‹ Le mariage forcéChapitre 10 sur 15 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

MARPHVRIVS.

QVe voulez-vous de moy, Seigneur Sganarelle ?

SGANARELLE

Seigneur Docteur, i'aurois besoin

de vostre Conseil sur vne petite Affaire dont il s'agit; et ie suis venu icy pour cela. Ah! voila qui va bien. Il écoute le monde, celuy-cy.

MARPHVRIVS.

Seigneur Sganarelle, changez, s'il

vous plaist, celte façon de parler.

Nostre Philosophie ordonne de ne point énoncer de Proposition déci-

sive; de parler de tout auec incertitude; de suspendre toujours son jugement : et par cette raison vous ne deuez pas dire, ie suis venu ; mais il me semble que ie suis venu.

SGANARELtE.

Il me semble !

MARPHVRIVS.

OUy.

SCANAR^LLE.

Parbleu, il faut bien quïl me lè

semble, puis que cela est,

MARPHVRIVS.

Ce n'est pas vne conséquence;, et

il peut vous sembler, sans que la

chose soit véritable.

SGANARELLE

Comment, il n'est pas yray que ie

suis venu ?

MARPHVRIVS.

Cela est incertain \ et nous deuons

douter de tout.

SGANARELLE

Quoy ! ie ne suis pas icy; et vous ne me parlez pas ?

MARPHVRIVS.

Il m'aparoist que vous estes là, et il me semble que ie vous parle : mais il n'est pas assuré que cela soit.

SGANARELLE

Eh ! que Diable, vous vous moquez. Me voila, et vous voila bien nettement ; et il n'y a point de me semble à tout cela. Laissons ces subtilitez ie vous prie; et parlons de mon Affaire. le viens vous dire que i'ay enuie de me marier.

le n'en sçay rien.

SGANARELLE

le vous le dy.

MARPHVRIVS.

Il se peut faire.

SGANARELLE

La Fille, que ie veux prendre, est fort jeune, et fort belle.

MARPHVRIVS.

Il n'est pas impossible.

SGANARELLE

Feray-je bien, ou mal, de Tépou-

ser ?

MARPHVRIVS.

L'un, ou l'autre.

SGANARELLE

Ah! ah! voicyvne autre Musique.

le vous demande, si ie feray bien

d'épouser la Fille, dont ie vous

parle.

Selon la rencontre.

SGANARELLE

Feray -ie mal?

MARPHVRIVS.

Par-auanture.

SGANARELLE

De grâce, répondez-moy, comme il faut.

MARPHVRIVS.

C'est mon dessein.

SGANARELLE

Tay vne grande inclination pour

la Fille.

xMARPHVRlVS.

Cela peut estre.

SGANARELLE

Le Père me l'a accordée .

MARPHVRIVS.

Il se pourroit.

SGANARELLE

Mais en l'épousant, ie crains d' estre

CoCu.

La chose est faisable.

SGANARELLE

Qu'en pensez- vous ?

5o LE MARIAGE FORCE',

MARPHVRIVS.

Il n'y a pas d'impossibilité.

SGANARELLE

Mais que feriez-vous, si vous estiez en ma place ?

MARPHVRIVS.

le ne sçay.

SGANARELLE

Que me conseillez- vous de faire?

MARPHVRIVS.

Ce qui vous plaira.

SGANARELLE

l'enragé î

MARPHVRIVS.

le m'en laue les mains.

SGANARELLE

Au Diable soit le vieux resueur.

MARPHVRIVS.

H en sera ce qui pourra.

SGANARELLE

La peste du Bourreau. le te feray

COMEDIE. 5i

changer de notte, chien de Philosophe enragé.

MARPHVRIVS.

Ah, ah, ah.

SGANARELLE

Te voila payé de ton gaiimathias ; et me voila content.

MARPHVRIVS.

Comment? quelle insolence ! m'ou-

trager de la sorte ! auoir eu Taudace

de battre vn Philosophe comme

moy !

SGANARELLE

Corrigez, s'il vous plaist, cette

manière de parler. 11 faut douter de

toutes choses ; et vous ne deuez pas

dire que ie vous ay battu; mais qu'il

vous semble que ie vous ay battu.

MARPHVRIVS.

Ah ! ie m'en vais faire ma plainte,

au Commissaire du Quartier, des coups que i'ay receus.

le m'en laue les mains.

MARPHVRIVS.

l'en ay les marques sur ma Personne.

SGANARELLE

Il se peut faire.

MARPHVRIVS.

C'est toy, qui m'as traité ainsy.

SGANARELLE

Il n'y a pas d'impossibilité.

MARPHVRIVS.

l'auray vn Décret contre toy.

SGANARELLE

le n'en sçay rien.

MARPHVRIVS.

Et tu seras condamné en lustice.

SGANARELLE

Il en sera ce qui pourra.

MARPHVRIVS.

Laisse-moy faire.

SGANARELLE

Comment, on ne sçauroit tirer vne Parole posiliue de ce chien d'Homme là! et Ton est aussi sçauant à la fin, qu'au commencement! Que dois- je faire dans l'incertitude des suites de mon Mariage? Jamais homme ne fut plus embarrassé que ie suis. Ah!

voicy des Egyptiennes. Il faut que ie me fasse dire par elles ma bonne Auanture.

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