‹ Le mariage de JulietteChapitre 1 sur 2 · LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOULEVARD DB8 TTALIERS, 45, AU COIN Dl LA KVE DB ORAMVONT

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Le quartier du Temple se présente sous un dou* ble aspect. Dans la partie qui confine au Marais, on trouve des rues larges, bordées dé belles maisons qui ont été autrefois bâties pour la noblesse ou la magistrature. Dans la partie qui touche au quartier Saint-Martin, on ne rencontre au contraire que des rues étroites, dont les maisons laides et sales sont occupées par le commerce et la petite industrie parisienne.

La rue des Vieilles-Haudriettes, qui va de la rue du Chaume à la rue du Grand-Chantier, participe

de ces deux caractères : par quelques-unes de ses

constructions, qui sont vastes et architecturales,

t LE MARIAGE DE JULIETTE.

elle appartient au Marais; par sa population ou^ vrière, au quartier du Temple. Elle est frontière, et comme telle elle tient de ses deux voisins, sans avoir ute p}iysion0Siie propre»

Nulle part on ne trouvera plu« d*enseignes aux façades et d'écriteaux aux grandes portes^: larges tableaux noirs s'étalant d'étages en étages, petites plaques de cuivre, écussons en tôle vernie, panonceaux, armoiries.

Si le curieux qui passe pour la première fois dans cette rue lève les yeux sur les enseignes qui ont pour but de provoquer son attention ou de le guider, il verra qu'il est en plein dans le quartier de Tti^s^^e ifes bijduBit^, pour un écusson qui lui iii^^ra les Miagatsiite'dNinnmrcSiatid de peaux de Isipte m les tor^airx <lu jcnauftl héti^aïque fb Libanm^ 'R<ftrotivera Vm^ plaques de bijoutiers en or, m asrgi^it, en plaqué^ de tepidaires, d'orfèvres, âe febricasts de teigues, dé kniloAs, d'épingles, âê teo^eS) de pendants^ ée coffiers, de médafflons, âe cbailaes, dè^ndelo^es, de i^eknques, de croix, de reliquaires, de cassolettes, de tabatières, 'Jetais, debriqti6ts;

Seule au mlHeu de ces enseignes, qui dans leur OMfudofi fetiUTBiit troubler ràcheteitr indécis^ se mratre aii'*^tes8us d 'tnie pette (^chère ttne longoe

L£ MARtÂGE DE JULtËttE. S

plaque est msitbte A^ir $^ur laqueUe on lit en lettres dW gravées «r cran, un simple nom :

Pas d'âMtoes wâîc9tài»ftjs. Ce nom tmt âeid <eii dit assez stQB à^^ «t les eiEptiesn^oas s^ sont pas joécessaires.

Pour ks habitants du quaitier ou poui* ceux qui coBfiaisscart fiadiisi^ des onétaux, c^eila est possible ; mm fMMar te passsuftt ou Tétriffliger, ce jaofii prc^re ae dàt nm de pr^ia, JîQsdp!é sa phyéanoiaie originale. Q«e ^iieud-tos^ i^ue failwîfue4tw dans la msâsofi S^ipèare ?

Sd ran i^ai^de par k grande p^rte, on s^rçoit uae cMir ptos la^ge qjyie Jteuigii^^ autour de laqueUe s* élève au fond une maison à deux éti^e^s, et de chaque côté, en retour d'équerre, des bâtifiients qui parsmaeiit occupés par des ateliers.

La d»aiscMPL> .consbruite au xvii® siècle, dans ies jarc&PiS'du cetn^vent des religieuses hospitalières qui ofijt donné leur nom à la rue, est un vieil hôtel qui a éA avoir helle apparence avant d'être approprié aiiK l)esoms de ^industrie snoderne. De sa splen*deur passée il conserve des fenêtres décorées de rijaceauxy et çà et là quelques morceaux de sculp-

ture qui n'ont point encore disparu sous les nombreux tuyaux de tôle et de poterie appliqués sur sa .façade, contre laquelle ils ont laivssé couler, dans les jours de graîtade pluie, des traînées de suie et de rouille. Élevées en brique et en carreaux de plâtre, les deux constructions latérales n'ont aucun caractère ; elles sont occupées par des hangars et des ateliers.

Au-dessus de celui de gauche se dresse une haute cheminée en tôle, semblable à celle d'un bateau à vapeur, et du matin au soir elle vomit des tourbillons de fumée qui vont noircir la cime d'un vieux peuplier planté au milieu de la cour.

Un appareil de transmission traverse cette cour et va se perdre dans les bâtiments de droite, d'où sortent les ronflements de plusieurs cylindres en mouvement.

Cette rapide inspection ne permet pas, bien en • tendu, de deviner quel est le genre d'industrie de cette maison ; cependant elle fait comprendre que ce vieil hôtel est occupé, au rez-de-chaussée et au premier étage, par des comptoirs et des bureaux, et que dans les bâtiments annexes se trouve une pompe à feu avec des machines. Mais que vend-on dans ces comptoirs? à quoi servent ces machines? Les cylindres qu'on entend tourner écrasent-ils du

LE MAftiÂGE D£ JULIETTE. 5

cacao ? lustrent-ils des étoffes ou bien laminent-ils des méfaux ? Ces questions ne peuvent pas être résolues par un simple coup d'œil.

Mais si le passant arrêté devant cette porte est un curieux qui sait par lui-même se rendre compte des choses y il n'aura pas besoin d'interroger les voisins pous connaître l'industrie de la maison Daliphare : en restant quelques instants en observation devant celte maison, en examihant et en écoutant ceux qui entrent et qui sortent par la grande porte, il aura bien vite une réponse aux questions que se posait son esprit.

Un jeune homme de tournure plus élégante que distinQiiée, le visage pâli et flétri, l'œil éteint, se promène sur le trottoir, allant de la rue du Chaume à la rue du Grand-Chantier. Son pas est impatient; en marchant, il se retourne souvent pour regarder derrière lui. 11 fouette l'air avec sa canne et murmure entre ses lèvres serrées des» mots inintelligibles; dans chaque voiture qui passe il plonge un regard curieux. A mesure que l'attente se prolonge, son impatience s'accroît et les mouvements de sa canne sont plus saccadés.

Enfin une voiture de remise arrive par la rue du Chaume, les stores baissés, et .elle s'arrête devant la porte de la maison Daliphare. Une femme ouvre la

portière et descend sur le iv^Moir. Wie e«t vêtue d*une toilittte sombre, une vottette de kme emfKêch» de distinguer les traits de son visage : à travers les maiUes élr<Hies de k voilette oa aperçoit seuleiaent deu& yeuiL brillants et un tdÉit p&le.

Le jeune bomme accourt vivement près d'elle.

— Ekicore en retard! «

— Il ne voulait pas sortir.

— Alors tu n'as rien?

— Le cdffre est dans la voiture; vous pouvez le prendre.

Le jeune homme prend dans la voiture un eoffiret recouvert de maroquin qui parait peser un p<Hâs assez lourd» et, suivi cte la femme voilée, il entre dans la maison.

Us ont disparu sous le vestibule du rei-de* chaussée. Deux hommes les remplacent devant la porte cocbère. L'un est un petit vieillard sec et nerveux, au nez busqué, aux dieveux crépus, qui porte des bagues à tous les doigts» des anneaux d'or aux oreilles, et autour du cou une grosse chaîne qui s'arrondit sur son ventre proéminent; en tout, l'apparence d'un marchand de lorgnettes qui fait des affaires. L'autre est un grand jeune homme imbei'be, qui peut être peint d'un mot : < un p&le voyou )>

LE MâEIàQF de JULIETTE. 7

— J'étais sur de t^ xm ici^ dit le petit vieux.

— Et vous me guettiez, père Meyeyî

— Oui, Dtton garçon, depiwa une ]%euipe^ dans ton intérêt, pour t'empêcher de feire une bêtise qui pourrait, passage gratis, te mener loin, au dielàdes mers, comme qui dirait du coté de Cajeaae.

— Vous savez, je n'aime pas ces plaisanteries4i. En tous cas, je préfère risquer te cwf^ f lutôt que de me faire encore récurer par y(m^ Yo^^ n'êtes pas raisonnable non plus,

— Tu ne sais pas ce que tu dis*

— Je sais que l'or vaut 1500 fr, les 50Û gram-? mes et que vous ne voulez le payar q\ie 1 fr, 75 ceol* le gramme, ce qui met la livre pour vous à 875 fr^ Vous gagnez trop et sans risques,

— Et toi, mon petit, tu veux aussi gagner trop» mais avec risques, et entre nous deux yoiU la différence. Pour le moment, ça n'a l'air de rieq, mais plus tard ça pourrait être sensible, très-sensible pour toi, je veux dire. Crois-tu qu'ils vont t'ache-

ter ton magot sans te questionner?

— Je dirai que c'est de la casmre que j'ai fondue.

— Comment ça, fondue?

— Dans une marmite.

— Et où Tauras-tu eue, ta cassure? Jù t'embrouilleras dans tes réponses et tu seras pincé. Ils

tiennent leurs comptes dans des livres; moi je tiens les miens dans ma tète, et quand la rousse veut me faire causer, je réponds pour le mieux de mes amis. Combien pèse ton culot?

— i kilogramme 500 grammes.

— Je t'en donne 2 francs le gramme ; en tout, 3000 francs.

— Au lieu de 4500 francs.

— Tu calcules bien, mais tu raisonnes mal, puisque dans ton compte tu oublies la tranquillité que tu trouves avec moi. Estime-la ce qu'elle vaut pour toi, et viens chez le marchand de vin de la rue du Chaume : c'est moi qui paye. Nous ferons nos comptes ensemble.

Pendant ce dialogue, le*mouvement des entrées et des sorties sous la porte cochère a continué.

On a vu passer des apprentis qui sur leurs blou« ses noires portent des petites boîtes suspendues à leur cou par des chaînes de fer; — des femmes pâlies par la misère, qui entrent là comme au montde-piété ; — des hommes au teint bronzé qui parlent entre eux de placers et de poudre d'or : un défilé de brocanteurs.

Alors, si l'on rapproche ces diverses observations et si on les complète les unes par les autres, on trouve que les cheminées au-dessus des ateliers

sont celles d'une fonderie, — que les cylindres sont des laminoirs à métaux, — que la caisse en maroquin apportée par la femme voilée devait contenir de Targenterie qu'on venait vendre, — que le marchand de lorgnettes était un receleur, et le pâle voyou un filou qui cherchait à se débarrasser d'un lingot volé; — que les hommes qui parlaient de placers étaient des mineurs californiens ou australiens qui voulaient vendre leur poudre d'or avant de rentrer dans leur village, — que les apprentis en blouses noires venaient chercher des matières d'or et d'argent pour être travaillées chez les orfèvres et les bijoutiers, et l'on arrive à cette conclusion que la maison Dâliphare fait le commerce des métaux précieux, qu'elle achète de toutes mains, à l'état de vieille argenterie, de galon, de cassures, de poudre, de résidus, de déchets, l'or et l'argent; qu'elle fond ces métaux, et qu'après les avoir affinés, elle les revend pour la bijouterie.

Telle est en effet son industrie, et, par le chiffre de ses affaires, l'étendue de sa clientèle, son honorabilité, sa fortune, elle se trouve à la tête du commerce parisien.

Le jour où ce récit commence, un vendredi soir, les employés de la maison Daliphare étaient en émoi.

Depuis huit jours monsieur Daliphare était gravement malade, et les nouvelles qui d'heure en heure cl aient parvenues dans les bureaux avaient été de plus en plus mauvaises. Ces bureaux occupant tout le rèz-de-chaussée et le premier étage de la maison, tandis que le second était réservé à l'habitation personnelle, les commis se trouvaient en rapports continuels avec les domestiques, et par ceux-ci ils suivaient pas à pas, pour ainsi dire, la marche de la maladie.

D'ailleurs Lutzîus, le caissier, un Allemand curieux et bavard, qui était toujours aux aguets pour apprendre ce qui ne le regardait point, s'était adroitement arrangé pour rencontrer comme par

Vt^ LE MARUGE D£ JULIETTE* H

hasard 1q médeciq dans TescaUer, et avec un sou* rire bonhomme, Tûeil mouillé, se frottant les mains, inclinant sur l'épaule son crâne rouge et poli, riant d^ dents et pleurant du ne^, c il s'était permis de demander des nouvelles positives du patron, non par curiosité, car, grâce à Dieu, n'étant point affligé de ce défaut, il n'avait pas l'habitude de s'occuper des affaires des autres, mais par intérêt, pai* ce sentiment naturel qui fait qu'on prend souci de ceux qu'on aime, et quand on a été dix ans dans une maison, on s'attache, si l'on a du cœur, à ceux sous la direction desquels on a travaillé. »

Ainsi interpellé, le médecin avait secoué gravement la tète et avait répondu que maintenant un miracle seul pouvait sauver monsieur Daliphare Puis profitant de l'accablement obligé dans lequel ses paroles avaient jeté le caissier, il s'était adtoilement esquivé en s'efifaçant contre la rampe.

Rentré derrière son grillage, Lutzius ava it envoyé chercher le chef de la fonderie, et à l'oreille il lui avait confié la communication du médecin, Puis après le chef de la fonderie il avait fait la même confidence â un autre , puis après cet autre, à un autre encore. De sorte que tous l'avanent successivement reçue, depuis le grand Mayadas, le commis chargé de la correspondance, jusqu'au petit Flavien, et,

n LE MARIAGE DE JULIETTE.

bien entendu, toujours à roreille, avec émotion et componction.

Cette nouvelle s'ajoutant à toutes celles qui se succédaient depuis le commencement de la semaine, avait provoqué les conversations de voisin à voisin . Puis à rheure de la fermeture des bureaux, on s'était groupé dans la cour; on avait diagnostiqué, disputé. On s'était reconduit dans la rue. Et en fin de compte on s'était séparé chacun rentrant chez soi assez inquiet.

Pour être exact, il faut préciser ce sentiment d'inquiétude et ne pas laisser croire qu'il était in* spire chez ces employés par la crainte égoïste de se trouver du jour au lendemain sur le pavé, sans place, par suite de l'écroulement de leur maison.

Que monsieur Daliphare mourût ou ne mourût pas de la maladie dont it était atteint, la maison de la rue des Vieilles-Haudriettes n'en continuerait pas moins à être ce qu'elle était depuis trente ans. Il pouvait disparaître, la maison à laquelle il avait donné son nom, mais qu'il n'avait jamais dirigée, resterait après lui debout et solide.

Le vrai chef de cette maison n'était point en effet

monsieurDaliphare,c'étaitmadameDaliphare,ouplus justement Jlf a(][am6, comme disaient les employés en parlant d^elle. C'était elle, elle seule qui l'avait fondée

et qui, par son travail, son intelligence, son énergie, Tavait amenée à ce degré de prospérité ; c'était elle qui, après la mort de son mari (s'il devait mourir), continuerait d'en être le patron, le maître absolu.

Fille d'un brocanteur de la rue des Quatre-Fils, mademoiselle Félicité Choichillon, à l'âge où les enfants jouent encore à la poupée, s'était associée à son père ; mais au lieu de s'en tenir aux habitudes paternelles, c'est-à-dire à l'achat et à la vente de la friperie, de la ferraille et des vieilleries de toutes sortes qui forment le fonds d'un brocanteur du quartier du Temple, elle avait entrepris le commerce de l'or et de l'argent.

Elle avait alors treize ans, et, pour toute instruction, elle savait lire, sûrement et rapidement calculer de tête, et à peu près écrire, pourvu que ce ne fut pas en caractères très-fins et qu'elle eût le temps de s'appliquer.

Heureusement pour elle, la nature l'avait douée de ce que l'étude ne donne pas : une volonté qui ne connaissait ni le doute, ni la fatigue, ni le découragement, un âpre besoin de gagner, et Pintelligence, on peut même dire le génie du commerce.

Pourvu qu'il achetât sa friperie bon marché et la r ^vendit cher, le père Choichillon était satislkit, et il

U LE MARIAGE 0£ JUUETTG.

na demandait rien de plus à la vie ; brocanteur il avait commencé, brocanteur il unirait. Sa fille avait d'autres idées en têtei des rêves d'en&nt si Vpn veut; mais qui mieux que l'en&nt sait poursuivre et finalement obtenir ce qu'il désire?

En prenant (kins la maison de son père la place de sa mère morte, la petite Félicité, maniant l'argent de la caisse pour la première fois, avait remarqué que ce qui donnait le^ plus gros bénéfices, c'étaient les vieux galons, les vieilles épaulettes, les timbales d'argent, les fourchettes cassées. Cette remarque n'avait point été perdue pour elle : en moins de six mois, la boutique de friperie avait été vendue, et le père Ghoichillon n'avait plus acheté que des matières d'or ou d'argent,

U en avait coûté au vieux brocanteur de renoncer à ses habitudes. Il tenait à ses courses du matin par les rues de la ville, à son cri : Habits^ galons! qui était une sorte de propriété héréditaire comme une enseigne; il tenait surtout à ses stations chez les marchands de vins. Avec une adresse toute féminine, la jeune fille n'avait point attaqué de front ces idées; mais manœuvrant avec prudence, elle les avait habilement accommodées à ses désirs. Le père Choichillon avait continué ses courses et aussi «es stations rafraîchissantes; seulement, au lieu d'ac^

cepler tpiites espèces de marehandises comme au*

treibis, il n'avait plus acheté que celtes dans les-

qudles l'or ou rai|;ent entrait à un titre quelconque,

les vieux bijoux et la vieille argenterie.

Pour Félicité, s'ediparant dans la boutique de la

place donnée jusque-là à la friperie et à la ferrail-

lerie, elle y avait installé un fourneau à réverbère et

des creusets en fer battu marges avec de Tai^file ;

puis cela feit elle avait été chercher un habile ou«

vrjer chez un âffineur de la rue Aubry^le-Boucher

et elle avait entrepris la fonte des métaux pré cieux.

Le commerce de ces métaux ne consiste pas uni •

quement à peser exactement les matières qu'on vous apporte et à les payer d'après la valeur connue de Tor ou de l'argent; puis, cela fait, à les fondre et à les revendre affinés aux orfèvres et aux bijoutiers. Ces matières, en effet, ne sont, pas pures, elles contiennent un alliage variable. En France, le titre de ces alliages a été légalement fixé : pour les monnaies d'argent, il est de 900/1000*"; pour la vaisselle, de 950/1000"; pour la bijouterie, de 800/1000". Si ceux^ui font métier d'acheter les vieilles vaisselles ou les vieux bijoux n'avaient à peser dans leurs balances que des matières argentifères fondues en France depuis que leur titre a été fixé, le calcul

quMls ont à faire serait des plus faciles. Mais il n'en est pas ainsi; les objets qu'achètent les fondeurs n'ont pas tous été fabriqués en France ; quelquesuns l'ont été dans les pays étrangers et à des époques plus ou moins reculées; leur titre varie donc, et conséquerament leur valeur.

En moins de trois ans, « la petite Choichillon », comme on disait en parlant de celle qui devait devenir bientôt « Mademoiselle », puis « Madame », apprit à connaître les métaux au point d'en remontrer au meilleur essayeur. Sa pratique valait la plus savante théorie, et plus promptement, plus sûrement qu'un employé du Cabinet des médailles, elle savait reconnaître et estimer les florins de Florence, les sterling et les nobles d'Angleterre, les ducats de Venise ou de Gênes, les écus, les henris, les louis d'or, les médailles, les méreaux et les jetoirs, les lingots frappés à Técu de Castille qui pendant si longtemps ont été en usage dans les Amériques. Dans sa boutique sombre, assise du matin au soir à son comptoir, ayant devant elle ses balances brillantes, cette jeune fille de dix-sept ans livrait bataille au juif le plus retors et ne se laissait pas prendre aux histoires les mieux arrangées de receleurs. Sans jamais écrire un mot sur le papier, elle faisait de tète, en quelques secondes, des cal*

culs compliqués, et ne se trompait jamais dans ses comptes.

Bientôt la boutique de la rue des Quatre-Fils devint trop petite, non pour placer ses employés, elle n'en prenait aucun, mais pour construire les nouveaux fourneaux qui lui étaient nécessaires. Elle loua alors le rez-de-chaussée de la maison de la rue des Vieilles-Haudriettes, et, dans les bâtiments annexés qu'elle fit construire, elle installa avec sa fonderie des ateliers d'affinage et de laminage.

Elle avait alors juste vingt-et-un ans, et, en huit années, d'un pauvre petit fripier elle avait fait un industriel qui pouvait ouvrir des crédits à tous les petits fabricants d'orfèvrerie et de bijouterie du quartier du Temple.

Pendant ces huit années elle ne s'était pas donné une journée de plaisir, pas une promenade à la campagne; ses seules distractions avaient été, tous les ans, une visite à la foire aux pains d'épice, et de temps en temps, de loin en loin, en été, une soirée à la Gai té ou à l'Ambigu.

Hais l'accroissement de son commerce et de sa fortune avait enfin modifié sa vie : il avait fallu prendre des commis, établir une comptaBiKté, et confier à des étrangers la marche de ses affaires jusque-là secrète.

18 LE MARIAGE l^E JULIETTE.

C'était afin d'échs^)i{^^ autayeyl ^a {liOfinbto à cette nécessité, pour elle véritablement cruellBj ear eUe ét^t mystérieuse el cai^ottièjk^e eft teutt qu'elle s'était mariée. Le chef de sa cûaipbdNUtés^ fienoât Daliphare^ était un bel^boâinie, élèye de moiir sieur Prudhamme autant que Brard et Saint-Omer ; elle en avait £ait son mari^ sans exiger de tui^ — dans la vie conjugale, rien que sa he&B {urestance, — dans la vie cojsuner^iïiale, rien que sa belle écriture.

Pendant treitte années le digne homme n'aidait jamais été autre chose» dans le monde ,^ qne le mari de madame BaUphare, et» dans sa maifiom, que le prenûer commis de sa femme.

Son fils même n'avait jamais été son Sis. U^vaii eu le droit de le promener les jours de sortie au jardin des Plantes^ sur les boulevards, aui^ Champsl^lysées, mais à cela s'étaient bornés ses devoirs de père. Pour tout le reste, Adolphe avait été le fils de sa mère. C'était celle-ci qui avait choisi les preinîerg professeurs de son enfant, qui plus toitl avait fixé le collège où il entrerait, et qui, plus lard cu©are, avait décidé qu'il lui sueeéderait dans sa maison. Enfin c'était elle qui, depuis sa naissance, l's^vait d'heure en heure dirigé, faisant sentir en tout et pour tout sa volonté de maître autant que sa ten-

dresse de mère, car cette femme, douée de plus de tête que de cœur, adorait rqu fils.

Dans ces conditions, la guérison ou la mort de monsieur Daliphare ne touchait donc pas ses employés dans leurs intérêts directs. Qu'il mourût ou qu'il ne mourût pas, ils étaient certains que la maison resterait debout, et, au point de vue de leur position personnelle et de leurs appointements, c'était là l'essentiel.

Cependant le lendemain matin les emplojfés furent d'une exactitude extraordinaire pour arriver au bureau; plusieurs même devancèrent l'heure de l'ouverture des portes..

Après tout, c'était le patron ; la curiosité était excitée.

Il n'avait jamais été en situation de rendre service, cela était vrai; mais, d'un autre côté, il n'avait jamais fait de mal à personne ; et cela lui eût était facile s'il l'avait voulu, car, si peu de pouvoir qu'on ait pour le bien, on en a toujQurs assez pour le mal.

C'était un pauvre homme ; ce n'était pas un méchant homme. Et, avec une autre femme, moins despote, il eût pu, comme bien d'autres, tenir sa place dans le monde; non au premier rang, bien entendu, mais dans la foule. C'était heureux qu'il

eût plié sous la volonté de sa femme, car s'il avait tenté de résister, il eût assurément été brisé. Ik avaient fait bon ménage, grâce à la facilité de son caractère, et grâce à F intelligence de sa femme, ils avaient fait fortune.

Quelle était cette fortune?

Les évaluations variaient ; comme toujours, cHcs allaient à Fextrême.

Si madame Daliphare n'avait pas fait tant de crédits à tous les orfèvres, cette fortune serait considérable. Mais, par ses crédits, elle a perdu beaucoup d'argent. Combien de comptes n'a-t-elle pas ouverts qui n'ont jamais été soldés ! Pour une visite qu'on lui faisait, pour un compliment qu'on lui adressait, pour un bouquet qu'on lui apportait de la campagne en lui disant qu'on l'avait cueilli â son intention, elle livrait pendant des mois, pendant des années, des fournitures d'or et d'argent sur lesquelles elle n'avait pas touché vingt pour cent. Combien de petits bijoutiers besoigneux, combien de gros fabricants gênés dans leurs affaires n'ont pas eu honte d'exploiter son iàible pour la flatterie at la vanité ! On savait qu'en l'appelant « ma bonne dame Daliphare », qu'en lui disant qu'on lui devait tout, qu'en se mettant franchement (ou hypocritement) sous sa protection ou dans sa dépendance, on fai-

â2 Lte MARlAGK DIS J€Li£f tÊ.

sait d'elle ce qu'oa voulait, et ton m Mmii ks^ge* mentiusé.

Saas Bkr ces ciéâîte, Us a'ééaiest pas œ 4|u'oa vmlait bimx éire^ fi b foitmie de la n^soâ Dali-» phare, fortune liquide et certaljae, ^ti^yt iKâgm-^ fique.

Magaiâ^ «est wa mos,. Quel était le m^aiaBt de cette fortune ? A cela on ne pouvait r«p©Bdr« par Bfi cMffite, uV^m. éiaÂtd'ftcoordfue tooifi perB<»uies setdtfflfteftt à Paris pou^aieat le Sst&r : Tagent de d^ai^e Ae lEadasie Dalipha^e, .sm banf^^ jb! mu m^BkQi TBim^e^r de la Krasidiie; et eBQi»i!e^tir cela eâd.41 falk ies réuiik titans ke tr^is; -car^ si le bmr çpaà&c cmmmkmt les vateurs de bauf ne, l'ageist 4e diai^e, ies^aleurs de bourse, et le notaire/les valeurs éiOffîobiiiiàres, a^acun d'eiw Ji^ pi«Ktvait aëd^^ t^MKT cesitPcâS'dtàKrasi^ m f^im^miMM^

V&s^&ekwe des contes par rtmiame de j^iaa, cbitt*^ de tla ;garde des biB^ea^i^, &{iter£Qs»pit ees disQttssîoKs de« rnsfà^/^is,. Qsbl IWatou^ toa 6e j«ta sm Imi fi0w a¥râ* des «oii^veUes de la xml,

Ettes êLmiA aussi oiaitvaises que -possible. Ob £^v^ élé^ à QWf kiemes dm maim, ebei^dliQr Fabèé Tufgis , le vicaÉre des Blsatcs^Manteam^ et msm- ^ant €tt .attandait la caiastoapbe d'ua jpaafident à rautva. A ce oaEKOiiœt wli?a dms ie bureau uxi p^tit

LE MARIAGE DE lUilBTtfe. 15

honaùBy le ftimi baigné de s^feur el les chaussures blsnehes 4e pMssière.

— Gemm^â. ta le paitron? ^-4. en acoroc^unA son <^apeM à ki pstère ^i élail derrière sa place*

— Mal, très-mrf.

Peu satisfoit «de «eeUte réponse, le peUH fcewiine se Hià a litre le teer éa toitem, InlerrQgeafRt ses con^ frères tesTïBfSaprèsfes«tt<TCS, à tous posant îa même questien : « Eët-oe «qH^Hon croU ^ue e'^est pow* anjoBréThsi? ftonme c'est malbeiireax 1 Fgw ce raatm pe^**9lpe ? ^

Ainsi s'avançant toujours, il arriva à la cansse ëe LtMsiuj^, «rt il posa ces questions à cehii-ci :

— %ms IBtes vnâmenft tpop curieux, dk le caéssier du ton rogue (|ue prenneaft ies gens lorsqu'ils crment de letir dévoir de dealer use leçon die morale ; je ne connais rien de phts mauvais qo^ la ouriesfté . la Bible nous apprei^. . .

— %ie vem importe, mon (^er Pommeau, que ce soit pour aujourd'hui ou pour demain? interpempit Maya^hs, qui pri^témeBl était en coi^rence avec le caissier. Ge qu'il y a de certain, c'est que mon- Sfenr SaKphsre est perdu; ce soir, demaÎR, ce n'est plusqu'wie affaire de temps, d'tieupes, de minutes peut-être.

— Voflà préckément pourquoi j'insistais, ré->

pliqua Pommeau d'un air naïf. Puisque le patron est condamné, il doit mourir. Alors je voulais savoir s'il mourrait ce matin, parce que mort on ferme la maison, n'est-ce pas ? et, dans ce cas, je peux retourner tout de suite à la Varenne.

— Est-ce que votre femme est malade ?

— Oh I non ; seulement j'ai de la salade à planter, et, de ce temps sec, si elle n'est pas arrosée plusieurs fois par jour, elle ne reprendra pas. Que M. Daliphare meure aujourd'hui, on l'enterrera lundi. Ça me ferait trois jours à la maison; ma salade serait sauvée.

— Franchement, s'écria Mayadas en riant, vous êtes superbe. Toutes les passions, m$me celle du jardinage, nous rendent féroces.

— Je ne souhaite pas la mort de monsieur Daliphare, pauvre cher homme.

— Non, répliqua sévèrement le caissier, seulement vous l'exploitez d'avance, ce qui est tout aussi immoral.

— Pour moi, continua Mayadas, je ne la désire pas plus que je ne l'exploite, cependant j'avoue que je me demande avec une certaine curiosité ce, que c Madame » répondra désormais aux propositions qui lui seront faites. Quand elle ne voulait pas les refuser franchement, elle avait l'habitude de dire :

€ Il faut que je consulte mon mari. » Gomme si le pauvre homme avait été autre chose qu'un zéro dans la maison ! Maintenant, comment se lirera-t-elle d'affaire ?

— Elle dira qu'ilfaut qu'elle consulte son fils, répliqua le caissier en riant silencieusement de cette plaisanterie.

— Monsieur Adolphe n'est pas à Paris, continua Pommeau.

— Il y reviendra; je lui ai envoyé hier une dépèche à Amsterdam, dit le caissier; ilarrivera sans doute aujourd'hui ou demain, car il connaît 1» situation de son père.

— Oui, mais restera-t-il à Paris? demanda Mayadas, et « Madame » voudra-t-elle l'associer à ses affaires? Vous savez mieux que moi comme elle est jalouse de son autorité; elle ne pourra pas faire de son fils ce qu'elle a fait de son mari ; il faudrait qu'elle partageât avec lui.

— Si, au lieu d'être depuis un an seulement dans la maison, continua Lutzius, vous y étiez comme inoi depuis dix ans, vous ne parleriez pas ainsi. Que < Madame » veuille être maîtresse chez elle, c'est vrai; mais s'il y a quelqu'un au monde devant qui elle ne passe que la seconde, c'est son fils. Non-seu-

lement elle céderait sans crier son antarké à m(Hisieiir Adoiphe, mais encore elle la lui offrirait:

— Alors pourquoi l'a-t-elle enfroyé à Liverpool, à Londres et à Amsterdam? On dit que c'est pour qu'il apprenne le commerce .4 l'étranger, mais pour mpi ce n'est là qu'un prétexte. La vérité est que monsieur Adolphe n'était plus un jeuiie fa(»Bme qu'on pouvait &ire marcher comme on voulait; il prenait trop d'empiré dans la maison, on l'a exporté comme dangereux.

— Vous avez raison de croire que monsieur Adolphe n'apprend pas le commerce à l'étranger, attendu qu'il sait tout ce qu'il a besoin de savoir et même plus ; mais vous avez tort de penser qu'on l'a renvoyé parce qu'il prenait trop d'empire dans la maison.

— Alors?

Lutzius regarda à travers le grillage de sa caisse. Les commis étaient à leur place, et déjà quelques personnes étaient devant les guichets, faisant peser les objets qu'elles apportaient pour les vendre. On pouvait oauser dsms la caisse sans être entaida au debors.

Cependant, pour plus de sûreté, il fit signe à Mayadas et à Pommeau de s'aj^ocher .

«^ Vous, Pommeau, qm êtes depuis longtemps

ici, dit-il à mi-voix et en mettant sa main deTant sa bouche, vous avez vu monsieur Adolphe dans la maison, et vous savez si a Madame » avait peur de lui aisser prendre de l'autorité. Elle le poussait toujours en avant au contraire, et comme il est naturellement assez timide, prêt à voir des difficultés et à se £ûre des serupules dans tout, elle le forçait à prendre tout seul des décisions in^)ortantes. Ce n'est donc pas la raison que donne Mayadas qui fait que monsieur Adolphe se promène à l'étranger, où il avaî4 tout d'abord été envoyé pour un mois et où il est depuis bientôt un an. C'en est une autre.

— J'ai entendu dire, interrompit Pommeau, que < Madame » avait peur de voir M. Adolphe faire un mauvais mariage, et que c'est pour cela qu'elle l'a envoyé voyager. Seulement, comme ça ne me regardait pas, je n'en sais pas davantage.

— Moi non plus, ça ne me regardait pas, continua Lutzius, et, si j'en sais plus que Pommeau, c'est par hasard, c'est que j'ai causé avec les uns et les autres, et que tout naturellement j'ai appris bien des choses. Je n'ai pas pour habitude de me tnêler de ce qui n'est pas mes affaires ; ma caisse le jour, le soir, quatre ou cinq chopes avec ma pipe, et je suis content. Nous ne sommes pas, nous autres têtes carrées, comme les Français qui se fourrent dans

tout et qui ne peuvent pas entendre parler d'une histoire de femme sans ouvrir les yeux et les oreilles. Moi, les histoires de femme, ça m'ennuie... comme toutes les histoires d'ailleurs.

— Enfin, vous savez celle-là, interrompit Mayadas. ^

— Vous voilà bien avec votre curiosité! Quel drôle de caractère que celui des Français! Mais comme je suis bon enfant, je veux vous satisfaire. Vous avez dîné à Nogent, n'est-ce pas, avec tous les employés, lors de la fête de madame?

— Oui.

— Alors, si vous avez des yeux pour voir, vous avez remarqué une jeune fille qui à table était placée à la droite de monsieur Adolphe?

— Assurément, et je la vois encore; je vois ses yeux profonds, sa bouche souriante et ses^ cheveux. Oh! quels cheveux! elle s'habillerait avec!

— Eh bien! cette jeune personne était mademoiselle Juliette Nélis. Mademoiselle Nélis est la fille du financier Nélis dont vous avez sûrement entendu parler. A seize ans, elle a perdu son père, et elle est restée avec sa mère, complètement ruinée, si bien ruinée qu'elle a été forcée de travailler pour vivre. Heureusement, elle avait étudié la peinture ; elle a peint pour gagner le pain quotidien. Madame Daliphare était liée avec la

famille Nélis. Quand celle-ci a été ruinée, elle a continué à recevoir la mère et la fille le dimanche à Nogent. La jeune personne était jolie et elle retenait monsieur Adolphe à la maison, en Tempêchahl do canoter, d'aller aux courses et de s'amuser atëç les gueuses. H paraît qu'il y a en France des mères qui spéculent sinai sur la beauté des jeunes filles pour garder leur fils près d'elles et les préserver de certains dangers. Peut-être que si monsieur Adolphe avait lait de mademoiselle Juliette sa maîtresse, ça aurait continué à bien marcher. Madame Daliphare aurait fermé les yeux, heureuse d'avoir son fils sous son aile. Mais ça ne s'est pas arrangé comme ça. monsieur Adolphe s'est mis à aimer iTiademoiselle Nélis pour tout de bon, et celle-ci, qui est une fine mouche, n'a pas été assez bête pour devenir la maîtresse d'un homme riche, très-riche, dont elle pouvait faire son mari. Quand madame Daliphare s'est doutée de la tournure que les choses prenaient, elle a envoyé monsieur Adolphe à l'étranger; maintenant elle le fait revenir pour la mort de son père; mais le gardera-t-elle à Paris? S'il aime toujours mademoiselle Nélis, on ne peut point, n'estce pas, lui laisser épouser une femme qui n'a pas

un sou de dot?

A ce moment, un commis, descendant des appar-

tements particuliers, se précipita dans la caisse et s'approobant de Luteius :

— Le patron est mort, dit-il.

— C'est vrai?

— Il vient de mourir : c'est Françoise qui me l'a dit.

L'entrée bruvante du commis dans la caisse avait attiré Valtention de tous les employés. On savait qu'il descendait du second étage, et son air effaré annonçait une catastrophe.

Chacun se leva et accourut vers le bureau de Lutzius.

Deux commis qui étaient à ce moment même occupés à peser des matières d'or, abandonnèrent leurs balances pour venir savoir ce qui se passait.

Les personnes qui étaient devant leurs guichets, en voyant cette disparition inexplicable, restèrent ébahies : l'une était une femme du peuple, qui tenait un enfant au maillot dans ses bras, fautre était une femme élégante et distinguée.

— Eh bienl s'écrièrent les deux commis en arrivant dans la caisse.

* — Le patron est mort, répondit doucement Pom-

rneau; Flavien 'e sait par Françoise : c'est certain.

— Messieurs, dit Lutzius, retournez donc à vos places; ce que vous faites là est inconvenant.

Sans répliquer, les deux curieux revinrent à leurs comptoirs.

— Est-ce que vous n'allez pas me payer mon anneau? demanda la femme à Tenfant, qui avait entendu la réponse de Pommeau ; je ne pourrais pas attendre.

— Si... 2 grammes d'or à 2 fr. 80 le gramme, cela lait 5 fr. 60. Où demeurez-vous?

— Rue du Chevaleret.

— Derrière la gare d'Orléans!... Et vous venez jusqu'ici pour vendre deux grammes d'or?

— On m'a dit que vous m'achèteriez plus cher que les bijoutiers.

— Avez-vous des papiers?

— Non.

— Alors on va aller avec vous; on vous payera à domicile.

— Croyez-vous donc que j'ai volé cet anneau?

c'est celui de mon mariage.

Pendant ce temps on pesait le lot de la femme élégante : chaînes, bagues d'où l'on retirait les pierres, montres d'où l'on retirait le mouvement, et on lui donnait un bon à toucher de 5400 fr.

Les deux femmes parties, comme il ne se trouvait pas d'autres vendeurs dans le bureau, les commis revinrent promptement à la caisse où tout le monde était réuni, discutant sur l'événement qui venait d'arriver.

— Il est certain qu'on va fermer la maison, di- 5ail l'un d'eux.

— Il est huit heures et demie, dit Pommeau en regardant à sa montre, si l'on fermait tout de suite, je pourrais prendre le train de neuf heures cinq minutes; je serais à dix heures dans mon jardin.

— Ce pauvre monsieur Daliphare! Qui nous aurait dit il y a quinze jours qu'il en viendrait là?

— Et si vite.

—Ce n'était pas un homme solide, il était soufflé.

— C'est vraiment malheureux quand on a la fortune, mourir avant d'en avoir joui.

— Certainement c'est trés-malheureux, continua Pommeau, seulement, si on ne ferme pas tout de suite, je manquerai le train de neuf heures, je ne pourrai prendre que celui de dix heures. J'arriverai à onze heures : le soleil sera trop chaud, ce sera une journée perdue.

Puis s'adressant au caissier :

— Croyez-vous qu'il ne serait pas à propos de

U LE HARIAeE »E JintETTE.

fiôre den^iider à « Madame » si Foii ne doit pas fermer?

^^ HacNfflete n'est pe» femme A ]^er#e la tète.

-^(kt peut oublier } étoas le tremble, le chagrin, rémotion...

-*« EHe i^otibRe rien. Si elle trouve bon de fermer les bureaux, elle nous le fera dire ; jusque-là, allendoBs et gardons ftos piacc^. Nous avons Fair d'éeolîers éeteippés ; vérîtabiement ce n'est pas convei^Iâ*

Alors on se mit à parler de convenaftees, de respect humain, d'usages. Et Ton fut unanime à dire qoê lés ooilvenànces et lerespiiectbvmain exigeaient la fermeture immédiate des bofeaiR.

Quand il y a un mort dans une maison, l'usage Veut qtf oft ferme les portes. « Fermé pour cause de décès », c'est obligé.

Pommeau n'était pas seul à avoir des raisons perfionneUes pour partir immédiatem^t. Chacun avait k sa salade à planter ». L'un venait de se souvenir qu'il n'avait pas vu depuis longtemps sa mère, qui démettrait aux environs de Beauvais : la mort de M. Daliphare lu4 offrait une occasion favorable pour entreprendre ce voyage. L'autre avait des copies de pièces à faire pour un avoué : elles étaient pressées et il devait passer dans ce travail ses deux nuits du

L£ MARIà^E D£ IULtfiTTE. 8ft

saïQedi et du dimaoehe. S'il pouvait reairer tout de sii^e chez liai, il pourrait t/mdqvitil^ tra afM ÎMem^ de sa besogne et dorour dans soa lil. Flaiien» le pkis jeuae ées comiuis^ qui n'avait q$B éh-Beft aas, eoiaptait et recomptait aa bourse : il y troi»rait quatorze frsmes, ei il interrogeait ses eamarades pow savoir si avec sept fraaes il pomrrait passer ia journée dufdioiancbe au Havre, parce qu'abrs il preiuiradt le traia de plaisir du soir. Sept Iraftcs de ch^àûn de fer et sept frMCS de dépe&ses ^feeer^ses pour se aoumr et s'aaauser, eela eogkpioyaît son eafétal. 9 n'asait jsuaais vu la mer, qmUe ISie ! et les phares, et les nanîres d'émigrants, et les barques de pèehe, et la marée basse airec ses coquillages sur la grève, et le sol^, et les âcMles! Flavies était poète; au bmIiiis il s'essayait à fsàre des vers qu'un iakfa'imeur dju quartier kû avait promis d'édher & «est ouiquaate ex^aiplakes eu édbaage de robteatiou des fournir U»es d'imprimés pour la maison Dalipbare.

Pour que tout cela pât se réaliser, il ledlait que les bureaux fussent immédiatement ferinés et que l'enterrraient se fit le lundi.

N'aimût-îl pas lieu le dimimcbe?

G^ave question qu'on discutait sans poiiv(»r, se melli^^ d'accord, tant les nûsons étaient solides de l'un et l'autre côté»

36 LE MAniAGE D£ JULIETTE.

Monsieur Dalipbare étant mort le samedi matin, on pouvait très-bien l'enterrer le dimanche dansPaprësmidi. — Alors on n'avait pas de messe. — Sans doute, mais Tinconvénient de n'avoir pas de messe ne serait-il pas compensé, aux yeux de madame Dalipbare, par l'avantage d'ouvrir les bureaux dès le lundi matin? elle n'aimait pas à perdre du temps. — Non, mais d'un autre côté elle n'aimait pas non plus à blesser les convenances : elle voudrait un bel enterrement, une grande messe et tout ce qui s'ensuit. — Elle aimerait mieux gagner de Targent dans ses bureaux que d'en dépenser à l'église. — L'enterrement se ferait le lundi, il se ferait le dimanche; on fermerait tout de suite, on ne fermerait pas.

Les discussions allaient ainsi : Pommeau interrogeait sa montre de minute en minute, Flavien cherchait dans le Bottin des restaurants à bon marché au Havre, lorsque tout à coup on entendit des craquements et des bruits de pas au haut d'un petit esea« lier tournant qui du second étage descendait à la caisse. Construit en ces derniers temps, ce petit escalier servait à faire communiquer les appartements particuliers avec les bureaux du premier étage et du rez-de-chaussée, et il permettait à madame Daliphare de surveiller facilement tout ce qui se passai! dans la maison.

En entendant ce bruit bien connu, chacun réégna sa place en toute hâte et prit son air affairé ; Lutzius lui-même ouvrit rapidement son journal de caisse, et, une plume à la main, $e mit à suivre des colonnes de chiffres.

Une petite femme sèche et nerveuse descendit Fescalier. C'était madame Daliphare : cinquante ans, la mine et la vivacité d'une souris, la figure pftie, ne disant rien, mais cachant beaucoup de choses; à la ceinture, se détachant, sur une robe de grenadine noire, un trousseau de clefs polies par l'usage.

En l'entendant marcher dans sa caisse, Lutzius se retourna vivement; l'expression de son visage était habilement composée, elle voulait montrer une profonde douleur et en même temps une respectueuse discrétion; il s'inclina, puis relevant la tête il s'apprêtait à parler, lorsque madame Daliphare, lui imposant silence d'un geste sec, s'avança vers la porte grillée qui de la caisse communique avec les bureaux.

— Monsieur Pommeau, dit-elle.

Puis, sans attendre, elle revint sur ses pas, et prenant une clef à son trousseau elle ouvrit une porte qui se trouvait à l'extrémité opposée, celle de son cabinet particulier.

Pommeau en entrant la trouva assise devant son

bureau parcourant une liasse de papiers.

33 L£ MARUGS Dg JUl^lKTTfi.

— Monsieur Pommeaui dlt*-elle d'une voix nette et saM lever les yeux sur son esiployé, vou» vous randreii & trois heures à la gare d'Orléans» et vous prendre» votre billet pour Foix. Vous emporterea avec vous le livre sur lequel voiy^ave^ inscrit Tachât que vous avex fait à Salomon de â kilogranmies 540 granune3 d'or. Il s'^it de donner des expUçation§ au jury d^s une a^Ëûre où Saloman est in* çulpé pomoie receleur, Vou^ produire? votre livre et vous dire» comment vous avex feit cet achat à Salomoi)|^ aveo qui nous étions depuis longtemiMSt en relcdiOA Qoipr^ faisant métier d'acheter du g^lon.

«*-l^iS| madame.,*

— (Test vous qui ^vex feit cette affaire.» p^sonsci mieux que vous ne peut l'expliquer avec sincérité à la justice ; il importe que de vos explications résulte ppur tout le monde, même pour les ignorants, la parfaite honorabilité de. ma maison. Il sera bon qu'en quelques mots vous indiquiez comment nous traitons avec les brocanteurs et les précautions dont nous nous entpvons.

Elle regarda l'hc are 4 la pendule qui était sur 1^ cheminée :

— 11 est neuf heures dix minutes ; vous av^ tout le temps de prendre le traiu de dix heures, d'aller chez vous, de faifç votre valise^ et d'être revenu à \% gare

d'Orléans pour trois heures. Vous arriverez à Foix dimanche soir, c'est-à-dire à temps pour l'audience qui ouvre lundi. De Paris à Foix le prix en deuxième classe est de 91 fr. 30; à Foix, vous logerez à l'hôtel des^ Bsdances^ vous y serez bien traité pour cinq francs par jour. L'affaire durera au plus trois jours, mettoa^-en quatre poi» compter largement. Quatre jours d'hôtel à cinq francs font vingt firancs; en les ajoutant à iSSE fr. 60 de voyage, nous trouvons 202 fir. 66l Voici un bon de pardUe sconme sur la caisse : fattes-vcais^k avancer, vous en rendrez compte à votre retour. En votfô en dlant, passez par la rue Saint^Ântoine, che^ M. de la Branche, notaire*^ YCiyez*le en personne et dites-lui que je le prie df venir, me p^ler aussitôt que pQSsible; vous ajouterez que M. DaMphare vient de mourir.

Pommeau avait bien des choses à répliquer, mais on ne répondait jamais rie:: à madame Dalîphare, Aprèstîn melneai d^hésitation^ il sortit la tète basse. Partit paurFoi&! ^ ses salades! héksl

Ak>r& elle spçékk Lutzîus, et eehii-ci s'avança vivemeat, œurbé en deux, les mains tendues, dans l'attitude d'un homme qui va j^ononeer quelques paroles bèem s^stîes ; mais ûle lui ferma la bouche.

-^ J^ai eu le malheur de perAre H. Daliphare» dit-elte. Vous allez faira fermer la maison, et

iO LE MARIAGE DE JOLIETTE.

VOUS préviendrez ces messieurs que Tenterrement est pour lundi; on leur fera connaître Theure. La caisse seule restera ouverte. C'est demain ^e 15 : vous payerez les effets qui vous seront présentés aujourd'hui et dont le montant s'élève à 31^450 fr., que voici.

— Madame, s*écria Lutzîus, il faut que je vous témoigne toute...

— C'est bien, interrompît-elle : je sais l'intérêt que vous portez à ma maison. Je vous remercie.

Sans en écouter plus long, elle ferma la porte de son cabinet et remonta le petit escalier; mais, au lieu de rentrer dans son appartement, elle se di- . rigea vers la cuisine. Une vieille servante, accoudée sur la table, le visage caché dans son tablier de grosse toile grise, pleurait en soupirant. En entendant sa maltresse elle se releva vivement et s'essuya les yeux.

—Françoise, ditmadame Daliphare, j'attends mon fils d'un moment à Tautre. Il faut lui préparer des choses qui le forcent à manger, ce qu'il aime. Vous lui ferez des plats sucrés, des crèmes. Venez à Yoifice que je vous donne du sucre.

Passant lapremière, eNe entra dans l'office et ouvrit la porte d'une grande armoire avec une clef qu'elle prit à son trousseau. Ayant compté trente-

LE MARIAGE DE JDlIETTlE. 4t

cinq[ morceaux de sucre, elle les mit dans une assiette; puis prenant deux bougies dans une petite caisse :

— Vous ferez la chambre de mon fils et à fond; voilà des bougies.

— Deux? s'écria la ser ante.

— Deux. Maintenant c'est M. Adolphe qui est le maître de la maison.

Madame Daliphare n'était pas ce qu'on appelle € femme de ménage » ; elle ne savait pas plus prendre un plumeau pour épousseter un meuble ou un torchon de laine pour le frotter, qu'elle ne savait draper les rideaux d'une fenêtre, disposer les bibelots d'une étagère ou arranger avec goût les fleurs d'une jardinière. Où eût-elle appris cette science de la maîtresse de maison?

Ce n]était pas à l'époque où jeune fille elle travaillait du matin au soir dans la boutique de la rue des Quatre-Fils; ce n'était pas davantage pendant ses* premières années de mariage : elle n'avait pas connu les joies de la jeune mariée, qui dispose sa maison au goût de celui qu'elle aime; et, le lendemain de son jour de noces, elle était descendue à son bureau à huit heures du matin, comme à l'ordinaire, et elle y était restée jusc[u'à sept hem'es du soir.

Femme de (commerce elle avêtil été toute im Vie et rien que (mmè de commerce.

Si elle avait toujours soigûeudeméût fermé ses armoires et donné par compte le sucre, là bougie et tout t^ qui «e consomme Jownetl^(ïieflt,«*était bien plus en femme de commerce qu'elle avait agi qu'en femme de ménage. IRle tenait ft savoir comment avaient été distribuée les trente«K^inq moi^eaut qui composaient la livre de sucre qu^elle recevait de Tépicier : c*était pour elle affiGiire de recette et de dépense, et, pour qu'elle fût tranquille, il fkllait qu'il y eût balance entre les entrées et les sorties ; seulement ces trente^^inq morceaux de sucre avaient-ils passé dans les entremets qui lui avaient été servis ou Inen dans le café de la cuisinière et de ses connaissances? Elle n'était pas en état de s^eii apercevoir.

Malgré cette incapacité dans les choses du ménage, elle voulut surveiller elle-même l'arrangement de l'appartement de son fils.

En pénétrant pour la première fois dans cet appartement, composé d'un petit saloti et d'une chambre qui avaient une entrée particulière sur l'escalier, on se demandait chez qui l'on était : un boui*geois ou artiste amateur?

Le bourgeois, on le trouvait dans les meubles en

palissandre, les glaces, les torchères en bronze doré, les tapis d'Aubusson les portières et les rideaux en velours, la bibliothèque vitrée ne renfermant que des livres reliés.

L'artiste, on le devinait dans un certain agencement original, dans quelques bronzes vraiment beaux, surtout dans les gravures et les tableaux qui décoraient les murs. Mais il y avait cela de particulier dans ces tableaux, que les noms des maîtres contemporains qui les avaient signés révélaient un étrange éclectisme dans le goût de leur propriétaire ; ainsi un Leys avait pour pendant un Corot, un Diaz était entre un Gérôme et un Millet, un Flandrin faisait face à un Daubigny.

Au milieu de ces toiles signées de noms plus ou moins célèbres, s'en détachait une signée d'un nom inconnu, Juliette Nélis. Elle était cependant à la place d'honneur et en pleine lumière. C'était un petit tableau plus haut que large, représentant une jeune fille qui, par une matinée de printemps, se promenait dans l'allée d'un bois en tenant une lettre à la main; des traits aimables, des yeux doux et sensibles, un sourire ingénu, donnaient un charme pénétrant à cette figure, dont l'exécution était agréable et délicate. Ce n'était point de la grande peinture, mais c'était quelque chose de joli et de distingué.

Bien que celui qui occupait cet apparteûient fût absent depuis près d'une année, rien ne trahissait Fabandon dans ces deux pièces ; il était visible au contraire qu'elles avaient été soigneusement entretenues : point de poussière sur le tapis, la basane du bureau brillante, de l'encre plein l'encrier. Cependant madame Daliphare voulut que, comme elle l'avait dit, le ménage fût fait à fond, et, pendant que la domestique balayait et frottait, elle plia ellemême les housses des meubles.

Elle était depuis longtemps déjà plongée dans ces occupations , lorsqu'on vint l'avertir que M. de la Branche était arrivé et qu'il l'attendait au salon.

Elle s'y rendit aussitôt. A son entrée, le notaire s'inclina, et ce fut la tête basse qu'il lui dit d'une voix émue qu'il venait se mettre à sa disposition.

C'était un homme jeune encore, qui se donnait beaucoup de peine pour prendre l'attitude sérieuse qu'exigeaient quelquefois ses fbnctions. Parfait dans les contrats de mariage, il laissait à désirer dans les inventaires et les testaments ; ce n'était point l'intelligence ou la capacité qui manquait, c'était la tenue. Son beau-père, auquel il avait succédé et qui, lui, était le notaire grave par excellence, avait essayé d'flnprimer un caractère sévère à la physionomie de son gendre : il n'avait point réussi. Pendant un an

46 LE MARIAGE DE ItJLIETTE.

il avait même retardé le mariage de sa fille et la transmission de sa charge ; mais les résultats obte^ nus n'avaient été que médiocres : la majesté et la gravité n'allaient ni à ces yeux souriants, ni i cette mine chafouine » ni à ce teint fleuri.

Dans les circonstances présentes, il avait fait évi* demment le possible pour se donner la tenue que l'événement etigeait; pendant le moment où il était resté seul dans le salon, il avait tâché de 9$ &ire une tête, suivant le mot des ooméifiens : il avuil aplati ses fevoris frisants» collé ses cheveux sur son front, relevé les coins de sa cravate empesée. Hais» à l'aiTivée de madame Daliphàfe, ne se sentant pas sâr de lui, il n'avait point osé affronter le regard de la veuve.

De la main elle lui indiqua un siège, et ello s'assit v!s-A*vis de lui.

II voulut lui adresser un petit discours de condoléance ; mais, à la première phrase, qui était Ion* gue, il est vrai, et menaçait de ne pas finir, elle l'interrompit.

-^ Je vous ai fait prier de venir, dit^elle, potir vous consulter au sujet de la mort de mon pauvre mari. Il avait pleine confiance en vous, el, s'il a pris des dispositions dernières, il vous a assurément consulté.

Le MAfttAGE tn lULiEfTE. 47

— Ce sont ces dispositions dernières qui m*ont empêché de venir aussitôt qne vous m'avisz £iit appeler^ répliqua le notaire en léVint la tète; car, lorsqu'il n'était plus question que d'affaires, il re» trouvait tous ses moyens. Lorsque j'ai appris la mort de ce cher M. Daliphare, mort trop préfue, hélas! fat eu certaines formalités à remplir, et, pensant que vous voudriez savoir sans doute quelle était votre situation, je me suis empressé d'acc(m)plir les formalités que la loi nous impose au sujet des testaments, afin de pouvoir me mettre pleinement à votre disposition.

— Ainsi M. Daliphare a feit un testamenti

— Oui, madame.

— Je voudrais le connattre.

— Il est des plus simples : M. Daliphare institue son fils, M. Adolphe, légataire universel, â charge par celui-ci d'abandonner tm capital de deux cent mille francs pour entretenir à Sainte-Périne ou dans tout autre établissement hospitalier un certain nombre d'employés de bureau incapables de tra* vailler et par suite malheureux : cette fondation pieuse devra porter le nom du donateur.

— Et vous appelez cela une chose simple 1 s'écria madame Daliphare ; c^est vous qui l'avez conseillée sans doute.

— Mon Dieu ! non, madame, je n'ai point eu cet honneur; je ne suis pour rien dans le testament de M. Daliphare, qui a été fait avant que je fusse notaire.

— Alors c'est votre beau-père qui Va inspiré.

— Je ne puis répondre là-dessus. ,

— Eh bien ! mon cher monsieur, tant pis pour votre beau-père : ce testament est nul.

— Et pourquoi donc, madame, ce testament serait-il nul?

— Connaissez-vous mon contrat de mariage ?

— Non, madame. Depuis que je suis dans mon étude, je n'ai point eu besoin de ce contrat; je sais seulement que vous êtes mariée sous le régime de la communauté réduite aux acquêts.

— Les donations faites par contrat de mariage sont irrévocables, n'est-ce pas ?

— Parfaitement, en ce sens que le donateur ne peut plus disposer à titre gratuit des objets compris dans la donation, si ce n'est pour sommes modiques, à titre de récompense ou autrement.

— Trouvez-vous que deux cent mille francs sont une somme modique ?

— Non, sans doute.

— Alors le testament de M. Daliphare est nul, comme je vous le disais, attendu que par notre con-

trât M. Daliphare m'a fait donation de tout ce dont il pouvait disposer. La première donation prime la seconde. Vous devez comprendre que cette donation a été la condition essentielle de notre mariage ; épousant un homme qui n'avait rien, j'ai dû prendre mes précautions, et j'ai annulé d'avance la communauté d'acquêts par la donation.

— Permettez-moi, madame , de relever une certaine confusion qui parait se faire dans votre esprit.

— Il n'y a point confusion.

— Il n'y en aurait point si M. Daliphare était décédé sans laisser d'enfant; mais, laissant un fils, la donation qu'il vous a faite se trouve réduite par l'article 1094

— Hé, monsieur, c'est précisément là-dessus que je m'appuie pour soutenir que le testament de M. Daliphare ne peut recevoir son effet, attendu que les avantages matrimoniaux stipulés dans mon contrat ont épuisé la portion disponible.

— Ceci est la question strictement légale ; mais, à côté de cette question, il y en a une plus haute, sur laquelle je voudrais appeler votre attention. Nous autres notaires, nous ne sommes pas seulement des •hommes d'affaires, nous n'avons pas souci seulement de l'intérêt matériel de nos clients : nous plaçons

50 LE MARfAÔE DE StltËftË.

au-dessus l'intérêt moral. Sans dôutô tous poavet soutenir que M. Dalipbare, ayant épuisé lâ quantité disponible par la donation faite dans vMîe contrat dé mariage, ne peut plus rien donner par testament. Votre fortune évaluée, et il faudra qu'elle lé soit, eétté opinion a pour elle, je le reeoiftiais, Tarticle 1094, qui est formel. Mais au-déSâ^d du droit il y â l'équité et la morale. Vous eât-il permis, à vous madame Daliphare, dont la fortune connue vous place à la tête du commerce parisien, vou« est-il permis de contester en justice une libéralité aussi belle que celte dont il «'agit ? Ne trouvez-vous pas honorable que le nom de votre mari soit inscrit au grand-livt*e de Thumanité par 4A main de voU*e fils?

•^ Monsieur de la Branche !

Le notaire était lancé, il parlait avec conviction et chaleur; cependant cette interruption fut prononcée d'un ton si sec qu'il s'arrêta :

— Madame? dit-il.

-^ Je vous'-croyais un homme intelligent : vous n'êtes qu'un sot.

Le notaire était déjà interloqué, ce mot te mftch qua. Il se leva vivement.

— Gomment 1 s'écria madame Daliphare en se levant aussi, il s'agit d'un testament nul, et voua êtes

LE MAntAGË DÉ JULIETTE. Si

là à me parier, eii faisant les beaux bras, de justice, d'équité et d'humanité ! yous trouve^ qu'il est juste de me prendre deux cent mille francs dans ma poche pour les donner à des gens que je ne connais pas ! A qui ces deux cent mille francs ? Qui les a gagnés en travfiùUant du matin au soir ? Celui qui les donne ou moi? S'ils m'appartiennent, vous trouverez bon que je les défende.

— Vous défendez votre argent ; moi, j'ai voulu protéger votre nom : c'était mon devoir, je ne regrette pas de l'avoir accompli. Je vous ai dit ce que je croyais juste. Maintenant, si vous ne pensez pas comme moi sur ce point, consultez votre avoué. Seulement, madame, n'oubliez pas que, si vous voulez contester le testament de votre mari, vous devrez plaider contre votre fils : deux choses fâ- < cheuses.

— Savez-vous si mon fils voudra profiter de ce testament?

— D se croira sans doute obligé à se conformer aux volontés de son père pour le legs de deux cent mille francs.

Madame Daliphare eut un mouvement d'impatience ; puis, marchant vers la porte, elle manifasia l'intention de ne pas continuer Tentretien.

— Monsieur de la Branche, dit-elle au notaire, je ne vous en veux pas et même je vous remercie.

— Vraiment, madame, vous êtes bien bonne^ répliqua le notaire avec un sourire pincé.

Le notaii'ô parti, madame Daliphare se mit à marcher dans le salon , allant et venant, tournant sur ellemême, sans avoir conscience de ce qu'elle faisait.

Ainsi ce testament dont elle soupçonnait vaguement Texistence, mais sans y croire précisément, était un fait réel.

Bien souvent, il est vrai , M. Daliphare avait dit qu'il laisserait sa fortune aui employés de bureau malheureux ; mais elle n'avait jamais attaché grande importance à ces paroles, prononcées non dans l'intimité sérieuse, mais entre amis, le soir, après un bon dîner, à l'heure où, digérant des truffes, on veut que tout le monde soit heureux et que ceux qui n'ont pas de pain mangent de la brioche. Pour elle ce n'étaient là que les forfanteries d'un homme qui, n'ayant pas de volonté, se rattrapait en projets.

Elle s'était trompée, sottement trompée : ce

n'étaient point des forfanteries, c'étaient des menaces. Quand il parlait a^nsi, il savait ce qu'il disait, ce qu'il voulait; et ce qu'il disait, il l'avait réalisé. Quelle fourberie!

Comment aurait-elle cru que cet homme débonnaire machinait en silence un plan si habile, lui qu'elle avait élevé jusqu'à elle, qu'elle avait enrichi?

Elle sortit du salon et entra dans la chambre mortuaire. U était étendu sur son lit; son visage avait été lavé, ses cheveux avaient été peignés, ses yeux avaient été clos. Sur cette face naguère vaine et vide> lâ mort avait imprimé un caractère de beauté sévère,

A l'entrée de mâdaiOe Daliphare, la religieuse, qui était en prières au pied du lit, s'était levée. Maïs madame Daliphare ne tourna pas les yeux de son côté, et pendant assez longtemps elle resta debout, immobile, absorbée dans une sombre méditation, regardant cet homme dont elle avait porté, dont elle porterait toujours le nom, son mari.

La voyant ainsi, la sœur S'approcha d'elle doucement, à pas glissés; puis, d'une vohc compatis* saitte:

— Ne vQUs laissez pas aller à la douleur, madame; pensez à Dieu et à notre sainte religion, si pleine de consolations pour lés affligés.

LE MARIAGK DE IULIETTE. S&

Madame Daliphare la regarda cômm^ si elle n'avait pas compris ; puis, sans répotodre, elle sortft de la chambre, laissant la sœur interdite, effrayée.

Que lui parlait-on de consolations ! La seule con* solation qu'elle pût trouver, c'était l'annulation de ee testament, et ce n'est pas la religion qui annule les testaments, c'est la justice. Il faudrait plaider.

Alors le souvenir des paroles du notaire lui revenait et l'exaspérait. Il faudrait qu'elle se mît en opposition avec son fils; il faudrait que les gens de loi, les tribunaux, le public connussent sa fortune et ses affaires. On viendrait mettre le nez dans ses livres, on estimerait son avoir en immeubles, en créances, en valeurs financières, rentes, actions, obligations au porteur ou nominatives, an ferait un total de tout cela, et tout le monde connaîtrait ce total, alors qu'elle avait passé sa vie à vouloir le cacher et l'embrouiller.

Les idées qui s'agitaient dans son esprit étaient complexes autant que confuses ; un moment elle regretta presque d'avoir si lestement congédié M. de la Branche. Elle eût voulu en ces circonstances avoir près d'elle un homme habile dans la memce du droit, qui pût répondre aux questions qu'elle se posait sans les résoudre ; un dictionnaire vivant <|u'ellepût feuilleter. Mais ce notaire mêlait la

morale à la loi, c'était un sot qu'on ne pouvait pas consulter sûrement ; il aurait fallu discuter avec lui, et elle avait vraiment bien la lète à discuter ! À chaque objection, elle aurait répondu sous l'empire de Tobsession qui la tourmentait, et elle se serait livrée.

Décidément elle avait bien fait de se débarrasser de, ce témoin dangereux; c'était seule qu'elle devait examiner sa situation etprendre son parti.

On peut très-bien connaître les affaires commerciales et ne rien entendre à la loi : c'était là le cas de madame Daliphare. Elle descendit dans son bureau particulier pour consulter le code. M. de la Branche avait parlé de l'article 1094; elle voulait voir ce que disait cet article.

Mais le code ne se lit pas sans préparation et il ne livre pas ses secrets à ceux qui croient qu'on n*a qu'à le feuilleter pour le comprendre. L'article 1094 la renvoya aux articles 913 et 914, et ceux-ci la renvoyèrent à une vingtaine d'autres articles : le chaos. Elle les lut, les relut, les compara les uns aux autres, et la confusion qui se faisait dans son esprit troublé s'en augmenta chaque fois davantage.

Alors elle pensa à consulter son contrat de mariage. Il était enfermé dans une caisse dont elle seule avait la clef, la caisse qui renfermait ses papiers personnels, ses titres de propriété, ses actions

et ses valeurs. Elle n'eut pas longtemps à chercher, car ces papiers étaient classés avec ordre; au moment tf ouvrir ce contrat elle s'arrêta.

Ce que n'avait pu faire la vue de ce malheureux étendu sur son lit, cette liasse de parchemins, reliés par des faveurs de soie blanche jaunies, le fit; elle fut émue, et le souvenir de sa jeunesse lui revint vivace et puissant, comme si elle eût touché ua sachet dans lequel il eût été enfermé.

Brusquement elle remonta dans le passé et se retrouva au jour où elle avait signé ce contrat. C'était un soir de mai : elle avait travaillé jusqu'à six heures, puis tous deux ils étaient partis pour aller chez le notaire. En chemin, elle lui avait expliqué les conditions de ce contrat, qu'elle avait fait rédiger d*après ses instructions; mais il ne l'écoutait pas, et à tous les grands mots de société, d'acquêts, de donations, il répondait par un seul mot, toujours le même, doux alors à entendre : € Je vous aime. :» Il avait écouté la lecture de l'acte sans entendre, la

regardant; il avait «igné sans comprendre, le cœur troublé. F^uis, au lieu de rentrer en sortant de chez le notaire, ils avaient pris une voiture et ils avaient été se promener dans le bois de Vincennes; ils étaient descendus aux Minimes, et à pied, la main dans la main, ils avaient marché droit devant eux

daas uae longue allée qui ne finissait pas. Le chèvre^ ^ille en fleur embaumait l'air, le rossignol chantait. La belle soirée, l'heureuse nuit ! Son coeur en avait gardé le souvenir, et même elle se rappelait les paroles qu'il lui disait : il l'aimait, ils seraient heureux*

Heureux, ils n'avaient guâre eu le temps de Tètre, occupés qu'ils avaient été, entraînés par le souci de s'enrichir. Mais cependant^ avec cette soirée passée d^us le bois» elle se rappellait aussi le jour où Adolphe été né : il avait pris l'enfant e( l'avait emhrass^ en pleur^wt de joie.

Que de choses, que d^ souvenirs àam ces feuilles de parchemin \ Mais l'éniotioa qui l'avait saisia au Goaur ne lii retint pas longtemps qibsorbée. Ce n'étaii pas d^ passé qu'il s'agissait en ce moment, c'était d'aujourd'hui, c'était de demain; ce n'était pas d*a* mitié Qu de tendresse, c'était d'argent.

L'argent cependwt, elle reut sacrifié s'il avait été $eul m qu^tion; et, quoi qu'il lui en coûtât, elle eûtt abandonné ces deux o^t mille francs plutôt que de contester ce testamye^t. Mais dans ce teâament U y avait a^tre chose que ce legs de deux cent milld francs, ^ c'était cette autre ohos^ qui par-d^si|is vi^ut l'exaspérait.

M£^m^ IkUj^are n'était point de ces femmes

LE MARUGE D|& 4UUETT& 5^

sen^ted qu} perdent la tête à Tapprodie d'un mal* heur.Lorsque le médecio lui avait annoncé qn'il n'y avait pluâ d'espoir de sauver (Km txm'u ^Ue ne s'était point abandonnée à une de eea douleurs qui enlèvent la faculté de raisonna. Tout en veillant son malad#» et tt fiiut dire ^'elle y avait mis un gfandzèlô» elle avait examiné la situation financière que cette mort lui faisait, et elle avait trouvé que s^filp aUait hériter, du cbef de son père, du quart ipeu pfhs de leur fortune. Sans douté il lui parais* mi i^fuste que son mari, qui n'avait jamais accru c^tte fortune^ en possédât une partie quelconque, vm #nlm c'était là une nécessité légale. En vertu de la loi, son fils héritait de son p^e. C'était bien. C'était la l^i qui lui donnait cettâ part de fcMrtuaa, ce n'était pas ^on père : il ne devait pas de reconnaissance à celui-ci.

llûs te testament oh^u^ait tout cela. Ge n'était j^us \^ loi qui inveaUssait te fils d'un droit, c'était i^ 9^ luinmême qui donnait 4 »o» fils ; et c^ elle nfi PQiivait ps^ le sicr^igr.

Qe q^i la révoltait» ce n'était paa qu'iuie paftte de ^, {(^m^ pas^ aux. niains de sw fîk, c'était ViA\^ y v»^\ QPmiao don fait par un autre que

^pëis ^Hw pendant vingt ans efface ce pdi^ de

famille si complètement qu'il n'avait jamais eu le droit de donner un louis à son fils au jour de l'an , elle ne pouvait admettre l'idée qu'il eût profité de sa mort pour sortir de la position infime dans laquelle elle l'avait maintenu.

Lui, faire un testament, manifester une volonté, disposer de* quelque chose ! Biais alors son fils ne tiendrait donc plus tout d'elle?

Il fallait que ce testament fût annulé, et si le legs en faveur des employés de bureau devait être exécuté, ce qu'elle ignorait, ce serait elle qui donnerait les deux cent mille francs. C'était un gros chiffre, mais qui dimmuerait singulièrement d'importance si c'était à elle et non à un autre qu'on faisait remonter la reconnaissance pour cette libéralité.

A ce moment on vint la prévenir que € M. Ferdinand » demandait à la voir.

Ce « M. Ferdinand » était le frère de son mari, mais un frère malheureux qui, n'ayant pas eu comme son aîné la chance d'éjiouser une femme riche, était toujours resté dans une situation précaire. Aujourd'hui expéditionnaire chez un notaire, demain courtier d'assurances, pour le moment il s'occupait d'affaires de bourse; mais jusqu'à présent ses spéculations ne lui avaient pas permis de remplacer encore sur son dos les vieux habits que son frère aîné lui

LB MAtitAGE DE JULIETTE. 61

donnait quand madame Dalipbare les trouvait suffisamment usés.

Quand madame Daliphare entra dans le salon, M. Ferdinand sorlait de la chambre mortuaire, des larmes roulaient sur ses joues pâles. Il vint au-devant de sa belle-sœur, et lui tendant la main :

— Pauvre Benoit, dit-il, là voix tremblante; f aurais voulu le voir une dernière fois et Tembrasser. Nous avons passé notre enfance ensemble, ma sœur, et je vous assure qu'il était bien bon pour tous, pour notre mère, pour moi; j'aurais voulu» le voir.

. — Il ne vous a point demandé, répliqua sèchement madame Daliphare, et même je regrette de vous dire qu'il vous a oublié dans son testament, car il a fait un testament par lequel il lègue deux cent oiille francs aux employés de bureau malheureux^

— Bon Benoit, je le reconnais là.

— Avant de penser aux étrangers, il aurait pu penser à sa famille.

— Il n'aurait pas osé.

— Gomment, pas osé, pourquoi? Croyez-vous que j'aurais trouvé mal qu'il laissât quelque chose à sa famille? tandis que je n'accepterai pas ce testament, fait contrairement à mes droits.

— Adolphe hérite de son père.

A2 LE MARIAGE BS IOLIETT&

' — Voulez-vous dire qu'Adolphe fera ce que je n'aurais pas fait?

— Je ne v€iux ries dire, ma sœur, m ce moment surtout. J'étais venu vous voir pour. . . vous voir, et aussi pour me Boettre à votre disposition, si je puis vou» ètFê utile à quelque chose. C'est si triste la mort, et cela entraîne à tant d'embarras douloU'reûx; si je peuit vous en épargner qudques-uns, usez de moi* Est-ce qu'Adolf^e n'est pas préfeim?

-^ Je t'attende ^un moment à l'autre.

— E3i bieft I épargness-lul 1^ formalités que je peux ren^plir am^i bien que hii. Il aimdt son père, le pauvre gterçon ; quand il arrivera, qu^il puisse le pleurer avec vous' sans être dérangé.

Madame Daliphare réftéchît un moment, pwie re«* levanlla tête :

— Je vous Femercie, dit-elle, et j'accepte vetre aide. Allez donc à la mairie, je vous ]me, & régHse, aux pompée funèbres» N'épargnes rien ; ordonaez tout largement, généreusement. Je veux ijoe le nom que porte mon fils soit honoré.

Madone Daliphare ne s'était décidée à foire revenir son fils à Paris qu'au moment où le médecin lui avait déclaré qu'il n'y avait plus d'espoir de sauver le malade.

Alors elle avait fait expédier une dépèche à Amsterdam pour dire à son fils d'accourir en toute hâte. Remise au télégraphe le vendredi malin, la dépêche avait dû parvenir à Amsterdam et être distribuée avant midfi; Adolfriie devait donc être à Paris le samedi dans la matinée. Elle avait consulté les indicateurs et-cMe était surprise qu'il ne fût pas encore arrivé, et plus encore qu'il ne lui eût pas répondu. Suivant la façon dont elle calculait, il aurait dû partir de Bruxelles dans la nuit, et par conséquent ar^ river le maiin à Paris. Elle ne s'expliquait pas ce retard et s'irritait de ce silence.

Eofin Lutzius lui monta une dépêche c[u'on ve-

ei LE MARIAGE DE JULIETTE.

nait d'apporter. Elle venait de Rotterdam, où elle avait été déposée le samedi matin. Curieux comme à l'ordinaire, le caissier avait grande envie de savoir ce que disait cette dépêche; après l'avoir tendue à madame Daliphare, il resta debout près d'elle, dans l'attitude d'un employé qui attend un ordre ; mais de la main elle lui fit signe de la laisser seule, et ce ne fut que quand il fut sorti qu'elle se mit à lire :

« J'étais absent quand ta dépèche m'est arrivée.

» A mon retour, je n'ai eu que le temps de courir

» au chemin de fer pour prendre le train. Obligé de

» coucher à Rotterdam, c'est de là que je l'écris

» cette dépêche avant de partir pour Bruxelles où je

» compte prendre le train qui arrive à Paris à cinq

:» heures cinquante minutes. Envoyer une dépèche

» à mon nom au buffet, à Douai, pour me fixer sur

» l'état de mon père. Dis-lui que je l'embrasse et

» que j'arrive. A temps, n'est-ce pas? »

Madame Daliphare regarda l'heure à sa montre et consulta l'indicateur; à la rigueur, il était peut-être encore temps d'envoyer à Douai la dépêche demandée ; mais il y avait des chances cependant pour qu'elle n'arrivât qu'après le passage du train. Dans ces conditions, elle décida de ne pas

répondre : à quoi bon envoyer une dépêche qui pouvait être perdue? Et puis d'ailleurs que dire dans cette réponse? La triste vérité? Il ne la connaîtrait toujours que trop tôt.

Cette résolution prise, elle se mit à relire la dépêche qu'elle venait de recevoir. Elle était étrangement rédigée, cette dépêche. Comme tous les commerçants, Adolphe avait l'habitude du style télégraphique, et il savait dire beaucoup de choses en vingt mots. Pourquoi ces douze ou treize lignes? pourquoi ces je , ces to, ces ce, ces au^ ces de^ ces quef II était donc bien profondément ému quand il l'avait écrite, bien troublé.

Qu'eût-il éprouvé, s'il avait été question d'elle? Sans doute, c'était son père; mais enfin ce père n'avait été rien dans sa vie. Ce n'était pas lui qui l'avait élevé; ce n'était pas lui qui, au temps de son enfance, avait rempli sa bourse de collégien; ce n'était pas lui qui plus tard avait payé sans gronder ses premières dettes, et qui lui avait donné les chevaux et les tableaux dont il avait envie. C'était elle,

elle seule.

Cette pensée la ramena au sujet qui l'obsédait : il ne fallait pas que ce testament reçût son eifet. N'importe comment, à quelque prix que ce fût, elle devait .l'en empêcher. Ce n'était plus d'argent

60 LE MÂRlÂGfi DE JULIETTE.

maintenant qu'elle avait souci. Dans le premier moment de la surprise , elle avait pu être suffoquée par ce legs de deux cent mille francs ; mais , à cette heure, ces deux cent mille francs n'étaient plus rien pour elle. Plus d'une fois elle avait perdu dans les affaires deux cent mille francs sans se désespérer; elle supposerait une faillite, et voilà tout. Que pécuniairement le testament lui fût ou ne lui fût pas favorable, qu'elle eût ou n'eût pas un intérêt matériel à le consentir, peu importait maintenant : elle avait un immense intérêt moral, un intérêt de cœur et de jalousie à ce qu'il fût annulé, et il le serait. Gomment? elle n'en savait rien; mais, avant l'arrivée de son fils, elle trouverait bien un moyen, dût-il lui coûter plus cher que le legs lui-même.

Et, avec plus d'ardeur que jamais, elle se rejeta dsms sa méditation, presque satis&ite d'un retard qui lui permettait d'examiner à fond tes diffioiités que ce testament lui créait et de leur trouver une solution.

Vers quatre heures, son beau-frère Ferdinand re» vint pour lui rendre compte des démarches qu'il avait faites. H la trouva dans son cabinet, ayant un code sur les genoux, et devant elle, sur son bureau, plusieurs feuilles de papier couveites de chl&es. Elle approuva tout ce qu'il avait arrangé; seule-

menly au lieu de douse voilures, elle en voulut vingt-quatre.

— C'est pour mon fils, dit-elle. Pour lui il faut frapper la mémoire de ceux qui le connaissent et même de la foule. Qui sait ce qu'il deviendra? Avec sa fortune et son intelligence, il peut aspirer à tout. C'est un homme, lui; on peut en faire un personnage.

— Si vous aveE ces ambitions, croyez-vous qu'il soit pditique de contester le testament de mon pauvre frère? Qui frappe mieux les mémoires que la générosité?

— Je vous remercie de votre observation, ditelle sèchement ; lâ-dessus mon paiii est pris. Ne traitons pas ce sujet. D'ailleurs j'ai un service à vous demander, qui ne nous en laisserait pas le temps* Adolphe va arriver par le train de Bruxelles i cinq heures cinquante. Voulez-vous aller l'attendre? S'il n'est pas prévenu à l'avance, la vue de la maison fermée pourrait lui donner un coup que je veux lui ^arguer. Vous prendres une voiture, que vous gar« derez afin de me l'amena rapidement.

Au mot voiture, madame Dalipfaare remarqua un mouvement chez son beau-frère. Elle le regarda alors plus attentivement : ses diaussures étaient blanches de poussière et ses cheveux étaientmouillés

de sueur. Évidemment il avait fait toutes ses courses à pied. Elle comprit.

— Vous avez dû dépenser de l'argent pour moi? dit-elle en lui tendant un billet de cinquante francs.

— Bien peu de chose,

— Veuillez prendre ce billet, nous compterons plus tard.

Pendant qu'il serrait le billet dans la poche de son gilet, elle l'examina des pieds à la tête. Il portait ce jour-là, comme tous les jours de l'année d'ailleurs, un habit trop grand pour sa maigreur, un gilet auquel manquaient deux boutons, et un pantalon déchiqueté par le bas : tout cela en drap noir, râpé par l'usage, lustré par la graisse.

— Est-ce que ce n'était pas votre frère qui s'occupait de votre toilette? dit-elle. Il me semble qu'en ces derniers temps il vous a oublié. Pour mon jSls, il serait convenable que cet oubli fût réparé à la cérémonie. En son nom, je vous prie d'accepter ceci.

Tout en parlaçt, elle avait enveloppé deux billets de banque dans un morceau de papier et elle lei avait poussés sur le coin de son bureau.

— U est vrai que les affaires n'ont pas été brillantes en ces derniers temps, dit-il; mais je suis dans une bonne série, ça va marcher. Je pourrai vous rendre tout cela.

lE MARIAGE DE JULIETTE. 6S

— A Adolphe si vous voulez; moi, je ne suis pour rien là-dedans.

Il était près de sept heures lorsqu'une voiture s'arrêta à la grande porte de la maison; madame Daliphare, qui depuis longtemps déjà se tenait devant une fenêtre ouverte, descendit rapidement en entendant le bruit de la voiture, et, au bas de l'escalier, -elle reçut son fils dans ses bras.

— Ton oncle Ferdinand t'a dit...?

— Tout.

Ils montèrent; mais, au moment où il voulait entrer dans l'appartement où il savait trouver son père, elle ouvrit devant lui la porte de son logement particulier. Pendant assez longtemps ils restèrent assis en face l'un de l'autre sans parler. Elle le regardait, cherchaùtles changements qui s'étaient faits en lui pendant cette année d'absence : ses épaules s'étaient élargies, son teint avait bruni; ses yeux, naturellement doux, avaient pris une décision qu'ils n'avaient pas autrefois; en tout, dans ses manières plus fermes, dans son regard plus assuré, dans le port de* sa tête, l'homme s'était affermi.

— Je voudrais le voir, dit-il d'une voix qui marquait la volonté.

Ils passèrent dans la chambre mortuaire, et tandis que madame Daliphare restait à la porte, il alla

s'agenouiller auprès du lit sur lequel son père était étendu. Au bout de cinq minutes, voyant qu'il demeurait Uk, elle dla près de lui et le praiant par le bras, elle le força doucement à se relever, puis toujours le tenant, elle le ramena dans le salon.

Il se laissa tomber sur un siège et se caeha la tète entre ses mains.

— Oui, pleure-le, dit-elle, c'était ton père. J'ai passé par là. Moi aussi j'aî perdu le mien, et je l'ai pleuré. Mais moi, je restais seule; je n'avais pas une mère pour me consoler, pour m'aimer, et tu en as une, mon enfant.

Elle vint s'appuyer sur son épaule, et, lui rabaissant les mains, elle le regarda longuement.

— Jusqu'à présent je n'ai pas été une mauvaise mère pour toi, n'est-ce pas? mais mon action n'a pu s'étendre que sur les petites choses, maintenant elle s'étendra sur les grandes. On me reconnaît une certaine intelligence dans les affaires, cette intelligence je veux la mettre à ton service. Tu ne sais pas jusqu'où peut arriver un homme qui a près de lui une femme pour l'aider dans mille circonstances où les hommes ne savent pas trouver leur chemin. Je veux parler d'une femme fidèle et dévouée, comme seule une mère peut l'être.

S'il est irritant dans l'affliction- de se voir assailli

LE ttARlÂ^Ë DE JULIËttfi. 7i

par des gens qui veulent vous consoler et ne trouvent rien de mim% que de répéter les banalités qui courent le monde, « Tinfluence du temps, la résignation à ce qu'on ne peut empêcher, les épreuves salutaires », il est dout par centre ^entendre une vob q«ii vous dit : « Tu ne restes pas seul, tout ne disparaît pas avec celui que tu regrettes^ nous le pleurerone ensemble, je suis près de toi ». Notre cœur s'ouvre à cette voix, comme dans une chute aotre bras s'étend pour se cramponner à ce qui nous entoure; cela se feit instinctivement, machinalement.

Ce ht ce qui se produisit pour Adolphe. Pour la première fois, en rentrant à la maison aprèd une absenee, sa première pensée n'avait pas été pour sa mère, et le premier nom qui était venu sur sed lèvres avait été celui de son père, car le triste récit de son oncle emplissait encore ses oreilles.

Après tout il avait été le meilleur ami de sa jeunesse, le complaisant de. ses jeux et de ses caprices, toujours disposé à subir ses tyrannies d'enfant, tèii-< jours prêt à excuser ses fautes. D'autorité, €te volonté, il n'en avait jamais eu; mais quelle inépuisable bonté, quelle tendresse contenue, qui, plus d'une fois, dans letirs promenades k deux, s'étaient manifestées, en élans de caresses 1 II ne le verrait

plus. Il l'avait quitté plein de force, et c'était fini, sans une parole d'adieu, sans un serrement de m^in, sans le dernier regard.

Penchée sur l'épaule de son fils, madame Daliphare suivait en lui cette transformation. Jusqu'à ce moment il y avait eu comme un voile sur les yeui de son fils; elle vit ce voile se soulever peu à peu, et elle sentit qu'elle reprenait dans ce cœur sa place accoutumée, — la première. Elle continua :

— Ce que je te dis là en t'embrassant n'est point parole en l'air. Depuis que nous sommes séparés, j'ai beaucoup pensé à toi, à ton avenir, et depuis ce matin plus fortement encore. J'ai à te parler sérieusement.

— Demain, dans quelques jours, dit-il en voulant faire une dernière défense.

— Et pourquoi pas tout de suite? C'est de notre vie itous deux qu'il s'agit, et les circonstances font que nous devons trancher une situation qui pouvait traîner encore longtemps indécise. Ce n'est pas être infidèle à la pensée de ton père, car nous parlerons de lui.

, — Alors comme tu voudras.

^ Eh bien I allons dans mon cabinet, car il me faut des pièces à l'appui de ce que j'ai à te dire.

En traversant les bureaux, Adolphe fut pris d'un frisson nei'veux ; le bruit des pas qui retentissaient dans le vide, l'ombre qui emplissait les cages grillées, la lumière extérieure qui ne pénétrait çà et là qu'en jets capricieux et tremblotants : tout se réunissait pour produire une émotion troublante dans une âme émue.

* Entrée dans son cabinet, madame Daliphare allù-' ma deux becs de gaz ; le sifflement de la flamme fit taire la voix du silence» en même temps que sa clarté fit évanouir les visions mystérieuses de l'ombre.

— Nous avons besoin de voir clair, dit madame Daliphare, poyr expliquer à son fils ce luxe d'éclairage, car les pièces que j'ai à te communiquer sont nombreuses.

Disant cela, elle ouvrit sa caisse paitictiIÎGre, cëlb

U LE Mariage de juliettë.

dans laquelle le matin elle avait pris son contrat de mariage, et elle entassa sur son bm^eau plusieurs cartons remplis de papiers.

-=^ C'est une sorte d'inventaire que je veux que nous fassions, dit-elle, mi inventaire de notre avoir; seulement, au lieu d'appeler les notaires et les gens dé loi, qui embrouillent tout, cela se fera entre nous deux.

— A quoi bon ces pièces alors? Si les choses doivent reste? entre nous, les preuves à l'appui de ce' que tu dis sont bien inutiles.

■*-* Ces papiers sont utiles pour me guider d'abord et ensuite pour 16 mettre à même de me contrôler. H s*agit d^afiEstit'es entre nous, et les affaires ne se font pas avec de» sentimeiils; on oompte deux fois l'ar^ gent, même celui qu'une mèi»e vous donne. En •»*iécoutant, pense, si tu veux, que je suis ta mère; mais, en me répondant, traite-moi comme si j'étais ton adversaire et que mes intérêts fussent opposés aux tiens. Montre que tu es bien mon flls, même contre moi : c'est le plus grand plaisir que tu puisses me faire»

U n'avait guère la tète aux affaires; mais il ne Voulut pas. peiner sa mèiiC, sachant toute l'importance qu'elle attachait à ces discussions d'intérêts, e^ il fit ^brt pour l'écouter attentivement.

— Ttt saâs comment j'ai commencé la vie, diteH^; 9fée pie» : fiile (Fun brocanteur. Il y a des gens ^i, ]^afl^Veii»s à hk richesse, tâchent d'oublier leur origfiBe : moi, je me rappelle sans cesse la mienne. Cela donne de k force quand on se trouve en présence tf une difficulté ; en voyant dT où Y cm est parti 8l le chemin qu'(Mi à parcouru, on prend confiance dR soi Quand je me mariai, j'avais cette maâson presque aussi importante qu'elle t'est maintenant, et divensès valeurs ou créances, estimées six cent mille (rancs. Ton^ jj^re n'avait rien. Nous avons adopté le i^gime de la^ cotftimunauté, réduite aux acquêts. Je s»is donc restée propriétaire de ma maison de commerce ^ de mes valeurs; De plus, ton père m'a £»t ^tonaticm par contrat de mariage, c'est-à-dire d'une façon irrévocable, de tout ce dont il pourrait disposer au jour de son* décès : tout, s'il n'avait pas d'en- 'ants; un quart en propriété et. un quart eu usufruit, s'il en avait Void mon contrat, lis-le.

H wuhit repousser le parchemin qu'elle tui ten- <^, mis elte insista.

-^ Il&ut que tu lises, dit-elle. Pendant ce temps, i^rang^tfid dans l'ordre où je dois te les présenter ces autres pièces;

Elle vida les cartons et classa rapidem^it les pa^ Pior» qn'ils cootenaient.

— Depuis noire mai-iage, dit-elle, mes afiEsdres ont heureusement prospéré ; ma fortune commencée s^est régulièrement accrue* C'est ainsi qu'elle se compose aujourd'hui de notre maison de campagne de Nogent, de nos ma^ns de la rue de Rivoli, de notre ferme de Louvres, de valeurs de portefeuille montant à huit cent mille francs, et de valeurs de bourse en rente française, en consolidés, en obligations de chemins de fer et en actions diverses. Tout cela est compris dans ces liasses, et, si tu veux en faire un relevé, tu trouveras un total de quatre millions trois cent mille francs. Bien entendu , je laisse en dehors les créances de la maison, les unes sont bonnes, les autres sont douteuses ou mauvaises, et tu en retrouveras le détail dans la comptabilité. Ne parlons donc que de ces quatre millions; tu sais comment et par qui ils ont été gagnés. Ton père...

Adolphe fit un geste que sa mère arrêta.

— Ne crois pas que Je veuille l'accuser, ce n'est pas rheure. Je veux dire que tu as été assez longtemps dans la maison et que tu as vu d'assez près comment les choses s'y passaient pour savoir qu'il n'a pas plus contribué à ces bénéfices que Lutzius ou tout autre employé. Ce n'est pas faire injure à sa mémoire que de dire qu'il n'était pas commerçant.

Cependant, en vertu de netre contrat de mariage, il s'est trouvée propriétaire de la moitié de ces quatre millions, dont il n*avait pas gagné un sou, soit deux millions. Seulement, de ces deux millions, il faut soustraire le montant de ma donation, c'est-à-dire un quart en propriété et un quart en usufruit, soit un million. J'arrondis les chiffres, les fractions ayant peu d'importance dans ce raisonnement ; c'est donc une somme de un million que ton père possédait et dont, e» vertu de la loi, tu dois hériter. C'est bien cela, n'est-ce pas?

— Il me semble.

— Ce n'est pas assez, tu dois savoir. Récapitule : société d'acquêts, en chiffres ronds, quatre millions. Pour moi deux millions; pour ton père, deux millions. Sur ces deux millions, il me revient un million : pour toi, reste donc un million.

— Cela me paraît être ainsi.

— Il en serait ainsi effectivement, si ton père, s'était ténu enfermé dans la légalité. Ton père mourant, tu trouvais dans sa succession un million qui t'appartenait de par la loi : ton bien et ton droit en un mot. Moi mourant, tu trouvais dans la mienne deux millions et en plus ce que je possède en propre. Mais ton père ne s'en est pas tenu à la légalité ; il a voulu remplacer la loi par sa volonté, et il

i» . LE MARIAGE DE JULIETTE.

a fait ua -testament qu'il n'avait |^ le 4i^ 4e faire.

C'était avec répugnance qu'Adolphe s'était |»rèté a cet entretien ; cette discussion d'affaires le blesaait. Malgré son respect pour sa mère <et Thabitud^ qu'il avait d'accepter tout d'dle sans défen$ey il se disail que le moment était vraiment mal i^isi fig«r trai^ i&v un pareil sujet. En voyant où l'on en était arrivé, il voulut arrêter sa mère ; mais celle-ci ne se laissa point imposer siknoe.

— Il faut aller jusqu'au bout, dit^Ue, car nous avons des mesures à prendre desijweUes dépend ton iKMdneur, surtout celui de ton père. Chsl là ee qui me force k parler aujourd'hui et ee qui t'c^Iige^ toi, à m'entendre. Donc ton père a £sut un testa* ment. Oubliant qu'il avait, par I9 donation du contrat de mariage, épuisé la quotité disponible, il te laisse tout ce qu'il possède, à charge par toi de prélever là-dessus deux cent mille francs pour les employés de bureau malheureux.

— Pauvre père !

— Sans doute l'inspiration est généreuse; mais il ne /suffit pas d'avoir des inspirations en ce monde, il &ut pouvoir les réaliser, et quand on fai^ des générosités, les faire avec son argent el non avec celui des autres. C'est ce que ton père a ou-

LE MAHIAfiE DE JULIETTE. 79

biié ; aussi ma stnrprise a-t-^Ue été grande ^uaBd M. de la Branche m'a parlé de ce testameul^ -^ Tu ne le conAaifisàis pus ?

— €'est |>af M. de la Branebe que j'^eH ëi t^pris ce lïiatia i'existenoe et le contenu ; si j'avais «oup-* çoiiaé les intentions de ton père, je ne l'dwais pas laissé les exécuter si mal.

— En réalité, il nfe s*«^t que de deux ceat mille francs qui seraient prélevés sur ma part.

— Ton père n'avait pas le droit de t'imposer 08 prélèvement, car ta part, comme tu dis très-bien, ne lui appartenait pa&, il n'en pouvait pas disposer^ Qe n'e^ pas lui qui te la donne^ «'est la loi. La loi m'avait pris une portion de ma fortune, gagnée par moi, par moi senle^ tu le sais bien, et elle l'avait attribuée à mon mari ; mais elle ne lui en avait pas accordé la disposition, elle te l'avait .réservée. C'est donc avec un argent qui t'appartenait que ton père a voulu faire une générosité, et c'est là ce qui r^d son testament nul.

Depuis qu'elle avait abordé la question du testament, madame Daliphare n'avait pas quitté son fils des yeuX| et, sur ce visage qu'elle connaissait si bien, elle avait suivi pas à pas l'effet de ses paroles. Elle comprit que le moment décisif était arrivé, et que pour faire réussir le plan qu'elle avait combiné,

80 LE MÀniÀGE DE JULIETTE.

il fallait qu'elle ne laissât pas à Adolphe le temps de réfléchir.

— Nous opposer à la volonté de ton père, ditelle en continuant vivement, si peu juste que soit cette volonté, est chose grave. Sans doute la loi nous donne le droit de contester ce testament, qui ne tiendrait pas une minute en justice. Mais audessus de la loi et du droit il y a l'équité et la morale, et nous devons nous demander s'il nous est permis à nous, que notre fortune placé à la tête du commerce parisien, de contester en justice une libéralité telle que celle de ton père.

Ces paroles étaient textuellement celles qui avaient valu à M. de la Branche Talgarade du matin ; mais madame Daliphare, les trouvant utiles au but qu'elle poursuivait, ne se faisait aucun scrupule de les emprunter au notaire pour se les approprier.

Elle reprit.

— Il faut donc que cette libéralité reçoive son effet. Pour cela, qu'avons-nous à faire? J'ai réfléchi à cette question toute la journée, et voici ce que j'ai trouvé. D'où vient la part de fortune dont la mort de ton père t'investit aujourd'hui? De moi, n'est-ce pas ? Qui a gagné cette fortune? Moi. A qui appartient-elle, je ne dis pas légalement, mais moralement? A moi aussi, n'est-ce pas? Eh

bien ! il faut qu'il en soit du legs de deux cent mille francs comme il en est de ta part : puisque Tune vient de moi, l'autre en viendra aussi, c'est tout simple. Sans rien répondre, Adolphe se leva vivement et, venant à sa mère, il la serra dans ses bras en l'embrassant avec des larmes.

— Il faut reconnaître, dit-elle après le premier moment d'effusion, qu'il y a quelque chose de mauvais dans ce moyen, et que la véritable intention de ton père^ n'est point exécutée. En effet, qu'a-t-il voulu? D'abord te faire un don, ensuite en faire un aux employés de bureau ; de telle sorte que les uns et les autres, toi et eux, vous tinssiez ce double don de sa générosité. Malheureusement ce n'est point ainsi que les choses peuvent s'arranger dans la réalité : tu tiens ta part d'héritage de la loi, et les employés tiendront leur deux cent mille francs de moi. Mais, en fin de compte, le résultat matériel sera le même et c'est tout ce que nous pouvons.

— C'est-à-dire que tu me donnes deux cent mille francs.

— Eh bien! porte-les à mon avoir si tu veux m'en garder recoribaissance ; mais alors ne ferme pas ton livre tout de suite, car nos arrangements ne sont pas finis, et tu auras encore quelque chose à écrire si tu acceptes ce que j'ai à te proposer.

M LE MiRIAGB BB JULIETTE.

Hoti ÎBtention n'est pas que tu retournes à Amsterdam ou ailleurs, elle est que tu restes à Paris, Cela te convient-il ?

— Ah! mère...

— Ne montre pas trop d'enthousiasme^ car je penserais que les raisons qui ont déterminé tes voyages existent encore, et cela m'épouvanterait. Ja veux croire, au contraire, qu'une aimée d'ath sence t'a donné l'oubli et la ss^esse* S'il en est ainsi, je te demande d'être mon associé, et je t'of^ fr0 la moitié de ma maison ; nous partagerons déserinais le travail, l'autorité et les bénéfices; nous serons Veuve DaUphare et fils. Qu'en dis4u ?

Elle vint à lui et le regaida longuement dans les yeux. Elle n'ajouta pas un mot à ce qu'elle avait dit ; mais json regard parla pour elle, soulignant d'une façon précise les deux termes contraires de sa proposition : l'engagement qu'elle demandait et l'offre, qu'elle faisait.

— Aoceptes-tu? dit^elle enfin, lorsqu'elle fut certaine d'avoir été comprise.

— Je voudrais te répondre par un mot qui te dit combien je suis ému de ta bonté.

•^ Alors ne me réponds rien, et pour ce soir restons-en là ; il est tard, ta nuit a été mfiuvatsa^

— Je voudrais. ••

— Non, mon enfant ; îa sœur et moi, c'est assez. Tu es brisé de fatigue. La journée de demain te sera cruelle ; celle d'après-demain le sera plus encore. Je te demande, je te prie de prendre un peu

de repos.

Elle voulut le conduire à sa chambre; puis,

lorsqu'il fut au lit, elle revint pour arranger son

oreiller comme au temps de son enfance.

— Je ne veux pas que tu te lèves, dit-elle, en l'embrassant, et pour être bien certaine que tu ne me désobéiras pas, je t'enferme et j'emporte la clef. Demain matin je viendrai t'ouvrir.

Quelqu'un qui l'eût vue rentrer dans son appartement n'eût pas reconnu la femme qui pendant toute la journée avait tourné sur elle-même dans lé salon, anxieuse et sombre; elle était transfigurée.

Enfin ses désirs étaient exaucés, son ambition était satisfaite : l'associée de son fils, leurs deux noms réunis !

Il n'oublierait jamais qu'il lui devait tout, et désormais il ne vivrait que par elle et pour elle.

L'enterrement avait été fixé au lundi matin; car si désireuse que fût madame Dalipbare de ne pas perdre de temps, elle avait en cette occasion sacrifié son intérêt, ne voulant rien épargner, ni l'argent dépensé en frais funéraires, ni l'argent perdu par la fermeture de la maison un jour ouvrable. Il fallait que les funérailles du père servissent à la réputation du fils; si le pauvre homme n'avait été bon à rien « de son vivant, mort, il serait au moins utile à quelque chose. C'était le lundi seulement qu'on pouvait avoir la messe chantée, et puis le dimanche était le jour des petites gens qui ont besoin de leur travail ' de toute la semaine.

Adolphe avait été chargé par sa mère de vérifier * la liste des billets d'invitation, pour voir s'il ne trouverait pas des noms d'amis, de connaissances, ou de gens avec lesquels la maison était en relations,

qui auraient été oubliés. Madame Daliphare tenait à ce que les choses fussent faites grandement et à ce que l'argent qu'elle dépensait produisît tout l'effet désirable ; mille invités ne coûtaient pas beaucoup plus que cinq cents, et l'on avait ainsi des chances pour avoir un bel enterrement. Or elle avait à cœur ce bel enterrement pour les siens et même pour elle.

Grande fut la surprise d'Adolphe, en lisant cette liste, de ne pas y trouver un nom qu'il chercha tout d'abord, celui de madame Nélis. Il la relut une seconde fois, mais sans voir nulle part ce nom, qui devait lui sauter aux yeux, ou un autre mal écrit qui ressemblât à celui-là.

D'où venait cet oubli? Était-ce un simple oubli ou bien n'était-ce point le résultat d'un ordre donné?

Lorsqu'il avait quitté Paris un an auparavant, c'avait été à la suite d'un entretien avec sa mère, dans lequel celle-ci lui avait reproché sa trop grande intimité avec Juliette Nélis. Il avait soutenu que cette intimité ne dépassait pas les bornes de l'amitié. Et comme sa mère insistait sur le caractère dangereux que présentait cette amitié avec une jeune fiUe séduisante sous tous les rapports, excepté sous celui de la fortune, puisqu'elle n'avait rien, il s'était laissé envoyer en Angleterre sans se défendre.

Depuis ce départ, la quasi-intimité qui existait

alors entre sa mère et madame. Nélis «'étoit*elle

rompue?

C'était ce qu'il s'était demandé plus d'une fois en ne trouvant jamais le nom de madame Nélis dans les lettres de sa mère, et c'était ce qu'il se demandait maintenant en ne trouvant pas davantage ce nom sur la liste des invitations.

Le moyen le plus simple d'obtenir une répense à ces questions, c'était d'aller interroger sa mère; mais les moyens simples et directs ne sont pas toujours ceux dont on se sert, alors surtout qu'on craint de se livrer.

Demander comment madame Nélis avait été oubliée et ne pas faire cette demande pour d'autres noms, c'élait avouer que cdui*là tenait une grande pkce dws sa tête et peut-être même dans son coeur.

il reprit donc la liste pour la troisième fois, et il se mit à diercher d'autres noms qui eussent été pareillenient oubliés; mais ces noms n'avaient pas la puissance de cdui de Juliette Nélis et ils ne se présentaient pas à son esprit.

Ëi^n il en trouva un : c'était celui d'uneommensâl de la maison, un vieux be«i, appelé M. Deseloizeaux, qui, pendsmt la saison d'été, alors qu'il n'était pas en villégialore diez l'un ou l'antre de ses omis, venait dln^ «mvent le diiimnoho à Nagent)

LE HâRIAGE DE JULIETTE. 87

accablani madame Paliphare de ses compliments régence et M. Daliphare de son amitié protectrice.

Aussitôt et sans ^n chercher d'autres, il se rendit auprès de sa mère.

— Il y a deux noms d'oubliés, dit-il d'ui^ air surpris.

— S'il n'y en a que deflx, ce n'est pas trop.

— C'est que ceux-là ne devaient guère l'être.

— Lesquels?

— M. Descloizeaux et madame Nélis.

— Et c'est précisément parce qu'ils ne devaient pas l'être qu'ils l'ont été. Je les avais effacés de la liste que j'eii donnéiB ii, Lutzius, parce que je voulais leur faire écrire un billet que j'aurais signé. Tu as vu l'amitié de U. Descloizeaux pour ton père, et il me semblait que pour lui un simple faire part était bien sec. De même pour madame Nélis ; si nosrela-> tions oiBX été moins suivies en ces derniers temps , o'«st une raison pour que, dans ces circonstsuices, je n'agisse pas froidement avec elle. Mais j'ai été tellement troublée par cette affaire du testament, que j'ai oublié M. Descloizeaux, madame Nélis, et encore deux ou trois personnes. Heureusement il est temps encore.

— Veux-tu que j'écrive pour toi?

— Maiptenant que tu es le chef de la famille, fais

ce qui est convenable, je n'entends rien à toutes ces choses. Il m'a semblé que je devais envoyer un mot particulier aux personnes avec lesquelles nous avons une intimité d'un certain genre, mais je ne sais pas si c'est l'usage. Ce sont là des détails que je n'ai pu apprendre autrefois et que maintenant je n'ose demander à personne, si ce n'est à toi. J'ai ma fierté, c'est peut-être une faiblesse ; viens-moi en aide et désormais, pour tout cela, fais ce que tu jugeras devoir faire.

Naturellement il jugea qu'il devait écrire : M. Descloizeaux aurait été seul oublié, un billet de faire part eût suffi ; mais pour madame Nélis et pour Juliette il fallait une lettre.

La cérémonie avait été fixée pour onze heures précises.'Un peu avant l'heure, les personnes invitées commencèrent à arriver : les employés de la maison les premiers, comme il convenait, et avant tous Lutzius, qui, depuis dix heures et demie, se promenait en long et en large dans la rue des lYieilles-Haudriettes, comme s'il eût été chargé de surveiller les gens des pompes funèbres. Il s'était fait une tête pour la circonstance, et jamais l'affliction qui se contient n'avait été représentée avec plus de dignité ; un comédien eût été satisfait de cette mine. Le visage allongé, les yeux mi-clos, la

lèvre inférieure pendante : c'était parfait. De temps en temps il allait jusqu'au coin de la rue, et, en passant devant la glace du marchand de vin, il regardait rapidement si sa figure gardait l'expression voulue ; selon le besoin, il l'allongeait ou l'élargissait.

A mesure que les employés arrivaient, ils allaient se grouper dans un coin de. la' cour, l'humilité de leur condition ne les autorisant pas à pénétrer dans le salon où Adolphe, le dos à la cheminée, serrait, sans trop savoir ce qu'il faisait, les mains qu'on tendait vers lui, et encore moins dans la chambre de madame Daliphare, où celle-ci, assise dans un fauteuil comme un roi sur son trône, recevait les compliments de condoléance de ses intimes.

A l'exception de Mayadas et de Flavien, tous les employés étaient au complet, et, en attendant la levée du corps, ils (Causaient.

— Êtes-vous entré dans la maison? disait l'un d'eux en s'adressant à Lutzius.

— Pourquoi me demandez-vous ça?

— Pour connaître le cérémonial des enterrements à Paris et savoir si l'on donne des gants aux invités.

— Quelle bêtise me dites-vous là?

— A Rouen, où j'étais avant de venir ici, ça se fait dans^ certaines .maisons, et, vous comprenez, c'est très-commode. Ainsi, h l'enterrement de mon

da:*nier patron, j'ai éu une |>M*e de gasts UftiH^ qui m'a sei vi pour le mai^iage de ma fille et paiir le baptême de mon pelit-^. Ils étaiefii tràs-èoite, je les ai eaûorè, et pourtant il y a dix ans.

Le caissier ouvrait la bouche pour relevef vertement rinconvenance de cette question, quâfid rentrée de May&das lui coupa la parole. '

€elui-<j, qui avait été B^rgent^bajor et ^m connaissait les derniers honneurs qu'on doit readre à ses cbef^ >s'était mis en grande tenue ; il arrivait, la taille serrée dans sa redingote boutonnée, les «aaîns gantées de gants noirs, les souliers guêtr&s de guêtres blmches, et toul; en marchant ii levait k tète en , l'air pour étudier le ciel, couvert de grns su^es menaçants*

— E^-ce que vous avez peur 4e la pluie? dit Lutzius en lui serrant la main ; vous, im soldent?

— Il £lut vous dire ^ue j'étrenne aujourd'hui un col et des manchettes de diemise en papier^ il pa» rait que c'est très-économique; mais vous eomprenes que dans h, circonstanee, si nous recevions une botine averse, ça me chiffonnerait.

— Âh ! très-drôle I dit le caissier en riant à pleine bouche.

Mais, se souvenant aussitôt que le rire lui était interdit pour la matinée, il reprit vivement M mine

LE MARIAGE DE JUiI£TTJ£. 91

allongée» qui YéritaUemeni eut fudque diose 4e ki^bre.

— Vous voyez que j'avais raîs<m de soi^tenir que feuteiTaneiii se ferak le lundi, reprit Mayadas. Nous ne sommes pd£ en Angleterre, que diable ! et nous ne gardons pas nos moits toute la sematae pour les aiierrer le dimanche, par écoaomie de. temps et par distraction.

— Il faut dire aussi, continua un autre, que le lundi est un mauvais jour de vente.

Pei» i pe^ iacour s'était remplie, elles personnes qui montaient au second étage avaient à déranger ^ groi^ei ^, s'étaAt formés suiv^yil le hasard des G^naai^safices, causaient et discutaient. Décidément madame Dalipha^e vetrait ses désira «attafeite : son mari laiirait nu bel enterrement.

Dn ic^oia dans lequel ils s'étaient réunis, les employés suivaient le défilé et faisaient des oommentaires sur les nouveaux amvants. Quand M* Ferditt^d Dalipbare parut , ils poussèrent des exclamations de surprise, que Lutzius eut peiiie à réprimer. H^tués à le voir dans ses vêtements râpés <P^aiâ il venait furtivement au bureau causer quelques instants avec son frère, ils ne voulaient pas le reconnattre dans le persmmage étrai^e qni arrivait : cbaufsure, coiffure, habiti linge, gants, c'était véii-

tablçment le mannequin d'un magasin de confection qu'on met en montre pour décider € ceux qui veulent être bien habillés >.

Mais dans ces habits neufs il paraissait plus usé encore qu'à l'ordinaire, car il n'y avait phis accord entre le brillant lustré de ses vêtements et les pâleurs ternes de son visage amaigri. Il se faufilah au milieu des groupes sans déranger personne, et, seul parmi ces gens qui causaient de leurs af&ires ou qui bavardaient, il allait sans s'occuper de luimême ou des autres, san»* pensées personnelles, perdu dans son émotion.

Il se fit un mouvement sous la grande porte et les groupes s'écartèrent pour livrer passage à deux femmes qui s'avançaient. Toutes deux étaient en noir, mais sans être en deuil. L'une était une femme de cinquante ans environ, qui de son ancienne beauté avait conservé un air de dignité et d'importance; elle marchait en inclinant doucement la tête, tantôt

à droite, tantôt à gauche, comme un souverain qui salue ceux qui ont l'honneur de se trouver sur son passage, ou comme un évêque qui donne discrètement sa bénédiction. L'autre, au contraire, marchait sans regarder personne, bien qu'elle ne tînt pas ses yeux baissés; elle resseuiblait à sa compagne autant que la vingtième année peut ressembler à la cin-

quantaine; en tout cas, c'étaient les mêmes traits de beauté pure et fière, mais ce n'était point le

même caractère. Ce qui avait été froideur et immobilité chez la vieille était chaleur et vie chez la jeune ; en celle-ci tout parlait : ses yeux profonds, ses lèvres sanguines, sa démarche souple.

— Avez-vous vu mademoiselle Nélis et sa mère ? dit Flavien en rejoignant les employés ; elles sont venues à pied, je les suis depuis le Temple. Hein! Mayadas, quelle femme ! Elle éclaire la rue comme un rayon de soleil.

— Ne dites donc pas de ces bêtises, interrompit Lutzius. Ce que je vous fais observer là est pour votre Ijien, c'est une leçon dans votre intérêt.

Elles avaient monté l'escalier. En les voyant entrer dans le salon, Adolphe quitta la cheminée et vint au devant d'elles. Madame Nélis, qui était tendre et démonstrative, l'embrassa en pleurant : Juliette lui serra la main longuement, les yeux émus dans ses yeux pleins de larmes.

— J'ai une grâce à vous demander, dit-il en l'attirant dans l'embrasure d'une fenêtre et sans lui lAcher la main, je vous en prie, restez avec ma mère.

— Ce que vous nous demandez là est bien grave, répondit madame Nélis, nous ne sommes pas do la fa-

U LJB. MilRlÂfiB Bfi lISblETTE.

BatUe, ei «peut-être les convenanoeft... Vous cGaspren&iy mon cket eafaat . .

Sms i'éc^ilef , Ibeooimiift à s^adress^ toujours à

— ^ Renq^ceMBoiprès (Fefte, je yoqs le (iemande en grâce ; que je vous retrouve là. lioi aussi, au i^tow, y«ftvai beiK^ de voiiSy de vc^re syaipathie, de y^r« âjautié*

ËHe ft^kd y^pondit pas, Biais se. toiumant vers sa

— Nous resterons avec madame Dftli{rf)are, ma-

-«-Alors tfès*-bien; oHtiptes^ sur rous, me& cher enfant.

Elles entrà^eal dao» la chamb) e de madame Dali-

L'hoir e étdt aiivivée. On descendit Tesealier, et, après ua mon»it assex kmg de broidi^Aa et de désordre dans lar emr^ dt ésM la rue, on; se nk en marche.

~ Allons, dit Mayadas; ei» segardant: le; eicl, qui s*était éckireif, yf ae plettvra pas. Nous a^oas de la

Ceux des employés qui avaient cru que, le lenfemai» de Featefrement de M. Daliphare^ oapourFait arriver dtn bureau- avec moins d^exactilude que dd coutume, avaient &it un faux ealouL

La surveiflance ne s'était point relâchée ; en ^ei* trant, ils tronrvèrent madame Dalipbare qui, comme tous les joure, se tenait devant la porte, ies yeux fixés sur la pendule.

Eilia Be^iîl point d'observationis à ceux qui étaient en retard, mais la façon dont elle regardait la. pendule, et les yaiY qu'elle jetait ensuite sur le nouvel arrivant, vatoiait une bordée de reproches. On savait par expérience que rien n'él»bt oublié avec eHe, et q«ie oe retard de quelques minutes, pcmp lequel elle ne disait rien en ce momenfe, était inscrit dans sa mémoire au compte débiteur, et qu'un jour ou l'autre, dans un mois comme dans un an, elle

irait le chercher là pour le faire chèrement pî^yer.

Le plus penaud fut Lutzius. Ayant toujours grand soin d'arriver avant l'heure quand il savait qu'on !e remarquerait, mais ne se gênant pas pour arriver après quand il espérait pouvoir le faire sans danger, le caissier avait cru que, le lendemain d'un jour de fatigue et d'émotion, madame Daliphare ne ferait qu'une courte apparition au bureau, et il en avait profilé pour s'arrêter au débit de tabac du coin. Il apprendrait là ce qu'on disait de l'enterrement dans le quartier, et plus tard il pourrait le répéter à madame Daliphare de manière à toucher la vanité de celle-ci.

Quand il aperçut madame Daliphare debout à sa place accoutumée, il s'arrêta interdit; puis, après le premier moment de surprise, il vint vers elle pour s'excuser, et, dans ce but, il voulut commencer une phrase entortillée.

Mais elle ne lui permit pas d'aller plus loin dans son explication.

— Je ne vous fais pas de reproches, dit-elle : ce serait du temps perdu ajouté à du temps .perdu,

c'est assez comme ça.

Sans répliquer et la tête basse, Lutzius entra dans sa caisse.

Il était sans exemple qu'un commis eût osé répondre à madame Daliphare, et, moins que personne,

LE MARIAGE i>K JULIETTE. 97

Luizius, toujours humble et soumis, furieux quand elle était mécontente, riant aux éclats quand elle souriait de ses lèvres pincées, eût risqué une pareille insolence. On se moquait d'elle tout bas, derrière une feuille de papier soulevée à propos; on la singeait quand elle traversait les bureaux, serrée dans sa robe noire, sans faire plus de bruit qu'une souris. Mais, lorsqu'on était sous le coup de son regard, on la craignait ou on la respectait; par la seule puissance de l'intelligence et du caractère, cette femme, qui n'avait ni éducation ni manières, avait su imposer l'obéissance à sa volonté, la soumission à son influence.

Tout le monde était à sa place, sans qu'aucun vendeur ou acheteur fût encore arrivé; elle s'avança au milieu de l'espace libre qui, comme un long corridor, s'étendait entre les grillages des bureaux, et^ levant le bras pour attirer l'atteation :

— Messieurs, dit-elle de sa voix claire qui portait partout, j'ai une communication à vous faire, dont je vous prie de prendre bonne note. Mon fils a été pendant trois ans employé dans ma maison au même titre que vous, ses devoirs ont été les mêmes que les vôtres, et vous ne m'avez jamais vu faire de différence entre vous et lui : en un mot, il a été votre camarade. Mais aiyourd'hui les circonstances

I»H ht MARlÀOfr M JULIETTE.

ne sont plus les mêmes; il devient mon associé, e'est-à-dire votre chef. Je vous demande pour \m l'obéissance et les ^égards que vous avez pour moi : entre ma parole et la sienne H n'y a aucune différence, ie compte que vous ne l'oublierez pas.

H n'y avait riienâ répondre; mais, tandis qu'elle entrait dans son cadiinet, chacun regarda son voisin. Puis, quand elle eut disparu, on commenta à ydix basse et en quelques mots cette grande nouvelle;

Lutzius, cjpii, derrière son grillage, n'avait pas de voisin sesez rapproché pour engager avec lui infê conversation secrète, prit une feuille de papier, et, après avoir écrit dessus quelques mots, il la fit passera Mayadas;

Celui-ci, habitué sans doute à ce genre de cwrespondance, déplia le papier sans rien répondre au commis qui le lui passai.

— Eh bien ! que pensez-vous de cela? demandait Lutzius.

Immédiatement au-dessous, Mayadas écrivit un seul mot :

Épaté.

Et il renvoya le billet à son auteur.

Flàvien, qui travaillait dans le même bureau que Mayadas, et qui avait lu la demande et la réponse, dit que pour lui il n'était pas si ^ épaté » que ça.

~ Je parierais, dit-il en parlait; derrière son copie de lettres, que c'est ce bavard àe Lut^ius qui a inventé l'histoire du voyage de M. Adolphe. Pourr quoi « madame » voudrait-elle qu'il n'épousât pas mademoiselle Nélis?

— Elle n'a pas de fortune.

— C'est possible, mais enfin où trouver une femme plus séduisante, car elle e^ charmante, n'est-ce pas? Elle a tout pour elle, et il me semble que si quelqu'un pouvait ne pas vouloir ée ce ma^ riage, ce serait mademoiselle Nélis. La fortune de M. Adolphe ne l'élèvera jamais à la hauteur de mademoiselle Nélis ; ils ne sont pas de la même race.

— Vous en êtes donc amoureux? dit Mayadas en riant.

Flavien rougit ; mais il n'eut pas le tenq)s de répondre, car madame Daliphare l'appela.

Ejîentôt il revint dans son bureau prendre son chapeau :

— Autre nouvelle, dit-il à Mayadas, madame veut faire élever un monument à son mari : elle m'envole rue SaintÀGilles diercher le marbrier.

— Le marbrier de la rue Saint-Gilles a ia spécia-* iité des enseignes : il ne fait pas de monui^enis funèbres.

C'était en effet une enseigne nouvelle que

madame Daliphare voulait, tant elle avait hâte que son association avec son fils fût connue de tout le monde, mênie des passants, F? Daliphare et fils en lettres d'or sur marbre noir.

Quand Adolphe, moins matineux que sa nière, descendit au bureau, il la trouva en conférence avec le lithographe. Après l'enseigne, les imprimés; dans tout, partout : P Daliphare et fils. Une bourgeoise épousant un duc et pair n'est pas plus pressée de faire graver partout sa couronne, que ne l'était cette mère de voir son nom et celui de son fils réunis.

C'est que ce fils était sa noblesse à elle, son orgueil dans le présent, son ambition dans l'avenir. En entrant dans la vie, elle n'avait eu qu'un but : gagner de l'argent, et quand l'argent avait commencé à venir dans ses mains et à s'y amasser, elle avait étendu ses désirs et voulu faire fortune. A cêla.elle avait employé tout ce qu'il y avait en elle de force et d'intelligence, ne voyant rien, ne voulant rien au delà : ce qui est plaisir pour les autres, ce qui est bonheur pour la femme n'avait pas existé pour elle, et, quand elle s'était sentie enceinte, elle avait éprouvé plus de dépit que de joie. Les langueurs et les malaises de la groosesse l'avaient exaspérée, car ils se produisaient précisément à une époque où le

travail la réclamait tout entière. Les secousses que lui donnait cet enfant qu'elle n'avait pas désiré et qui devait l'existence au hasard n'avaient pour elle rien d'agréable : c'était un ferdeau gênant, voilà tout. L'accouchement, avec ses douleurs et son repos forcé, n'avaient pas modifié ses sentiment;;. Ce petit morceau de chair rouge, qui pleurait et ciiait lui avait fait battre le cœur un moment, il est vrai, quand on le lui avait mis entre les bras; mais il était devenu bien vite encombrant, et c'avait été avdc une sorte de soulagement qu'elle l'avait vu partir en nourrice. Elle ne savait pas comment on touche h ces petits êtres si frêles, comment on les empêcha ^e crier, et l'instinct maternel n'existait point en elle. Plus tard, quand elle avait vu reirenir de la campagne un gros paysan lourdaud, qui faisait un tapage infernal et n'obéissait à personne, dérangeant tout, cassant tout dans la maison, elle n'avait pas trouvé un bonheur bien vif dans, sa maternité. Peu à peu cependant elle avait pris une joie de jour en jour plus douce à poser ses yeux sur ceux de cet enfant, à entendre sa voix, à se laisser embrasser par lui, à le caresser ; on lui disait qu'il était bel enfant, ses cheveux frisaient, et puis il avait des mots et des réflexions qui étonnaient. L6 besoin de s'occuper de lui et de le diriger avilit fait le reste ;

3on cœnr s'était ouvert à ce sentiment maternel ^ qu'elle était restée si longtemps sans connaître. L'argent qu'elle avait tout d'abord poursuivi si âprepient était arrivé entre $es mains ; mais, à mesure qu'il s'était amassa, il lui avait fait sentir qu'il ne donnait pas tout dans la vie, et qu'il y avait des satisfactions qu'elle ne pourrait jamais goûter, si riche qu'elle fût. Alors elle s'était dit qu'elle en jouirait dans la personne de son fils, et qji|^ ce qVelle ne pouvait pas obtenir, elle fille du père Choichijlon, femme de Benoît Dalipbare, elle Fatteindrait avec la main de son fils. Le moment était venu de commencer la réalisation de ces convoitises si longtemps caressées, et voilà pourquoi elle avait si grande hâte de se mettre à l'œuvre : y Daliphare et fils. Maintenant le mpiide lui appartenait. Lorsque le lithographe fut parti, Adolphe resta debout devant sa mère, comme s'jil était indécis sur ce qu'il devait faire.

— Eh bien ! dit-elle, ne veuxrtu pas te mettre au travail dès aujourd'hui?

— Si.

l^ais il ne bougea pas.

Il y avait ^ans le cabinet de madame Paliphare deux bureaux, un gr£|nd et un petit : le grand était celui de madame Daliphare ; le petit èelui de spp ma^^i. En ce

LE HARtAGE DE JULIETTE. iOS

moment, ni Tun ni l'autre de ces bureaux n'était occupé, car madame Daliphare se tenait appuyée contre une table haute, sur laquelle on écrivait debout.

Elle regarda son fils, et bien vite elle comprit son hésitation : il ne voulait pas s'asseoir au bureau de son père et prendre ainsi la place de celui qui Favait occupée si longtemps.

— Assieds-toi donc, dit-elle.

Malgré sa répugnance, il étendit la main pour disposer le fauteuil de son père, mais elle l'arrêta.

— Pas là, dit-elle; cette place sera désormais la mienne, et celle que j'occupais sera la tienne. C'est cejle d'où l'on voit mieux ce qui se passe dans les bureaux, elle fait face aux personnes qui entrent ; enfin c'est celle du chef de la maison, et le chef de la maison maintenant, c'est toit Je veux qu'il soit bien évident pour tout le monde que c'est toi qui commande ici et que c'est à toi qu'on doit s'adresser.

— Eh bien 1 et toi?

— Il ne te sera pas défendu de me consulter, ditelle en souriant, et quami lu voudras prendra mon avis, j*en serai bien aise> mais toujours en particulier, jamais en public.

Jusqu'à l'heure du déjeuner, le temps fut entièrement mis à profit : elle avait mille choses à ap-

prendre à son fils, non plus en quelques paroles * générales, comme elle l'avait fait, deux jours auparavant, pour leur fortune personnelle, mais en détail, afin de le mettre au courant des affaires de la maison.

Après le déjeuner, il prit son chapeau comme pour sortir ; mais elle le retint et il se laissa faire. Elle se donnait assez de peine pour qu'il la récompensât au moins par son attention et sa soumission.

Le surlendemain, ce fut encore la même chose : même intention de sortir chez le fils, même insistance du côté de la mère.

. Le jeudi, ce fut elle qui prit les devants, et lui proposa de l'emmener à Nogent ; elle avait besoin de son avis pour des changements projetés.- Rendez-vous était pris avec l'architecte et les entrepreneurs : on ne pouvait retarder cette course à la campagne.

Enfin, le vendredi, il annonça si résolument son intention de sortir, qu'elle ne tenta pas de le retenir.

— Seras-tu longtemps sorti? dit-elle.

— Je ne crois pas. Je vais seulement au Louvre. Je veux comparer les Rembrandt qui sont ici avec ceux que j'ai vus en Hollande.

— Cela presse?

— Non; mais, comme mes impressions sont encore toutes fraîches, je ne voudrais pas lés laisser s'effacer. Et puis j'ai mal à la tête, j*ai besoin de prendre l'air.

— Eh bien ! va, mon enfant. A propos, si tu vois les Nélis au Louvre, fais-leur mes amitiés.

Il ne répondit pas.

— Il est probable que tu lès verras, continua-telle ; car Juliette m'a dit qu'elle faisait en ce moment une copie à laquelle elle travaille tous les jours.

— Adieu, maman.

Il descendit rapidement l'escalier, sans se retourner vers sa mère qui le regardait.

Madame Dâliphare n'était pas seule à savoir que Juliette Nélis copiait en ce moment un tableau du Louvre ; son fils le savait aussi JDien qu'elle, pour ne pas dire mieux.

C'était pour voir Juliette- au Louvre qu'il avait voulu sortir le mardi, puis le mercredi, puis le jeudi, et s'il avait cédé à sa mère, ce n'avait pas été sans des mouvements de révolte intérieure.

Il avait fallu pour le retenir le puissant souvenir de son ancienne soumission; surtout il avait fallu l'influencé des circonstances présentes et l'évocatioo de ce que sa mère faisait, en ce moment même, pour lui.

Le temps n'était plus en effet où l'on pouvait l'éloigner de Juliette sans qu'il opposât de résistance, et depuis un an, depuis son départ, ses sen-

LÉ BÎARfAGE BE lOLlETTÈ. iOt

tkneBts à l'ég^arâ de mademoiselle Nélis s'étaient profondément modifiés.

Quand il avait connu Jiiliétte, ce n'était qif une petite fille, tandis que lui était déjà nû grand gardon; elle avait douze ans, il en avait dix-sept; elle joiiait encore à la poupée;: il fumait des lôndrës achetés les jours de sortie diez une marchande db la rue Soufflet, qu'il aimait et dont il espérait biènlôt triompher. II lisait Don Palezj Namouna^ et trouvait Paul et Virginie « paaadef f. .

Comment eul-il fert attention à cette eÂ&nt, qu'il voyait quelquefois, les dimanches d'été, à leùf mai^il de campagne dé Nogedt, lui qui ne rêvait que d'Espagnoles et de courtisanes vénitiennes? Elle était fraîche, rosée, avec de grands yeux noirs, et précisément il ne comprenait que les femmes jaunes comme les oranges, avec des yeux brûlante, € les Andalouses » ; au delà de la trentaiàe et des Pyrénées, c'était la limite où l'on pouvait être aimé.

A ce moment^ tes relations entre les deux famflléd étaient très-intimes. M. Nélis commençait à être assez mal dsuas ses affaires, et c'était souvent, poiir lui, le salut qu'il trouvait dans une visite à No^gent. Entre deux compliments, en admirant une fieur de la serre ou la disposition d'une corbeille, il se fai*> " sait accepter un escompte de quarante ou cinquante

m LE MARIAGE DE JULIETTE.

mille francs, et son échéance du lendemain en était soulagée d'autant.

Quand M. Nélis était mort, laissant sa femme ruinée et sa fille sans un sou, madame Daliphare, qui avaitTostentation de la bienveillance, avait redoublé de soins et de prévenances pour la veuve et l'orpheline; chaque dimanche, on les avait invitées à venir à Nogent, et, comme il fallait leur éviter la dépense, on les envoyait chercher le matin par la calèche et on les renvoyait le soiir.

Adolphe, qui justement avait besoin des chevaux dans le milieu de la journée pour promener une vieille célébrité des Folies-Dramatiques, qui habitait le parc de Saint-Maur, n'avait pas trouvé cet arrangement à son goût. Il n'avait rien dit, parce qu'il n'était pas dans son caractère de résister aux volontés de sa mère, mais il avait fait retomber sur Juliette les reproches que sa maltresse lui adressait.

Quel besoin avait-on d'inviter tous les dimanches, à Nogent, ces deux femmes en noir? Comme c'était gai de dîner avec elles ! La vieille, qui racontait des histoires sans queue ni tête, longues de Paris à Pontoise, et la jeune, qui ne disait rien, mais qui vous regardait avec ses grands yeux, sans qu'on put savoir si elle vous avait compris ou si elle se moquait de vous. Et puis il fallait s'habiller, ôt en rentrant.

LE^ MARIAGE D£ JULIETTE. iO^

éreinté des régates de Joinville ou <de la Varenne, il fallait faire toilette : si elles n'avaient pas été là» on aurait simplement mis son pantalon par-dessas ses bottes, au lieu de le laisser dedans, et tout aurait ëté dit. Mais madame Daliphare, qui était indulgente lorsqu'on dînait entre soi, était féroce sur Tétiquette les jours de cérémonie : plus de chemise de laine ni de vareuse ; l'habit, à la campagne^ pour une petite grue !

Cependant celle qu'il appelait « une petite grue » et qu'il s'obstinait à ne pas voir, probablement parce qu'il ne la regardait pas,' avait produit une certaine sensation parmi ceux qui la rencontraient chez madame Daliphare. On lui avait parlé d'elle, et plus d'une fois on lui avait demandé quelle était cette belle jeune fille; d'autres l'avaient raillé sur ce qu'ils appelaient sa dissimulation. Car partout on trouve de ces observateurs profonds, de ces malins redoutables, qui ne vont pas dans une maison sans deviner, du premier coup d'oeil, tout ce qui s'y passe, et sans pénétrer ses mystères.

Il s'étak trouvé de ces observateurs chez madame Daliphare, et pour eux l'indifférence d'Adolphe avait été tout simplement' le comble de la rouerie. Qui eût cru que ce jeune homme à l'air ouvert et bon enfant était capable de s'observer ainsi ? C'était trop

£)i*t« DécidéineDt il n'y avait plus de jeunes gens!

Alors, l'esprit éveillé, il s'était mis à regarder cette jeune fille dont tout le monde parlait et que lui seul ne connaissait pas, et il avait été surpris «utant que charmé des découvertes qu'il avait faites ^1 elle, il est vrai qu'il n'était plus au temps où il n'aimait que les femmes jdunes et qu'il ne se laissait plm imposer ses foâts par ses souvenirs littéraires.

Mais c'est qu'elle était vraiment jolie, cette Juliette. Il avait donc été aveugle jusqueJà de ne pas voir ses grands yeux de gazelle ; et il n'avait pas fait Intention à ses cheveux, ni à ses lèvres, ni à son sourire. Comme elle ètaài gracieuse lorsqu'elle courait daas le jardin, légère et souple! ^ de l'esprit! Conament avait41 {m l'entendre pendant plusieurs années sans avoir jamais été frappé par la spontanéité de ses reparties? Rieuse, il est vrai, moqueuse, mais sans amertume et sans méchanceté, pour le plaisir de rire.

Jusqu'à ce moment, il avait autant que possible tâché de s'échapper les dimanches, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, ne passant jannais la journée à Nogent et n'y dînant que lorsqu'il lui était impossible de faire autrement; et cela, au grand chagrin de sa mère, qui eût voulu l'avoir tou-

LE MâRIàGË de JULIETTE. 4ii

jours près d*elle, pour l'avoir d'abord et aussi pour qu'il ne fut pas ailleurs. Mais, du jour où il avait pris plaisir i étudier Juliette, il était devenu le modèle <( du bou jeune homme » , celui qui dîne réguli^emettt chaque dimanche avec ps^a et marnas.

Madame Dallphare n'avait fijsLS eu A se touraienter pour savoir si, quand il disait qu'il devait aller le dimsaiche aux courses de Chantiily, il n'allait pas au contraire à Asnières avec mademoiselle Turlurette ou Fleur-des-Bois ; et le lundi maUn, quand il arrivait au Imreai», ^Ue n'avait plus eu l'angoisse île le regarder à la dérobée, pour voir si son visage ne gardait pas les ^aces des fatigues <ie la veille et de la nuit : douloureux examen que f>assent tant de mèr^, et qui les peine autant dans leur tendresse maternelle qu'il les blesse dans leur délicatesse féminine.

Tous tes dimanches il les avait alors passés à Nogent, et s'il avait encore voulu faire atteler les chevaux, c'avait été pour aller chercher Juliette à Paris et avoir le plaisir de revenir avec elle par les chemms les plus détournés et les plus solitaires du bois de Vincennes. Les régates avaient été abandon'* nées, et s'il avait conservé toute sa flottille, c'avait été pour promener Juliette sur k Marne en l'initia&t aux secrets de la ^s^oile et de l'aviron.

En même temps que ce changement s'était fait dans ses habitudes, une évolution beaucoup plus significative s'était produite dans ses goûts : le sport avait été remplacé par la peinture. Sous l'influence de Juliette^ il s'était intéressé aux choses de l'art; il avait visité assidûment les expositions et les ateliers, et bientôt il avait commencé, petit à petit, à acheter des tableaux.

Heureuse de le voir adopter une vie calme qui le faisait rester toujours près d'elle, madame Daliphare l'avait encouragé dans cette voie en fournissant généreusement les fonds nécessaires à ses acquisitions. Le commerce des tableaux était, à ses yeux, un commerce comme un autre; il s'agissait tout simplement d'acheter bon marché, de garder en magasin un temps plus ou moins long, et de revendre cher quand la marchandise avait augmenté. D'ailleurs il lui plaisait de voir le nom de son fils cité dans les journaux; il est vrai qu'autrefois elle avait eu ce plaisir en lisant le lundi le compte rendu du sport nautique : « Skiffs ^ i"prix : Léda, à monsieur Daliphare. » Mais la citation de ce nom à propos d'untableau lui semblait plus honorable qu'à propos d'un bateau : cela avait quelque diose de plus relevé, de princier, et quand elle était bien certaine que Ton avait marchandé autant que possible et obtenu

lE MARIAGR 1)É IULIETTE. 118

le U^leàu au plus bas prix^ elle payait sans se plaindre, et même, si son mari était à ce moment dans son bureau, elle ne manquait jamais de dire qu'une mère était bien heureuse de gagner assez d'argent pour satisfaire tous les désirs de son enfant. (Tétait cette double influence, celle de Juliette d'un côté et celle de sa mère de l'autre, qui avait dirigé Adolphe dans ses aspirations et avait donné à sa galerie un caractère d'éclectisme qui tout d'abord surprenait; quand, pour obéir à mademoiselle Nélis, il avait acheté une œuvre hardie signée d'un nom discuté, il achetait bien vite, pour faille plaisir à sa mère, une œuvre médiocre, signée

d'un nom marchand, une bonne valeur en ce moment cotée à l'hôtel dés ventes.

Pendant assez longtemps cette vie heureuse pour tous s'était continuée, et elle se fût prolongée longtemps encore sans doute, si les gens habiles, les observateurs sagaces qui déjà une fois s'étaient étonnés de la dissimulation d'Adolphe, n'avaient pas fait des remarques sur son audacieuse effronterie. Autrefois il était probablement l'amant de mademoiselle Nélis, parce qu'il né s'occupait pas d'elle ; maintenant il l'était certainement, parce qu'il s'en occupait trop.

Gomme les gens de cette espèce n'ont presque toujours l'esprit aiguisé que par la vertu et le désir

m ht MARIAuS DE JULIETTE

de moraliser eeux qu'ils ont le bonheur d'approcher, ils avaient crii devoir prévenir madame Dalijyfaâre, D'abord ils l'avaient fait par de délicates sillasions et de charitables insinuations; puis, comme elle avait paru ne pas comprendre^ ils s'étaient décidés, à leur grand regret, pour sa tranquillité, pour lè bonheur de monsieur Adolphe, pour l'avenir de cette charmante jeune fille, ils s'étaient décidés â dire franchement ce qu'ils avaient remarqué.

Ainsi av^tie, madame Daliphare avait ouvert les yeux et les oreilles. Que son fds se plût dans la com-^ pagnie de Juliette> c'était bien ; queeelle-ci lui rendît la maison de Nogent agréable et l'y iretînt, c'était bien encore. Mais qu'il aimât cette jeune fille et qu'entraîné par son amour, il en vînt â votiloir l'épouser, c'était trop. Son fils le mari d'une femme qui n'avait rien et qu'il épouserait par amour, allons donc !

C'était alors qu'elle avait exigé qu'il quittât Paris pour l'Angleterre d'abord et ensuite pour la Hollande.

Lorsqu'elle lui avait signifié cet ordre, il avait voulu, sous l'inspiration du premier motfveraent, refuser net ; mais il n'avait pas l'habitude de résister à la volonté de sa mère, et puis, en même temps que la timidité le retenait, la réflexion lui mtfrmu-

LB MARIilGÈ DE JULIETTE. ftS

raii à Torellle des paroles cpû pesaient sar son es* prit naturellement calme.

Il aimait Juliette, cela était vrai y mais où cet amour pouvait-il le conduire? A l'épouser? Il n'avait en ce moment aucune disposition pour le mariage* A devenir son amant? Il était fort douteux qu'elle y consentît, et d'ailleurs, d'un autre côté, il n'était pas de ceux qui trouvent tout naturel et tout simple d'être l'amant d'une jeune fille pour la quitter bientôt. Si elle commençait par être sa maîtresse, ce serait pour devenir sa femme plus tard. A quoi bon commencer par la fin, manger son pain blanc d'abord et son pain noir ensuite? Un voyage coupait court à toutes ces difficultés et tranchait une situation dont lui-même commençait à être fort embarrassé.

Il s'était donc laissé expédier en Angleterre.

11 verrait bien.

Il avait vu que les liens qui s'étaient formés à son insu, et qu'il avait cru pouvoir rompre d'un coup, étaient plus solides qu'il ne pensait.

En Angleterre d'abord, en Hollande ensuite, c'était Juliette, Juliette seule qui avait occupé son esprit et son cœur, et alors il avait commencé à sentir combien fortement il l'aimait.

Loin d'affaiblir sa passion, l'absence en se prolongeant l'avait accrue et irritée. Combien de pro-

menades solitaires avait-il faites sur les bords de la Tamise, à Richmond ou à Greenwich, sur les bords du Huiden, dans le Plantage, en pensant aux bords He la Marne, & Nc^ent, à leurs promenades avec Juliette, à son doux regard, à son sourire!

Au moment où la mort de son père l'avait rappelé, il avait déjà inventé vingt moyens pour revenir à Paris, car il ne pouvait plus vivre loin d'elle, vivre sans elle.

Il savait que le tableau que Juliette copiait était le portrait de Richelieu par Philippe de Champaigne; il n'était donc pas embarrassé pour la chercher*

Mais lorsqu'il arriva à la porte qui fait communiquer la galerie d'Apollon avec le salon carré, il fut surpris de ne pas l'apercevoir â la place qu'elle devait occuper, c'est-à-dire en face de lui.

En venant il s'était fait une fête de se cacher dans l'embrasure de cette 'porte, de façon à pouvoir regarder Juliette sans que celle-ci soupçonnât sa présence. Perdu dans la confusion des allants et venants» il pourrait rester là aussi longtemps qu'il voudrait et la contempler tout à son aise. Quand il aurait calmé son émotion, il l'aborderait, et, n'ayant point la voix coupée par le trouble de la joie, il saurait ce

qu'il dirait. Or, pour lui, c'était chose importante

que ses premières paroles : il lui semblait qu'elles devaient engager l'avenir.

Lorsqu'il s'était gloigné de Paris, il n'avait point encore dit à Juliette qu'il l'aimait, c'est-à-dire que le mot amour n'avait point été prononcé entre eux. Mais ce qui est sentiment n'a pas besoin d'emprunter le langage des lèvres pour s'exprimer : un regard, un serrement de main, un mouvement de tête, un silence sont plus éloquents souvent que les mots les plus passionnés ; et, bien que Juliette de son côté n'eût jamais parlé pour dire qu'elle était fâdiée ou heureuse de cet amour, fl était certain d*avoir été compris. Dans ces conditions, qu'avait-èlle pensé de son brusque départ? Quel accueil allait-elle lui faire? La façon dont elle lui avait serré la main quand ^Ue était entrée lors de Tenterrement ne lui permettait pas de prévoir ce que serait son accueil, car à ce moment elle devait être dans des dispositions de sympathie qui ne lui laissaient pas sa liberté. Mais maintenant l'heure décisive avait sonné, et c'était maintenant que, de son côté comme de celui de Juliette, les paroles décisives allaient être prononcées.

Voilà pourquoi il eût voulu se préparer avant de l'aborder; en même temps, il lui semblait qu'en la tenant sous son regard, même de loin, il ferait pas-

LE MARIAGE D£ JULl&TTE. 119

ser en elle un peu de la tendresse qui était en lui.

Conunent u'était-elle pas là? Pourquoi? Elle lui aiodt bien dit cependant que tous les jours en ce moment elle travaillait à cette copie, qu'elle devait livrer dans un délai fixé. '

Il pensa qu'il avait dû se tromper; assurément il s'était trompé) elle était là : c'était l'émotion qui l'empêchait de la voir. £t, de fait, il était tremblant, un brouillard s'étendait devant ses yeux. Il tâcha de se raffermir et se mit à regarder de nouveau.

Mais le salon était plein de monde et, au milieu des promeneurs qui circulaient entre les chevalets des copistes ou se groupaient çà et là, il était difficile de bien voir : il eût fallu entrer dans le salon, et c'était ce qu^il ne voulait pas. Il se contenta d'avancer la tète pour chercher une bonne position et re^ garder.

Mais justement^ en ce moment même, une file d'étrangers passa devant lui et lui barra la vue. C'étaient des Anglais en famille. Le père marchait en tête majestueusement, en homme qui accomplit une mission ^ sait le prix de l'argent qu'il dépense; la mère, longue et sèche, le suivait de près; puis, dernèreelle, venaient cinq grandes filles, écheloQnees par ordre de taille ; la plus jeune sur les talons de la mère, l'aînée la dernière, pour fermer la haie;

ItO LE MARIAGE DE JULIETTE.

elles s*avaiiçaient à la qaeae leu leu, comme une troupe de dindes qui vont aux champs^ et elles marquairat le pas de leurs longs pieds chaussés de fortes bottines, tandis que leurs voiles de gaze les couronnaient d'un immense panache vert. Arrivée en face des Noces de Cana, la troupe s'arrêta et fit une évolution : la mère à côté du père, la plus jeune des filles dans leurs jambes, devant eux les quatre autres de chaque côté, deux par deux. Alors le père, ayant ouvert son guide, se mit à lire haut la description du tableau, que personne ne regardait.

Ainsi groupés, ils formaient entre lui et la place où devait se trouver Juliette un rideau vert. Il attendit un moment; puis, comme la lecture se prolongeait trop longtemps pour son impatience, il entra dans le salon, décidé enfin à savoir si elle était ou n'était pas là. Pourquoi s'irriter et s'exaspérer ainsi inutilement?

Sa résolution prise, il traversa rapidement le salon, bousculant ceux qui gênaient son passage.

Mais son premier coup d'œilne Pavait pas trompé, elle n'était pas là : un vieux peintre à cheveux gris copiait le Diogène du Poussin ; une petite fenune, à lunettes rondes et bombées comme les verres d'une lanterne, copiait la Belle jardinièrey d'autres copiaient, dans la même travée, V Officier de Terburg,

LE MARIAGE DE JULIETTE. ISt

le Militaire de Hetza» le Cancert de Valentin ; personne ne copiait en ce moment le portrait de Richelieu : une grande toile, il est vrai, était tournée vers le mur, sa copie sans doute ; mais ce n'était pas son tableau qu'il venait voir, c'était elle.

Où était-elle? Déjà partie? malade peut-être? Ou bien elle avait terminé sa copie, et alors elle ne viendrait plus au Louvre.

Il interrogea un gardien, qui lui répondit que mademoiselle Nélis n'était pas encore venue, mais qu'elle viendrait : elle avait annoncé la veille qu*elle serait en retard.

Ce n'était plus qu'une affaire de temps ; il pouvait attendre.

Mais il était impatient, nerveux ; pour passer le temps, il se mit à regarder les peintres qui travaillaient. Jusque-là, quand il était venu au Louvre, c'avait été pour voir les originaux et non les copies ; mais maintenant que Juliette exécutait une de ces copies, il avait la curiosité d'examiner ceux qui tra« vaillaient auprès d'elle, — ses camarades.

Eh quoi! le vieux bonhomme qui du Diogène faisait un devant de cheminée ou un dessus de porte, c'était un peintre ! Peintre aussi était la femme à lunettes qui copiait la Belle jardinière et qui, pour plaire aux bonnes sœurs qui la lui avaient com-

mandée» détachait la Vierge sur un fond d'azur en donnant à ses yeux Texpr^sion bête et mignarde inventée par l'art des jésuites. Perchée sur une échelle, une jeune fenune copiait la tête d'un des bergers de Ribera ; mais elle ne s'intéressait guère à son travail et paraissait avoir grand souci de ce qui se passait autour d'elle, surtout de ceux qui la regardaient. Elle était assez jolie, avec des cheveux roux qui se déroulaient sur ses épaules. Pendant le temps qu'Adolphe l'examina, elle ne donna pas un coup de brosse à sa toile à peine couverte, mais elle drapa six fois les plis de sa robe, changeant de pose chaque fois, de manière à faire tableau.

Fatigué de ces grimaces, il continua sa visite, puis quand il eut fait le tour du salon il alla s'asseoir de manière à se trouver en face de la porte d'entrée.

It était là depuis quelques instants, suivant d'un œil distrait le défilé des promeneurs, quand le nom d« Juliette» prononcé derrière lui, frappa son oreille. Qui parlait d'elle? Mais elle n'était pas la seule Ju^ Uette; c'était d'une autre sans doute qu'il allait êUe ({nostion. 11 écouta.

~ Je voulais voir sa copie ; comment est-eHe?

— Pas mal pour uno copie, vous savea j et puis '^11.0 .Vy applique.

ht MARIAGE DE^ IULiBTTE, 129

Il se tourna doucement pour voir aana être remarqué ceux qui parlaient ainsi de sa Juliette, car c'était bien de la sienne qu'il s'agissait*

L'un des interlocuteurs, celui qui avait été interrogé, était un jeune peintre, un grand et beau garçon, à l'air un peu fat et vide, qu'il avait remarqué quelques instants auparavant copiant la maltresse 4u Titien; l'autre était un homme d'une quarantaine d'années, décoré, des grands cheveux, pas de bai^be, des vêtements fripés, pas de linge apparent et une corde bleue pour cravate.

•^Vduç la connaissez... beaucoup? demanda le peintre d'un ton goguenard.

— J'ai beaucoup connu son père, qui autrefois, quand il était dans la splendeur, m'a facilité mes débuts. C'était un brave homme, intelligent, entrer prenant, plein d'idées originales. Je ne sais pas s'il se serait jeté à l'eau pour ses amis, cependant il aimait à obliger et il le faisait noblement. Je lui suis reconnaissant des services qu'il m'a rendus; c'est lui qui m'a ouvert les journaux. Je voudrais maintenant payer à la fille la dette que je devais au père, et faire pour elle dans mes journaux ce que monsieur Nélis a fait pour moi autrefois dans les siens; seulement, au lieu de la faire ^rire, j'écrirai pour elle et je parlerai de sa copie.

iU LE MARCAGE DE JULIETTE.

— Oh! une copie...

— Vous êtes gentil pour les petits camarades, vous. Une copie de Philippe de Ghampaigne, ça ne mérite pas qu'on s'en occupe, n'est-ce pas? Encore, si c'était une copie du Titien I

— Je n'ai pas dit ça.

— Ce ne sont pas les paroles de votre chanson, mais c'en est l'air. Au reste, vous avez raison et je trouve tout naturel que vous soyez surpris de me voir parler d'une copie ; je ne le ferais pas assurément pour tout le monde. J'ai rencontré madame Nélis l'autre jour; elle m'a demandé ça pour sa fille. Il.faut bien que je profite de l'occasion qui se présente, je ne peux le faire à propos de son nez.

-- Son nez vaut bien sa copie; elle a du galbe, c'est une belle fille.

— Des cheveux, des yeux et ses vingt ans !

— Et sa jambe? Vous ne l'avez donc jamais jme sur son échelle ; il faut voir ça, mon cher, ça vaut le voyage du Louvre. Et dire qu'il y a un tas de crétins d'Anglais, d'Américains, de Péruviens, qui tombent en pâmoison devant la Joconde ou autre vieux chef-d'œuvre, et qui n'ont jamais regardé ce chef-d'œuvre vivant qui s'appelle la jambe de Juliette Nélis : c'est peut-être un peu fin, un peu trop jambe de biche, mais malgré ça c'est charmant. Il

y a longtemps que j'aurais fini mon Titien sans cette jambe adorable qui me fait loucher.

— Elle la montre?

— Oh ! non ; seulement elle la laisse voir, c'est une nuance, et c'est là ce qui la distingue de cette grande cigogne toujours perchée devant le Ribera.

— Voulez-vous que je vous donne un conseil?

dit le journaliste en riant.

— Pour ma copie?

— Non; pour Juliette Nélis, qui me parait vous occuper beaucoup trop. Eh bien! défiez-vous des jambes de biche. Si vous avez des intentions sérieuses à son égard...

— Je n*ai pas d'intentions sérieuses à régai*d de Juliette Nélis, je vous assure.

— Laissez-moi vous fbnïiuler mon conseil, il pourra vous servir dans la vie. Donc je suppose que vous aimez une jambe comme celle dont nous par- Ions; alors vous vous arrangez de manière à la voir nue.

— Pas bête du tout, vôtre conseil.

-r Pas si vite. J'entends que vous allez aux bains de mer avec elle, par exemple, et naturellement vous la voyez jambes nues. Si la peau est lisse, risquez-vous; mais, au contraire, si elle est couverte d'un léger duvet, tenez-vous sur vos gardes.

— Ah bah!

— Allez regarder les jambes du satyre qui contemple Antiope dans son sommeil, et vous comprendrez sur quoi repose ma théorie. Les anciens, qui donnaient des jambes de chèvre aux faunes, aux satyres, aux sylvains et autres personn$kges lascifs, savaient ce qu'ils faisaient. Là- dessus je vous quitte, heureux d'avoir prêché la bonne parole.

— Et la copie du Richelieu?

— Vous direz à Juliette que je n'ai pas pu attendre. Au reste, je n'ai pas besoin de voir sa copie. Si vous croyez que je vais faire tfe l'esthétique làdessus... Non. Quelques bonnes lignes pratiques avec de» chiffres, c'est tout ce qu'il faut, et cela vaudra mieux pour elle qu'un feu d'artifice d'adjectifs : la réputation des peintres se fait avec l'arithmétique. Adieu.

Adolphe était indigné. Eh quoi! c'était ainsi qu'on parlait de celle qu'il aimait, avec ce sans-gêne, cette licence, cette grossièreté. « Elle avait du galbe. » On la comparait à cette fille rousse. Et ses jambes! Quelle blessure pour son amour, qui souffrait dans sa délicatesse et sa pureté ! Ses jambes I Comme il eût étranglé ces deux hommes avec jouissance I Elle connaissait ces gens, elle vivait au milieu d'eux, elle était exposée à leur outraj;eante familiarité I

> LE MABIAGE DE JULIEl

Il resta un moment suffoqué, mai se leva. Elle venait de paraître, et de la porte qui lui faisait une sor lumière l'éclairait. Son visage animt ses yeux brillants, la grâce de sa dé de sa robe longue : tout en elle l'éb noir qui l'enveloppait fut déchiré p soleil et une douce chaleur le péiieli

Elle ne le vit point et, sans regarder autour d'elle, elle traversa le salon pour gagner sa place ; sa mère marchait sur ses talons, portant dans le pli de son bras un volume à couverture rose.

Un gardien s'empressa de lui apporter un tabouret, une boîte et un long rouleau de toile cirée qu'il étendit sur le parquet.

Alors elle défit son mantelet et, l'ayant posé sur un barreau du tabouret, elle ouvrit sa boîte avec une petite clef suspendue à une chaîne, et se mit au travail.

Pendant ces préparatifs, Adolphe n'avait pas quitté sa place, profitant de la bonne fortune que le hasard lui apportait : elle paraissait si attentive à son travail qu'il n'était pas probable qu'elle tournât les yeux de son côté. Quant à madame Nélis, elle s'était assise sur un pliant, au pied de l'échelle sur laquelle

sa fille était montée, et elle s'était plongée dans son volume rose; on ne voyait d'elle que les plumes de son chapeau, qui de temps en temps frémissaient, agitées sans doute par les tremblements d'horreur ou de joie de la lectrice.

Il n'avait jamais vu Juliette travailler. Quelquefois, à Nogent, elle avait esquissé un arbre ou une fleur sur un petit album qu'elle portait toujours dans sa poche; mais toutes les fois qu'il était entré dans son atelier, elle avait posé sa palette et ses brosses, s'interrompant de peindre. Il y avait là chez elle une sorte de timidité et de pudeur qu'il n'avait pas pu vaincre.

Il fut surpris de la voir se mettre si librement à l'œuvre, et il lui en voulut presque des refus qu'elle lui avait opposés chez elle. Pourquoi n'avaitelle jamais voulu travailler devant lui, alors qu'elle était si peu gênée par le public? L'idée ne lui vint pas que la même femme qui remonte discrètement sa guimpe lorsqu'elle est seule avec un homme dont le regard la trouble, n'aura aucun scrupule à se décolleter le soir devant cent personnes.

Il fût resté longtemps à la regarder montant et descendant les marches de son échelle, travaillant activement, librement, sans aucune préoccupation de la galerie, si tout à coup il n'avait vu par hasard

lao LE MAJklàGË D£ il]Li£Tt£.

le jeune polaire qui copiait le TiUea abdAid^iuiersa toile et sa âirigar vers Juliette^,

Il le devante i^dement et » (piques {»s il fut prè» d'elle*

Cette brusquerie fit lever la tèt« à madaisfie Siélis, qui dms le troiuble de aa larprise laissa tomber son livre sur le parquet.

— Goxnioie&t! le'esi. \m&f mm fimr Adplfàe?^ «"écria-t-eUe mi poussant ési^ ^»dâinalftdiis, àm nhl

Juliette était éeseeadtta et viv^n^ eB« lui tentUt laiiiain.

— Je vous attendais hier» aiifiiiyt-bîer) 4à«!^ei vous m'aviez parié . . .

' — Je n'ai {>as pii venir, ma mère. . .

— Malade poutrâbre, ùttaiTtrappii imdime Uéik; c'était ce que je craignais . Je le disais encore ce i^ à Juliette : pourvu que cette chère fiméaipe Ikliito*e ne tombe pas malade. Mes press^timeats m me (trompent jamais : quand j'ai dk une aime le matifl, ii est bieii race qu'dle n'ariive pas dans la jouraée, ou le lendemain, ou ia aemaine suivante» dafta ùb ^our ou l'autre, tôt ou tard,

— Mais ma mère n'est pas malade^ intenroiapit Adolphe.

— Pas malade, cela ne m*étMiie p^s d^eUe« tifls

autre Tairait été, et c^était bien certainemeat à une autre que je pensais quand j'avais des craintes, à une femme ordinaire; mais votre mère tfest pas une femme ordinaire. Étonnante, prodigieuse ;j« le disais encore à Juliette ce matin. Madame Daliphare tomberait malade sous le coup qui la frappe, cela ne m'étonnerait pas ; mais elle le supporterait au contraire sans en être ébranlée, que cda m'étonne^ rait moins eflcwe.

Adolphe, pour arrêta ces flux de pauroles, s'était kissé et avait ramassé le volume rose ; c'était un roman nouvellement para : Hermanoe^ histoire d'une âme. Il le tendit à madaime Tiiélis, qui le prit sans s'interrompre.

— Si vous aviez vu comme votre paiiivre mère . était ému^ dans ce moment ter rïUe ; nous le savons,

nous qui sommes restées près d'elle. Gela ne paraissait pas au dehors^ parce qu'elle sait se contenir et resl^ maîtresse de sa volonté, mais on ne me trompe pas. Vous comprenez, quand on a souffert soi-même, on a un certain tacA pour découvrir la souffrance chez les autres. En la regardant ciisise dans son fauteuil, les yeux secs. . .

— Maman, interronq>it Juliette*

Mais madame Nélis ne se laissait pas couper la parole» même par sa allé; quand elle avait corn-*

mencé un rédt, elle allait jusqu'atr bout, passant à travers tout, et se rrtrouvant toujours malgré ses échappées à gauche et ses r^urs en arrière.

— Il faut qu'Adophe sache cela, dit-elle, un fils ne saurait trop apprendre à connaître ^t à estimer sa mère. Je ne veux pas raviver des souvenirs cruels pour vous, mon dier enfant ; je veux au contraire adoucir leur amertume en y mêlant une consolation, et c'est une consolation de savoir qu'on a pour mère une femme... une fenune... enfin une mère. Je me disais donc en regardant madame Daliphai'e, assise dans son fauteuil, les yeux secs : Nous allons avoir une explosion ! C'est (extraordinaire comme j'ai le pressentiment de ces choses-là. Tout à coup, voilà votre maman qui se lève et s'écrie : « Les panaches ! > Comme j'attendais l'explosion et me tenais sur mes gardes, je ne suis pas surprise; seulement je suis effrayée, et c'est bien naturel, n'est-ce pas?

Ne sachant que répondre, il inclina la tète.

— Qu'allait-il se passer? continua madame Nélis. Étions-nous en présence d'une crise nerveuse ou d'une attaque de folie? Tout est possible, tout esta craindre dans de pareilles circonstances. Heureusement je ne perds jamais mon sang-^froid, si grand que soit mon trouble. Je la regarde et je lui dis doucement < les panaches? » Bien entendu, je ne

comprenais pas ce que je disais; mais, vous savez, c'est une règle de médecine qu'il ne faut pas exaspérer les fous. Je vous donne ce renseignement comme sûr ; j'espère que vous n'en aurez pas besoin, cependant ne l'oubliez pas : on ne sait pas ce qui peut arriver. J'ai retenu ainsi une foule de recettes médicinales qui ne m'ont jamais servi à rien, mais qui me seront peut-être très-utiles un jour. « Oui, me répond votre mère, avez-vous vu les panaches? i Que dire? Il me sembla qu'elle désirait qu'on eût vu ces panaches ; je lui dis donc que nous les avions vus. « Ah! tant mieux, dit-elle avea un soupir de soulagement. J'avais oublié de prévenir mon beau-frère Ferdinand, qui s'est occupé des pompes funèbres, que je voulais des chevaux avec des panaches, et je ne savais pas s'il les avait commandés. » Je respirai; ce n'était pas une crise de folie, mais une explosion de sollicitude. Alors, "lie craignant plus rien et n'ayant plus de manie à flatter, je lui di& la vérité, c'est-à-dire que je ne savais pas si les chevaux avaient ou n'avaient pas de panaches, par cette excellente raison que nous n'avions pas vu les chevaux. Elle me r^arda alors en face et me demanda si je perdais la tête. C'est là une petite vivacité que je lui pardonne de tout mon cœur. Je ne me fâchai point et lui dis que j'avais mal compris sa première

quesiiôa. Iijais ceUe affaire des paaaiDhes k {;enait V au cœur ; pendant la temps ^e nous restâmes avec

die, elle répéta à deux ou trois r^rises c les pa-^ naches * . N'est-ce pas admirjable que, dans un moment pareil, elle ait été* assiégée par cette préoccupation? Je ne connais pas de meilleure preuve de ^ sollicitude ^ de sa tendresse.

Elle eut pu continuer longtemps ainsi; depuis quelques minutes il ne Técoutait plus. Juliette s'était pm à f)^eu éloignée, ^ tandis que sa mère^ tenant Adcdpbe sous sa main, se trouvait du côté gaudie 4e son tableau, elle était passée du côté droit. Voyant ^ète, le jeune peintre qui tournait autour d'eux, «'étaij approché et avait engagé avec elle une conversation qu'Adolphe tâchait d'entendre.

Mais madauîe Nélis, incapable d'admettre qu'on ne routait pas lorsqu'elle parlait, continuait toujours :

— Il est bien certain que vous êtes victime de la fatalité. Cela ne devrait pas arriver. Votre père était la force même, il devait vivre cent ans : bel horanoe, - , bien l)âiti^ solide, sain. Vous tenez de lui. Aussi rien ne m'ôtera de Tiiée qu'il a été mal soigné parle médecin, qui n'a rien compris à sa maladie. Vous jne direz que M. Clos est un excellent médecin; je sais que c'est J' opinion admise. Ce n'est pas précisé-

LE MARIAGE DE JULIETTE. t35

mertt la miennfè. D'stbord il Di'est pas poli. AiÉtôî, il y a quelques années, votre mère étafll malade, j6 me ^is rencontrée avec lîïi chez vous. Je lui ai sourais une objection sur le cas de votre mère, en lui indiquant une recette que je savais être excellente. Eh bien f il ne m'a même pas répondu ; il n'a pas discuté, repoussé mon idée, il ne m'a pas réporidti. On répond toujours â une femme ; l'homme qui ne le fait pas ne m'inspire pais confiance.

À ce moment Juliette se rapprocha et se jeta â travers cet entretien, qui menaçait de ne plus finir.

— Levraut est venu, dit-elle.

— Quel malheur! s'écria madame Nélis, passant d'une désolation à l'autre ; je te l'avais bien dit, nous n'aurions pas dû nous absenter. Il ne verni pas tît copie, il n'en parlera pas.

— - Pardonnez-moi, dit le jeune pcnntfe en iiïtervenant; il m'a assuré qu'il en parlerait. Il connaît les talents de mademoiselle Juliette.

— Merci pour cette bonne parole, mon chef mottôieur Godfroy, dit madame Nélis.

Et, avec un geste de souveraine, elle teiidit sa main au jeune peintre.

Adolphe était exaspéré : cette intrusion du peintre, suivie de démonstration d'amitié, le bleâ* sait ail cœur. Cet homme n'était-il pas celtli qui

quelques instants auparavant parlait si librement, si grossièrement de Juliette?

— A propos, continua le peintre, avez-vous vu le tableau de Francis Airoles?

— Non.

— Eh bienl il faut y aller, chez Roelz, le sculpteur, à Passy, boulevard Suchet. C'est là qu'il est exposé, Airoles n'ayant pas d'atelier à Paris et vivant à la campagne. Un semeur vu de face, qui jette sa graine en marchant d'un pas régulier ; le champ est bordé d'un côté par les arbres d'une forêt que l'automne commence à jaunir. Le semeur est grandeur nature, ce qui fait pousser des cris de paon à la critique, comme si Paul Potter n'avait pas peint son taureau de grandeur naturelle. Le tableau d' Airoles sera un jour aussi célèbre que le Paul Potter; en attendant, ce sera la révolution du prochain Salon. Jamais le paysan n*a été compris comme ça. On verra qu'on peut faire du style et de la grande peinture avec un paysan aussi bien qu*avec un Romain ou un martyr. Et c'est l'œuvre d'un homme de vingt-cinq ans! Le connaissez- vous?

— Non.

— Lui vous connaît; dans sa dernière lettre il me parlait de vous, et il me disait que puisque je vous vois chaque jour, je ferais bien mieux de faire une

étude d'après vous que de copier mon Titien. Je vous montrerai sa lettre.

Tout en parlant, le jeune peintre s'amusait à faire des plis dans la robe de Juliette, avec le bout de son appuie-main ; puis de temps en temps il lui touchait le poignet. Sans se fâcher de cette familiarité, elle repoussait l'appuie-main en riant.

Adolphe était fou de colère ; Juliette vit les yeux féroces qu'il lançait au jeune peintre.

— Allez donc travailler, dit-elle à celui-ci, vous perdezvotre temps et vous me faites perdrele mien.

— Au revoir, la sagesse.

— Adieu, la flânerie.

U retourna à sa copie et Juliette se remit au travail

Adolphe vint se mettre près d'elle, du côté opposé à celui où madame Nélis était assise,

— J'étais venu pour vous parler, dit-il d'une voix émue.

— Eh bien ! j e vous écoute .

•-- Ici je ne pourrais pas le faire librement, au inilieu de ces promeneurs, de ces gens qui viennent se mêler de ce qui ne les regarde pas. Je voudrais vous voir chez vous.

— Volontiers; venez dimanche, je travaillerai toute la journée dans mon atelier.

lË MARIAGE Dfi JULIETtE,

-^ Alors à éimancbe.

— Mamau, ditrelle en s*adressant à sa mère, M; Adolphe nous promet sa visite pour dimanche.

— Tous serez le bienvenu, i&on cher eitfant. Je R^ose pas vous inviter à déjeuner. Il était un temps où Ton déjeunait^ches iious, et même où l'on y dînait; mais, hélas 1

•:it reétà encore quelques instants, causant de choses indiiTérèUtes, de peinture, d'expositions; pute iltes quitui. - '.'.^..

U était allé au Louvre, porté par les ailes de l'espérance; il revint rue des Vieilles-Haudriettes, abattu et désolé.

Il était furieux contre tout le monde et mécontent de lui-même.

De cette journée dont il s'était feit grande fête il ne rapportait qu'un mauvais souvenir.

Pendant les quelques jours où il avait voulu aller au Louvre, sans trouver ou plus justement sans prendre le moyen de réaliser son désir, il n'avait point agité en lui-même la question de tsavoir ce qu'il dirait à Juliette; il' n'avait pas fait un plan; H n'avait pas noté dans sa tête les points qu'il traiterait. Seulement il avait pensé qu'il aurait une éducation avec eDe. Laquelle? C'était ce qu'il n'avait pas précisé, ca!» il n'était pas dans ses habitudes de décider àj'avance ce qu'il ferait ; il aimait au contraire

là remettre sa fortune aux mains de Timprévu, potir es choses graves aussi bien que pour lés futiles, et il comptait toujours que le hasard arrangerait ses affaires au mieux de ses intérêts : méthode commode pour lui, par cela qu*elle donnait satisfaction à sa paresse naturelle, en même temps qu'à son indécision de caractère.

Mais, dans cette circonstance, ce bienheureux hasard, tant de fois son complice, s'était tourné contre lui : il n'avait pas pu avoir avec Juliette cette explication dont il attendait des merveilles, et d'un autre côté il avait eu cette mauvaise chance, alors qu'il devait se taire, de voir les autres parler et d'entendre ce qu'ils disaient.

Et ce qu'il avait vu, aussi bien que ce qu'il avait entendu, n'était point pour le contenter dans le présent ni le rassurer dans l'avenir.

Sans avoir jamais jusque-là sérieusement pensé ad mariage, il s'était fait un certain idéal de la jeune fille qu'on épouse : innocence parfaite, ignorance, naïveté, les yeux baissés, le langage réservé ; en un mot, la petite fille qui s'est enveloppée dans sa robe de première communion et y est restée immaculée à l'abri des atteintes de la vie, les oreilles bouchées, les yeux fermés, n'ayant près d'elle ni amies, ni camarades, ni frères, ni cousins. C'était à peu prés

ainsi qu'il s'était fait autrefois un idéal de la femme qu'il aimerait, « la femme jaune, Andalouse ou tout au moins Castillane », ce qui ne l'avait pas empêché d'aimer une femme qui était blanche et Parisienne.

Or Juliette ne ressemblait en rien à ce modèle de jeune fille qu'il avait reçu des mains de la tradition et de la convention. Si elle avait l'innocence, ce qu'il croyait fermement, elle n'avait pas la naïveté, ni les yeux baissés, ni le langage réservé, et il y avait longtemps qu'elle avait quitté sa robe de première communion, comme le papillon laisse là sa chrysalide pour s'envoler.

Dans ces promenades mélancoliques à l'étranger, alors qu'il pensait à elle, il s'était bien souvent inquiété, se demandant quelle pouvait être sa vie, quels gens elle voyait, comment elle passait son temps et avec qui; mais ce que son esprit avait inventé ne ressemblait en rien à la réalité.

Jamais il n'avait imaginé qu'on pouvait parler d'elle comme l'avaient fait ce journaliste et ce peintre, jamais il n'avait supposé qu'on pouvait la traiter avec cette familiarité. Il voulait bien accorder quelque <^ose à la liberté d'une artiste, mais cette camaraderiedont il avait été témoin le révoltait. Où s'arrêterait-elle? Ce jeune peintre à l'air iat était-il le seul qui se permît ces familiarités? Si elle en riait

iiâ LB MARIAGE Dt JULIETTE,

avec lui, elle he deyait pas s*enf8cher avec d'antres. Celui là était b6te et grossier — au moins c'était ainsi qu'il le jugeait dans sa jalousie ^ — nmis les autres?

Parmi ceux-là, ne s'en trouvait-il pas qui pouvaient lui plaire et qu'elle aimait? Pourquoi cela ne sèrait-il pas ?

Il n'était pas soupçonneux^ et c'était seulement à la dernière extrémité, quaiid il ne pouvait plus fermer les yeux i Tévidence, qu'il admettait le îhal. Maii^ quel mal ferait Juliette en se laissant aimer? S'était-elle engagée envers lui? Lorsqu'il était parti pour l'Angleterre, avait-il été lui demander d!attendre son retour? s'était-il jamais expliqué franchement avec elle? lui avait-il jamais parlé de son ànioùr?Il le lui avait montré, il est vrai; maintes fois il lui avait donné des preuves de cètam(mr; mais après? Dans les conditions de fortune où elle se tf ouvait, si différentes de celles dans lesquelles il se trouvait lui-même, cet amour qui ne s'exprimait pnà franchement n'était-il pas un outrage plutôt qu'un hommage? Son silence obstiné ne disait-il pas : < Je votis aime, cela est vrai ; mais c'estmalgré moi, contre liia volonté et contre mes espérances; j^ai du bonheur à être avec vous, cela estvitimissi; mids ce bonheur me gène; un bolmne^ns ma posi-

tion ne peut p^ iievenir le mari d'une jeune fille qui n'a rien ; encore si vous aviez un million ou deux, comme je serais heureux de \ous dire que je vojos aime, non plus seuiemanl des yeux, mais des. lèvres, avec un bon contrat de mâiiage i Tappui »? Son départ ne confirmait-il pas pleinement ce lanj^fage, avec cette circonstanee aggravaitfe que pendant cette année de voyage, il ne lui «vait pas écrit une fois, et que pas une fois il ne lui avait envoyé un sigae dç vie?

Pourquoi l'eût-elle attendu? Savaii^lie s'il re^ viendrait? revenant, savait-elie s'il parlerait?

Alors pKwrquoi n'aurait-elle pas permis qu'on l'aimât, et pourquoi elle-même n'aîmerait-elle pas^ Elle étaôt asse? séduisante pour provoquer l'amour et assez sensible pO[Ur répondre à un sentiment qu'elle aurait excité.

Dans le milieu où elle ^vait, les occasions ne lui avaient pas manqué.

Agitant .ces pensées dans sa tête, partagé entre la crainte et l'espérance, il rentra, .peu disposé à la 4(oxkvéfsation et à l'épandiement avec sa mère.

— Eh bien ! dit celle-ci en le regardant à la dérobée, as- tu vu les tableaux que tu voulais?

— Oui.

lU LE MARIAGE DE JULIETTE.

— Sont-ils supérieurs à ceux que tu as vus à Amsterdam et à la Haye?

— Non.

— Tes impressions étaient-elles encore assez, vives pour te permettre de comparer?

— Oui.

— Alors tu es content de ta promenade !

— Oui, maman.

— Tu n'en as pas Pair.

' — Excuse-moi, j'ai mal à la tête; je vais me mettre à travailler.

— C'est un joli remède. Je ne veux pas de ça. Ne travaille pas trop. C'est d'avoir trop travaillé pendant ces derniers jours que tu es souffrant. Demain soir, nous irons, à Nogent, et nous n'en reviendrons que lundi ; la campagne te fera du bien.

Ce voyage à la campagne ne pouvait pas lui convenir. Et Juliette, comment la verrait-il, s'il allait le dimanche à Nogent et leur explication? "

— Je ne tiens pas du tout à aller à Nogent, dit-il, et je t'assure que je n'ai pas besoin de la campagne; si tes affaires te retiennent à Paris, ne les abandonne pas pour moi. Je ne veux pas que notre association commence par te faire perdre ton temps.

— Nous irons à Nogent, dit-elle d'un ton qui n'admettait pas de réplique.

LE MARIAGE DE Jl^LIËTTE. 145

n eut cependant envie de répondre qu'il voulait rester à Paris; mais, comme il n'avait pas prévu celtç complication et n'avait pas un bon prétexte préparé à donner, il se tut. Il ne lui convenait pas de dire qu'il devait faire une visite à Juliette ni de laisser soupçonner qu'il pouvait la voir,

— A propos, dit madame Daliphare, as-tu rencontré les Nélis dans ta promenade au Louvre?

— Oui.

— Je t'avais bien dit que tu les verrais. Elles vont bien?

— Très-bien ; elles m'ont chargé, de leurs amitiés pour toi;

— C'est joli cette copie que fait Juliette?

— Tout à fait remarquable : elle a vraiment un grand talent, et depuis un an elle est encore en progrés.

-- Je suis bien heureuse de ce que tu me dis là; je Taime beaucoup celte chère enfant, et cela me rassure de voir qu'elle pourra se créer une bonne posilion et vivre indépendante.

Il n'eut plus qu'une préoccupation : trouver un moyen pour ne pas aller à Nogent, sans avouer la vérité ou la laisser soupçonner. Ce fut à chercher ce moyen qu'il employa sa journée du samedi; mais le

temps s'écoula sans que rien de bon se présentât à

son esprit.

A trois heures, alors qu'il croyait avoir encore quatre heures devant lui, sa mère vint le surprendre pour lui annoncer qu'elle avait avancé son départ et qu'eUe le priait de l'acconçagner ; il conduirait lui-même le phaéton.

Il ne lui restait plus ccrnime ressource que de revenir le dimanche de Nogent i Paris; après tout, ce n'était pas impossible.

Mais au moment où il allak réaliser cette idée, sa mère entra dans sa chambre pour lui demander de l'accompagner. Elle voulait faire une promenade pour voir les jardins de ses voisins.

Madame Daliphare, qui possédait à Nc^ent une de ces belles maiâoos dont les jardins descendent jusqu'aux bords de la Marne, ne connaissait pas plus l'art du jardinage? que les usages du monde; mais elle avait l'orgueil de vouloir que son jardin fût le mieux entretenu et le plus richement orné du pays. La chose eût été facile en prenant un bon jardinier, à qui elle aurait ouvert un large crédit ; mais ce système u'était pas le sien : elle voulait ordonner elle-même. Seulement, comme elle se rendait justice et savait son inexpérience, elle voulait acquérir ce ([ui. lui manquait. Pour cela, elle se promenait de-

LE MÂRlAGfi DE JULIETTE. 147

vant les grilles de ses voisins et prenait chez les uns et les autres ce qu'elle trouvait à son gré pour le faire exécuter chez elle. De cette contrefaçon elle composait un ensemble qui la satisfaisait; n'avaitelle pas réuni chez elle seule ce qui était dispersé chez vingt autres ?

En entendant annoncer cette promenade, Adophe eut le courage du désespoir et déclara que son mal de tête persistant, il n'avait qu'un moyen de le guérir, c'était de faire à pied une longue course à travers la campagne dans les plaines de Villiers et deNoisy : il irait droit devant lui, déjeunerait n'importe où et reviendrait pour dîner.

Une heare après, il sonnait à la porte de l'atelier

de Juliette .

Ce fut madame Nélîs qui vint elle-même lui ouvrir. Elle le fit entrer dans une petite pièce où, sur une large table en bois blanc, des étoffes étaient étalées. C'était le cabinet de travail de madame Nélis, lorsqu'elle ne lisait pas HermancCy histoire (Tune âme, ou d'autres livres de ce genre, elle passait sa vie à tailler et à bâtir des robes, des ceintures, des paletots et des raantelets. Elle avait toujours eu le goût pour la toilette, et, depuis que sa position de fortune ne lui permettait plus de faire de longues stations chez sa couturière et encore moins des commandes, elle se

consolait en coupant de ses mains des vieilles robes du temps de sa splendeur qu'elle mettait à la nouvelle mode. Un vieux chat, qui, lui aussi, avait connu des jours meilleurs, était couché sur un coussin en soie qui occupait un coin de la table, et de ses yeux verts il suivait la marche des ciseaux comme s'il présidait à ce travail,

— Vous arrivez de bonne heure, dit madame Nélis; vous nous surprenez presque. C'est bien gentil à vous. Mais, d'un autre côté, Juliette va être désolée.

— Elle n'est pas là? dit-il le cœur serré.

— Elle est sortie, il y a deux heures, pour retourner à Passy. Hier nous sommes allées voir le tableau de Francis Airoles, vous savez, le tableau dont M. Godfroy nous a parlé Tautre jour, et elle Ta trouvé si beau qu'elle en a rêvé toute la nuit. Ce matin, elle a voulu le revoir, et elle est retournée à Passy. De peur que vous n'arriviez, je n'ai pas voulu aller avec elle, et je lui ai donné notre vieille bonne pour l'accompagner; elle va revenir d'un moment i l'autre.

Madame Nélis avait pris place devant sa table.

— Puisque vous êtes là, dit-elle, il faut que je vous consulte. Je suis certaine que vous pouvez me donner un bon conseil ; peut-être même aurez-vous quelques idées originales : vous êtes un homme de goût, et j'ai pleine confiance en votre jugement. Vous savez voir.

— Je suis heureux de me mettre à votre disposition.

— L'affaire a son importance ; voici ce dont il s'agit .

Elle prit son livre et se mit à lire.

— ^ Hermance était en beauté, et, comme si ses grâces naturelles n'avaient pas suffi pour éblouir, elle y avait joint les séductions d'une ravissante toilette. Figurez-vous un costume de poult de soie noire, garni de volants, de biais de velours rubis et

de dentelle noire ; le corsage est à revers avec gilet de satin rubis, les manches sont à revers de velours, et les basques, de velours rubis, font postillon derrière. »

Elle poussa son volume devant elle, et, -regardant d'un air triomphant Adolphe stupéfait :

'— Que pensez-vous de cela? dit-elle.

Ainsi interpellé, il devait répondre; mais précisément c'était le difficile.

— J'avoue que je ne connais rien à la toilette, (fit-il enfin,

— Au contraire, vous vous y connaissez ; je me souviens de vous avoir entendu faire autrefois des observations très-foiles à ce sujet.

— En tout cas, comme je ne me figure pas la toilette dont vous m*avez lu la description, je ne peux pas la juger.

— Vous ne vous la figurez pas? La description est cependant admirable, comme tout ce qu'écrit Fauteur; au reste je vous donnerai Hermancej vous verrez. G^est le genre que j^aime; par malheur, il n'est plus pratiqué que par quelques esprits délicats. Maintenant on veut nous montrer îa vie humaine telle qu'elle est : beau sujet d'étude* pour un auteur et beau spectacle pour le lecteur. Moi, j'aime ua auteur qui pour émive s^enferme dans, ua kiosque

LE MARIAGE D£ JULIETTE. t5t

d(mt loslenêtres sont en verres roses, et qui répandsur tout ce qu'il nous montre cette nuance délicieuse ; quand dans son livre se trouvent quelques descriptions de toilettes, telles que celles que je viens de vous lire, c'est parfait. Je veux aussi qu'on se marie à la fin, et que tout le monde soit heureux. Je vais vous relire la description, n'est-ce pas?

— Je vous assure que je ne saurais me prononcer.

— Je ne veux pas insister, mais je le regrette. J'aurais voulu avoir votre sentiment; car ces choseslà sont bien plus affaire de sentiment que d'art. Ce o'est pas pour moi, c'est pour Juliette.

— Ah I c'est pour mademoiselle Juliette.

— Sans doute; c'est toujours pour elle que je cherche des modèles nouveaux qui aient de l'originalité. Que me feut-il pour moi? un rien. Sans doute je ne veux pas faire peur; mais, à mon âge, une étoffe simple coupée à la mode, avec quelques dentelles, pour ne pas ressembler à une ouvrière, et des rubans pour l'égayer : je n'en veux pas plus. Mais pour Juliette, c'est différent. Jeune et belle comme elle est, la toilette lui est indispensable.

— Elle n'y est pas très-sensible, il me semble.

— Dites qu'elle y est absolument indifférente. Jje ne peux pas Tobliger à 8*habiller; elle dit qu'elle a

autre chose à faire. La première robe venue lui est bonne, pourvu qu'elle soit simple; si elle n'avait pas ses cheveux qu'elle soigne, elle ne donnerait pas plus de temps qu'un homme à sa toilette. Je lui fais des observations ; je lui représente que la toi lette est la grande affaire des femmes, que c'est le moyen de plaire à un mari et de le retenir : elle n'en fait qu'à sa tête. Il est vrai qu'elle ne me répond pas, mais elle ne m'écoute pas. Et moi, pendant ce temps-là, je m'ingénie, je cherche, je me creuse la cervelle pour inventer quelque chose qui la décide. Croiriez-vous que je passe quelquefois une partie de la nuit devant cette table à travailler pour elle? Voilà notre rôle à nous autres mères. Au reste, je n'ai pas besoin de vous parler de cela; vous avez une mère qui vous permet de voir ce que font les autres. Seulement votre mère a des satisfactions que je n'ai pas : quand elle travaille pour vous, elle sait que vous l'en récompensez; tandis que moi je ne sais même pas si mon travail sera accueilli. Voilà pourquoi tout à l'heure je tenais tant à avoir votre avis. J'aurais dit à Juliette q«6 vous trouviez cette robe délicieuse (car vous l'aurieXs^trouvée délicieuse), et comme elle a confiance en votre goût, elle l'eût acceptée. Je la vois avec : le postillon surtout, combien je regrette que vous

ne vous le figuriez pas : délicieux, mon cher enfant, délicieux.

Un étranger, en entendant madame Nélis parler ainsi, eût été ému peut-être par cette sollicitude maternelle; une mère qui s'occupe de sa fille, qui la veut belle, qui passe les nuits pour disposer ses toilettes, quoi de plus touchant? Mais Adolphe connaissait la véritable situatiQn de cet intérieur ; il savait que cette mère, qui rêvait « biais de velours rubis et gilet de satin » , ne vivait que du travail de sa lille ; que le payement du loyer était une affaire capitale, qui souvent empêchait Juliette de dormir quinze jours à l'avance; enfin, qu'on n'arrivait à manger tous les jours que par les miracles d'économie d'une vieille servante qui chaque matin allait de la rue de Dunkerque à la halle chercher les maigres provisions du ménage et éparçner quelques sous sur leur achat. Aussi ne se laissait-il pas aller à l'attendrissement qu'un étranger eût pu ressentir. Son admiration n'était pas pour la mère, qui voulait des toilettes brillantes; mais pour la fille, qui les refusait et ne se laissait pas entraîner par la tentation du luxe et de Féclat.

C'était une qualité de plus qu'il reconnaissait à Juliette. Quelle droiture d'esprit, quelle solidité de bon sens ne lui avait-il pas fallu pour résister aux

iU LE MAniA€H DE JULIETTE. -

leçons et aux exemples de sa mère ! Cela était d'autant plus remarquable que cette mère, lorsqu'on avait fait la part de ses travers, était la meilleure femme du monde, et que par sa bonté elle avait pris une grande influence sur le cœur de sa fille.

— Quand Juliette n'était qu'une petite fille, continua madame Nélis, cette négligence dans la toilette était tolérable ; mais maintenant elle est d'âge àpen* ser à l'avenir, el cela devient sérieux. Sans être coquette, il est permis de plaire, n'jest-ce pas?

— Assurément.

— C'est ce que je dis tous les jours à ma fille : Ne fais rien pour attirer les prétendants; mais quand ils se présentent, ne fais rien pour les repousser.

Adolphe avait jusqu'à ce moment subi cette conversation avec fatigue, répondant tout juste. ce qu'il allait pour n'être pas impoli ; ce mot le rendit attentif et jusc^'à un certain point inquiet. Des prétendants! et pourquoi pas? Pourquoi n'y aurait-il pas des gens voulant Vépouser? Quels étaient-ils?

L'absence de Juliette lui permettait de faire parler madame Nélis, et il ne devait pas être bien difficile de tirer d'elle la vérité.

— Pensez-vous donc à marier mademoiselle Juti0tte?di«kil.

LE MÂRJAeE DE IULIETTE: i$5

— J'y ai toujours pensé : c'est mon devoir de mère, et je ne suis, pas femme à manquer à mes devoirs. Le mariage n'est-11 pas le but que doit poursuivre une jeune fille? n'est-ce pas seulement par le mariage qu^elle peut assurer sa vie?

— Mademoiselle Juliette n'est pas dans les mêmes conditions que toutes les jeunes filles, elle n'a pas besoi» d'un mari pour assurer sa vie ou se faire une place dans le monde; cette place, elle peut se la faire elle-même, belle et glorieuse, ce qui vaut mieux, il me semble, que de la devoir à un mari.

— Vous pensez bien que ce n'est pas moi qui vais rabaisser le talent de ma fille ; je connais ce talent mieux que personne, et je le vois grandir tous les jours. Comme vous dites très-bien, il doit lui conquérir une place glorieuse. Et cela arrivera, j'en suis certaine, dans un délai prochain. Mais les femmes sont-elles faites pour la gloire, et, d'un autre côté, sont-elles faites pour travailler? A ces deux questions, je pense que les gens sensés doivent répondre négativement. Pour la femme, il y a quelque chose au-dessus de la gloire : c'est la famille, c'est un intérieur, c'est le bonheur. Quant au travail, je trouve que c'est la tâche exclusive des hommes ; les femmes doivent plaire et Vriller. Voilà mes opi«* nions, et comme je suis logique, je reproche à na

fille de vouloir trop travailler et de ne vouloir pas assez briller. Où le travail peut-il la conduire?

— A être indépendante, maîtresse d'elle-même et de sa vie.

— Tout cela, c'est des mots; le travail nous conduit tout simplement à la peine. Si, comme moi, vous voyiez ma pauvre fille, debout devant son chevalet, pendant toute la journée, vous sauriez ce que c'est que le travail; et si vous la voyiez, le soir, cherchant ses compositions, recommençant vingt fois la même chose, se donnant la fièvre, vous le sauriez encore mieux. On dit que les artistes sont des paresseux ; ce sont, au contraire, des galériens. Voilà pourquoi je serai heureuse quand je verrai ma fille renoncer au travail. Et puis, la question de la peine nïise de côté, il y en a une autre : peindre pour son plaisir, pour offrir un tableau à ses amis ou à une vente de bienfaisance, c'est charmant; mais faire des tableaux pour les vendre, cela a quelque chose de bas qui humilie. Juliette a si bien conscience de cela, que nous ne parlons jamds de question d'argent ensemble. De l'argent gagné par ma fille, c'est affreux.

Adolphe avait bien des choses à répondre, mais il ne lui convenait pas d'engager une discussion avec madame Nélis et il avait d'autres soucis en tête> Ces idées qui pouvaient avoir une influence décisive

sur Juliette, avaient-elles produit des résultats menaçants pour le moment? c'était là ce qu'il voulait savoir. L'avenir, il y avait des moyens pour empêcher qu'il devînt ce que madame Nélis désirait ; mais avant de s'occuper de l'avenir il fallait penser au présent.

— Et quel accueil mademoiselle Juliette fait-elle à vos projets? dit-il.

— Elle les repousse : elle a une passion malheureuse pour la peinture, et, quand je lui parle de quelqu'un, ou elle ne me répond pas ou elle plaisante. C'est ce qui nous a fait manquer plusieurs mariages jusqu'à ce jour ; heureusement il s'en présente un maintenant qui, je l'espère, pourra se faire. C'est encore un secret; mais vous êtes notre ami, et je sais que je peux m'ouvrir à vous sans craindre une indiscrétion. C'est un Portugais, un comte. Bella position, fortune immense, grand nom : tout se trouve réuni. De plus un homme charmant; quarante ans; il est vrai, mais ce n'est pas un âge ridicule ; et puis il est si jeune de cœur et d'esprit, qu'on ne pense pas à son âge quand on l'entend parler. Des manières délicieuses, une politesse exquise ; jamais je n'ai vu un homme si poli, et je sais ce que c'est que la politesse ; il est rempli d'égards pour moi, d'attention, de prévenances.

158 LE AfARIÂGË d£ JULIETTE.

Adolphe avait voulu savoir, il savait mainteiumit, et il restait éimi, frémissant.

— Ce s«ra xm mariage magnifique, continua madame Nélis, et plus beau même que nous n'aurions été en droit de l'espérer dans notre ancienne position. M. Nélis aurait voulu un homme dans les affaires, un financier, un industriel; et c'est un homme de noblesse qui se présente, séduit non par la for tune de ma fille, mais par sa beauté. Voilà bien qui prouve qu'il ne faut jamais désespérer. J'ai toujours eu le bonheur de chercher le beau côté des choses, et quand une catastrophe m'a frappée, je ne me suis pas abandonnée : « C'estpeut-être pour notre bien dans l'avenir » , me disais-je ; et souvent l'avenir m'a donné raison, comme dans cette circonstaBce^ par exemple. Il y a des personnes qus croient que je me laisse bercer par des chimènes, comme votre chère mamana, pour n'en citer qu'une; je les laisse dire. Je sais très-bien que la Providence ne m'abandonnera pas et qu'elle me donnera le bonheur, un jour ou l'autre, tôt ou tard. Ce jour est arrivé; je m'en réjouis, je ne m'en étonne pas. J'aurais attenda sans me plaindre.

— Ce mariage^ est décidé? dit-il d'une ww çue l'émotion voilait.

— Pas du tout, il n'y a pas encore eo un mot po-

sîtîf d'échangé ; mais c'est comme s'il était fait. Le comte est fou de Juliette, et ma fille ne sera pa» assez aveugle pour le repousser.

A ce moment, un coup de sonnette retentit.

— C'est Juliette, dit madame Nélis, se levant pour aller ouvric

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