X-vI
Il s'était levé.
Juliette en entrant, vint à lui, la main tendue.
— Il ne faut pas m'en vouloir, dit-elle en remarquant l'expression de mécontentement qui assombrissait son visage ; c'est un peu pour vous que je suis sortie.
— Pour que je ne vous trouve pas?
Elle ne répondit pas, mais elle le regarda, et ce regard suffît pour qu'il oubliât et l'absence de Juliette et ce que madame Nélis venait de lui apprendre.
— Maman a dû vous raconter, dit-elle, que nous sommes allées hier à Passy pour voir ce tableau de Francis Airoles dont M. Godfroy parlait l'autre jour. C'est vraiment admirable. Je n'ai rien vu dans la peinture contemporaine qui m'ait produit un tel effet ; j'ai été éblouie, fascinée, et si profondément émue, que des larmes de bonheur m'ont empli les yeux;
Cette demi-heure passée dans l'atelier de Roelz est la meilleure de nia vie.
Elle sentit qu'elle parlait' avec enthousiasme, et Tenthousiasme est devenu si extraordinaire dans notre monde, qu'elle s'arrêta.
— Il est vraiment heureux que Francis Airoles ne se soit pas trouvé là, dit-elle en souriant; je crois que je me serais mise à genoux devant lui et que je l'aurais adoré.
— Peux-tu dire de pareilles choses! s'écria madame Nélis; méchante enfant, tu n'auras donc jamais de retenue?
— Pas même de tenue, maman.
— On n'adore à genoux que le bon Dieu, dit gravement madame Nélis, qui prenait toujours les plaisanteries par le côté sérieux.
— Et ses saints, maman.
— Heureusement que vous ne connaissez pas M. Airoles et que vous ne l'avez jamais vu, dit Adolphe. ^,
— Ce n'est pas M. Airoles que j'aurais adoré, répliqua-t-elle; c'est le peintre des Semailles cC automne. Enfin revenons au motif qui a déterminé mon voyage à Passy ce matin. Toute la nuit, bien entendu, j'ai rêvé du tableau. Alors une idée m'a passé par l'espiit : j'ai pensé à vous, me demandant pourquoi
VOUS n'achèteriez .pas ee tableau, qui serait te eliefd'œuvre de votre collection ; seulement, avant de vous soumettre cette idée, il fallait savoir si le tableau étaîl à vendre et q«e) prix on en voulait. Il est à vendre et on en demande six mille* francs ; dans dix ans il en vaudra soixante mille. Maintesanf me pardonnerez-vous? et franchement mon idée vous plait-eHe?
— Je suis heureui que vous ayez pensé à moi; demain je vous apporterai les six mille francs.
— Vous ferez bien au tafcleau l'honneur de le voir avant de Tacheter, n'estrce pas?
— Je m'en rapporte à vous : ce qui vous a phi ne peut que me plaire.
— C*est me marquer plus d'estime que je n'en Haérile^ et ee n'est pas témoigner au peintre Fadmiration qui est duc à son talent. Demain je ne pais aller au Louvre qu'à midi; voulez-vous que nous allions à Passy le matin?
La perspective d'une promenade a avec elle » fit oublier à Adolphe les difficultés qui, pendant plusieurs jours, l'avaient empêché d'alter au Louvre, et il fut convenu que le lendemain matin, à dix heures, il viendrait avec une voiture prendre Juliette et madame Nélis.
— Je ne serai pas fâchée de revoir ce taWeau, dit celle-ci, car j'avoue qu'au premier examen la val-
ganté du sujet a nui à mon impression : un paysan qui sème du blé, cela est bien ordinaire; si j'achetais des tableaux, je n'aimerais pas à avoir sans cesse devant les yeux ce grand diable de paysan^ laid à faire pcwr, et qui a terriblement l'air d'un partageux.
— Ah ! mère ! s'écria Juliette.
— Je ne dis pas que cela n'est pas admirable, continua madame Nélis, sans se laisser troubler par cette protestation indignée; je dis seulement que j'aimais mieux les tableaux que nous avions dans notre salon : les Adieux de Boabdil à Grenade, Sarah la baigneuse. Mais il en est de la peinture comme de la littérature ; on ne s'intéresse plus à Boabdil aujourd'hui. Qu'on me permette de le regretter, c'est tout ce que je demande.
Juliette s'était assise, et machinalement elle flattait le chat, qui faisait le gros dos et filait doucement. Madame Nélîs avait repris les ciseaux et coupait des étoffes, s'arrêtant seulement de temps en temps pour se cacher la tête entre ses mains, comme si elle avait besoin d'échapper aux distractions et de tendre fortement son esprit sur des combinaisons difficiles.
La conversation était tombée, et l'on entendait seu- 'ement la soie qui criait sous les ciseaux de madame Nélis et les ronrons du chat. H prit son courage»
ici LE MARIAGE DE JULIETTE.
— Vous voulez me montrer le tableau de M. Airoles, dit-il, et je suis certain que cela me fera grand plaisir ; mais j'aurais plaisir aussi à voir les vôtres : ne me le permettez-vous pas?
. — Volontiers ; si vous voulez passer dans mon atelier?
— Excusez-moi si je ne vous accompagne pas, dit madame Nélis, mais je tiens en ce moment une coupe très-délicate, celle du postillon; si je l'abandonnais, je ne la retrouverais pas. Tout à l'heure je vous rejoindrai.
Juliette entra la première dans l'atelier, et Adolphe, venant derrière elle, referma la porte. Le moment décisif était arrivé; il avait demandé un entretien, il n'avait plus maintenant qu'à parler.
Cependant il ne parla pas, et, comme s'il avait été sincère en voulant voir les tableaux de Juliette, il se mit à regarder celui auquel elle travaillait en ce moment. C'était un atelier de couturière : autour d'une table couverte d'étoffes brillantes, des jeunes filles étaient rangées, les unes cousant, les autresenfilantleur aiguille, celle-ci taillant, celle-là, les yeux levés, réfléchissant ou rêvant.
— Vous ne pouvez pas voir grand'chose, dit Juliette, car tout eela n'est guère avancé; je veux donner à ces tètes une expression de tristesse et de
fatigue qui touche le cœur. Mais il faut que toutes ces figures soient faites d'après nature et non de chic. Voilà pourquoi je copie le Richelieu en ce moment.
— En quoi donc le Richelieu peut-il vous servir i pour ce tableau pris dans le vif de la vie? dit-il en la regardant avec surprise.
— Tout simplement en me permettant de me donner les modèles que je dois me refuser en ce moment, dit-ellé en souriant doucement.
— Hé quoi !
— Mon Dieu ! oui ; les modèles coûtent cher, et comme cette copie était bien payée, je l'ai acceptée avec empressement; je me hâte de la finir pour revenir à ces couturières. On ne fait pas ce qu'on veut; les chemins les plus longs sont souvent ceux qui nous mènent le plus rapidement à notre but.
— Est-ce que vous n'avez pas été satisfaite de votre année? dit-il en hésitant dans sa question.
— Aussi satisfaite que je pouvais l'espérer ; mais j'ai encore bien du chemin à parcourir et pas mal tle temps à attendre probablement avant que les innatcurs montent mes cinq étages pour m'acheter mes tableaux. C'est déjà bien joli que je puisse en vendre un de temps en temps aux marchands, et vous savez que les marchands ne payent pas cher,
m LK MARIAGE B£ JULIETTE.
surtout les artistes qui comme ixioi a'ont pas de nom.
— Il me semble étendant que vous avez fait depuis un an des progrès bien sensibles, et que votre talent a grandi d'une façon...
— D'une façon qui ne peut pas se mesurer, dilr 'OUe en riant.
— Je sais que Je n'ai pas qualité pour vous juger, et je n'ai pas cette sotte prétention de vouloir parler de ce que je ne connais pas ; mais *mon sentiment est qu'il y a dans ce tableau une habileté de compo- ^tion et une facilité d'exécution qui marquent i^ez vous un progrès remarquable.
— Vous êtes trop indulgent.
— Je dis ce que je vois.
— Vous parlez en ami.
— En ami sincère, dévoué.. . qui a pour vous une affection profonde, croyez-le.
Il lui prit la main, qu'il garda dans les sia^oes.
Mais après un moment, elle se dégagea doucement, et il se fit alors entre eux un silence qui, ^e prolongeant, devint pour Adolphe difficile cl gênant.
Il se mit alors à marcher dans l'atelier, regardant les études qui étaient accrochées contre la muraille.
Une gravure oui a eu son heure de prpiilarité et
LE aiARlAG& D£ JC7LIËTTË. 167
qu'on trouw encore en province avec Adieudn de Fontainebleau et le Retour de Vile d^Elbe^ a montré ce qu'était riniérieur d'un atefer de peintre; on y voil un dieval dans une stalle, des gens qui font des armes, des boxeurs, le torse iiti et les poings armés de gants, des curieux qui fument, ou 4jui font l'exercice arec des fusils, Candis que le peintre, calme et tranquille au milieu de ce brouhaha, travaille avec iaspiration.
L'atelier de Juliette ne ressemblait en rien à ce tableau. C'était une grande pièce au cinquième étage d'une maison bourgeoise, ei bien entendu on n'y voyait ni chevaux ni boxeurs. Cette pièce avait été accwnmodée pai* l'architecte sur le modèle qui sert couramment pour les ateUers : un grand châssis vitré âu nord, des murs peints eu vert-olive, et un poêlecalorifère dans un coin. C'était par l'ameublement seul que cet atelier différait de ceux qu'on rencontre partout. On y voyait en effet dans un angle un piano à queue, et tout auprès^ à portée de la main, un casier plein de partitions et de cahiers de musique, ?uis, dans Tangle opposé, on voyait encore une petite bibliothèque dont les rayons étaient garnis de Jivres. Or les livres se trouvent assez rarement chez les peintres, qui généralement lisent peu.
Plus le silence se prolongeait, plus il devenait
pénible pour Adolphe : il fallait entreprendre cette explication désirée, il fallait parler.
Mais que dire, à moins de tout dire?
La position n'était plus celle qu'en venant à Paris il avait pris plaisir à imaginer au gré de son désir et de sa fantaisie.
D'un côté, sa mère avait clairement indiqué sa volonté de ne pas consentir à un mariage avec Juliette.
D'un autre, par ce qu'il avait vu au Louvre et par ce qu'il avait appris dans les confidences de madame Nélis, il sentait que Juliette pouvait lui échapper d'un moment à l'autre, sans qu'il eût le droit de se plaindre.
Si, pour sa mère, il devait attendre et tâcher de gagner du temps, ce qui lui permettrait peut-être de l'amener doucement à ce mariage; pour Juliette il devait se décider franchement, et ne pas laisser au Portugais une place libre.
Il fallait donc qu'il se prononçât nettement, et cependant il hésitait, l'esprit troublé, lecœur serré.
C'est qu'en dehors des raisons puissantes qui le rendaient perplexe, il en avait une plus puissante encore qui paralysait sa langue.
En amour les hommes peuvent se diviser en deus grandes classes : — ceux qui joyeusement, gaillardement disent à toutes les femmes q: je vous aime >;
— et ceux qui ne peuvent pas se décider à adresser ce raot, pourtant si facile et si doux, à celle qui tient leur vie entre ses mains. En eux, le regard, le sourire, l'attitude, le silence, tout crie « je t'adore »; tout, excepté les lèvres, qui se refusent à articuler ce mot. La pudeur, la timidité, le respect, la crainte, Texcès même de la passion : tout se réunit pour arrêter ce mot dans leur gorge; et plus ils aiment, plus ils sont pleins d'angoisses et d'effroi.
Adolphe appartenait à cette dernière classe des amoureux : brave des yeux, il était lâche des lèvres. Qii'allait-elle répondre? Si elle le repoussait? Ne valait-il pas mieux rester dans l'incertain, qui permet au moins l'espérance?
I^a pendule marquait midi. Il se jura qu'au dernier coup des douze heures il parlerait. Le dernier coup s'éteignit en de faibles vibrations.
Alors, revenant vers Juliette :
— Je vous ai demandé un entretien, dit-il d'une voix frémissante.
— - Je croyais que vous vouliez voir mes tableaux.
— Je voulais vous parler, je voulais vous dire que je vous aime et vous demander d'être ma femme.
Adolphe avait eu le courage désespéré des timides; il s'était jeté au milieu du feu, pour ne plus pouvoir reculer. Maintenant, il était engagé de telle sorte qu'il lui fallait, bon gré mal gré, aller jusqu'au bout.
La violence de cette explosion déconcerta Juliette et la fit reculer de quelques pas vers la porte.
11 ne serait pas exact de dire qu'en venant dans son atelier, elle ne prévoyait rien et qu'elle croyait tout simplement à un désir de voir ses tableaux. Précisément parce qu'elle n'était pas la jeune fille idéale formée par la convention et rêvée pai^ Adolphe, elle n'avait ni la naïveté ni l'aveuglement nécessaires pour vivre auprès d'un homme amoureux sans deviner son amour. Bien qu'Adolphe ne lui eût jamais dit un mot de cet amour, elle savait parfaitement que dans les sentiments qu'il éprouvait pour
LE MARIAOë I>E JULIETTE. 17»
elle et qu'il lui témoignait de toutes les manières, excepté par la parole, — elle savait qu'il y avait, autre chose que de l'amitié. Quelle était cette autre chose V quel nom £allait-il lui donner? C'était ce^
qu'elle ignorait, car il était assez difiîcile d'analyser ce qui se passait en lui. Aujourd'hui, tout dans sa personne parlait de tendresse et d'amour. Demain, au contraire, tout indiquait la froideur ou au moinsune retenue invincible. Il semblait ne pouvoir vivre sans elle, et tout à coup il partait pour l'étranger sans rien dire^ sans un mot d'adieu, sans un souvenir. Au milieu de ces contradictions, elle n'était point assez expérimentée pour démêler le fil qui détenmnait ces actions en depfa^&aee incompréhensibles. Cependant, quand elle l'avait vu au Louvre lui demander un entretiOT, et quand, quelques minutes auparavant, il l'avait pour ainsi dire obligée A venir aVeclui dans l'atelier, elle avait bien pressenti qu'il se passerait quelque chose, mais elle n'avait pas eu l'idée que ce pouvait être une déclaration brutale comme celle qu'elle venait d'entendre.
Un silence s'était feit, troublé seulement par le bruit des ciseaiix qui scmnaient et criaient toujours, dans la pièce voisine.
— Rejoignons ma mère, dit-elle en faisant encore quel(pies pas en arrière.
Mais il la prévint et, se plaçant vivement entre elle et la porte de manière à lui barrer le passage :
— Je vous en prie, dit-il, continuons sans témoin cet entretien commencé. Vous êtes bien certaine, n'est-ce pas, qu'il ne sortira pas de mes lèvres un
. seul mot que vous ne puissiez entendre? Eh bien, restons seuls pour que je puisse parler en toute liberté, c'est-à-dire en toute sincérité.
Gomme elle ne répondait pas, il s'avança vers elle; alors elle recula et, marchant ainsi, ils arrivèrent à l'autre bout de l'atelier.
— Je vous aime, dit-il d'une voix ferme et vibrante.
Elle leva la main pour lui imposer silence, mais il continua :
— Je vous aime, chère Juliette. Laissez-moi vous dire et vous redire ce mot que j'ai retenu si longtemps sur mes lèvres et qui m'est si doux à prononcer : Je vous aime !
Il parlait en la regardant, mais comme elle tenait ses yeux baissés sur le parquet, il ne pouvait lire en elle les sentiments que ces paroles éveillaient, il voyait seulement que son visage avait pâli et que ses lèvres étaient agitées par des frémissements.
Il reprit :
— - Maintenant que ce mot est prononcé, je dois
VOUS dire comment mon amour est né, pourquoi je l'ai tenu caché si longtemps au fond de mon cœur, et pourquoi je parle en ce moment. C'est une confession complète, sincère que je vous demande d'écouter. Le voulez-vous?
— Est-il donc nécessaire que je sois votre confesseur?
— Il est nécessaire que vous sachiez la vérité, afin que tout à l'heure vous puissiez répondre à ma demande.
Elle leva les yeux sur lui et le regarda : il eut peur.
. — Écoutez-moi, dit-il vivement, et ne me répondez que quand vous m'aurez entendu. Ce ne serait pas être sincère que de dire que je vous aime depuis le jour où nous nous sommes vus pour la première fois; j'étais alors un grand garçon un peu bêta, et vous n'étiez qu'une petite fille. Je dois même avouer que vous ne me plaisiez guère.
— Il n*est pas besoin de me le dire, je m'en suis aperçue et je m'en souviens.
— Vous n'étiez pas assez garçon pour prendre part à mes amusements, et vous n'étiez pas assez jeune fille pour que je fisse attention à vous. D'ailleurs, avec vos grands yeux que vous attachiez quelquefois sur moi en souriant d'un air moqueiu% vous
m ht HARIAOB DB JULIETTE.
me faisiez presque peur; tout au moins vous m^ mettiez mal â l'aise. Pendant assez longtemps je vécus done auprès de vous sans vous aimer.
— Êtes-VGUS smcàre en ne parlant que d'indifférence? N'éprouviez-vous pas autre chose pour moi/ ne me haïssiez-vous point?
— Vous me gêniez souvent, et votre présence h Nogent m'était désagréable. Au reste je ne fois aucune difficulté à reconnaître ces sentinïents et aies avouer : le chemin parcouru pour arriver â l'amour que je ressens aujourd'hui est plus granfd, voilà tout. C'est lentement que cet amour s'est formé, goutte à goutte pour ainsi dire, surtout c*est â mon insu. Je fbs longtemps à me rendre compte des changements qui se faisaient en moi. Le plus sensible fut le plaisir que j*éprouvais à être près de vous; au lieu d'avoir comme autrefois de bonnes^ raisons pour ftiir la maison, j'en avais maintenant d'excellentes pour ne pas m'éloîgner le dimandie, et, depuis le moment de votre arrivée jusqu'à celui de votre départ, je vous suivais comme votre ombre^ marchant quand véus marchiez, m'àsseyant quand vous^restiez avec ma^ mère. Je ne vous parlais pas, vous-même bien souvent ne disiez rien, mais je vous regardais, je respirais fe mène air que vous, et j'étais heureux. Puîsquejemesuis engagé atout dire,,
fl faut que j'ajoute encore que je ne savais pas que vous étiez belle; mais, à vous regarder ainsi, à vous contempler, le charme de votre beauté m'envahit et me pénétra. Alors dans ma vie il n'y eut plus qu'un jour qui compta, le dimanche, le jour où je vous voyais; il n'y avait plus d'illusion à se faire, plus d'hypocrites raisonnements à arranger, — je voua aimais. Je n'ose vous demander si vous vous étiez, aperçue de ce changement.
— Je me suis aperçue tout d'abord que vous^ n'étiez pas mon ami, et vous cachiez si peu la répulsion que je vous inspirais, qu'il aurait fallu êtreaveugle pour ne pas la voir. Plus tard, je me suis aperçue que vous changiez, et j'ai cru que, me connaissant, vous me trouviez moins désagréable; et puis j'ai pensé aussi que vous vouliez alléger le malheur qui nous frappait, et j'ai été touchée da votre sympathie, surtout je l'ai été de la façon délicate dont vous nous la témoigniez. C'est à l'époque où vous veniez nous chercher, tous les dimanches, pour nous emmener à Nogent. Je ne sais pas si les autres étaient dupes des prétextes que. vous inventiez, pour ne pas laii^er le cQcher venir et pour le remplacer, mais je no Tétais pas, et je vous savais gi*c de vos mensonges.
•-• Chère Juliette 1
Mais, comme si elle craignait d'en avoir trop dit, elle reprit :
— Avec le cocher, on suivait tout bêtement la grand'route, dans une allure régulière qui devait faire honneur à vos chevaux; avec vous, on prenait les routes détournées, on allait au pas, on s'ar4*ètait, c'étaient nos seules promenades à la campagne : je voyais de la verdure, des arbres, des fleurs, de rherbe; on respirait l'odeur des chênes et le parfum des acacias. Vous n'aviez pas peur des chemins couverts, ou les feuilles nous frôlaient la tête, et où il fallait se baisser, quand il avait plu, pour ne pas accrocher les branches qui nous inondaient.
— Vous souvenez-vous du bouquet de jonquilles que nous avons cueilli derrière les Minimes? madame Nélis était restée en voiture et vous couriez comme une biche. C'était vous qui trouviez toutes les jonquilles, car je ne voyais rien autour de moi, ne vous quittant pas des yeux.
— Et ces grosses morilles blondes que je prenais pour des éponges?
— Vous souvenez-vous aussi... Mais ce n'est pai de ces souvenirs que je veux vous parler. Si doux qu'ils me soient à rappeler, il faut les taire; ils nous entraîneraient trop loin. Un autre, à ma place, vous eût sans doute parlé de son amour; mais je
ne voulais le faire que lorsque je verrais dans vos yeux que vous m'aviez compris et que vous m'encouragiez. J'ai vu de la sympathie, de l'amitié, peut-être même quelquefois une certaine tendresse; je n'ai jamais vu l'encouragement que j'attendais, le coup d'œil, le signe qui devaient m'ouvrir les lèvres. Pendant que j'attendais ce signe, un fait grave se présenta : ma mère voulut m'envoyer en Angleterre. Bien que nous n'ayons pas eu alors une explication précise dans laquelle votre nom ait éir, prononcé, ma mère connaissait ïnon amour, et c'était parce qu'elle l'avait appris qu'elle voulait m'éloigner.
Arrivé à ce point, il s'arrêta. Ce qui lui restait à dire était délicat. Il devait parler de sa mère, et, s'adressant à Juliette, il était difficile d'expliquer que madame Daliphare ne voulait pas d'une bellefiUe san3 fortune. Ce qui augnaentait encore son embarras, c'était le regard interrogateur (Qu'elle fixait 6n ce moment sur lui, comme si elle voulait lire dans les replis les plus cachés de sa conscience. Après quelques secondes, entraîné par les exigences de la situation, il continua :
— Vous connaissez ma mère ; vous savez toute •^importance qu'elle met aux questions d'argent. Malgré l'amitié qu'elle a pour vous et les mérites
178 LE MARrAGE DE JULIETTE.
qu'elle vous reconnaît — et je vous assure que cette amitié est très-^ande, — il pouvait ne pas lui coj^venir de me voir aimer, c'est-à-dire épouser une jeune fille qui n'a pas de fortune.
— Dites sans le sou, c'est te seul mot juste en parlant de moi ; fortune est beaucoup trop ambitieux et trop noble.
— Elle ne s'est pas expliquée là-dessus; je ne puis donc que vous indiquer les raisons qui, selon moi, la faisaie'nt m'envoyer à l'étranger. Je pouvais ne pas me rendre à son désir et lui avouer la vérité, c'est-à-dire que je vous aimais^ et voulais devenir votre mari, si vous consentiez à m'accepter. J*ai balancé un moment, et, en fin de compte, je n'ai rien dit.
Il s'aiTêta encore et s'essuya le visage : des gouttelettes perlaient sur son front, montrant toute la diflQculté qu'il éprouvait à expliquer comme il le désirait ce qu'il y avait d'inexplicable dans sa conduite.
— Je comprends, reprit-il, qu'il puisse vous pa* raître étrange que, vous aimant, je sois parti sans résistance. Voici comment je me suis déterminé : Pour résister à la volonté de ma mère, il fallait lui donner les raisons de mon refus. C'est assurément ce que j'aurais fait, s'il y avait eu un mot d'amour
LE MAniAG£ DE JULIETTE. 179
d'échangé entre nous; niais ce mot n'avait jamais été prononcé. Je vous aimais, cela était certain; mais je ne savais pas moi-même quelle était la force et quelle était la grandem* de cet amour. Je n'avais pas éprouvé la solidité des liens qui m'attachaient à vous. Si ce que je ressentais pour vous était une passion profonde, une absence de deux ou trois mois ne l'aiTaibliraitpas; si au contraire ce n'étaient que des sentiments éphémères, cette absence me montrerait leur peu de solidité. Dans le premier cds, revenu à Paris, je m'expliquerais franchement avec ma mère et lui demanderais de faire céder ses préjugés devant mou bonlieur. Dans le second cas, au contraire, je céderais moi-même à sa volonté ; car il ne serait pas vraiment juste de blesser ma mère que je respecte autant que je l'adore, pour arracher de force un mariage* qui ne me tiendrait pas au cœur.
Il avait parlé lentement, cherchant ses mots et corrigeant une phrase par l'autre. Il respira, et, s'exprimant dès lors facilement et rapidement :
— Cela vous surprend de m'entendre parler ainsi, et vous vous dites peut-être que je suis bien calme et bien raisonnable ou plutôt bien raisonneur dans mon amour. Sans doute, je ne suis pas un héros de théâtre, je le reconnais; mais je
suis un honnête homme, qui ne veut ni tromper lo^ autres ni se tromper lui-même. En face d'une situation difficile, j'ai voulu me tirer d'embarras par une expérience. Cette expérience est faite; elle a duré un an, et elle m'a prouvé que ce que j'éprouvais pour vous, c'était une passion profonde, la plus grande, la plus complète qui puisse s'emparer d'un homme, de son esprit, de son cœur, de son (Mre tout entier. Pendant un an, loin de vous, je n'ai, vécu que pour vous, par le souvenir et par Tespérancc. Voilà pourquoi, revenu près de vous, je vous dis que je vous aime et vous demande si vous voulez m'acçeptçr pour votre mari.
Elle l'avait écouté, appuyée sur le coin du piano, et presque pendant tout le temps qu'il avait parlé, elle avait tenu les yeux sur une frise du parquet, les relevant seulement pour le regarder d'un coup d*œil rapide et profond au moment où il avait fait intervenir sa mère.
Lorsqu'il eut cessé de parler, elle ne changea pas de position, et il s'établit un silence, pour lui horriblement douloureux. Qu'allait-elle dire? Elle tenait sa vie entre ses mains.
Enfin elle releva les yeux, et, durant quelques secondes, ils se regardèrent sans rien dire.
Ce fut lui qui le premier rompit le silence.
— La demande que je viens de vous adresser, dit -
il, n'exige pas une réponse immédiate,.et, si anxieux
que je sois d'entendre cette réponse,\je vous prie de
ne nie la faire qu'après que vous aurez eu le temps de
refléchir à mes paroles et de me juger. Si je vous ai dit mon amour, ce n'est pas pour vous obliger à un engagement formel envers moi, mais bien plutôt pour que vous ne soyez pas amenée à en prendre un d'un autre côté.
Elle secoua doucement la tête avec un sourire qui disait qu'elle n'était pas du tout disposée à cet engagement auquBl il faisait allusion.
— Madame Nélis m'a parlé, dit-il, de certains
projets.
Le sourire se changea en un rire ouvert et franc.
— Ah! oui, le Portugais, dit-elle. Et c*est cette histoire qu'on venait de vous raconter qui vous avait donné cet air mécontent avec lequel vous m'avez accueillie. Vous ne connaissez donc pas maman et vous ne savez pas comme elle prend facilement ses désirs pour des réalités?
— Cependant. . .
— Il est vrai que M. le comte de Seixas est venu plusieurs fois ici; il m'a acheté une petite toile. Il a été d*une politesse d'opéra comique avec maman; avec moi, il épuise tout son répertoire de compliments. Mais de là à vouloir m' épouser et surtout à ce que je l'accepte pour mon mari, il y a une certaine distance que l'imagination seule de maman pouvait franchir. La vapeur, Télectricité, sonf des.
LE MARIAGE DE JULIETTE. 18f
forces enfantines comparées à Fimagination de manms; si vous voulez la suivre dans ses rêves, vousne tarderez pas à être épuisé.
— Je n'ai parlé que d'après ce qu'elle m'a raconté.
— Mettez*vous bien dans la tête que maman se figure qu'elle a pour Bile une personne incomparable, qu'on ne peut pas voir sams aimer; et encore aimer est-il bien faible, c'est adorer qu'il faut dire. Cette personne a toutes les séductions réunies en elle, la beauté, l'esprit, le cœup, le talent, etc., etc.^ comme disent les notaires. Tous ceux qui l'approchent, subjugués, affolés ; des amants qui aspirent à (tevenir des jnaris. Maman attend pour moi un prince Charmant, un héros de féerie qui arrivera ccmvert de diamants et qui me ravira dans une apothéose. Ces choses-là se voyaient du temps de Cendritton, et, s'il y a encore des Cendrillon, il n'y a. pbisde prince Charmant II y a vous, il est vrai; vous êtes couvert de diamants et vous êtes charmant,. ims vouss n'êtes pas prince.
Il la regarda tristement.
— Cela vous fâche de m*entendre parler ainsi, mais vous savez bien que je ne suis jamais plus sérieuse que quand je parais plaisanter. Soyez certain^ que je parle sérieusement; si l'air est léger, les paroles scmt graves. De tous ces prétendants rêvés-
par maman, savez-vous combien il s*en est présenté? Je veux vous le dire pour vous rassurer. Parmi les artistes, j'en ai trouve trois ou quatre qui auraient bien voulu de moi pour femme : ils étaient vieux et fatigués, ou bien jeunes et sans talent, et ils calculaient que, sous leur direction, je serais d'un bon produit pour le ménage, de sorte que Taffaiie étant avantageuse pc^ur eux, ils ont bien voiilu me la proposer. Parmi les gens du monde, il s'en est rencontré aussi à qui la forme de mon nez a plu, et qui ont pensé qu'avec une rivière de diamants je leur ferais honneur dans une avant-scène; mais ceux-là ne parlaient pas de m' épouser. A quoi bon le mariage entre honnêtes gens qui se comprennent à demi-mot? J'oubliais de bons vieillards qui ont eu la générosité de m'offrir leur expérience pour m'aider à faire mon chemin dans la vie ; ce qu'ils demandaient en échange était si peu de chose que je serais une sotte de ne pas accepter avec reconnaissance. Vous seul, mon ami, au milieu de cette troupe d'adorateurs, m'avez parlé noblement; jeune, riche, aimant, vous n'avez pas craint de demander à une fille qui n'a rien de devenir votre femme. Je vous en remercie; vous ne savez pas quel bonheur vous m'avez donné. En vous écoutant, je me disais : Il s'en trouve donc un enfin qui parle avec son cœur, et le bonheur
veut que ce soit celui-là même que j'aurais choisi entre tous, le camarade de ma jeunesse, mon amî.
— Ah! chère Juliette, s'écria-t-il en se mettant à genoux devant elle.
Mais elle le releva vivement.
— Je vous en prie, dit-elle, ne donnez pas à mes paroles un sens qu'elles n'ont pas et ne les interprétez pas au gré de vos désirs; écoutez-moi jusqu'au bout avant de vous réjouir ou de vous attristfer.
Puis, lui souriant doucement :
— Mettez-vous là, en face de moi, sur cette diaise, et causons. Tout à l'heure, en me parlant, vous étiez maître de vous, vous ne disiez que ce que vous vouliez dire : qu'il en soit de même maintenant en m' écoutant. J'ai toujours vu qu'au théâtre les scènes d'amour se jouaient avec de grands mouvements de bras, des mains passées dans les cheveux, des cris, des larmes; mais nous ne jouons pas la comédie, nous sommes dans la réalité de la vie ; notre avenir dépend de nous, tâchons de ne pas le compromettre. Est-ce dit?
- Elle lui tendit la main. 11 voulut la garder dans les siennes, mais elle la dégagea de manière à lui faire sentir qu'il ne devait pas essayer de la retenir. — Vous savez, dit-elle, comment, à la mort de mon père, nous avons été ruinés. Ileureusemeni;
tiie LE Mariage de juuette.
il s'est trouvé dans sa succession ce qui était né- •cessaire pour payer ce qu'il devait : l'honneur était .sauvé. Seulement ma mère et moi nous restions sans rien, littéralement sans un sou, ne conservant que quelques meubles, ce piano entre autres
«et ces livres. Il fallait vivre. Ma mère n'avait pas été habituée au travail, elle ne pouvait rien. Moi, par bonheur, je pouvais quelque chose; mon père, coûime s'il prévoyait l'avenir, avait voulu me faire donner une éducation solide. J'avais passé mes examens; j'étais assez bonne musicienne; enfin j'avais «n peinture un petit talent d'amateur. On me trouva des dessins à faire pour la bijouterie. Je gagnais assez pour nous £sdre vivTe; on pesait le pain à chaque repas, il est vrai, mais enfin on vivait. Au lieu de m'en tenir aux dessins pour l'industrie, j'étudiai la peintuv^e, je travaillai sérieusement, non pas dans l'espérance de devenir une artiste de taieoit, je n'avais pas alors une ambition si haute; mais pour mieux faire demain ce que j'avais fait à peu près hier, et à force de travail j'arrivai à franchir le pas difficile et haut qui sépare l'artiste de l'amateur. Alors l'ambition que je n'avais pas eue tout d'abord me vint : je rêvai d'avoir du talent, d'être quelqu'un, de me conquérir un nom. Ne riez . |>as.
LE MâUUGë de JULIETTE. 187
— Je ne ris pas, je vous admire.
— Beaucoup de jeunes filles mettent leur idéal dans un beau mariage; moi, j'ai mis le mien dans la peinture. Je sais que cela contrarie ma mère, qui croit que les artistes doivent un jour mourir de faim, mais c*est là une idée dont j'espère la faire revenir par l'expérience. Cela commence déjà; elle n'est point encore morte de faim ; on ne pèse plus le pain depuis longtemps; et il y a des jours où son amour-propre maternel est agréablement chatouillé. A son grand étonnement, elle a vu des peintres qui gagnaient cent mille francs par an à mettre du bleii et du vert sur une toile blanche; elle ne tardera pas longtemps maintenant à dire que Rosa Bonheur, comparée à moi, est un bien petit talent. Dans ces conditions, vous devez donc comprendre que je sois peu disposée au mariage, qui serait pour moi la mort de la peinture et l'anéantissement de mes espérances. Franchement je n'ai pas travaillé dou«e heures par jour pendant six ans pour en arriver la; je n*ai pas bâti des châteaux en Espagne pour les démolir de ma propre main, de gaieté de cœur ^t sans raison. >
-^ Sans raison ? Pouvèz-vous parler ainsi?
~ Vous m'avez demandé de parier avec sincérité; je vous prie de ne pas vous fâcher de ce que je peux
(lire : la vérité, la vérité pure, dans les circonstances présentes, doit passer avant les convenances et les ménagements. Ce que j'ai voulu dire par le mot «: sans raison » , c'est qu'un grand amour, une passion irrésistible pourraient seuls me contraindre à renoncer à la peinture. Eh bienl cet amour... je ne le ressens pas.
— Ah! vous êtes cruelle.
— Pour vous, j'ai une grande amitié, une estime véritable; je vous ai vu bon, généreux; vous aimer. votre mère avec une tendresse qui montre à tous quels trésors il y a dans votre cœur, et je crois que si j'avais dû ressentir de l'amour pour quelqu'un, c'eût été pour vous. Mais les sentiments que j'éprouve pour vous ne ressemblent en rien à l'amour.
— Et savez-vous ce que c'est que l'amour?
— Sans doute j'expliquerais mal ce que ce mot représente pour moi, et un entretien sur cette questioh n'est pas possible entre nous d'ailleurs. Cependant il faut bien que je vous dise que l'amitié trèsvive et très-profonde que j'éprouve pour vous ne va pas jusqu'à l'anéantissement de volonté, jusqu'à la domination, jusqu'à la possession qui doit se trouver dans l'amour; et vous le voyez bien vous-même, puisque je vous résiste. Est-ce que si je vous ai-
mais... d'amour, je pourrais vous parler avec ce calme en déduisant mes raisonnements ? est-ce que je ne serais pas tombée dans vos bras? un regard n'eût-il pas été ma seule réponse? Contre l'amour tel que je le comprends, on ne lutte pas, car on est heureuse de succomber.
Il se cacha la tête entre ses Aiains.
'— Je vous peine, dit-elle en continuant, et je souffre moi-même de la douleur que je vous impose, cependant il faut bien que j'aille jusqu'au bout. Une raison encore, et bien puissante celle-là, s'oppose à ce mariage que vous désirez : votre mère. En m'adressant votre demande, m'apportez-vous l'approbation, le consentement de madame Daliphare? Non, n'est-ce pas? Au moins croyez-vous que votre mère, qui a une fortune considérable, vous permettrait d'épouser une fille qui n'a rien? Rappelez- vous votre départ pour l'Angleterre. D'un autre côté, croyez-vous, la question d'argent résolue, qu'elle vous verrait avec plaisir épouser une artiste? Comment m'admettrait-elle dans son intérieur? Moi-même, comment accepterais-je une vie bourgeoise? Enfijû vous, comment pourriez-vous vous partager entre votre mère voyant noir e* votre femme voyant blanc? Du côté de laquelle voup ran-
gerie2-vous? Cette vie à trois serait-elle le bonheur
i£0 LE MARIAGE DE JULIETTE.
pour votre mère, pour vous, pour moi? Vous voyez bien que ce mariage n'est pas possible, que ce rêve que vous avez fait n'est pas réalisable; mais, •quoi qu'il arrive, mon amitié se trouvera singulièrement accrue de ce que vous avez bien voulu me le proposer : je suis fière que vous m'ayez jugée digne d'être votre femme et la fille de votre mèt*e.
Elle lui tendit la main, et cette fois elle la laissa dans les siennes tout le temps qu'il voulut la garder.
Pendant plusieurs oiinutes ils restèrent ainsi les mains dans les mains, les yeux dans les yeux.
Enfin il reprit la parole :
— Ce que vous venez de me répondre, dit-il, m'a désolé; mais, si grande que soit ma déception et si we que soit ma douleur, je ne suis point découragé. Maintenant j'ai uiie dernière demande à vous feîre, et par ce que vous venez de me dire je suis «certain d'avance que vous ne me la refuserez pas : promettez-moi de n'écouter aucune proposition et de ne devenir la femme de personne si vous ne voulez pas être la mienne.
— Ah! cela je vous le jure bien volontiers.
— Alors rien n'est perdu ,
— Que voulez-vous? qu'espérez-vous?
— Tous conquérir, et, pour vous obtenir, vaincre
L£ ^lÂRlÂGË DE JULIETTE. 191
ina mère, vaincre la peinture, vous vaincre vousmême.
— Oh! cela... dit-elle avec un sourire de doute.
— Vous ne savez pas ce qu'on peut quand on aime! et je vous aime, Juliette, je vous adore I
Adolphe avait bien lancé son air de bravoure, mieux même qu'il n'appartenait à son caractère réiOléchi. Entraîné par la situation, il n'avait vu dans le présent que Juliette, et dans l'avenir il n'avait pensé qu'à son amour.
— Des obstacles se dressent entre nous ; je les briserai. Des volontés s'opposent à notre réunion; je les dompterai. Nous serons l'un à l'autre, malgré tout, malgré tous.
Dans de semblables conditions, ces mots-là se pressent sur les lèvres, jaillissant du cœur avec une force irrésistible. On a toutes les puissances, toutes les audaces ; on escaladerait le ciel.
Malheureusement, lorsqu'on n'est plus porté par l'élan de l'enthousiasme, la réflexion parle, et sa voix, faible d'abord, devient bieii vite de plus en plus formidable : quoi qu'on fasse, quoi qu'on
veuille, il faut lui prêter Toreille et Técouter. Ce fut ce qui se produisit pour Adolphe : il n'était pas dans la rue que déjà il cherchait les moyens d'assurer sa victoire.
Il no regrettait pas rengagement qu'il venait de prendre, mais il se demandait comment il triompherait des difficultés qui se dressaient devant lui, plus hautes et plus escarpées depuis qu'il était retombé dans la réalité. Gomment obligerait-il Juliette à renoncer à la peinture? comment amènerait-il sa mère à consentir à leur mariage ?
Pour Juliette, il n'avait qu'à se faire aimer d'elle, et assurément, le jour où l'amour lui apporterait son appui, la peinture serait vaincue. Sans doute il avait du chemin à parcourir avant d'en arriver là, mais il ne se sentait nullement découragé. Juliette avait pour lui de l'amitié, de l'estime, même de la tendresse, et la façon dont elle avait parlé laissait place à l'espérance. Ses paroles n'étaient pas celles d'une femme qui s'est arrêtée à une résolution dont rien ne la fera départir. Son cœur était sensible, il se laisserait toucher, et, touché, il se laisserait entraîner par des sentiments qui seraient devenus les siens.
Mais f^a môre !
Comment lui annoncer qu'il voulait Juliette pour
femme ? comment lui faire accepter cette idée? comment combattre ses préventions? comment enlever son consentement ?
Pendant que revenant à Nogent il se posait ces questions et les agitait dans son esprit inquiet, un fait presque puéril en lui-même vint lui montrer d'une façon palpable combien elles lieraient délicates À résoudre.
11 avait annoncé à sa mère qu'il allait £piire une promenade à travers champs. Abaissant par hasard ses yeux sur ses bottines, il les vit propres et luisantes comme elles étaient lorsqu'il avait quitté Nogent. Or, par cette journée de poussière, après une absence de plus de cinq heures et une promenade dans les chemins de la campagne, à travers les prairies et les bois, il ne pouvait pas rentrer avec les •chaussures d'un homme qui a été simplement à Paris -ca chemin de fer et en voiture. Il lui fallait de la l)Oue, ou bien sa mère, qui examinait tout, devinerait parfaitement où et comment il avait employé le temps de cette absente.
Au lieu de descendre à la station de Nogent, il -continua jusqu'à Joinville, et il s'en revint à pied, non par les chemins bien balayés du bois, mais par îa grande route pavée que suivent les voitures.
Alors, marchant au milieu de la chaussée, comme
L£ MAniÂG£ DE JULIETTE. 195
un ivrogne qui craint les fossés, enfonçant jusqu'à la clxeville dans la poussière, qu'il faisait tourbillonner, il se prit à rougir de lui-même.
Eh quoi! c'est ainsi qu'il était résolu? Il allait s'engager dans une lutte sérieuse, et au moment de la commencer il employait les petits moyens, les petites roueries d'un écolier en faute!
Ce qu'il avait prévu se réalisa : en le voyant rentrer, sa mère l'examina de la tête aux pieds, et le premier coup d'œil dont elle l'enveloppa lui dit claipement qu'elle n'avait pas cru à cette longue promenade. Mais cet examen rapide la rassura, et l'épaisse <iouclie de poussière qui couvrait les bottines et le pantalon fut un témoin qui arriva à propos pour lever ses doutes.
-*- Dans quel état tu es ! dit-elle. Tu as été loin?
— 11 y a de la poussière dans les chemins, répliqvia-t-il sans répondre directement.
— Tu as fait une longue promenade, tu as toujours marché.
— Je n'ai plus mal à la tête, je te remercie.
— Va changer de vêtement, et reste dans ta chambre jusqu'à l'heure du dîner; si tu as besoin de te reposer, ne te gêne pas pour moi. D'ailleurs j'ai des comptes d'ouvriers et d'entrepreneurs à examiner, cela ne t'amuserait pas.
Adolphe saTah ce qa'étaient ces comptes d^eiArepreneiirs. Désireuse d aToir son fils toujours près d'elle, madame Daliphare craignait cependant qu'il ne s'ennuyât; alors, pour lui laisser toute liberté, elle avait ce prétexte des comptes. Elle s'enfermait dans sa chambre, et, comme Texamen de ces comptes ne pouvait pas toujours durer, bien souvent, au lieu de repasser des additions, elle se mettait derrière un rideau et elle restait là à regarder son fils se promener dans le jardin. Elle le voyait, et elle avait la conscience tranquille : elle ne le gênait pas.
Il monta & sa chambre, satisfait du succès de sa ruse, mais en même temps humilié et fâché qu'elle eût si bien réussi. Ce n'était pas en évitant toujours que le nom de Juliette fût prononcé qu'il arriverait à habituer sa mère à l'idée de leur mariage.
D'ailleurs il eût été bien aise de trouver une occasion de parler des Nélis. N'avait-il pas à annoncer à sa mère sa visite du lendemain à Passy, et ne lui fallait-il pas six mille francs?
Pendant le dîner, il chercha à faire naître cette occasion; mais comme sa mère ne se prêtait pas à son désir, soit parce qu'elle ne coipprenait pas ses inviles, soit au contraire parce que, les comprenant trop bien, elle ne voulait pas lui permettre d'arriver
L£ MàRIâOC d£ JULIETTE. 197
à parler des Nélîs, il fut obligé d'aborder franchement la question.
— A propos, dit-il, je serai obligé de te laisser seule au bureau demain dans la matinée.
— Très-bien !
— Je vais à Passy, voir un tableau qu'on dit admirable. C'est l'œuvre d'un jeune peintre nommé Francis Aîroles. Ce n'est pas précisément un début; mais comme Airoles n'a pas encore un nom marchand, on ne demande que six mille francs de ce tableau, qui dans quelques années vaudra soixante mille francs.
— Qui donc t'a parlé de ce tableau et te l'a ainsi vanté ?
— C'est Juliette Nélis. L'autre jour, au Louvre, il en a été beaucoup question.
— Tu ne m'en avais rien dît.
Quand Adolphe se trouvait pris par une question directe à laquelle il ne pouvait répondre que par un mensonge, son habitude était de ne pas répondre du tout et de passer brusquement à un autre sujet.
— Le tableau est exposé dans un atelier particulier, dit-il, et Juliette a bien voulu me promettre de m'accompagner : j'irai la prendre demain avec sa mère.
— Encore Juliette, interrompit madame Daliphare. Je ne veux pas te tourmenter par mes obser-
lotions et mes remontrances ; mais, je t'en prie, souviens-toi de ce qui a été dit en deux circonstances décisives : au moment de ion départ pour FAngleterre et à ton retour. Ne m'oblige pas à te le rappeler.
— Mais, maman...
— Je t'en prie, ne parlons pas de ce sujet. Tu dis que ce tableau vaut six mille francs ; s'il te plaît et si le prix est avantageux, tu peux Tacheter. Je t'offre ces six mille francs. Mon intention est de mettre à ta disposition une subvention annuelle de dix mille francs, afin que tu puisses contenter ton goût pour les tableaux; tu prendras ces six miUe francs sur les «dix mille.
--* Tu es vraiment trop généreuse.
— Je veux te faire plaisir. Je sais bien que maintenant que tu es mon associé, tu gagneras assez pour te payer tes fantaisies ; mais l'argent gagné ne doit pas se dépenser, il doit s'amasser. C'est une habitude, qu'il est bon que tu prennes dès le commencement; sans cela on va trop vite et trop loin. J'agis en bonne mère de famille. Et puis enfin, où -serait mon bonheur, si tu n'avais plus besoin de moi?
Le lendemain, à l'heure dite, il sonna à ia porte •de l'atelier de la rue de Dunkerque. Juliette était prêle; madame Nélis n'avait plus qu'une fleur à
L£ MARIâGë D£ JULIETTE. 199
poser sur son chapeau, iin bouton à recoudre à ses manchettes et un point à faire à ses gants. Elle avait aussi égaré Hermance, mais on fut assez heureux pour retrouver le volume sous un monceau d'étoffes.
On partit enfin. Adolphe s'était placé dans la voiture de manière à se trouver vis-à-vis de Juliette, et, pendant tout le temps que dura le trajet, il ne la quitta pas des yeux. Il n'avait plus à voiler son regard. Il avait parlé. Il pouvait la contempler à son aise, et de ses yeux brûlants il répétait les paroles de la veille.
On arriva, et Adolphe, qui ne demandait qu'à partager les idées, les goûts de Juliette, trouva le tableau admirable, digne en tous points de l'éloge qu'il en avait entendu faire. Ce n'est pas six mille francs qu'il l'eût payé pour se, donner le plaisir ,de sanctionner le jugement de Juliette, mais vingt mille, mais cent mille. Lui qui cependant n'était pas prodiguepar nature, et qui par éducation avait été habitué à compter, il avait perdu le sens du calcul et le sentiment de la valeur de l'argent. .
Cependant il éprouva bientôt un mouvement de dépit et de chagrin. L'admiration que manifestait Juliette le blessa dans sajalousie, jamais elle n'avait ^u pour lui les yeux qu'elle avait pour ce tableau. Comme il eût voulu être le peintre qui avait peint
tÛO LE MARIAGE DE JULIETTE.
celte toile et qui allumait cet enthousiasme I Combien iacile alors il lui serait de se faire aimer !
Mais il se hâta de reprendre les avantages qUe sa position lui donnait, et, tirant de sa poche une liasse de billets de banque qu'il posa sur la table du sculpteur :
— On deinônde six mille francs de ce tableau, dit-il; les voici.
. Le sculpteur fut ébahi.
~ J'aurais voulu garder encore le tableau de mon ami Airoles pendant une quinzaine de jours, dit-il, aiin de le montrer à quelques amis, et puis il faut qu'il figure à l'exposition prochaine.
— Qu'à cela ne tienne. Gardez-le pendant un mois, et l'année prochaine je serai fier de l'envoyer moi-même à l'exposition.
Puis, laissant les billets où il les avait déposés, il offrit son bras à madame Nélis pour regagner leur voiture.
— Vous avez fait une belle sortie, dit Juliette en riant, et vous avez une façon de placer vos billets de banque vraiment distinguée, qui est d'un grand seigneur plutôt que d'un homme d'argent.
— Crois-tu que l'argent abaisse nos sentiments? dit madame Nélis. Il n'ca donne pas, cela est vrai; mais quand on en a, il permet de le^montrer.
L'heure du déjeuner avait sonné. Il voulut les faire entrer au Champs-Elysées, chez Ledpyen. Madame Nélis se fit prier : elle n'était point en toilette pour se montrer dans un restaurant, elle n'était point en appétit. Enfin elle se laissa toucher.
Ce fut une fôte pour lui. Comme Juliette cassait son pain d'une façon charmante ! comme elle était gracieuse lorsqu'elle se renversait légèrement pour boire, le cou tendu! les lèvres à demi ouvertes laissaient voir ses dents nacrées.
Mais comme elle ne subissaupas la même ivresse, elle n'oublia pas l'heiire, et à midi elle demanda de retourner au Louvre.
— Et ma copie? dit-elle.
Adolphe s'arrangea pour rester seul une seconde avec madame Nélis.
— J'ai à vous parler, dit-il, à vous parler sérieusement : voulez-vous me permettre de vous accompagner au Louvre? Pendant que mademoiselle Juliette travaillera, nous pourrons nous isoler dans un coin.
Adolphe était un esprit pratique, qui avait pour habitude de procéder en tout méthodiquement, feisant les .choses en ordre, les unes après les autres.
Pour conquérir Juliette, il s'était tracé un plan, et la passion, qui trouble si facilement les têtes, ne l'empêchait pas de se conformer à ce plan et d'e» poursuivre l'exécution réguUère partout et toujours.
Ainsi il avait décidé que madame Nélis pourrait lui être d'un utile secours auprès de Juliette, et, trouvant une occasion de la disposer en sa favem*, il s'empressait d'en profiler.
Sans doute l'influence qu'elle exerçait sur sa fille n'était pas bien grande. Cependant, si faible qu'elle fût, cette influence existait : la goutte d'eau qui tombe sur la pierre finit par user celle-ci et la creuser. Par la répétition de paroles qui seraient toujours les mêmes, la mère finirait par peser sur Tes-
i£ UARIÂGE DriULIETTE. 90$:
prit de la fille. D*un autre côté, devenue son alliée, elle ne plaiderait plus la cause du Portugais ou de tout autre prétendant dont elle pourrait s'engouer.
— Vous venez avec nous ? dit Juliette, lorsqu'en arrivant au Louvre elle le vit renvoyer la voiture.
— Est-ce que je vous dérange ?
— - Pourquoi voulesf-vous que votre compagnie me dérange? Elle me fait plaisir, vous le savez bien, et, si vous voulez passer une heure toua les joura avec nous, vous serez le bienvenu.
"^ Et si j'en dérange d'autres ?
— Ne dites donc pas de ces niaiseries-là; voussavez bien que ces « autres 9 n'existent pas ni dans la réalité ni même dans votre imagination. Ne faites pas de ces taquineries inutiles.
— Cependant ce grand garçon qui l'autre jour s'amusait à vous faire des plis dans votre robe. . .
— Godfroy ! Mais c'est un camarade.
— Delà camaraderie on passe à l'amitié, et de l'amitié on va vite à. . .
Elle lui posa doucement la main sur le bras. Ils traversaient en ce moment la galerie d'Apollon. Elle s'arrêta, et s'approchant avec lui d'une fenêtre, pendant que madame Nélis continuait à marcher devant :
— Si vous voulez être jaloux de ces familiarités-
sans conséquence, dit-elle d'un ton sérieux, renoncez à un amour qui vous ferait trop souffrir. Je ne suis point une petite fille qui baisse nécessairement les yeux quand on la regarde et qui rougit toutes les fois qu'on lui parle! J'ai pris l'habitude de certaines libertés que je ne saurais perdre, même pour vous être agréable, et je vous jure cependant que pour cela je ferais bien des choses. Si au contraire vous pouvez supporter en moi l'usage de ces libertés, venez nous voir ici ou dans mon atelier aussi souvent que vous voudrez, et vous vous convaincrez par vous-même que ces familiarités qui vous choquent sont parfaitement innocentes. Je serais heureuse que cette preuve fût faite d'une façon éclatante, car il y a en vous des préjugés qui vous causeront plus d'une déception douloureuse.
Il voulait répondre ; mais elle se remit en man lie, lui souriant doucement et corrigeant par son regard ce que ses lèvres venaient de dire.
De même qu'il savait calculer, il savait aussi attendre, et il ne cédait point aux impatiences de la fièvre. Ce fut seulement quand Juliette fut bien installée à son travail qu'il demanda à madame Nélis de faire avec lui un tour dans la grande galerie.
— Volontiers, dit madame Nélis, d'un ton dégagé tjui avait des prétentions à la finesse et à la dissimu-
lation; je serai même bien aise de passer avec vous devant les Rubens. Vous avez dû voir dans vos voyages des tableaux de ce maître, qui vous permettent de bien juger ceux que nous avons ici. Les voyages ! ah ! les voyages !
Puis, quand ils se furent éloignés de quelques pas:
— Je vous ai parlé des Rubens, dit-elle en riant, pour avoir un prétexte à celte promenade avec vous, car je ne quitte jamais Juliette. Gomme vous pouvez avoir des raisons pour qu'elle ne connaisse pas notre entrelien, j'ai pris les devants avec cette explication. Maintenant, mon cher enfant, je suis tout à vous et, si c'est d'un bon conseil que vous avez besoin, je serai heureuse de vous le donner.
Elle dit cela simplement, mais cependant avec assurance, comme une personne convaincue de la valeur de ce qu'elle offre. Donner des conseils était en effet son fort. C'était chez elle une fonction naturelle qu'elle accomplissait avec une extrême facililo et ave,c une fertilité inépuisable. On pouvait même dire qu'elle produisait des coiiseils comme un pommier produit des pommes; elle en était chargée, et il no fallait que tendre la main vers elle pour qu'elle laissât
tomber une récolte abondante. Des conseils ! elle eu
Î06 LE MARIAGE DB leLIETTB.
avait donné à son mari depuis la veille de leur mariage jusqu'au jour où il était mort et où elle lui disait en pleufant de faire un bon testament, aGn d'arranger leurs affaires. Malheureusement il ne les avait écoutés ni pendant sa vie ni au moment de sa jnort, de sorte qu'il avait perdu sa fortune et qu'il n'avait point arrangé ses affaires. Des conseils! elle en avait donné, elle en donnait chaque jour à sa fille, «t même, suivant son expression, « elle ne feisait que cela » . Conseils pour sa toilette, conseils pour sa conduite, conseils pour sa peinture : non au point de vue du métier, bien entendu, elle n'entrait pas dans ces détails ; mais au point de vue du goût et du bon sens. Elle en donnait à ses amis, à ses connaissances : à madame Dahphare, sur la fonte des métaux ; aux médecins, en leur offrant quelques bonnes recettes; aux notaires, en leur racontant quelque fait curieux; à celui-ci, à celui-là, à tous ceux qu'elle connaissait ou qu'elle ne connaissait point.
— Ce n'est pas précisément un conseil que je veux vous demander, dit Adolphe, mais un concoursv
— C'est presque la même chose, et, si je dois vous aider dans le chemin que vous voulez prendre, un bon conseil ne vous sera peut-être pas inutile. Enfin je vous écoute.
Adolphe choisit une banquette autour de laquelle il ne se trouvait personne en ce moment; puis, après avoir fait asseoir madame Nélis et s'être placé près d'elle, il commença :
— C'est de mademoiselle Juliette que je veux vous parler, de Juliette, si vous me permettez de m'exprimer ainsi.
— Parfaitement; cette familiarité de langage rappelle le temps de votre enfance. Doux souvenirs ! heureux âge I
— Je n'ai pas pu vivre auprès d'elle pendant plusieurs années sans être touché par le charme qui se dégage de toute sa personne, de sa beauté, de son eqprit.
--* N'est-ce pas qu'elle est irrésistible? Ce n'est pas parce qu'elle est ma fille et qu'elle me ressemble, mais je ne peux pas faire autrement que de dire qu'elle est irrésistible. Si c'est de l'orgueil maternel, qu'on me le pardonne; si l'on ne me pardonne pas, qu'on me condamne. Je parle de ma fille comme je parierais d'une autre; voilà la vérité.
— Je ne me suis pas d'abord rendu bien compte des sentiments que ce charme produisait en moi, dit-il en continuant; j'ai cru que c'était seulement de l'amitié, mais bientèt j'ai dû reconnaître qu? c'était de rameur.
m LE 5IARIAGE hE JULIETTE.
— Vous? s'écria madame Nélis, vous amoureux de Juliette, et je ne m'en suis pas doutée!... C'est impossible!
— Non-seulement cela est possible, mais encore
cela est.
— Allons donc ! Toutes les fois que la beauté de ma fille produit l'effet qu'elle doit produire, je m'en suis toujours aperçue la première; ainsi, encore en ces derniers temps, pour le comte de Seixas. Et vous, avec qui nous avons vécu sur le pied de Tinti mité, en contact journalier, je ne vous aurais pas deviné? Après tout, il est vrai que ce que nous voyons le moins c'est ce qui est à nos pieds, et, en y réfléchissant, je trouve que c'est vous que je devais découvrir le dernier.
— Enfin j'aime Juliette et je viens vous la demander pour femme.
— Ah! mon Dieu! s'écria madame Nélis, mon Dieu, mon Dieu!
11 fut surpris de ces exclamations et de Tair désolé de madame Nélis. Il avait cru qu'en lui adressant sa demande elle se jetterait dans ses bras, et c'était pour empêcher cette explosion en public qu'il avait procédé avec ces ménagements. N'apportait-il pas la fortune? n'assurait-il pas une riche position à Juliette? Que Juliette répondît froidement à
sa demande, cela se comprenait et s'expliquait : elle consultait son cœur; mais madame NélisI
— Ma proposition vous fûche-t-elle? dit-il.
— Ah ! mon cher enfant, comment pouvez-vous dire cela? Me fâcher, une proposition pareille, venant de vous que j'aime comme un fils ; seulement elle me surprend. Je vous ai entretenu de certains projets, et vous comprenez, votre proposition d'un côté, ces projets d'un autre. Je ne suis pas la femme de l'imprévu, il faut que mon esprit s'habitue à une idée, et je m'étais habituée à la pensée que ma fille serait comtesse. Une couronne de comte sur les panneaux de sa voiture ou bien sur son argenterie et sur son linge, cela fait bel effet. Et puis Juliette aurait été à la cour, où sa place est marquée. Nous iuuionà voyagé ; le comte a des mines de diamants au Brésil. C'était un beau mariage.
— Il me semble que ce n'est pas la misère que j'offre à Juliette.
— Sans doute la fortune de madame Daliphare est connue, on sait quelle est sa solidité; mais le commerce, vous comprenez! Une mère ne doit pas penser seulement aux avantages matériels et immédiats, mais encore à l'avenir. Mes petits-fils auraient <'té comtes : comtes de Seixas, n'est-ce pas que c'est un beau nom? Je me figure qu'annoncé à
210 LE MAniÂGE D£ ICLIBTTE.
pleine voix dans un salon, il doit produire de reflet.
— Si vous avez pris des engagements. ..
— Des engagements pris, allons donc ! Des projets, voilà tout. Je ne m'engage pas ainsi. Assurément le comte de Seixas paraît être un honnête homme et un vrai grand seigneur; mais enfin il faudrait, avant de s'engager, voir ce qu'il y a au fond de cette siwtiition en apparence magnifique. Les apparences ûont souvent trompeuses, et avec les étrangers on ne saurait s'entourer de trop de précautions. On a vu de ces étrangers qui éblouissaient Paris de leur luxe, et qui en réalité n'étaient que des aventuriers. Je ne dis pas cela pour M. de Seixas; mais il n'en est pas moins vrai qu'entre vous et lui la comparaison est à votre avantage. Vous, on vous connaît, on sait qu'on ne sera pas trompé par de faux renseignements. Et cela se d^me si légèrement les renseignements en fait de mariage I Votre position de fortune est connue de tout le monde ; à la Banque, on me dirait ce que vous valez ; il n'y a pas besoin d'aller au Portugal ou au Brésil; ces mines de diamants ça n'est bien souvent que des mines de cailloux. Et puis la noblesse aujourd'hui, par ces temps de révolution, peut-on compter dessus? qudles cours existeront encore dans dix ans? Tandis que la
fortune, quand on la tient bien, on la garde, et avec h fortune (m a la position qu'on veut.
Adolphe suivait en souriant ces changements qui se faisaient dans l'esprit de madame Nélis. Il n'était pas difficile de prévoir à quelle conclusion elle allait arriver. Elle y arriva promptement.
~ Enfin il a quarante ans M. de Seixas, et vous en avez vingt-cinq; il est un peu jaune, à vrai dire, et ridé, tandis que vous êtes un beau garçon. Mon esprit s'habitue à votre proposition, qui en réalité est très-honorable, et pour nous certainement avantageuse, très-avantageuse.
— Eh bien ! alors je vous demande d'être mon interprète auprès de Juliette et de faire pour moi ce que vous faisiez pour M. de Seixas.
— Soyez sans crainte, mon cher enfant; ma fille respecte sa mère et elle écoute ma voix. Votre ma-* riage est certain, et Ton peut dire que ce sera un très-beau mariage, très-beau, très-beau.
— Maintenant j'ai encore une grâce à vous demander : c'est de ne pas parler tout de suite à ma mère de ma démarche auprès de vous.
■-• Et pourquoi donc?
Il restait emTîarrassé pour répondre, quand madame Nélis lui vint en aide.
— Ah, oui! je comprends, dit-elle; nous sommes
encore si près de cette catastrophe ! Dans sa douleur, elle pourrait être peinée de vous voir des idées de mariage. Respectons son deuil. Vous me direz quand je pourrai parler. Jusque-là muette. Vous verrez si Je sais garder un secret. Ah! mon cher enfant, mon cher fils, je ne m'attendais guère au bonheur que vous m'apportez. Vous, mon gendre. Je l'avais rêvé,., autrefois.
C'était quelque chose pour Adolphe d'avoir mis madame Nélis dans ses* intérêts; mais le succès avait été si facile, et il était d'ailleurs si bien assuré d'avance, qu'il n'y avait pas là de quoi chanter victoire.
C'était un point obtenu, voilà tout; il fallait passer au second, et celui-là était autrement sérieux, autrement inquiétant, puisqu'il s'agissait de madame Daliphare.
Mais le propre de ces caractères est de ne pas s'arrêter dans leur marche, pas plus après une défaite, pour se reposer, qu'après une victoire, pour se réjouir; ils vont toujours leur chemin régulièrenient, considérant que rien n'est fait tant qu'il leur reste quelque chose à faire. Ce qui leur coûte, ce n'est point l'effort de l'exécution, c'est celui de la résolution; cette résolution prise, ils
214 LE Mariage de juëiette.
vont de l'avant^ non par bonds, mais à pas comptés.
Ce qu'il avait à faire maintenant avant de demander à sa mère d'accepter Juliette pour belle-fille, c'était d'introduire celle-ci dans leur vie, sur le pied où elle était autrefois ; c'est-à-dire qu'il fallait trouver un moyen pour qu'elle vînt passer tous les dimanches à Nogent.
Il n'était pas l'homme des sentiers détournés, et lorsqu'il désirait une chose il avait pour habitude de la demander tout simplement.
Le jeudi, il adressa donc sa demande à sa mère.
— J'ai trouvé Juliette Nélis un peu fat'^ée l'autre jour, dit-il; elle travaille trop.
<~ A son âge, je ne connaissais pas la fetigiîe, et je t'assure que je travaillais aussi et peut-être phis que Juliette.
*^ Sans doute, seulement il y a travml et travail. Ainsi, lorsqu'on est enfermé toute la semaine dans le salon carré du Louvre, on doit avoir besoin de respirer Pair le dimanche. Ce n'est pas ce que ùit Juliette, et le dimanche elle s^enferme dans son ate* lier, c'est là tout le changement qu'elle se permit. Elle est três-courageuse et travaillecee jusqu'à se rendre malade. On dit que les artistes sont tous pa* resseux, je ne sm à cela est vrai, mais en tout cas
lE Mâ&iÂG£ DE JUilETTE. 215
elfe fait exception à la règle. Pour elle, il en est du travail ccmtme de l'ordre. .
— Elle a assurément beaucoup^ de qualités et c'e^ heureux, car ce n'est pas sa pauvre mère qui par son travail et son ordre les aurait fait vivre. -
— Toujours est-il que Juliette se iatigue trop. J'avais envie l'autre jour de l'inviter à venir dimanche à Nogent ; cela lui aurait &it du bien.
— L'as-tu invitée?
— Non. Je n'ai pas voulu prendre cette liberté avant de t'avoir demandé si cela ne te contrarierait pas.
— Gela ne me contrarie pas de rendre service aux gens qui ont bescnn de moi, et si tu veux inviter ma-» dame Nélis et Juliette pour dimanche, tu le peux.
— Je vais aller les voir ce soir.
— Il suffit que tu leur émves, et même cela vaut mieux. Laisse-moi te dire qu'il serait mauvais de réprendre avec les Nélis les habitudes que nous avions autrefois : Juliette n'est plus une petite fille, et toi tu n'es plus un enfant.41 ne faut pas donner prise aux propos du monde.
— Qu'importe le monde ! il n'a pas à s'occuper de ce qui se passe chez nous.
— Ce qui n'empêche pas qu'il s'en occupe cependant. D ne faut pas que tu compromettes la ré«
pulation de Juliette, et que tu l'empêches de faire un bon mariage, s'il s'en présente un pour elle.
— Je n'ai jamais rien fait pour la compromellre.
— Il ne s'agit pas de ce que tu fais ; il s'agit de ce qu'on dit. Crois-tu que j'aurais peûsé à t'envoyer en Angleterre, si l'on ne m'avait pas parlé de toi et de Juliette? Il se trouve toujours des gens pour vous rendre ce genre de service. D'un autre côté, je ne veux pas qu'on dise que j'attire Juliette afin de te garder à la maison, et que je ferme les yeux sur ce qui se passe chez moi, afin de t' empêcher de faire des folies au dehors , comme tant d'autres jeunes
gens.
'— Mais, encore un coup, il ne se passe rien qui puisse donner naissance à ces bruits infâmes. Si Ton disait que je te vole, m'enverrais-tu en Amérique pour faire taire cette calomnie?
— Il n'y a pas de fumée sans feu. On ne dira jamais que tu me voles, parce que ce serait de la folie; poui'quoi me volerais-tu, puisque ce que j'ai est à toi? Tandis que ce n'est pas de la folie de prétendre que Juliette te plaît, cela saute aux yeux. Peux-tu contredire ceux qui soutiennent que tu as du goût pour Juliette?
Ainsi posée la question était assez embarrassante: s41 confessait franehement ses sentiments pour Ju*
L£ MARIAGE DE JULIETT^. 217
liette, cet aveu empêchait sa mère d,e recevoir les Nélis dans les conditions d'intimité étroite qu'il voulait; d'un autre côté, s'il ne les confessait point, cela reculait infiniment l'heure où il pourrait demander le consentement formel de sa mère. Pourquoi celleci eût-elle consenti à un mariage qui n'était point exigé par un amour sérieux? Il prit un moyen terme.
— Il est certain, dit-il, que, suivant ton expression, j'ai du goût pour Juliette. Comment en seraitil autrement? Juliette est charmante, jeune, jolie, pleine d'esprit, et moi, je ne suis ni aveugle, ni sourd. Mais de ce gue je rends justice à sa beauté et à ses qualités morales, il ne s'ensuit pas nécessairement que je la compromets.
— Quand un jeune homme reconnaît à une jeune fille toutes les qualités que tu attribues à Juliette, il arrive nécessairement que tôt ou tard il devient amoureux d'elle, et il ne faut pas que tu deviennes amoureux de Juliette.
— On ne devient pas amoureux par ordre, parce qu'il faut, ou parce qu'il ne faut pas.
— On devient amoureux bien souvent par hasard, par occasion, parce qu'on se rencontre facilement avec une femme. Voilà pourquoi je t'ai fait partir pour l'Angleterre il y a un an; pourquoi je t'ai retenu en Hollande; enfin pourquoi je te dis qu'il osl
218 LE MARIAGE DE JULfETTE.
mauvais de reprendre avec les Nélis nos habitudes d^autrefois. Je désirais alors, comme je désire maintenant, t'éviter ces fréquentes rencontres avec Juliettè; et puisque nous avons abordé ce sujet, doat j'tiurais voulu ne pa« parler," il feut que je te dise tout ce que j'ai à te dire là-dessus. Si tu es amoureux de Juliette, il ne peut arri"ver que deux choses : ou elle cède à ton amour et devient ta maîtresse^ ou die te résiste et tu l'épouses.
— Mais Jtiliette n'est point de celles dont on fait une maîtresse.
— Précisément. J'ai trop de confiance en elle pour supposer qu'elle puisse ainsi succomber; je la crois une honnête jeune fille, coquette peut-être, aimant à plaire, et heureuse d'avoir près d'elle des soupirants, mais enfia honnête et tout à fait incapable de tomber dans une &ute. D'un autire câté, je t'estime trop pour admettre que tu puisses avoir uû
. moment la pensée de séduire une honnête fiUe, qui a été ton amie d'enfance.
— Je t'assure qu'il n'y a pai* enr moi F étoffe néces- . saire pour faire un séducteur.
— J'en suis certaine. Reste donc le meo'iage : si tu aimais Juliette, tu voudrais répoiRwr..
— Il le i^drsût bien. Je ne me laisserais pas ftiourir d'amour ; tu ne le voudrais pas, et bien cer-
taînement tu serais la première à me donner ce conseil : Juliette ferait une charmante belle-fille ; vois comme elle est bonne pour sa mère.
— Ne parlons pas de cela ; il ne faut pas que le goût que tu peux avoir pour Juliette devienne de Famour r un pareil mariage ferait le malheur de ma vie.
— Pourquoi ? En quoi une femme qui a les qua- ^ Ikés que tu reconnais à Juliette pourrait-elle te
lendre malheureuse ? 11 me semble, au contraire... C'était après le dîner et dans le salon de madame Daliphare que cet entretien avait lieu ; la mère et le fils, assis en face l'un de l'autre, étaient séparés par une taWe. Ace mot, madame Daliphare se leva>'ivement, et s'approchant de son fils :
— Tu l'aimes donc? s' écria-t-elle; tu veux donc l'épouser? Eh bien, avant de me répondre, sache que je ne consentirai pas à ce mariage. Si tu t'es flatté de l'idée que tu pourrais m'amener par d'ha biles détours à accepter Juliette pour ta femme, tu t'es trompé ; il faut que cela soit bien entendu entre nous. Maintenant que tu es averti et que tu connais ma volonté, conduis-toi en conséquence. •
Et s'éloignant brusquement, elle entra dans sa chambre.
Cette explosion de colère et cette sortie avaient
S20 i;e Mariage de Juliette.
été SI violentes qu'il n'avait pas pu placer un mot; il resta un moment interdit après le départ de sa mère. Les choses avaient pxis une autre tournure que celle qu'il avait voulu leur donner. Maintenant, quel parti prendre ?
Sans doute il était à l'âge où il pouvait contraindre sa mère à donner son consentement au mariage qu'il lui plairait de faire, et ce fut la première idée qui se présenta à son esprit, sous l'impfession de la révolte.
— Je ne suis plus un enfant, se dit-il, et personne ne peut m'empêcher d'épouser la femme que je veux.
Mais la réflexion le ramena bien vite à d'autres sentiments. Quand même il se déciderait à employer des moyens légaux pour obtenir le consentement de sa mère (et une pareille nécessité était de nature à Teffrayer), cela n'assurerait pas son mariage, car Juliette ne voudrait jamais devenir sa femme à ce prix. Elle aussi avait pris les devants et avait posé ses conditions.
Était-il donc enfermé dans un cercle fatal dont il ne pourrait jamais sortir? D'un côté, Juliette lui signifiait qu'avant de répondre à sa demande il fallait qu'il fût certain du consentement de sa mère, et, é'un autre, sa mère, avant qu'il lui demandât ce con-
sentiment, lui signifiait qu'elle ne le donnerait jamais.
La situation^ était vraiment mauvaise, et, au premier abord, elle paraissait sans issue.
A ce moment, la porte.de la chambre se rouvrit et sa mère s'avança vers lui, la main tendue :
— Pardonne-moi un coup de vivacité, dit-elle; j'ai eu tort de me laisser emporter. Ce n'est pas ainsi qu'une mère doit parler à son fils, surtout à un fils tel que toi.
11 respira, et une douce émotion détendit ses nerfs crispés, mais ce fut pour un court instant.
— Je te dois les raisons de ma détermination, continua madame Daliphare; ce qui me fait repousser Juliette, c'est qu'elle n'a pas de fortune.
— N'es-tu pas ^ssez riche pour deux ?
— Précisément parce que j'ai acquis une certaine richesse, je suis tenue à des exigences que je n'aurais pas si j'étais pauvre : fortune épouse fortune, pauvreté épouse pauvreté, c'est la loi du monde, comme jeunesse épouse jeunesse, est la loi de nature. Cinq millions sont pour moi une fortune considérable; pour toi il t'en faut dix. Ces dix millions te donneront une importance et une position dans la société que je veux que tu obtiennes, et que tu obtiendras. Je ne renoncerais pas à ce rêve de toute
ma vie pour une femme mille fois plus belle encore que n'est Juliette. Veux-tu m' enlever cette espérance qui m'a donné la force et l'intelligence pour travailler depuis vingt ans ? Veux-tu que, prête à mettre k main sur le but que j'ai poursuivi, je le manque par ta faute ? Veux-tu m'enlever la réccwnpense de mes soins et de ma tendresse? Tu trouves peut-être qu-en m'opposant à un mariage avec Juliette je suis cruelle de contrarier ton désir, que je suis une mauvaise mère, une égoïste; mais qu'est un désir de quelques mois, à côté d'une ambition de vingt années? Ne serais-tu pas cruel, toi, ne seraîs-ta pas égoïste si par ton mariage tu brisais les joies et les espérances de ma vieillesse? Que me resterait-il sur cette terre? Je t'ai dit tout à l'heure que je ne consentirais pas à ton mariage avec Juliette : j'ai eu tort, car si je te voyais décidé malgré tout à ce mariage, je ne te hisserais pas recourir à la loi pour m'arracher mon consentement. D'avance je te le donne. Seulement, d'avance aussi je te dis ce que tu peux pour moi ; ma vie est dans tes mains. Elle sera ce que tu voudras, heureuse ou malheureuse : l'avenir en décidera. Maintenant, laisse agir ton cœur, et va du côté où il te porte. Ton choix me dira qui tu préfères : la jeune fille que tu connais à peine, ou ta mère.
xxu
Madame Daliphare avait choisi un terrain avantageux pour elle en engageant la question comme elle Tavait posée.
Elle connaissait son fils, et elle savait très-bien que son amour lîlial était fait surtout de deux sentiments : une tendresse profonde et une certaine crainte respectueuse.
La crainte , elle l'avait excitée en déclarant tout d'abord qu'elle ne consentirait pas à un mariage avec Juliette ; la tendresse, elle l'avait émue en posant en-
suite une question de préférence entre l'amante et la mère.
Que ferait-il, emprisonné dans ces deux sentiments ?
Oserait-il se révolter contre la volonté qui lui avait été si formellement signifiée?
Cela était peu probaWe ; cependant, à la rigueur, il était impossible que poussé par la passion, il s'af-
fU LE MARIAGE DE JULIETTE.
franchit et recourût aux moyens que la loi offre à ceux qui ont dépassé l'âge de vingt-cinq ans. De luimême il ne voudrait assurément pas employer des moyens de ce genre; mais, sous l'influence de Juliette, il pouvait très-bien cesser d'être ce qu'il avait été jusqu'alors. Quelle était cette influence? jusqu'où s'étendait-elle? C'était ce que madame Daliphare ne savait en aucune façon, et cela l'inquiétait. Juliette encourageait-elle cet amour? l'avait-elle fait naître? le dirigeait-elle? Autant de questions qu'elle ne pou vait résoudre.
Dans le doute, elle avait donc été obligée de ne pas s'en tenir à un ordre tout simple, et c'était pour cela qu'après être sortie du s^lon si brusquement, elle y était rentrée après un moment de réflexion, et avait fait appel'à ses sentiments de tendresse filiale, dont elle connaissait la puissance.
Si, contre toute prévision, il trouvait dans les excitations de Juliette la force nécessaire pour user de son droit et s'affranchir de la volonté qu'on lui imposait, il était peu à craindre qu'il en vînt jamais jusqu'à refuser le témoignage de tendresse qu'on lui demandait. Comment pourrait-il préférer à sa mcre une femme qu'il ne connaissait que depuis quelques années? Pour légitimer cette préférence, il faudrait des qualités extraordinaires qu'elle ne re-
connaissait point à Juliette. Qu'avait-elle de plus que toutes les autres femmes? Une autre. serait aussi jolie qu'elle, et cette autre aurait l'auréole que donnent les millions.
Cependant, si bien combinées que fussent ces dispositions, elles ne parurent point encore suffisantes à madame Daliphare pour lui inspirer une complète sécurité. Elle ne savait guère ce que c'est que la passion; mais, si elle n'en avait point l'expérience * personnelle, elle en avait la peur instinctive. Elle se rappelait des histoires.d'amour auxquelles elle n'avait pas attaché autrefois grande importance, mais qu'elle trouvait effroyables maintenant qu'elles pouvaient la toucher personnellement. Pourquoi Adolphe lui aussi ne s,e laisserait-il pas prendre par la folie de la passion? Par plus d'un côté il ressemblait à son père, ^iui était faible et chimérique, et ne fallait-il pas qu'il fût lui-même bien peu raisonnable pour s'être îunouraché de Juliette? Est-ce qu'avant de devenir amoureux de la femme qu'il doit épouser un jour, l'homme sensé ne s'inquiète pas de savoir quelle est sa dot et quelles sont ses espérances?
Décidée à ne point se contenter de la défense qu'elle avait signifiée à son fils, ni dé l'appel qu'elle avait fait à sa reconnaissance en même temps qu'à ^ tendresse, et voulant autre chose encore qui la
ij.
rassurât complètement, elle se trouva assez embarrassée pour trouver cette autre chose. Alors, pour la première fois de sa vie, elle regretta de ne poiut avoir la science ou l'expérience de la passion. Si encore elle avait su à qui demander conseil I mais à qui s'adresser? Malade, on consulte. un médecin; •pris dans une mauvaise affaire, on consulte un avocat. Pourquoi n'y a-t-il pas des avocats et des médecins pour les affaires et les maladies d'amour? ou plutôt pourquoi y a-t-il en ce monde un sentiment qui s'appelle l'amour? à quoi sert-il? L'ambition et l'argent ne sont-ils pas suffisants pour nous passionner et nous rendre heureux?
Si elle avait cru possible de séparer absolument Adolphe et Juliette, elle eût recouru à ce moyen radical. Mais une telle mesure n'était véritablement pas praticable, car si elle avait la liberté d'inviter ou de ne pas inviter les Nëlis chez elle, à Nogent, elle ne pouvait pas empêcher son fils d'aller chez Juliette ou de la rencontrer au Louvre toutes les fois qu'ils voudraient se voir. Il a'était plus un enfant qu'on ne laisse sortir qu'avec sa bonne, et elle était sans autorité sur madame Nélis, qui devait désirer ce marine aussi vivement qu^elle-même le redoutait.
Empêchée de ce côté, elle se tourna d'un antre et
LE MARIAGE bE, JULIETTE. 227
fit absolument le contraire de ce qu'elle aurait voulu : puisqu'elle ne pouvait pas l'empêcher de la voir, elle pensa que les dangers de ces rencontres seraient en partie neutralisés s'il ne la voyait pas seule comme autrefois, dans une étroite intimité et dans une sorte de tête-à-lête.
Alors les dimanches, à Nogent, devinrent des jours de fête, et elle invita tous ceux ou plus justement toutes celles qui pouvaient reléguer Juliette au second plan. Il suffisait qu'une femme fût jolie pour qu'elle voulût l'aVoir à sa table.
Si M. Daliphare avait pu revenir en ce monde, il n'aurait pas reconnu sa maison d'autrefois. Quelle n'eût pas été sa stupéfaction en voyant dans la cuisine, devant les fourneaux qui lançaient des étincelles t un chef vêtu de la veste blanche traditionnelle ! il n'eût pas voulu croire que cet artiste majestueux remplaçait la vieille Françoise, dont on vantait autrefois le talent pour la matelote d'anguille, le rognon de veau rôti et le gâteau de riz : tous plats fameux naguère, qu'on méprisait maintenant et dont on lassait l'auteur dédaigné dans sa cuisine de Paris. A table, il^e serait cru le jouet d'un rêve quand un domestique à cravate blanche et en habit noir, se penchant sur son épaule, lui aurait doucement murmuré à l'oreille : & Sauierne ou madère? s>
Du sauterne ou du madère chez lui, quand pendant trente ans on n'avait bu qu'un petit vin blanc qu'il faisait venir^ directeraent des environs de Chablis, mais pas de Chablis même, parce qu'il^ aurait fallu payer la réputation de ce vignoble ! Était-il chez lui, ou plutôt n'était-il pas chez un voisin qui faisait des affaires à la Bourse, ne connaissait pas la valeur de l'argent honnêtement gagné et ne pensait qu'à jeter de la poudre d'or aux yeux de ses amis? Assurément ce n'était pas sa femme qui faisait servir le Champagne dans des coupes où il ne mousse pas, au lieu de le verser dans d'étroits cornets où quelques gouttes tombées de haut suffisent pour monter jusqu'aux bords.
Les pigeons ramiers eux-mêmes, qui de temps immémorial perchaient dans les vieux marronniers du jardin, se demandaient ce qui se passait d'extraordinaire. Que signifiait ce tapage dans la nuit du dimanche au lundi? Autrefois ils pouvaient tolérer quelques paroles qui venaient troubler leur sommeil; mais maintenant ce n'étaient pas seulement des paroles; c'étaient des bruits devtoutes sortes, avec des mouvements de lumière qui les tenaient éveillés et effrayés jusqu'à une heure du matin. Comment se lèveraient-ils avec le soleil pour aller çà et là ramasser la pâtée de leurs petits, si on ne
LE MARIAGE DE JULtETTE. , 229
leur permettait pas de dormir le soir? Seraient-ils donc obîigis d'abandonner ce jardin honnête naguère, qu'ils avaient choisi pour sa tranquillité, de préférence aux jardins environnants, habités par des gens tapageurs ?
Pendant la journée même ils ne se sentaient pas en sécurité : avec les mamans et les grandes sœurs venaient des enfants qui grimpaient aux arbres, dénichaient les nids de fauvettes faits dans les bosquets, et jetaient sans cesse des cailloux dans les branches. On était vraiment exposé; cela devenait intolérable pour des oiseaux sédentaires et paisibles. C'était une jouissance bourgeoise qu'il leur fallait; si on ne pouvait pas la leur garantir, on devait le dire franchement, ils verraient à déménager; san§ doute il leur en coûterait, parce que quand on est un honnête pigeon on tient à ses habitudes ; mais précisément pour cela ils voulaient le repos.
Madame Daliphare avait attendu merveille de cette >^!e nouvelle ; il lui semblait impossible qu'Adolphe n'y trouvât pas des distractions qui diminueraient singulièrement le prestige de Juliette. Aussi sa sur- ' prise fut-elle grande de reconnaître, après quelques niois d'expérience, que le résultat qu'elle avait poursuivi n'était nullement obtenu.
Son superbe cuisinier lui avait, il est vrai, pré-
senl'j chaque semaine un mémoii^ long d'une toise , sur lequel elle n'avait guère trouvé à rogaer, malgré ses recherches, embrouillée et intimidée qu'elle était par la kyrielle de noms inconnus dont il était surchargé; son maître d'hôtel, si noble, la serviette à la main, lui avait cassé pas mal de verrerie et ébréché plus encore de vaisselle; son jardinier s'était plaint des dégâts que les enfants causaient chaque dimanche dans les jardins et dans les serrer, où ils fourrageaient tout ; le cocher avait considérablement augmenté le mémoire de l'avoine, soias le prétexte que les chevaux des invités mangeaient toute la provision; des fauteuils avaient été cassés, des canapés déchirés, le tapis de billard avait été crevé, des avirons avaient été perdus. C'était là le plus clair de ces réceptions qui donnaient tant de peine à organiser et qui coûtaient si cher, sans compter les critiques de quelques invités indépendants, qui ne se gênaient pas pour blâmer tout, coiidamnant le vallonnement des pelouses, préférant la Garonne à la Marne et faisant la grimace en dégustant les vins.
Quant à Adolphe et à Juliette, ils avaient traversé C6tte période de fêtes sans paraître s'en percevoir, ou tout au moins sans modifier l'un ou l'autre leurs anciennes habitudes.
Toutes les fois que Juliette vensût passer le di*
LE MARIA.OE DE JULIETTE. 23r
manche à Nogent, Adolphe était d'une humeur charmante, aimable et gracieux avec tout le monde ,^ plaisantant avec les mamans, jouant avec les enfants^ causant et discutant avec les papas.
Toutes les fois au contraire qu'elle ne venait pas, il était d'une humeur massacrante; on le voyait seulement à l'heure du dîner, auquel il assistait, présent de corps, absent d'esprit.
Madame Daliphare voulait. bien dépenser son argent, mais c'était à condition que cette dépense la conduirait sûrement au but qu'elle poursuivait.
Adolphe voulait bien voir des invités venir s'inslaller tous les dimanches à Nogent et disposer de sa maison comme si elle leur appartenait, mais c'était à condition que Juliette serait au nombre de ces invités.
Mais si de son côté madame Daliphare voyait que
son argent ne lui rapportait rien de bon, et si du sien Adolphe subissait l'ennui de convives qui lui étaient indifférents, sans le plaisir d'avoir en même temps devant lui celle qui lui faisait battre le cœur, il devait résulter de cette double déception que le fils autant que la mère et que la mère autant que le fils seraient mécontents.
Ce fut ce qui arriva, et avec cette circonstance aggravante qu'au lieu de s'en prendre aux diffi-
cultes de la situation, ils s'en prirent l'un à l'autre.
— Gomment mon fils, que j'aime tant et pour qui j'ai tant fait, peut-ii me causer un pareil chagrin? se disait la mère.
— Comment ma mère, qui était autrefois si bonne et si généreuse, peut-elle me voir souffrir sans être touchée de pitié et se départir de son entêtement? se disait le fils.
Et de fait il souffrait cruellement de la persistance de la volonté de sa mère, qui lui laissait peu d'espoir dans l'avenir; et aussi il souffrait de la situation fausse dans laquelle il se trouvait vis-à-vis de Juliette.
Chaque fois qu'il voyait celle-ci, il l'entretenait, bien entendu, de son amour; mais c'était toujours timidement, arrêté qu'il était par l'embarras de donner une conclusion à ses paroles. Que répondrait-il si un jour Juliette, mettant sa main dans la sienne, lui disait : a J'accepte »? Elle paraissait s'attendrir et se laisser toucher par son amour. Que deviendrait-il si, tout à fait vaincue, elle lui disait ce mot qu'il redoutait autant qu'il l'espérait?
Les choses fen étaient à ce point lorsqu'il trouva dans M. de la Branche, le notaire, un concoui's inattendu qui avança singulièrement ses affaires.
Le beau-père de M. de la Branche, le vénérable M. Marpillou, habitait Nogent depuis qu'il avait cédé son élude, et tous les dimanches il recevait son gendre chez lui.
De là étaient nées des relations de voisinage qui, continuant des relations d'affaires, avaient créé une eoi te d'intimité entre madame Daliphare et la famille Marpillou .
Quand madame Daliphare avait organisé ses réceptions, elle avait été heureuse de trouver cette famille qui, se composant de sept personnes, meu- x
blait tout de suite la salle à manger. N'ayant en espérance que des dots modérées, et plus laides d'ail-" leurs les unes que les autres, les trois demoiselles Marpillou qui restaient à marier ne pouvaient en aucune façon être des rivales pour Juliette; mais elles étaient excellentes pour remplir la maison, et
f3i LE MIRUGE DE JULIETTE.
cY^tait en cette qualité que madame Daliphare les invitait.
M. de la Branche, qui, au grand désespoir de son beau-père, laissait sa figure de notaire à Paris, pour devenir un écolier échappé aussitôt qu'il avait passé la barrière du Trône, était Fentrain et la gaiel '^ de ces réunions; il organisait toutes les parties, jouait ivec les enfants, causait politique avec les pères, faisait du sentiment avec les jeunes mères, enfin il se répasdait au deb(»rs de toutes les manières, autant par expansion naturelle que pour échapper à sa femme, aussi aigre que disgraciaise.
Bien qu'il fût continuellement en train de causer, de rire, et de remuer, il était cependant capable d'observation, et ses yeux drculaires voyaient très- JM6n tout ce ifoi se passait autour de lui, en même temps que ses oreilles aux aguets entendaient ce qui se disait.
L'attitude de Juliette et d'Adolphe l'avait naturellement frappé, et, sa curiosité éveillée, il s'était mis à les étudier l'un et l'autre.
Quel rôle mademoiselle Nélis jouait-elle dans celte maison : celui d'une maîtresse, celui d'une fiancL^e, celui d'une amie?
Tout d'abord il avait incliné à croire qu'elle étai» la maîtresse d'Adolphe ; certains regards, des poi-
gnéesde main plus longues qu'elles ne le sont ordinairement entre indifférents, des mots dits à l'oreille, des prétextes sans cesse renaissants pour s'isoler et rester en tête-à-tête, lui avaient prouvé jusqu'à l'évidence qu'il y avait de l'amour entre eux. L'amour constaté, la conclusion avait été qu'elle était sa maîtresse : une artiste, c'était bien naturel; pas de fortune, c'était obligé. Et comme il n'était pas du tout bégueule avec lui-même, le jeune notaire, il s'était fart égayé à cette idée.
— Voilà des gens heureux, s'était-il dit. Elle est charmante, il est beau garçon; ils sont jeunes tous deux, libres tous deux; ils s'aiment. Il y a tout juste entre eux ce qu'il faut de contrainte pour donner du piquant à leurs amours. C'est très-joli.
Et, faisMit un retour sur lui-même, lui qui, pour obtenir une étude-, avait épousé une jeune liaiîdelle^ sècbe et jaune, dont la jalousie le tenait en laisse, il avait eu un sotupir de regret. Mais comme il ne tXDsmaisfiait poJdEit l'enviie, peut-être par cela seul que sa femme la connaissait trop ; il n'en avait voulu ni à Adolphe ni à Juliette de leur bonheur, et par sympathie, pour approcher des gens heureux, pour jouir de leur amour et se réchauffer à ses rayons, i\ leur avait témoigné une véritable amitié et s'était mis en tiers entre eux toutes les fois au*il avait cru
.ne point les gêner. Cela le rendait jeune et lui faisait oublier sa femme.
Mais cette intimité n'avait pas tardé à lui montrer la fausseté de sa conclusion : il y avait deTamour entre eux, seulement il n'y avait que cela.
Alors cet amour devait aboutir forcément à un mariage. Mais comment madame Daliphare consentirait-elle au mariage de son fils avec une femme qui n'avait rien?
Si la première conclusion du notaire l'avait égayé, la seconde lui causa une véritable satisfaction personnelle.
Bien qu'il fût d'une politesse parfaite avec madame Daliphare et lui montrât toujours un visage souriant, il n'avait point oublié qu'elle l'avait appelé « sot »; le mot lui était resté sur le cœur, et, s'il n'en avait point jusqu'à ce jour marqué du dépit ou du ressentiment, c'était par intérêt bien plus que par oubli de l'injure. On ne se fâche pas îvecune cliente comme madame Daliphare ; seulement, si l'on est rancunier, et il l'était, on attend son jour.
Un contrat de mariage entre Adolphe Daliphare, apportant deux millions, sans compter des espérances certaines, et Juliette Nélis, n'apportant rien du toul, si ce n'est « ses habillements, linge, bardes et bijoux à son usage personnel, auxquels il n'est pas, sur sa
demande, donné d'estimation », — ce serait fort drôle à rédiger, et encore plus drôle à lire en détachant bien nettement les mots. Quel nez ferait la
vieille l
Et la seule idée de ce nez lui donna l'envie de pousser à ce mariage : ce serait sa vengeance, et peut-être trouverait-il moyen de lui prouver qu'il n'était pas le « sot » qu'elle avait dit. Sot parce qu'il avait opposé le langage de la morale à celui des intérêts. Ne serait-il pas curieux de voir madame Daliphare punie précisément dans ses sentiments d'intérêts, les seuls qu'elle eût voulu écouter?
Quoiqu'il se fût établi entre lui et Adolphe des rapports d'amitié, il n'avait jamais été question entre eux de ce projet de mariage.
Souvent il avait vu Adolphe triste et sombre ; mais, bien qu'il devinât à peu près la cause de cette tristesse, il n'avait pas osé provoquer des confidences qu'on ne se montrait pas disposé à lui faire.
Mais lorsque, de déduction en déduction, il fut arrivé à comprendre clairement la situation et à se la formuler en quelques mots précis : amour d'Adolphe pour Juliette, projet de mariage, opposition de madame Daliphare, il changea de manières avec son ami.
Un dimanche que Juliette n'avait point été invitéa
à venir à Nogenl et qu'Adolphe était de fort maufisaâe humeur, il proposa à celui-ci une promenade entêta ^-tête sur la Marne.
Heureux d'échapper à la société de gens qui l'exaspéraient, Adolphe accepta avec empressement, et, s'étant embarqiaés tous deux dans une yole, ils se laissèrent entraîner doucement vers JoinTilïe. 11 y avait ce jour-là des régates à la Varenne, et tous les canotiers qui ordinairement eacombrent la Marne -depuis Petit-Bry jusqu'à Joinville étaient descendus plus bas, si bien qu'ils se trouvaient à peu près seuls sur la rivière et pouvaient laisser dévaler leur bateau «ans prendre la peine de le diriger.
— Mon cher ami, dit le notaire lorsqu'ils furent au milieu du courant, je dois vous avouer qu'en vous proposant cet embarquement, je n'ai point eu une simple promenade en vue. J'ai voulu trouver «n endroit où, loin « des profanes yeux >, comme on dit dans les tragédies, et loin aussi des oreilles curieuses, nous puissions causer en liberté.
— Vous avez un service à me demander? interrompit Adolphe, qui tenait de sa mère ce travers de eroire qu'on ne pensait qu'à réclamer de lui un service quelconque.
— Mon Dieu ! non ; et je le regrette, car cda vous donnerait certainement un moment de bonheur, et
LE MABUGë de JOLÎETTE. 239
je voudrais trouver une occasion: de vous égayer. Vous êtes triste, mon ami.
— Triste, non pas précisément; mais je manque d'entrain, voilà tout- Je ne suis pas comme vous toujours gar, toujours dispos. J'aurais fait un parfait notaire.
— Ah ! mon ami, ne parlez pas comme mon beaupère, je vous prie ; je vous assure qu'on peut être un parfait notaire sans sa faire une tête « de ministère public j>. Et, si vous vouliez me mettre à l'épreuve, je pourrais, je Pespère, vous montrer que, malgré mon ntz retroussé et mon teint fleuri, j'ai quelquesunes de ces qualités du notaire, c'est-à-dire^de celui qui arrange les différends de famille sans l'intervention de la chicane et de la loi.
— Que voulez-vous dire?
— Je ne veux pas forcer vos confidences ; mais ^nfin, puisque vous ne venez pas à moi, c'est à moi d'aller â vous. C'est un devoir qui s'impose à mon^ amitié, si vous me permettez de faire appel à ce sentiment. Vous souffrez, mon cher Adolphe, et, sans être un profond observateur, je crois pouvoir vous dire d'où vient votre souffrance.
Adolphe fit un geste pour imposer silence au notaire, mais celui-ci continua : ' ~ Soyez certain que je ne vous blesserai pas ; au
contraire, croyez que je vous soulagerai. Je respecte la pudeur de votre sentiment et je n'en parlerai que tout juste autant qu'il sera nécessaire pour vous indiquer le remède que j'ai en vue. Vous aimez. . .
— Je vous en prie, de la Branche, assez là-dessus* — Vous aimez. . . une personne que je ne veux pas
nommer, mais que je désignerai suffisamment en disant que c'est la jeune fdle la plus belle, la plus charmante qu'on puisse voir et qu'on puisse souhaiter pour femme. Vous voyez que je la connais bien, n'est-ce pas, et vous la reconnaissez?
Adolphe perdit son air maussade et laissa paraître un sourire sur son visage.
— Malheureusement, continua le notaire, cette personne, qui a tous les dons, ni plus ni moins qu'une filleule de fée, manque d'une qualité : — elle n'a pas de fortune ; et alors votre mère ne voit pas favorablement votre mariage. De là votre chagrin et votre inquiétude. C'est bien la situation, n'estce pas?
— Avec cette circonstance en plus que si j'aime cette personne, j'aime aussi ma mère, de telle sorte que je me trouve placé dans une double situation également pénible. D'un côté, je suis malheureux parce que je ne peux pas épouser celle que j'aime ; d'un autre côté, je suis malheureux parce que l'épou-
LE MARIAGE DE JULIETTF. Ui
sant je fais le désespoir de ma mère. Vous voyez, mon cher ami, que vos remèdes de notaire ne peuvent pas s'appliquer à mon cas.
— Croyez-vous donc que je viens vous dire :
« Vous avez ving-cinq ans; aux termes de Farticle 148, vous avez atteint la majorité fixée pour contracter mariage. Il vous faut seulement maintenant le consentement de votre mère ; si ellene veut pas vous donner ce consentement, nous le lui demanderons par un acte respectueux, nous renouvellerons cet acte deux fois de mois en mois, et un mois après le troisième acte nous passerons outre à la célébration du mariage »? Un avoué, un avocat, pourraient vous parler ainsi en faisant intervenir brutalement la loi; mais je suis notaire, et préci- ,sément j'ai une manière d'entendre et de pratiquer le notariat qui laisse peu de place aux rigueurs légales. C'est par d'autres moyens que je conseille toufours à mes clients d'agir, et vous êtes pour moi plus qu'un client, puisque vous êtes un ami.
— Quels moyens? interrompit Adolphe vivement. Vous avez des moyens pour obtenir le consentement de ma mère sans la peiner?
— Sans la peiner, non; sans la fâcher, oui, au moins je l'espère.
— Ah! mon ami, parlez vite.
.^2 LE MARIAGB DE JULIETTI.
— Vous ne m'en voulez plus d'avoir £adt violacé à
Vos secrets?
— Je m'en veux d'avoir eu la sottise de ne pas vous les confier et de ne pas y<m avoir plus tôt dcr mandé conseil; je me serais épargné bien des angoisses.
— Les seules raisons pour lesquelles madame Daliphare s'oppose à votre mariage avec mademoiselle Nélis viennent de ce que mademoiselle Nélis n'a pas de fortune, n'est-ce pas?
— Assurément.
— Il n'y en a pas d'autres?
— Comme tout le monde, ma mère rend justice à
Juliette.
— J'en suis convaincu ; seulement, si je tiens tant à préciser, c'est que pour arracher le consentement de votre mère, il faut que je frappe à l'endroit sensible et non ailleurs. Donc madame Daliphare s'oppose à votre mariage avec mademoiselle Nélis parce qu'elle considère qu'il est de votre intérêt et du sien «que vous épousiez une femme riche?
^ — Parfaitement.
— Eh bien ! je prétends lui démontrer qu'il est au contraire de votre intérêt que vous épousiez une l'emme pauvre, et encore plus du sien.
— mon ami, ne vous moquez pas de moi!
LÉ MARIAGE DE JULIETTE. 'li:^
— Je parle très-sérieusement, et si sérieusement même que je ne vous demande qu'un mois pour faire cette démonstration. Comment? c'est mon secret, que vous me permettrez de garder. Tout ce que je puis vous dire, c'est que j'ai bon espoir. Vous avez^ confiance en moi, n'est»cepas? Vous me savez -incapable d'employer des moyens coupables?
— Ah! mon ami!...
— Eh bien I alors, à l'aviron et remontons le courant ; nous pouvons rentrer.
Le lendemain, comme trois heures sonnaient, M. de la Brai\che entra dans le cabinet de madame Dalipbare. Ainsi que cela avait été convenu la veille, Adolphe était sorti; en son absence, le notaire pouvait s'expliquer en toute liberté.
Ce n'était plus le même homme qui, la veille, un chapeau de paille sur la tête, un foulard au cou, un veston de laine blanche sur lo dos, les mains dans ses poches, se promenait sur le bord de la Marne, parlant haut, riant, sifflant un air d'opérette, et fai- ^sant risette aux canotières. C'était M. de la Branche, notaire à Paris ; il avait repris la mine et le costume de son emploi. Encore, pour la circonst^ce, en avait-il exagéré la gravité : jamais son col droit n'avait été si roide, sa cravate blafnche si empesée; jamais ses cheveux n'avaient été si bien collés sur sa tête.
 Nogent, lorsqu'il arrivait chez madame Daliphare, il avait l'habitude d'aller droil à elle, les mains tendues, et de lui dire :
— Bonjour, ma chère madame Daliphare; vous allez bien ? Vous êtes fraîche comme les roses de votre jardin.
Mais à Paris, dans l'exercice de ses fonctions, cette familiarité n'eût pas été convenable. Dès la porte il s'inclina'profondément.
— Chère madame, dit-il d'une voix sourde, je dépose mes hommages à vos pieds.
Il était le premier à rire de cette phrase prétentieuse ; mais elle lui était très-utile pour le mettre en train, et après cette énormité il se sentait mieux dans son rôle.
— Adolphe n'est pas ici ? dit-il en relevant la tète et en jouant la surprise.
— Il est sorti pour une heure ; vous av^z besoin de le voir?
— Au contraire, chèremadame, et je suis heureux de ce hasard intelligent; c'est à vous que je rends visité, et ce dont j'ai à vous entretenir exige le tête-àtête : Adolphe m'eût gêné, car c'est de lui. que je . veux vous parler.
Madame Daliphare était debout devant un pupitre hauty occupée à vérifier 4es colonnes de chiffres et
tenant dans sa main gantée un crayon rouge avec lequel elle marquait les erreurs d'une croix, mais sans les rectifier. A ces mots, elle quitta son pupitre et alla fermer la porte qui, de son cabinet, communiquait avec la caisse. Penché sur un grand-livre, Lutzius paraissait absorbé dans son travail ; mais il n'avait pas perdu une seule parole du notaire, et sa curiosité était terriblement excitée. Il allait être question d'Adolphe : c'était sans doute pour ua mariage , avec qui ? Ce ne pouvait être qu'avec mademoiselle Nélis.
Ces prévisions du caissier étaient aussi celles de madame Daliphare, qui ne doutait pas maintenant que l'absence d'Adolphe n'eût été arrangée avec le notaire. « Il va me parler de Juliette, se disait-elle en revenant à sa place ; je vais bien le recevoir. »
Et bien préparée elle s'assit à son bureau, faisant &ce au notaire.
— Vous m'avez fait l'honneur de me consulter pluiûeurs fois pour vos affaires, commença IL delà Branche : achats de propriété, placements hypothécaires, transports de créance, et même vous m'avez appelé dans des cireonstances plus délicates. Ainsi... pour le testament de M. Daliphare.
— Parfaitement, répondit madame Daliphare, qui de sa conférence avec M, de la! Branche n'avait
LE MARIAGE DE JULIJETTE. 2i7
oublié qu'une seule chose, à savoir qu'elle Tavait appelé « sot » .
Cet oubli des injures. . . qu'elle adressait aux autres était d'ailleurs un des traits de soa caractère. Elle offensait les gens avec une extrême facilité, les appelant voleur, imbécile, paresseux, et, un quart d'heure après, elle n'y pensait plus, à celle seule condition toutefois qu'ils n'auraient pas répliqué.
— Rar ces divers témoignages de votre confiajice, poursuivit le notaire, je me crois autorisé à intervenir aujourd'hui dans vos affaires de famille, et j'espère, si vous voulez bien m'écouter, que vous me pardonnerez cette ingérence, en considération du motif qui la détermine.
Lorsque M. de la Branche entendait des phrases de ce genre sortir de la bouche de ses collègues, il se tordait de rire ; cependant il ne rougissait pas de les employer quand il croyait pouvoir les placer lui-même utilement.
— Je n'ai pas à vous pardonner, dit madame Daliphare ; j'ai à vous remercier.
— Ces motifs, continua le notaire, sont une profonde estime pour vous et une vive amitié pour Adolphe. Je voudrais lui rendre service.
A ce mot, madame Daliphare fit la grimace en pinçant lesièvrcs ; car, si elle était la plus heureuse
Ul LE MARIAGE DE JULIETTE.
des femmes lorsqu'elle avait roccasion d'obliger les gens ostensiblement et à bon marché, elle était par contre crueliement humiliée lorsqu'elle se trouvait exposée à devoir la reconnaissance à quelqu'un. Devoir pour quoi que ce fût et à qui que ce fût était pour elle un intolérable supplice, et, si malgré tout il arrivait qu'on lui eût rendu service, elle s'arrangeait très-adroitement pour démontrer qu'on avait eu intérêt à le faire, — et que si cet intérêt n'était point payé immédiatement, il le serait à terme. Une femme comme elle n'avait besoin de personne, et un service qu'on lui proposait était une lettre de change qu'on présentait à son acceptation.
— Adolphe vous aura grande reconnaissance de votre intention, dit-elle, et il saura vous la témoigner.
— Mon Dieu, répliqua le notaire avec une bonhomie qui trompa madame Daliphare en la confirmant dans son idée, je serai assez payé par la réussite de mon projet pour qu'Adolphe ne me doive rien.
— C'est bien cela, se dit madame Daliphare; il s'agit d'un mariage avec Juliette, et c'est pour toucher les honoraires du contrat que ce petit notaire se permet d'intervenir dans mes affaires.
— Je crois vous en avoir dit assez, continua-t-il,
pour que vous deviniez maintenant le but de ma visite. Vous êtes douée d'une trop grande finesse pour ne pas prononcer vous-même le mot que j'ai sur les lèvres.
— Je pense qu'il est question d'un mariage. ..
— Précisément; c'est en effet un mariage que je viens vous proposer pour Adolphe, qui est d'âge maintenant à prendre femme.
— Rien ne presse.
— Sans doute ce n'est pas parce que je vois Adolphe vieillir sans songer à un établissement définitif <iue je viens vous entretenir de mon projet. Il n'y a pas péril en la demeure. Cependant, si une occasion favorable se présente, il me semble.qu'il est de mon devoir de vous en parler. Un notaire n'est point un homme d'affaires qui n'a souci que de la fortune de ses clients ; au-dessus de la fortune il y a des intérêts plus élevés : veiller sur la fortune de nos clients n'est qu'une partie de notre tâche, nous devons encore, quand cela est possible, assurer la paix et le bonheur de leur famille; c'était de cette façon que les notaires d'autrefois comprenaient les obligations de leur charge, et c'est un vieil usage que je voudrais faire revivre, bien qu'il ne soit plus dans les habitudes du jeune notariat. Vous êtes donc disposée à consentir au mariage d'Adolphe?
— Au moins ne suis-je pas hostile à celte idée de
mariage.
— J'entends les dioses ainsi, je n'ai jamais suppose que vous étiez de ces mères jalouses qui veu- .ent garder leurs fils pour elles.
— Je comprends qu'Adolphe doit se marier un jour, et c'est sans effroi que je vois s'approd^ ce moment ; je ne crains point une belle-fille, et suis assez assurée de l'amitié de mon fils pour savoir que le mariage ne changera pas ses sentiments à mon égard. Qu'une belle-fille se présente donc et je l'accepterai, pourvu qu'elle réunisse certaines coaditions que je veux absolument trouver chez elle.
— C'est bien naturel.
— N'est-ce pas? répliqua madame Daliphare, qui, ayant amené la conversation à ce point, était certaine maintenant de rouler le notaire. Ainsi la première chose que j'exige, c'est une fortune à peu près égale à la nôtre.
— Cependant vous êtes assez riche pour deux.
— Qu'un amoureux parle ainsi, cela s'explique à la rigueur; mais un notaire, voilà qui est oirieux.
— J'ai tout simplement voulu dire que vous étiez assez grande pour que la fortune ne soit à vos yeux qu'une question incidente, primée par d'autres d'un ordre plus élevé.
LE MARIAGE B£ JCUETTE. 251
— Dans ces termes, nous pouvons nous entendre, car je fais assurément passer rhonorabilité de la famille, son nom et sa position dafts la société, avant son argent. Ainsi vous me proposeriez une jeune fiBe dont la dot serait inférieure à celle d'Adolphe, mais qui aurait comme compensation des parents dans une haute situation, je ne la repousserais pas. J*ai de l'ambition pour mon fils, mais ce n'est pas seulement une ambition d'argent; si sa femme, par sa parenté, pouvait le servir, je ferais une concession dans mes eiigences. Donc, si la j-eune fille que vous avez en vue réunit la position et la fortune dans une mesure que vous pouvez très-bien apprécier ; de plus, si elle est jolie, bien élevée, telle enfin qu'elle doive faire le bonheur de mon fils, je suis prête à écouter vos propositions. Si au contraire toutes ces conditions, que j'exige absolument, ne se trouvent point en elle, n'allons pas plus loin. Il me serait impossible de faire des concessions, et un^ discussion à ce sujet me serait extrêmement pénible.
Elle avait débité ce petit discours en regardant le notaire en face, prenant plaisir à ménager ses effets, et riant d'avance de l'embarras dans lequel il allait se trouver pour répondre. Gomment s'y prendrait-il pour démontrer que Juliette réunissait ces condi-
tions de fortune et de position? Il était au pied du mur, et si bien acculé, qu'il ne pouvait que se rendre sans dire un seul mot : le nom même de Juliette ne serait pas prononcé.
Grande fut sa surprise de voir que M. de la Branche n'était nullement déconcerté, et qu'il se préparait à répliquer d'un air satisfait :
— Je suis d'autant plus heureux devons entendre parler ainsi, dit-il, que ma jeune fille répond, de point en point, à ces exigences : beauté, éducation, fortune, position et honorabilité de famille, elle a tout cela.
A son tour il regardait madame Daliphare en face.
— Vraiment? dit celle-ci.
— Avez-vous pu supposer, chère madame, que je serais assez... comment dirais-je bien?... assez sot, pour vous proposer une personne indigne de vous? Sans connaître vos prétentions, je pouvais, jusqu'à un certain point, les prévoir. Vous avez pris la peine de me les indiquer en quelq*ues mots précis, de sorte que maintenant je crois qu'il est permis de considérer ce mariage comme fait, puisque, d'un côté comme de l'autre, tout se trouve, réuni.
— Mais de qui donc voulez-vous parler? interrompit madame Daliphare, emportée par Timpa* lience.
— Ahl c'est vrai; je vous ai tout dit, excepté Tessentiel, excepté le nom.
— C'est?...
— C'est mademoiselle Houdaille. Vous savez mieux que moi comment M. Houdaille a fait sa fortune dans le commerce parisien, comment il a été nommé député au corps législatif et membre du conseil municipal de la Seine. Sa position financière et sa position politique sont connues de tout le monde : il sera probablement ministre un jour ou, s'il ne Test, il pourra aider son gendre à le devenir. Je ne sais pas si vous connaissez mademoiselle Houdaille?
— Je ne l'ai jamais vue.
— Charmante ; élevée dans un couvent à la mode ; une éducation brillante, et des principes... les principes de son couvent, c'est tout dire.
Madame Daliphare resta un moment les yeux baissés, faisant effort évidemment pour ne pas laisser paraître les sentiments qui l'agitaient.
— Et c'est au nom de M. Houdaille, dit-elle enfin, que vous nous faites cette proposition?
Elle av^ grandi de dix pieds, ses yeux lançaient (les éclairs.
— Pas précisément : seulement il y a quelque temps M. Houdaille m'a consulté pour le mariage de sa fille; nous avons cherché ensemble
quels jeunes gens pouvaient prétendre à la main de cette charmante personne : le nom d'Adolphe s'est naturellement présenté, et si les choses n'ont pas été plus loin tout de suite, c'est parce que j'ai ctn devoir, par déférence et par amitié, m'adresser à vous d'abord. Maintenant que je connais vos dispositions, je vais suivre l'affaire. Je vous tiendrai au courant de ma négociation.
La stupéfaction des employés fut profonde lorsqu'ils virent madame Daliphare reconduire le notaire et traverser les bureaux, en marchant près de lui d'un pas alerte et joyeux.
Cela ne s'était jamais fait, c'était une dérogation aux usages traditionnels véritablement extraordi^ naire. Jamais, au grand jamais, elle n'avait accom^ pagné personne plus loin que la caisse de Lutzius.- C'était à croire qu'il y avait sur le parquet une raie^ magique invisible pour tout le monde, mais pour elle infranchissable comme une ligne de feu. Arrivée à cette raie, elle s'arrêtait net, et après une bruaque inclinaison de tête, qui imprimait à ses deux papillotes un mouvement rapide de haut en bas et de ba^^ en haut, comme si elles eussent été des élastiques eiv fil de laiton, elle congédiait les visiteurs. C'était tout ce qu'on obtenait d'elle. Elle était riche, elle était
S56 LE XâKUGE DE JULIETTE.
femme, et ces deux qualités lui paraissaient suffisantes pour exiger de tous des témoignages de politesse et de déférence qu'elle ne rendait à personne. Cela était si bien comiu que souvent, en la voyant arriver à la caisse, les commis se disaient entre eux et tout bas : c Attention! le ressort va partir » ; et effectivement le ressort pailait.
Que signifiait cette marque de politesse envers le notaire? il lui avait donc rendu un bien grand service?
— C'est bien certainement le mariage de M. Adolphe qui se prépare, dit Flavien à Mayadas : mademoiselle Nélis va être notre patronne.
— S'il était question de mademoiselle Nélis, répliqua Mayadas, « madame » n'aurait pas cette mine joyeuse.
— Que M. Adolphe épouse mademoiselle Nélis ou une autre, dit Pommeau, qui par hasard se trouvait à ce moment avec ses deux camarades, n m'est égal : tout ce que je désire, c'est qu'il se marie, ça nous fera un jour de fête. Vous autres, vous avez eu l'enterrement; moi, je veux le mariag*^. Pendant que vous preniez: votre congé, j'étais à Foîx.
— Vous voyiez des pays et vous faisiez des économies.
— Oui, joli pays et fameuses économies ; mes frais
avaient été si rigoureusement calculés, que je n'ai pu mettre que treize sous de côté.
Madame Daliphare et le notaire s'étaient arrêtés sur le palier de l'escalier où ils s'entretenaient., Lutzius, traversant le bureau, alla les rejoindre ; il tenait à la main une feuille de papier timbré.
— Voilà Lutzius qui va aux nouvelles, dit Pommeau.
— A-t-il un toupet !
Ce toupet n'alla cependant point jusqu'à intervenir dans cet entretien. Lutzius s'arrêta à une distance respectueuse, et là il attendit, se contentant de tousser de temps en temps discrètement dans le creux de sa main pour appeler l'attention.
— Que voulez-vous ? dit enfin madame Daliphare, que cette toux répétée tira de sa préoccupation.
— Je voulais consulter M. de la Branche au sujet d'une inscription, dit Lutzius, s'avançant et montrant la feuille de papier timbré.
— Alors, au revoir, mon cher M. de la Branche, dit madame Daliphare. A bientôt, n'est-ce pas? au revoir.
La consultation que Lutzius voulait demander au notaire était, bien entendu, un prétexte; en réalité, il cherchait une occasion d'apprendre quelque chose. Comment arriverait-t-il à ce résultat? Il n'en savait
f5S LE MARIâOë de JULIETTE.
rien ; mais enfin il lui semblait qu'en causant avec le notaire il avait toujours la chance de récolter un renseignement quelconque, â mince qu'il fût; puis il aurait approché M. de la Branche, et ce serait une sorte de prestige dont il pourrait se parer auprès des autres commis.
Ses efforts pour faire parler M. de la Branche furent vains, et il eut beau faire revenir vingt fois le nom de M. Daliphare, le notaire ne dit point {comme le caissier l'espérait) qu'il avait en ce moment occasion de voir souvent Adolphe.
De guerre lasse, le caissier fut obligé de laisser partir le notaire, et il revînt à son bureau, n'en sachant pas plus que quand il l'avait quitté.
^ — Eh bien! demanda Mayadas, l'arrêtant au passage, est-ce que M. Adolphe épouse mademoiselle Nélis?
— Je vous trouve bien curieux, cher ami, et c'est un bien vilain dé&ut. Croyez-vous que je vais vous répéter ce que M. de la Branche m'a confié? Pour <^la, adressez-vous à d'autres. Il sa prépare des choses graves; quand le moment sera venu d'en parler, je les dirai, pas une heure avant,
— Lutzius, interrompit Mayadas, voulez-vous que je vous dise? Vous n'êtes qu'un Allemand,
— Je m'en honore.
LE MARIAGE DE 4i}UETTE. t59
— Très-bien. Seulement vous savez mon opinion sur'les Allemands : tous hypocrites, poseurs et blagueurs. Voilà. Le notaire ne vous a rien dit, et vous fiiites le diplomate.
— Nous nous expliquerons plus tard, dit le caissier d'un air digne : « madame » pourrait nous entendre.
Ce danger n'était pas à redouter pour les commis, car en ce moment madame Daliphare arpentait son cabinet à grands pas, sans se soucier de ce qui pouvait se passer dans ses bureaux.
L'orgueil la portait et les bouffées de joie qui lui montaient à la tête troublaient ses yeux et ses oreilles; elle ne regardait pas dans le présent, mais dans l'avenir.
M. Houdaille, en effet, était le modèle qu'elle avait eu sans cesse présent à la pensée pendant toute sa carrière. Alors qu'elle n'était que la petite Choichillon, M. Houdaille avait déjà une maison importante dans le quartier du Temple, et chaque jour elle avait ^vié son succès. C'était l'époque ou, commençant i établir les fondations de sa fortune, elle cherchait des exemples autour d'elle autant pour se guider que pour se justifier à elle-même son ambition, et bien souvent tout bas elle s'était dit : « Si j'arrivais seulement à la fortune et à la réputation
de M. Houdaille! » Plus tard, le commerçant était devenu homme politique, les circonstances l'avaient mis en vue, et à mesure qu'il avait monto les échelons, madame Daliphare l'avait suiyi, partagée entre l'admiration et l'envie. Elle aussi, si elle avait été homme, elle aurait pu être conseiller municipal,- maire de son arrondissement, député au corps législatif. Si elle n'avait pu réaliser ce rêve parce qu'elle était femme, elle avait pu au moins se rapprocher de son modèle par la fortune, l'égaler, puis le surpasser, car pendant qu'il perdait son temps dans les affaires publiques, elle travaillait et gagnait de l'argent.
C'était cet homme qui venait aujourd'hui rechercher une union avec elle en lui faisant demander son fils en mariage ; car elle n'avait pas été dupe de la discrétion du notaire, et elle était pleinement convaincue qu'il n'avait fait sa démarche qu'à t'instigation de M. Houdaille. On voulait d'elle, et, pour tâter ses sentiments, on lui avait détaché M. de la Branche. Il avait vraiment bien manœuvré le notaire, et, rendue indulgente par la joie, elle lui reconnut quelque mérite : il était fin, adroit, discret.
Ainsi M. Houdaille voulait Adolphe pour sa fille : ce serait un beau mariage, qui permettrait à Adolphe de tout espérer.
La position des Houdaiile était supérieure à celle des Daliphare, mais la fortune des Daliphare valait mieux que celle des Houdaiile. Elle n'aurait donc pas à souffrir dans son orgueil, car l'argent compenserait les honneurs. Et puis il n'y avait pas une seule tache sur le nom des Daliphare : réputation nette comme la fortune, voilà ce qu'elle apportait de son côté; tandis que du côté de la future, il y avait un Houdaiile, un oncle, qui avait fait faillite. Il avait été réhabilité, cela était vrai, mais on savait comment : après avoir obtenu un concordat qui lui remettait cinquante pour cent, il n'avait payé que vingt-cinq pour cent pour avoir quittance complète. Cela était connu, et si les Houdaiile levaient un jour la tête trop haut, on pourrait leur rappeler ce fait, qui n'avait point son pareil à la charge d'Adolphe. U n'avait jamais eu d'oncle failli, lui, ni de cousin, ni personne dans sa famille.
Oh! ce serait un beau mariage, où tout se trouverait réuni.
Lorsque Adolphe rentra et vit la joie qui transfigurait sa mère, il fut épouvanté.
— . J'ai eu la visite de de la Branche, dit-elle.
— Nous l'avions vu hier.
— U avait à me parler d'une affaire importante... très-importante.. •
— C*est cette affaire qui t'a donné cette animalion?
— Ce sera la plus grande affaire de ma vie, l'anîînalion est bien permise. Dans quelques jours je te dirai de quoi il s*agit.
Il ne pouvait pas attendre quelques jours, et la joie de sa mère faisait son angoisse.
Que signifiait cette joie? Quel jeu jouait donc de la Branche?
Le lendemain matin, il courut chez le notaire à l'heure à laquelle il était certain de le trouver à son étude.
— Eh bien ! que se passe-t-il? dit celui-ci en le Toyant entrer dans son cabinet; pourquoi cet air effaré?
— C'est à vous que je pose cette question : Que «e passe-t-il? Hier, en rentrant J'ai trouvé ma mère si heureuse, que j'ai été effrayé. Ce n'est pas la pensée de mon mariage avec Juliette qui peut lui causer cette joie.
— Mais alorst
Je ne vous ai pas promis de parier de made^ moiselle Nêlis a votre mère, mais seulement d'aider à votre mariage. Pour cela, laissez-moi prendre les chemins qui me paraissent conduire au but que je me propose; et si je crois bon de parler de pluie et
LE MARIAGE DE JULIETTE. i268
de beau temps, accordez-moi cette liberté. Je n'ai pas le même bonheur que vous à prononcer le doux nom de Juliette, •i— Enfin, où voulez-vous en venir?
— A assurer votre bonheur. Seulement, si vous •voulez que je réussisse, ne m'interrogez pas. Vous savez garder un secret, j'en suis certain^ mais pas avec votre mère. Madame Daliphare est trop fine, trop habile, trop maîtresse de votre volonté; si je vous disais aujourd'hui ce que je compte faire dans huit ou quinze jours, elle le saurait demain. Alors que me resterait-il? Je n'ai pas des moyens inépuisables, je n'en ai qu'un; ne me le brisez pas vousmême.
A ce moment un valet de chambre entra dans le cabinet du notaire.
— Madame fait demander si monsieur se servira du coi^é aujourd'hui? dit-il.
— Je ne sais pas, répondit M. de la Branche avec impatieace ; laissez-moi.
— Huit jours, quinze ^ours, dit Adolphe, represiant rentretien; je œ peux pas attendre jusque-là.
— Bigre ! dit le nojiaire en riaaat; vous êtes un joli amoureux, vous.
— Il ne s'agit pas de mon impatience, mais des circonstances qui me présent Madame Nélis, à qui
j'ai parlé de mon projet il y a longtemps déjà, ne comprend rien aux retards et aux remises que j'i'nporte à sa réalisation ; elle commence à croire que je me moque d'elle, et d'un moment à l'autre elle peut avoir une explication avec ma mère. D'un autre côté, Juliette, qui hésite à se décider à ce mariage,est oans des conditions particulières où je pourrais enlever son consentement. Elle vient d'éprouver deux déceptions qui sont cruelles pour son amourpropre d'artiste et qui jusqu'à un certain point l'ont découragée. Sur deux tableaux présentés par elle à l'exposition, elle en a eu un de refusé, et le plus remarquable, bien entendu, celui sur lequel elle comptait pour frapper un coup. A cette occasion, elle a été indignement traitée dans un journal. Ce serait le moment pour moi d'intervenir vigoureusement et de la décider à renoncer à la peinture.
— Je comprends vos raisons, et je vous promets de ne pas perdre de temps.
La porte du cabinet se rouvrit, et le valet de chambre parut de nouveau.
— Madame prie monsieur de décider ce qu'il fera pour la voiture, dit-il, parce que madame en a besoin, et si monsieur ne devait pas s'en servir, elle la prendrait pour toute la journée.
— Qu'elle la prenne ! dit le notaire.
Puis, quand le valet de chambre fut sorti :
— Et je vous laisserais épouser, dit-il vivement, une femme qui, parlant au nom de sa dot et de sa fortune, s'attribue le droit d'ordonner tout dans votre vie ! Non, mon ami; vous épouserez une femme sans dot et sans fortune, qui vous laissera toute liberté de vous servir ou de ne pas vous servir de votre voiture. Encore un coup, comptez sur moi; vos affaires sont en bon chemin. Hier vous avez vu le triomphe de votre mère, demain vous verrez sa défaite, et dans quelques jours, je l'espère, vous verrez sa capitulation. La pièce est en trois actes, sans compter l'apothéose, où vous paraissez en prince Charmant. Ah ! hyraénée, hyménéel
Bien qu'il fût jeune encore, M. de la Bran- -che connaissait la valeur du temps, et il savait jusqu'à quel point quelques jours d'attente peuvent . porter nos désirs exaspérés.
Malgré les instances d'Adolphe, il ne se hâta donc point de retourner chez madame Daliphare, seulement il lui écrivit tous les soirs.
Le premier jour, il n'avait pas pu voir M- Houdaille, retenu au corps législatif, le second il l'avait vu, mais comme M. Houdaille était précisément sur le point d'entrer dans une combinaison ministérielle, ils n'avaient pas pu traiter l'affaire du mariage; le troisième, il y avait eu erreur dans le rendez-vous; lé quatrième, ils avaient abordé la question, mais avant de donner une réponse précise. M? HoudaiDe voulait consulter sa femme. Enfin, le cinquième jour, il annonça sa visite pour le lundi suivant,
ea demandant à^quelle heure Adolplie serait sorti.
Madame Daliphare était à bout de patience et montée à un degré qui lui enlevait tout sang-froid.
Elle avait si bien perd a la tête que, quand le notaire fut entré, elle ne pensa pas à fermer la porte (le soa cabinet; mais M. de Ja Branche répara cet oubli, et il alk la pousser lui-même au nez du caissier.
— Mes lettres vous ont tenue au courant de mes négociations, dit-il; aujourd'hui je viens vous en coïftEHmiquer le résuhat. Naturellement ce résultat ' est conforme à mes prévisions.
— Ah! s'écria madame Daliphare, qui n^eiitpas la force de retenir cette exclamation.
— M. Houdaille a répondu qu'il considérait <'>e mariage comme un honneur pour lui. lia la plus vive estime pour votre caractère, et, bien qu'il ne <^oniiaisse point Adolphe personnellement, il fait si grand cas de votre situation commerciale et surtout de la façon dont vous l'avez acquise, qu'il désire une union entre vos deux familles.
A cernent, il s'arrêta pour regarder madame DaliplMtre : elle rayonffâit. Houdaille Pestimant, Houille considérant ce maiîagê comme tm honneur pourluiy c'était plus qu'elle n'avait espéré dans ses jours d'orgueil; elle allait donc traiter de puissance à
puissance, sur le pied d*une égalité parfaite, avec celui qu'elle avait jusqu'alors admiré de loin.
— Voyant la tournure que prenaient les choses, continua le notaire, j'ai pensé à vous réunir les uns les autres, afin que les jeunes gens fissent connaissance ; car je ne suis pas de ceux qui croient que dans un mariage il n'y a à tenir compte que des intérêts et des convenances.
— Si mademoiselle Houdaille est ce que vous m'avez annoncé...
— Assurément, et je suis convaincu qu'Adolphe trouvera mademoiselle Houdaille très-jolie, tandis que celle-ci trouvera votre fils charmant. Cela est certain ; mais encore faut-il qu'ils se connaissent ; qn ne marie pas les gens les yeux fermés, que diable ! Je ne dis pas qu'il faille se faire la cour pendant des années; mais, avant de s'engager l'un à l'autre pour la vie, il faut se voir... au moins une fois. N'est-ce pas votre avis ?
— Sans doute.
— Eussiez-vous dû m*accuser d*être romanesque, j'aurais agi comme je l'ai fait, parce que cela me garantit vis-à-vis d* Adolphe, qui ne pourra pas m'accuser de l'avoir marié sans son approbation. Dimanche prochain, la famille Houdaille viendra passer la journée chez mon beau-père; si vous voulez nous
honorer d'une visite que vous nous ferez « par hasard » , il en résultera une rencontre « fortuite » , et l'affaire sera faite.
— Il y aura encore la question d'intérêt à discuter, il me semble.
— Cela va sans dire; seulement je ne m'en mêle pas, quoique notaire. Quand on a des clients qui se nomment, d'un côté madame Daliphare et de l'autre M. Houdaille, on n'intervient pas entre eux; ils sont assez forts pour faire leurs affaires eux-mêmes. Mon ministère ne sera utile que pour discuter et rédiger le contrat. Malheureusement cela ne se fera pas aussi vite que j'aurais voulu.
— Et pourquoi donc ? interrompit madame Daliphare.
— Dame I parce que vous avez certaines formalités à accomplir, qui, malgré toute la diligence que j'y apporterai, demanderont toujours du temps.
— Quelles formalités?
— Celles jq[ui n'ont point été accomplies après la mort de M. Daliphare el qui doivent l'être
. maintenant. Mais, rassurez-vous, nous hâterons les choses; je ne veux pas que, lorsque Adolphe aura vu mademoiselle Houdaille, son bonheur soit retardé par mon fait. Nous abrégerons autant que possible, et nous nous enfermerons strictement dans les délais.
tra LE MARI4GE DE JULIETTE.
Depuis (quelques instants le visage de madame Daliphare s'était assombri.
— Expliquez-vous donc, fit-elle avec impatience; vous voyez bien que je ne comprends rien à ce que vous me dites. Quelles sont ces formalités?
— Un inventaire, une licitation, une liquidation.
— Et à propos de quoi tout cela, je vous prie ?
— Mais pour établir la situation de votre fils et la TÔtre.
. — Cette situation est bien simple : ce que j'ai appartient à mon fils.
— Lui en faites-vous donation hic et nunc ou bien par contrat de mariage? Non, n'est-ce pas ? Ce serait de la folie. Alors, pour établir la situation d'Adolphe, il faut, comme je vous Tai dit, un inventaire d'abord, une licitation et une liquidation. C'est la marche obligée. Vous étiez mariée sous le régime de lacàymmunauté ?
— Réduite aux acquêts.
— Réduite aux acquêts,, c'est entendu. La mort de M. Daliphare a amené la dissolution de cette communauté et inv^esti Adolphe de ses droits d'héritier. Quels sont-ils?
— Adolphe a hérité de la moitié de ce que son père possédait, puisque en vertu de ma donation l'autre moitié m'appartenait; c'est donc du quart de
la communauté qu'il est propriétaire. Il n'y a pas besoin ni de formalités ni de longs calculs pour voir celia.
— Sans doute. Seulement vous conviendrez que le quart, la moitié, ce sont des abstractions. Le quart de quoi, la moitié de quoi? De la communauté? Autre abstraction encore. De quoi se compose cette commu'Bauité? à quel chiffre s'élève-t-elle? C'est là ce que l'inventaire doit nous apprendre.
— Ma parole suffit.
— '- Vous savez mieux que personne, qu'en afifaîres les paroles ne signifient rien. D'ailleurs cette formalité d'inventaire n'a rien qui puisse vous gêner. Que vous importe que votre fortune soit connue de tout le monde? Il n'y a qu6 les gens gênés qui ont intérêt à cacher la vérité. Il est vrai qu'il y a aussi ceux qui ont fait une fausse dédaraitîon au fisc. Ainsi, que vous, ayez par exemple, en payaM les droits de mutation, dissimulé une partie de l'avoir de la communauté, l'inventaire venant donjner le chiffre juste, vous seriez prise en flagrant délit de fraude et obligée de payer triplie droit. Mais cette supposition est absurde, et il est bien certain que ni la gêne ni la fraude ne peuvent se rencontrer chez vous; donc cet inventaire ne vous touche en rien.
Une fois encore le notaire s'arrêta pour examiner
madame Daliphare. Ses yeux étaient inquiets, ses mains étaient agitées par des mouvements neigeux. Était-ce la pensée d'avouer le chiffre de sa fortune qui la troublait? Était-ce la fausseté d'une déclaration faite à l'enregistrement qui l'inquiétait? Le certain, c'est qu'elle était touchée.
Il continua :
— Le plus désagréable, ce sera la licitation, qui donnera lieu à des frais considérables. Vous rachèterez vos propriétés; cependant je reconnais qu'il est fort ennuyeux de les mettre en vente. Mais, d'un autre côté, il est difficile d'estimer la plus-value qu'elles ont pu acquérir depuis qu'elles sont entre vos mains. Cela fait, nous n'aurons plus que la liquidation, qui, elle, ne sera plus qu'une simple formalité fixant ce qui vous appartient et ce qui appartient à votre fils, de sorte que vos deux fortunes soient distinctes : ceci à vous, cela à lui, sans rien de commun.
— Et c'est M. Houdaille qui exige toutes ces formalités?
— La question ne s'est pas du tout posée en ces termes. En causant, M. Houdaille m'a demandé quelle était votre situation. Je lui ai dit que vous n'aviez pas régularisé les affaires de la succession de M. Daliphare. Alors il m'a demandé si vous étiez
disposée à le faire, je lui ai répondu affirmativement.
— Vous avez pris un pareil engagement sans me consulter, sans savoir quelles étaient mes intentions !
— Mon Dieu! madame, c'était tout naturel.
— Vous trouvez cela naturel, s'écria-t-elle en se • levant et en marchant par le cabinet ; vous trouvez naturel de me forcer à faire un inventaire, à vendre mes propriétés, à payer au Trésor des droits exorbitants! Naturel! cela est naturel! Ah! non, mille fois non; cela est inacceptable, c'est un vol.
Elle marchait à grands pas, les bras croisés sur sa maigre poitrine.
— Chère madame, dit le notaire après un moment de silence, permettez-moi de vous expliquer votre situation légale.
Elle s'arrêta devant lui et le regardant en face :
— Ah! vous savez, vous... vous m'ennuvez à la fin avec votre loi.
— (> madame, madame! ne vous emportez donc pas pour une chose si simple.
— Simple !
— Mais oui, sioiple. Voyez donc : Adolphe ne se marie pas, il n'y a pas d'inconvénients à rester dans i'état où vous êtes; vous héritez seule de lui, il hérite seul de vous c'est narfait. Mais il se marie, il a
274 LE MARIAGE DE JULIfITTE.
des enfants, et la situation #ha3^o ausàtôt. Vous vous remariez...
— Ne dites donc pas de ces sd^surdilés.
— L'absurde en affaires, c'est de ne pas tout prévoir. Mais je veux bien laisser cette suppositiott de côté et en prendre une autre. Vous, perdez Adolphe et vous vous trouvez en présence d'une belle-fiDe avec qui vous Êtes mal. Vos droits réciprocpes »'ont pas été régularisés à l'avance, par les formalités dont je vous parle. Quelle source de procès alors! C'est la guerre acharnée, envenimée par vos sentiments d'hostilité personnelle. Au contraire, ces droits ont été légalement fixés ; malgré cette hostilité, c'est la paix. Allons, je viendrai demain avec mon clerc, n'est-ce pas, et nous procéderons tout de suite à l'inventaire?
— Non.
— Vous ne voulez pas que je vienne denmin?
— Si, venez, mais n'amenez pas votre clerc. Avant de prendre une détermination, j'ai besoin de réfléchir. Demain je vous ferai conna^re cette détermination. Adieu, monsieur de la Branche, à demain.
Et elle le poussa vers la porte,, marchant sur lui et le forçant ainsi à reculer vivement.
Arrivé dans le bureau du caissier, le notaire se retourna pour la prier de ne pas l'accompa^erplu^
loin, mais cette attention était inutile, madame Daliphare l'avait abandonné sans même le conduire jusqu'à la fameuse raie, et déjà elle était rentrée dans son cabinet.
En voyant le notaire traverser seul les bureaux, la^ sui'prise des commis fut grande. Que s'était-il donc passé depuis la dernière visite? Le mariage était-il manqué ?
Lutzius se chargea de répondre à ces questions et de satisfaire cette curiosité.
Pendant l'entretien de madame Daliphare et dunotaire, un mot, un seul, lancé plus haut que les autres, était venu jusqu'à lui.
— On fait des conditions inacceptables à « madame y> , dit-il à Mayadas avec une discrétion diplomatique.
— Alors le mariage est manqué.
— Vous voulez en savoir trop; je vous dis cela seulement pour ne pas laisser votre curiosité s'exaspérer. Mais ne m'en demandez pas davantage. Il y aurait indélicatesse de ma part à bavarder sur \m pareil sujet. Inacceptable, voilà ce que vous pouvez tenir pour certain en ce moment. Quant au reste^ alterniez .
Rentré chez lui, M. de la Branche fut sur le point d'écrire à Adolphe pour lui raconter ce qui venait de se passer : n'y avait-il pas cruauté à laisser le pauvre amoureux dans l'attente et l'inquiétude?
Mais, après un moment de réflexion, il repoussa la feuille de papier qu'il avait déjà prise ; après tout, mieux valait lui laisser son inquiétude pendant quelques heures encore, que de compromettre le résultat définitif par une indiscrétion.
Le premier acte seul était joué, — Adolphe n'épousait pas mademoiselle Houdaille; restait le deuxième, — il épousait Juliette.
Il devait réserver pour celui-là tous les moyens qu'il avait en main.
C'était beaucoup d'avoir obtenu que madame Daliphare rçnonçût au mariage avec la jeune fille riche, mais ce n'était pas tout : il fallait maintenant la faire
consentir au mariage avec la jeune fille pauvre.
Et pensant au succès de sa première négociation, il se frottait les mains. Ah! on l'avait appelé « sot » ; eh bien, le « sot » n'avait pas trop mal manœuvré, et il pouvait justement s'applaudir de l'effet qu'il avait produit quand il avait parlé de quelques formalités à remplir, à savoir un inventaire, une licitation et une liquidation. Et l'allusion aux fausses déclarations sur la valeur de la succession, est-ce qu'elle était d'un sot? Et la menace du triple droit qui avait fait faire une si jolie grimace à madame Daliphare, était-ce une niaiserie?
Mais tout cela n'était rien encore, et le sot ne serait tout à fait vengé que le jour où il présenterait la plume à madame Daliphare pour signer au bas du contrat de mariage cf Adolphe et de Juliette, — mariage amené à bien par la seule habileté de ce « sot » .
C'était la victoire qui lui restait maintenant à remporter, et le lendemain il se rendit rue des Vieilles- Haudriettes, confiant et joyeux, malgré la force de l'adversaire contre lequel il devait livrer cette dernière bataille.
Il fit une entrée modeste, digne d'un homme qui connaît sa valeur.
— Me voici tout à votre disposition, chère madame, dit-il en tendant la main à madame Daliphare»
qui, plus roide que jamaiè, se tenait debout, appuyée d'un bras sur son pupitre.
— Vous êtes exact; ce mariage vous tient donc bien au cœur?
— Au cœur d^abord, cela est vrai ; mats je dois avouer qu'il me tient encore autre part, à la caisse pour tout dire. Trois ou quatre millions d'apport, sans compter les donations, cela fait un beau contrat à inscrire au répertoire. Il ne faut pas vous dissimuler, ma chère madame Daliphare, que j'aurai une assez belle note d'honoraires à présenter à Adolphe; car je vous connais et sais très-bien que vous ne voudriez pas me permettre de faire ce contrat simplement par amitié.
— Assurément ; mais je vous engage à ne pas porter d'avance ces honoraires au total de cette année.
— Et moi, madame, je vous engage à croire que toutes les formalités que nous avons à accomplir seront terminées avant la fin de l'année : je vous en donne ma pai^ole.
— Il faudrait pour cela que je consentisse à leur accomplissement, et précisément je m'y refuse.
— Conmient ! s'écria maître de la Branche, levant .fes bras au ciel, vous ne voulez pas de l'inventaire?
— Je n'accepte ni Tinventaire, ni la licitation, ni la liquidation.
Par un brusque mouvement il laissa retomber ses mains, qui, en claquant sur ses cuisses, firent entendre un bruit sec. Comme geste de théâtre, c'était Ires-bien imité.
— Je TOUS ai demandé hier à réfléchir, poursuivit madame Daliphare; j'ai réfléchi, et aujourd'hui, dans mon calme et ma raison, je vous dis que ce mariage que vous m'avez proposé ne peut pas se faire.
— Vous me voyez stupéfait, s'écria le notaire qui fouait en effet la surprise par tous les moyens que lui offraient ses souvenirs de théâtre.
— Ce que je vous dis est cependant bien naturel. Comment voulez-vous que je puisse accepter des exigences aussi blessantes que celles de M. Hou- (laille? Ma position financière est bien connue, et vouloir la faire constater, c'est la su&pecter.
— Une mesure légale provient toujours d'une suspicion, mais il y a suspicion et suspicion.
— Précisément, et cdle dont je suis l'objet est doublement injurieuse, car elle m'atteint dans le présent et dans l'avenir. Dans le présent, on me soupçonne de vouloir dissimuler une partie de mon xictif . Dans Tavenir, on me croit capable de voler ma belle-fille et mes petits-enfants. Si on a une telle idée de moi aujourd'hui que le mariage n'est pas fait, à
quoi ne serai-je pas exposée lorsqu'il le sera? Aussi ne le sera-t-il jamais.
— Vous refusez mademoiselle Houdaille?
— Je la refuse.
— Mais c'est impossible. Où trouverez-vous jamais une famille qui, pour l'honorabilité, la position et la fortune, se rapproche des Houdaille? Où Adolphe Irouvera-t-il une jeune fille plus charmante, mieux élevée que celle que je vous propose? Réfléchissez, je vous en prie, madame.
— J'ai réfléchi.
— Au moins laissez-moi vous présenter les raisons qui, selon moi, rendent ce mariage avantageux.
— Vos raisons fussent-elles éblouissantes, ce mariage fût-il mille fois plus avantageux qu'il ne le peut être, je ne me laisserais pas ébranler. Je vous ai dit que mon fils n'épouseraitpas mademoiselle Houdaille, il ne l'épousera pas; vous entendez, il ne l'épousera pas ! Jamais je ne reviens sur ce que je dis, vous le savez bien. M. Houdaille peut avoir ses exigences et parler du haut de ses millions ; moi j'ai les miennes aussi, et je parle du haut de ma fortune, qui, quelle qu'elle soit, me donne le droit d'élever la voix. M. Houdaille m'a fait une injure ; et je ne pardonne pas les injures.
— Je ne veux pas me faire l'avocat de M. Hou-
daille et plaider sa cause contre vous ; cependant il m'est impossible de ne pas vous dire que je ne vois l'injure dont vous vous plaignez ni dans sa conduite ni dans sa demande. Il a pour vous la plus grande estime.
— C'est parce qu'il m'estime qu'il me soupçonne?
— Il ne vous soupçonne pas.
— Oui ou non, demande-t-il une constatation légale de ma situation et de celle de mon fils?
— Mais ce qu'il demande là, madame, tout père de famille le demandera comme lui ; — j'entends tout père de famille qui aura de la fortune. — Ah! s'il s'agissait d'une jeune fille qui n'eût rien, ni présent, ni espérances, ce serait bien différent. Si elle nous disait : « Quel est votre avoir? » nous serions en droit de lui répliquer : « Commencez par nous montrer' quel est le vôtre. » Mais ce n'est pas là l'espèce avec M. Houdaille. Il nous dit : « Ma fille possède un million comme héritière d'une de ses tantes; de plus, je lui donne en dot cinq cent mille francs ; total, quinze cent mille francs. Que nous présentez-vous en échange? » Nous répondons, ou plutôt la notoriété publique répond pour nous: « Nos droits. — Quels sont-ils? » — « Nous ne jugeons pas à propos de les estimer, et nous les portons seulement pour mémoire : tout le monde sait qu'ils valent vos quinze
sas LE MARIAGE DE JULIETTE.
cent mille francs. )> Jamais, au grand jamais père, de famille ou homme d'affaires ne se contentera d'une pareille réponse.
— C'est celle que je fais cependant.
— Eh bien, madame, jamais Adolphe n'épousera une fille riche, parce que chaque fois qu'il se présentera, on vous posera la même demande que M. Houdaîlle, et les formalités que vous ne voulez pas accomplir aujourd'hui, il faudi^ que vous les subissiez à ce moment.
— Ni maintenant ni jamais. Je ne veux pas d'inventaire, parce qu'il me déplaît de crier sur les tmts le chiffre de ma fortune ; je ne veux pas de licitation, parce qu'il ne me convient pas de mettre en vente mes propriétés; je neveux pas de liquidation, parce que tout ce que je possède appartient à mon fils, et qu'un partage entre nous est inutile. Cela est clair et net, n'est-ce pas?
— En présence d'une telle déclaration, je ne me permettrai pas d'insister. Je suis désolé que ce mariage m se fasse pas ; mais je ne dirai plus un mot en sa faveur, ni à vous, madame, ni à M. Houdaîlle. Comment le pourrais-je? D'un côté, je trouve que M. Houdaille est parfaitement fondé dans ses exigences ; et d'un autre, je ne peux pas m'empecher d'admirer votre force de volonté. Il est cer-
tain qu*î\y ade la grandeur dans votre parti pris, de là fierté, de la dignité. Vous êtes ce que /ous êtes, vous n'admettez pas qu'on vous discute ; on doit vous connaître : c'est à prendre ou à laisser.
— Justement, dit madame Daliphare, relevant la tête et se redressant.
— Cependant mon admiration ne m'empêche pas de reconnaître que ce parti pris rendra difficile le mariage d'Adolphe, à moins qu'il n'épouse une femme sans fortune bien entendu, parce que, dans ce cas, comme on n'apporte rien, on ne peut rien demander en échange. C'est peut-être ce qui aura lieu. *•
— Je ne crois pas.
— Pourquoi donc? Vous êtes assez riche pour n'avoir pas besoin que votre fils reçoive sa fortune d'une autre que de tous. Ce doit être une grande satisfaction de pouvoir enrichir ceux qu'on aime, et de se dire qu'ils tiennent tout de nous, de nous seul, sans partage. Je n'ai pas encore d'enfants, et par conséquent je ne connais pas la jalousie patemelte ; mais d'avance j'admets ce sentiment, que je trouve juste et naturel. N'est-il pas douloureux, quand on a élevé un enfant, quand on s'est sacrifié pour lui, de le voir nous échapper précisément à l'âge où il pourrait nous payer nos peines? Qu'il se marie, c'est
28i LE MARIAGE DE JULIETTE.
bien ; raais ce n'est pas seulement une femme qu'il prend, c'est une famille, c'est une fortune. Une confusion s'établit vite, et il ne sait bientôt plus ce qu'il doit à son père et ce qu'il doit à son beau-père. Cela ne vous paraît-il pas cruel?
— Il ne faudrait donc pas permettre à nos enfants de se marier?
— Si, au lieu d'une femme riche, ils épousent une femme pauvre, la >siluation change du tout au tout. Comme on n'a rien reçu, il n'y a pas de confusion possible. On n'a qu'un père, qu'une mère, ceux que la nature vous a donnés et non ceux qui s'imposent au nomdj leur fortune. C'est à ce père, c'est à cette mère qui nous ont élevé que nous devons toute notre reconnaissance; eux seuls ont autorité sur notre vie, eux seuls. . .
— Si vous étiez si convaincu de l'excellence de la femme pauvre, interrompit madanie Daliphare, pourquoi en avez-vous épousé une riche?
— C'est parce que j'en ai précisément épousé une riche que je regrette la pauvre; oui, madame, je la regrette.
Jusque-là le notaire avait parlé en étudiant ses paroles ; il changea de ton, et les mots jallirent de ses lèvres avec véhémence et passion.
— Vous me voyez tous les dimanches à Nogent,
cJiez mon beau-père ou chez vous. Eh bien ! j'ai cependant une mère, chez laquelle je serais heureux d'aller quelquefois et chez laquelle je ne vais jamais. Si je ne suis pas un pauvre expéditionnaire, c'est à ma mère que je le dois; c'est elle qui m'a élevé, qui m'a instruit, et qui, au prix de mille sacrifices, de son travail, de sa santé, m'a misa même de devenir un homme. Et cependant, aujourd'hui, pour la récompenser de ses peines et de son amour, je l'abandonne. Ce n'est pas de gaieté de cœur que je le lais; mais, que voulez-vous? j'ai épousé une femme riche, et je suis l'esclave de ma femme et de la famille de ma femme. On m'a acheté, je me suis vendu : je n'ai qu'à obéir. Si j'ai jairiais un enfant, il est convenu qu'il ne s'appellera pas du charmant nom de Madeleine, qui est celui de ma mère, mais de l'horrible nom de Colombe, qui est celui de ma belle-mère. On me reproche déjà de ne pas en avoir un, et l'on trouve que je suis un singulier mari. Chez moi, que dis-je, chez moi? je n'ai pas de chez moi, chez ma femme, c'est mon beau-père, c'est ma belle-mère qui commandent; je mange ce qu'ils aiment, je reçois ceux qui leur plaisent. On ne supporte ma mère que quand nous serions treize à table; elle fait la quatorzième, et encore ne dois- je pas la mettre près de moi. A ma droite, invariable-
ment, éternellement, ma belle-mère; à ma gauche, une étrangère; ma mère, n'importe où, dans le courant d'air. Un jour elle a cassé une carafe, achetée, payée par ma belle-mère, et ce moment-là a été un de's plus douloureux de ma vie. De temps en temps, il est vrai, je me révolte; mais en fin de compte c'est à ma mère qu'on fait payer mes tentatives d'indépendance. Comprenez-vous maintenant, chère madame, pourquoi je regrette de n'avoir pas épousé une femme sans fortune? ma mère et moi ne serionsnous pas plus heureux? Quand il n'y aurait que le plaisir d'être ensemble ; pour elle cela ne serait-il pas plus doux que de passer ses dernières années dans la solitude et le chagrin, n*ayant jplus de fils? Mais pardonnez-moi cette explosion de plaintes: vous avez mis la main sur un endror! qui m'est si douloureux, que je n'ai pas pu m' empêcher de crier. — Je ne vous savais pas si bon fils, monsieur de la Branche; je suis heureuse de voir Adolphe lié d'amitié avec un homme tel que vous. Quand vous viendrez à Nogent, nous parlerons de votre mère, n'est-ce paa?
M. de la Branche pouvait maintenant raconter sa négociation à Adolphe; cependant il ne le fit point encore.
Cette négociation n'avait point en effet marché suivant le jrfan qu'il s'était formé à l'avance. Il s'était laissé entraîner. Les nuances n'avaient point été ménagées. Et son plaidoyer en faveur de la fille pauvre, succédant brusquement à la rupture du mariage avec la fille riche, avait dû surprendre madameDaliphare.
Si Adolphe venait maintenant demander à sa mère son consentement pour épouser Juliette, la surprise de madame Daliphare pourrait très-bien se changer en suspicion. Elle était prompte au soupçon d'ordinaire, et, dans les circonstances présentes, il fallait bien peu de chose pour qu'elle crût à un accord avec Adolphe.
11 n'aurait pas dû intervenir directement, et il aurait mieux fait de rester enfermé dans des généralités en les effleurant légèrement. Par malheur la passion l'avait emporté sur la prudence. Il en avait été de lui comme des comédiens qui, entrant en scène sous le coup d'une douleur personnelle analogue à celle qu'ils vont représenter, oublient leur rôle, croient à la réalité des sentiments qu'ils expriment, et pleurent de vraies larmes : l'art est sacrifié à la nature, et, comme ils n'ont plus de direction, c'est le hasard qui les rend exécrables ou sublimes.
Avait-il été exécrable, avait-il été sublime? là était la question.
Et, comme il n'avait pas d'inductions pour la résoudre, il trouvait qu'il ne fallait rien brusquer, et prendre toutes les précautions pour ne pas éveiller les soupçons de madame Daliphare ou, s'ils étaient éveillés, pour les laisser se calmer.
Dans le silence de la réflexion, elle pèserait les avantages qu'il y avait pour elle, pour sa jalousie maternelle, pour son besoin d'autorité, pour son orgueil, à un mariage avec une femme qu'elle pourrait dominer, et, quand Adolphe ferait sa demande, il aurait plus de chance d'être favorablement écouté que s'il parlait tout de suite. Il se serait fait dans le cœur de la mère un travail mystérieux qui profite-
L£ MâRIàGK i>£ JULI£TT£. ^ 289
rait aux projets du fils, et les arguments dont il se servirait pour plaider sa cause auraient d'autant plus de force qu'ils se seraient déjà présentés à l'esprit de madame Daliphare.
II laissa donc Adolphe dans l'attente, et ce fut seulement le dimanche suivant qu'il lui raconta ce qui s'était passé, ce qu'il avait dit et ce qu'il avait fait.
— Vous avez vraiment traité cette question' de mariage avec M. Houdaille?dit Adolphe fort surpris.
— Croyez-vous que j'ai inventé une scène de comédie et que je me suis moqué de votre mère? II n'y ". pas un mot dans mon récit qui ne soit vrai.
— Et si ma mère s'était rendue aux exigences de M. Houdaille?
— Eh bien ! vous auriez épousé.
— De la Branche ! . . .
— Ne vous fâchez pas ; je ne vous ai exposé à aucun danger, et, s'il y a du mérite à avoir combiné cette affaire, c'est précisément en vous mettant à l'abri de tous risques. Je connaissais les personnages; d'un côté, je savais que M. Houdaille serait entier dans ses exigences, et d'un autre, je savais que votre mère serait absolue dans sa résistance. Les choses ainsi engagées ne pouvaient donc pas aboutir. Maintenant votre mère est convaincue par expérience (ce
qui est la meilleuFe des preuves) que pour vous ma- 1 ier à une femme riche, elle devra se conformer à certaines farmalîtés dont elle ne veut à aucun prix.
— C'est vrai, cela? ,
— Ah ! ah ! vérité relative. Sans doute on trouverait des pères de famille qui seraient très-heureux de nous donner leur fille, malgré l'irrégularité de notre situation, car cette irrégularité est plus apparente que réelle : si vous restez indivis avec votre mère, cette indivision est composée de bons morceaux; mais enfin, dans l'espèce, il suffisait que ^I. Houdaillene ^ùlût point de cette indivision. Làdesstts j'ai présenté une règle générale que votre mère me parant accepter pour le moment. Hâtezvous de saisir l'occasion aux cheveux. Et maintenmit, bonne chance. A vous, mon ami, de faire le reste.
— Faire le reste ! Vous en parlez vraiment bien à votre aise.
— Faut-il que je me marie pour vous ? La chose en soi n'a rien qui m'effraye; seulemeait, c'est ma femme qui ne serait pas contente.
— Je n'ai pas envie de plaisanter.
— Vous avez tort. La vie est triste ; si nous n'y iiilroduisons pas un fonds de gai^é que nous prenons en nous, elle devient lugul»re. Il iaut être gai, mon ami^pour soi et pour les autres ; la mélancolie
LE MARIAGE D£ JULIETTK. 291
engendre tous les crimes, non-seulement chez nous, mais enc(»re diez ceux qui nous approchent. Que voulez-vous que fiasse une femme dont le mari voit tout en Jaune ou en gris? Elle emprunte les lunettes roses ou bleues de son voisin, c'est fiatal. N'oubliez pas cette loi, vous qui allez vous marier.
— Ce mariage n'est pas encore fait.
— Pas de gaieté, pas de confiance en soi, pas de volonté, et vous voulez chanter les ténors?
— Vous avez raison. Mais, que voulez-vous? ce n'est pas toujours un bonheur de trouver son chemia tracé quand on entre dans k vie. C'est ce qui m'est arrivé. La volonté^ne s'est point développée en moi, parce que je n'ai jamais eu besoin de me servir de ma volonté. Os voulait pour moi, et je me laissais pousser. Il m'était commode de m'épargner Teffort et la fatigue : c'est une habitude qu'on prend facilement, mais qui est dure à.perdre. Aujourd'hui il me iaut vouloir, et cela m'est pénible. Je me trouve gauche, maladroit, embarrassé, sans initiative comme sans persévérance, Et ce qui aggrave encore ma i^osiU(»)L„ c'est que cette voloiUé, i peine née, doit être plus forte que celle qui jusqu'à ce jour m'a dirigé et domifté. Ma mère n'a pas obtenu le résultat qu'elle cherchait.
— Hé ! hé ! dit le notaire^ il me semble au coa-
traire que madame Dalipliare n'a pas mal travaillé au moins pour elle, car vous voilà entre ses mains, sans oser vous échapper.
— J'avoue qu'avant d'entrer en lutte ouverte, j'éprouve un sentiment d'appréhension, sinon d'hésitation. C'est un assaut qu'il me faut livrer maintenant, et, si bien ébranlées que soient les défenses dont ma mère s'enveloppait, elles peuvent encore opposer une résistance invincible.
— Gela n'est pas probable. Sans doute madame Daliphare a pendant longtemps caressé l'idée de vous faire épouser une dot plutôt qu'une femme, mais elle pourrait bien avoir changé d'avis. L'expérience des Houdaille l'a touchée au vif, et, d'un autre
côté, les avantages qu'il y a pour vous, c'est-à-dire pour elle, à un mariage avec une jeune fille pauvre, doivent lui apparaître depuis quelques jours sous un aspect qu'elle ne soupçonnait pas.
— Enfin si ma mère persiste dans sa résistance?
— C'est à vous qu'il appartient de savoir ce que vous devez faire.
— Vous parlez ainsi parce que vous me croyez un homme raisonnable, capable de garder son jugement et son sang-froid dans une lutte. Eh bien, je ne suis pas cet homme-là. Raisonnable, je le suis avant la lutte, quand je pèse le pour et le contre ; dans l'action,
je suis un fou furieux. Vous croyez pouvoir me juger parce que vous m'avez vu et connu dans le monde, à un âge et dans des conditions où tout naturellement l'on observe; si vous m'aviez connu enfant, vous sauriez qu'il y a en moi de la brute et du sauvage. Au collège, j'avais un ami de deux ans plus vieux que moi; nous étions inséparables, jiprès trois années d'une intimité étroite, mon ami tout à coup s'éloigna de moi pour se lier avec un nouveau qui me remplaça dans son affection. Une querelle s'ensuivit, qui devint un duel terrible; si on ne nous avait pas séparés, j'aurais tué mon ami. J'avais perdu la tête et ne savais pas ce que je faisais.
— Avoir perdu la tête, ce n'est pas une circon- . stance atténuante pour des jurés.
— Enfin on le retira de mes mains à moitié mort, plein de sang, et il en fut malade pendant deux mois.
— Vousn'êtes plus un collégien et votre mère est votre mère.
— Cela est vrai ; cependant je redoute les suites d'une discussion. Plus d'une fois déjà je me suis soumis à la volonté de ma mère, et si alors j'ai paru avoir la faiblesse d'un mouton, c'est que j'avais peur d'avoir la férocité d'un loup. Cela est arrivé notamment quand j'ai voulu entrer à l'école navale : je
m'étais mis dans la tête d'être marin. Était-ce une fantaisie, un caprice d'enfant? était-ce une vocation? Les deux probablement. Quoi qu'il en fût, ma mère ne voulut pas m'exposer aux aventures de la vie maritime; elle tenait à me garder près d'elle et à m'imposer le commerce, parce que le commerce c'était elle. Je cédai, mais après une vraie bataille, et si ma mère ne m'avait arrêté, à deux heures du mâtin, dans l'escalier, je partais pour le Havre, où je m'embarquais. Aujourd'hui il ne s'agit plus d'un caprice d'enfant, mais d'une passicMi profonde; aujourd'taii je ne me laisserais plus retenir, si je desceiHlais une seule marchede la mdson maternelle. Les moutons, eux aussi, sont sujets quelquefois à des accès de courage ou de folie, et alors ils ne savent plus ce qu'ils font. Comprenez-vous Tnaintenant mes hésitations et mes réflexions?
— Très-bien; seulement je vous avoue qtt*eHes m'étonnent chez un amoureux : je croyais que le propre de la passion était de supprimer précisément l'hésitation et la réflexion. N'est-il pas singulier que je parte comme un amant, tandis que vous, vous parlez comme un notaire ?
— Je parle en homme qui ne pense pas seulement au présent, mais qui a encore soxici de Pavenir. 11 ne s'agit plus pour moi maintenant de dire i sna
LE MARIAGE DE JULIETTE. f95
mêre : € Je voudrais épouser Juliette », mais bien : « Je veux Juliette pour femme. » Si ma' mère me refuse son consentement, je dois passer outre et me marier quand même.
Le notaire secoua la tète.
^- Vous ne croyez pas que ma mêre persiste jusque-là? continua Adolphe ; c'est possible. Mais, d'un autre côté, il est possible aussi que ce mariage, fait contrairement à sa volonté , l'exaspère contre Juliette . Je ne veux pas que ma femme soit une belle-fillc pour ma mère, je veux qu'elle soit une fille. Ces sentiments de tendresse filiale, je suis certain que Juliette les éprouvera pour ma mère, mais c'est à condition que celle-ci l'accueillera comme sa fille. Qu'arrivera-t-il si au contraire elle l'accueille comme une étrangère, comme une ennemie? quelle serait ma vie entre ma mère et ma femme, guerroyait Tufte contre l'autre? quelle serait la leur? Ai-je le droit, en vertu de mon amour, d'imposer un pareil enfer à ma mère et à Juliette?
— Tout ce que vous me dites là, interrompit le notaire, est parfaitement raisonné; seulement permettez-moi de voos faire observer que c'était avant de devenir amoureux de mademoiselle Nelis qu'il fallait vous faire ces objections. Vous saviez alors, coihme vous savez maintenant, qu'elle était sans
fortune ; vous saviez que votre mère serait opposée à un mariage avec elle. Il fallait vous arrêter.
— Croyez-vous qu'on enraye son cœur comme une voiture, et qu'il y a des freins pour les passions que 4a raison serre ou ne serre pas à volonté? Ce n'est pas librement que j'ai aimé Juliette, et ce que j'ai pu faire pour remonter la pente dangereuse sur laquelle je glissais, je l'ai fait. Rien n'a pu me retenir. Aujourd'hui je suis au fond du gouffre.
— Eh bien ! il faut en sortir. Comme le maître d'école, je pourrais vous faire une longue harangue pour vous démontrer que vous avez eu tort, : .
Ah ! le petit babouin !
Que les parents sont malheureux qu*il faille toujours veiller à semblable canaille !
Paime mieux vous tendre la perche pour vous tirer de votre gouffre. Le mariage manqué avec mademoiselle Houdaille vous ouvre une porte pour entretenir madame Daliphare de votre mariage avec mademoiselle Nélis; faites-le franchement en posant la question telle qu'elle doit l'être. « Vous aimez mademoiselle Nélis et vous voulez l'épouser. » Vous verrez ce qu'on vous répondra. Je n'ai pas la prétention de prédire l'avenir; mais, si je ne suis pas im sot, je crois pouvoir affirmer que cette réponse
ne sera pas celle que vous redoutez. En tout cas, essayez, et si vous ne vous sentez pas la force de reprocher à votre mère d'avoir voulu vous faire épouser ynademoiselle Houdaille, tombez sur moi et arraiigez-nioi de la bonne façon pour m'être mêla de ce qui ne me regarde pas. Il ne sera pas mauvais de m'adresser quelques injures, d'avance je vous les pardonne.
Cet entretien brisa les dernières attaches qui retenaient Adolphe.
Le moment était venu de prendre une résolutioft définitive dans un sens ou dans l'autre : ou il fallait renoncer à Juliette, ou il fallait l'obtenir coûte que coûte et de haute lutte.
Renoncer à Juliette, il ne le pouvait pas; car l'effet naturel de tous ces retards et de tous ces obstacles avait été d'accroître son amour. Maintenant c'était une possession complète, une obsession de tous les instants.
Il fallait donc qu'il posât formellement à sa mère la question du mariage.
Il n'y avait ce dimanche-là que quelques convives^ à Nogent ; il attendit qu'ils fussent partis. Puis, quand sa mère eut refermé la cave aux liqueurs et transvasé
demi -bouteilles les bcmteilles de vin dont on n'îivait bu que quelques verres, quand elle eut reml^aeé dns les flambeaux et dans les candélabres des bonts de bougie à moitié brûlés par des bougies neuves, quand elle eut compté les nappes et les ser* viettes qui avaient servi au dtner; quand elle eut farebi partout, visité, vérifié chaque chose, jaugé de l'a»! ou noté d'une marque particulière ce qui restait dans chaque plat; enfin quand elle eut accompli $a besogne de tous les soirs, il la rejoignit dans sa diambre. ^
— Tu n*es pas encore couché? dit-elle en examinant sa mine sombre.
— Non, je me suis promené dans le jardin en attendant que tu eusses fini.
— Par le brouillard qu'il feit ce soir, tu as eu tort ; tu tfas aucune précaution.
— Oh! maman, je ne suis plus un enfant.
— Malheureusement, car tu m'écouterais quand je te recommande quelque d[K>ôe, et tu nr:^t*en trouverais pas mal.
— Je t'assure que je r^rette beaucoup de n'être plus un enfant, car je n'aurais pas d'autre volonté que la tienne, et pour tous deux, pour toi comme pour moi, cela vaiidrait mieux. Mais enfin il ne peut pas en être ainsi : il arrive un âge où Ton a
besoin de vivre d'une vie indépendante et personnelle. . * \
-r- Où veux-tu en venir, eau tu ne me dis pas cela à propos de mon observation sur le brouillard?
— Je te dis cela à propos d'un entretien que j'ai eu tantôt avec de la Branche.
— C'est donc cela qui t'a donné ce visage contraii' pendant le dîner, c'est à peine si tu as daigné prononcer deux ou trois paroles?
— Je réfléchissais, et mes réflexions n'étaient pas gaies. De la Branche m'a appris qu'il s'était occupé d'un mariage pour moi; il m'a dit qu'il t'avait soumis son projet, qui n'a échoué que parce qu'on t'a posé des conditions inacceptables.
— Eh bien ! en quoi ce projet de mariage peut-il te contrarier, puisqu'il n'a pas abouti?
— Ce qui me contrarie, ce qui me blesse, c'esl qu'on s'occupe de mon mariage sans savoir si je veux me marier. Que de la Branche prenne cette liberté avec moi, cela s'explique dans une certaine mesure : il est notaire et il fait passer la question d'honoraires avant la question de convenances; il n'a pas souci d'un bon mariage, il ne voit qu'un beau contrat. Dans les conditions d'intimité où nous sommes, c'est là un étrange procédé que j'ai relevé comme il le mérite.
— ^^ M. de la Branche a agi dans ton intérêt.
— Il a cru agir dans mon intérêt, et c'est là son excuse. Mais toi, maman, tu n'as pas pu te placer au même point de vue que de la Branche. De la Branche n'a considéré qu'une chose : mademoiselle Houdaille est jolie, elle a une grosse dot, sa famille est honorable, c'est une femme pour Adolphe... Voilà quel a été son raisonnement.
— Il n'était pas si mauvais.
— rll n'était pas mauvais pour quelqu'un qui me croyait libre, %i c'était le cas de de la Branche. Ce n'était pas le tien, maman, et c'est là ce qui me peine.
— En quoi n'es-tu pas libre?
— Tu le sais très-bien, et il me semble qu'il n'était pas nécessaire de m'obliger à te dire que, connaissant mon amour pour Juliette, tu ne devais pas penser à me faire épouser mademoiselle Houdaille.
— Je ne devais pas! Toi! tu me parles sur ce ton?
— Crois-tu que je n'en sois pas désolé? Mais à qui la faute? Devais-tu écouter de la Branche quand il t'a parlé de mademoiselle Houdaille? Ah! si tu lui avais fermé la bouche, quelle n'eût pa» été ma reconnaissance ! Mais tu n'as pas pensé à ma recon-
tes tE tf ARIAQS BE JULIETTE.
naissance, n* est-ce pas? et tu n'as eu souci que de mon obéissance. Tu as cru que parce que tu m'aurais choisi une fennie réunissant les qualités que tu désirais, je itevrais Faccepter. Jusqu'à «e jour, je t'ai obéi dans tout ce que tu as voulu : je devais donc t*obéir encore.
— Ai-je jamais voulu autre diose que ton nftéfêl?
— Je ne dis pas le odatraîre, seuteanent il arrive un âge où l'on demande à vouloir soi-même. Quand, pendant ces dernières années, je voyais des parents s'obstioer à vouloir Mre quand même ie maris^e de leurs en&nts, je me disais que je ne serais jamais exposé à ce danger. Alors, pensant à cela, j'étais fier d'avoir une mère telle <|ue toi, que son intelligence plaçait au-dessus des faiblesses et des travers des autres. Aujourd'hui le désappointement m^est crad de ^ireombien je m'étais trompé.
Il parlait lentement, sans emportement, mais avec une amertume que madame Daliphare ne connaissait pas, et qui était d'autant plus éloquente que les efforts qu'il faisait pour se contenir étaient |^us visibles.
— J'aurais tant désiré, dit-il en cowtîmiaiA, trouver an toi, à propos de mon ms^riage, ceWe g raadei^ de vue et ce( te supériorité de jugement que tu Qoaontres dans tout; et puis j'aurais été ausâ bien
Lfi ISARIAGC DC JUilSTTE. SOST
iKMireux que ta tendresse j&ateraelle félevât jusqu'à i'abnégation.
— L'abnégation doit-eHe aller jusqu'à te laisser épouser une femme qui n'eàt pas digne de toi?
— Oh ! mèrey ne parle pas ainsi ; tu sais bien que oe que tu dis là n'est pas juste. En quoi Juliette ne serait-elle pas digne de moi? quels reproches a-t-on à lui adresser? En dehors de^on manque de fortune^ quels griefs peux-tu avoir contre elle?
— J'en ai de toutes sortes.
— Que tu ne peux pas préciser.
— Quand œ ne serait que son genre de vie et sa liberté; ces habitudes d'krtiste ne sont pas d'une honnête femme.
— Quelle liberté? Tu sais bien que sa mère ne la qnitte jamais.
— Pour moi oela ne signifie rien : les mères d'artistes, au lieu de protéger la pureté de leur fille, développent tout simplement leur habileté et leur fausseté. Pour tromper sa mère, on acquiert des qualités (si cela peut s'appeler des qualités) qui servent plus tard à tromper le mari.
— Nous ne pouvons pas engager de discussion à ce sujet; je vois tout en beau dans Juliette, tandis que toi tu vois en elle tout en mal. Quand j'ai commencé cet entretien, j'avais arrêté en moi-même de
«e le dire que quelques mots, qu'il faut absolument que tu entendes pour empêcher des projets, comme celui qui vient d'échouer, de se renouveler. Les voici...
Madame Daliphare se cacha la tête . entre ses mains. Adolphe dut s'arrêter. Il n'avait jamais vu pleurer sa mère, et il croyait que la douleur comme la joie passaient sur elle sans la troubler. Quand, après un moment de silence, elle abaissa ses mains, elle montra ses yeux rougis.
— Tu demandes quels reproches j'ai à adresser à Juliette dit-elle d'une voix plaintive. Les voilà, mes reproches : ce sont ces larmes qu'elle m'arrache par tes mains. Aurais-je jamais pensé qu'un jour tu me ferais pleurer et que tu pourrais me parler comme depuis un quart d'heure tu me parles? Tu sens si bien ton injustice que tu n'oses pas me regarder. Si tu en es déjà là maintenant, que serais-tu après quelques années de mariage?
— Si tu es blessée de mes paroles...
— De ton attitude plu^ encore que de tes paroles, car je reconnais que tu t'es efforcé de ne pas te laisser emporter; mais c'est cette contrainte qui précisément m'épouvante en me montrant quels changements se sont faits en toi. Est-ce qu'autrefois nous aurions pu discuter ainsi froidement, l'un en face
de l'autre, comme deux étrangers? est-ce qu'autrefois tu ne serais pas venu m'embrasser?
H ne bougea pas.
— Autrefois, quand tu m'imposais ta volonté, dit-il, je cédais sans souffrir, parce qu'en réalité il m'était assez indifférent dé prendre tel ou tel parti; il suffisait que tu voulusses une chose pour que j'eusse plaisir à la faire.
— Les temps sont changés^
— C'est-à-dire qu'aujourd'hui ce que tu veux ne m'est plus indifférent, et je résiste. C'est de ma vie qu'il s'agit, c'est de mon bonheur, je les défends. Alors, comme tu trouves en moi une résistance à laquelle tu n'es pas habituée, tu te fâches, et au lieu de comprendre les raisons qui me déterminent, ttf fais remonter la responsabilité de cette résistance à Juliette, qui en est innocente.
— Innocente?
— Oui, innocente. Tu crois peut-être que Juliette, séduite par ta fortune, m'attire à un mariage pour s'enrichir.
— Je crois que Juliette est sensible aux avantages qu'il y aurait pour elle à devenir ta femme.
— Eh bien! tu te trompes; elle n'est point séduite par ces avantages.
Madame Daliphare fit un geste de doute.
— Je comprends que tu doutes, cepéndaM les choses sont ainsi . La vérité est celle-ci, et'je te jure que je n'exagère et ne cache rien : j'ai dit à Juliette que j€ l'aimais, et je lui ai demandé de devenir ma femme ; elle m'a répoadti qu'avant de se prononcer il fallait qu*elle fût cataine que tu n'élais pas opposée à ce mariage. Gomme depuis oe moment ton opposition n'a pas faibli, il n^yapas eu entre elle et moi une parole d'échangée à ce sujet. Tu vois donc que ces accusations dont tu la cbarges sont injustes.
— Tu raimes, et c'est- parce que tu l'aimes que *je ne retrouve plus e& tdi le fite que j'ai élevé.
— Il est vrai que je l'aime, mais cet amour n'a diangé e^ rien mes sentiments pour toi. En voici la preuve : je pourrais te dire que je veux épouser Juliette, et que, sr ta ne consens pas à ce mariage, je ne subirai pas ta volonté. D'autres peut-être agiraient ainsi à ma place et sa laisseront entraîner par knr amour; je ne me Usflerai pas ^traîner par le mien. Jamais je n'épouserai Juliette malgré toi; mais jamais^ si ta ne consens pas à me la donner pour fnnme, je ne me msurierai. Voilà ce que je voulais te dire en deux mots, lorsque je suis entré ici, et ce qui, de parole en parole, a été retardé jusqu'à présent. Je ne t'in]|K)serai pas une
belle-fille qne tu repousses; mais, par contre, je te demande de ne pas m'imposer une femme que je n'aurai pas choisie. Que des tentatives comme celle que vient de risquer de la Branche ne se renouvellent donc pas! J'épouserai Juliette ou je n'épouserai personne. Si tu ne crois pas pouvoir l'accepter pour ta fille, persiste dans ta résistance : je subirai . ta volonté sans me plaindre. Si au contraire tu es touchée par mon amour, si tu veux mon bonheur, si tu te laisses séduire par Juliette, nous te payerons en tendresse et en reconnaissance le sacrifice de tes projets ambitieux. Tu me disais dernièremen;t que ta vie^^tdans mes mains, je te répète aujourd'hui la même chose : que ma vie 5oit ce que tu voudi^as, heureuse ou malheureuse.
Il fit quelques pas vers la porte ; mais bientôt il s'arrêta et revint vers sa mèare,
— Quand j'étais petit et que tu m'avais ^ondé, tu veaais m'embrasser dans mon lit; aujourd'hui c'est moi qui viens l'embrasser. Adieu, maman; boaiie fitttt.
Malgré le souhait de son fils, madame Daliphare passa une fort mauvaise nuit.
Lorsque Adolphe fut sorti de sa chambre, elle ne se coucha point; mais, ouvrant une fenêtre, elle s'accouda sur le balcon pour respirer.
Elle étouffait : jamais elle n'avait éprouvé pareille surprise, et elle se demandait si celui qui venait de lui parler était bien son fils.
Ce qui plus que tout la stupéfiait, c'était le calme qu'il s'était imposé pendant ce long entretien. Il se lût laissé emporter, il eût crié, il eût eu des accès de colère, il eût prié, il eût pleuré : elle aurait admis ces violences et, lors même qu'elle aurait dû en souffrir, elle les eût pardonnées. Mais ce calme, cette froideur, cette possession de soirmême, ce langage raisonné, l'avaient déroutée, et maintenant ils l'effrayaient.
Il était donc bien sûr de lui, bien maître de sa résolution, que rien ne le. troublait.
Quels progrès cet amour avait faits en quelques mois, et comme on était loin maintenant de Tépoque où Adolphe n'osait le confesser! Quelle distance entre le temps où il rougissait en avouant qu'il avait de l'amitié pour Juliette, et cette soirée où il déclarait résolument qu'il la voulait pour sa femme.
Il est vrai qu'il voulait bien en même temps prendre l'engagement de ne pas l'épouser contrairement à la volonté de sa mère ; mais combien cet engagement durerait-il? n'arriverait-il pas un moment où^ lui aussi, serait emporté?
Alors que se passerait-il? Adolphe, qui se défendait maintenant de vouloir jamais recourir aux moyens que la loi lui donnait, garderait-il ce dernier respect?
S'il l'oubliait, il faudrait bien alors qu'elle cédât, et sans bénéficier en rien de ce sacrifice forcé.
Madame Daliphare n'était pas femme à s'arrêter avant d'avoir été au fond des choses, et, si pénibles que pussent être les découvertes qu'elle s'attendait à trouver, elle préférait encore la certitude au doute.
Elle porta son clair regard jusqu'au fond de la
^10 LE MARIAGE BE lUilE'ETE.
Situation qui venait de se découvrir, et froidement, méthodiquement elle en calcula les bons et les mauvais côtés, c'est-àrdire ceux qui se {Hrésentaient tels pour elle.
Il ne lui fallut pas longtemps pour voir que les chances n'étaient pas égales^ et que, pour une qui était en sa faveur, dix étaient contre elle.
Avec une pareille proportion, il était donc à peu près certain qu'un jour ou l'autre Adolphe, irrésistiblement entraîné par sa passion, cpmme il l'avait déjà été, épouserait Juliette. Bi} même qu'il a^ait trouvé des raisons pour justifier son amour i ses propres yeux et le confesser hautement, de même il en trouverait pour légitimer son mariage.
Elle aurait donc Juliette pour belle-iille, ce n'é* tait plus qu'une affaire de temps*
Dans ces circonstances, quel parti prendre?
Il ne s'en présentait que deux : ou bien il fallait attendre et laisser marcher les choses en comptant sur les heureux hasards que le temps peut amener, ou bien il fallait se résigner tout de suite à ce mariage.
Tout ce qu'elle voudrait tenter çn dehors de ces deux voies était inutile et illusoire : l'expérience, en parlant comme elle J'avait déjà f^it, avait claire-
ment démcmtré que tout effort pour détourner Adolphe de son amour sérail vain ; au lieu de Téloigner de Juliette, on Fen rapprocherait. '
Si Tatteute avait dû amener un refroidissement dans cet amour, madame Daliphare eût pris avec bonheur le parti de l'attente, qui n'eût été en réalité que la continuation de l'état de choses qui durait depuis longtemps déjà. Mais comment compter sur ce refroidissement? Sans être savante ou expérimentée danîs tout ce qui touche à Famour, elle sentait que ce n'est pas quand un désir est contrarié qu'il s'affaiblit; exaspérée parles difficultés, la passion d'Adolphe ne pouvait aller qu'en augmentant, jusqu'au jour où elle briserait le dernier lien qui la retenait encore aujourd'hui.
D'un autre côté, on pouvait aussi, il est vrai, compter que Juliette, blessée dans sa dignité en voyant la répulsion qu'elle inspirait, repousserait Adolphe et prendrait un autre mari; mais si cette probabilité se présenta à Tesprît de madame Daliphare, ce fut sans le toucher. Ce n'était pas elle qui pouvait admettre qu'une jeune fiHe sans fortune renoncerait jamais à l'avantage d'un mariage avec Adolphe. Pour s'arrêter à cette idée, il eût fallu plus d'humilité qu'elle n'en avait.
L'attente ne pouvait donc avoir pour résultat que
le mariage, mais ce mariage dans des conditions tout à fait mauvaises.
Adolphe sans doute n'en voudrail point à sa mère des empêchements qu'elle aurait mis à son mariage, et ce mariage fait, il oublierait les difficultés qui l'avaient retardé : il était dans sa nature un peu molle de ne pas se souvenir. Mais Juliette auraitelle l'oubli et le pardon aussi faciles?
Là était le danger de cette attente, et un danger sérieux pour l'avenir, qu'il n'était pas prudent de vouloir dissimuler.
Madanje Daliphare avait trop longtemps vécu avec Juliette pour ne pas savoir que le sentiment qui dominait en elle et qui dirigeait son caractère, c'était la fierté. Dans une vie rendue facile par la fortune, cette fierté native se fût probablement portée sur les mille petites choses qui constituent ce que dans le monde on est convenu d'appeler l'honorabilité; mais sous l'aiguillon de la pauvreté, elle s'était concentrée sur un seul point, — la dignité personnelle.
Poussant le souci de cette dignité jusqu'à Textrême, il était certain que Juliette devait souffrir de voir son mariage avec Adolphe combattu ; c'était une blessure à son amour-propre, qu'il était nn-
L£ MARIAGE i)£ JULIETTE. 313
prudent d'exaspérer si on voulait la cicatriser un jour.
Et, si le mariage devait arriver, il fallait que cette cicatrice s'opérât ; car, à aucun prix, madame Daliphare n'eût voulu vivre en hostilité avec sa belle* fille.
Pendant que son esprit marchait ainsi de déductions en déductions, madame Daliphare était restée accoudée sur son balcon, les yeux perdus dans la nuit sombre. Arrivée à ce point, elle se releva vivement et se rejeta en arrière : il lui semblait qu'elle était au bord d'un abîme, et qu'un pas de plus en avant la faisait rouler dans un gouffre sans fond.
Elle revint dans sa *.hambre et remonta sa lampe^ qui menaçait de s'éteindre ; la clarté dissipa l'émotion qui venait de l'étreindre et de la troubler si douloureusement.
Elle s'assit alors sous la lumière et reprit son raisonnement au point même où elle l'avait interrompu : ses nerfs gardaient encore une certaine irritation causée par l'ébranlement qu'ils avaient reçu ; mais elle n'était pas femme à s'abandonner à ses nerfs, et elle se rendit proniptement maîtresse d'elle-même, de sa raison et de sa volonté.
La conclusion à tir^r des différentes déductions par^ lesquelles elle avait cheminé était double : le
mariage d'Adolphe et de Juliette devait se faire un jour; dans l'intérêt de leurs relations à venir, il ne fallait pas qu'il parût se faire malgré elle.
Si elle n'avait obéi qu'aux exigences de sa ma^rnité, elle eût voulu qu'Adelphe ne se mariât jamais : ^Ue l'aurait ainsi gardé pour elle seule dans une intimité jalouse, qui n'eût soufifert personne entre la mère et le fils. Mais chez elle les exigences 4a sentiment se mêlaient toujours aux exigences des intérêts, et c'était bien souvent ces dernières qui l'emportaient. Or les exigences de ses intérêts voulaient impérieusement qu'Adolphe se mariât- N'était-ce pas le seul moyen d'avoir un petit-fils, ^' est-à-dire un héritier de la fortune qu'elle avait gagnée? '
Pendant longtemps elle avait caressé h rêve de le marier à une femme riche, mais ce qui venait de se passer à propos du projet Houdaille lui avait donné à réfléchir, et, d'un autre côté, les observiations du notaire n'avaient point été perdues pour elle.
Jamais elle ne s'exposerait maintenant à subir des demandes pareilles à celles qui lui avaient été adressées ; jamais elle ne ferait connaître le diiffî^ exact de sa fortune; jamais elle ne partagerait ce qu'elle possédait avec son fils. Elle lui donnerait tout volontiers, mais ce serait de son plein gré et dans des
LE MARIAGE DE JULIETTE, 5î;
•conditions telles qu'il fût bien entendu que c'était elle qui donnait et non la loi.
N Arrêtée à ces idées, qui chez elle étaient articles de foi, elle devait donc renoncer à son rêve de la femme, riche, et dès lors il lui fallait se contenter de la femme pauvre.
Sans doute, entre la richesse et la pauvreté il y a un juste milieu; mais elle n'était pas la femme des demi-mesures, et une jeune fille qui ne lui apporterait en dot que quelques centaines de mille francs, et par conséquent n'aurait pas les exigences des Houdaille, n'était pas pour lui plaire.
Ce qu'il lui fallait, c'était tout ou rien : — une fortime qui, jointe à la sienne, donnât à son fils une^ grande position, — ou bien une pauvreté absolue qui plaçât sa belle-fille dans sa dépendance la plus^ étroite.
L'une ou l'autre de ces deux femmes pouvait, en effet, satisfaire ses vues personnelles : la riche en, apportant la position toute faite, la pauvre en la laissant faire. Mais la troisième au contraire n'offrait aucun avantage. En vertu de sa dot, elle se croyait des droits que sa famille se chargeait d'appuyer. Il fallait lutter. On était entravé, paralysé. Pour quelques centaines de mille francs, on avait abandonné Tautorité et la toute-puissance.
Celle conclusion, qui conduisait nécessairemenl au mariage avec Juliette, était si douloureuse à madame Dàliphare, que pour ne pas l'accepter elle recommença Texamen de sa situation.
Mais, bien qu'elle prît des chemins différents, elle arriva au même point. Après avoir fait l'addition de haut en bas, elle la faisait de bas en haut, et, comme l'opération avait été juste la première fois, le résultat fut le même la seconde.
Julielte,*partout et toujours Juliette :
Juliette, parce qu'elle était aimée et que rien ne résisterait à cet amour ;
Juliette, parce qu'elle était pauvre.
Les heures avaient marché pendant ce travail pénible; le ciel blanchissait du côté de l'orient, et un léger brouillard, s'élevant au-dessus de la rivière, montait le long des peupliers sombres. Madame Dàliphare se décida enfin à se mettre au lit. Sa tète était fatiguée de toujours tourner et retourner les mêmes idées ; le lendemain elle aurait plus de calme, plus de fermeté pour se prononcer.
Si fatiguée qu'elle fût, elle ne laissa pas passer l'heure ordinaire de son lever et, comme tous les lundis, elle partit de Nogent pour arriver à Paris quelques minutes avant l'ouverture des bureaux.
Jusqu'au déjeuner elle travailla sans adresser à
son fils d'autres pârdles que celles qui avaient rapport aux affaires de la maison.
Mais, après le déjeuner, contrairement à ses habitudes, elle mit son chapeau et fit sa toilette pour sortir.
— Juliette est-elle chez elle aujourd'hui? dit-elle à son fils,
— Je ne sais pas.
— Tu dois le savoir.
— Je le pense.
— Alors je vais la voir.
— Tu veux...
— Je veux lui parler, et je veux avoir un entretien avec sa mère. Je serai de retour dans deux heures.
— Mais. . .
— Dr.ns deux heures. *
C'était la première fois que madame Daliphare allait chez les Nélis. Il rfentraît pas dans ses habitudes, en effet, de rendre visite à ses amis : elle les recevait chez elle et était heureuse de les voir dans sa maison et à sa table, mais elle n'allait pas chez eux. C'était ainsi qu'agissaient les anciens rois, qui ne daignaient que rarement honorer pStr îeur présence les châteaux de leurs sujets.
Aussi Juliette fut-elle vivement surprise lorsqu'elle la vit entrer dans son atelier.
' — Madame Daliphare !
— Ah ! ma pauvre enfant, dit madame Daliphare, se laissant tomber sur un siège, la peinture est un métier que je n'aurais pas choisi : il faut monter trop haut.
— Ce n'est pas seulement la peinture qui nous force à demeurer au cinquième étage, répliqua Ju-
LE MARIAGE D£ JULIETTE. 31^ i
Mette, et je crois bien que si je ne faisais pas de la i
peinture, nous serions obligée de demeurer phis haut encore.
— Je sais que vous ^es une brave jeune fille, et je vous estime pour votre ardeur au travail ; j'aime les femmes qui savent faire œuvre de leurs mains. Â ce propos, oupl(us justementsans aucun à-propos, où est madame Nélis?
— Elle eiSt sortie pour une hetcre.
— Cela se trouve bien, nous allons pouvoir causer toutes les deux; car vous pensez bien que si je viens vous voir, c'est pour quelque chose d'important. Je n'ai pas l'habitude de p^dre mron temps dans le milieu de la journée.
Si la brusque entrée de madaiEie Daliphare avait surpris Juliette, cette annonce d^un entretien sur un sujet important la rendit attentive.
— Personne ne peut nous déranger? demanda madame Daliphare .
— P^soxme.
— C'est égal, fermez la porte au verrou, je vous prie.
Pendant que Juliette faisait ce qui lui était demandé, madame DaKphare se débarrassait de son mantelet et de son chapeau ; car, si elle était habituée à ne jamais quitter ses gants, même pour écrire, eBe
était par contre mal à son aise dans des ajustements qu'elle ne portait pas d'ordinaire à son bureau,
— J'ai eu un entretien avec mon fils hier soir, dit-elle; vous en avez fait le sujet. Adolphe m'a tout dit.
Juliette ne répondit rien, mais elle baissa les yeux sous le regard de madame Daliphare et son visage l M.
— Il ne faut pas vous troubler, continua madame Daliphare : je ne viens pas à vous en ennemie.
— Et pourquoi, du jour au lendemain, seriezvous devenue mon ennemie, vous, madame, qui jusqu'à présent nous avez témoigné tant d'amitié?
— Croyez- vous que toutes les mères auraient pris la chose comme moi, et ne pensez-vous pas que plus d'une eût pu se fâcher terriblement contre vous?
— Contre moi? dit Juliette, relevant les yeux et regardant madame Daliphare en face. Pourquoi cette mère se serait-elle fâchée terriblement contre moi?
— Vous me la donnez bonne en me posant ces questions. Comment I vous me demandez pourquoi une mère, après un entretien comme celui que j'ai eu avec mon fils, se serait fâchée contre vous?
— Oui, madame, je le demande.
— Mais parce que mon fils vous aime, parce qu'un mariage a été arrêté entre vous sans mon consente-
ment et à mon insu. Vous ne trouvez pas qu'il y a là de quoi fâcher une mère? Votre sang-froid est prodigieux.
— Ce n'est pas du sang-froid, madame, c'est de la surprise ; plus que de la surprise, c'est de la stupéfaction.
— Ah ! cela vous étonne que mon fils m'ait tout dit.
— C'est ce que vous appelez « tout » qui me surprend; et ce qui me stupéfie, c*est ce que vous venez de me répéter..
— Mon fils ne vous aime point? s'écria madame Daliphare, qui commençait à perdre patience.
— Mon Dieu! madame, je ne sais pas ce que M. Adolphe a pu vous raconter à mon sujet; mais, avant que vous me le répétiez, je vous demande la permission de vous dire « tout », moi aussi. Vous pourrez comparer ainsi nos deux récits et voir où est la vérité. Puisqu'une expUcation est entamée, il faut qu'elle soit complète; il y a longtemps d'ailleurs que je désirais l'avoir avec vous, et si je ne l'ai pas abordée encore, c'est pour ne pas fâcher M. Adolphe.
— Vous voyez bien.
— C'est vous, madame, qui allez voir. Peu de temps après son retour à Paris, M. Adolphe est venu
m LE MARIAGE DE JULIETTE.
— Un dimanche? interrompit madame Dâliphar^, qui n'oubliait rien.
— C'était en effet un dimanche; à cette époque, je travaillais pendant toute la semaine au Louvre, et le dimanche seulement je restais ici. Profitant d'un moment où nous étions seuls dans cet ateHer^ M. Adolphe me dit qu'il m'aimait depuis longtemps ; puis il ajouta que pour combattre cet amour, il avait consenti à voyager à l'étranger, mais l'absence n'avait point affaibli son amour. Enfin il termina en me demandant de devenir sa femme.
— Sa femme, comme ça, tout de suite I Et vous n'avez pas été surprise ?
— Au contraire, et le mot est même beaucoup trop faible pour exprimer le-sentiment que j'éprouvai.
. — Bien cela, bien ; j'ai toujours dit que vous aviez le cœur haut. Vous avez dû ètve blessée d'une demande qui vous était adressée sans mon assentiment.
— C'est précisément ce défaut de cimsentement que j'ai représenté à M. Adolphe.
— Très-bien.
— Je lui ai demandé si vous approuviez ce projet de mariage, et comme il ne me répondait pas, je lui ai fait observer qu'il n'était pas probable que, dans
votre position de fortune, vous voulussiez jamais accepter pour belle-filie une femme qui n'avait rien.
— Évidemment cela n'était pas probable.
— D'un autre côté) je lui ai fait observer encore que, quand même vous consentiriez à passer pardessus la question d'argent, tout ne serait pas dit, et qu'il resterait encore la question de position; c'est-à-dire que vous étiez une femme de commerce, et que moi j'étais une artiste, ce qui créait entre nous des incompatibilités de goût et d'habitude.
— Mais c'est très-juste tout cela, et qu'a répondu mon fils ?
— Qu'il obtiendrait votre consentement, et que je ne savd» pas ce que peut l'amour. Si ce ne sont pas les paroles mêmes de notre entretien, je vous affirme que -c'en est le sens aussi exact que possible.
— Je vous crois, ma chère enfant; la vérité parle • par vos yeux. Et c'est tout?
— ' G'est l'essentiel au moins.
— Vous m'avez promis de me dire « tout ».
— Je le veux bien. Je lui dis encore que je ne désirais pas me maries parce que j'aimais la peinture, que je ne voulais pas abandonner.
— Oh ! pour cela! interrompit madame Daliphare, qui trouvait que cette raison avait bien peu de valeur si même elle était sérieuse.
— Je comprends, poursuivit Juliette, qu'il vous paraisse étrange de me voir préférer ma modeste position d'artiste à celle qu'un mariage avec votre fils pourrait me donner; cependant cela est. Déplus, j'avais une raison encore pour parler ainsi, et je ne la cachai point à M. Adolphe ; je lui dis que j'avais pour lui une grande amitié, une estime véritable, que je le savais bon et généreux.
— Trop bon, trop généreux.
— Mais enfin que ces sentiments chez moi n'allaient pas jusqu'à l'amour, et que par conséquent ils n'étaient pas assez forts pour me décider au mariage.
— Vous n'aimez pas Adolphe ?;naais que m'a-t-il dit?
. — Je ne sais ce qu'il vous a dit, mais je sais ce que je lui ai dit, moi, et je vous le répète presque mot à mot.
— Ah ! vous n'aimez point mon fils, vous ne Tailij^z point.
Disant cela, elle se leva brusquement et se mit à marcher de long en large ^ans l'atelier, les mains derrière le dos, la tête baissée.
Depuis qu'elle avait commencé cet entretien, elle ^ avait passé par les résolutions les plus contraires.
En arrivant, elle était résignée à accepter Juliette
LE MaBIAGE de JULIETTE. 325
pour belle-fille ; c était une nécessité à laquelle elle cédait, faisant ainsi la part du feu, abandonnant une partie de ses espérances, afin de conserver au moins la direction de son fils.
En eptendant Juliette exposer les raisons qui s'opposaient à son mariage avec Adolphe, elle s'était (lit que tout n'était pas encore perdu, et qu'en manoeuvrant bien on pouvait peut-être empêcher ce mariage, qui n'était pas si avancé qu'elle l'avait craint.
Enfin, en entendant Juliette dire qu'elle n'aimait point Adolphe, elle avait encore modifié ses dispositions.
Ah ! elle ne l'aimait point ; mais alors, si elle était sincère (et elle paraissait l'être), ce ne serait point une rivale.
Qu'Adolphe aimât Juliette, peu liii importait : il avait aimé d'autres femmes avant celle-là, et elle ne s'était point inquiétée de ces caprices changeants qui sont sans conséquence chez les hommes. Ce qui la touchait, ce qui la remplissait de joie, c'était que Juliette n'aimât point Adolphe.
Elle serait donc seule à aimer son fils, seule à s'occuper de lui, à le diriger, à le dominer; car onfm, la puissance en ce monde appartient à ceux qui aiment. Si cette puissance peut subir des
affaiblissements, eDe finît toujours par triompher. Pendant les premiers mois, Adolphe pourrait être entraîné par sa femme ; mais bientôt il reviendrait à celle qui l'aimait véritablement : à sa mère.
Rien ne serait changé à ce qui avait existé jusqu'à ce jour. Juliette ne s'intéresserait pas aux affaires^ elle ne les connaissait pas, elle ne voudrait pas s'en occuper.
On lui ferait une vie agréable et facile dans un beau nid qu'on lui construirait ; et pour tout on lui demanderait d'avoir un enfent qu'on élèverait en vue de hautes destinées. Elle était vraiment très^belle femme, solide, saine; elle leur donnerait un bel en-
faut.
A cette pensée, madame Daliphare s'arrêta dans sa marche et, venant se poser devant Juliette surprise, elle resta â f examiner longuement; du visage, son regard curieux descendit aux épaules, au corsage, aux bras.
— C*est vrai que vous êtes joîie, murmura-t-elle,. très-jolie; pourquoi avez- vous seulement les poignets si fins?
— Dame, je n'en sais rien.
— On dit que c'est distingué ; moi, je les aimerais mieux plus gros, cela vous donnerait plus de force.
— Ce ne sont pas les os qui donnent de la force.
— Les os sont la charpente, filais cek ne fait rien après tout, et n'empêche pas que je vous trouve belle.
Elle recoimnença sa mai^che silencieuse; mais^ en revenant snr ses pas, elle s'arrêta encore devant Jalîette.
— C'est une fièvre cérébrale qui a enlevé votre père, n'est-ce pas?
— Je crois phitdt que c'est le souri et le diagrin.
— Et votre grand-père, de qucri est-il morlt n'est-ce pas aussi d'une maladie cérébrale?^
— Je ne sais pas ; j'étais trop jeune à ce moment,, et comme j'aimais beaucoup mon grand-père, on a commencé par me cacher sa mort aussi longtemps qu'on a pu ; depuis on a évité de me parler de lui jusqu'au jour où, dans mon insouciance d'enfant^ je l'avais oublié.
— Enfin je le demanderai à votre mère, car nous avons des choses plus sérieuses que celle-là à dire entre nous ; il faut que nous soyons bien d'accord avant l'arrivée de madame Nélis. A quelle époquo voulez-vous que nous fixions votre mariage?
— Mon mariage ?
— Oui, votre mariage avec Adolphe : je vous donne mon consentement. Je n'ai point de rancune. J'oublierai les procédés d'Adolphe à mon égard, et
je ne vous en rendrai point responsable, puisque je vois que vous en êtes innocente. Le plus coupable de nous );ous en cette affaire, c'est moi, qui n'ai pas compris qu'en réunissant deux jeunes gens ils devaient s'aimer et oublier la différence de position qui les séparait. Maintenant que le mal est fait, il faut le réparer.
— Mais, madame...
— Vous ne voulez pas faire le malheur de mon fils, n'est-ce pas? Eh bien ! il faut que vous l'épousiez.
Depuis que madame Daliphare savait son fils amoureux de Juliette, elle avait examiné toutes les probabilités qui pouvaient se présenter comme conclusion à cet amour.
Cependant il y en avait une qui n^avait point traversé son esprit : c'était celle dans laquelle Juliette ne devenait pas folle de joie en apprenant que son mariage avec Adolphe était assuré.
Selon madame Daliphare, il devait alors se produire une explosion de reconnaissance qui jetait Juliette dans ses bras.
C'était bien le moins. Un pareil mariage ! On ne passe pas ainsi tout à coup de la pauvreté à la fortune sans un trouble de joie.
Aussi fut-elle déconcertée en voyant la froideur de Juliette. Mais ce moment de surprise dura peu,
et bien vîte elle trouva une explication à l'attitude de^Juliette.
— Elle veut se faire valoir, se dit-elle.
Et comme elle connaissait toutes les roueries à l'usage des commerçants qui veulent parer leur marchandise, elle se promit de ne pas se laisser prendre à cette ruse. Mais elle ne se fâcha pas, et, au fond du cœur, elle fut plutôt satisfaite que blessée de rencontrer chez sa future belle-fille cette force de caractère et cette habileté de conduite.
— Ce sera une femmequ'on nemetljrapas dedans facilemeat.
Elle aimait les geos qai < ne se laissent pas mettre dedans », et, comme elle avait amsdenca de sa supériorité, il lui plaisait d'avoir affaire à ces gens-là . La lutte la stimulait et Tégayait.
— Ha petite fille, dit-elle, il faut être firaiiche avec moi : je le serai avec vous. Vous êtes iitfeUi- :geate, je De suis pas bête; jouons cartes sur taMe ; je suis certaine que bous npas entendrons. Le mariage est une association où diacun q^orte ce qui lui appartient. La part de mon fils, c'est sa fortune et sa situation; la vôtre, c'est votre beauté. Ne regimbez pas, je neveux pas vous déprécia ou vous humilier: on a ce qu'on a. Dans le présent, mon fils a une fortune, et voas n'avez rien ; mais dans l'a-
LJB AURIAOE DE JULIETTE. 331
i^cnir vous pouvez le rendre heureux, et je reconnais que îe bonheur est une valeur comme une ^utre, qu'on peut prendre en compte. Je l'accepte -donc; seulement, comme elle n'est payable qu'à long terme-, je fais mes conditions, vous ferez les TÔtres après; c'est par la discussion qu'on se met •d'accord. Il y a deux choses dans la vie, n'est-ce pas? les aflSaires de sentiment et les affaires d'intérêt. Les affaires de sentiment, je vous les abandonne, •vous en serez seule maîtresse, et je vous promets de ne pas intervenir entre vous et votre mari, — si vous le. rendez heureux. Quant aux affaires d'intérêt,, c'est différent; je me les^réserve, et je vous demande de ne pas intervenir entre Adolphe et moi. On me reconnaît de l'habileté dmS les aflfeiires, vous pouvez donc être certaine que les vôtres seront en bonnes mains- Je dis les vôtres, parce que je vous 4jccorde le régime de la communauté, — réduite aux acquêts, bien entendu. D'autres, àma place, partant de la différence considérable qui existe entre votre situation et celle d'Adolphe, exigeraient peut-être le régime de la séparation de biens; moi, non. Je ne trouve pas ça juste; je vous l'ai dit, le mariage est une association. Trouvez-vous que je vous fais d'assez beaux avantages, et un contrat rédigé d'après ces idées vous plaît-il ? Ne me dites pas que vous ne
332 LE HARIâGE D£^ JULIETTE.
connaissez rien aux affaires : les femmes coinpiîennent toujours celles qui sont à leur profit, ex vous êtes trop line pour ne pas voir* que Tengagement moral que je vous demande est bien peu de chose à côté de l'engagement légal que je vous accorde.
Madame Daliphare avait parlé avec une telle volubilité que Juliette n'avait pas pu placer un seul mot. Plusieurs fois elle avait voulu interrompre; mais toujours madame Daliphare lui avait imposé silence, soit avec la main, soit en élevant la* voix.
— Voyons, mon enfant, dit madame Daliphar.> enTarrêtant, que pensez-vous de mes conditions? Avouez franchement que vous ne vous aitendiez pas à cela. On dit madame Daliphare par-ci, madame Daliphare par-là, et l'on veut faire croire que je coupe les liards en quatre : vous voyez si c'est vrai. Mais attendez-vous à d'autres surprises. Parlez donc, répondez-moi ; et si ça ne vous va pas, discutons nos arrangements, mettons-nous d'accord sans les gens d'affaires.
— Mais, madame, dit enfin Juliette, avant de nous mettre d'accord sur ces arrangements dont vous parlez, il faudrait l'être sur le mariage, et vous savez bien que je vous ai dit que je n'étais pas décidée à me marier.
— Toul ce que vous voudrez, mais pas cela, n'est-ce pas? Parlons sérieuèement.
— Rien n'est plus sérieux.
— Demandez-moi ce que vous voudrez, et, si c'est possible, je vous l'accorderai, je vous le promets ; vous verrez que je suis très-large et que vous avez plus d'intérêt à être franche qu'à marchander ainsi.
— Ah! madame, pouvez-vous croire...
— Je crois que vous êtes en défiance, et que vous vous figurez que je veux abuser de la supériorité de ma situation pour vous imposer de dures conditions. Alors, de votre côté, vous voulez vous servir de la puissance que vous donne l'amour de mon fils pour m'amener à composition. Vous voyez que je suis franche, mais en même temps vous voyez aussi que je ne me laisse pas prendre à ce jeu.
— Je vous jure que ce n'est pas un jeu, s'écria Juliette, et que je parle sincèrement.
— Alors, ma pauvre fille, vous êtes folle. Comment! je consens à votre mariage avec mon fils, je vous apporte une fortune et une position, je vous assure un avenir magnifique ; à votre mère j'assure une vieillesse tranquille dans Taisance ; vos enfants prendront la place qu'ils voudront dans la société. Et vtms me répondez que vous n'êtes pas décidée à vous marier! Que voulez-vous donc? un roi? Il
334 LE MAfl<AG£ D& JULIETTE.
y a des royaumes qui ne valeot pas la maison Daliphare.
— Et si je vous disais que c'est précisément la richesse de la maison Daliphare qui me rend hési-
lante.
— Je vous répondrais que vous êtes de plus en
plus folle.
-r. La fierté n'est pas de la folie; je ne veux pas 4[u'on me reproche d'avoir fait une spéculation en me mariant.
— Et qui vous naprochera cela? Pas moi| assuré- ^ ment.
— Vous m'avez tout à l'heure accusée de spéculer sur l'amour de votre fils pour vous arracher je
' ne sais quels avantages.
— Il n'y avait dans mes paroles ni accusations ni reproches. Je trouve tout naturel que vous ayez désiré épouser mon fils ; de même je trouve Coût naturel aussi que, vous sadiant aimée, vous ayez voulu tirer parti de cet amour. Chacun pour soi.
Il ne convenait pas à Juliette d'engager avee madame Daliphare une discussion sur ce sqjet, ni de relever ce qui la Uessait dans ses idées f naturelles » . Elle se contenta de répéter ce qu'elle avait dit : elle tenait à sa liberté j — die ne voulait pas renoncer â
la peinture, — enfin elle avait plus d'effroi que de goût pour le mariage.
Tout cela fut dit par elle d*un ton calme, avec des mots choisis pourménager Tamour-propre d'Adolphe et ne pas blesser madame DaUphare.
— Vous savez, dit celle-ci, que je vous aï toujours considérée comme une originale; mais ce que vous édites en ce moment dépasse ce que J'attendais de "VOUS. Ce jû'est |du6 de roriginalité, c'est de la démence. Cependant, ma chèa*e Juliette, je ne ferai rien pour changer voitre détermmation. Quand j'ai vu mon fils décidé à vous épouser, je vous avoae que j'ai «té très-malheureuse, et tout d'abord j'ai pensé â m' opposer à ce ssariage, qui, à cause de votre manque de fortune, ne satisfaisait point mon ambition; car pour Adolphe j'ai de l'aEibition, j'en ai même beaucoup. Si j'ai cédé, c'a été pour ne pas l^onsser inonfil£<aia!dése$p0ir. Il m'a dit que je tenais sa TÎe et son bonheur entre ïoe& mains ; naturellement îe lui ai sacrifié mes projets et je suis venue à vous. Maintenant vous me Ti^oussez. Vous devez ^soœprendre nspste je ne |^6u& pas insister et que je ifeto^nne à mes aacienaes idées. C'est afîaire désorfBais entre vous et mmi fils. Tout ce que je vous deanande, e'e^ de dire à Adolphe la démarche que j'ai r^aite auprès de tous» car il ne k connaît pas; il sait
que j6 suis ici, cela est vrai, mais il ignore dans quel but. Vous voudrez bien lui expliquer que, pour le rendre heureux, j'étais venue vous apporter mon consentement à votre mariage, et que c'est vous, vous seule qui n'avez pas voulu me donner le vôtre.
— Mais, madame...
— Mais, ma chère fille, j'aime mon fils, moi. S'il est malheureux, je veux qu'il sache au moins que ce n'est pas par ma faute. Je pourrais sans doute lui donner ces explications moi-même; il me semble qu'elles lui seront moins douloureuses dans votre bouche. Vous lui devez bien cela.
Sur ce mot elle se leva, et, ayant regardé l'heure à sa montre, elle remit en un tour de main son chapeau et son mantelet.
Mais, à ce moment, on frappa à la porte de l'atelier.
— Tu es enfermée? cria la voix de madame Nélis. Juliette alla ouvrir la porte, et dans le vestibule
on aperçut madame Nélis, qui tenait dans ses bras une pièce d'étoffe dépliée.
— Tiens, cette chère madame Daliphare ! s'écria madame Nélis ; comme ça se trouve ! Vous allez me donner votre avis sur cette robe que je viens d'acheter : 39 sous le mètre, n'est-ce pas que c'est bon marché? Il y avait la même disposition en soie, et
c'était délicieux ; mais, vous savez, il faut faire des économies. Quel bon vent vous amène chez nous?
— Je venais pour fixer le jour du mariage de Juliette et d'Adolphe, dit madame Daliphare d'un ton bourru.
La surprise fut si grande chez madame Nélis, qu'elle laissa tomber son étoffe « délicieuse » ; puis, marchant dessus sans souci de la friper, elle se jeta dans les bras de madame Daliphare.
Mais celle-ci ne s'abandonna point à cette effusion démonstrative.
— Gardez votre satisfaction, dit-elle; Juliette ne veut pas de mon fils.
— Gomment !
— Elle... n'en... veut... pas.
Madame Nélis resta un moment décontenancée, regardant madame Daliphare, regardant sa fille, et se demandant manifestement si elle rêvait. Mais ejle se remit bien vite.
— Ah! permettez, dit-elle, les mariages se traitent entre les parents et non entre les enfants, c'est la règle; il est des convenances que les gens du monde...
— Nos enfants ont changé cette règle, interrompit madame Daliphare ; demandez à votre fille.
— Permettez, permettez, ce qu'on fait sans en
^voir le droit n'existe pas pour moi ; je suis lo chef de la famille, c'est à moi de répondre à votre dejnande et non à ma fille.
Gela fut dit avec digjatité, maû sans toud^er ma> <lame Daliphare, qui, arrêtée un moment daas sa maixhe, eontkiua d'avancer vers la porte.
— Pour moi, poursuivit madasie MéKs^ je dois i^ous dire que je suis heureuse de votre deâBaande ; j'aime beaucoup Adolphe et je ne connais pas d'homme <|ui mérite mieux que lui d'être mcrn gen- -dre. Vous avez donc mon consentement.
— C'est celui de Juliette que mon fils désîfe.
— Ceci est mon affaire ; je parl^ai à ma iiUe, je lui ferai entendre la voix de la famille, ie vous demande jusqu'à demain pour vaus porter ma réponse.
— Ators à defmain, dit madame SaMpbare.
Puis se Ifmniuit vers Juliette :
— ie vous eni^rrai Adolphe; n'oid>Uez pas ce que vous m'avez promis.
En realanacit dans l'atelier, madame Kélis aperçut son étfifieMir le panfuet; elle alla la lama^er, puis elle la posa sur un îmimH en la drapant demmière i simuler les plis d'une jupe.
-^ Si te n'avais pas fait cette sotte répoi^e à madame Daliphare,dit*ellei sa fille, je serais allée tout do suite cberchar la dispi^sition en soie; mais j'es-
père que demain tout ne sera pas vendu. N'est-ce pas que c'est délicieu*?
- — Ah ! maman, je n'ai pas l'esprit à la toilette. , — C'est juste, et, pour le moment, nous avons affaire plus pressante. Causons de ton mariage.
Convaincue que madame Daliphare n'accepterait pour belle-fille qu une femme riche, Juliette n'avait jamais cru sérieusement à son mariage avec Adolphe»
Cependant elle avait supporté que celui-ci l'entretînt de son amour, et jusqu'à un certain poini elle l'avait encouragé.
De là était résultée une situation amhiguë :
Adolphe considérait Juliette comme engagée envers kii, Juliette ne se considérait pas du tout comme engagée envers Adolphe.
Et, à vrai dire, l'un et l'autre avaient raison, chacun d'eux se plaçant à un point de vue particulier : — Elle m'écoute, se disait-il. — Je ne lui réponds pas, se disait-elle, ou, si je le fais, c'est pour lui démpntrer les impossibilités qui s'opposent à ce mariage.
Assurément, en la jugeant d'après la morale
LK MâRIâGE DE JULIETTE. 341
pure, elle avait tort d'agir ainsi, et, pour être irréprochable, elle devait, si elle ne voulait pasl'accepter pour* mari, elle devait lui fermer la bouche* el, mieux encore, elle devait éviter sa présence., . Mais elles sont rares les femmes et les jeunes filles qui se refusent à écouter des paroles d'amour. Quel danger est à craindre lorsque le cœur n'est pas le complice de l'oreille? Il y a dans la voix de celui qui aime une musique qu'on trouve toujours douce à entendre. Deux yeux alanguis par la tendresse ou allumés par la passion ne sont pas désagréables à regarder.
Il ne lui déplaisait point de voir l'émotion d'Adolphe lorsqu'elle arrivait à Nogent, et même elle avait plaisir, par un serrement de main, par un sourire, par une fleur offerte, de le rendre heureux. A quoi bon refuser à ce pauvre garçon qui l'aimait, des joies qu'elle pouvait lui donner sans engager son cœur?
Parfois même elle se reprochait de ne pas aller jusqu'à cet engagement.
Pourquoi ne l'aimerait-elle pas? Il était jeune, beau garçon; il avait de la bonté, de la générosité. Où trouverait-elle un meilleur mari? Pourquoi n'accept3rait-eUe pas la position brillante qu'il lui offiriit?Si la richesse n'est pas tout en ce monde,
343 L£ MàIilA.G£ ]>£ JULIËITË.
eUe a cependant une valeur qu'il est niais de vou* loir contester. Elle sei'a** riche ; toutes les satisfactions que le monde envie, elle pourrait se les donner. Sa mère serait heureuse.
Mais alors quelque chose en elle se révoltait.
Avait-elle perdu toute fierté de vouloir faire un mariage d'argent? Et c'était bien un mariage d'argent qu'elle allait faire, puisqu'elle n'aimait pas Adolphe. C'était pour la fortune qu'elle abandonnait la peinture ; c'était pour de l'argent qu'elle se livrait. Assurément elle n'eût pas épousé Adolphe s'il avait été pauvre : comment était-elle assez basse pour l'accepter par cette seule raison qu'il était ridie?
Qu'était la vie du mariage, du ménage? La vie bourgeoise avec les niaiseries et les petitesses que le monde impose.
Par le travail, par le milieu dans lequel elle s'était trouvée jetée, elle avait pu se placer au-dessus de -ces petitesses, et maintenant elle allait les subir sans y être impérieusement contrainte. Elle ferait des visites, elle havairierait sur des sujets insignifiants, sur la toil^e de celle-ci, sur les amants de celle-là, sur le sermon du prédicateur à la mode. Son ambition serait d'avoir un jour bien suivi, sa gloire de porter une toilette aux courses de Long-
champs qui fût remarquée. Toute sa vie se passe* rait dans ces grandes choses qui Fuseraient si elles ne remplissaient pas. Plaisirs de Tesprit, joies du •cœur : c'en était fait pour jamais.
Et si elle aimait un jour, si Tamour la prenait et la domptait, que ferait-elle? Il faudrait fermer les yeux à la lumière et détourner les lèvres de la €oupe.,Elle serait mariée.
Pour n'avoir point aimé jusque-là, elle n'en avait pas moins fait des rêves d'amour qui l'avaient promenée dans un paradis d'autant plus beau que c'était pour elle celui de l'imagination, celui de ia fantaisie, cdui de la poésie et non celui de la réalité.
Si elle se mariait^ il fallait renoncer à le visiter jamais, ce paradis enchanté, et couper les ailes à son âme pour marcher prosaïquement dans le pays des mines d'argent.
Alors le souvenir de ses rêveries lui revenait, et aussi celui des enthousiasmes de sa vingtième année, mêlé à ses lectures.
.en qui remplit une âme, hélas! tu jpçuxm'eo croire, Ce n*est pas un peu d*or ni même un peu de gloire, Benssière ipie foi^iieUxapporte «ées 4)omb«t#; Ni l'ambition folle occjipée aux chimères, Qui ronge tristement les écorces amères Dos elioses d'icir)»a8^
Non; il lui faut, vois-tu, Thymen de deux pensées, Les soupirs étouffés, les mains longtemps pressées, Le baiser, parfum pur, enivranle liqueur.
Et tout ce qu*un regard dans un regard peut lire. Et toutes les chansons de cette douce lyro Qu*on appelle le cœur !
Si pendant longtemps elle avait été partagée entre ces deux alternatives, qui quelquefois lui faisaient admettre l'idée d'un mariage avec Adolphe, et plus souvent la lui faisaient repousser, elle fut encore bien plus péniblement agitée lorsque après le départ de madame Daliphare il lui fallut entrer en discussion avec sa mère.
Tant que madame Nélis plaida la cause de la famille et fit valoir les droits maternels outragés en sa personne, elle trouva à répondre. Mais il vint un moment où madame Nélis, après avoir épuisé tous les lieux communs de la morale publique, tomba des généralités dans la personnalité, et alors il fut plus difficile ou tout au moins plus douloureux pour Juliette de se défendre.
— Que tu aies cru pouvoir te mettre au-deâsus des usages traditionnels, dît madame Nélis, je le comprends; c'esj une conséquence des habitudes de liberté que j'ai eu la faiblesse de te laisser prendre : je suis punie par où j'ai péché. C'est ma faute, je ne dis rien : je n'ai pas la lâcheté de me
LE MAI(IAGE B£ iliLIETTE. ^ 345
plaindre quand je suis coupable. Si j'avais mieux tenu à mes droits de mère, tu aurais mieux observe tes devoirs de fille : c'est logique. Mais que tu n'aies pas pensé à moi, voilà ce que je ne peux pas admettre, car si tu as quelquefois l'esprit mauvais, tu as toujours le cœur bon, je te rends cette justice.
— En quoi devais-je penser à toi ? «
— Comment, en quoi ? Voilà une curieuse question. Crois-tu que cette vie d'artiste qui te convient, à toi, soit digne de mes habitudes et de mes principes? Tu travailles, cela te plaît, c'est parfait; mais, moi, cela m'humilie. Ma fille travailler, j'en suis rouge de honte. Et puis où cela nous conduit-il, ce travail? A vivre mesquinement, misérablement, dans ce cinquième étage, bon tout au plus pour des ouvrières. Après tout n'en sommes-nous pas?
— Tu sais bien que ce que tu dis là n'est pas juste.
— Ah! oui, tu es une artiste. Eh bien, artiste ou ouvrière, qu'importe; tu travailles de tes mains, n'est-ce pas? Tu prétends que ce travail te donnera la gloire et la fortune; c'est possible, je ne veux pas te décourager. Mais dans combien de temps? Je vieillis tous les jours et vite, ce qui n'est pas étonnant avec notre genre de vie.
— Manques-tu de quelque chose?
— Sans doute, j'ai à manger tous les jours; f ai un lit pour dormir et j'ai une robe pour me vêtir. Mais après? Est-ce là vivre pour une femme comme moi? Chez mon père, notre fable était servie avec des fleurs ; chaque jour, avant de sortir en voiture, j'avais le plaisir de ne pouvoir me décider enfre dix toilettes. Quand j'ai été mariée, ça été la même chose. On ne passe pas facilement de ces I^^^udes à une vie de privations et de misère. Si, par ton travail, tu pourvois à nos grossiers besoins de chaque jour, à ce qu'on peut appeler la vie animale, ee travail ne peut pas me rendre les satisfactions qui étaient Fexistence même pour moi : les visites, le» soirées, les promenades en voitures; en un mot, te monde ! Tout à" coup, la fVovidence, qui, après nous avoir si rudement éprouvées, nous devait une com^ pensation, nous offre ces sati^ctions; tu n'as qu'à dire oui pour me les rendre, et c'est non que tu dis. As-tu agi en fille qui aime sa mère? Tu as agi en artiste, en fille libre. Hkis tu n'as donc pas pensé, pauvre enfant, que je peux te percire? Alors que deviendrai- je? Il me faudrait travailler ; mais je ne sais pas travailler, moi î
Juliette ne pouvait rien répondre aux plaintes de cet égoïsme, féroce dans sa nsâhreté ; car elle savait
LE ^ÂRIAvE DE JDtlETTE. S4T
que sa mère était de bonne foi et que toutes les raisons du inonde ne la persuaderaient pas qu'elle n'é* tait pas la plus maBieureuse des femmes. Et de fait ne Tétait-elle pas réellement, puisqu^eHe s'imaginait l'être? Il était certain' qu'elle devait cruellement souffrir de voir manquer ce mariage qui eût rendu à sa vieillesse les plaisirs de sa jeunesse. Elle avait raison d'ailleurs quand elle demandait si la richesse gagaée par la peinture arriverait jamais, et raison encore quand elle s'inquiétait de la possibilité de rester seule. Qtae ferait-elle alors? Que deviendrait-»^ elle? Ce serait pour elle la mort dans la misère.
Après Fassa^t donné par ta mère vint celui donné par Adolphe;
-H arriva, haletant d'anxiété. Que s'était-il passé? Sa mère n'avait voulu rien lui dire, si ce n'est qu'elle avait vu Juliette et que celle-ci avait une comraunication à lui faire. Il n'avait pas perdu son temps à insister; mais, preîiant son chapeau, il était accouru.
— Que vous a dît ma mère? que lui avez-vous répondu? Si elle vous a fâchée, soyez indulg^te pour elle.
— Ce n'est pas à moi d'être indulgente pour elle, c'est à vous d'être indulgent pnur moi.
Elle lui raconta alors comment madame Daliphare
était Venue lui demander de fixer eUe-mè^ne le jour de leur mariage.
— Ah! bonne mère, s'écria-t-îl, c'est donc là ce qu'elle m'a caché? C'était pour que vous mé l'appreniez vous-même, chère Juliette. Vous voyez comme elle est bonne. Et pourtant elle a résisté à ce mariage ; mais quand elle a vu que ma vie en dépendait, elle a cédé. Vous verrez quels trésors de générosité il y a en elle. Vous l'aimerez, n'est-ce pas? C'est la première prière que j'adresse à ma chère femme.
Et, se mettant à genoux devant elle, il lui prit les deux mains qu'elle abandonna.
Cependant il fallait parler, il fallait briser ces illusions : le malheureux , comme il allaitsouffrir ! A cette pensée, elle fut prise d'une profonde pitié. Mais elle se roidit contre son émotion, et, en détournant les yeux, cherchant les paroles les plus douces qu'elle pût trouver, elle lui rapporta la réponse qu'elle avait faite aux propositions de sa mère.
11 l'avait écoutée en la regardant, devinant ses paroles quand elles arrivaient sur ses lèvres. Aux derniers mots qu'elle prononça, il abandonna ses mains, qu'il tenait dans les siennes. Alors elle releva les yeux sur lui : il était si pâle et si tremblant qu'elle fut effrayée.
— Vou^, Juliette? s'éoria-t-il ; est-ce vous que j'^ jugeais la plus fière et la plus loyale des femmes?
— J'ai parlé avec sincérité, dit-elle en balbutiant.
— Avec ma mère peut-être, mais avec moi avez- VQus agi sincèrement et loyalement?
— Je vous ai dit que je ne voulais pas me marier.
— Peut-être, mais vos actes étaient-ils conformes à vos paroles? Avez-vous permis que je vous entretienne de mon amour, m'avez-vous toléré près de vo^is? avez-vous jamais montré que mon amour vous blessait, que ma présence vous était gênante ou désagréable?
— Elle ne me l'était point.
— Mais je ne peux pas croire pourtant que ma tendresse et ma passion n'étaient pour vous qu'un divertissement et qu'un jeu. Cela serait d'une coquette et non de la jeune fille honnête et loyale que j'adore.
— Vous savez bien que je ne suis pas une coquette .
— Aussi je vous dis qu'il est impossible qu'après m' avoir permis l'espérance pendant des mois et des années, qu'après m'avoir encouragé à tout faire pour vous obtenir, vous veniez me briser le cœur aujoufd'hui et me dire : i Je ne veux pas me marier. » Vous savez que ma vie est dans cet amour ; c'était quand vous l'avez deviné qu'il fallait le décourager,
9S0 LB MARfAGK DB FOUETTE.
Écoutez-moi, écoulez na prière ei ai^si h voix de votre honnêteté : si vous me dites que vous ne voulez pas être ma femme, je fais partir sans une plainte el sans on reproche, et vcmis ne me. reverrez jamais. Aurez-vous ce cowage? C'est i votre conseiance que je fus appd.
Elle resta pendant plus de cinq mînules silen* ciense, les yeni baissés.
Enfin elle lui tendît la main :
— Qu'il soit fait selon voire désir, dit-elle; je serai votre fenooe, pnisqu'iipvait que je dois l'être
Le consentement de madame Daliphare obtenu et celui de Juliette accordé, il semblait que ce mariage, qui avait été si lourd à mettre à flot, devait voguer jusqu'au port les voiles pleijaes : les eaux ââsormais seraie^ tranquilles, le cid semi clément; il n*y amnait qu'à s'abandonner au courant et au eépbyr.
n n'en fut cependant pas ainsi, et à propos du contrat de mariage il s'éleva entre la mère et le fils des discussions qui finirent par faire surgir de nouvelles difficullés.
Dans son expansion de bonheur Adolphe avait besoin de manil^ter son amour par des actes extérieurs qui parlassent d'euinnèmes. Il était dans la période dû les paladâis descendaient aux enfers quand ils ne pouvaient pas monter au ciel ; car tous tant que nous sommes, et si bourgeois que nous
35â LE MARIAGE DE JULIETTE. '
soyons, nous avons eu dans notre vie un moment où nous avons été paladins. Notre âge ne nous offrant plus l'Hippogriffe, Adolphe s'était rabattu sur les moyens qui se trouvaient à sa disposition, et il avait choisi le contrat de mariage pour proclamer son enthousiasme et son amour : on dépense sa poésie comme on peut.
Adolphe avait trouvé qu'il était grand de reconnaître à Juliette, qui n'avait rien, un apport de un million. C'était juste ce qu'il possédait en propre comme héritier de son p'^re. Il eût voulu avoir davantage pour donner davantage à celle qu'il aimait ; mais enfin il faisait ce qu'il pouvait.
A cette proposition madame Daliphare avait poussé les hauts cris, et il lui avait fallu réfléchir que son fils devait être fou de joie pour l'écouter jusqu'au bout. Avec les ménagements qu'on doit à un malade, elle lui avait représenté ce qu'un pareil projet avait d'extravagant. Juliette pouvait moiuir à sa première couche, son enfant pouvait ne pas naître viable : ce million passerait donc, ^n totalité ou en partie, aux mains de madame Nélis? Était-ce là une chose raisonnable? |
Adolphe persista dans son projet, madame Daliphare dans sa résistance; ce fut elle qui ^ la fin l'emporta, car, lorsqu'il s'agissait de ses intérêts, elle
avait une habileté et une ténacité qui presque toujours lui assuraient la victoire.
Cependant, dans cette circonstance, elle ne triompha pas aussi pleinement que de coutume; il lui fallut faire des concessions, et son succès lui coûta cher.
Battu sur la question des apports, Adolphe Femporta sur celle des donations et, de haute main, il fit inscrire dans le contrat un article par lequel. « le futur époux faisait donation à la future épouse, qui l'acceptait, de tous les biens, meubles et immeubles, qui lui appartiendraient au jour de son décès; ladite donation étant irrévocable, ne devait subir d'autres réductions que celles spécifiées dans l'article 1094. »
Pendant huit jours madame Daliphare batailla sur cet article, et ce ne fut pas trop de toute la diplomatie de M. de la Branche pour la contraindre à céder : elle ne disait pas non, mais elle ne disait pas oui non plus, et chaque matin elle arrivait avec une nouvelle proposition qui démolissait l'arrangement qu'on croyait lui avoir fait accepter la veille. Ce qui la révoltait, ce n'était pas tant Ténormité du don que son . irrévocabilité ; elle ne comprenait pas qu'un homme (riche) fût assez bête pour ne pas vouloir lenir sa femme (pauvre) dans sa dépendance : « Si elle te rend heureux, disait-elle à son fils, tu lui
S5i LE HIRIÂGE DE JULIETTE.
feras un testameat-qui sera sa récompense ; si elle ne le rend pa* heureux, tu ne lui laisseras rien : l'espérance du testame&t la fera douce et ùadïe. )
Enfin M. de la Branche eut la satis&ction de récfiger lui-même (car ii ne yonlnt pas céder cette joie à un clerc) ce fameux contrat de mariag^e, et audessoQS des apports d'Addpbe Daliphare, ipii Ibrmaîentune respectable énumération^d'inscnre cevn de Juliette Nélis, consistant simplement < en habillements, linges, hardes et bijoul à son usage personnel, auxquels il n'était pas donné d'estimition. » Pas si c sot », ledit notaire; malfaeareusemenÉ il ne poavait pas faire savoir à celle dont il se Te^eaii la part qu'il avait eue dans cette négocialkm.
Les danses du contrat discutées ei arrêtées, on devait croire <ine tout était fini, auds à son tour madame Nétts intervint.
Tant qu'on avait agité les qi^estioas dTîiilérèt, <9e avait montré one sérénité admirable : des choses d'argeot ! elle ne se mêlait pas de ça; des Miaires! elle ne discutait pas avec ces gens-ii, elle leur don* nait ses idées, voilà tout. Que veiâaiMUe? le bon* beur de ses enfmts, car tous deux étneat ^es enfants et ils lui étaient également dbers.
Mais qirès qu'on «e fût mis d';aocord sur les affaires de < ess cbere »£nil8 > il fallut traiter «ne
hh 3IAaiAG£ D£ JULIETTE. 355
afiaira qui la touchait personnellement, et alors elle perdit quelque peu de son calme.
Madame Daliphare trouvait juste et oaturel de continuer à demeurer avec son fils quand celui-ci serait marié, mais par contre elle trouvait absurde «que madame Nélis voulût resiler près de sa fille. De là une difficulté assez sérieuse, car madame Nélis, qui d'ordinaire ne tenait pas à grand'cbose, tenait essentiellement à ne pas se séparer de Juliette. EMe avait été associée à sa vie de pauvreté et de travaM, elle voulait Têtre à sa vie de richesse et de plaisir.
Pour lui assurer une existence indépendante, madame Daliphare avait eu l'idée de la loger à Nogent dans une petite maison enclose dans sa propriété. Elle serait ainsi près de sfi fille quand celle-ci viendrait à la campagne, et en mêasie tem^ elle serait une surveillante qui empêcherait les jaâ -^ diniers d'aUer se promener et 4e perdre leur temps.
Cette proposition avait indigné madame Nélis . Ëtte avait la campagne en horreur : pour elle e'iétait un endroit où Ton porte les ondiuxes das villes ei où Vûa «élève des cochons. Sans doute la fcampagne est nécessaire, «car on ne peut pas laisser ies ordures iknslesviUes, et la charcuterie est une bonne chose quand elle est bien préparée; suais enfin on ne pou* vait obliger les honnêtes gens à demeurer au milieu
des champs, des arbres, de riicrbe, le ciel et toujours le ciel, de l'herbe, des arbres, ce serait à périr d'ennui.
— Si l'on veut se débarrasser de moi, avait-elle dit à sa fille, qu'on soit franc : je saurai mourir courageusement pour assurer ton bonheur. Les mères n'ont-elles pas toujours donné leur vie à leurs enfants? La mort par le poison n'a rien qui m'épouvante; mais je ne vivrai point à la campagne.
Cette négociation avait été très-douloureuse pour Juliette, malgré les ménagements d'Adolphe ; enfin elle avait pu faire comprendre à sa mère que la vi( en commun avec madame Daliphare serait délicate, et qu'il ne fallait pas s'exposer aux querelles qui pouvaient s'engendrer dans un contact de tous les instants ; mais cela n'avait point été facile.
— Je ne suis point querelleuse, répondait madame Nélis; d'ailleurs je ne demande pas à madame Daliphare de vivre avec nous. Qu'elle reste chez elle et nous laisse chez nous. Pourquoi veut-elle demeurer avec son fils et ne veut-elle pas que je demeure avec ma fille? Croit-elle donc nue je n'ai pas un cœur de mère? Si elle comprenait certaines choses que je ne peux pas lui dire, mais que je lui fais sentir, elle serait heureuse de me voir consentir à res^
ter près de toi. Est-ce elle qui pourra donnera votre maisofn le ton que votre fortune exige?
À la fin, Adolphe avait pu arriver à une conciliation : madame Nélis aurait un appartement à Paris pour l'hiver, et l'été seulement elle habiterait Nogent. Ni madame Daliphare ni madame Nélis n'avaient été satisfaites de ces concessions, mais elles avaient cédé de guerre lasse.
— Ta belle-mère n'a point de cœur, avait dit madame Nélis à sa fille.
— Ta belle-mère n'a point de dignité, avait dit madame Daliphare à son fils.
Pendant ces luttes, le temps avait marché : les publications avaient été faites, les toilettes avaient été commandées et essavées, la corbeille avait été choîsie par Adolphe avec une prodigalité qui avait indigné madame Daliphare, et le moment du mariage était enfin arrivé.
Le jour du contrat, qui s'était signé dans le salon de madame Daliphare, les employés de la maison avaient été admis à l'honneur de présenter leurs hommages et leurs souhaits à Juliette.
C'était Lutzius qui avait porté la parole au nom de tous, et il avait commencé son discours sur un ton tellement ému, qu'il avait eu bientôt la voix coupée par les larmes. Flavien s'était alors avancé
thntdement, poussé et eaeonragé par Mayadas, et il avait présenté une pièce de vers imprimée en lettres d'or : le nom de Juliette avait naturdlement amené une invocaticm à Shakespeare, et Adolphe était devenu un Aoméo.
La cérémome •xmi été û-sée au lundi : le mariage avait Heu à Péglise des Hamcs-Manteaux, d*où l'on partait pour aller déjeuner à Notent ; après te déjeuner, les deux mariés revenaient à Paris, à la gare de Lyon, où ils prenaient le train de Genève.
C'avait été pour madame Nélis une grande affaire que le choix d'une toilette, mais l'argent ne 1«b éUaad plus pardmonieusement ménagé, elle avait pu la mener à bonne fin.
Dès dix heures du matin elle était haiâliée, et quand elle entra chez sa fille pour voir si oelle-cî était bientôt prête, elle fiit stupéfaite de la trouver devant une table, travaillant à une aquarelle.
— Es-tu folle? s'écria madame Nélis se pendant par-dessus son épaule; c'est pour des boises parwlles que tu tfas pas encore commencé à fhabillerl Qu'est-ce que c'est que ça? Des nus^s, la mer, et rien du tout.
— C'est Traî, dît Juliette; tu as bien raison d'appeler ça des bêtises, c*est Finfini.
— Ya t'hahîller.
I»! HARIA&E 9£ JULIETTE. 359
— J'y Tais, maman.
Mais arrivée à la porte, elle s'arrêta el se retotirliaiit^ elle regarda longaemest cet stelier où elle aidait tant travaillé. Il fallut que sa mère la tirât par le bras pour la faire sortir.
Il y avait foule à l'église des Blasc^Manteaux, et madame Dal^hare eu4 tin sourire d'orgueil en voyant presque toutes les plates oocapées. Quant à Adoipiie, il était radieux, et la joie qui resplendissait sur son visage lui faissdt une véritaMe auréole, lûliette fut diverseuieat jugée : on l'applaudit et on l'attaqua. Pour les hommes, elle était adorable; m^s les femmes la discutèrent vivemest. Sans doute elle était très-belle; seulement..., et les seulement s'égrenèrent comme un iongdnpdet tant que dura b messe.
En descendant de voiture à Nogent, madame D9-» tiphare prit sa belle-fille par la main, et au lieu de la faire entrer dans la maison, elle Temmena par tes allées du jardin. Adolphe, sans rien dire, venait derrière elles.
Ils arrivèrent ainsi à un bâtiment qm autrefois était une orangerie. Madame Doliphaore ouvrit la porte et, s^efTaçant, eDe poussa doucement Juliette devant elle.
— Vous avez dû être surprise, dit-eiie, au milieu
des cadeaux' qu'on vous faisait, de ne ^as trouver le mien; le voici, ^
L'orangerie avait été transformée en un splendide atelier : les murs étaient tendus de vieilles tapisse* ries, à l'exception de celui du fond, contre lequel était posé le grand tableau de Francis Airoles.
— C'est une surprise, dit madame Daliphare ; vous voyez que l'argent est bon à quelque chose.
Adolphe s'avança vivement • car il avait toujours peur quand sa, mère parlait d'argent.
— Vous voyez que nous ne vous demandons pas de renoncer tout à fait à la peinture.
Juliette eiTibrassa madame Daliphare et serra la main de son mari.
A sept heures, les mariés montèrent en voiture pour venir au chemin de fer de Lyon ; madame Daliphare et madame Nélis voulurent les conduire.
Cette dernière profita de cette réunion pour donner à sa Aile quelques bons conseils sur les nouveaux devoirs que le mariage lui imposait. Puis quand elle eut terminé son petit discours, elle adressa quelques recommandations à Adolphe, à propos de leur voyage. A Genève, il ferait, bien d'acheter des montres ; à Saint-Gall, des broderies fines au plumetis.
Madame Nélis voulut voir ses enfants installés d^ns le coupé qui avait été retenu, par eux.
MARIAGE DE JILLIETTE. 36t
La cloche sonna, la machine siffla, le train partit.
— Bon voyage ! cria madame Nélis en pleurant.
— Pourquoi pleurer? dit madame Dalîphare ; ils mi voulu ce mariage, ils doivent être heureux
Fin DU MARIAGE DE JULIETTE^
1. L'épisode qui suit et termine Le Mariage de Juliette^, a pour lilre Une BéUe-Mève.
PARIS. — J. CLAYB, IMPRIMEUR, 7, RUK 8AINT-BBN0IT. — [1394]
SEP î>- la-s'