L'INVASION HILALIENNE
vengea de son vassal en lançant sur l'Afrique du Nord les Hilal et les Soleïm, ce qui présentait le double avantage de s'en débarrasser et de donner des difficultés à El-Moezz : « Je vous fais cadeau, leur dit Yazouri, du Maghreb et du royaume d'El-Moezz le Sanhadjite, vil esclave qui s'est révolté contre son maître. » Bien qu'il n'y ait pas de raison absolue de douter de ce récit, il faut se défier de la tendance des historiens arabes à toujours attribuer les événements à des causes fortuites et accidentelles. L'histoire de la vengeance du kalife fatmide ressemble singulièrement à celle du comte Julien, qui lui aussi aurait provoqué l'invasion de l'Espagne à l'occasion d'une inimitié toute personnelle. Ce qui doit éveiller notre défiance, c'est que nous savons par ailleurs que certaines tribus arabes étaient déjà parvenues dans le pays de Barka avant la grande invasion. Quoi qu'il en soit, non seulement les Hilal et les Soleïm, mais toutes sortes de nomades émigrèrent en masse vers l'Ifrikia. Il n'est pas possible de connaître le nombre des envahisseurs; ils étaient en tout cas fort nombreux, peut-être 200 000 familles, et probablement une lente infiltration succéda à l'invasion proprement dite. Il ne s'agissait donc plus de petites armées régulières comme les troupes syriennes du vne et du vme siècle : ce sont des émigrants qui arrivent avec leurs femmes, leurs enfants, leurs troupeaux, des bandes sans discipline et presque sans chefs : « Les premiers conquérants musulmans, dit Khaldoun, ne s'établirent point au Maghreb comme habitants des tentes; pour rester maîtres du pays, ils durent demeurer dans les villes. Ce ne fut qu'au milieu du ve siècle de l'hégire que les Arabes nomades s y dispersèrent par tribus et vinrent camper dans toutes les parties de cette vaste région. »
Les conséquences de l'invasion du xic siècle ne se produisirent que lentement. Vers 1100, l'invasion proprement dite est à peu près terminée, mais le mouvement
se continue au moins jusqu'au xive siècle. Pour conquérir leur emplacement définitif et écouler leur tropplein, les Arabes se mettent au service des dynasties berbères, qui s'en font des alliés contre leurs rivales, introduisant ainsi dans leurs États les pires éléments d'anarchie. D'ailleurs, les tribus berbères préfèrent bien souvent profiter du pillage que de le subir. Khaldoun compare ces Arabes de la seconde invasion à des loups affamés, à des sauterelles dévorantes, et un chapitre de ses Prolégomènes est intitulé : « Tout pays conquis par les Arabes est un pays bientôt ruiné. » « Ils pénétrèrent partout, excepté dans les gorges des hautes montagnes, poussèrent dans toutes les plaines dévastées leurs troupeaux de moutons et de chameaux, empêchèrent le commerce, ruinèrent l'industrie, firent enfin de la majeure partie de l'Afrique du Nord la terre pauvre et nue que nous avons comme découverte dans ce siècle avec une sorte d'horreur1. » Ils ne dominèrent nulle part, tout en détruisant beaucoup; aussi leur action n'est-elle pas sensible lorsqu'on étudie simplement l'histoire des dynasties. Comme ils ne sont jamais que des pillards ou des condiotteri, leur nom n'apparaît pas habituellement. Ils n'en ont pas moins eu la plus funeste action politique. Ils n'épargnèrent que les parties inaccessibles des grands massifs montagneux. Aussi le Maroc fut-il relativement respecté par eux; le Haut-Atlas et le Moyen-Atlas, les massifs littoraux du Rif, furent à peu près indemnes de leur infiltration; les plaines au contraire furent envahies et bouleversées.
Les conséquences ethnographiques de cet envahissement furent durables. Les Berbères se réfugièrent dans les régions montagneuses ou dans les oasis du Sahara. Partout ailleurs, les groupes berbères et arabes se superposent, se juxtaposent, se mélangent, et de ces mélanges
i. E. Masqueray,