ANTOINE, FULGENCE
FULGENCE
Monsieur vous envoie encore ces deux comptes à enregistrer.
ANTOINE, écrivant.
Bienl mets-leslà.
FULGENCE, posant les comptes sur le bureau d’Antoine.
. Mademoiselle Victorine n’est pas ici? Je ne l'ai pas encore vue aujourd’hui.
ANTOINE
Ah! voilà bien mes amoureux !
FULGENCE
M’en faites- vous un reproche, monsieur Antoine?
ANTOINE
Non, mon garçon, pourvu que ta besogne n’en souffre pas et que tu ne négliges rien...
FULGENCE
Le devoir est une religion pour moi comme pour vous.
Il va au bureau debout et se met au travail.
ANTOINE
Je le sais. Aussi je m’applaudis du choix que j’ai fait de toi pour mon gendre. Tu es un honnête homme, Fulgence, un homme rangé, ponctuel, raisonnable! Tu n’as rien, c’est vrai ! mais, quand on est laborieux et modeste dans ses goûts, on est toujours assez riche.
FULGENCE, écrivant.
Sans doute. Cependant...
ANTOINE
Cependant, quoi? Ma fille n’est pas riche. Mes économies, je te l’ai dit, sont fort peu de chose, et je n’ai jamais souffert que M. Yanderko augmentât rnes appointements... Mais toi, c’est différent! Tu as ici une place assez importante, tu es plus instruit, par conséquent plus utile que moi. Tu y es déjà depuis deux ans; et tu seras augmenté peu à peu en raison de tes services.
FULGENCE, venant an milieu.
Je ne l’exige pas. M. Yanderko vient de doter richement sa fille, et voilà son fils qui est d’âge à mener grand train... qui fera peut-être des dettes... M. Vanderke paye bien ses commis; quand il y a surcroît do travail, il donne des gratifications fort honnêtes... II y aurait injustico à demander davantage... et... je trouverais surprenant qu’il y songeât.
Il se remet au travail.
ANTOINE
C’est bien; je suis satisfait de les sentiments comme tu Hes de ton sort. (Se levant et reportant h Fulftence les deux comptes qu’il lui a donnés en entrant.) Vous serez logés et nourris ici.
FULGENCE, se retournant avec un peh d'émotion.
C’est trop de bontés! Mais, moi qui ne suis rien, qui n’ai rien!... je me sens honteux...
. ANTOINE, descendant la scène.
Ne parlons plus de cela. Je te trouve assez riche de ton courage et de ton travail.
FULGENCE
Vous êtes bien désintéressé, monsieur Antoine!
ANTOINE
Désintéressé, moi? Comment ne" le serais-je pas? comment aimerais-je l’argent? Depuis le temps que j’en compte, que j’en reçois, que j’en verso, qu’il en passe par mes mains etsous mes yeux... c’est ici comme une rivière... je ne peux plus en être ébloui, et, quand on nage en pleine eau, on n’a plus soif. J’ai un patron qui est si bqn, si généreux que, si
je lui disais un beau jour : «Monsieur, j’ai envie... mais bien envie d’une de ces hottes d’écus que l’on vide tous les jours dans vos caisses,» il me répondrait : «Tu as envie de cela? Prends, mon cher Antoine, prends! Tu l’as bien gagné, et j’ai du plaisir à te contenter. »
FULGENCE, attentif et soucieux.
Ah 1 M. Yanderkevous dirait cela?
ANTOINE
Oui certes! et je serais riche à cette heure, si j’avais accepté tout ce qu’il voulait me donner. Mais c’est un homme qui a tant de bien à faire, et qui le fait avec tant de plaisir, que, quand je le vois à même de rendre quelque beau service, ou de donner quelque jdfi cadeau à ses enfants, j’v mettrais du mien en secret, plutôt que de le voir s’en priver.
FULGENCE. quittant sa place et venant h Antoine.
Vous ne vous étiez jamais tant expliqué avec moi, monsieur Antoine, et ce que vous me dites me fait du bien! Ainsi, vous n’avez pas l’ambition qu’ont presque tous les parents pour leurs enfants? vous n’avez jamais souhaité passionnément que votre fille fût riche?
ANTOINE
Jamais! En cela; je suis l’exemple de monsieur, qui ne souhaite pour les siens que l’honneur et une bonne renommée. 11 serait malheureux dans le fond de son âme s’il les croyait avides. (Retournant à son bureau.) Tu sais son histoire?
FULGENCE, retournant à son pupitre.
L’histoire de M. Yanderke? Oui... Je sais, du moins, qu’il est Français, noble; qu’il s’appelle le baron de Clavières, qu’il a une sœur marquise, et qu’il a pris le nom qu’il porto pour continuer le commerce d’un négociant hollandais qui l’avait recueilli sur son navire, et plus tard adopté, lorsqu’il était jeune, pauvre, et poursuivi dans son pays pour les suites d’un duel.
ANTOINE
C’est cela. Et c’est ce qui te prouve qu’il n’a pas les préjugés de la naissance. 11 n’â pas cru déroger, lui, en donnant
sa vie au travail. Tu ne vois sur ses maisons et sur ses carrosses ni blason ni couronne, et, tandis que beaucoup de traitants payent pour en avoir, lui qui en a n’en fait pas montre. Eh bien, il n'a pas plus l’amour de l’argent que celui des titres. Il s’est /ait négociant par reconnaissance, il est resté négociant par amour de l’ordre et de l’activité. Il est devenu riche sans désirer autre chose que de donner l’exemple de la probité dans le commerce, et il l’a toujours donné. Il rit des reproches de sa sœur, des dédairts de sa caste, et veut que ses enfants soient fiers de ses principes.
FULGENCE, avec an pca'de dédain.
Mais son fils ne les partage pas?
ANTOINE
M. Alexis Yanderke n’a peut-être pas encore d’opinions arrêtées. Il est un. peu séduit par le momie, mais c’est un bon jeune homme, un digne enfant! Je l’aime comme s’il était mon fils, et je sais, moi, qu’il continuera le bien que fait son père... Ah! chut! le voilà.
Pendant toute celte scène, Antoine est à son bnrean, Fulgence debout devant un pupitre à écrire. Us se dérangont et se replacent, en partant, sans cesser de paraître occupés