‹ Le Mariage de L'AdolescentChapitre 4 sur 5 · LE MARIAS* DE L'ADOUKBKT · texte numérisé non relu

LE MARIAS* DE L'ADOUKBKT

en questionnant chacun : M** Renaud mène une vie solitaire qui paraît de son goût ; et nul ne s'occupe d'elle: sa conduite et ses dépenses sont trop modestes pour attirer l'attention.

Comment parviendrai-je à pénétrer dans l'intimité de ces deux femmes si proches et si distantes ?

Si je m'abandonnais h mon étourderie, j'invoquerais n'importe quel prétexte pour leur adresser la parole. Mais, déjî»

profonds, mes sentiments naissants me rendent prévoyant : je préfère ne jamais les aborder, plutôt que d'être mal jugé au premier abord.

Je ne sais si Renaud m’a remarqué, mais sa tille inc voit trop souvent sous ses fenêtres pour que j’ose risquer une démarche maladroite qui me ferait

LE MARIAGE DK l'aDOLR«CENT

taxer d’elTronterie. Ma présence silencieuse lui adresse chaque jour une déclaration qu’elle entend. M'écouteraitelle aussi bien, si je cessais de me taire?

J'ai plus d’intérét à ses yeux en restant l'inconnu qu’en devenant l’importun.

Et pourtant, cela s’est fait... La force mystérieuse qui lutte en nous-mêmc contre notre propre volonté vient d'agir à ma place...

J’ai suftisamment étudié leurs habitudes pour deviner assez exactement l’heure de leur sortie quotidienne, et celle de leur retour — souvent, lorsque

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je le peux, je les accompagne de loin dans leur promenade.

Hier, je m’arrangeai de manière à me trouver devant leur villa, quand elles rentreraient. Je les vis paraître 5 l'instant que j’avais prévu.

Tout en feignant d'allumer une cigarette, embusqué derrière un arbre, je savourais la joie de prendre un peu possession d’elle par le regard. Une femme peut nous demeurer étrangère ; qu'importe ! tant que subsiste la faculté de la contempler : le magnétisme qui rayonne de son être, de sa grûee, nous fait vibrer comme h la sensation d’une caresse ; sa démarche, son air, la beauté de son visage, l’énigme de sa robe excitent nos battements de cœur. Sa personnalité nous échappe, mais sa forme charmante

ne peut se soustraire à notre désir. Toute la volupté se concentre dans la vue...

merci, mes yeux !

Cette jeune fille n’est pas coquette, car elle no parvient jamais h se composer un maintien indifférent en ma présence.

Dès qu’elle m'aperçoit, ses joues s'empourprent et ses mouvements s'embarrassent ; je crois, qu’en attirant son attention, je n’ai obtenu jusqu'ici que le piètre avantage de la mettre ou supplice.

Cette fois encore, elle se déconcerta en se sentant observée. Sa mère était déjà dans le jardin ; elle s'empressa de la rejoindre et, dans sa hâte, oublia de refermer la grille.

Pourrais - je expliquer ce qui me poussa tout à coup ?

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Je m'avançai comme un somnambule, sans avoir conscience de mes gestes ; j’enlrai derrière elle par cette grille entrouverte ; je lis quelques pas incertains et je m'arrêtai au milieu de la pelouse :

ce fut là seulement que je repris l’usage de ma volonté, pour me sentir consterné par l’acte stupide que je venais de corn mettre.

Les deux femmes s’étaicnl retournées en m’entendant.

La jeune fille devint fort rouge et resta à l’écart, tandis que sa mère s'approchait de moi et me demandait naturellement ce que je désirais.

M“ Renaud m'examinait : je compris aussitôt, à l'expression candide de son visage, qu elle ne s’était jamais aperçue de mon assiduité à suivre sa tille.

LE MABIAGE DE LADOLESCEHT

J'avais la mine d'un jeune homme assez distingué pour qu elle reçût sans malveillance préalable ce visiteur inconnu.

Son regard interrogateur ne m’était nullement hostile.

Et cette attitude encourageante m’inspira soudain une audace qui n’est point dans ma nature. J’eus la présence d’esprit d’imaginer séance tenante le motif très plausible qui allait me servir d’introduction.

Je me présentai tout simplement à M*° Renaud comme le (ils de son propriétaire: je lui disque mon père m’avait chargé d’examiner ia villa en vue d’y effectuer des Travaux d’entretien, et que je venais m’informer de l’heure à laquelle je pourrais visiter les lieux sans la déranger.

Je ne mentais pas absolument : il est vrai que mon père, atin de m’apprendre à administrer nos biens, me confie souvent des missions analogues.

M** Kenaud marqua un vif mécontentement : elle était malade ; clic ne sortait qu'une heure par jour et, le reste du temps, se cloftrait dans sa maison ; allait-on bouleverser sa tranquillité en lui imposant les ouvriers ?

Ht elle m’interrogea brusquement :

— En quoi consistent ces réparations?

Qu'est-cc que vous voulez examiner ?

Après avoir hésité, je balbutiai que la toiture était en mauvais état et que je désirais me rendre compte si des infiltrations n’auraient point détérioré les plafonds de l'étage supérieur. Je donnai des détails techniques sur le ton d'un

LS MA&UGË 01 l’aDOLESCKNT

coupable qui fait une fausse déposition.

Renaud sourit malgré elle : je devais avoir l’air bien sot. Elle attribuait sans doute ma gêne à la crainte de lui être désagréable ; car cc fut d'une manière pluscngageante qu'elle me proposa de voirceschoses immédiatement,cequi m’épargnerait la peine de revenir.

Nous entrâmes dans la villa. Aussitôt que nous fûmes au salon, elle s’écroula sur un fauteuil en soupirant ; et me dit d’une voix lasse:

— Ma fille yous conduira ; moi, je ne peux pas remuer quand j'a. mes douleurs... Va, Geneviève.

L’espoir de ce tète-à-tête inattendu aurait dû me réjouir : il m’intimida. Je fus presque irrité contre cette mère sans méiiance qui me traitait comme quan-

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tilé négligeable et me parlait avec une nuance de familiarité. Mais soudain, j’aperçus mes dix-huit ans dans le reflet d’un miroir: à l'aspect de ina ligure imberbe et blonde, je compris que je ne comptais pas encore pour un homme aux veux de celte digne quinquagénaire.

Je suivis la jeune fille qui m’indiquait le chemin, en montant l'escalier devant moi. Nous gardions tous deux le silence.

J'étais assez confus, appréhendant que l’entregent qui m'avait si bien réussi auprès do la mère ne m’eût nui dans l'esprit de la fille.

Elle pensait sans doute — connaissant la raison véritable de ma présence ici — que je savais tnenlir avec un grand sang-froid. Au moment ou j’allais pouvoir enfin lui parler, je restais paralysé

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par la crainte d’avoir produit une mauvaise impression sur elle.

Néanmoins, je me lis une réflexion qui me rassura un peu sur ses sentiments :

elle n'avait point signalé mon manège quotidien d'amoureux à sa mère ; garder le secret de l’aventure, n’élait-ce pas l'accepter tacitement ?

M ,h Geneviève me témoignait, il est vrai, une réserve pleine de froideur; mais ne me montrais-je pas contraint et glacé moi-môme,durant cette première entrevue ? Et devais-je interpréter à mon détriment la modestie de son attitude ?

Cette pensée ne m'enhardit guère, pourtant. Je demeurais aussi troublé; et j’affectais gauchement d'examiner les plafonds des pièces que nous traversions, sans y découvrir trace d'humidité.

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C’étaient des petites chambres à lucarne dans lesquelles entraient le soleil, les odeurs champêtres, les mouches bourdonnantes. Je me rappellerai toujours ce décor pittoresque où s’alitaient mes émotions : les murs peints au lait de chaux ; les carreaux rouges du plancher; une table en bois blanc sur laquelle traînait un fer à repasser ; et, tombant d’une tabatière, un grand rai de lumièredans quoi dansaient des poussières blondes.

Tous ces détails me sont restés au fond des yeux; car, tremblant et embarrassé, je n’osais regarder Geneviève Rennud et j'attachais mon attention aux objets indifférents afin d’avoir une contenance.

Mon malaise devint tel à me sentir

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seul avec elle que je fus positivement soulagé lorsque, pénétrant dans la dernière chambre, nous y trouvâmes une domestique qui cousait auprès de la fenêtre. Je murmurai alors très rapidement une phrase que je ne parvins pas h achever, pour dire è M"' Renaud que ma visite était terminée et que j'avais vu suffisamment l'état des lieux. Nous descendîmes rejoindre sa mère, tandis (pie je me raillais tout lias du beau résultat de ma supercherie: dix minutes de téte-â-tète sans avoir su prononcer un mot I

Nous étions revenus dans le salon. Je me disposais à prendre congé de M"" Renaud ; j’avais peineà m'en aller; je jetais des regards furtifs autour de moi, — car la villa de mon père était louée non

LE HARIAOR DE l’aDOLKSCLXT

meublée — et l’aspect d’un intérieur est le miroir d’une existence. Je cherchais à lire sur celui-ci le caractère de mes hôtesses quand, tout h coup, parmi les tableaux assez nombreux qui ornaient les murs, j'aperçus un portrait deGcnevièvc Renaud — si ressemblant, qu’à sa vue je perdis tout souci des convenances et l'allai contempler avec ravissement.

.l’osai beaucoup mieux détailler les charmes de la jeune tille en les retrouvant sur cette toile : c’étaient ses yejjx profonds dont l’expression m’avait frappé du premier jour ; ses traits réguliers ; sa physionomie sérieuse et douce : elle porte bien le nom grave de Geneviève.

Et plus je la considérais plus je me sentais épris.

Cette peinture devait dater de quelques

U MARIAGE DE L*ADOLB^€K!1 T

années: Geneviève Renaud parait aujourd’hui dix-sept ou dix-huit ans ; et c’était une fillette aux cheveux dénoués qui souriait surce tableau.

M"* Renaud me rappela à moi en me disant d'une voix pénétrée :

— Vous regardez le portrait de ma lille : son père avait un grand talent, n’est-ce pas ?

Je m’avisai seulement de remarquer la signature du tableau : Théophile Renaud .

Un mouvement desurprise m’échappa :

M** Renaud était la veuve du peintre apprécié dont mon père possède quelques esquisses ! Sans le prénom, ce nom de Renaud n'aurait éveillé en moi aucun souvenir. Et la personnalité de ces deux femmes m’était révélée par hasard ! Je

lus saisi d'une respectueuse sympathie à l'égard de M** Renaud, devant le tact discret, la délicatesse de son attitude — si rare chez les veuves d artiste !

Mes idées prirent un autre cours : je venais d’entrevoir lu possibilité de. continuer cette connaissance qui me tenait tant à cœur.

Je dis avec empressement :

— Mon père, qui admire fort le talent de Théophile Renaud, a chez lui une collection de dessins de votre mari... Vous plairait-il de venir la regarder ? Mon père >e ferait un plaisir de vous la montrer. Si je vous propose cela, Madame, c'est que — pour la plupart — ce sont des ébauches inachevées, brèves, cupides, fugaces comme la vie même...

l’amusement des doigts dans les instants

ik mariage df l adoirsce.it

d'hésitation qui précèdent l'heure du travail, le coup de griffe du lion en deux traits de crayon... Et il me semble qu’à revoir ces dessins de premier jet, vous éprouverez la douce émotion de retrouver l'intimité de l'atelier...

M"* Henaud inc jeta un regard expressif ; nos pensées se pénétraient, avec une surprise charmée à se sentir semblables. Elle accepta très simplement l'invitation.

Nous ne pensions plus guère aux plafonds, à la toiture, aux réparations.

Le divin prestige de l'art venait d'éveiller nos affinités. Maintenant, elle me conduisait devant chaque tableau du maître et me parlait amicalement, sans se souvenir qu elle ne me connaissait pas la veille. Elle retraçait l'existence de son

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mari, artiste convaincu et rafliné ; trop consciencieux pour se faire valoir, trop sincère pour être liabile ; qui obtint du succès auprès de l'élite san* savoir conquérir la vogue qui enrichit.

Et lorsque je quittai la villa, elle me serra la main comme à un ami ; sa fille souriait doucement ; j’emportais «le ma visite une impression réconfortante et délicieuse.

J étais enfiévré d’espoir,grisé d'amour; une surexcitationextraordinaire me bouleversait.

Je me sauvais comme un voleur ; en effet, j'avais volé quelque chose: une pari de félicité trop belle pour un seul être. Mon bonheur élait violent à m’en faire mal :jc le tenais serré en moi-inéme; et il me dévorait le cœur, ainsi que le

L* MARIAGE DI I àDOLKSCKST

renard du Spartiate, sans me donner l’idée de lâcher prise.

A un moment, la respiration me manqua... Et je m’enfuis, comprimant ma poitrine haletante où grondait ma joie douloureuse.

Suis-je créé pour me tourmenter éternellement et mon Ame chagrine, non contente de se décourager en face des obstacles, a donc la lâcheté de redouter «on bonheur même ?

Au plus fort de inon allégresse, j'éprouve toujours le besoin pervers de chercher le mal qui viendra la troubler, la déception derrière l'espérance, la lie nu fond du calice d'or.

Je me plaignais d'être affamé ; mais dès qu’on m’invite, je crains de m'empoisonner au festin de Lucullus.

Il y a huit jours, je désespérais d’apprendre seulement le nom de Geneviève ; aujourd'hui, je vais la connaître, lavoir souvent ; — et je m’inquiète, au lieu de inc réjouir.

J’ai peur... Sa douce figure, sa beauté, ses manières m’ont subjugué si totalement ; je l'aime si ardemment, si uniquement, que si je devais être désabusé sur ma passion, toule mon existence h venir s'écroulerait d'un coup et je n’aurais plus qu'à mourir en écrivant le mot nihil sur le livre que je n'aurais point lu.

Or, je songe qu elle ne m'a pas encore parlé... Ce que j*aime, c'est un sourire, un regard, une âme que j’ai cru voir dans i'expression d'un visage. Si cette silencieuse allait me désenchanter par

LB MARIAGE DE L'aDOLESCEUT

son verbe, changer au fur et à mesure qu’elle se révélera ?...

J’aime peut-être le fantôme «le mon imagination sous le masque d'une belle créature ; il ne restera plus demain qu’une jolie tille banale, à la place de mon illusion.

Nous perdons les heures de notre vie.

les forces de notre être, l’activité de nos mains à modeler notre idéal ; le marbre est pur, l’idole impeccable ; l’homme se prosterne devant son œuvre. Mais que In statue s’anime, et Pygmalion recule épouvanté...

J’ai peur.

Non, elle ne peut pas avoir l’esprit de sa forme : elle serait parfaite...

Si je m’étais trompé ?

Ce doute m’effraie.

J’ai dit à mon père que M"*' Renaud, ayant appris qu'il possède des œuvres de son mari, sollicitait la faveur de les voir.

Grâce h ce. quiproquo — chacun croyant accéder au désir de l'autre — des relations se sont établies.

C’est-à dire qu’après l’échange d'une ou deux visites entre mon père et ces dames, je me suis jugé autorisé ii m'attacher à leurs pas ; le moindre prétexte m’attire à la villa : un livre à prêter, une excursion à proposer. Chaque matin, je m’éveille avec cette pensée : « J'irai la

LE MARIAGE DE l’aDOLESCK.IT

voir »> cl mes jours sont dévorés par cette perspective; je suis aveugle pour le reste ; mes yeux ignorent la route qui ne conduit pas chez elle.

Ah ! que mes craintes étaient injustes !... Elle est telle que je l’avais rêvée ; ou plutôt, sa nature dépasse mon rêve. Maintenant qu’elle s'apprivoise avec moi, qu’elle se livre chaque jour davantage, je lui découvre toutes les qualités qui correspondent A mes désirs.

Nos esprits s’entendent merveilleusement : une même sensibilité accorde leurs jugements.

C’est la première fois que je ne me heurte pas au mystère de mon voisin, à l’énigme d’un front impénétrable, à l’incompréhension d'un caractère étranger.

Jusqu'ici, les autres étaient toujours si différents de moi ! Je faisais effort pour m’assimiler leur mentalité : hélas î nos propos formaient un concert de fausses notes.

Sa mère nous laisse une liberté que ma jeunesse doit aux infirmités de la vieillesse : M** Renaud, qui déteste l'cxcrcicc et la fatigue, trouve tout naturel de confier sa tille h ce «• gamin complaisant qui connait les plus beaux sites de la contrée.

Chaque jour, après avoir accompagné M"* Renaud jusqu'à l'établissement thermal où elle suit son traitement, je me promène sous les tilleuls avec

LE MARIAGE DE L\U‘OLiSCE>T

\1 IU Geneviève. Mais nous sortons vite de la ville : les longues excursions nous attirent ; et le tète-à-tête ne nous effarouche plus, dorénavant.

Elle aime la campagne comme un plaisir nouveau ; en parisienne qui découvre la nature et y prend un goût très vif, un peu naïf : elle éprouve une joie profonde à sentir s<:s lalons s’enliser dans la terre grasse des pâturages, dans la bourbe des marécages. Elle a des extases étonnées devant le panorama des collines qui crayonnent les zigzags de leur chaîne inégale, en grisaille sur l’horizon mauve. Kilo s'écrie : « Un Corot *» !

toute surprise que les paysages existent ailleurs qu’en peinture.

La beauté de mon pays, c’est la forêt.

Vastes et nombreuses, les forêts dres-

LE M .IMAGE DE L'AbOLKSCKNT

senl de tons côtés leurs remparts de velours vert.

Nous parcourons sans nous lasser leurs sentiers broussailleux, leurs chemins étroits bordés d'arbres si élevés, si serrés, si touffus, qu'il y fait nuit en plein jour et qu'au plus fort de In chaleur une délicieuse humidité tombe de leur vofttc sombre... Nous avançons, dans cette obscurité vague, h petits pas timides ; nous sommes un peu inquiets, un peu émus, frémissant d’une imprécise anxiété b nous sentir dans la solitude impressionnante du silence et de la pénombre qui font le charme des grands bois.

Je subis toujours une espèce d’enchantement b m'enfoncer dans ces profondeurs de verdures : quand j'étais pc-

tit, on m'y laissait vagabonder pendant les vacances ; j’y retrouve des souvenirs devant chaque arbre, le rappel des imaginations puériles dont mon esprit peuplait le décor. Et je suis étrangement heureux de promener Geneviève ù Iravers ces taillis, ces clairières, ces belles allées de chênes où mon enfance a découvert des forêts vierges, des jungles, des brousses, tout un monde illusoire, chimérique et lointain.

Parfois, au sortir d une haute futaie, nous débouchons au bord d'un étang ; le retlet de l'eau stagnante fait miroiter l’envers du paysage en perspective glauque.

Geneviève s'assoit sur l'herbe et s’amuse à jeter des pierres dans l'eau pour voir onduler la surface du miroir

verl. C’est l'heure des longues causeries où elle apporte une confiance tranquille, alors que j'ai peine ù réprimer le trouble qui m’agite ; — si bien, qu'au bout d'un moment, nos sentiments réagissent réciproquement sur notre état d'âme ; et c’est moi qui ressens peu à peu une béatitude apaisante, tandis que Geneviève devient gênée sans savoir pourquoi...

Elle a juste mon Age : dix-huit ans.

Elle est à la fois plus jeune et plus Agée que moi.

Son caractère garde une ingénuité qu’ignore le mien ; inaiselle a déjà conçu au spectacle des choses une sûreté de jugement qui me surprend.

Son esprit est averti et son cœur reste innocent. Elle sait mieux que moi modérer ses sentiments et étudier ceux d'autrui ; cependant, elle approfondit moins exactement les sujets dont nous parlons.

Elle a plus d’observation que dcréflexion.

Le sens de l’expérience est précoce chez la femme: mais l’homme possède la supériorité de sa logique.

Elle a pu connaître le monde, sans cesser d’étre puérile. Je n'ai pas encore vécu et j’ai perdu mon insouciance.

Cette différence entre nous est duc à notre sexe, autant qu'à l'ambiance opposée où s’est développée notre nature. Si ma raison dépasse la sienne, c'est que la jeunesse mûrit plus rapidement dans les méditations de la solitude que dans le tumulte des grandes villes.

Et voilà pourquoi Geneviève m’apparait tantôt comme une ainée dont la science m’est un enseignement; tantôt comme une enfant hésitante qui n'ose se lier à sa propre morale, subit docilement les influences étrangères, et tâtonne dans le vague à la recherche de sa personnalité future.

Quelquefois, je me demande: <• Saitelle que je l'aime? •»

Elle a souvent rougi à ina vue, lorsque j'étais l'inconnu qui la poursuivait; mais à présent que nous sommes amis, elle me témoigne une affection si spontanée que cette franchise même me fait douter de la clairvoyance de Geneviève.

Si elle soupçonnait mon amour, aurait-elle cette attitude? Qu'elle y répondit ou non, son premier mouvement serait le peste de Galatéc: la femme 86 dérobe toujours — par crainte ou par jeu, par pudeur ou par calcul.

Et cependant. Geneviève est si perspicace que je ne puis croire h son inconscience... Alors? Fille manquerait décidément de coquetterie ou posséderait une droiture de cœur assez rare. Je me répète avec indécision : « Sait-elle que je l’aime? »

Je la vois fréquemment mélancolique.

Son sourire s'attriste-.elle reste Je longs moments sans parler, les yeux ailleurs.

On dirait qu'une peine intérieure la consume. Nous sommes jaloux du silence, de» pensées de celle que nous aimons; le secret dont nous ne sommes pas l’objet nous trouve hostile. J’avais commencé par demeurer taciturne en face d'elle, affectant une discrétion boudeuse.

F.t puis, j’ai lini par l'interroger — en somme, pourquoi se refuserait-elle aux confidences? A l'instant où elle s’absor-

LE lUBUbl DE L AOOLE8CSNT

bait dans sa rêverie morne, je lui dis doucement :

— Qu'avez-vous?

Elle a murmuré:

— J'ai de l’ennui à vivre de nos jours.

Elle s'est aperçue que sa réponse me stupéfiait. Elle a cru que je ne la saisissais point; alors, elle a développé son idée :

— Je ressens l'amertume d'être née trop tard, ou trop têt. J’aurais voulu que mon existence fût terminée, avant de connaître les temps que nous traversons ; ou bien n ôtre à présent qu’un baby sans pensée, incapable d’apercevoir les obstacles que la réalité oppose partout à nos désirs... N’y a-t-il pas un malaise à vivre dans l’intervalle d'une époque qui s’est achevée et d’une ère qui com-

LE MARIAGE DE l'iDOLESCE.NT

.ncnce à peine, entre un mal dont on languit encore et un remède embryonnaire ?... Chaque peuple passe par des phases de prospérité et de calamités qui sont les intermittences de l'Histoire : un siècle rachète l'autre... mais l'homme n'a qu'une existence à vivre ! Qu'il tombe dans la mauvaise période, et ses aspirations se trouvent fauchées par les événements... J’ai l'impression de végéter devant le berceau du bonheur : l'humanité de demain verra l’enfant grandir ; mais moi... j'aurai souffert de la crise sons pouvoir jouir du renouvellement.

J’étais confondu : elle ne m'avait jamais parlé sur ce ton et je ne reconnaissais pas son esprit. J'ai répliqué:

— Je ne vous comprends pas : vous tenez le langage d une personne qui au-

LE MARIAGE DE LADoLESOENT

ol

rait le double de voire Age... Songez à vos dix-huit ans!

Sa riposte partit avec impétuosité:

— Oui : je suis jeune... Eh bien? la jeunesse est un stage, et non pas une.

attente... Ah! ne prétendez pas que j'aie du temps devant moi... Le sort de toute destinée dépend de son point de départ...

Que m importe que la roule soit longue, si elle ne doit pas conduire au but que je souhaite? C'est à dix-huit ans qu'on prépare sa vie: la mienne s’engage dans une impasse.

Je n’ai pas persisté. Pour déméler ce que signifiaient ces paroles, il eût fallu lui poser trop de questions : c’est une hardiesse qui m'a toujours coûté ; la crainte d’importuner ceux que j’aime prime mon intérêt pour eux ; et plus je

LI MABIAGK DE L'ADOLKSCIXT

suis attaché à quelqu’un, plus ma réserve pusillanime me donne l’apparence de rester indifférent à ses soucis.

D’ailleurs, j’étais peu disposé à entrer dans les vues de mon amie, ce jour-là :

la joie de me trouver avec elle me rendait inapte à toute tristesse.

Je ne me préoccupais plus des événementsqui n’avaient pointtouché ma sécurité ni celle de mon entourage ; je n’étais guère enclin à généraliser, quand mon esprit ôtait empli d’une seule image :

peut-on voir l’avenir en noir, à cAté d’une créature aux joues roses? Et je ne me désolais pas des temps présents, car j’étais tout porté à bénir le siècle où vivait une Geneviève.

Mais quelques jours plus tard, un incident imprévu devait me faire compren-

fS MABIAGE DK L ADOLBBCKM

dre les propos étranges qu elle venait de tenir.

Nous étions allés en excursion au Prieuré de Vernouillet; nous jouissions du bon air, du soleil, de la belle vue du lac ; nous étions gais d'être ensemble, en parfaite union, le corps alerte et l'Ame légère. Je sentais que cette douce journée était de celles qu'on voudrait revivre plusieurs fois, à la place des lendemains insipides.

Au cours de notre visite, lorsque nous filmes devant la Vierge Noire à la Chaise, je contai à Geneviève que, jadis, les filles qui craignaient de vieillir sans trouver de mari venaient ici en pilonnage. Et j’ajoutai, en manière de plaisanterie:

LU IABIAGE DE L* ADOLESC INT

— Si vous redoutez de coilTer sainte Catherine, voici l'instant de formuler un vœu.

Elle ne répondit rien.

Un instant après, nous reprîmes le chemin de Bourbon. Geneviève marchait devant moi, en regardant fixement l'horizon : lorsque je la rejoignis, je m’aperçus quelle avait des larmes dans les yeux. Je la voyais de prolil : une buée humide se répandait sur sa sclérotique, gonflait peu ii peu sa paupière ; et elle s'efforçait de ne point battre des cils, afin d'empécher ses pleurs de couler.

Je eoinpiis soudain la raison de son affection secrète.

La rafale a balayé sur son passage une femme âgée et une enfant, sans que ces deux faiblesses, perdues parmi tant

d’autres faiblesses, aient su se défendre.

Geneviève a médité la leçon des événements. Elle a déjà connu les étapes pénibles des revers de fortune, la position restreinte un peu plus chaque année. Précoce et soucieuse, sa jeunesse pensive a regardé autour d'elle; le doute lui est entré dans l’èine à l’âge où notre Ame appelle les illusions ; elle demande à découvrir le monde, et on lui montre une coquille vide ; elle cherche le but do sa vie, et elle voit le mot : renoncement, écrit sur une porte close.

Alors, dans la solitude que lui impose sa mère malade ; — déplorant les temps difliciles, le passé si proche qui faucha tant de vies humaines au plus bel Age de l'homme, — elle écoute sonner toutes les heures inutiles qui emportent, goutte

LB MARUbE DK LADOIBSCKÎIT

à goutte, un peu d'espérance avec chaque minute écoulée.

Geneviève a peur de ne pas se marier.

Elle est encore bien jeune, direzvous... Mais je songe maintenant à la portée de ses paroles : « Ne prétendez pas que j’aie du temps devant rnoi...C est h dix-huit ans qu’on prépare sa vie ! »

Oui, pour la lutte quelle voudrait entreprendre, il n’est pas trop tôt — il serait vite trop tard : la jeunesse est quelquefois brève, la chair est fragile...

La jeunesse se fane ; la beauté peut être ii jamais gâtée par une maladie : les malices du hasard sont dangereuses. Et cette jolie fille pauvre qui souhaite éperdûment de vivre, de n être point isolée comme une chose inutile, d’avoir un foyer, un compagnon, sait qu’en cette

L'iDOLUCEM

guerre au mariage ses meilleures armes sont les moins durables : la fraîcheur, la santé, la pureté juvénile des charmes, toutes les qualités qui suppléent à son infériorité sociale. Elle murmure devant son miroir :

« Lorsque l’éclat de ce visage se sera terni et que mon caractère s'aigrira dans l'attente, qui viendrait me choisir de préférence aux plus favorisées? «

Et, pour elle, une année passée est une bataille perdue.

Telle est la mentalité de la jeune Üllc sans dot dont le printemps se lève sur un monde en ruines peuplé de femmes en deuil ; elle cherche du regard celui qui sera son fiancé : elle voit des vieillards, des malades, des infirmes, des enfants ; et elle s'aperçoit que les Prin-

ces Charmants sont des croix de bois plantées dans des plaines désertes. Le Minotaurc a réclamé son impôt, broyé sous sa mâchoire d'acier la mâle jeunesse de France.

Dans son égoïsme excusable, la vierge pense : « Quand une nouvelle génération aura formé d'autres hommes, je serai une vieille tille. »

Celle <jui se dit cela, c’est une créature pétrie de grâce, de douceur et de tendresse, faite pour le bonheur des yeux et la joie de l'âme.

Le feu de son regard, les rondeurs de sa poitrine, la courbe harmonieuse de scs hanches de Cybèle semblent une protestation vivante contre le sort injuste auquel elle se croit condamnée.

Et je suis tout attendri devant celte

LS MARIAGE DE l’aMOLUCKMT 59

enfant charmante qui pleure sur sa beauté stérile.

Aussi, pourquoi les préjugés confèrent-ils à l’époux cette priorité d’Agc ?

I.'aînesse du mari apparaît comme une condition normale, essentielle,indispensable. La fille de vingt ans est destinée i\ l'homme qui a passé la trentaine.

Geneviève aurait-elle cette manière de voir ?... Si elle savait, pourtant, que le rêve inaccessible est si près d’elle... Je l’aime. Je me soucie peu de sa fortune :

tous les biens terrestres s’incarnent en son être.

Lorsque nous filmes arrivés à sa porte, je ne pus me tenir de lui dire affectueuse ment :

LE MARItGE DE L ADOLESCENT

— Geneviève...

Elle eut un mouvement de surprise, parce que c'était la première fois que je l'appelais ainsi.

— Geneviève, n'oubliez pas que vous êtes plus jeune que votre douleur et ne tablez pas sur l'incertitude des échéances futures : le désespoir est aussi fou que l’espoir. Quand demain sera lè, vous vous apercevrez que vos ennuis sont restés en route et que le malheur vous a manqué de parole... Vivons pour le présent. A quoi bon prévoir l'avenir : tous les chemins mènent ti la mort.

Nous marchions à travers les prairies qui verdoyaient sous le soleil. Autour do nous, à perte de vue, c’étaient de grandes plaines brûlées de chaleur, dévorées par l’éclat aveuglant d’une lumière implacable quecoupaitseuloinenl, de place en place, l'ombre ramassée des haies vives. Nous étions éblouis par cette ardente clarté.

Dans la torpeur de l'été, le paysage semblait dormir. Rien ne vivait... les champs étaient vides, les routes inhabitées... Seul, très loin là-bas à l’horizon,

un travailleur s'apercevait qui poussait sa charrue traînée au pas résigné de deux chevaux grisâtres ; — tout cela rapetissé par la distance, diminué, lilliputien, comme vu par le gros bout de la lorgnette.

Celle partie du pays appartient à mon père. Je désignais, une à une, en les nommant à Geneviève, les métairies aux constructions blanches espacées, çà et là, sur le tapis brillant des champs multicolores.

Arrêtés au bord d'un pré, nous embrassions l'étendue du domaine d'un regard vague ; accablés de chaleur, amollis, dans une sorte de paresse exquise. Nous écoutions le grand silence de la nature, ce bourdonnement confus des vastes espaces ; et les résonances

LE M.vaiA'.K UE i adolescent

lointaines d'une cloche qui tintait faiblement à intervalles égaux.

Le calme de la campagne m'attendrissait délicieusement.

Et soudain, le charme de l'heure fut rompu par la stupidité d'une rencontre.

Sortant on ne sait d’où, M. Barillot se dressait devant nous. C'est un ami de inon père, un ancien avoué, veuf sans enfant, qui porte beau malgré son Age et alTcetc toutes les prétentions du vieil homme — se consolant de sa calvitie en teignant sa moustache, vêtant son grand corps sec de vestons aux couleurs claires, et cueillant chaque malin deux roses de son jardin pour mettre l’une à sa boutonnière et mordiller l autrc entre ses dents.

Cet escogritTe m horripile : bien qu’il

m’ait connu tout enfant et que quarante années séparent nos goûts, il me traite en camarade afin de se rajeunir ; je me venge sournoisement en lui témoignant un impertinent respect lorsque nous sommes en présence d'une dame.

Les différences d ûges ne se tolèrent qu’en sexes différents: je supporte sans ennui In conversation bienveillante des vieilles femmes ; mais je me délie instinctivement des vieux beaux, comme d'uinés jaloux dont la décrépitude envie férocement mon adolescence.

Obéissant au tact habituel des importuns. M. Barillot se joignait à nous sans y être invité.

Que la promenade me sembla longue !

Son attitude envers Geneviève me mettait à la torture: co.io familiarité ga-

LC MARIAGE DE l’aDOLEM'EST

Santé des vieux hommes pour les jeunes filles est insupportable, à la vérité. Ce mélange de différence ambiguë et de caresse protectrice, de paroles morales et de gestes frôleurs, évoque une idée malsaine de parenté corrompue : la paternité équivoque d’un Arnolphe.

Et tout mon sang courait comme un feu dévorant dans mes veines, tandis que Barillot penchait, do trop près, sur Geneviève son masque de faune ridé aux yeux de braise, 5 la moustache noircie.

Il lui pinçait le bras en l'appelant : « Ma chère enfant ! ». Je ne me trompai pas en voyant luiredans son regard unéclair de convoitise. Geneviève portait ce jourlà une blouse transparente de mousseline que soulevait régulièrement, quand clic respirait, la palpitation de ses jeunes

Ut MARIAGE DE L ADOLESCENT

seins. Et l'homme regardait fixement...

Je ne puis dire ce que j'éprouvais :

c’était de l'indignation, du mépris, une surprise honteuse, et un désir violent de couvrir la beauté de Geneviève des pieds h la tête pour lui épargner l'injure de cette curiosité salissante.

Ce n’était pas de la jalousie, je vous le jure ! Est-on jaloux, ù mon âge, d’un vieillard mal récrépi,dont lesgestes sont roidis par le durcissement de artères?...

Non. Mais je suis trop profondément épris de Geneviève pour l'avoir désirée encore... Elle est sacrée à mes yeux:

comment mes yeux pourraient-ils l’avilir en se complaisant aux images voluptueuses? Lorsqu'elle touche ma main; lorsque, suivant le balancement de notre démarche, nos hanches se heurtent par

LE MARIAGE DE l'aDOLESCEM

hasard, je sens un frémissement dans tout mon être... mais sa pureté me retient de souhaiter d'autres jouissances et mes sens n’en demandent pas plus.

Les grandes amours sont chastes.

C'est notre printemps qui en savoure le mieux la douceur unique; et je plains les libertins de dix-huit ans.

J'étais donc révolté qu'un hommeosAt prendre un plaisir pervers au contact de mon amie. Célait la colère religieuse du croyant qui voit un iconoclaste profaner l'image sainte.

J'étais si visiblement renfrogné que Karillot finit par remarquer ma mauvaise humeur. Je crus démêler qu’il en était enchanté, car il s'efforça de l'irriter en m'adressant des propos taquins. Il s'avisa, contrairement à son habitude, de

me traiter en gamin et me demanda quand mon père m’enverrait achever mes études h Paris.

Je répondis sèchement que mon père, après m'avoir fait élever 5 l'ancienne mode par un précepteur, méjugeait bien suffisamment instruit pour un hobereau provincial destiné, selon toutes probalité*, à gérer scs immeubles et ù surveiller scs terres.

— Le plaisir de voyager ne vous tente donc pas? insista Barillot.

— J'aime assez ce pays où je suis né, pour n'avoir point la curiosité d'en voir d’autre.

Je disais vrai : Geneviève était ici.

Qu'aurais-je trouvé dans le reste de l'univers ?

Barillot reprit, revenant 5 son idée :

— Voilà une éducation bien pernicieuse pour un jeune homme... Trop de liberté, d’oisiveté... Quelle carrière vous préparez-vous avec cette méthode ?

Il commençait à m'agacer terriblement; mais, le sentant sourdement hostile et nettement indiscret à mon égard, je ne me fâchai pas. Le sentiment de son injustice m’inspirait la modération du juste. Je répliquai paisiblement:

— Je me prépare à vivre en honnête homme... Je partagerai mes biens avec ceux qui travailleront pour moi, en leur appliquant les principes d’un métayage bien compris ; et je soulagerai utilement de vraies misères, sachant les besoins du peuple qui m’entoure. J’estime que je remplirai mieux mon rôle modeste dans ce cercle restreint, que si

LE MARIliiE DE L ADOLESCENT

jo dispersais mes forces h travers le inonde...

Mon assistance peut servir au coin de terre que je connais, tandis que la bienfaisance n'est qu’un jeu de dupe lorsqu’on l'exerce ù l'aveuglette... Une aumène bien placée vaut cent charités superflues... Et d'ailleurs, en restant un rentier de province, je comprendrai plus judicieusement mon devoir qu’en poursuivant sans profit des études sans objet.

Barillot ricana :

— Je ne suis plus inquiet sur votre sort... Vous Unirez maire de votre commune.

— C’est la place que César eût préférée dans un village.

J'ajoutai :

— La sagesse de la génération qui

vient consiste à vouloir être médiocre, comme ou voulait être héroïque... Mes aînés ont taillé un manteau de gloire dans le brocart et dans la pourpre;mais le glaive a lacéré l'étoffe et saigné la chair découverte... Les belles parures sont fragiles. Aujourd'hui, la France en exige d'autres : quand nous lui tendons nos épées, elle nous montre des aiguilles et nous demande de lui coudre une robe de laine... Aux soleils d'Austerlitz succèdent les journées grises. A nous In besogne obscure d'aller ramasser les lauriers coupés! .le connais des jeunes gens fougueux qui s'insurgent contre ce destin et déplorent d’être nés trop tard, — sans réfléchir qu'ils rendront d'aussi bons offices au pays en se résignant simplement à goûter la joie d'une calme

l'adolescent

existence. Heureux ceux qui peuvent écrire sur leur porte : Aarea mediocrilas !

Et je jetai un coup d'œil furtif sur Geneviève : non. je n'enviais pas les siècles de fer devant cette adorable compagne de l'Age d’or.

A ce moment. Barillot résumait notre conversation, en disant :

— Bref, vous bornez votre ambition présente è n ôtre qu'un parfait cicérone...

L’insolence railleuse de son sourire acerbe me fut une révélation. Lui aussi, regardait Geneviève en parlant. Nos propos, si éloignésde l'amouren apparence, n'avaient fait qu'exprimer le dépit de l'adolescent et l'aigreur du barbon: tandis que je le maudissais d’avoir troublé

Lt MARIAGE DE L’aDOLUCMT

notre téte-à tôle, Barillot s'offusquait de inon intimité avec Geneviève... De quel droit?... Oh! mon Dieu, du droit que prend le premier passant venu d’envier la propriété d’aulrui: la (leur qui pousse derrière la grille du jardin ou les fruits qui mftrissentsur la branche qui dépasse le mur... Notre instinct naturel nous porte h vouloir saisir tout ce qui nous parait joli ou précieux, sans nous soucier de savoir si l'objet vers quoi se tendent nos mains ne nous trouve point les paumes sales et les doigts crochus.

Les prétentions de ce vieux monsieur me faisaient pâmer derire. Barillotainoureux de Geneviève!... J'avais commencé par m'en irriter ; à présent, je ne songeais qu’au côté grotesque de cette vanité sénile qui incite les dons Juans

LE MARIAGE DE l’aDOLEMTEXT

podagres à s'attaquer aux plus jeunes personnes.

Malicieux, amusé, triomphant, je comparais l’aisance de mes gestes à sa démarche saccadée, la fraîcheur de ma santé à son teint ictérique, h l’odeur de son haleine douteuse. Puis, je regardais Geneviève : peu à peu, ma tendre adoration faisait place à des sensations plus vives. L’idée qu’un autre homme s’était arrêté a détailler sa beauté inc bouleversait malgré moi ; une agitation nouvelle m’échauffait: pour la première fois, mon imagination m’inspirait le tourment des caresses qui me manquaient. Le désir vicieux qui venait de la fréler avait jeté un ferment trouble dans mon cœur inno¬

cent.

LE SARIAGE DE l’aDOLESCEMT

Dès que je me retrouvai seul avec Geneviève, je m’écriai avec rancune :

— Comment pouvez-vous subir la compagnie d'un imbécile tel que Barillot !

Elle me dit d’un air étonné :

— Mais nous avons fait sa connaissance chez votre père qui nous l'a présenté comme son ami ?

C’était juste. J’entrepris alors un portrait fort désobligeant du sieur Barillot :

— C'est un de ces bonshommes qui se redressent avec la suffisance d’un épi vide. Le pédantisme lui tient lieu d'esprit; qu'on lui parle sciences, beaux-arts ou politique, il ne s'inquiète guère de

comprendre votre pensée et se préoccupe surtout de vous répondre dans un jargon technique. Il a peu de principes, nulle morale ; sa vertu se manifeste par axion.es : il ne la pratique qu’à Heur de lèvres. C’est l'égoïste bourgeois qui s'incruste dans la prison mesquine de son fromage, et passe sa vie è blAmcr les rais agiles — du haut de sa citadelle de gruyère.

Geneviève m écoulait attentivement.

Tout à coup, elle dit d une voix lente :

M. Hnrillot a fait des ouvertures h ma mère... Il aurait l’intention de m’épouser.

La déclaration de Geneviève m’avait stupéfié. SitAt que mon étonnement se fût dissipé, je m'exclamai :

— Vraiment, Geneviève, je ne vous comprends pas !... Vous devriez rire ou vous indigner, et vous restez impassible !... C’est inconcevable : on se moque ou l'cn se fAche d'une pareille proposition, mais on n'en parle pas stv'euscment !

Geneviève semblait surprise de ma véhémence. Elle dit doucement :

LK MARIAGE DE l’aDOLESCEKT

— Ma mère l a reçue sans rire et ne s’en est point choquée.

J’éclatai :

— Pardonnez-moi si je prends la liberté de me mêler de ces choses, mais comment une mère aussi respectable que la vôtre peut-elle envisager sans répulsion l’inconvenance d’un tel mariage?

Songez que vous avez dix-huit ans et que M. Barillot est un vieillard... 11 ne parait pas son ôge ? Baison de plus pour trouver sa vieillesse effrayante : c’est une tête de mort qui se maquille. Avez-vous imaginé ce que serait votre union ?... Je laisse de côté l'inévitable conflit des goûts opposés ; le fléau de ses manies, de ses infirmités et de son humeur... Mais l’union par elle-même, l’union seule ?...

Geneviève, rappelez-vous vos rêves de

LE MARIAGE DE l'aDOLESCKST

jeune fille... Vous liguriez-vou9 ainsi les baisers : l’approche de deux lèvres violacées qui s’entr’ouvrent sur une bouche édentée?... Les caresses : le tremblement sénile de ses mains sèches aux veines gonflées !... Et tout l'amour que vous ignorez...

Geneviève protesta en rougissant :

— Oh ! M. Barillot a dit à maman qu’il aurait pour moi l'affection d’un père.

— Oui : vous seriez la tille de Loth.

Geneviève ne comprit point mon allusion biblique. Elle répliqua :

— A vous voir si surexcité, on croirait que les bans sont déjà publiés !...

Savez-vous seulement si la demande de M. Barillot sera agréée ?... Mais ma mère estime qu’elle mérite la réflexion...

En quoi l’offre d’un homme sensible, seul au monde, — qui s'intéresse à moi comme à l'enfant qu'il aurait souhaité d’avoir ; et qui ne peut me prouver son attachement, m'aider de sa protection qu'en m’épousant ; — en quoi cette offre vous parait-elle ridicule ou offensante ?

Voilà donc l'explication de sa tranquillité : Barillot a joué au bon ami paternel désireux d'avoir auprès de lui une affection liliale ; il se pose en mari honoraire... Vieux renard ! Comme il a manœuvré habilement pour ne pas efi'uroucher les susceptibilités de la inôre ni les sentiments de la jeune fille ! Comme il a bien deviné et abusé de la naïveté de ces deux honnêtes femmes.

Et moi qui l'ai vu inquiet, jaloux, concupiscent, dans la lièvre de son espé-

LE MARIAGE Mt L ADOLESCENT 81

rance louche, je ne peux rien déceler à Geneviève; je ne saurais prononcer les mots qui la tireraient d'ei reur... Je reste impuissant, dans mon respect pour cette ignorance qu'un autre rêve de déflorer.

Et je me contente d’objecter :

— Avez-vous pensé que ce mariage vous interdit le mariage ? Que la chaîne conjugale vous défend de créer un foyer?

Que ce compagnon légal vous empêche d’avoir un époux ? Qu'au « oui •» sacramentel, répondra l'écho de votre cœur :

« Vbcit »/... Et que la résurrection commencera avec votre veuvage ?

— Philippe !

Geneviève laissait échapper un élan de franchise :

— Je serais bien malheureuse de

82 LE MARIAGE DE l’A DO L ESC KM

me marier dans ces conditions, je vous l’avoue... Mais je suis trop inexpérimentée pour m’en remettre à ma propre raison... Ma mère hésite fort, devant les sollicitations de M. Barillot... Elle m'aime tellement, quelle est le meilleur juge de mon bonheur ; et mon avenir la préoccupe... Nous sommes isolées, sans fumille; qu’un jour, l’une perde l'autre :

elle perd tout. Ma mère se sait de santé si délicate quelle tremble à chaque indisposition et redoute de mourir prématurément... Sa tendresse s'effraye de la mort en pensant à ma vie... « Que deviendrais-tu, sans moi ? » C’est sa réflexion quotidienne. Je vous confierai que nous sommes dans une situation assez embarrassée ; je vous épargnerai le détail de nos affaires compliquées auxquelles

je ne comprends pas grand'chose... Sachez simplement que ma mère a subi des revers de fortune et en appréhende d’autres ; nos intérêts sont mal placés. Moi, je ne m’en soucie guère... Ah ! combien je préférerais garder ma liberté — et mes rêves... Je travaillerais de si bon cœur ! Je dessine avec assez de goût :

j’ai su dessiner d'instinct, avant do savoir écrire... Je suppose que je pourrais facilement faire ma carrière dans cet art, grâce au nom de mon père. Mais maman sourit tristement en me caressant la tête, quand je lui expose mes projets... Or, M. Barillot se présente.

Il est sérieux, sympathique ; comme nous, il se trouve sans famille et s’alTectc de sa solitude. Il a été avoué : il donne d’utiles conseils à ma mère, s’occupe

LC MkRUGE DE L'aDOLESCENT

de ses ennuis ; et peu à peu nous propose d’être notre associé, l'homme qu’il faut dans tout foyer... Du coup, ma mère est rassurée sur mon sort : si elle disparait, elle a la consolation de me savoir aimée et protégée...

Geneviève ajouta, avec une espèce de confusion :

— Certes, ce mariage n’a rien de séduisant... Mais j’ai peur, moi aussi, de rester toute seule un jour. N’importe quelle existence 6 deux ne vaut-elle pas mieux que la perspective affligeante d’être, pendant quinze ans, celle créature exposée à tous les dangers de la vie : la jeune fille pauvre... pour devenir ensuite cet être oublié que le danger même dédaigne : la pauvre vieille fille ?

Je m’écriai impétueusement :

— Pourquoi douter avec celte persistance de vous, de votre avenir, du bonheur que vous méritez ?

— J’ai le pressentiment que je ne serai pas heureuse... J'ai comme le vertige de vivre : alors, c’est en moi un besoin nerveux, impatient, de vite saisir le premier appui qui s’offre.

Il ne m’était plus possible de me taire.

L’aveu montait 6 mes lèvres, et je pris un détour enjoué :

— Réservez-vous le temps de choisir :

vous lerez tant de conquêtes... Songe/, donc : il n’y a pas six mois que vous habitez ce pays, et vous y avez déjà deux amoureux.

Elle se composa celle attitude faussement détachée des gens qui s'efforcent de détourner une conversation brûlante :

je sentais qu elle arrangeait dans sa tôle la phrase tout à fait banale qui terminerait l'entretien.

Alors, j’insistai ; je murmurai :

— Geneviève... Vous vous Otes bien aperçue que je vous aime ?

Elle n’eut point la coquetterie de nier.

Elle dit avec sa sincérité habituelle :

— Oui, je m'en suis aperçue... Et cela me fait de la peine.

La tète me tourna. Je questionnai en tremblant :

— Vous ne m'aimez pas ?

Elle répondit — si c'était répondre :

— Vous êtes trop jeune pour vous marier.

— Il n’est donc pas trop vieux, lui ?

J’avais lancé cette réplique d'un air courroucé. Geneviève s'effara. Elle me

considéra à la dérobée, d’un œil alarmé :

je ne m’étais jamais mis en colère devant elle. J’eus l’intuition qu elle craignait de me contrarier.

Elle déclara tout à coup :

— Écoulez, moi je ne sais pas, je n’ai pas d’opinion... C’est maman qui vous trouve trop jeune.

Je remarquai très naturellement :

— Comment se Tait-il que madame votre mère se soit occupée de moi, sous ce rapport ?

Geneviève rougit violemment. Elle balbutia :

— Avez-vous donc supposé que je continuais de sortir, de me promener, d’étre toujours avec vous, sans lui avoir conlié... ce qui était ?... Vous vous souvenez : vous passiez si souvent devant

notre maison, avant de me connaître...

A votre première visite, j’ai bien compris qu'il s’agissait d’un prétexte...

Alors, quand nous sommes entrés en relations, voyant que maman ne se doutait de rien, je l’ai mise au courant... Je lui ai dit que vous étiez sans doute un peu amoureux de moi... elle a ri ; elle a répondu : a Mais le petit de Laval est un enfant ! » et elle m'a permis de vous fréquenter quand même, car elle n’attachait aucune importance à ces enfantillages...

Une fois, je lui en ai reparlé... Elle m’a expliqué que vous ne pourriez pas être un inari pour moi : qu'il faut un certain intervalle d’âge entre l’homme et la femme ; et que le jour où vous serez bon à marier, moi, j'aurai fait ma vie depuis longtemps... Elle m’a donc recommandé

simplement de n'être pas coquette avec vous. Je n ai pas été coquette, n'est-ce pas ?

Je restais confondu par les paroles de Geneviève. Je me remémorais l’accueil indulgent, les sourires un peu ironiques de la douce Renaud : et une sorte de fureurs’emparait de moi... Celte mère que je croyais aveugle avait une condescendance railleuse envers mon jeune Age : et c’était moi que l'on bernait.

Mais tout ce que je devinais d'imprécis derrière les réticences de Geneviève m'encourageait obscurément. Et j'aimais d'autant plus mon amie, en la découvrant plus estimable encore : la confiance que lui témoignait sa mère, la docilité avec laquelle elle y répondait, qui eussent dépité un amoureux vulgaire, m'excitaient

au contraire à mériter une ûme aussi loyale.

Je m’obstinais h I interroger, la sentant troublée :

— Votre impression h vous, Geneviève... Me trouvez-vous si jeune ?

Je lui avais pris les mains ; et elle s'efforçait de se dégager, en réglant :

— Mais oui, vous êtes trop jeune...

ma mère a raison.

Nous étions seuls, dans le paysage admiré au début de l'après-midi, avant la rencontre de Barillot. Maintenant, le crépuscule tombait, ce triste crépuscule des campagnes qui traîne après lui je ne sais quoi de désespéré, de sinistre et de douloureux dont on a le cœur serré. Je voyais Geneviève frissonner, vaguement émue. Je murmurais :

— Vous ne m'aimez pas, Geneviève ?

Elle dit avec une certaine hésitation :

— Mais si... Je vous aime comme un camarade.

— Ce qui commence par la camaraderie ne peut-il pas finir plus tendrement '!

Elle se retrancha derrière cet argument :

— Demandez h votre père s’il compte vous marier à votre Age.

Je ripostai vivement :

— C’est une excellente idée. Je lui en parierai dès demain. Mais aujourd'hui, c’est votre opinion seule qui importe...

Réellement, fuut-il avoir les dents jaunes, les cheveux gris et le regard éteint pour vous plaire ?

Elle riait malgré elle. Je poursuivis :

— Je suis trop jeune... D’abord, qu’en-

LI MARIAGE DE t’ADOllSCEUT

tendez-vous par là ? Est-ce l’usage reçu qui vous fait juger mon âge ?... Ou no suis-je vraiment qu’un petit garçon à vos yeux ?

— Mais non... Vous exagérez toujours.

Vous êtes... Vous êtes un adolescent.

— Qu'cst-ce que l’adolescence. Geneviève ? C’est la tin de l’enfance, le matin de l’homme... Quand j’aurai vingt-quatre ans, je serai encore un adolescent...

Mc considérerez-vous toujours ainsi qu’un gamin ?

Elle s’agitait, embarrassée, à court d’arguments. Elle n’est pas rompue à la discussion.

Elle se contenta de dire sans conviction :

— Vous n'êtes pas encore un homme.

Je voulus tenter une épreuve :

LE V IMAGE DS I’aDOLCV-EÏIT

— Eh bien ! puisque nous ne sommes que deux camarades, deux amis qui s’aiment beaucoup, d’une affection sans contrainte, voulez-vous me faire le plaisir qu’un enfant accorderait très facilement fi un autre enfant?

— Volontiers... Quel plaisir ?

— Embrassons-nous, Geneviève...

Comme je guettais ardemment son geste instinctif de recul, sa pudeur confuse !

— Vous ne voulez, pas ?... Et pourtant, vous m’aimez... beaucoup. Vous voyez bien, Geneviève, que je suis un homme ii vos yeux, du moment que vous me refusez ce baiser.

Elle s’en défendit faiblement :

— Non... Quelle bêtise !... Vous êtes agaçant.

LB MARIAGE DE L’aDOLKCKTT

— Alors... Je vous fais peur?

J’avais trouvé le mot qui décide toujours la femme. Elle me tendit sa joue, avec un air de résolution comique. J’entourai doucement de mon bras sa taille qui plia sous l’étreinte ; et je tentais ma première caresse...

Oh ! Qu’il est rare, celui qui peut se vanter d'avoir savouré son premier baiser avec son premier amour, sans avoir essayé son rêve aux lèvres de la fille qui passe !...

Je collais ma bouche sur celle de Geneviève, immobilisant sa tête rebelle sous la contrainte légère de mes doigts crispés. Je sentais ses lèvres frémir contre les miennes ; et je n’osais bouger, ne sachant comment achever ma caresse maladroite. J’étais intimidé par ma pro-

LE MARIAGE DE L’aDOUSCEST

pre audace. Les battements de mon cœur me suffoquaient. J’éprouvais une exaltation grandissante et j’avais des éblouissements...

Soudain. Geneviève me repoussa avec force ; elle cacha d’abord son visage entre ses mains ; puis, découvrant ses joues en feu, elle releva la tête, s'écarta de moi et s’enfuit.

Mon père est un homme d'une grande volonté. Il possède cette énergie tenace des tempéraments calmes. Je ne l oi jamais vu s’emporter, mais je ne me souviens pas non plus qu'il ait jamais changé d’opinion : après d'âpres discussionsoùil laisse ses interlocuteurs épuiser leurs nerfs et subit avec un flegme bienveillant les plus violentes contradictions. mon père, d’une phrase douce et ferme, prouve qu’on n’a pu ébranler sa conviction ni sa placidité.

Comme il a toujours mené une vie

LC MARIAGE DE l'aDOLESCENT

exemplaire, ses mœurs donnent «me force morale à ses avis ; et il est accoutumé k imposer ses idées.

Je respecte et je crains mon père. Bien qu’il m’écoute toujours avec une indulgence paisible, attentif h mes propos, silencieux devant mes discours, j’éprouve la mémo appréhension chaque fois qu’il me faut lui parler d'une question de quelque importance.

Je connais trop profondément son caractère pour ine fier h son altitude trompeuse ; je sais l'invincible obstination qui se dissimule sous cette tranquille douceur, et je redoute de me heurter à la ployante résistance de ce roseau opiniAtre.

Le soir ou je décidai de lui confier mes projets d'avenir, je n'osai abor-

IE MARIAGE 1*E LADOLESCENT

der a .• élément mon sujet et je me contentai de lui demander s’il ne désapprouvait pas le préjugé qui condamne l'homme au célibat durant ses plus belles années.

Nous prenions le café sur la terrasse de notre maison. Le nuit tombante nous enveloppait d’ombre. Mon père était dans l'obscurité; je distinguais ?i peine son visage. Seul, un mince lilct de lumière, qui se glissait jusqu à nous par la porte entr ouverte du salon, éclairait notre table d une lueur électrique, .le vis la main de mon père reposer sa tasse sur la soucoupe. Puis, j’entendis l’osier de son fauteuil craquer sous le poids de son coude appuyé.

— Explique-toi; dit la voix posée de mon père.

LE MARIAGE PE l'aDOLESCEST

Je ine sentais horriblement gêné en face de cct auditeur trop pondéré, invisible et perspicace. J'eus recours aux généralités et je commençai bravement :

— J'ai, sur h* mariage, une opinion paradoxale qui. par sa raison, sa logique, sa naturelle honnêteté, devrait appartenir au sens commun.

A mes yeux, le couple formé en vue de la perpétuation d'une race serait tenu «le répondre à des exigences semblables devant l'union.

Pourquoi cette inégalité entre les époux: l'un reste abandonné à ses instincts. alors que l'autre est élevé dans le but de justifier l’importance de sa fonction.

A la femme privilégiée est réservée la loi d'apporter au mariage la jeunesse,

LE MABIAGE DE L AbOLLSCEM

la pureté, la chasteté, la santé qu'il exige.

Mais l’état de l’homme importe peu:

même vieux, il est en droit de sc choisir une enfant pour compague ; usé avant l'Age, il peut installer la maladie à son foyer. Il sied qu’un tiancé ait vécu, trompé sa soif d’aimer en s abreuvant dans les gamelles publiques, gaspillé le meilleur de sa sève et délabré son organisme; il faut qu'il ait pris le goût des vices abjects et le dégoût des simples tendresses. On supporte également que ses tempes soient grises, parfois ; car, mérite le nom de sage quiconque attend nour se marier que ses passions soient mortes et sa situation faite.

fct grâce à ees préceptes adoptés par le monde, il semble que la constitution

Il MAiUAGB DE L ADOLKCBST

physique delà femme importe seuledans le mariage; tandis que celle de l’homme, quantité négligeable, n'ait point de répercussion sur l’espèce humaine !

I .'étrange préjugé qui, reconnaissant chez la femme la virginité salutaire, In refuse au mari comme une tare ridicule, un oppobre grotesque !

Outre ces considérations, si j’envisage la question inorale, j'envie d'autant plus encore la femme à laquelle une protection bienfaisante permet d’assouvir ses rêves sans en avilir la réalisation, d’apprendre l'amour sans honte dans les carres ses. les respects, lesélans de l’étreinte conjugale... Alors qu’au même ûge, un jeune homme qui souffre du besoin d’aimer — à celte période où scs aspirations appellent un idéal de passion

LE IARIàGE DE L ADOLESCEM

sublime, ou ses exigences corporelles sont dirigées par un esprit avide de beauté et de noblesse, — doit satisfaire ses désirs dans une débauche qui écœure son Ame; ou contraindre sa chair à résister à la nature, s'il veut conserver scs illusions sentimentales...

.le m’étais tu. Dans le silence nocturne, la voix de mon père résonna — froide et précise :

— A ton Age, l’altruisme n’est qu’une forme de l'intérêt personnel... Où veuxtu en venir ?

Celte question très nette me força de brûler mes vaisseaux. .le déclarai :

— Père, du jour où j’ai commencé à

LE MARIAGE DE l'aDOLESCE.VT

raisonner, j'ai cherché à comprendre la perfection suprême : je n'ai pu en avoir une conception exacte, pas plus qu’on ne peut concevoir l'infini ; mais du jour où j’ai commencé à sentir, je me la suis représentée sous la forme de l’amour et j’en ai fait ma religion. Si je veux m’agenouiller devant mon Dieu, dois-je me prosterner dans la boue?... J'estime que les plaisirs des sens détachés de In pure affection, les joies charnelles détachées des vertus familiales ne sont rien. Tout cela forme une chaîne : l'amour se balance au dernier anneau ; mais que la chaîne soit rompue, et l'amour s’éparpille en miettes. Mon cœur refuse de se contenter des morceaux cassés : mon premier bonheur doit être le bonheur entier... Père, je songe prématurément

au mariage, parce que tous les désirs de l’homme se manifestent déjà en moi et que j’ai résolu de me marier vierge.

Je devinai le regard de mon père fixé sur mon visage à demi-éclairé par la lumière du salon. Il répondit :

— En principe, je ne suis pas hostile à toutes tes idées. La jeunesse est incapable de mesure : elle outre toujours ses sentiments : je préfère donc que les tiens s'exagèrent du bon côté. Cependant, ta théorie, louable en elle-même, soulève biendea objections. Tu ne réfléchis pas qu’un prétendant de dix-huit ans exciterait l’inquiétude du père de famille dont il choisirait la tille; car, songe que cette période de plaisir facile qui te fait horreur momentanément, est une nécessité naturelle... Il faut que l'enfant jette sa

gourme ; le fiancé trop sage deviendra l’époux viveur de demain. Mieux vaut s’amuser avant qu'après.

— Je me permets de penser le contraire, mon père. L’intérét de l’union, c’est la procréation. Mieux vaut donc que l'homme arrive soin et robuste au mariage: s’il ne s'émancipe qu’après avoir eu des enfants ; s’il risque les accidents, les tares physiques, au moins sa descendance n’en portera point la marque. Au surplus, est-il juste de préjuger que le vice présent soit un sûr garant de la vertu future ?... Tu as connu, de ton temps, nombre de jeunes gens dissipés ; parmi ceux-là, aujourd’hui, peux-tu compter beaucoup de maris fidèles ?

Mon père dit lentement — après un silence :

106 LE MARIAGE DE LADOLEïf.KRT

— En somme, tu souhaites de te marier et tu n’as pas d’état : tu voudraisque la pièce débutât par le dénouement. Je t’ai laissé vivre librement auprès de moi jusqu’ici ; mais cela ne signifie pas que je ne te destine à nulle carrière : j aimerais à voir ton intelligence s’orienter vers un but de son choix.

— Je ne me sens le désir d'aucune carrière avant d'avoir constitué mon foyer. Oui... Je sais que je pense h rebours des idées courantes : un jeune homme commence par le travail et finit par le mariage... Au fond, est-ce logique? La compagne idéale est une associée : elle inspire nos projets et partage nos goftts. Alors, pourquoi ne chercherait-on point d'abord l’associce rêvée

pour choisir ensemble l’orientation de l’existence commune? Si l’homme était marié quand il entre dans la lutte quotidienne, n'apporterait-il pas beaucoup plus de sagacité dans ses premiers efforts ? Le sens de sa responsabilité, Tinlluence de sa femme l’éloigneraient des plaisirs où se perd lu jeunesse. La tâche de chaque jour lui apparaîtrait comme son gagne-pain et non comme un salaire souvent superflu gaspillé suivant le caprice de ses vingt ans. Dés son entrée dans le monde, il s’habituerait 5 considérer le labeur avec respect, puisque, grâce h sa peine, il contribuerait à faire vivre d’autres que lui : la perspective de sa postérité prochaine lui enseignerait l’économie. Que l’on marie l’homme adolescent à la femme qu’il aime et, père

LE MAR'AGI DI L’iDOLtSCKNT

de famille à vingt-cinq ans, il apprendra l'expérience humaine à l'aube de sa vie.

Il sera revenu de toutes les fausses illusions avant d’avoir perdu la force de savourerles vraies jouissances. Sa jeunesse saura, sa jeunesse pourra... O père ! Tu veux que l'homme bâtisse seul sa maison : niais les oiseaux se mettent à deux pour construire un nid !

Une autorité perça sous la modération de mon père, lorsqu'il répliqua :

— J'ai réservé ma principale objection pour la lin : la voici... En favorisant trop tôt l'union des sexes, on risque d’épuiser les facultés mêmes du sexe... d’affaiblir l'homme, d'atrophier le développement de ses organes ; et de hâter la dégénérescence de sa race. Les Grecs et les Romains, ces admirables

L€ MARU6E DE L ADOLESCENT

modèles de la perfection humaine sous ses deux formes de force et de beauté, avaient fixé l'âge du mariage, pour l’homme : Sparte, à 37 ans ; Athènes, A 35 ans ; Rome, à 40 ans...

... En Fronce, les statistiques prouvent que, dan» toutes les unions contractées A l’âge précoce autorisé par la loi, la mortalité augmente de 4 ou 5 pour cent ; et, notamment A Paris, chez les jeunes gens de 18 A 20 ans...

Je ne pus me tenir d’interrompre :

— Mais mon père, il y a erreur A invoquer cette sorte de statistique... Ces exemples ne prouvent rien... A Paris, les jeunes gens qui se marient entre 18 et 20 ans appartiennent, pour la plupart, — tu le reconnaîtras avec moi — à la classe pauvre;ce n’est pas dans la bour-

LE MARIAGE DE l’aDOLKSCEKT

geoisie que se recrutent ces époux prématurés, mais dans le milieu des ouvriers qui se mettent en ménage avant de partir pour le régiment, des apprentis qui régularisent parfois, h vingt ans, l'union formée au sortir de l'école communale... Or, si la mortalité sévit parmi eux, doit-on l’attribuer à la cause étrangère que tu cites — ou bien aux suites plus réelles de l'hérédité morbide qui marque les gens du peuple : alcoolisme, syphilis, tuberculose ?... Donc, tes statistiques s’écroulent.

Changeant de ton. je m'écriai avec une emphase malicieuse :

— O Pères !... O Tuteurs !... O Bourgeois sérieux qui vous êtes mariés normalement vers 30 ou 35 ans, osez avouer que, dès le collège, vous vous êtes hâtés

LR MARIAGE DR i'aDOILS» K.NT

d’aller perdre votre virginité au lupanar du coin !

Vous gardez vos enfants du mariage dangereux, mais vous tolérez leur écarts de conduite. Ce garçon de dix-huit ans que vous trouvez débile pour l’acte sacré de l'hyménée, ne l'envoyez-vous pas chaque nuit courir la débauche des lieux de plaisir ? Est-il moins vigoureux pour la procréation que pour la luxure ?

■le fus arrêté par un bruit de coups légers martelant mes paroles ; c’étaient les doigts de mon père qui tambourinaient sur le rebord de la table : signe d'une impatience extrême chez cet homme de sang-froid.

Il déclara tout à coup, avec une nervosité inusitée :

— Droit au fait !... Tu plaides ta cause : donc, si lu désires te marier aujourd’hui, c'est que tu es amoureux.

Assez de considérations : parle sans détour.

.le murmurai, envahi d'espoir et d'inquiétude :

— Et si cela était, père... Quelle détermination prendrais-tu ?

Mon père se pencha vers moi ; je sentais son regard posé sur mon visage :

c’était l'impression d’un contact imaginaire me pénétrant dans l'ombre.

Il dit affectueusement, appuyant sur chaque mot :

— Si tu rencontrais, dès maintenant, une personne digne de loi sous tous les

« MARIAGE DB LADOLKCENT 113

rapports : fortune, rang, situation de famille... S’il s'agissait vraiment d’un parti remarquable... En somme, tu es robuste, tu as l’esprit déjà mûr pour ton Age... Eh bien, dans ces conditions-là, je ne m'opposerais pas à ton bonheur.

Il suffisait. J'avais compris. Mon père soupçonnait peut-être mon secret :

c’était un avertissement décourageant...

Je remis prudemment mes projets de lutte, mes aveux à plus tard ; et je répondis en baissant les paupières :

— Je n'aime pas encore : j’ai envie d'aimer... Et c’est ce sentiment, père, qui in entraîne à discuter sur ce sujet...

Je traduis les aspirations des hommes de ma génération... Il souffle un vent de désir et d’angoisse, de regrets et d'espérance : j’en ai respiré les effluves au pas-

sage ; et moi aussi, je pleure sur le passé, je rêve de faire l’avenir... 11 faut autant de naissances qu’il y a de croix dans les cimetières. . Marier l'homme adolescent, c'est enrayer le célibat. Le nombre des vicuxgarçons diminuera notablement le jour où l'on autorisera le jouvenceau à fonder une famille. Ils sont lésion, les quadragénaires égoïstes qui, depuis l’âge adulte, ont reculé devant le mariage comme devant une difficulté économique. Mais quel est le jeune homme de dix-huit ans qui songerait à se livrer à ces calculs de notaire, si on lui permettait d'épouser sa cousine?...

Les amours d'enfance, les premières amours fougueuses cl désintéressées :

voilà ce qui sauvera la race de demain.

Croissez et multipliez, fraîches adules-

cenees impétueuses, éperdues de désir, de pur élan vers la femme ; vous qui rêvez au plus doux sentiment de l'existence sans vous abaisser jusqu’aux contingences de la vie pratique !...

Aucun adolescent ne refusera de prendre femme et d’avoir des enfants, s’il est amoureux : mariez-le avant que la trentaine lui ait soufflé ses conseils de mauvaise sagesse.

Aujourd'hui, n'importe-t-il pas de faciliter, sous toutes ses formes, la résurrection nationale?

Hélas ! Que d’hommes jeunes manquent à l'appel...

Aux heures terribles dont nous gardons encore des frémissements dans notre chair, aux heures sanglantes — souviens-toi. mon père — la patrie en

llfi

p^ril appelait ses jeunes classes au sacrifice, pour combler les vides de ses armées, et les jetait dans la fournaise en fermant les yeux.

A ces moments tragiques, on ne faisait pas fi des enfants de vingt ans, mais on lançait sur leur passage des fleurs et des lauriers : on les suivait en acclamant, comme on suit un cortège nuptial ; et leurs parents bénissaient pieusement ces fiancés de la mort î

Ils ont prouvé, ces adolescents,qu’ils pouvaient remplacer leurs aînés.

Pays. 6 Pays bouleversé qui nous appelas hier à ton secours, compte à présent les hommes qui te restent ; regarde leurs rangs clairsemés; songe aux naissances de demain... Et fais-nous signe une seconde fois de prendre notre place

LE MARIAGE DE L’aDOLKSCEMT 117

h côté d’eux... Nous avons su creuser des tombes, nous saurons bien faire des berceaux... Appelle-nous, ô Pays !

L’enfant qui peul se battre est capable d’ôt-e père.

L'obscurité s’était dissipée : seuls, les grands tilleuls du jardin formaient un rideau d'ombres profondes ; mais la lune éclairait toute la terrasse et je voyais distinctement les moindres détails du paysage blanc : les collines pAles, nuages blafards ; et même l’eau argentée de la Burge, serpentant au milieu des prairies.

Je m'aperçus que mon père était rentré 5 l’intérieur de la maison, sans dai-

LE MARIAGE DK l ADOLESCENT

gner riposter à ma dernière phrase.

J’eus l'impression désolante de sa puissance irréductible opposée h ma faiblesse déférente.

J’étais seul sur la terrasse. Un sentiment de détresse et d’abandon m'amollit lâchement. J'avais le cœur gros, l'âme chargée d’amour désespéré : (ieneviève devenait inaccessible et lointaine... Je me sentais désarmé, vaincu, tout }>etit ; perdu dans la nuit immense comme dans l'existence inconnue...

Et j’essuyai machinalement mes paupières humides : l'enfant pleurait la douleur de l'Inumnc.

Est-ce vrai que je vais la quitter et que je ne la verrai plus? Pourrai-je supporter le vide de son absence?

La semaine passée, j'ai été forcé de rester à la maison, seul, loin d'elle; l’ennui de cette journée morne pèse encore sur moi ...

Comment parviendrai-je à endurer pendant des mois ce qui m'a tant coûté pendant quelques heures ?

Mon père vient de m’annoncer que je partirai pour Paris à la fin de cette quinzaine. Le prétexte : préparer des examens

de droit. Mais je ne me trompe pas sur ses intentions : s’il s'agissait vraiment d’études, mon père m’enverrait suivre les cours de la Faculté de Lyon où luimême tit sen droit, jadis.

Le dessein réel de mon père est un de ces projets ingénument pervers comme en élabore le rigorisme amoral des familles.

Afin de distraire mon inclination sentimentale envers une jeune tille honnête, il imagine de me livrer à la tentation de noce et de fête que représente, fatalement l’existence d’un jeune homme seul à Paris.

Ma sagesse l’inquiète autant qu’une perversion des sens. Je devine 3es pensées : « Il n’est pas assez dégourdi... Il faut que jeunesse se passe. »» Ma pas-

LE ■ VRIAflE DE l'aDOLUCVT

sion pressentie l'effraye. Et de peur que je ne fasse une « bêtise », il me pousse à faire des « bêtises ».

Triste effet des préjugés encrassés dans nos cervelles bourgeoises : cet homme d’une vertu rigide se ligure bien agir en dépravant son fils !

Oh ! Dieu que j'ai de peine h forcer ma raison A ne point raisonner, mon esprit è ne point réfléchir, mes pensées h ne point sortir de ma tête, — pour obéir ft la loi sacrée qui nous interdit déjuger nos parents !...

C’est ce misérable Barillot qui a décidé mon père à prendre la résolution de m'éloigner, en lui peignant mes relations avec les dames Renaud sous un jour dé-

LK MARIA»,F. Dï L’aDOLKSCENT

favorable. Quelques mots surpris nu hasard m’ont renseigné.

Lorsque je regarde mon père, à l’aspect de cet homme qui porte l’honneur sur son visage, je suis prêt h m’écrier :

— O père ! Toi qui, depuis la mort de ma mère, as vécu solitaire par égard pour ton lUs, sans vouloir qu’une robe frêle la place de l'absente ; toi qui n’as pas humilié tes cheveux blancs sous les caresses moqueuses des jeunes femmes ; comment peux-tu laisser ta noble et digne vieillesse se faire la complice lacile de cette vieillesse abjecte qui convoite Geneviève ?

Cela m’apparail comme un non-sens monstrueux. Mais je garde mes réflexions pour moi. A quoi bon provoquer une altercation entre nous, puisque

je ne parviendiais pas à le convaincre ?

.le devine aisément la réponse de mon père : il me dirait qu’il agit ainsi pour mon bien et qu’au surplus, il n'a aucune raison de s’intéresser au sort de M IU Renaud.

yue les parents nous font du mal, au nom de celte devise : « Pour ton bien ! «

Le dernier paquet fermé, ma valise bouclée, je me suis assis machinalement au milieu de mes bagages et j’ai promené sur ces choses un regard hébété.

Demain. demain soir, mon père

in’accompagncra jusqu'à la gare de Moulins ; et je ne serai plus là.

J'ai senti une sorte de dégoût de moimeme et de mon destin à l’idée de mon

impuissance. En un clin d'œil, l'inanité de vivre m’est apparue : on naît, on respire, on boit, on mange, on nourrit la machine, on lutte, on s’exténue, on se prive de jouir, on souhaite de vieillir, pour aboutirà un résultat de détresse intense qui nous tord de douleur, après l’effort brisé ou l’illusion déçue. Et cela dure ainsi jusqu'à la lin ; et l'homme ne pourrait supporter sa vie s'il ne s'en reposait chaque soir par quelques heures de mort : la trêve du sommeil.

Quoique l’on médise de l'humanité, je crois que la plupart des hommes possèdent une conscience ; car tous sont malheureux et bien peu se suicident. Or, qu'est-cc qui nous arrache à la douceur de mourir, si ce n'est le sens obscur du devoir ?

Je sonnai à la porte de M** Renaud.

Un sursaut d'énergie m’avait poussé à tenter la suprême démarche qui pouvait m'aider à subir l'exil.

Geneviève et sa mère étaient chez elles. Je fus reçu avec effusion. On savait mon départ imminent et l'on croyait que je venais faire mes adieux.

Quelle émotion complexe me saisit en face de M"“ Henaud, de cette inère complaisante et dédaigneuse qu'il allait falloir attendrir, alors qu elle se riait de mes jeunes sentiments ; à laquelle il

LE MARIAGE DE l'aDOLESCIM

s’agissait de parler sérieusement, bien qu elle ne me prît pas au sérieux.

.l'étais obligé de dompter nia timidité, ma confusion, et le léger ressentiment que m’avait inspiré la conduite de cette «lame envers moi. Mais la présence de Geneviève m’encourageait h dominer toutes ces impressions, môme la peur d’étre ridiculisé par sa mère.

Pour qui songe au caractère d’un très jeune homme, fi sa vanité craintive, k son amour-propre chatouilleux, ;i sa volonté encore oscillante et h sa fierté si susceptible, on reconnaîtra, qu’en poursuivant mon projette donnais une preuve d’amour plus convaincante qu’un acte de désespoir.

Je parlai à Renaud, tout en fixant les yeux sur Geneviève :

LE MAHIAGt DE l'iDOUHCKST 127

— Madame, vous m'aviez permis d'approcher mademoiselle voire tille, parce que vous me trouvez trop jeune :

mon père m’éloigne d'elle, pour la même raison. Mon Age me fait jouer de malheur en celle circonstance : il m'expose aux dangers d'uneintimilé trop douce cl m’empêche de suivre mon penchant. Je ne me permets pas de vous juger, ni de juger mon père. Madame : mais constatez que je suis la victime d'une cause qui produit deux effets opposés : ou j'avais l'Age d’aimer et il fallait vous métier de moi ; ou, si je n'ai pas cet Age, pourquoi mon père s'inquiMc-t-il à tort ?... L’un de vous sc lruni|Kî, puisque le même motif vous inspire des actions contraires. Esl-cc lui? Esl-cc vous?... En tout cas, vous me rendez lous deux bien mal-

128 LE MARIAGE DE l’aDOLESCKNT

heureux. Votre indulgence m'a laissé le temps de in’éprendre profondément do Geneviève. La sévérité de mon père me force de partir, quand je me suis abandonné totalement h ma passion sans pouvoir nie reprendre...

M"** Renaud m’interrompit, avec un sourire :

— Vous êtes un singulier garçon : savez-vous que vous dites timidement des choses fort impertinentes?... Alors, vous êtes venu pour me reprocher mon imprudence maternelle ?

Je protestai :

— Madame, ne vous moquez pas de moi... Je cherche à vous persuader combien on peut faire souffrir involontairement un être en le considérant selon soi, au lieu de le traiter suivant lui-même :

Ll MABUGK Di LADOLESCBNT 129

pour mon père, je suis un jeune homme agité do désirs dont il redoute le mariage trop hâtif ; à vos yeux, je reste un gamin sans conséquence: j'ignore ce que je suis dans l’esprit de Geneviève ; mais je sais qu’à vivre ballotté entre ces opinions différentes, je mérite le titre d’homme rien qu’à la force de ma douleur. Madame, puisque vous êtes indirectement fautive de mon amour librement épanoui, puisque mon père veut différer des projets qu’il croit prématurés, accordez-moi au moins l'unique compensation qui puisse m’aider à supporter l'attente et permettez-moi d’emporter un espoir, si Geneviève y consent...

M** Renaud répondit évasivement :

— Ma tille est presque engagée... Je ne puis...

LE MARIAGE DE LAftOUSCTIT

.le bondis d’indignation. Perdant toute retentir, je prononçai le nom de Hariliol ; je le représentai crûment dans sa déchéance luxurieuse, sa jalousie podagre et sa lubricité déguisée. C'est à peine si je choisissais mes expressions par égard pour Geneviève ; la haine contre cet homme odieux qui avait réussi h m’écartcr, le vif désir de combattre è mon tour ses projets m'emportaient : j'étais vibrant d’indignation, éloquent, persuasif... Une ardeur désespérée m'inspirait des arguments irrésistibles.

M nK Renaud accueillit mon discours avec une gravité inattendue. Elle admit que M. Rarillot était un prétendant bien Agé. Elle passa ses avantages en revue, et ce fut une occasion pour elle de lui découvrir des défauts auxquels je ne

pensais pas moi-mème. Bref, elle le dénigra incontestablement.

Et soudain, je compris... M 0- Renaud désirait, ou plutôt croyait désirer le mariage de sa fille. Mais elle aimait trop exclusivement Geneviève pour que ce désir fût sincère. Elle le reniait, sans s’en douter. Elle se cabrait involontairement h l’idée de partager l'affection de son enfant et de se séparer d’elle... Et il suffisait qu’un homme lui apparôl comme un gendre éventuel pour qu’elle le détestât inconsciemment — tout en souhaitant un mari pour sa tille, tant que ce mari demeurait à l étal hypothétique.

Au fond de la meilleure des mères, sommeille toujours une parfaite bellemère.

Un espoir de triomphe me rasséréna

132 le MARIAGE DI LADOIISCIXT

subitement. La subtile M“* Renaud eut l'intuition de ce sentiment. Elle me dit alors, avec une douceur amicale :

— Mon pauvre enfant, je ne veux ni vous désoler, ni vous abuser. Partez en ayant cette consolation : c’est que les fiançailles de Geneviève sont encore fort incertaines. Mais ne prenez pas cette satisfaction pour un avantage personnel.

Je ne peux* pas vous donner l’illusion que vous épouserez ma fille. Vous êtes un charmant garçon, et la probité de votre nature me touche beaucoup. Cependant vous possédez un grand ennemi — plus redoutable que M. Barillot — un ennemi qui vous nuit extrêmement h mes yeux : votre jeunesse... Votre innocence n’cst-elle pas tout simplement de l’ignorance ; la pureté de votre amour,

LE UVhlvr.F M L ADOLCSCENi

de l'inexpérience ; la certitude de votre fidélité, de la témérité ?... Il faut savoir ce que tout cela sera devenu, après un premier contact avec l'existence. Jusqu'à présent, votre vertu n'est qu'une question d’Age. Puis-je me confier à votre caractère, alors qu’il n’est pas formé ?

Me fier à vos promesses, quand vous vous trompez peut-être sur votre propre, conscience ?... Ah ! certes, une mère approuvera toujours l'union rare et parfaite de deux êtres aussi chastes l’un que l’autre : s'il vous était permis de vous marier, dès aujourd'hui, c'est avec joie que je vous donnerais ma fille ; car j’aurais le bonheur de vous savoir semblable h elle, et son influence quotidienne aiderait l’homme à tenir les engagements de l’adolescent. Mais du moment

que vous ôtes obligé de suivre une autre voie, d’obéir aux sages intentions de votre père, renoncez à votre rêve, écoutez, l'homme raisonnable qui veille sur vous ; et n'espérez pas ce qui serait, de ma part, un gesle de faiblesse et d’imprévoyance terrible... Autoriser des fiançailles aussi périlleuses ; laisser Geneviève vous aimer chaque jour davantage, se livrer à l'idée fixe de son avenir tandis que le votre vous détournerait insensiblement d’elle ; mais ce serait jouer le cœur de ma tille contre la versatilité d’un C9prit de dix-huit ans !

J'allais protester. Elle ne m’en laissa pas le temps, et ajouta vivement :

— Si j'ai été imprudente à votre égard en vous supposant trop jeune pour être un amoureux convaincu, j'arrête là

LE MARIAGE DE l’aDOLEsCB.’»!

mon erreur et je ne commettrai pas d’inconséquence en ce qui concerne le bonheur de Geneviève !

Elle parlait du sort de sa tille avec la force et la fermeté que inon père apportait h dicter celui de son lils. Ce père et cette mère .animés d'un même égoïsme depassion, estimaient que la sécurité et l’intérêt de leurs progénitures respectives primaient le reste. Je songeais amèrement : « Comme ces deux enfants pourraient être heureux, si I on s'occupait un peu moins d'assurer leur félicité ! »

M"* Renaud concluait :

— Il serait inutile d'insister.

Je m'écriai :

— Oh! Je n'ai pas cette intention, Madame. J'ai été élevé dans le respect de la famille et je ne saurais pas me révolter

LC MARIAGE DE l’ADOLESCENT

contre ce que je respecte. Je m’incline devant vous comme devant mon père.

Mais... quelle intolérable épreuve ! C’est h tort que l'on prétend que la jeunesse se console vite. La vie est une succession d’etTorts infructueux : elle nous accable d’un poids d'autant plus lourd que nous avons moins vécu. Ma première douleur m’apprend l’effroi de toutes les douleurs qui me restent h vivre... Ah ! plus la route est longue, plus je souhaite de tomber en chemin !...

Geneviève qui n'avait pas dit un mot jusqu'ici, murmura :

— Maman, M. Philippe s’en va demain soir... Veux-tu me laisser faire demain une dernière promenade avec lui ?... Je lui parlerai raisonnablement.

— A quoi bon, ma chérie ? répliqua

LE MARIAGE DE l'aDOLESCEUT

doucement M M Renaud. Ditcs-vousadicu tout de suite : cela n’en vaudraque mieux !

Elle s'éloigna un peu de nous, par une condescendance maternelle. Alors Geneviève chuchota tout bas. en rougissant :

— Trouvez-vous demain h l'entrée de la forêt de Grosbois... J’irai vous rejoindre.

Et je dus quitter cette maison, où j’étais entré avec mon dernier espoir.

J’avais obtenu seulement, en guise de succès, que Geneviève connût la faute de m'accorder une entrevue clandestine.

De la part de cette fille scrupuleuse, ce geste avait une portée significative. Mais pour moi, n’était-ce pas une compensation dérisoire? Il ine semblait que Geneviève fit la charité inutile d’offrir une gerbe de roses à un agonisant.

Il bruinait. Un brouillard épais llottait autour do moi ; j’apercevais le contour des choses comme nu travers d’une écharpe grise.

(Jui n’a pas ressenti cette émotion du rendez-vous : on l’avait fixé la veille, aujourd’hui voici qu’il pleut ; et l'on y va, plein d'inquiétude, en pensant :

— Viendra-t-elle quand même ?

Je n’osais supposer que Geneviève serait exacte h sa promesse. Les chemins étaient mouillés et l'humidité pénétrante de l’air faisait frissonner. L’automne commençait; sa tristesse semblait

LC MARIAGE DE l'aDOLESCEST

exprimer l’adieu mélancolique de inon pays. Je marchais sur un lapis de feuilles rousses el détrempées. On n'entendait plus de bruit, ni le cri des bétes, ni la crécelle des insectes. C’était le grand silence des choses qui meurent.

Et tout à coup, je fus en face de Geneviève. Elle était venue, malgré le temps, malgré sa mère, inventant quelque histoire pour sortir sous la pluie.

Elle enfonçait scs petits souliers dans la terre boueuse et se blottissait sous un parapluie ; elle m’attendait, dans une attitude humble et génée ; confuse, un peu pileuse — adorable : la pudeur désarmée de cet aveu muet me bouleversa.

Je pensai : « Elle m’aime. » et je savourais la joie amère d’avoir la certitude de son amour à l’instant de le perdre. Cette

LK IARIAuE DK L ADOLESCENT

réflexion me transportait de bonheur et de désespoir : je touchais à la fois aux deux pôles de la passion.

Je m’écriai tristement :

— Ah ! pourquoi êtes-vous là, Geneviève !

Elle me considéra d’un air apeuré.

J’ajoutai, d’une voix sourde :

— Mon mal est semblable a une maladie mortelle : en voulant le soulager, on l'aggrave. Vous ôtes trop bonne et trop aimable : est-ce en me montrant votre charme que vous espérez me consoler de vous ?

Geneviève se contenta de répondre :

— Que vous ôtes exallé ! Je tenais justement à vous voir pour vous faire comprendre votre tort. Vous n'avez pas de raison de tant vous désoler...

LE MARIAGE DI l'aDOLESCEKT

Elle s’efforça il de parler froidement, mais l'expression de son visage la trahissait. Je la sentais aussi peinée que inoi-mème.

Je m'aperçus qu'il tombait des gouttes d’eau sur son manteau léger ; et je lui dis :

— Enfonçons-nous dans les bois. Je connais des endroits où le fourré est si épais que la pluie ne pourrait le traverser.

Nous nous avançâmes sous la futaie, dans une allée sombre plantée d'arbres encore tout feuillus dont le dôme protégeait le sol presque sec.

Geneviève reprit :

— Non, vous n’avez pas de raison de vous désoler...

— Croyez-vous donc que je vous oublierai ?

W2 LE MARIAGE DR L'At»OLESCE"T

— Mais je ne veux pas que vous m’oubliiez...

Elle continua, en détournant un peu la tête :

— Je ne suis pas venue pour vous engager à renoncer à moi, au contraire...

Hier, en vous écoutant, en écoutant ma mère, j'ai senti — malgré ma raison, nui confiance filiale — que tout mon être vous approuvait... Il est des moments où nous devons obéir aux impulsions de notre Ame, en dépit de la sagesse...

Je suis peut-être folle, j'agis peut-être mal, mais jai résolu, dès cette minute, d’être votre femme, quelle que soit l'opposition que puisse rencontrer ma décision... Et c’est pour vous le dire, Philippe, que je désirais vous rencontrer aujourd'hui... pour vous répéter :

LE MUU.VGE DE L’aDOUOGDCT

« Partez sans regret... Je vous attendrai. »

Je hochais tristement la U'te. Elle insista :

— Vous ne me comprenez donc pas ?...

Vous devriez être heureux !

Je dis doucement :

— Ma pauvre petite Geneviève, vous ne vous rendez pas compte que vous seriez hors d’état de tenir cet engagement — telle que je vous connais... Vous êtes trop modeste, trop timide, trop soumise... Les charmantes qualités que j'admire en vous feraient obstacle à votre volonté respectueuse... Ah î si je vous aime, c'est que votre nature est la môme ; et moi, malgré ma passion, suis-jc assez audacieux pour lutter contre mon père?

Allez, d’ici trois mois, vous seriez con-

LE KiBIAGI DE L’ADOIISCEÎTT

Irainle «le sacrifier vos promesses pour suivre les conseils maternels !...

Elle protesta :

— Ce n’est pas bien : vous retournez les rôles...Quoique vous couriez demain tous les risques de devenir inconstant, j’aurai la force de vous garder ma confiance entière. Je vous estime trop pour douter de votre cœur. Et moi qui suis mille fois moins exposée que vous à faillir, c’est moi dont vous suspectez la fidélité ?

Je répondis gravement :

— Oui, Geneviève, si paradoxal que cela paraisse : j’ai plus de motifs de douter de vous... Car je ne lutterai que contre des tentations mauvaises, tandis que vous serez en butte au danger beaucoup plus perfide de la vertu filiale. Quand on

LE MARIAGE DE ï’ADOLESCENT

aime sincèrement, on triomphe plus aisément du mal que du bien.

Elle me regardait d'un air stupéfait et désappointé. Elle murmura :

— Je n’aurais jamais supposé que vous seriez ainsi... Comment vous convaincre ?

Elle continuait de me regarder dans les yeux, longuement, profondément ; tourmentant son cœur et son imagination pour trouver les paroles persuasives.

Et moi, au contact de cette inutile lendresse qui avivait ma plaie, je ne pouvais réprimer le découragement dont m'accablait ce supplice de Tantale ; je me sentais imprégné d'une lourde tristesse qui m'étouffait. Je songeais au train qui m’emporterait le soir, aux trois

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cents kilomètres qui nous sépareraient demain...

L’atmosphère même où nous étions exacerbait cette sensation d’oppressement : le temps tournait à l'orage. 11 ne pleuvait plus, mais des grondements de tonnerre éclataient avec fracas, répercutés par l’écho des collines environnantes.

Les bois s’assombrissaient sous le ciel noir. Un mouvement pressé d’ailes fuyantes agitaient les feuilles ; des bandes d’oiseaux rasaient le sol. Et l'on entendait un frémissement confus, continu, proche et lointain; venant on ne sait d’où, des bêtes ou des branches ; comme si la forêt tout entière sc fût mise h trembler.

— J’ai peur, chuchota Geneviève.

Elle était pâle ; et ses lèvres se crispaient nerveusement. Ainsi que la plu-

LE MARIAGE HR l'aüoLESCEM

part des femmes, elle était impressionnée par l'orage. Un éclair passa devant nos yeux. Elle poussa un cri et appliqua scs mains sur son visage.

.le l’entraînai vers un fourré touffu et je la lis se réfugier à l’intérieur, en lui disant :

— Attention... Uaissez-vous.

Notre asile sc composait d'un inextricable foullis de feuillage, de hautes herbes et d'arbustes. Une fois blottis au centre de ce nid de verdure, les lianes s’étaient refermées sur nous — si bien que nous ne distinguions plus l’ouverture et que nous avions l'illusion d'être enfermés dans une prison de feuilles. Le tonnerre s'entendait toujours sourdement, mais on ne voyait plus les éclairs et Geneviève sc rassura.

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Je la serrais dans mes bras sans qu elle songeât à se dégager. Un découragementexaspéré me prit, à sentir Geneviève si près de moi à l'instant proche de notre séparation.

Je m’exclamai Aprement :

— Ah ! Vous ne savez pas ce que j’éprouve... Vous pouvez craindre encore la foudre, craindre les dangers de mourir... Moi je ne puis craindre quede vivre.

Je redoute de suivre le mouvement humain, d'étre un atome de plus dans la souffrance universelle... Notre existence est une chose si brève, nous la conservons si peu de temps à l’abri de la destruction pour la voir finir dans la pourriture, que le seul bien que nous possédions est la faculté de l'abréger dans une minute de suprême délice, pour

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nous épargner l'horreur du réveil... Geneviève, je suis si heureux en ce moment et je serai si malheureux demain... Estce à l'heure où je crois posséder l'ombre du bonheurque je serais capable de me résigner aux jours douloureux qui m'attendent !...

Geneviève frissonnait contre moi. D’un geste irréfléchi, elle jeta ses bras autour de mon cou en murmurant :

— Je ne veux pas que vous ayez ces idéos-lù... Vous me faites pour.

Je la pressai sur ma poitrine et je baisai ses lèvres. Elle eut d'abord un sursaut de révolte ; puis, elle poussa un gémissement profond ; et elle me rendit mon baiser en m’étreignant violemment...

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Dieu sait cc que j'ai fait, mais qui pourrait m’accuser?... Les événements, le décor, les éléments s'étaient entendus pour précipiter notre amour. Nous étions aussi inconscients que l'épave qui roule avec le courant ou la poussière que balaye un coup de vent. Nos Ames inertes se laissaient emporter par la force du torrent, par l'instinct formidable.

J’allais partir : l'orage grondait ; le premier lit des hommes s'étendait sous nos corpset nous baignait de parfums...

Si cc fut osé... Notre destin eut plus d'audace que notre volonté.

Si ce Tut mal... La nature fut plus coupable que nous.

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