XI
.le suis à Paris depuis six semaines, plus dépaysé qu’enchanté.
.le me demande comment il se peut qu’un lieu nouveau nous plaise Ji première vue ; j’ai besoin avant tout de m'accoutumer, de in acclimater peu è peu pour apprendre h aimer un cadre inconnu. Je m'assimile mal le goût prompt et changeant des esprits voyageurs. En revanche, combien je comprends la mentalité supérieure deschats !
Consumé de spleen, mon être ballote entre l’énervement et l'apathie. Après
des crises d'agitation fébrile, je passe des journées entières, étendu sur mon lit, à contempler stupidement la rosace du baldaquin.
Je ne peux m’habituer au petit appartement que mon père m’a loué rue ftacine : une chambre sur la cour, un bureau sur le devant. Je m’éveille en face d’une cuisine et je travaille vis-à-vis d'une muraille grise percée de fenêtres tristes, aux rideaux usés et aux volets soles. Là-bas, à Bourbon, ma croisée s'ouvrait sur un grand jardin planté de chênes et de tilleuls : et comme notre maison est construite sur une hauteur, j’apercevais, à travers les arbres, des plaines blondes aux blés jaunissants, des champs de seigle vert ; et le ruban moiré de la rivière, ondulant entre deux
LE MARIAGE DE l’aDOLISCBKT
prairies. Ici, la vue e&t bornée par un voisinage morose ; rien qu'à considérer les immeubles trop rapprochés, il me semble que je respire mal. De la rue monte un bruit continu : voitures qui roulent, cssieuxquigrincent, marchands qui piaillent ; et les piétinements inlassables, implacables, sans arrêt, qui, du matin au soir, foulent les trottoirs à tel point que je m'étonne, à chaque sortie, de retrouver du macadam sous mes pas...
Oh ! ce vacarme do la ville !... Eraillée et criarde, canaille et sonore, rauque et formidable la voix de Paris hurle toute la journée son chant de plaintes, de trivialités, de labeur et de misère, qui écorche mes oreilles comme le ronflement incessant d'une machine à vapeur.
Je suis allé au Luxembourg. Les bel-
Ut MARIAGE DE l'adOLBCKNT
les allées de marronniers m ont rappelé certains coins de chez nous. Mais la façade noire du Sénat et le ciel trop gris ont rompu l'enchantement ; et ma promenade m a valu huii jours de nostalgie intense durant lesquels mon âme est retournée là -bas...
Je revis !a dernière journée de Bourbon... Mal du pays, est-ce loi qui in’cnlièvrcs — ou mon amour? Les scntierH ténébreux de Brosbois m'apparaissent, je croin respirer l'odeur forestière des buissons humides, des fruits de mûriers... mais aussitôt, j'évoque le parfum ne sa chevelure et sa chère ligure pâmée, si pâle sur son oreiller d’herbes froissées... Adam pleurait en quittant l’éden ; et pourtant, Eve marchait à son côté !
Moi, je suis seul et j'ai tout perdu.
LE M 4RIAGZ DE l’-IDOLESCEXT
Geneviève, douce Geneviève, ne regrette pas le geste qui a scellé notre avenir... Sans lui, sans cette assurance du passé contre le futur, pourrais-je endurer le temps présent ? Mais j'ai la conviction que tu me seras fidèle et cet espoir éclaire ma route.
Je vais entreprendre un voyage absurde puisque chaque coup de rame m’éloigne du port et que le vent me pousse è rebours. Qu'importe ! J'attendrai patiemment que la barque me ramène, je subirai la tempête en fendant la barrière des lames; mais je ne sombrerai pas, car j'aurai les yeux fixés sur la divine lumière qui me protégera grAee à ses yeux d’or et d'azur... On ne se noie jamais sous la lueur du phare.
Geneviève m’a donné l'inébranlable
LE MARIAGE DK L’aDOLESCEIT
certitude qui me sauvera. J'ai confiance, désormais... Elle possède la force morale de son secret qui lui permettra de résister aux instigations maternelles...
Son devoir a changé de face: l’union de notre chair l’a fait passer de l'autre côté de la barricade.
Hcspect lilial, docilité vertueuse, traditions d’obéissance, qu’êtes-vous en regard de la foi qui s’impose à la femme qui s'est livrée ?
L’honnête ülle n’a qu’un époux. Le rachat de sa faute est d'y rester fidèle.
Que notre minute d'amour fut brève, qu'elle fuit rapidement, en comparaison delà longueur des heuresqui sonneront jusqu'à la lin de notre séparation !
U MiRIAGI DK L'aDOLESCIXT
Le temps est un musicien qui ne suit pas le métronome de nos désirs ; il ne va jamais en mesure: il passe trop vite ou trop lentement.
Pour me défendre contre l’ennui des jours, j'ai résolu de fournir un travail acharné. Dans quelques années, je serai licencié en droit et cela ne me servira de rien.
Mais à cette époque, je serai majeur ; et mon père songera, sans doute, qu’à cet ûge, les gestes des fils les plus irrévérencieux sont qualifiés d'actes respectueux.
Je me suia fait rapidement des amia, car mon père m’a ouvert un crédit de <|ucl<|iie importance.
Mes nouveaux camarades me considèrent comme un novice provincial. Ils ont constaté que je suis h même de me livrer à des libéralités. Cette double opinion les a disposés à se montrer les auxiliaires inconscients des desseins paternels : ils se sont assigné la tâche de me déniaiser.
L’instinct des hommes les porte à s’identifier les uns aux autres, dans une
LE PA&UGE DE L’iDOLESCENT 159
même conception. Mes amis veulent nie modifier, non qu’ils méprisent ma manière d’être, mais simplement parce qu'elle diffère de la leur. Ce ne sont pas des libertins qui cherchent à me détourner du droit chemin. Ils n'ont point le dégoût de In vertu : ils ont celui Je l’étrangeté, .le suis seul, parmi ces jeunes gens, à vivre sans maîtresse et à m'amuser sans excès. Ils en tirent cette conclusion élémentaire que c’est doue moi qui ni tort ; et ils érigent leu"s mœurs en principes collectifs. Ainsi n'est-ce que la logique du nombre qui triomphe et non celle de la raison. Si, au contraire, ma vertu représentait la généralité et leur vice l’unité, ils pratiqueraient celle-là et répudieraient celuici. Et j’en arrive à me demander : « Si
LE MA1IA6R DE l'aDOLISCEST
c’est l'exemple général, plus que les préférences individuelles, qui crée les usages d’un peuple, pourquoi l'homme craint-il de porter une main profane sur l’œuvre de l'homme?Quand les habitudes d'hier ne conviennent plus aux besoins d'aujourd'hui, pourquoi ne pas dire : « Ce n’étaient que des hahitu- « des ! » et les jeter au rebut ? Lorsque son habit devient étriqué, le monde se fait un costume neuf. Le nouveau-venu assez hardi pour précipiter le premier mouton à la rivière, traînera bientôt tout le troupeau derrière soi I -
Frappé parcelle force d’imitation qui pousse les foules à suivre une impulsion première, je rêve de former des adeptes...
Pour l’instant, je inc contente de re-
LE lAfttlGC DE L'ADOLESCENT
garder vivre ces adolescents si différents de moi. Il me semble que je les contemple à travers une vitre : je vois distinctement leurs gestes, leur actions, la pensée de leur regard... Mais leur «Ame ne peut parvenir à joindre In mienne. Isolé au milieu d'eux, je parais me mêler à mes compagnons sans qu’ils puissent me toucher: ma prison de cristal me garde de leur contact.
Tous sont mes familiers : aucun n'est mon intime.
Le défaut dominant de mes amis do plaisir est la banalité. Cependant, j'en ai distingué deux, avec lesquels je me suis lié plus particulièrement. Et tous les jeunes gens sont tellement bien cal-
cjués sur le même modèle que ces deuxlà — chacun dans son genre — reproduisent les traits distinctifs de la jeunesse qui s'agite autour de moi.
Robert Darlaud a mon Age. C'est un petit Parisien d’esprit déluré et de caractère indifférent, faussement cynique et sentimental sans le savoir, qui vit dans sa famille — bourgeoisie cossue — et se destine vaguement à la magistrature.
Jusqu'à seize ans. Robert a mené l'existence sportive qui était de modo dans son milieu. Il a couru les champs d'aviation, haletéaux spectacles de boxe ; il s’adonnait à l'escrime, à la lutte et au golf. Il négligeait ses études avec un
LS MARIAGE »E t’ADOLKSCEüT
mépris de jeune atlhète. C’était un aimable cancre dont l’intelligence inculte somnolait confortablement dans un corps musclé, sain et robuste. Lin l»cau petit animal moderne, aux prunelles limpides et au regard vide.
La guerre vint bouleverser cette Ame paisible. Ce fut un réveil dans une catastrophe. Figurez-vous quelqu'un qu’on arrache brusquement au sommeil en le précipitant à bas de son lit. L’esprit de Uobert s’étira douloureusement, bâilla, se frotta les yeux... mais la commotion reçue le forçait à penser : c’était la première fois que çA lui arrivait.
Durant cette période historique qui nous incitait à reprendre l'Histoire, l’enfant désœuvré se souvint de scs livres dédaignés. Tout seul, assis à sa table
de travail, avec une pile de journaux comme pupitre et le Bulletin des Armées comme récréation, il refit ses classes.
Ce garçon de plein air devenait un sédentaire, cet insouciant songeait... La vie morne, la vie civile d'un jeune bourgeois qui assiste à la guerre dans la coulisse, lui était un enseignement. Tandis qu’il s'efforçait de percevoir l'épopée à travers l’écho du grand drame invisible, la vie quotidienne le heurtait de scs réalités piteuses. Il rêvait aux héros succombant glorieusement, et il voyait de pauvres gens ruinés qui tombaient sans prestige. Il cherchait à entendre ceux qui appelaient la victoire, et il ne rencontrait autour de lui que des opprimés qui réclamaient justice. Alors, il comprit que la France était partagée
LE MAfUAGE DE L ADOLESCENT
entre deux courants : l'abnégation et la déüance, comme par une frontière morale. Si, d’un côté, le pays envahi, dévasté, grandi, était la patrie qui ressuscite les âmes, Robert sentait nettement que la portion de terre préservée où il se trouvait, foyer d'abus et de mécontentement. ne représentait que le siège d'un gouvernement.
Et depuis ce temps-là, Robert a gardé l'âpre déception, la cuisante amertume d’avoir manqué sa destinée. Il ressasse cette pensée irritante : « Une année de plus, et je partais avec les autres. » Il traîne le regret d'avoir vécu de l'Histoire, en marge de l’Histoire. Il éprouve le désenchantement de l’avenir ; se désintéresse même du sport ; car il a, en examinant ses membres souples, ses biceps
1GC LB MARIAGE DE l’aD0LCSCB5T
solides, un regard qui dit : « A quoi bon ! » Un jour qu’il se contiait 5 moi, il a résumé ses sentiments en s'écriant rageusement : « Ah ! Cette sensation d'avoir raté son époque, parce qu’on est né un an trop tard ! •»
Ce désespoir sincère aboutit h une attitude factice. Robert Darlnud affecte d'être blasé sur toutes choses. Il tue l'espoiren lui, comme un mauvais germe dont il aurait honte. La vie sera plate et mesquine, désormais : il nie sa beauté, scs joies, et n’en retient que la jouissance. Il s’est fait libertin par dédain ; — mais il ment.
Car, il y a deux hommes dans chaque jeune homme : l'un est sceptique, l'autre est naïf ; l’un raille les enthousiasmes de l'autre ; mais, en définitive, la jeu-
LE MARIAGE DK L'aDOIMCEST 167
nesse règne en maîtresse sur celte dualité artificielle et l'adolescent se livre en secret h la candeur de ses illusions, au culte d’un idéal, tandis que Vautre ricane sans conviction : « Jobard, va ! •*
Mon second camarade, Jacques Mobilier, est dévoré par le regret tout opposé : alors que Robert déplore d’être passé h cété de sa vie, Jacques éprouve l’impression d'avoir vécu la sienne en quelques mois. Il lui semble aujourd'hui qu’il est mort pour l’avenir.
Molinier est notre aîné: il a vingt-cinq ans. Il a fait la guerre en qualité d'aidemajor : toute une période de sublime clarté qui mettaitsa conscience en pleine
lumière ; il avançait avec l’assurance d’un homme qui marche dans le rayon d'un projecteur. Le rayon s'est éteint brusquement : à présent la route lui semble obscure et il tâtonne dans l'ombre.
Pendant un temps, il fut un héros ; maintenant, il n'est plus qu'un médecin.
Il ne lui reste qu'un peu de gloire à la boutonnière, et le goût de vivre lui est devenu fade.
Mais, dans le même moment, par une contradiction de son instinct, la révélation de la mort, à un ôge où sa pensée no nous effleure guère, lui a donné un furieux appétit de jouir. Sombre et désenchanté. il s’est précipité dans le plaisir comme dans un abîme.
LE MARIAGE DE l’aDOLESCEWT 169
Et voilà la mentalité de ceux qui se croient mes maîtres : la désespérance sous toutes ses formes, la désespérance qui aboutit au lâche renoncement, la désespérance neurasthénique, la désespérance qui chavire dans les satisfactions basses de la matière, la Désespérance les ronge lentement et profondément.
Et c’est moi — moi, l'adolescent vivace, ivre d’espoir, de beauté et de renouveau — qu'ils tâchent 5 guider, et à dépraver !... Mes pauvres amis, ne sentez-vous pas que mon cœur renferme votre salut à tous?
O mon Amour, on veut te sacrifier sous les quolibet» des impies, toi qui es le Christ de notre jeunesse en péril !.
1T0 LE MARIAGE DK l’aDOLISCENT
Or, un soir, je rêvais, assis devant le tiroir où je place les lettres que m’écrit Geneviève. J’étais dans l’état d’un homme qui, après avoir goûté d'un vin exquis, ne peut se retenir de vider la bouteille, verre par verre. Ainsi en était des lettres de mon amie : j'avais d’abord repris la dernière ; puis, je les avais feuilletées, une h une ; maintenant, je venais de les relire toutes d’affilée, je m'en étais grisé coup sur coup, et cela m'avait mis du champagne dans la tête :
c'étaient des pétillements de joie, une galté mousseuse, un étourdissement délicieux...
On sonna h ma porte. Jacques Molinier et Robert Darlaud entrèrent chez moi. L'un s'étendit nonchalamment sur le fauteuil de cuir qui est derrière mon
LE S IMAGE DE l’aMMSCCIT
bureau ; l'autre s’adossa h la cheminée en proposant d'un ton veule :
— Où va-t-on ce soir?
Molinier offrit de nous conduire chez sa inaitrcsse qui donnait souvent des réunions où l’on jouait et où l'on dansait.
Mais Darlaud préférait assister au spectacle d’une petite scène de Montmartre où se déroulaient des pantomines pornographiques sous couvert de reconstitution antique. Alors, Molinier, qui est joueur, insista pour que l'on se rendit au bridge de son amie. Et une discussion s'engagea entre les deux jeunes gens, comique à force d’ardeur et de violence outrée. Car le trait caractéristique de leur esprit est une affectation à se passionner pour des questions insignifiantes, afin de dissimuler le vide de leur
LE lilUH DI L* ADOLESCENT
cœur el l’indifférence de leur pensée.
Je fus irrité par ces niaiseries qui venaient troubler ma songerie ; j’étais si bien, avant l'arrivée de mes amis... Malgré le triste et froid novembre qui grelottait dehors, ma chambre s'était remplie de printemps grâce au souvenir de Geneviève.
Je m’écriai avec une vivacité inaccoutumée :
— Mais ne voue donnez-donc pas la peine d'avoir l’air de tenir à quelque chose, puisque tout vous est égal !...
Que vous importe le bridge chez Thérèse ou le petit théâtre de la rue Fontaine ?... Vous savez bien que vous vous ennuierez autant, à l'un et h l’autre !
Mes compagnons me dévisagèrent, d'un air stupéfait. La supériorité qu’ils
s'arrogeaient à mon endroit les disposaient mal à recevoir mes levons.
Jacques Molinier me dit, avec une nuance de hauteur railleuse :
— Et vous, Laval, à quoi tenez-vous ?
Je ripostai sèchemeni :
— Je ne suis ni blasé, ni excédé de vivre, moi : j'ai mon Age.
Et, malgré moi, je tournai les yeux vers les lettres de Geneviève qui étaient restées éparpillées sur mon bureau. Robert Darlaud surprit mon regard; il crut comprendre et s'exclama, avec une gntté impertinente :
— Heureux Philippe !... Il n'a guère besoin de nos pauvres divertissements ; il ne souffre jamais des âcres lendemains de fête ni de la pénurie d'argent...
Philippe est un sage qui se contente des
LE MARIAGE DE L'aDOLB'CERT
veillées solitaires, passées à échanger une correspondance sentimentale avec quelque blonde cousine de province h laquelle il a promis le mariage...
Un mouvement involontaire me souleva, int lit sortir de ma nature : d'ordinaire, j'écoutais ces sarcasmes sans y répondre. Ce soir, j’éprouvais le besoin de répliquer victorieusement... Est-ce l'influence de ces menues feuilles de papier où se racontait l'histoire de mon bonheur, d'où émanait le parfum de mon amour?... Je voulus parler, vaincre, persuader, comme si l’âme de Geneviève, s'échappant de ces lettres, eût été là pour m'entendre.
Je dis fermement :
— Allons ! Soyez donc sincères... Au lieu de me persifler, avouez votre dé-
LK MARIAGE DK L lDOLCStCM
tresse intime. Plaignez-vous, sou lirez.
maudissez, blasphémez, mais ne riez plus : vous n’en avez pas envie. Vous passez votre temps à user de tous les plaisirs, vous cherchez le désordre pour y perdre vos soucis ; mais vous vous amusez sans pouvoir vous distraire et la distraction ne vous amuse pas. lin matin, vous ne pouvez vous lever : la nuit de la veille vous a épuisés. Et couchés sur votre lit qu’aucune femme n’occupe, dans votre chambre qu’aucun ami ne visite, seuls en face de vous-méines, vous réfléchissez...
Vous réfléchissez, Mobilier, vous qu’un beau passé empêche de dorm.r.
Vous réfléchissez, Darlaud, faux sceptique que j'ai surpris un jour récitant des vers à une fille de brasserie pour sc don-
176 LE MABIAGE DE LADOLESCENT
ner l'illusion de l’amour. Vous constatez l'affreux désert de votre cœur ; et soudain, devant vos yeux, passe l'image d’une créature qui ne se vend pas, d’une innocence que vous avez oubliée;et vous regrettez une douceur perdue : la douceur de croire.
Vous vous apercevez que vous êtes l’ennemi de votre propre pensée, le bourreau de votre être, livrés au sort anormal qu’est l’existence d’un désabusé de vingt ans.
Car vous vantez l’ivresse, vous appelez l’abrutissement du jeu, la torpeur qui suit les excès de la chair, comme les seules consolations humaines. Mais croyez à quelque chose et vous serez sauvés: vous aurez des nausées devant votre verre plein, devant la drôlesse qui s’offre...
La débauche n’est qu’une forme du nihilisme. O mes amis, au lieu de rire, envier, ma foi : je peux me priser sans boire, car j’aiine et je suis aimé. Croyezmoi : nous avons grandi ; notre base s'est élevée ; et ndus sommes dans une atmosphère plus haute : si nous voulons vivre sons malaise, apprenons h respirer cet éther moins trouble... Et cherchons le secret de notre bonheur au fond d’une jrie pure.
Je regardai mes compagnons : Jacques Mobilier, l'œil rêveur, le front pensif, s'était accoudé à son fauteuil et s'absorbait dans ses pensées, sans songer h me répondre.
Robert Darlaud souriait avec amertume. Il murmura :
— Oh ! Je vous comprends bien... Les
LK MVHUGC DK {.ADOLESCENT
nattes blondes et les yeux candides, les baisers sincères, les mioches, la chaleur du foyer... Le style « rococo », enfin :
il a du bon, parfois. Moi aussi, dans certains moments, je rêve de ça, comme d’un remède apte â nous guérir... Mais voilà, il faut attendre,supporter le vide...
Plus tard, peut-être...
Et, redevenant ironique, il concluait, gouailleur :
— Ces plaisirs-lh ne sont point de notre âge !
Jo répliquai ardemment, avec le ton des convictions profondes :
— Pourquoi plus lard ?... C’est notre instinct qui sonne l’heure de vivre.
L'hoinmc d’aujourd’hui doit se marier têt.
Une lettre de Geneviève. Une lettre affolante, angoissante, qui me bouleverse de son émotion encore accrue par la distance : la peine de mon amie a franchi tant d'espace pour venir me frapper que le choc m'en semble plus rude... Ah ! Pourquoi sommes-nous séparés !
Chère correspondance qui, depuis trois mois que je suis parti, m'apportait chaque semaine le réconfort qui m’aidait à passer les sept jours suivants...
voilà la première fois qu'elle me blesse
LK MARIAGE DK l’aDOLBSCKMT
au lieu de m’apaiser. Et cependant...
C’est la douleur de Geneviève qui m’est douloureuse... Mais moi, moi seul, pour mon propre compte, qu’est-ce que j’éprouve ?... Qu’est-ce que j’éprouve, en relisant ces lignes qui chevauchent nerveusement le papier, ces caractères tremblés qui sont les bégaiements de l’écriture :
« Mon cher Philippe.
n J’ai cru que je n 'oserais jamais vous écrire, et vous êtes pourtant le premier à qui je doi9 confier ma détresse. Il m’arrive un malheur dont je reste stupide et que je n’ai pu tenir secret, faute de l’avoir soupçonné moi-même. Est-ce possible... Il suffisait donc qu’une fois...
18 MARIAGE DI l'ADOLESCENT
Je rougis doublement d’être demeurée si naïve en étant 9i coupable... Ah !
Grand Dieu ! Penser que l’on a commis le mal en conservant l’ignorance... Dire que j'ai subi la pire surprise de me faire instruire et découvrir par ma mère ellemême à qui, par souci de ma santé, je posai une question innocente à propos de ce qui aurait dû être et qui ne se produisait pa9... Ht maintenant, je sombre dans une honte et dans un désespoir insondables dont je ne me relèverai plus...
yue. lui dire pour m'excuser ? Je soulTre de la voir souffrir ; et je ne peux que pleurer en face d'elle... C'est ma plus grande expiation que la joie suprême de la femme se présente à moi comme le pire tourment... Ah ! Ç'aurait pu être si divin, cet instant où je viens de sen-
182 IK 31* RI AG K DE l’ADOLESCENT
tir que, quoi qu’il arrive (car, en amour, on doute toujours un peu l’un de l’autre) en dépit de vos sentiments, même si vous vous détachiez de moi, ii reste en mon être une petite réalité de vous. La joie humaine m’est révélée pour devenir aussitôt un effroi et un remords... Philippe, n'cst-cc pas injuste ?... J’ai beau m'interroger et me tourmenter éperdument, je ne parviens pas à éprouver, de mes pensées et de mes actions, une horreur suffisante pour croire mériter le châtiment qui m'accable. La peine me semble si disproportionnée au mal que je méjugé moins coupable â force d'être tant punie... J'ai peur... Je ne sais à quoi me raccrocher. Je n'ai, devant les yeux, que des éventualités plus redoutables les unes que les autres. Je me fais
Ll MARIAGE DK LADOLESCEST 183
l'effet d’une bête prise au piège qui se débat et se meurtrit en vain, sans pouvoir s’arracher à l'embûche... Si, seulement, vous étiez là, mon ami...
« Mais non, jusqu'au bout, mon sort aura je ne sais quelle ironie lugubre ; et vous — vous qui êtes tant pour moi, tout : le triste bonheur et le cher malheur de ma vie — vous voilà forcé pur les conventions sociales de me laisser souffrir, de loin, sans paraître y compatir : tandis que, dans mon grand cri d’appel, je ne sais pas comment vous appeler... je garde, malgré moi, envers vous,une retenue inconcevable— hélas!
nous avons été unis avant d’être intimes ; — et ces lèvres qui se sont données n’oseraient même pas vous tutoyer, vous, mon seul ami... *
Et sa lettre reste inachevée ; elle a négligé de signer ; tout exprime sa hâte ei son désarroi.
Moi, qu'est-ce que j’éprouve ?... Une sorte de confusion indicible à ne pouvoir partager son chagrin : je veux m’apitoyer avec clic, j’essaye d'être anxieux, atterré, désolé.-.. Je veux me forcer... Je ne peux pas.
Une tterté vague monte, grandit peu à peu en moi : l’orgueil obscur et toutpuissant d'avoir acquis un titre de plus au droit de vivre.
J'aperçois, sur mon bureau, les bouquins sévères que je compulsais studieusement, ce matin... et je souris doucement.
Ecolier, les hommes t’ont désigné ta tâche ; mais la nature te baise au front en te montrant un autre devoir... Je sens, qu’à défaut des êtres, sa grande loi m’absout.
Je bourre hâtivement ma valise et je cours à la gare de Lyon. Ce que je vais faire là-bas ? Je n'en sais rien. J'obéis au besoin impérieux de la revoir ; et je pars.
Avez-vous observé déjà le visage d'un orphelin de la veille que la inortdu père laisse soutien de famille ? Ses traits sont changés du jour au lendemain ; il semble plus Agé, marqué par cette précocité du malheur et ce sens d'une responsabilité prématurée qui mûrissent l’enfant. Il s’est senti vieillir en une nuit.
C’est une impression analogue que je devais rapporter de mon voyageà Bourbon. Elle m’était inspirée par l'événement contraire : l’orphelin découvre sa force propre,en face d’une force morte;
la mienne me fut révélée par une faiblesse à naître.
J’étais encore tremblant et irrésolu en sortant de la gare «le Moulins ; tandis que je me dissimulais dans la voiture que j’avais loué afin d’éviter de rencontrer quelque connaissance au chemin de fer local, je tâchais de surmonter mes appréhensions: comment allais-je trouver Geneviève? Quelle réception me ferait sa mère? Si un hasard malencontreux me plaçait sur la route de mon père, que lui dirais-je pour expliquer mon retour clandestin? Je me résignais à subir ces fatalités diverses, mais j’en pâlissais d’anguisse.
Sitôt que je fus arrivé, mon sentiment changea.
J’avais craint qu’une mère indignée,
LK MARIAGE DE L'aOOLESCEM
armée de ses droits et de ma faute, ne m’empéchât de voir sa tille en me chassant honteusement.
Je trouvai deux femmes abattues et navrées, dont la prostration désemparée n’avait guère la force de me repousser.
En entrant dans leur villa, j’avais préparé, à l'intention de Renaud, quelques faibles phrases de repentir.
J’étais humilié à l’idée de revoir cette mère trop confiante, et je regrettais le temps où je n’avais à rougir sous scs yeux que parce qu'elle me traitait en petit garçon.
Mais dès les premiers mots de M m * Renaud, je sentis que nos rapports étaient modifiés, désormais. Elle essaya de me reprocher ma conduite en des propos égarés qui trahissaient un trouble plus
LK MABlACR DE L ADOLESCENT
profond encore que son ressentiinent.
Elle se lut brusquement ; puis resta muette, lorsque je lui eus répliqué :
— Vous me calomniez et vous calomniez votre tille : je ne suis pas un séducteur et elle n’a rien perdu d** son honnêteté. Qu’elle soit légalement à rnoi et nous ne sommes plus coupables. Le crime, ce n’est pas d’avoir commencé A nous aimer: ce serait de ne pas continuer... J'ai toujours rêvé d'épouser Geneviève, vous le savez.
Je discernai dans l'attitude de M“* Renaud je ne sais quelle espèce de considération à mon égard : elle me maudissait, certes; elle voulait me détester...
mais elle ne pouvait s'empêcherde reconnaître que la chose inéluctable m’imposait à elle malgré sa volonté. Il lui suf-
U MARIAGE DE l’aDOUSCSHT
lisait de constater l’élan de Geneviève à mon arrivée. En dépit de son respect pour sa mère et de sa honte douloureuse Geneviève s’était élancée vers moi, dans mes bras, réclamant instinctivement la seule protection possible qui la sauverait.
J’y gagnais une sorte de prestige auprès de sa mère. >!"*• Renaud sentait obscurément qu'il fallait m'accepter, sans m’inculper ni me disculper, car je demeurais l'unique recours qui leur restât.
Après un grand silence, elle me dit tout à coup avec une singulière humilité :
— Qu'allons-nous devenir, qu'allonsnous faire ?
Et ces simples mots, ainsi prononçés.
avaient une portée éloquente.
LE MAJlIAGE DE l’ADOLESCENT
Elle me demandait conseil, à moi...
sans s'attarder aux vaines récriminations.
D'où lui venait celte étrange mansuétude ? Etait-ce le sentiment de son impuissance, une dignité de ne point se lai., nter sur l'irréparable, le regret de n'avoir pas su le prévoir ; ou, plus simplement, son immense affection pour sa lillc dont je représentais le bonheur, le destin, tout l'avenir ?...
Toujours est-il que cette faiblesse touchante in'émut autrement que des reproches amers. Je sentis mes yeux se mouiller ; et, transporté de respect, de pitié et de remords, je saisis la main de M me Renaud, j’y posai mes lèvres, en répétant à plusieurs reprises :
— Madame, pardonnez-moi... ayez
192 LC MAiUAÛI DK l'aDOLESCEXT
confiance en moi. Je n’ai pas peur de mon devoir.
A partir de ce moment, j’agis avec la décision et la fermeté dont m'imprégnait le sentiment de ma jeune autorité.
J’éprouvais une joie puissante à jouer le rôle qui m’était dévolu : il n’y avait pas trois mois, cette mère me parlait avec la bienveillance compatissante qu'on témoigne aux enfants présomptueux qu'il faut désabuser. Aujourd’hui, elle attendait anxieusement mes avis...
0 mon orgueil !
Je déclarai simplement, après avoir réfléchi :
— Je ne veux pas vous le.urrer : la meilleure solution à envisager, qui serait l'aveu loyal de notre situation à mon père m'apparatt momentanément dan-
gereuse... Mon père est un homme trop flegmatique pour qu’une surprise brutale le prenne au dépourvu. Il est nettement opposé b l'idée d’un mariage entre adolescents. Ma faute et ses conséquences ne le convertiraient pas ; au contraire, elles lui inspireraient peut-être des considérations blessantes... Avant de reprendre la discussion avec lui. j'estime qu’il est indispensable de mettre mes théories en pratique et de lui prouver que les enfants d’aujourd'hui sont mûri* avant l’Age ; la floraison hâtive de leur conscience s’est épanouie au soleil de 1915 : le tombeau des aînés fut leur piédestal ; et c'était une loi naturelle que la disparition prématurée d’une génération engendrât la force précoce de la suivante. Mais, hélas! à quoi sert d’avoir
U»i LE MARIAGE DE L*ADOLESCENT
raison contre des préjugés? Four vaincre ceux de mon père, je n'ai qu’un moyen ; la temporisation qui. tout en le persua dont de ma persévérance, me rapprochera aussi du jour où j'aurai le droit légal de lui dire que l'enfant a le devoir d’agir en citoyen libre avant celui d'être un esclave lilial, et que son père ne peut pus plus l'empêcher de fonder un foyer que de faire son service militaire.
M* - Renaud se rangea ù mon opinion ; elle m'avoua qu’elle ne se souciait pas d'affronter une explication avec mon père. J’eus un nouveau remords en m’apercevant que celte honnête femme souffrait, par ma faute, d'une situation fausse qui risquait. — grâce ù ma jeunesse et à la disproportion de nos fortunes — de la faire passer, aux yeux
LE M»i.lAüE DE i'aDOLESCEXT
lO.'i
des malveillants, pour une mère astucieuse. Elle en était réduite à craindre qu'on ne lui imputât le mal dont elle était victime.
Elle reconnut également avec moi que son séjour à Bourbon serait bientôt rendu intenable —vu la position de Geneviève. Je l'engageai donc à revenir à Paris, le meilleur asile pour ceux qui se cachent. Chaque quartier y est une petite ville où l'on est ignoré des autres et il suffit de passer un pont pour entrer dans un milieu étranger. Et là, je pourrais rester auprès d'elles...
M** Renaud eut un mouvement de recul, à cette idée. Elle se lamenta avec une véhémence farouche :
— Dans quelle impasse m'avez-vous jetée !... yue ferait une femme qui se
trouverait à ma place ?... Je ne peux pas vous injurier ni vous menacer comme un homme responsable d’une vilaine action. Vous n'étes pas un misérable: vous n’êtcsqu'un enfant passionné qui a commis une folie.. Et nous, nous sommes deux malheureuses sans soutien, sans protection : livrées à toutes les suspicions, aux plus basses calomnies...
Et la seule issue que vous me proposiez c’est d’aller vivre avec vous?... Il y a des moments où je me demande si nous ne ferions pas bien de nous suicider, ma tille et moi... Il voudrait mieux mourir que d être méprisables... Que penserait-on de nous? Et que dirait-on d’une promiscuité aussi déshonorante?
J'étais déchiré par ces paroles: le mal que je lui causais m'inspirait une affec-
IK MARIAGE DE l’aDOUSCEST
lion infinie pour cette pauvre femme ai indulgente et si estimable. Mais je dissimulais mon trouble, car il fallait la convaincre et combattre sa raison au nom d’une raison supérieure.
Je dis froidement ; m'animant gradueMement :
— Vous ne songez pas, Madame, qu’il
reste une troisième solution.Vous
pouvez demeurer à Dourdon et accepter la demande en mariage de M. Barillot.
Ainsi Geneviève deviendra légalement épouse et mère, personne ne saurait flétrir votre décision, et le monde approuvera hautement un dénouement aussi judicieux. Au lieu de cela, si vous acceptez mon projet, vous abritez l’immoralité sous votre toit, vous prenez les torts de deux amants sous votre respon-
sabilité, vous adoptez le suborneur de votre fille et vous protégez une naissance illégitime ; vous ne reculez pas devant tous ces forfaits, parce que vous faites passer d’abord ces trois forces sacrées :
un père, une mère, un enfant. Et pour défendre contre la malédiction sociale cel amant, cette maîtresse et ce bâtard, vous étendez au-dessus de leurs tètes vos mains pures de grand'maman...
J'achevais, d'une voix enrouée :
— Evidemment, Madame, entre la compromission qui vous vaudra la considération du monde ou l’indignité qui vous attirera le blâme universel, vous saurez choisir... Et je suis sûr d’avance que vous vous déciderez pour le parti le plus noble et le plus juste.
Je tremblais nerveusement, à force
LE MARIAGE DE L’aDOIRSCSNT
de surexcitation. Geneviève sanglotait.
Renaud me considérai) fixement...
Ah ! comme nous nous comprenions; nos yeux pleins de larmes échangaienl des pensées de gratitude. Une émotion extraordinaire nous transportait. Nous étions hors de nous... Tout h coup, M m " Renaud m’étreignit la tête et me baisa au front, en s'écriant — vaincue :
— Ah ! Mon enfant... Mon enfant...
Que Dieu veuille juger ma conduite comme la juge ta conscience... Je ne peux pourtant pas tuer ma fille !
Un jeune homme ne peut observer une fidélité effective envers sa fiancée quand les fiançailles sont appelées à se prolonger un laps de temps indéterminé ; s’il la trompe involontairement, sait-on jamais où l'entraînera la défaillance de sa chair, au cas où son caprice passager tourne à l’aventure répétée?
Lorsque sa fiancée porte en elle le gage de leur union, n'est-il pas anormal de séparer ces époux naturels ?
Qu’on éloigne l’un et l'autre deux amoureux qui n’ont jamais failli : voilà
LE MARIAGE DE l'aDOLKSCEJT
le geste de la raison. Mais éviter tout rapprochement entre deux amants juvéniles qui n’ont connu réciproquement qu’une unique et même étreinte, c’est créer autour d’eux l'atmosphère pernicieuse du divorce. En persistant à les disjoindre au nom du respect humain, on les livre — chacun de son côté — aux tentations insidieuses de la solitude.
Au contraire, si l’on purifie leur amour en forgeant chaque jour un anneau de plus à la chaîne qui les attache, on les aide à racheter leur faute par le devoir, qu’elle impose; et l’homme qui assiste sa compagne dans toutes les étapes qui la conduisent à la douleur de l'enfantement, apprend, comme elle, à se laver du péché dans la pénitence.
De quel cAté se trouve le vice? De
quel cOté est la vertu ? Au carrefour où s’embusquent les deux déesses, nombre de sots ont pris Trvphè pour Arêtu ; — car le vice est hypocrite, et la vertu a des nudités qui effarent les âmes mesquines.
Dans tout problème qui dépasse le niveau des intelligences moyennes, la vérité échappe au lieu commun et se révèle par le paradoxe.
l’elles sont les réflexions de M"* Renaud, lorsqu’elle médite sur sa situation exceptionnelle. Devait-elle vouer sa fille ù l’abandon, ou me retenir par le lien le plus solide ?
Son cas n’est pas du ressort de la ino-
LE NABI AGE de l'adolescent
raie courante. Nul exemple antérieur ne peut l’éclairer. Et le inonde lacondamne.
Alors, elle se rejette vers la nature ; et la nature lui répond par le symbole de son œuvre : n'a-t-elle pas fait du couple un arbre aux fruits sacrés?
La société accuserait cette mère de commettre un crime si elle arrachait mon amour des entrailles de sa lillc...
Et ce ne serait pas le même crime, de l'arracher de son cœur ?...
Je repartis pour Paris dans !a même soirée, craignant que monséjourà Bourbon ne fût découvert par mon père si je m'étais attardé dans mon pays.
Geneviève et sa mère me rejoignirent la semaine suivante. M“ Renaud se retira au fond de Passy ; elle choisit comme retraite un modeste rez-dechaussée, dans la rue Dcsbordes-Valmore.
Je vivais comme en extase. L'étrangeté, l'irrégularité, les dangers de ma
LK MARIAGE DE l’aDOLK&CEM
situation, la menace de l’avenir, rien ne pouvait m’affecter. Mon bonheur immédiat se trouvait réalisé : je ne songeais ni à sa brièveté ni à sa fragilité.
Les sentiments que m’inspirait Geneviève sont inexprimables. Tout ce que l’inconnue apparue un jour sur la route de Sainl-Menoux m’avait semblé promettre par son charme si personnel; l'amie inc l’offrait aujourd'hui; et je restais tout ébloui d'étre exaucé : il est si rare de vivre son rêve.
Le mien prenait chaque jour plus de certitude. Je passais mon temps si agréablement que les occupations les plus fastidieuses avaient pour moi leur douceur. Rien n'aurait pu me rebuter, quand je sentais Geneviève à mes côtés.
Je travaillais mieux, et assidûment.
Un projet qui s'ébauchait dans ma tête fortifiait ces dispositions laborieuses ; actuellement, j’avais de l'argent h ma disposition et j'avais toujours vécu dans une oisiveté insouciante; mais à l'époque où j'entrerais en lutte contre mon père en serait-il de même? Ne m'abandonnera il-il pas à mes propres moyens ? A ce moment-là, je me féliciterais d'avoir acquis des connaissances et des titres qui m’ouvriraient une carrière. Et maintenant, quand j’étais penché sur un gros livre à reliure noire, mes yeux suivaient docilement les lignes, ma tête inc semblait plus légère, mon esprit plus subtil; et mes chimères, s'abattant sur les feuillets comme un vol d'oiseaux, écrivaient une belle histoire d'avenir en marge des chapitres ardus.
LE MlDUGE DE L'ADOLESCENT
L’hi verse passa ainsi. J’avais vécu dans un recueillement sédentairequi convenait parfaitement à ma nature. Je m’apercevais de la force de plus en plus grande de ma passion à ce signe : Geneviève et sa mère souffraient vivementde leur position ; or. c’était sur ma prière qu’elles I avaient acceptée. J’avais donc pris, par ce fait, l'engagement de veiller à leur repos sans le troubler d’une inconséquence ou d'une légèreté. Etant donné mon Age, une telle obligation aurait pu, h certains instants, peser sur ma volonté comme nn trop lourd fardeau. Rien de tout cela. Je conservai mon bonheur intact ; aucune contrainte n'assombrit ma sérénité.
Le chien qui tire sur sa laisse souffre seul d’être attaché, mais celui qui met
3a joie à suivre docilement le maître ne sent jamais le poids de sa chaîne.
Avec le printemps, s'acheva notre œuvre. Geneviève eut un fils.
Le juge se fait sinistre, le prêtre menaçant; l’homme accable celui qui se passe de ses lois ; les paroles grondent; la meute des civilisés hurle ses cris terribles contre le paria qui ose être un homme seul en face d’un monde.
Mais que peuvent leurs sophismes et leurs anathèmes contre cette chose mi-
nuscule et toute-puissante, cette ébauche de créature : cette petite tête chauve nu crâne fragile ; ce regard naissant dans ces yeux fixes, aux clartés profondes ; ces bras menus qui tendent vers vous des mains fluettes où les doigts faibles cherchent à vous saisir, d'un serrement mou, dans l'instinct encore vague de se raccrocher à votre force ; cette bouche balbutiante, les efforts attendrissants de ce bégaiement confus qui essaie d'étre un langage... yue peuvent les malédictions sociales devant cet espoir humain : l’enfant?
Celui qui m’attaque ou celui qui mo condamne au nom des faux principes et de l'hypocrisie des apparences, se heurtent h cette vérité : je suis père.
O ! vous qui pâlissez sur les problèmes
LK MABlAlîE DE I.’ADOLESCENT
de notre avenir, envisageant l’institution d’une prime dérisoire aux nombreuses familles ; songez, qu’en la mettant ù prix, vous traitez la maternité comme une prostituée : les naissances ne se font pas payer; ce ne sera jamais l’or qui engendrera la vie, car l'enfant coûtera toujours plus qu’il ne rapporterait et votre calcul s’effondre.
La prime ù la naissance ne peut-être qu'une prime d’amour : et c’est la jeunesse qui souscrira.
Gardez votre argent, renoncez à vos utopies, mais donnez-nous l’appui d’une morale plus large : déjà, par des législations successives, vous avez avancé l’âge où nous pouvons contracter mariage sans souci des tuteurs. Encore un effort :
encouragez l’adolescence amoureuse,
LC M.VBUGR DE L*Al>OLl>r.K>T 211
protégez les unions fécondes : proclamez enfin, qu’au-dessusde tous les préjugés, règne l'intérêt suprême de la race — qui divinise les fautes sacrées et qui fait le berceau plus fort que la tempête !
J’avais quitté depuis longtemps mon appartement de la rue Hacinc, mais je continuais d’y recevoir mon courrier de Uourbon que je venais chercher chaque semaine, de crainte que la concierge ne négligeât de me le renvoyer ; — et c’était là ma seule précaution contre l’imprévu.
Que pouvais-je redouter? Nul délateur n'eût eu d intérêt h me dénoncer h mon père. Mes amis, que j’avais cessé d'inviter désormais, respectaient discrètement mon mystère, me soupçonnant quelque liaison compliquée.
Par une belle et chaude soirée, je
m’acheminais comme d’habitude vers la rue Racine en songeant mélancoliquement aux nouvelles de mon père que j'allais trouver dans quelques instants :
je venais de passer brillamment mes examens, les vacances approchaient ; mon père, sans doute, me rappellerait bientôt auprès de lui et il me faudrait quitter Geneviève pour vivre sans elle dans le décor troublant où chaque brin d’herbe évoquerait le souvenir du passé et le regret de l’absente...
Lorsque j’arrivai h mon ancien logis, la concierge s'empressa de me tendre une lettre en disant vivement :
— Veus n’avez pas de chance, Monsieur. Si vous étiez seulement venu cinq minutes plus tôt, vous vous seriez rencontré avec monsieur votre papa.
214 U nVRI.VGE DE HDOLÜCCNT
— Vous dites... ? Mon pérc, ici ?
J’eus un éblouissement : on m’avait asséné un coup de poing sur la tète, le choc me martelait le crâne. La femme continua tranquillement :
— Il vous avait prévenu de son arrivée : il a paru contrarié de ne pas vous trouver, mais je lui ni donné votre nouvelle adresse...
Et remarquant seulement l’altération de mon visage, elle ajouta curieusement:
— Est-ce qu’il ne fallait pas ?...
Ali ! Cette pudeur de garder mon secret, de ne point acheter de complicité mercenaire : en effet; je n'avais parlé d’aucune consigne h cette femme !
J’avais appelé la catastrophe par mon insouciance extraordinaire de l’avenir, du jour où mon bonheur s’éiail réalisé.
Le danger me ramenait brusquement 5 ma vraie nature : j'étais comme un homme dégrisé qui marche sur le bord d'un précipice et qui retrouve le vertige en recouvrant la raison.
Je sautai dans une auto pour rentrer chez moi et rattraper mon père. En voiture, j’ouvris sa lettre : elle datait de trois jours ; il m'y félicitait de mon succès, m'annonçait qu’il partait pour Paris le lendemain alin de mo ramener à Dourbon où nous passerions les vacances...
J’arrivai rue Desbordes-Yalmore dans Tétât que Ton pense, mais sans la moindre frayeur. Ma seule appréhension allait à Geneviève, à sa mère... Personnellement, j’étais fort résolu et prêt à aborder la situation de sang-froid.
LE BAftlAGE DE L ADOLESCENT
Je pousse la porte du salon : mon père C9t Ih ; il vient seulement d'entrer, car il est en train de retirer son chapeau, d'un geste lent, en face de M"* Renaud et de Geneviève qui le considèrent d’un air terrifié, affolées d’angoisse.
Moi... Je me roidis, de toute la puissance de mon énergie ; je n’a» pas peur ; je me redresse devant lui, car je dois plaider la cause d’une faible créature...
Je ne suis plus un lils soumis. Mon père ne m’inspire plus de crainte. Il ne s’agit pas d’un homme qui vient châtier son enfant : ce sont deux pères qui sont en présence.
Je le contemple : cette merveilleuse
nature pondérée s’est déjà ressaisie, malgré la stupeur de la première surprise. Il dit posément, d’une voix froide :
— A merveille... Je comprends maintenant certaine résignation ainsi que certain départ... Je devine mon lils en voyant mademoiselle... Ce que je m’explique un peu moins, c’est votre présence, Madame?
Je m'avance dans un élan instinctif de défense ; mais M"* Renaud m’arrête.
Tout le mépris qu elle sent chez mon père lui rend sa noblesse. Elle sait combien sa conduite prête au soupçon ; jamais une mère n’a assuré un tel rAle.
Elle y puise les arguments de sa réplique ; et c'est elle qui s’écrie :
— Avez-vous le droit de me juger, Monsieur ? Lequel de nous fut le plus
*218 LK IABIME DE LADOLKsCfcM
coupable ? Votre (ils a séduit ma fille.
Vous en ai-je rendu responsable ? Mc suis-je plainte à vous, ai-je fait du scandale ? Mais j'ai vu deux enfants désarmés, en face d’un père irréductible...
Que faire?Tout vous révéler ? Vous seriez demeuré inflexible. Les livrera euxmêmes? Ils étaient incapables de porter leur croix,sans tomber dans le désespoir ou dans la déchéance. Chasser votre dis, emmener ma fille de force ? Elle m'eût échappé pour courir au suicide. Ah !
Monsieur... Tant que l’irréparable n'existait pas, nous pouvions décider du sort de nos enfants... Mais à présent, notre autorité n’est-ellc pas annhilée ? Je fus la première à vouloir éloigner Philippe de Geneviève : il peut vous certifier que vos intentions paternelles n’eurent pas
de meilleur défenseur que moi... Mais votre sévérité l'a afTolé : quand le mal fut accompli, je n’ai plus songé qu’à le réparer... L'intérêt des enfants passe avant l’honneur des parents... .l'ai abdiqué ma dignité maternelle, parce que j’estime qu’il est un devoir qui prime tous les devoirs... Ma présence limitait leurfautc et je me suis associée à ces coupables pour les empêcher de se dévoyer. Kst-ce bien à vous de m’accuser. Monsieur?...
Votre volonté a perdu ma lillc ; moi, j'ai protégé votre fils.
Mon père joue doucement avec son chapeau qu’il fait tourner entre ses doigts. Hélas ! Que je le connais bien :
cette Ame calme ne s’emportera jamais...
Je souhaiterais passionnément qu’il sombrât dans une de ces épouvantables co-
L! MARIAGE DE l’aDOLESCENT
lères dont on sort brisé, tremblant, ému, excédé — vaincu.
Mais il reste désespérément paisible.
11 déclare sur un ton d’ironie courtoise :
— Madame, ne craignez pas que je prolonge cette scène pénible : je n’oublie pas que je suis devant une femme et, n’étant point infaillible, je ne m’accorde jamais le droit de juger mon prochain. Au demeurant, je n'ai à faire qu’à mon fil».
Et, s’approchant de moi. il dit simplement :
— Viens.
Je questionne d'une voix frémissante :
— Père, est-ce que tu songes à ce que tu veux faire ?
Il répond sans violence :
LE MlBUr.K DI l'aDOLKCEKT
— Tu me dois obéissance et je t’ordonne de me suivre.
Je vais m’écrier... mais il me coupe In parole, d’un accent énergique :
— Tnis-toi !... Tu n’es qu’un enfant et tu ne peux pas comprendre.
— .le comprends que tu vas commettre une infamie si tu oses m'arracher à mon foyer par la contrainte. Dans deux ans, je serai majeur : si je ne suis plus un enfant à vingt et un ans, ne suis-je pas un homme ti dix-neuf ans !
Mon père reste surpris de ce ton agressif : j'étais si déférent, jadis !...
11 ne se fâche pas. 11 réplique presque tendrement :
— Oh ! Mon pauvre Philippe... tu me crois impitoyable parce que j'exige Ion salut. Tu te débats dans une eau trouble,
chacun de tes efforts t'enfonce un peu plus ; et tu cries que je t’assassine, quand je te donne un coup de poing pour t’étourdir aün que tes mouvements ne m’empêchent plus de te ramener h la surface... Je ne veux pas t’entendre, je ne veux pas savoir... Je ne connais qu'un but : mon devoir paternel ; qu’un fait : tu es sur le point de te noyer... Je te sauve. Tant pis pour les autres. Nous raisonnons tous ainsi, nous, les parents...
Vois cette femme : tout à l'heure, pour défendre sa tille, elle trouvait des paroles identiques ; du jour où nous avons engendré, notre cœur se dédouble et nous vivons dans notre seconde chair... Va :
donne-toi toute licence, soulage-toi, déteste-moi ce soir, mon pauvre petit...
Plus tard, tu ine demanderas pardon ;
LE Y .«RI AGE DE l'ADOLESCENT
j’aurai ma revanche. Le jour où tu seras pcre } ,\ ton tour, tu me comprendras seulement... Tu découvriras qu'il n’est pas d'autre amour, d'autre loi, d’autre devoir que ceux que nous impose reniant. Ce jour-lft, si tu le trouves dans une circonstance scmhlalile 5 celle-ci, tu n'agiras pas autrement que moi. Tu ne songeras qu a sauver d’une destinée mesquine celui auquel tu révéras un avenir magnifique ; lu piétineras, tu écraseras superbement la vie «les autres pour la sienne, d’un geste impassible: la passion paternelle a ses cruautés sublimes...
Et si quelqu'un te l'a volé, lu reprendras ton bien — sans pitié, sans clémence...
Qu’on cherche à t'arrêter, tu répondras:
« J'emporte mon tils : il csl à moi ! »
Tu crmtinueras ton chemin, sans regar-
224 LE MARIAGE I)E l ADOLESCENT
dcr en arrière... El si, par hasard, tu te souviens de Ion père, tu te repentiras de l’avoir méconnu.
Mon père répète fermement :
— Allons, viens !
Je me sens pâlir ; je inc rapproche insensiblement de la porte qui donne sur la chambre de Geneviève et je l’ouvre, en disant d une voix mal assurée :
— Je t'obéis... Mais puisque, de ton propre aveu, aucune force au monde ne doit séparer le père de lenfunt... Alors, moi aussi... j’emporte mon (ils.
Mon père aperçoit le berçeau où dort notre enfant. 11 balbutie :
— Tu as... Tu as?...
Ah ! Dieu merci, il ignorait, il n’avait l ier» soupçonné... La probité de sa cons-
LE MARIAGE UK l'aDOLESCKMT 225
ciencc va mair.lenant lui dicter une autre attitude.
Il regarde... Il murmure:
— Pourquoi m'as-tu laissé ignorer?...
Pourquoi as-tu attendu ?
•le dis en baissant la tête :
— Ton caractère absolu ine luisait peur... T avouer les conséquences de mon acte • à quoi bon ! Tu rêvais d'un mariage somptueux : la liancée que je m’étais choisie t’aurait-elle paru mieux dotée ? Tu me trouvais trop gamin : t'aurais-je semblé plus Agé?...
.l'avais tout a redouter de ton intransigeance.
— N'avais-tu rien à espérer de mon honnêteté ?
Et il achève son reproche :
— Pourquoi m’avoir prévenu aussi
tard !... Tu as compromis inutilement deux femmes...
Il entre dans la chambre. Il considère pensivement mon fils qui dort et qui rêve, agité par la chaleur ; une petite jambe nue s’étend, hors de la couverture ; les bras potelés s'étirent dans le sommeil.
Mon père, attiré, se penche ; touche d'un doigt timide l'une des mains frêles; cl la menotte endormie, sentant vaguement ce contact, se crispe tout entière autour du gros doigt prisonnier.
Voyant mon père s'attendrir, je chuchote — triomphant :
— Ose encore inc traiter d’enfant, à présent que j'ai fait un homme !
Il veut dissimuler son émotion ; il se domine : il cherche quelque grande phrase bien sentie qui ne laisse rien
LE MARIAGE DE l’aDOLESCEKT 227
percer île sa faiblesse. El il prononce enfin, d’une voix digne :
— Ce n’est pas à toi que je pense, vaurien... Je songe h l'aurore qui nous . console de la nuit, aux rosiers qui fleurissent sur In terre des cimetières, à la renaissance qui se prépare... Je vois un marmot... Alors ma volonté s'incline devant l’avenir de la France.
ItlIMI, I N K H I ■ I ■ 11 CMAftlO* COIII