ACTE II, SCÈNE VIII
SL'ZETfK ^ »c tournant du cAU du |iirivnit.
Je le crois... aussi je l’aime beaucoup.
MADAME PINCHON
C’esl-à- dire, tu l’aimes... tu l’aimes... tu n’en es pas folle.
STZETTE.
Que dites- vous?
MADAME PINCHON
Tu ne l’aimes pas... d’amour... c’est bien aisë à voir, et je m'en suis aperçue au premier coup d’œil... mais il n’y a pas de mal... c’est ce qu il faut : ça n'en ira que mieux.
SÜZETTE.
Comment , madame Pinchon ?
MADAME PINCHON
Entre femmes, entre cousines, on peut tout se dire ; et je t’avouerai que moi aussi , quand je me suis mariée, je n’avais pas iramour pour monsieur Pinchon... Oh ! mon Dieu ! pas un brin... et d’un autre côté, je ne manquais pas d’amoureux, et de bien gentils... Mais les amoureux, vois-tu bien, ça n’est que pour durer un instant ; les maris, ça dure tonjours... Il faut donc, en fait d’ ça, choisir du bon et du solide, pareeque, une fois pris, on ne peut plus en changer... et c'est ce que j’ai fait... Monsieur Pinchon n'était pas un élégant, mais cotait un brave garçon... c'était sur-tout un bon caractère... j’ai son amour, sa confiance... c’est moi qui commande, qui ordonne, qui fais tout dans la maison. . chaque jour je me félicite d’avoir un si bon mari... Eh bien, Bertrand vaut encore mieux , si c’est possible.
SÜZETTE.
N’est-il pas vrai?
MADAME PINCHON
Il a autant de bonnes qualités, et plus de mérite encore... plus de considération... c’est un brave militaire, c’est l’honneur du pays, et jamais on ne s'aviserait de manquer à lui, ni aux siens... Faut voir seulement quand il passe dans le village, comme tout le monde met la main à son chapeau , en disant : Cest monsieur Bertrand. Et l’autre jour, à la ville, où je lui donnais le bras, comme les factionnaires Ini portaient les armes !... comme j’étais ficrc, en disant : C’est mon cousin! Eh bien, toi, tu diras : C’est mon mari!... et chez toi, dans ton intérieur, en voyant combien il te rend heureuse, tu feras comme moi... cet amour, que tu n’avais pas, viendra peu-àpeu... peu-à-peu.
Air : Tcn &ouvicns-lu ’
Dans mon ménage , et sans l’ vouloir peut-ctre ,
Je bis parfois enrager mon mari ;
Et si pourtant I’ tnoimlr’ danger pouvait naître ,
.Sans hésiter, j’ donu’rais mes jours pour lui.
Car je lui dois c’ bonheur que rien n’ rachète ,
Mes deux garçons, ma BUe... et dans queuq’ temps. Ainsi que moi, tu le sauras, Suzrttc,
On aim’ toujours le per’ de ses enfants.
ÉootMMD , entr'aimant le paravent.
Maudite femme!... elle ne s'en ira pas.
SÜZETTE, réfléchissant.
Comment? cousine, répète-moi ça, je t’en prie.
A la bonne heure... voilà que tu me tutoies aussi.
SVZETTE.
Tu n’aimais pas ton mari?...
MADAME PINCHON
Deraande-lui plutôt.
SVZETTE.
Mais, au moins, tu nen aimais pas un autre... tu n’aimais personne.
MADAME PINCUON.
Eli ! eh ! je ne voudrais pas en jurer.
An ; Ce que j 'éprouve eu vous voyant.
C'est mon secret, j' veux bieu tout bas T’en faire ici la conHdencr...
Mais sur-tout garde le silence,
Car Pinchon ne s'en doute pas.
Mon mari ne s'en doute pas.
Vois-tu bien, en pareille affaire,
•Sur I’ passé il* faut pas revenir,
Oo n’ pouvait pas le garantir :
C’est déjà bien assez , nia chère ,
De répondre de l'avenir.
Je crois donc que j'aimais un jeune homme Lien gentil., seize ans, tout au plus.
Quelqu’un du village?
MADAME PINCIION.
Mieux que cela... quelqu’un du château... lu ne le diras à personne... le fils de monsieur le comte... monsieur Edouard.
(Edouard, qui avait avancé la tête hors du paravent, la retire vivement.)
SÜZETTE , à part.
O ciel ! comme moi ! et je ne m'en suis pas aperçue... (Haut, et avec émotion.) Et lui ne t'aimait pas?
MADAME PINCHON
Au contraire, comme un fou, à en perdre la tète... Il me poursuivait par-tout; il me disait qu’il n’avait jamais éprouvé d’amoui pareil. *
SVZETTE , à part.
Comme moi.
MADAME PINCHON
Et qu’il m’aimerait toujours... et puis il jdeurait; il se désespérait... et se jetait à mes pieds...
süzette , à pan.
Comme aujourd’hui.
MADAME PINCHON
Et un jour, enfin, je ne sais plus au juste ce qu'il me demandait... car il demandait toujours, cl il était très exigeant, il s'écria que si je le refusais, il allait 9e tuer.
SUZETTE , à part.
O ciel! comme tout-à-l’heure. (Haut.) Et qu'en est-il arrive?
MADAME PIRCHON.
Je n'en sais rien... Je me suis enfuie tout effrayée, parceque j'ai toujours eu peur des armes à feu... mais ce que je sais, c’est que j’ai épousé monsieur Pinchon, et qu’il n’en est pas mort.
SUZETTE , avec douleur.
11 te trompait donc ?
MADAME P1SCHOH.
Lui!... oh! mon Dieu, non!., le pauvre garçon était de bonne foi, et il m’aimait autant qu’il pouvait aimer... D’abord, j’étais sa première inclination... mais ça ne pouvait nous mener à rien ; il ne pouvait pas m’épouser... il a pris son parti, et moi le mien... Il s’est consolé; c’est ce qui arrive toujours.
SUZETTE
Tu crois ?
MADAME PlNCIlOft.
Par exemple... une chose dont je suis bien sure, c’est que depuis il m’est resté fidèle... il j ne me rencontre pas de fois qu’il ne me dise des mots de tendresse... sans conséquence...
auurn.
Comment!... il oserait...
MADAME I'IHCIIOR.
Avant-hier encore, il a couru après moi dans le jardin; il m’a embrassée... toujours sans conséquence... Mais ce matin , il voulait que je vinsse dans ce pavillon pour régler les comptes delà ferme... et ce Pinchon, qui le voulait aussi! mais ça, c’est différent.
Air : De sommeiller encor, ma obère.
On ne sait pas, dit la prudence,
Ce qui peut arriver; aussi J’ai refusé par prévoyance.
Non pour moi, mais pour mon mari.
Pauvre garçon ! lorsque j’y pense,
Si jamais il était trahi...
Je l’aime tant, qu’en couscicncc ,
Ça m’ frait trop de peine pour lui.
Parceque, vrai... il ne mérite pas ça ; et tiens... liens, le voilà, ce brave et bonuéte homme.
(Suicttc et madame Pinchon vont an-devant de Pinchon , qoi entre dans ce moment. ) ÉDOUARD , ouvrant le paravent et apercevant Pinchon.
Allons, encore un autre... impossible de s’en aller, ils me feront rester là jusqu'au soir.
( Il »e cache derrière le paravent. )