hommes
Cette fois on était bien persuadé, en Espagne comme ailleurs, que les opérations allaient immédiatement commencer, mais on devait être déçu encore une fois dans cette attente.
Effectivement le nouveau général en chef était à peine arrivé, qu’au lieu d’agir manu militari, comme on pouvait croire qu’il allait le faire, on le vit entamer des négociations avec les Kabyles, notamment avec un frère du Sultan dépêché devant Melilla par l’empereur avec mission de tout accepter, de tout promettre à condition que les Espagnols ne brûlassent point une cartouche.
2 bataillons. 3 brigades donnaient donc 6 bataillons comme 2 des nôtres.
(1) Les bataillons à 350 hommes.
L ESPAGNE AU MAROC
Tout le mois de décembre se passa ainsi en pourparlers, en allées et venues, et finalement, l’expédition prit fin sans qu’il fût tiré un coup de fusil. Celui sur l’épée duquel le pays comptait pour une réparation éclatante consentait à devenir un ambassadeur pacifique, le langage diplomatique allait remplacer la voix du canon, et c’était, le maréchal Martinez Campos qui se chargea d’aller lui-même à Fez chercher les réparations que le gouvernement de la Reine renonçait à imposer par la force.
Vingt millions de francs payables en quatre années, le rétablissement d’une mission militaire au Maroc, celui d’une mission de Franciscains à R’bat, le tracé autour du camp de Melilla d’une zone neutre large de cinq cents mètres, le châtiment des auteurs des attentats du 10 octobre 1893 contre Melilla, telles ont été les clauses du traité signé par le maréchal Martinez Campos, en mars 1894, à Maroc, clauses qui dans leûr ensemble sont favorables et ont satisfait l’opinion publique en Espagne. Et devant le résultat de cette négociation, il faut reconnaître que, dans toute cette affaire, le cabinet de Madrid a montré une grande sagesse et un calme qui lui font honneur.
Effectivement, si nous sommes convaincus que l’Espagne doit un jour ou l’autre recommencer sur des bases plus solides l’expédition
d’O’Donnell, si nous estimons que c’est par la force plus que par la voix diplomatique quelle prendra au Maroc la place à laquelle son passé, ses traditions, ses affinités de race lui donnent droit, nous ne pensons pas qu’elle doive agir au dépourvu, comme elle l’eût fait en entamant la guerre dans les circonstances actuelles.
Une campagne, dans la situation présente eût été le pendant de la campagne d’O’Donnell en 1860 : beaucoup de gloire, beaucoup de sang, ni argent ni territoire : ce n’est pas là le résultat auquel doit viser un peuple pratique.
Toutefois, il faut bien constater que la nation espagnole, éminemment sympathique, si véritablement appréciée dans notre pays, se désintéresse souvent par trop, de cette question marocaine qu’elle devrait, à côté de nous, prendre en main d’une façon plus active. Pour ne parler que de l’influence religieuse, de l’influence catholique dont nos voisins jouissaient jadis au Maroc d’une façon incontestée, il est regrettable de constater qu’ils laissent cette influence sinon se perdre, tout au moins s’amoindrir au grand détriment des justes prétentions qu’ils peuvent avoir à soutenir un jour en Afrique. C’est, du moins, ce dont se plaignent de nombreux écrivains espagnols.
Le christianisme, on le sait, avait pénétré au Maroc dès le me siècle, et il y compta à cette
époque de nombreux évêchés, Tingis, Sala, Tacolorida, Volubilis, dont les titulaires relevaient comme aujourd’hui du primat d’Afrique* l’évêque de Carthage (1).
Mais après l’invasion arabe, les Chellalas chrétiens qui refusaient d’embrasser l’islamisme durent se réfugier dans l’Atlas, et après avoir vécu là pendant plusieurs siècles dans la pratique de leur culte, ils furent enfin contraints, cernés de toutes parts, isolés qu’ils étaient du reste de la chrétienté, de se faire mahométans.
Les missionnaires espagnols, qui, dès les premiers jours de la conquête, avaient pénétré, à la suite des armées castillanes dans Mabella, Ceuta, Tanger, Larache, La Mamorra, Salé, R’bat, Mazaghan eussent pu profiter de ces premiers jalons pour ressusciter les vestiges d’une croyance qui allait chaque jour s’oblitérant davantage. Ils demeurèrent malheureusement impuissants à s’introduire dans les campagnes, là précisément où leur présence eût été le plus nécessaire.
Au contraire, dans les villes et même dans des centres populeux entièrement soumis aux sultans, comme à Fez et à Maroc, par exemple, ils arrivèrent à conquérir une véritable in-
(1) Le Moniteur de Home, 15 octobre 1887.
L ESPAGNE AU MAROC
fluence. C’est ainsi que nous voyons des hommes comme le frère Thomas, le frère Francisco de la Concepcion, jouir auprès des chérifs d’une considération particulière. .
Dès 1227, les Franciscains avaient établi un couvent à Maroc; ils en ouvrirent un autre à Fez en 1243, un troisième à Ceuta en 1415, un quatrième à Santiago en 1472. Est-il nécessaire de rappeler la part prise par le cardinal Ximénès, franciscain, aux opérations contre le Maroc au seizième siècle, notamment à la campagne qui eut pour résultat l’expulsion des derniers Maures demeurés dans les montagnes de la péninsule ibérique?
Sous le règne de Mouley-Ismaël, à la fin du xvue siècle et au commencement du xviii6, au milieu des ténèbres d’un règne encore barbare, lès missions espagnoles se développèrent d’une façon telle qu’elles jetèrent d’importantes ramifications dans la plupart des villes de l’empire même les plus éloignées. Généralement pour être à même de mieux secourir les prisonniers pour lesquels ils remplissaient surtout leur ministère, c’est dans les prisons mêmes que les missionnaires établissaient leur résidence.
Comme nous venons de le dire, les missions espagnoles étaient à cette époque entre les mains des Pères franciscains déchaussés d’Andalousie et elles y seraient demeurées long-
temps si les Trinitaires n’avaient un jour obtenu de les remplacer.
Mais cet excès de zèle ne porta pas bonheur aux nouveaux apôtres, qui tombèrent, après un court règne, dans un tel dénûment de misère et d’abandon que la Congrégation de la propagande dut rétablir les Franciscains.
La nouvelle mission se repeupla à nouveau d’Espagnols et pendant les dernières années du règne de Mouley-Ismaël les Franciscains déchaussés de la province de San Diego d’Andalousie possédaient deux églises à la cour de Méquinez avec les mêmes privilèges qu’en Espagne. Il y avait en outre quatre chapelles, deux dèsservies par des Français et deux par des Portugais. A Salé, à Fez, à Tétouan, les missionnaires possédaient deux hôpitaux, chacun avec une chapelle.
A la fin du xvme siècle, les Pères franciscains n’avaient fait que grandir en influence au Maroc, grâce au règne du bienveillant Mohammed. C’est d’ailleurs à eux en grande partie et particulièrement au frère José Bathas que Charles III avait dû le succès de la plupart de ses négociations avec le sultan. Leur habit même était deveuu populaire ; il était non seulement supporté, il était aimé et vénéré (1).
(!) Canovas del Castillo, Apuntes, passim.
L’ESPAGNE AU MAROC
Quand, à la fin du xvme siècle et au commencement du xixe, l’Espagne en proie à la guerre civile et aux luttes intestines dont nous avons parlé, eut cessé de continuer avec le Maroc les relations suivies qu’elle avait entamées sous Mohammed, ce furent encore les missionnaires qui perpétuèrent les traditions nationales au milieu des populations du Maghreb.
En 1822, les missions franciscaines du Maroc furent confinées par le Sultan dans la seule ville de Tanger. Depuis 1830 elles furent administrées exclusivement par des Franciscains espagnols venant presque tous du collège de Saint- Jacques de Compostelle. Lors du traité de 1862, l’Espagne inséra dans les conditions de paix une clause aux ternies de laquelle la religion catholique aurait son libre exercice dans tout l’empire chérifien (1).
En arrivant au Maroc en 1861, le P. Lerchundi
(1) La popularité et la vénération dont jouissaient les missionnaires au xvme siècle existent encore aujourd’hui dans toute leur primitive valeur. Le R. P. D. José Pérez qui a bien voulu nous fournir de précieux renseignements sur les missions catholiques au Maroc, nous écrivait en effet, de Tanger, à la date du 11 avril 1901 : « En cuanto al catolicismo, hallare este tolerado, y respetado su culto lo mismo que sus ministros, vistiendo estos el liabito con mucho lionor y respeto de los indigenas, Arabes y Judios. Vivimos aqui los misioneros con mucha quietud y paz. Cuando, por ejemplo, hay que inaugurai- alguna nueva iglesia, paséase triumfalmente el Santisimo Sacramento, asistido de numeroso concurso de fieles y de las autoridades consulares europeas con grande admiracion de los Moros y Judios. »
y avait trouvé 500 catholiques; ils étaient 5,000 l’année suivante et le chiffre des convertis est actuellement environ du double.
Actuellement la préfecture apostolique, dont la résidence est toujours à Tanger, compte 58 missionnaires et neuf stations principales à Tanger, Tétouan, Casablanca (Dar-el-Beida), Mogador, Mazaghan (el Bridja), Larache (el Araïch), Saffy, Rabat (R’bat), Alcazar Kebir (Kasr el Kébir).
Elle comprend en outre :
5 églises et 9 chapelles, dont 5 à Tanger;
9 écoles pour garçons : 387 élèves ;
9 écoles pour filles : 389 élèves;
1 collège pour garçons, 1 pensionnat pour filles : 828 élèves ;
1 hôpital à Tanger : 40 lits;
1 imprimerie hispano-arabe fondée dans la même ville en 1888. Seize sœurs franciscaines dirigent l’hôpital et le pensionnat.
Disons, en terminant, que ces succès semblent avoir ouvert les yeux des hommes d’Etat espagnols et leur avoir fait comprendre qu’un appui solide prêté à ses missionnaires lui vaudrait sans doute davantage que bien des subsides donnés à des agents moins désintéressés. 11 y a là une question d’avenir et d’influence qui mérite qu’on l’étudie; elle ne doit pas manquer d’attirer l’attention du gouvernement.