CONFLIT DE MELILLA. - CAMPAGNE DF
Comme le fait très justement remarquer un auteur qui a vécu longtemps au Maroc, les villes espagnoles de la côte méditerranéo-marocaine peuvent être considérées comme vivant, de la part des habitants du Rifï, dans un état de blocus perpétuel.
Rien n’y fait, ni menaces ni châtiments.
Comme ces pilleurs d’épaves du littoral de l’Océan qui vivent de la dépouille des navires échoués sur leurs côtes, les Riffains, race rude et sauvage, sont toujours prêts à la lutte, au pillage, au massacre, assurés de l’impunité grâce aux montagnes abruptes qui leur servent à la fois de repaire et de refuge. Plusieurs fois déjà, des navires de nationalités diverses ont eu af-
faire avec ces bandits intraitables sans que la répression ait jamais abouti. « En 1854, la corvette française à vapeur le Newton , commandée par M. Hugues de Chaillé, longea toute la côte du Rifî à portée de canon, envoya des bombes sur les villages, détruisit bon nombre de barques, en un mot donna aux Riffains une leçon assez sévère pour que plusieurs de leurs chefs vinssent à bord demander la paix et offrir des otages. On amena sur le pont un taureau qui fut égorgé en présence du commandant, comme gage des promesses solennelles faites par les Riffains. Cependant, quelques mois après cet acte de soumission, deux navires étaient attaqués et pillés dans les mêmes parages où le Newton était venu croiser en faisant feu de toutes ses pièces (1). »
Il est donc naturel que les voisins les plus rapprochés de populations aussi farouches, soient constamment en butte à des agressions journalières.
A vrai dire, la question de nationalité, même de religion importe peu aux Riffains. « De leur attitude haineuse vis-à-vis des Espagnols, il ne faudrait pas conclure que tous leurs vœux tendent à détruire les presidios et à affranchir leur sol de tout établissement étranger.
(1) Le Maroc contemporain, par M. Narcisse Cotte, ancien attaché français à la légation au Maroc.
L ESPAGNE AU JUAIiOC.
Ils trouvent au contraire intérêt à leur maintien... Prendre l’argent des Espagnols et gagner le paradis en les tuant, quand cela est possible, telle est la pensée qui anime tous les Riffains (1). »
De même, avec le pouvoir précaire du sultan sur les tribus du littoral méditerranéen, il est difficile de demander compte au soi-disant souverain d’exactions qu’il est matériellement dans l’impossibilité d’empêcher ou de châtier, mais devant cette impuissance du pouvoir officiellement responsable, qui voudrait prétendre que
(1) Le Maroc contemporain, p. 254.
le droit de répression n’appartient pas directement à l’offensé?
Dans le courant de l’année 1859, l’Espagne eut l’occasion de se décider, dans cette question délicate pour l’affirmative ou pour la négative, et résolument, il faut le dire, elle opta pour la première de ces deux solutions.
A cette époque, alors que le maréchal O’Donnell était au pouvoir, les habitants de Ceuta eurent à diverses reprises à souffrir de leurs turbulents voisins, et les vexations de ces Piilards audacieux allèrent jusqu’à abattre un poteau aux armes d’Espagne, qui traçait la limite entre la terre africaine et la zone espagnole.
L’insulte était directe; il n’était pas permis de la laisser passer sans protester, et aussitôt les faits constatés, le gouvernement de la reine Isabelle adressa au grand vizir chérifien Sidi- Mohammed-Khateel une demande de réparation immédiate.
Le vizir se garda de refuser. Avec cette souplesse particulière à la race sémitique, il déplora les événements accomplis, promit les excuses exigées et protesta de son dévouement pour Sa Majesté Catholique. Mais quand il fallut passer des promesses à l’exécution, on se heurta à une invincible inertie.
Il ne restait donc plus à l’Espagne qu’à agir par les armes : elle s’y décida, comme nous l’a-
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vons dit. Ce fut alors que l’on vit s’insinuer dans le réglement de la question une puissance qui ne pouvait manquer de vouloir chercher à.y prendre part : nous avons nommé l’Angleterre.
Désolée d’un conflit qui allait donner à l’Espagne une occasion de mettre à nouveau le pied sur la terre africaine, jalouse de l’influence qui allait forcément en résulter pour cette puissance au Maroc, lord Russell commença par déclarer que les récents différends survenus entre les gouvernements d’Espagne et du Maroc sur le littoral méditerranéen paraissaient dus aux actes de violence commis par les tribus mauresques des environs de Ceuta, mais qu’ils semblaient aussi avoir été provoqués par les défis et les excitations du gouverneur de la place.
C’était bien osé déjà, et cependant ce ne fut pas tout.
Dans les mêmes dépêches, adressées par lord Russell à M. Buchanan l’ambassadeur de la reine d’Angleterre à Madrid, ce dernier ministre était chargé de demander au gouvernement de la reine Isabelle « une déclaration par écrit portant que si, dans le cours des hostilités, les troupes espagnoles venaient à occuper Tanger, cette occupation serait temporaire et ne se prolongerait point au delà de la ratification d’un traité de paix entre l’Espagne et le Maroc ».
M. Calderon-Collantes, alors ministre des affaires étrangères du cabinet O1. Donnell, eut la faiblesse de s’incliner devant cette injonction, et il répondit à M. Buchanan suivant le désir de John Russell.
Encouragé par ce premier succès, le cabinet anglais poussa alors plus loin ses exigences et émit la prétention d’empêcher l’Espagne d’étendre la zone territoriale qui entoure Geuta, sous prétexte « que l’occupation permanente d’une pareille position par l’Espagne lui permettrait d’empêcher le passage du détroit à des navires fréquentant la Méditerranée ».
C’était là une exigence bien hardie de la part de gens qui détiennent sur la terre d’Espagne un lambeau de territoire dont l’occupation est une insulte permanente pour cette dernière puissance.
Cependant, M. Calderon-Collantes eut encore la bonhomie de céder, et il répondit à M. Buchanan, le 31 octobre 1859, « que le gouvernement de la reine Isabelle ne modifierait pas ses intentions de n’occuper aucun point sur les détroits, dont la position serait de nature à donner à l’Espagne une supériorité dangereuse pour la navigation ».
Que serait-il arrivé si M. Calderon-Collantes, au lieu de s’incliner comme il le fit devant les prétentions anglaises avait répondu à
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M. Buchanan qu’il n’avait pas d’engagement à prendre envers l’Angleterre et que cette dernière n’avait pas à se montrer plus exigeante que la France, par exemple, ou l’Italie, puissances méditerranéennes bien autrement intéressées que l’Angleterre dans la question?
On préféra, à Madrid, ne point envisager d’aussi brûlantes hypothèses et satisfait d’avoir, à tout prix, éludé la prétention d’immixtion britannique, le gouvernement de la reine Isabelle donna ses derniers ordres pour la campagne à entamer.
L’armée espagnole chargée d’exiger du sultan Sidi Mohammed la réparation légitimement due au pavillon national fut placée sous le commandement du maréchal O’Donnell et divisée en quatre corps respectivement aux ordres des généraux Echague, don Juan de Zabala, Ros de Olano et don Juan Prim, comte de Reus. Elle comprenait 48 bataillons d’infanterie, 12 escadrons de cavalerie et 13 batteries, plus 15 compagnies du génie , avec les services administratifs et auxiliaires correspondant, donnant un total d’environ 30.000 hommes, 3.000 chevaux et 78 pièces de canon.
L’ensemble de ces troupes, réuni au camp d’Algésiras, fut passée en revue, par le général en chef, le 14 novembre 1859, et dès lé
surlendemain, l’embarquement commençait.
L’expédition débuta sous d’assez fâcheux auspices.
En outre du temps qui était défavorable, un mal terrible qui déjà avait apparu dans le port d’embarquement — le choléra — s’abattit sur les troupes dès le lendemain du jour où elles eurent touché le sol d’Afrique, avec un acharnement qui fit en quelques heures de nombreuses victimes. Ce fut dans ces conditions qu’il fallut repousser les premières attaques des Marocains. Ceux-ci n’avaient pas attendu que l’ensemble des troupes qu’ils allaient avoir à combattre eût pris pied sur leur continent, et, dès le 22, ils avaient commencé les hostilités.
Repoussés avec des pertes sensibles, ils revinrent à la charge, sans plus de succès, le 25 et le 30, et livrèrent, le 9 décembre, une action plus sérieuse encore avec des troupes dont on put évaluer l’effectif à environ 6.000 hommes.
L’objectif choisi par le généralissime espagnol était Tétouan, à environ 60 kilomètres de Ceuta. et comme on pourrait s’étonner de voir le maréchal O’Donnell prendre comme terme de ses efforts un point aussi divergent, nous ferons remarquer qu’avec le but hautement avoué par la reine de ne pas pousser la guerre à fond,
de ne la faire qu’assez pour châtier des rebelles, l’entrée à Tétouan suffisait pour la réparation voulue. En outre, dans un pays inconnu, sans chemins, sans communications, il était important de ne pas s’enfoncer trop dans l’intérieur, de ne pas trop abandonner la côte, et le choix du point à atteindre se ressentit forcément de ces considérations.
Le 15, le 25 et le 29 décembre, eurent lieu de nouveaux combats dans lesquels, pas plus que dans les premiers, les Marocains n’eurent l’avantage. Au milieu de fatigues excessives, malgré la maladie qui ruinait l’armée, le soldat espagnol montrait là, au grand soleil d’Afrique, ses vertus natives, ces qualités qui font de lui un des types les mieux trempés pour la guerre. Maniant tour à tour la pioche et le fusil, tantôt soldat d’avant-garde et tantôt pionnier, il lui fallait combattre pour tracer la route à l’artillerie et aux voitures, combattre pour la conserver, combattre pour avancer.
On arriva ainsi au mois de janvier 1860. L’ennemi reculait, mais son moral ne semblait pas affecté. Les contingents paraissaient se renouveler sans peine et cette brillante cavalerie arabe, malgré ses échecs, avait toujours le même entrain pour charger et se précipiter sur les baïonnettes espagnoles.
Cependant le 3 janvier eut lieu dans la vallée
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de los Castillejos, un engagement plus sérieux que toutes les rencontres précédentes. Les Marocains, commandés par Mouley-Abbas, un frère de l’empereur, s’étaient retranchés dans une position bien choisie ; ils eurent longtemps l’avantage, et n’eût été l’intrépidité du général Prim, qui montra en cette circonstance la brillante bravoure qui était son apanage, c’en était fait peut-être de l’armée espagnole. Enfin, après une mêlée sanglante, les Musulmans furent contraints à la retraite, et l’arrivée soudaine du général Zabala sur le champ de bataille, à la tête des bataillons Simancas, Leon, Arapiles et Saboya, décida complètement de la journée.
Les Espagnols eurent environ 100 tués et 500 blessés.
L’affaire de los Castillejos, qui eut en Espagne un immense retentissement, est la première qui parût faire quelque impression sur l’esprit insouciant du Sultan. L’armée marocaine avait battu en retraite jusque sous les murs de Tétouan, et elle se réorganisait rapidement, résolue à attendre là l’envahisseur. Celui-ci, qui n’avait fait encore que cinq lieues, depuis Ceuta, obligé qu’il était de s’avancer peu à peu et de faire de nombreux séjours, sembla, au contraire, vouloir activer sa marche et profiter de son succès pour serrer à son tour ses ennemis.
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Mais après une reconnaissance poussée par le général Garcia jusqu’au Djebel Ivahla à 20 kilomètres de Tétouau, le maréchal O’Donnell reconnut l’impossibilité d’atteindre le camp marocain avant la fin du mois; il profita de ce retard forcé pour réorganiser des colonnes dans lesquelles la maladie et le feu de l’ennemi avaient fait des vides nombreux. La flotte rendit dans ces circonstances d’importants services. Côtoyant à petite distance le littoral, elle put, à toute heure, approvisionner l’armée en vivres, en munitions, en matériel, évacuer les blessés, débarquer les troupes de remplacement, assurer enfin les communications non seulement avec la base d’opérations éventuelle, qui était Ceuta, mais aussi avec la base véritable c’est-à-dire avec Algésiras et la péninsule.
Le 5 janvier, on était arrivé au campement delà Condesa : le 7, après avoir franchi un défilé dangereux, on avait atteint le Djebel Kahla et dix jours plus tard, après un engagement inattendu sur l’Oued Ras, le maréchal établissait son camp sur les bords de l’Oued-el- Khelu (1), où il voulut se fortifier, dans le cas qu’il dût entreprendre le siège de Tétouan.
(1) Les Espagnols disent Guad el-Jelu. C’est ainsi que de l’Oued el-Ivebir le grand fleuve, ils ont fait le Guad al-Quivir, qu’ils disent le Guadelcte, le Guadiana, etc., pour l’Oued el- Lehte, l’Oued-Jana.
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Quinze jours se passèrent sur le bord de l’Oued el-Khelu, à remuer de la terre, à manier le pic et la pioche plutôt que le fusil. Sauf une fois, le 23 janvier, où les Marocains essayèrent d’entraver le débarquement du parc de siège, l’ennemi ne parut pas. Cependant les reconnaissances avaient informé le capitainegénéral, que l’ennemi se fortifiait de plus en plus dans la position qu’il avait choisie pour défendre la ville en avant : un autre frère de l’empereur, Mouley-Ahmed, avait rejoint l’armée avec une partie de la garde noire ( bokha ris), enfin il s’occupait d’armer de batteries plus ou moins puissantes diverses redoutes établies sur le front de son camp.
Le maréchal O’Donnell comprenait bien l’importance du temps et sentait que chaque jour de retard donnait un avantage à son ennemi. Il sé décida donc à ne pas attendre davantage, bien que quelques jours eussent été indispensables pour terminer ses aménagements et il fixa l’attaque des positions marocaines au 4 février.
Il faisait ce jour-là un temps humide et brumeux, un froid vif. A distance, on apercevait vaguement la neige qui blanchissait les pentes de l’Atlas pendant qu’au delà de la rivière que bordait le front du camp espagnol, la position ennemie dressait son profil indécis sur
le versant mamelonné d’une colline élevée.
A huit heures et demie l’armée assaillante, en position, n’attendait plus que l’ordre de se porter en avant.
A droite, venait le corps du général Prim, ayant ses deux premières brigades en échelons de bataillons et les deux autres pn colonnes serrées. Entre la troisième et la quatrième brigade, étaient placées deux batteries du 2° régiment monté et deux batteries de montagne.
A gauche le troisième corps (Ros de Olano) dans une formation identique, avec l’artillerie à cheval entre ses brigades.
Le centre était formé de l’artillerie de réserve soutenue par la cavalerie sur deux lignes, tandis que la réserve générale (général Rios) était placée à la droite, pour prévenir un mouvement tournant que le général en chef redoutait de ce côté.
Nous n’entreprendrons pas — et ce n’est pas ici le lieu — de décrire cette bataille de Tétouan qui est, avec raison, une des plus glorieuses dont s’enorgueillisse l’armée espagnole. Et réellement tout y fut à louer : les dispositions prises par le général en chef, l’exécution des ordres, et surtout, l’entrain, l’élan des troupes qui, quarante minutes après que le commandement de : en avant ! avait été
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prononcé, plantaient le drapeau national sur l’enceinte du camp marocain.
2 drapeaux, 8 canons, de nombreux approvisionnements, 800 tentes, des armes, des munitions, des animaux de bât, des chameaux, des chevaux tombèrent entre les mains des vainqueurs qui perdirent à la vérité 66 tués et 1,097 blessés.
Le lendemain Tétouan, après quelques pourparlers, ouvrait ses portes aux vainqueurs, et un mois après, après un dernier combat près de l’Oued Ras, l’empereur du Maroc consentait enfin à signer la paix.
En cet instant, il est incontestable que l’Espagne était maîtresse de faire ce qu’elle croyait opportun pour l’honneur présent de ses armes et la sécurité future de ses nationaux au Maroc. Malgré ce qu’eût pu dire l’Angleterre, elle eût eu le droit de demander des compensations territoriales légitimes, de ne pas se contenter d’une indemnité pécuniaire toujours aléatoire avec un créancier comme le sultan du Maghreb, de planter son drapeau d’une façon durable sur la terre africaine chaude encore du sang glorieux de ses enfants.
Malheureusement l’Espagne est encore comme la France, empreinte de cet esprit chevaleresque qui tend à devenir de plus en plus rare en un temps pratique comme le nôtre. Ce n’est
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ni l’Angleterre ni l’Allemagne qui auraient agi ainsi, mais, autres races, autres procédés.
Il suffit de lire le traité de l’Oued Ras ou de Wadras, comme disent les Espagnols, signé le 26 avril 1860 entre l’Espagne et le Maroc, pour sentir combien fut généreux le gouvernement de la reine Isabelle, mais généreux de cette générosité qui n’est pas permise aux peuples si elle fait F honneur des individus. La reconnaissance des vieux droits de l’Espagne sur Ceuta, sur les presidios d’Afrique et sur une petite portion d’un territoire africain situé sur la côte atlantique : Santa Cruz de mar pequena, enfin une indemnité de cent millions de francs tels ont été tous les avantages que l’Espagne a retirés d’une campagne glorieuse qui lui a coûté beaucoup en sang et beaucoup d’argent. « Nous n’allons pas civiliser les Arabes, avait dit O'Donnell aux Cortès, en demandant des fonds pour l’expédition : nous allons seulement en Afrique obtenir la réparation des injures reçues. »
Et encore, si les obligations du traité de Wad- Ras avaient été remplies à la lettre, l’Espagne eûttrouvé dans leur accomplissement une satisfaction tout au moins d’amour-propre; mais, en dépit des promesses les plus formelles, la convention du 26 avril 1860 est demeurée jusqu’ici lettre morte, y compris surtout la seule
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clause qui fut moins platoniqne que les autres : le paiement des cent millions destinés à indemniser le gouvernement espagnol des frais considérables de l’expédition O’Donnell (1).
Pas une année, pas un jour pour ainsi dire ne se sont écoulés depuis trente-cinq ans sans que les possessions espagnoles d’Afrique n’aient été en butte aux attentats des tribus marocaines auxquelles elles confinent. En 1885, en 1888, en 1893 notamment, ces attentats ont pris les proportions d’agressions collectives qui out motivé de la part de l’Espagne non seulement des remontrances diplomatiques portées à Fez, mais certains préparatifs militaires; dans aucun cas, cependant, ce commencement de répression n’a dépassé les limites d’une démonstration inoffensive. '
En octobre 1893, néanmoins, on put croire qu’en dépit des complications politiques, peutêtre européennes, que ne manquerait point d’entraîner aujourd’hui une nouvelle expédition d’O’Donnell, l’Espagne allait de nouveau tenter le sort des armes en Afrique.
Les faits sont d’hier : il nous suffira donc de les rappeler brièvement.
Depuis bien des années, depuis le traité de Wad-Ras, le gouvernement espagnol avait
(1) Cette expédition a coûté environ 70 millions de francs.
projeté d’élever à la limite de la plaine de Melilla, divers ouvrages de fortification destinés à mettre la ville à l’abri d’un coup de main. Certains avaient pu être construits sans trop de difficulté, tels les forts de Rostro- Gordo et de Cabrerizas-Altas au nord, la tour de Camellos au sud, mais un autre ouvrage, la redoute de Sidi-Guariach, destinée à protéger la ville à l’ouest, contre les incursions des Kabyles de Frajana, était encore à l’état de projet, quand l’autorité militaire se décida, vers le milieu de l’année 1893 à entreprendre enfin les travaux. Les plans étaient prêts depuis longtemps, il ne restait qu’à mettre les ouvriers à l’œuvre : c’est ce que fit le génie, le 26 septembre.
Si nous disons que l’emplacement choisi par les Espagnols pour le fort de Sidi-Guariach domine la mosquée du même nom, située à quelques mètres de là, sur le territoire kabyle de Frajana, nous donnerons facilement à entendre que la nouvelle construction fut, immédiatement, très mal vue par les indigènes ; aussi, dès la première pierre, les travailleurs européens eurent-ils à supporter les invectives des Kabyles et des menaces qui ne devaient point tarder à se réaliser.
Effectivement, quand le 29 septembre au matin, les travailleurs espagnols sortirent de
la baraque qu’ils s’étaient construite à proximité, pour ne point rentrer chaque soir dans Melilla, ils trouvèrent en arrivant aux chantiers, les travaux complètement détruits, les tranchées creusées pour les fondations comblées, les terrassements nivelés et jusqu’aux bois de construction, amenés non sans peine à Sidi-Guariach, calcinés, réduits en cendre.
Informé de cette agression audacieuse, le général Margallo, gouverneur de Melilla, donna l’ordre qu’une compagnie de 40 disciplinaires, commandés par deux officiers, passât la nuit dans le chantier, prescription qui fut exécutée le soir même.
La nuit du 29 au 30 et les deux suivantes se passèrent sans incidents, grâce à cette précaution ; mais le 2 octobre au matin, les travailleurs s’étaient à peine mis à l’ouvrage, que le chantier fut peu à peu entouré par une masse considérable de Kabyles. Ce furent d’abord des vociférations et des menaces, puis des pierres, enfin les moukhalas se mirent de la partie et les balles commencèrent à pleuvoir sur les Espagnols, qui durent forcément interrompre leurs travaux.
Immédiatement avisé de ce qui se passait, le général Margallo monta à la tour de Camellos, à mi-distance entre Melilla et Sidi-Guariach et d’où l’on domine bien toute la plaine.
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De cet observatoire, le gouverneur put très bien se rendre compte de la situation et du danger cpie couraient non seulement ses travailleurs mais sa compagnie de disciplinaires enveloppés à peu près complètement par des masses qu’on pouvait évaluer à 3,000 hommes. Tout d’abord il donna l’ordre à la garnison de Camellos de se porter au secours de Sidi-Gua- = riach, mais ce secours ne pouvait suffire; on fit donc appel à la garnison de la place ellemême, et pendant que l’artillerie de Cabrerizas-Altas ouvrait le feu sur les Kabyles, les 400 soldats qui composent en temps normal la garnison de Melilla se portaient peu à peu sur la ligne de feu.
Le combat était rude.
En effet le chiffre des combattants ennemis Grossissait d’heure en heure : il en sortait de
toutes parts.
Non seulement on avait devant soi les Kabyles de Frajana, principaux intéressés dans la question de Sidi-Guariach, mais on ne pouvait douter que les Beni-Sicar qui vivent sur la rive gauche du Rio-Oro, les Mazouza qui confinent à Frajana vers le sud n’eussent pris le parti de leurs voisins et coreligionnaires. A cinq heures, la ligne espagnole fort ébranlée, mal unie, démesurément étendue était contrainte malgré d’héroïques efforts, à battre en re-
traite, menacée fortement sur ses flancs par un ennemi entreprenant qu’exaltait démesurément sa victoire.
L’échec du 2 octobre eut, en Espagne, un douloureux retentissement. Ce n’était point seulement le pavillon national insulté, le traité de Wad-Ras déchiré, c’était encore l’armée, l’armée régulière battue, et battue par des partisans sans armement, sans connaissances militaires, sans tactique, de vulgaires pilleurs d’épaves car on sait que les Riffains ne sont que cela. La première stupeur passée, ce fut dans toute la péninsule, une explosion de colère et de fureur : on demanda à hauts cris le châtiment, un châtiment rapide, brutal, exemplaire, et toute l’Espagne s’unit dans cette pensée commune dans ce cri poussé dune seule voix : à Melilla!
Dans cette circonstance à la fois pénible et grave, le cabinet de Madrid n’hésita point, et décida l’envoi immédiat à l’embouchure du Rio-Oro de six mille hommes. On calmait ainsi l’opinion publique, et l’on s’établissait en Afrique avec des forces suffisantes pour parer, temporairement au moins, à toutes les éventualités.
Malheureusement, de la pensée à l’acte, il y a loin souvent, dcl dicho al hecho hay gran treclio, comme disent les Espagnols, dire et faire sont deux, comme nous disons nous-mêmes. Or,
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le malheur voulait que l’Espagne fût en ce moment en pleine réorganisation militaire, que les modifications appliquées à la constitution de l’armée par le ministre de la guerre actuel, le général Lopez Dominguez, fussent encore loin d’être entièrement assises. Il advint donc que pour envoyer ces six mille hommes en Afrique on fut obligé de prendre un peu partout, de ci et de là, un bataillon dans un corps d’armée, un autre dans un autre, de telle sorte que la situation sans s’aggraver ne s’améliorait pas et que le seul résultat de la décision gouvernementale fut un énervement général dans la nation, des critiques amères contre le cabinet actuel rendu responsable de maux auxquels bien d’autres avaient contribué avant lui.
D’ailleurs, aux embarras que causait au gouvernement la situation militaire intérieure que nous venons de dire, s’en ajoutaient d’autres, nombreux et plus graves encore. Sans compter les préoccupations que ne pouvait manquer de causer la perspective des complications européennes pouvant résulter d’une intervention militaire au Maroc, il fallait tenir compte que rien n’était préparé à Melilla pour recevoir un corps de six mille hommes. En Espagne, le train des équipages n’existe pas : on le crée de toutes pièces le jour d’une entrée en campagne; de même, le service des subsistances, le service
de santé n’existent guère que pour le temps de paix. Or, on n’envoie pas six mille hommes hors du territoire national, de l’autre côté d’un détroit, dans la mauvaise saison, sans que la mise en route d’un détachement de cette force exige des préparatifs considérables, qui deviennent nécessairement fort longs quand rien n’a été disposé à l’avance pour leur exécution. Mais l’opinion publique ne comptait point avec toutes ces difficultés qu’elle ignore en Espagne comme ailleurs ; aussi, les tacticiens de café s’en donnaient-ils à cœur joie, en exposant les plans les plus fantaisistes, en fulminant des critiques aussi amères qu’insensées.
Entre temps, les jours, les semaines s’écoulaient et les journaux se désespéraient du laconisme de la Gazette officielle dont les comptes rendus du théâtre de la guerre étaient chaque jour de la môme monotonie décevante : Melilla, sin noveclad, Melilla : rien de nouveau.
Il était bien vrai que les travaux de Sidi-Guariach avaient été repris, sous la fusillade, à la vérité, mais enfin ils continuaient sans interruption; cependant, tout le monde sentait, en Espagne, que la situation de l’armée était celle d’une troupe assiégée, bloquée et c’était l’offensive, une offensive hardie, entreprenante, victorieuse, qu’on exigeait.
Les choses en étaient au point que nous ve-
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lions de dire quand une dépêche désastreuse vint à nouveau remuer péniblement la fibre nationale.
Le 19 novembre au soir, le gouvernement était informé qu’un combat livré dans la journée s’était terminé par une retraite difficile, que le nombre des blessés et des morts était considérable, qu’au nombre des officiers mortellement atteints se trouvait le général Margallo.
Cette fois le pays exigea absolument la guerre, quoiqu’il en dût coûter et le gouvernement, paraissant céder à ses exigences, décida la formation d’une armée d’opérations composée de deux corps d’armée dont le commandement fut confié le 25 novembre au maréchal Martinez Campos.
Tous les préparatifs réalisés pour l’envoi du premier corps de six mille hommes se trouvaient nécessairement insuffisants, mais il ne fut point trop difficile d’élargir les bases du premierprojet defaçon àl’appliquer ausecond. Vers le premier décembre, le corps expéditionnaire fort d’environ 20.000 hommes se trouvait concentré à Melilla avec la composition suivante :
Le 1er corps d’armée aux ordres du lieutenant-général Primo de Rivera comprenait les divisions Ortega y Diaz et Salcedo, fortes chacune de trois brigades (1).
(1) En Espagne les régiments n’avaient à cette époque que
Le 2e corps placé sous le commandement du lieutenant-général Chinchilla, comptait également deux divisions, l’une de trois brigades aux ordres du général Berriz, l’autre de deux, commandée par le général Mella.
Comme effectif ces forces présentaient les chiffres suivants :
1er corps d’armée .