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CHAPITRE V

LES MERINIDES

L'histoire du Maroc à partir du xive siècle est extrêmement obscure et aucun fil conducteur ne nous permet de nous reconnaître dans l'écheveau embrouillé des annales que nous ont laissées les chroniqueurs musulmans.

Trois royaumes se sont formés sur les ruines de l'empire Almohade, correspondant à peu près à la Tunisie, à l'Algérie et au Maroc actuels : ce sont le royaume de Tunis avec les Hafsides, celui de Tlemcen avec les Abd-el-Ouadites, celui de Fez avec les Mérinides. Ces trois royaumes sont en luttes incessantes; pendant trois siècles, leur histoire monotone n'est faite que de pillages et de razzias, d'insurrections et de luttes intestines. Entre Tlemcen et Fez surtout, jamais un équilibre stable ne parvint à s'établir. Traînées dans de lointaines campagnes à la solde des princes, déportées par mesure politique, fractionnées à l'infini, les tribus

1. Outre les ouvrages cités aux chapitres précédents, voir : Roudhel-Kartas, Histoire des Souverains du Maghreb, trad. (médiocre) de A. ïïraumier, in-8°, Paris, 18G0; il faut préférer la trad. latine de Tornberg, 2 vol. in-88, Upsal, 1843-1846. — A. Cour, L'Établissement des Chérifs au Maroc, in-S'\ Paris, 1904.

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arabes vont peu à peu se fondre dans l'élément indigène, et les dernières convulsions causées par l'invasion hilalienne se calmeront; mais ce qui distingue profondément les Beni-Merin de la dynastie précédente, c'est l'absence de caractère religieux, de ces idées de mission et de prosélytisme qui avaient permis à Idris, h Abou- Bekr, à Ibn-Toumert d'enflammer les masses et de faire taire ces rivalités de partis dans lesquelles s'épuisent habituellement les tribus de l'Afrique du Nord.

Les Beni-Merin ou Mérinides étaient des nomades qui avaient leurs terrains de parcours entre le Zab et Sidjilmassa, c'est-à-dire entre Biskra et le Tafilelt; mais certains d'entre eux avaient réussi à s'établir le long de la Moulouya, autour de Guercif. Les Almohades, épuisés par les guerres, firent appel au concours de ces nomades. Les Mérinides les aidèrent, mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir de la faiblesse de leurs souverains nominaux ; ils envahirent le Maroc et se le partagèrent. Sous la conduite d'Abou-Yahia, ils conquirent Fez, Meknès, Salé, Rabat, Sidjilmassa (1248-1258).

Ils furent à l'apogée de leur puissance sous leur second roi, Abou-Youssef, qui bâtit Fez-Djedid (Fez -la- Neuve) en 1276, et passa sa vie en lutte avec le fondateur du royaume de Tlemcen, le fameux Yarmoracen (1258-1286). Pendant douze années, les Mérinides reprirent avec une ardeur sauvage la guerre sainte contre les chrétiens d'Espagne. Abou-Yousséf passa quatre fois le détroit. Vainqueur dans plusieurs grandes batailles, il fut finalement repoussé par don Sanche.

Son fils Abou-Yacoub songea lui aussi à conquérir le Maghreb central; il assiégea Tlemcen pendant neuf ans (1299-1307) et fît bâtir sur l'emplacement de son camp une ville qui devait lui servir de résidence et à laquelle il donna le nom de Mansoura (la Triomphante). La population de Tlemcen fut réduite à manger des cadavres, des chats, des rats, et même, dit-on, de la chair humaine,

mais refusa de se rendre. Abou-Yacoub avait soumis Ténès, Mazouna, Cherchel, la plaine du Chélif. Les princes de Tunis et de Bougie, ceux mômes de l'Egypte et de l'Orient recherchaient son amitié. Il périt en 1307 sous les murs de Tlemcen, assassiné par un de ses eunuques.

Le xive siècle est l'époque de la prépondérance des Mérinides dans l'Afrique du Nord. Malgré les discordes et les troubles incessants, ils réussissent à constituer une flotte puissante, qui commence à faire sur mer le djihad ou guerre sainte : les corsaires musulmans portent la terreur sur les côtes des royaumes chrétiens. Les Mérinides embellissent les principales villes de leur empire, notamment Fez-la-Neuve, où les monuments de l'époque mérinide témoignent encore de l'éclat réel qu'eut à certains moments cette dynastie. Enfin ces princes augmentèrent leur influence par des alliances de famille avec les Hafsides de Tunis.

Un souverain mérinide, Abou-Hassen (1331-1349) essaya même de reconstituer le grand empire d'Ab-el- Moumen. Il fut un des souverains les plus actifs et les plus puissants de cette époque. Les révoltes furent partout réprimées, le royaume de Tlemcen conquis et sa capitale succomba en 1337. En Espagne, Abou-Hassen essuya quelques échecs, mais ses succès sur mer et les beaux résultats de la course le consolèrent facilement. Il reçut des ambassadeurs des pays les plus éloignés, vit son autorité respectée et ses louanges chantées par tous les poètes musulmans. En 1347, profitant des discordes qui affaiblissaient lTfrikia, il conquit ce pays, et toute l'Afrique septentrionale se trouva, comme au temps de la dynastie almohade, soumise à son autorité. Mais l'élément arabe avait opéré son œuvre de désorganisation profonde et les moindres accidents devaient déterminer le démembrement de cet empire éphémère. Les Arabes, non contents de recevoir du gouvernement

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la djebaïa, c'est à dire la moitié du produit des impôts, exigeaient des populations sédentaires le droit àeghefara ou de protection, ce qui ne les empochait pas de les piller chaque fois que l'occasion s'en présentait. Le vol, le meurtre et la dévastation désolaient sans interruption les plaines de la Tunisie et de la Tripolitaine. Abou- Hassen, ayant voulu porter remède à cet état de choses, fut vaincu par les Arabes dans les plaines de Kairouan. Un de ses frères se révolta dans le Maghreb. Les rois de la famille d'Abd-el-Ouad reparurent dans Tlemcen et reconstituèrent leur royaume. Les princes de Bougie et de Gonstantine firent de même; des compétiteurs au trône s'élevèrent dans l'Ifrikia, et Abou-Hassen fut bientôt un monarque sans Etats. Suivi de quelques amis fidèles, il quitta Tunis par mer, fit naufrage sur la côte de Bougie et arriva à Alger sans ressources. Il chercha en vain à reconquérir son royaume, et, après une courte occupation de Sidjilmassa, il mourut dans les montagnes de l'Atlas.

Son fils Abou-Eïnan garda une année durant la plus grande partie de l'empire qu'avait fondé son père; il reprit même Constantine et Tunis, mais les royaumes Hafside et Abd-el-Ouadite se reconstituèrent bientôt. Les princes de la famille d'Abou-Hassen ne firent que paraître et disparaître sur le trône de Fez ; ils ne surent ni comprimer les révoltes à l'intérieur du Maroc, ni maintenir leur puissance au dehors. Abd-el-Aziz (1367-1372) occupa quelque temps le royaume de Tlemcen et soutint les musulmans d'Espagne. Après lui, le désordre recommence; l'anarchie est partout dans le Maghreb; les émirs arabes se déclarent indépendants; chaque jour voit un nouveau souverain. Ainsi, à la fin du xive siècle, le royaume des Mérinides est en pleine décadence, comme le sont d'ailleurs ceux des Abd-el- Ouadites et des Hafsides. Les derniers Beni-Merin, de la branche des Beni-Ouattas, liés aux chrétiens par des

traites humiliants, perdent la confiance de leurs sujets et disparaissent définitivement en 4548 devant les nouveaux défenseurs de l'islam, les Cliérifs. Il y avait des rois à la fois à Fez, à Merrakech et à Sidjilmassa, tous de la famille des Mérinides, mais ennemis les uns des autres et se faisant presque toujours une guerre féroce et impitoyable. Profitant de ces discordes de leurs ennemis, les chrétiens de l'Espagne et du Portugal achèvent de les chasser de la péninsule et vont même porter la guerre en Afrique, au cœur du pays d'où étaient venus les envahisseurs berbères1.

C'est pendant la période mérinide que s'élabore la renaissance de l'islam qui se manifeste au xvie siècle. La mission musulmane travaille les masses; le mysticisme fermente, l'islam s'exaspère lentement au contact incessant du christianisme, jusqu'au jour où il réagit brutalement par la révolution chérifienne. Sur ce travail sourd qui se fait au sein des populations, sur cette fermentation secrète, nous manquons à peu près complètement de documents. La plupart des centres et des personnages religieux de l'Afrique du Nord se rattachent plus ou moins à ce grand mouvement d'islamisation qui s'est continué jusqu'à nos jours. Ce mouvement, issu d'une réaction contre les conquêtes espagnoles et portugaises, en même temps qu'il amenait l'avènement des dynasties chérifiennes à Fez, répandait dans toute la Berbérie des missionnaires armés qui sortaient ou prétendaient sortir de la Saguiet-el-Hamra. D'innombrables chérifs sont ainsi épars dans les tribus et les ksours et y constituent une sorte d'aristocratie religieuse. On

1. Pour les entreprises portugaises et espagnoles au Maroc, voir livre IV, chap. i.

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en distingue deux catégories : les chérifs idrissites et les chérifs alaouites, suivant qu'ils prétendent descendre d'Idris ou d'Ali.

Le mouvement qui conduisit à la fondation des dynasties chérifîennes est du même caractère que celui qui répandit les marabouts dans les tribus. L'idée de l'Etat était en opposition formelle avec l'organisation en tribus des Berbères et avec les intérêts des multiples petites principautés qui couvraient le pays. Les marabouts ne connaissaient pas l'Etat : ils ne connaissaient que l'islam. C'est au nom de l'islam qu'ils groupent les populations et les appellent à la guerre sainte. Sous leur influence, divers centres de résistance aux chrétiens se forment à la fin du xve siècle.

C'est un mouvement de ce genre qui amena l'avènement des chérifs Saadiens, qui vont devenir les héros de la résistance musulmane. Ces chérifs habitaient dans le Dra, tandis que d'autres chérifs, les chérifs Filaliens, comme eux venus récemment d'Arabie, étaient établis dans le Tafilelt, à Sidjilmassa. Les chérifs Saadiens occupent d'abord le premier plan. Au commencement du xive siècle, le Sous reconnaît l'autorité spirituelle et temporelle d'Abdallah-el-Kaïm-Biamrallah, c'est-à-dire « celui qui se lève par ordre de Dieu », nom bien significatif. Ses deux fils, El-Mahdi et Abou-el-Abbas, entreprirent la guerre sainte contre les Portugais. En 4520, Abou-el-Abbas s'établit à Merrakech, pendant que le Sous restait le royaume d'El-Mahdi, qui fit régner une véritable prospérité dans cette province en encourageant notamment la culture de la canne à sucre. Il acheva d'établir solidement la dynastie. Les chérifs et les moudjahidin, ancêtres éponymes des tribus ou pieux marabouts dont les blanches koubbas parsèment aujourd'hui la campagne marocaine, réveillent l'islam de sa torpeur et chassent de partout les Portugais. La célèbre bataille d'Alcazar (1578) marque la fin de la domination éphémère des

chrétiens au Maroc. Quant au sultan mérinide de Fez et à celui de Merrakech, ils s'étaient vus forcés d'approuver la conduite des Chérifs, ce qui d'ailleurs ne les sauva pas de la ruine; le Mérinide de Merrakech fut tué en 4519, celui de Fez fut battu en 1520. En 1547, Meknès était prise, et, en 1550, Fez tombait entre les mains d'El-Mahdi, qui mettait fin au règne des Mérinides.

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