue. Descurra lui avait promis, en cas de succès, une rente de dix mille écus et quelques bénéfices. Tous deux faisaient valoir les forces de leur maître. Le succès d'un coup de main sur les villes, disaient-ils, était assuré ; les deux alliés pouvaient conquérir la Guyenne avant l'arrivée de tout secours, surtout si le

DE JEANNE d'aLBRBT. 165

roi d'Angleterre ou Tempereur tentaient une diversion en Picardie. En retour de ses services, Henri d'Albret demandait la restitution de la Navarre ou un équivalent ; il pressait l'empereur de se décider, car le roi de France avait déjà des soupçons. La négociation s'engagea sur ces bases ; un secrétaire de l'empereur, Idiaquez, vint en Navarre, et eut des entrevues avec Descurra à Navarreins. Tout à coup, la nouvelle arriva à Pau que le secret était découvert ; Charles de Coucy , seigneur de Burie, avait appris la présence d'Idiaquez, et le bruit s'était répandu que les Espagnols allaient tenter une attaque sur Bayonne. François P% aussitôt informé, renvoya la dénonciation à sa sœur. Henri d'Albret repoussa vivement l'accusation ; il fît dresser une enquête, dont les conclusions prouvèrent que Idiaquez, malade de la fièvre, n'était venu dans le nord de l'Espagne que pour soigner sa santé, et n'avait point dépassé Saint-Sébastien. Il rejeta sur Descurra l'invention de ces machinations ténébreuses. Burie et la reine Marguerite signalèrent à tous les officiers du roi le malheureux agent conmie un traître ; sa tète fut mise à prix ; on offi'ait mille ducats pour le prendre vivant, cinq cents pour le tuer^ Descurra, bien averti, se tenait caché. € En tant que aymez vostre vie, luy écrivait sa € sœur, vous gardez d'entrer en France, car, à ce que < j'ay peu entendre, on vous a tendu les filets en plu- « sieurs lieux *. > Les protestations du roi de Navarre ne dissipèrent pas complètement les soupçons de Fran-

Page 1