LE COMMERCE ET L INDUSTRIE
aux magasins du Louvre ou du Bon Marché, que chez le Bacri le plus authentique de Fez ou de Maroc.
Nous avons vu des bijoux sertis dans un atelier de Tétouan qui n’auraient pas été indignes de figurer dans les écrins de nos meilleurs joailliers, et c’est un des nombreux motifs qui nous font penser que sous un autre régime, le Maroc pourrait voir des jours plus prospères; mais comment l’industrie des métaux précieux se développerait-elle en un pays et avec une religion où il n’est permis de mettre de l’or et de l’argent que sur son sabre.
Les divers travaux de poterie sont encore une des spécialités du Maroc et l’on constate dans cette branche d’industrie que les ouvriers de Fez, Maroc, Méquinez, Tétouan, possèdent encore aujourd’hui le secret d’émaux que nous avons perdu. Ces belles teintes bleues qu’on voit dans les azulejos de l’Alhambra et de cent autres palais d’Espagne se font encore couramment dans les plus misérables échoppes du Maroc; ainsi, ces mêmes hommes qui seraient incapables d’apporter le moindre perfectionnement à leurs procédés, produisent machinalement des chefs-d’œuvre que nos premiers peintres-verriers sont incapables d’égaler.
Quant aux poteries marocaines, elles ne brillent généralement ni par l’élégance ni par
l’harmonie de la ligne. Certaines, cependant, ont des contours pittoresques qui ne manquent pas de grâce. Mais la plupart du temps l’aspect est lourd. La partie ornementale n’a guère plus de valeur que la composition ; à part certaines exceptions où des combinaisons soit de caractères arabes, soit de lignes géométriques donnent des effets plutôt curieux que réellement beaux, les dessins n’ont ni style, ni caractère.
Ce que nous venons de dire des poteries peut s’appliquer aux meubles qui se fabriquent à Tétouan. Encore que divers voyageurs et parmi eux l’abbé Godard, affirment que cette partie de l’industrie marocaine demeure remarquable, nous nous permettrons de contredire de visu, ces assertions. Toutes ces petites tables à couleurs multiples, ces étagères à dessins bizarres, ces découpages, ces dents de scie, ces arcades nous paraissent manquer de caractère. Inutile de dire que nous jugeons ici à un point de vue purement européen. Peut-être les architectes du Maroc, si on les conduisait à Athènes, trouveraient-ils le Parthénon d’un goût pitoyable : c’est évidemment affaire de sentiment et d’éducation.
Là où l’industrie marocaine se montre d’une supériorité plus réelle que dans la confection du meuble, c’est à notre avis dans la prépara-
tion des cuirs. Le tannage et la mégisserie n’ont pas de secret pour les habitants du Maroc, en particulier pour les ouvriers du Tafdet, ce royaume contigu à Figuig qui touche à notre frontière algérienne.
Les peaux de bêtes sont préparées au moyen d’écorces et d’essences spéciales, qui demeurent, disent les Arabes, uniques pour ce genre de travail : quant aux peaux de chèvres ou de boucs maroquinées, elles ont une réputation universelle sur laquelle il n’est pas besoin d’insister.
Les maroquins à gros grains sont généralement obtenus avec des peaux de boucs, les autres avec des peaux de chèvres ou de chevreaux. Leur souplesse est extrême et s’acquiert par une manipulation longue et difficile qu’on ne saurait obtenir par exemple, chez nous, où le tannage chimique tend à remplacer de plus en plus la préparation végétale.
Ce pays dont l’industrie se borne aux maigres produits dont nous venons de donner la nomenclature, pourrait chercher dans le commerce la source de profits que lui refuse son peu d’initiative industrielle. Malheureusement les transactions entre le Maroc et l’étranger qui s’élevaient jadis à un chiffre considérable sont tombées aujourd’hui presque à néant. Ce n’est point l’apathie ni l’incurie des habitants qu’il
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faut incriminer dans cette affaire. La responsabilité d’une situation aussi déplorable revient tout entière au gouvernement chérifien, qui, par ses prohibitions absurdes , ses monopoles injustifiés, son ignorance des plus simples principes d’économie politique maintient l’empire dans un état de barbarie grâce auquel il peut plus sûrement exercer son despotisme.
Dans ces dernières années cependant les traités conclus avec le sultan actuel Mouley-Abdul- Azis et surtout avec son prédécesseur Mouley- Hassan, les efforts de la diplomatie européenne et la pression des consuls européens à Tanger ont amélioré légèrement un état de choses beaucoup plus préjudiciable au Maroc qu’aux étrangers. En ce qui concerne la France par exemple, le chiffre des échanges arrive à peu près à ce qu’il était en 1840 et Ton verra un peu plus loin combien il s’est développé pour certaines puissances européennes, l’Allemagne et l’Angleterre notamment, mais tant que Ton n’aura pas la liberté absolue du commerce, tant que les prohibitions existeront, particulièrement sur les grains, les laines, les bestiaux, les cuirs, la misère continuera à régner au Maroc. D’après Washington Serruys, le mouvement commercial du Maroc s’est élevé, en 1883, à environ trente-huit millions de francs dont vingt
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d’importation et dix-huit d’exportation. Sur ces trente-huit millions, le chiffre des échanges avec la France compte pour le tiers, mais qu’est-ce que cette somme pour un pays dont la richesse naturelle, la fertilité sont celles d’une terre presque vierge ?
En dehors du commerce que le Maroc entretient avec l’Europe, il est en relations pour. quatre ou cinq millions de marchandises avec le centre de l’Afrique et avec l’Algérie.
Chaque année, trois ou quatre caravanes quittent les marchés marocains de Fez, de Maroc ou de Taroudant pour se rendre à Timbouctou, chez les Changgui, les Touaregs, au Tafilet. Ces caravanes importent dans F Afrique intérieure des cotonnades, des draps anglais légers, de couleurs vives; des articles de soie, laine et coton, de Fez; de fausses perles et des grains colorés, de Venise; du corail fin d’Italie; des clous de girofle qui doivent être gros et forts pour colliers, des épices, un peu de sucre, de la poudre, des armes blanches ou à feu, du tabac, du sel que' l’on prend sur le chemin, car il y en a dans plusieurs oasis et dans le Sahara méridional, àToudeini, àTéchit, à Chingarine ; de la quincaillerie d’Europe et surtout d’Angleterre en grande quantité. L’Allemagne fournit des miroirs œils-de-bœuf et les couteaux genouillés à gros manches, la Hollande envoie
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des hachettes, le Tyrol des boîtes peintes légères qui se mettent l’une dans l’autre.
Les produits apportés par ces caravanes dont le voyage n’est qu’une foire ambulante et qui déballent leurs marchandises à chaque station importante, se troquent, çà et là, contre des nègres (1), des gommes, de la poudre d’or, des plumes et des œufs d’autruche, de l’ivoire, du séné et des drogues, de la bijouterie en or de Nigritie, et quelques tissus qui ressemblent fort aux anciennes guipures, où le fd s’enroule autour de fines lanières de parchemin. Mais l’authenticité de ces tissus paraît suspecte. Le Saïz d’étoffe noire dont les femmes s’enveloppent la tête, vient le plus souvent du pays des nègres.
Les gommes importées du Maroc sont une espèce d’adragante et la gomme blanche du Sénégal. La poudre d’ôr arrive par quantités considérables; mais une bonne partie s’introduit en contrebande, parce que le sultan ne la paye pas à sa valeur. Les feuilles de séné, dites maharan constituent un médicament estimé des Arabes, mais depuis que le purgatif désigné sous le nom de médecine noire, n’a plus autant cours en Europe, le séné qui y entre pour une
(1) La traite des nègres a été abolie au Maroc en 1777. Elle n’en continue pas moins à être pratiquée, comme nous l’avons dit, notamment au Talilet et à Figuig.
certaine dose, n’est plus recherché. Beaucoup d’autres drogues abandonnées par l’Europe ont gardé leur valeur en Afrique et sont un objet de commerce pour les caravanes.
Les bézoards (1), par exemple, complètement discrédités aujourd’hui chez nous, font encore des miracles au Maroc : le bézoard de girafe coûte au moins 300 francs l’once.
Régulièrement le bénéfice des caravanes se calcule à 400 p. 100 : ainsi le chameau qui part avec 150 francs de marchandises doit rapporter 600 francs en écus(2).
Les monnaies qui servent dans toutes les transactions sont des plus diverses et leur valeur varie suivant l’ordre du sultan ; la plus usitée est le flousse, petite monnaie de billon dont Abder-Rhaman a fait fondre des quantités énormes et qui vaut un peu moins de un centime.
Le blanquillo (billon) vaut environ 4 centimes.
La ouquici (argent) vaut 4 à 6 blanquillos, environ 15 à 25 centimes.
(1) Concrétions calculeuses qui se forment clans l’estomac, les intestins, les voies urinaires des quadrupèdes, et qui étaient considérées jadis comme des excitants, des toniques, des sudorifiques. La grande vertu qu’on attribuait aux bézoards les avait rendus tellement précieux qu’on en composa de factices : aujourd’hui, véritables ou contrefaits, ils sont abandonnés.
(2) Léon Godard, Description du Maroc, p. 218.
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Le stati (argent) vaut 7 à 8 blanquillos, environ 30 à 40 centimes.
Un marchand de Fez.
Le bendki (or) vaut 40 à 50 ouquias, environ 7 à 8 francs.
Notons en passant que la valeur des monnaies marocaines n’est pas la même suivant qu’elles sont échangées dans le commerce, ou
quelles sont versées à une caisse de l’Etat. Pour les transactions commerciales une pièce vaut, par exemple, 8 francs comme le bendki; si vous avez à la donner pour le paiement d’une contribution, cette même pièce ne sera plus prise chez le receveur que pour 6 francs. De plus le sultan qui ne reçoit dans ses caisses que de l’or ou de l’argent et au tarif restreint, ne paie jamais qu’en monnaie de billon et au tarif du commerce. — C’est pour lui bénéfice des deux côtés.
Les poids usités au Maroc sont le kintor ou cantor ordinaire qui vaut 100 livres ou 48 kilogrammes ou 112 livres anglaises; le kintor- elaroub ou petit cantor de 75 livres du pays et le grand cantor de 125 livres, mais chaque ville à son cantor particulier et dans aucune ville du Maroc peut-être, il n’a une valeur identique.
Les mesures de capacité sont pour les grains : le mind ou moud, de 14 litres, égal environ à la minci de Gênes ; la fanègue espagnole (56 litres sur le continent et 62 aux Canaries) ; le sah de quatre mouds ; et pour les liquides la koula de 15 litres.
La mesure de longueur, dhraah ou coudée, vaut 50 centimètres environ.