VICTORINE, ANTOINE
Victorine est assise h gauche, son mouchoir h la main et son ouvrage sur scs genoux. Antoine est debout au milieu du thédtre.
ANTOINE
Comment! je vous surprends les yeux rouges, l’air embarrassé, et vous allez encore me soutenir que vous ne pleurez pas? ou bien vous me direz, comme c’est votre habitude, que les jeunes filles pleurent quelquefois pour se désennuyer?
Non, mon papa, je vous dirai, celte fois-ci, que je pleure .. que je pleure parce que je m’ennuie.
ANTOINE
El pourquoi vous ennuyez-vous? parce que vous êtes uno
paresseuse . Si vous étiez, comme moi, forcée de travailler quinze.heures par jour, vous ne trouveriez pas le temps long.
Mais je ne trouve pas le temps long, je le trouve triste.
ANTOINE
Triste? Il fait un temps superbo... Victorine, je crois que tu deviens folle !
Et vous, mon papa, vous devenez sévère!... vous me parlez durement. (Elle se 1ère.) Voyons, qu’est-ce que vous avez donc contre moi depuis quelque temps?
ANTOINE, attendri.
J’ai... j’ai... (sévèrement) j’ai que je n’ai pas le temps de m’occuper de vos vapeurs... de vos sottises... (Retournant à son bureau.) Voïlà-t-il pas une fille bien à plaindre parce qu’oh lui prépare un honnête mariage ! (Revenant, et fâché en voyant que Victorine pleure encore.) Allons, je veux savoir la cause de vos larnjes, parlez !
Je vous jure, mon père, que je ne la sais pas moi-même. Je suis comme cela, j’ai des envies de pleurer, toujours plus souvent depuis que mon mariage est arrêté.
ANTOINE
Vous ne voulez pas vous marier, parce que vous savez que je le veux. Est-ce cela?
Je ne dis pas...
ANTOINE
Vous n’aimez pas Fulgence?
Mais si... je l’aime bien.
' . ANTOINE
Non, non, vous ne le trouvez pas assez élégant, assez joli pour vous 1
Oh! il est bien assez élégant pour moi.
ANTOINE
Vous n’estimez pas un honnête homme plus que tout.
Oh! par exemple!
ANTOINE
Il ne s’occupe pas assez de vous, il ne cherche pas à vous plaire, et, moi, je ne sais pas ce que c’est que de choisir un gendre !
Si, si, si, si!... Mon Dieu, si!
ANTOINE
Eh bien, alors, que voulez-vous donc? quel mariage prétendriez-vous faire? Vous méprisez le rang de votre père! Un commis, un homme qui travaille, fi donc! Il vous fallait un 'marquis, un prince!
Moquez-vous de moi tant que vous voudrez, mon papa, mais j’ai peur de ne pas aimer assez mon mari... qu'il ne soit pas content démon caractère... que je ne sois pas assez raisonnable pour lui... Enfin je trouve que c’est trop tôt de se mariera dix- sept ans.
ANTOINE, sc meltant à son bureau.
Plût à Dieu que vous fussiez mariée depuis longtemps !
Oh ! pourquoi donc ?
ANTOINE
C’est inutile que vous me compreniez. Voyons, séchez vos bêtes d’yeux, et prenez votre ouvrage pendant que je vais faire le mien.
Est-ce que vous avez besoin que je reste ici, mon papa?
ANTOINE
Et où voulez-vous donc aller encore? Vous n’ôtes jamais avec moi.
Oh! j’y resterai tant que vous voudrez, je ne suis jamais
« r H É A T tt E COMPLET DE GEOKGE S AND
plus contente qu’avec vous. Mais, pendant que vous faites vos chiffres, vous ne me regardez seulement pas; c’est comme si vous étiez seul.
ANTOINE
Eh bien, regardez-moi, vous qui n’avez rien de mieux à faire !
Vous regarder?
Oui, regardez-moi avec attention, la, pendant que je travaille, et vous me direz ensuite à quoi vous avez pensé. VICTORINE, allant prendre nne chaise et venant s’asseoir auprès
d’Antoine.
Je veux bien, mon papa.
ANTOINE, après avoir broché rapidement une copie, quittant 1a plume et regardant, sa Dite.
Eh bien?
Eh bien, mon père?
ANTOINE
A quoi pensez-vous?
Je pense à vous.
ANTOINE
Que pensez- vous de moi ?
Que vous avez bien de la peine.
ANTOINE
Bien! Après?
Que vous aimez bien votre maître, le bon M. Vanderke ; que vous voudriez mourir pour lui comme vous avez vécu pour lui, que vous prenez ses intérêts plus que les vôtres... que vous ne connaissez qu’une chose au monde, votre devoir, et que vous sacrifieriez à votre devoir votre • bonheur... le mien, enfin tout!
ANTOINE
Oui! vous devinez bien et vous pensez plus juste que vous n’en avez l’air. Et il en résulte?
Que je dois vous imiter en tout : ne pas avoir une idée, une volonté que vous n’approuviez, et avoir toujours votre exemple devant les yeux.
ANTOINE
Ne perdez jamais cela de vue, et, à présent, si vous avez quoique affaire dans la maison, allez, je ne vous retiens pas.
VICTORINE, se levant.
Je vais voir si Sophie...
ANTOINE
Vous ne vous déshabituerez pas de cette familiarité avec mademoiselle?
Ah !... Et vous, mon papa, vous ne vous habituerez jamais à l’appeler madame! Allons! je vais voir si ma jeune maîtresse (à part, en remettant sa chaise à gauche), ma bonne amie (haut), n’a pas besoin de moi. Voulez-yous m’embrasser, mon père?
Elle revient vers Antoine.
ANTOINE, la regardant avec intention.
Mérites- tu que je t’embrasso, la, du fond du cœur?
Oui.
ANTOINE, la regardant bien.
Bien sur?
Oh ! bien sur !
Il l’embrasse. Elle sort par le fond en le regardant avec tendresse-