SCÈNE IV
ANTOINE, pni3 FULGENCE, qui entre comme h la dérobée, et fort agité, par la porte du jardin.
ANTOINE, allant reprendre son bougeoir, qu’il rallume aux flambeaux do la console.
Où sera-t-il passé, ce diable d’homme ? Je parie qu’il s’est jeté dans l’écurie sur un tas de foin. Il aura fait une course d’enragé... Ah! Fulgence, l’as-tu vu?
FULGENCE
Et vous ?
ANTOINE, son bougeoir à la main, et tourné vers la sortie.
Non. Où est-il ?
FULGENCE
Je le cherche.
ANTOINE
C’est à l’écurie ou à la cuisine qu’il doit èlre.
FULGENCE
M. Alexis Vanderke à l’écurie, à la cuisine?
ANTOINE
Et qui te parle de M. Alexis Vanderke? Est-ce que ce serait lui-même?...
* FULGENCE
Je n’en sais rien, moi; je vous le demande.
Voilà qui est fort! Jouons-nous aux propo^ interrompus? Allons, allons, je n’ai pas de temps à perdre à des folies! Viens avec morchercher le courrier. „
Il remonte vers la porte du jardin.
FULGENCE, ironiqnemenl.
Ah ! c’est un courrier ?
(W THÉÂTRE COMPLET DE GËOftGE SAND ANTOINE,"" impatienté.
Oui, un courrier qui apporte une dépêche, à qui monsieur veut parler, et que je n’ai pas encore vu. Est-ce clair?
FULGENCE
Monsieur Antoine, vous le prenez avec moi sur un ton I...
ANTOINE
Eli! parbleu! c’est vous-même qui la prenez sur un ton!...
FULGENCE
Je ne suis pas encore votre gendre, monsieur, et j’ai le droit de m’inquiéter!... Je joue gros jeu, ici! je joue mon honneur!
ANTOINE
Ah ! qu’il faut de patience! Es-tu fou, Fulgence ? qu’est-ce que ton honneur a alTairo avec l’arrivée d’un homme qui apporte ici une lettre? Allons, je vais moi même...
FULGENCE
Vous voyez bien que vous vous méfiez aussi de quelque chose 1
Va au diable, je n’v tiens plus !
FULGENCE
Fort bien, monsieur! Et moi, je vous dis que vos impatiences ne m’imposent pas. Je vous dis qu’un homme qui se cache, un homme enveloppé d’un manteau, un homme que les chiens connaissent, car ils n’aboient pas, un homme qui se glisse comme une ombre dans la maison...
ANTOINE, haussant les épaules. Il est près de la sortie sur l'antichambre.
Un voleur peut-être?... Allons-y bien vite!
FULGENCE, avec ironie.
Vous raillez? Prenez garde, monsieur Antoine, vous découvririez peut-être ce que vous ne voudriez pas savoir I
ANTOINE, k part.
Le fou me fait peur! Serait-il possible? Non! (Haut, revenant.) Écoute, Fulgence! veux-tu me dire une bonne fois, une première, une dernière fois, ce que tu soupçonnes et ce qui
LE MARiAdE DE VICTORÎNE fit
te rend si hargneux et si bourru à la veille de son mariage?
FULGKNCE.
Eh bien, oui, je vais vous le dire, quoique vous le sachiez bien et que votre question ne soit pas franche. Je vais vous le dire, parce que je ne suis pas habitué à souffrir ainsi, moi! J’étais tranquille, j’étais laborieux, j’étais froid! Je no savais pas ce que c’était que d’aimer. Tenez, je crois que je n’étais pas né pour aimer! Pour aimer, il faut de la confiance, je n’en ai pas. Pourquoi me donnez-vous votre fille? pourquoi votre fille reçoit-elle une dot pour épouser un homme qui n’a rien? pourquoi êtes-vous si pressé de conclure le mariage? pourquoi RI. Alexis Vanderke quitte-t-il la maison, au moment où je le soupçonne? et, s’il y rentre ce soir, en secret, qu'y vient-il faire?
ANTOINE, qui l'a écouté avec une figure soucieuse et troublée, va remettre son bougeoir sur la table ; il l’y pose avec colère en éteignant la bougie par la violence avec laquelle il pose le bougeoir. Ah ! que tu es heureux que j’aie été jaloux, absurde aussi, moi, dans mon temps! Sans cela, voilà des soupçons que je ne prendrais pas avec tant de patience!... Mais c’est une maladie ! (Revenant à Fulgcnce et s’emportant peu à pou malgré l’effort qu’il fait, au commencement do l’explication, pour rester calme.) Fulgence 1 je vous donne ma fille parce que je veux la marier avec un honnête homme. Je suis pressé d’en tinir parce que je sais que vous estimerez Victorine comme elle le mérite quand vous la connaîtrez mieux. M. Vanderke lui donne une dot parce qu’il m’aime. Celte dot vous chagrine? Tant mieux ! Nous la remettrons sans rien dire tlans ses coffres ! (a part.) Ce qui ne sera peut-être pjjs do trop dans ce moment-ci j (Haut.) M. Vanderke fils est parti parce que... oui, je vous dirai toute la vérité! parce quo son père a vu votre jalousie et l’a éloigné par bonté pour vous... pour moi 1 S’il revient ici ce soir (ce que je ne crois point), c’est qu’il aura voulu apporter lui- même à son père Une nouvelle intéressante que vous saurez bientôtl Et s’il se cache de moi... Mais
6i THÉÂTRE COMPLET DE GEOUGE SAND
\ous avez rêvé cela, et, comme c’est impossible, je n’ai pas à en chercher la cause !
Il va rallumer sa bougie aux flambeaux de la table eu haussant les épaules.
FULGENCE, avec beaucoup d’amertume.
L’explication me ferme la bouche I Elle me commande d’ignorer, par savoir-vivre, ce qui se passe ici. Elle vous autorise à aller tout seul à la découverte... Allez- y donc; moi, j’irai de mon côté, je vous en avertis très-humblement.
ANTOINE
Soit I mais je peux bien dire que tu as une tête de fer I
Il sort par le jardin.