‹ Le mariage de Jeanne d'AlbretChapitre 48 sur 66 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

3. Lettre de Saint^Mauris du 10 avril 1547 (Arch. nat., K. 1487, n» 56).

4. Commentaires et lettres de Biaise de Monluc, édit. de la Soc. de VHist. de France, t. I, p. 328.

DE JEANNE d'aLBRET. 235

santé. Saint-Mauris présente le roi comme c TesclaTe de c la grande séneschale' ». L'ancienne rivalité d'Anne et de Diane fiit la première cause du duel de Guy Chabot de Jamac et de François de Vivonne de La Ghasteigneraye. Tous les historiens ont raconté ce combat, présidé par le roi et terminé par la défaite de La Ghasteigneraye, champion secret de Diane, contrairement aux vœux de la nouvelle cour* (1 juillet 1 547).

Malgré le crédit que la belle Diane exerçait sur le roi, il se montrait disposé à tout faire pour le bien et le bonheur de son peuple. L'histoire, qui a porté de sévères jugements sur ce prince, doit enregistrer les témoignages que ses ennemis eux-mêmes donnent de ses nobles intentions. Voici le tableau d'une des journées de Henri n dans les premières semaines de son règne, d'après l'ambassadeur d'Espagne :

Le dauphin' est levé quest coutumîèrement entre huict et neuf heures du matin. Le conseil se rassemble autour de luy et il est environ deux heures, traitans les principaulx affaires*, de là il sort pour la messe. Et après son disner donne audience à tous ceux qui désirent parler à luy, escoutant ung chacun affablement; de laquelle audiance le peuple se esjouyt par Tespoir qu'il conçoit que, par ce, fera donner frain aux malveillans et qui souloient oppresser le peuple. Ladicte audiance finie, il se retire en sa chambre .... et reçoit encore privément, si l'occasion se donne, et que ce soit personnage de respect

... Sur une heure après midi, il se trouve envers la reine et

1. Lettre de Saint-Mauris à la reine de Hongrie, juin 1547 (Arch. de Bruxelles, Négoc. de France, t. II).

2. L'acte original de l'accord arrêté pour ce duel est conservé à la Bibliothèque nationale (f. fr. vol. 3122, f. 9).

3. Le nouveau roi portait le titre de dauphin jusqu'à son sacre.

Madame Marguerite, devisant avec elles par quelque temps. Et joinctement, après avoir parlé à elles, il s'adresse à la sénéschale de Normandie, et puis jouhe à la paume, quest son exercice ordinaire, ou va' à l'assemblée, n'ayant rien cassé de ce qui attouche à la chasse. Sur le soir, après son soupper, il devise avec les principaux de sa noblesse et autres capitaines selon que l'occasion se présente, tenant souvent propoz qui désire que ceux de sadite noblesse vivent comme il convient, et que, suyvant ce chemin, il les assistera et advancera selons leurs qualités-, par le contraire il les déboutera jusques au boult. Et dict et répète souvent qu'il veut sa gendarmerie estre bien payée, mais que il entend elle ne oppresse, comme qui soit, le peuple, comme elle a &it par le passé, et que le premier qui le mescontentera connoistra avec effet le chastoyment exemplaire qui désire estre fait des contrevenants à son vouloir. En cela ses œuvres et versations tendent au reste à toute vertu et grande perfection. D a remis deux décimes et dit qui n'en relèvera cyaprès sinon avec très urgente cause et du consentement de son clergé. Lon a soulagé le peuple du tiers des tailles et accrues d'icelles. Lon a aussi publié en ceste court que, sur peine arbitraire et d'estre griefvement pugnis, lon ne jure ny blasphème

le nom de Dieu, chose questoit par trop ordinaire cy devant

Estans tous actes par lesquels lon peult concevoir bien certaine opinion et meilleur espoir quil sera prince qui ne vouldra fouler son peuple. Et au reste lon dit quil recommande jusques au bout à ses principaux ministres ladministration de la justice ^

Cette lettre révèle une partie des abus de Fadministration de François !•'. Le roi était inabordable. L'ambassadeur le dit en propres termes : € lon ne pouvoit € approucher du feu roy. > Les gens d'armes, mal payés, abandonnés pendant la paix dans les garnisons

1. Lettre de Saint-Mauris à l'empereur, avril 1547, déjà citée (Ârch. de Bruxelles).

par leurs capitaines, qui vivaient à la cour, pillaient € le bonhomme > et vivaient de rapines. Le clergé et la noblesse ne jouissaient que de privilèges illusoires. Les tailles, les aides, les gabelles s'accroissaient chaque jour au mépris des garanties stipulées par les États généraux. Malheureusement la bonne volonté du nouveau roi fut bientôt paralysée par les efforts des courtisans. Quand les ministres s'enrichissent des injustices qu'ils commettent, tous leurs efforts tendent à les cacher.

Ledict roy avoit introduict de luy mesme de donner audiance après le dîner, mais maintenant il ne le faict plus, et se dict que ses ministres ont rompu cela dextrement et à droit proupos, afin quil nentende les parolles de ses subjects et sache le fond ou du mal ou du bien-, tellement que, comme il a diné, le connétable ou aultre de ses favoris s'approuche de luy, rompant par ce moyen Foccasion de luy parler. Et au demorant ceuk de Guise le suivent tousjours de sy près quon a peine à luy dire la moindre chose ^

La reine de Navarre n'avait pas assisté aux derniers moments de François P'; elle se trouvait en Béarn depuis le mois de février 1 546. Cette princesse, si tendrement dévouée à son frère, à son mari, à sa fille, était tombée dans la tristesse et le découragement. Ses lettres sont rares pendant cette année. Sa santé ne lui laissait plus la force d'aller et de venir de Navarre à la cour. Plus que jamais elle cherchait un refuge dans les lettres et surtout dans la poésie. Il semble que plu-

1. Lettre de Saint-Mauris à la reine de Hongrie, juin 1547, déchiffrement original (Arch. de Bruxelles, Négoc. de France, t. n).

sieurs des nouvelles cpii forment YHeptameran aient été composées à cette époque ; enfin elle mettait sans doute la dernière main à son recueil de vers, les Marguerites de la Marguerite des princesses ^qm tarent imprimées Tannée suivante à Lyon, par les soins d'un de ses secrétaires, Simon Sylvius, dit de La Haye. A la première annonce de la maladie du roi, elle sentit revivre, dit Sainte-Marthe, tous les sentiments qui avaient fait le bonheur de sa jeunesse. Elle députa à la cour messagers sur messagers ; aucun d'eux ne revenait. Sainte-Marthe assure que la nuit qui précéda la mort de son frère, elle le vit en songe, pâle et décomposé. La fatale nouvelle arriva bientôt de Rambouillet, mais ses serviteurs la lui cachèrent. Un jour, dans une église, dit le même historien, elle entendit pleurer une religieuse qui était folle; elle s'eflForça de la consoler, c Hélas! Madame, > dit cette malheureuse, € je déplore votre fortune. > A ces mots Marguerite devina la perte qu'elle venait de faire ; mais, au lieu de s'abandonner à ses larmes, elle t se mit à genoils et € très humblement remercia le Seigneur de tous les < biens qui luy plaisoit luy faire * > .

Une des plus graves affaires que François P' laissât à son successeur était le mariage de l'héritière de la Navarre. A l'avènement de Henri H, l'infant d'Espagne, Philippe, était veuf de dona Maria de Portugal. Mar^ guérite boudait la cour; la mort de son frère brisait le principal lien qui la rattachât encore à la maison de

1. Charles de Sainte-Marthe, Oraison funèbre de la reine de Navarre, in4*, 1550. L'auteur tenait ces détails de la reine ellemême.

DE JEANNE d'aLBRET. 239

France; Henri d'Albret s'en était depuis longtemps éloigné . Entre le roi de Navarre mécontent et l'empereur hostile y un accord pouvait se conclure et s'exécuter rapidement. La politique commandait au roi d'aviser. Parmi les princes du sang disponibles, le premier de tous était Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, lieutenant du roi en Picardie. Antoine avait peu de caractère, peu de solidité, des goûts frivoles, mais ces défauts restaient dans l'ombre. Né sur les marches du trône et le plus proche héritier de la couronne après les Valois, fl rachetait par son dévouement la félonie de son oncle, le célèbre connétable de Bourbon. Il avait montré des qualités militaires, surtout en 1 543, sous les yeux de Jeanne d'Albret, dans la campagne qui fut marquée par la défection du duc de Clèves. Son élégance et sa bravoure l'avaient mis en faveur à la cour. Brantôme fait son portrait en ces termes : c II estoit « très bien né, brave et vaillant, car de ceste race de « Bourbon il n'y en a point d'autres, belle apparence, c estant de belle taille et plus haute de beaucoup que c celle de Messieurs ses frères, la magesté toute « pareille, la parole et l'éloquence très bonne. > Le mariage de ce prince et de Jeanne d'Albret avait été un des derniers projets de François P'; le bruit s'était mêjnie répandu en Navarre que la reine Marguerite le désirait*. La mort du roi avait interrompu cette affaire; Henri II la reprit. Aussitôt après son avènement, il envoya en Béarn le cardinal d'Armagnac, un des favoris de

1. Lettre de Palatios, de Perpignan, au général des Franciscains à Pampelune, 8aintJean-Pied-de-Port, 6 mars 1547 (Arch. nat., K. 1487, n- 47).

240 LE HARIAOE

la maison d*Albret, chargé d'une mission secrète. Pour tromper la curiosité des courtisans, on répandit le bruit que Mai^erite arrivait en France et que le cardinal allait au-devant d'elle. Saint-Mauris pénétra bientôt le secret du message : le nouveau roi, suivant la politique de son père, négociait le mariage de la princesse Jeanne avec le duc de Vendôme. En juin, les désirs du roi n'étaient plus un mystère. Saint-Mauris écrit à la reine de Hongrie : c Le mariage de la princesse d'Ale- € brech avec M. de Vendôme se continue tousjours, c en sorte que Ion dit quil se conclura bientôst sy « le père sy veult accommoder. Et a le roy, pour € lefiPect d'iceluy, donné sa parole audict sieur de € Vandosme*. >

Tout à coup surgit un second prétendant, redoutable par son crédit et ses qualités. François de Lorraine, comte et bientôt duc d'Aumale', fils aine du duc de Guise, avait vingt-huit ans à l'avènement de Henri H, à peu près le même âge que Vendôme, son cousingermain. Ils avaient été élevés ensemble'; ils avaient fait les mêmes campagnes, combattu sur les mêmes champs de bataille. Le frère cadet de François

1. Lettre de Saiat-Mauris, juia 1547, original (Arch. de Bruxelles, Négociations de France, t. II).

2. Les lettres-patentes qui érigent le comté d'Aumale en duchépairie sont de juillet 1547 (Bibl. nat., coll. Dupuy, vol. 484). Le Parlement protesta le 3 décembre 1547 {Mémoires de Ribier, t. Il, p. 89).

3. Antoine de Bourbon écrivait à François de Lorraine , quelques années après, en lui annonçant la naissance de son fils : « Puisqu'il a pieu au Seigneur Dieu me faire tant de bien que de « m'avoir donné un filz, ce sera pour estre compaignon du vostre c comme nous avons esté, estant jeunes et petis. t (Bouille, Histoire des ducs de Guise, t. I, p. 186.)

DE JEANNE d'aLBRET. 241

de Lorraine, Claude, marquis de Mayenne, allait épouser, le 1 *' août 1 547, Louise de Brezé, fille de Diane de Poitiers. Ce mariage élevait la maison de Lorraine au comble de la faveur. Protégé par la favorite, d'Aumale pouvait tout oser. Antoine de Bourbon montra une grande ardeur à repousser ce nouveau concurrent : c Et comme M. d'Aumale sest quelquefois advancé € pour faire la court à lad. princesse, ledict sieur de « Vendosme, defiendant sa querelle, dict qu'il luy grec veroit assez quil la veit mariée et coUoquée à ung c qui fust de moindre maison que luy, desquelz pro- € pos il pensa souldre escrime entre lesdicts sieurs, € comme il feust advenu sans ce que le roy pacifia le € tout^ > Antoine de Vendôme et François d'Aumale étaient divisés par une ancienne jalousie qui se prolongea bien au-delà des événements que nous avons à raconter: sept ans auparavant ces deux princes avaient été rivaux; tous deux avaient aspiré en même temps à la main de Vittoria Farnese, nièce du pape Paul III *. Les deux candidatures demeurèrent en suspens jusqu'à l'arrivée du roi de Navarre. Henri II l'avait invité à son sacre. Le prince d'Albret, pensionné par le trésor royal, inféodé à la couronne de France, devait aller saluer le nouveau roi, quelles que fussent ses rancunes. Mais il avait la goutte et prétextait ses infirmités pour retarder son voyage ^ ; les afiaires d'une

1. Lettre de Saint-Mauris à la reine de Hongrie, juin 1547, original (Arch. de Bruxelles, Négoc. de France, t. II>.

2. Mémoires de Ribier, t. I, p. 478, 512, 532, 547, 549. Victoria Farnese, fille de Pierre-Louis Farnese, premier duc de Parme, épousa le duc d'Urbin.

Page 1