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CHAPITRE VI

LES DYNASTIES CHÉRIFIENNES

Le mouvement chérifîen n'était pas l'œuvre de quelques hommes : c'était l'aboutissement de toute une agitation religieuse. Aussi de toutes parts se lèvent des marabouts, dont les associations redoutables contrecarrent le pouvoir central et contre lesquels les princes saadiens ne cessent de lutter. La grande zaouïa de Delà fut fondée par des agitateurs sortis du fond du Sahara. Un marabout nommé Mohammed el-Ayyachi se rendit indépendant rdans Azemmour et Rabat, prêchant la guerre sainte contre les chrétiens; il est enterré près d' Azemmour dont il avait fait un des boulevards de l'islam, et son sanctuaire est universellement vénéré. Toute la région littorale est d'ailleurs couverte des tombes de ces pieux guerriers. Les marabouts fondèrent des sortes de fiefs féodaux, dont la plupart subsistent encore, comme Tamesloht, Bou-el-Djad, Ilegh, Tam-

1. Outre les ouvrages cités aux chapitres précédents, voir : Nozhetel-IIadi, Histoire de la dynastie Saadienne au Maroc (1511-1670), trad. 0. Houdas, in-8°, Paris, 18S9. — Ez Ziani, Le Maroc de 1631 à 1812, trad. 0. Houdas, in-8°, Paris, 1886. — Kitab-el-Istiqsa, Chronique de la dynastie Ataouie du Maroc (1631-1894), trad. E. Fumey, 2 vol, in-8°, Paris, 1906. — Erckmann, Le Maroc moderne, in-3°, Paris, 1885.

grout. Après avoir aidé les Ghérifs saadiens contre les Mérinides, ils ne tardèrent pas à devenir pour eux une gène. Les essais pour leur faire payer des impôts demeurèrent généralement infructueux et les souverains furent obligés de faire massacrer certains d'entre eux pour s'en débarrasser.

A cette époque commence la rivalité des Cbérifs et des Turcs, dont l'établissement dans la Berbérie vient de s'accomplir. Les Turcs protègent les derniers Mérinides et font môme en 1551 une expédition à Fez pour les soutenir. Vivant de la course, les pirates barbaresques ne faisaient pas payer d'impôts aux marabouts et pouvaient s'appuyer sur eux ; aussi les Chérifs appelaient-ils leurs adversaires « les sultans des poissons ». Les Saadiens de leur côté s'entendent avec les Espagnols d'Oran pour enlever Tiemcen aux Turcs. Soliman met à prix la tète du souverain marocain Mohammed-el-Mahdi, qui est assassiné au cours d'une expédition contre les tribus de l'Atlas (1557). Il y eut toujours, dans l'empire et dans la famille chérifienne même, un parti turc et un parti espagnol, qui causèrent des troubles et des guerres civiles sans cesse renaissantes. Fait remarquable, dès cette époque, les Ghérifs, quoiqu'ils se soient élevés par la guerre sainte, n'hésitent pas à faire alliance avec les chrétiens.

Les Saadiens régnèrent pendant un siècle environ (1550-1660). Le plus célèbre d'entre eux est Abou-el- Abbas-el-Mansour surnommé Ed-Dehebi, c'est-à-dire le doré. Proclamé le lendemain de la bataille d'Alcazar, il bénéficia du désastre des Portugais et vit venir à lui les ambassadeurs de presque toute l'Europe. Il est surtout célèbre par sa conquête du Soudan.

L'islam s'était implanté chez les noirs depuis l'époque des Almoravides et Tombouctou jouissait d'une grande célébrité commerciale et littéraire. La traversée du Sahara par l'armée marocaine dura quatre mois et

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demi (1590). Le sultan du Tombouctou fut vaincu et le célèbre légiste noir Ahmed-Baba emmené prisonnier à Merrakech. Il réclamait surtout sa bibliothèque : « Elle comptait 1 600 volumes, disait-il, et de tous les membres de ma famille, j'étais celui qui en possédait le moins. » Le Sénégal, le Soudan, le Bornou furent soumis. Le sultan ramena un immense butin consistant surtout en lingots d'or, d'où son surnom de Dehebi. Il orna sa capitale de Merrakech de magnifiques constructions et fît venir pour la décorer des marbres de Carrare, qu'il paya, dit-on, au poids du sucre.

Ce sont les Saadiens qui ont fondé le Makhzen marocain tel que nous le connaissons actuellement. Us furent amenés à prendre modèle sur les Turcs, qui organisaient alors leur récent établissement en Algérie en appuyant la milice ottomane par des colonies militaires indigènes, des tribus makhzen exemptées d'impôts en échangé du service. Le sultan Ahmed-el-Mansour appela des instructeurs turcs et forma le gros de son armée avec des corps de renégats, de Maures andalous, de nègres et de Turcs; il incorpora également les tribus arabes de la région de Tlemcen etd'Oudjda, refoulées au Maroc parla conquête turque et englobées par les Marocains sous le nom de Cheraga (gens de l'Est).

Issue de la réaction contre les chrétiens, la dynastie saadienne aboutit à une forme de gouvernement incomplète, étroite, fanatique, mais qui, somme toute, satisfaisait les aspirations religieuses du pays. Le Makhzen ne comporte aucun des organes du gouvernement moderne : pas d'administration, pas de véritable système d'impôts, pas d'armée, ou plutôt tous ces organes à l'état vague, théorique en quelque sorte et embryonnaire. La suzeraineté religieuse des Chérifs ne se transforme en pouvoir effectif que lorsque le caractère même du souverain le comporte. Aucun progrès d'ailleurs, aucune évolution. L'avènement de la dynastie des Chérifs filaliens, qui

A. Bernard. o

a occupé le pouvoir jusqu'à nos jours, n'apporte aucun changement notable au gouvernement ni à la société. Aussi l'histoire des derniers siècles au Maroc n'offrc-t-elle guère d'intérêt, sinon au point de vue des rapports avec les puissances européennes.

Les Chérifs bassaniens ou Filalis (1GG0 à nos jours) remplacent les Saadiens à peu près comme les Almohades ont remplacé les Àlmoravides et pour les mêmes raisons. Ils mènent la vie pauvre, méditative, vertueuse qui convient à des saints, tandis que les souverains régnants s'épuisent dans le luxe et dans la mollesse.

Vers le milieu du xvne siècle, un chérif du Tafilelt, Moulay-Mohammed, précurseur de la dynastie actuellement régnante, vint s'installer dans la plaine des Angad, et, avec l'aide des Arabes de cette plaine, essaya de se tailler un royaume autour d'Oudjda au détriment des Turcs. Il fut tué par son frère Moulay-er-Rechid, fondateur de la dynastie hassanienne (1660-1672). Moulay-er-Rechid se fît d'abord reconnaître comme souverain au Tafilelt même, puis dans la région d'Oudjda et de Taza, dans le Rif et enfin à Fez. Ces chérifs ne furent en somme que des aventuriers heureux, qui trouvèrent moyen de se tailler d'abord un fief, puis un royaume à la faveur de l'anarchie. Ils s'appuyèrent surtout sur leurs parents les descendants du Prophète, dont ils se servirent pour combattre les marabouts. A Fez, la postérité d'Idris, très nombreuse et ne pouvant s'emparer du pouvoir pour son compte, favorisa ses cousins de Sidjilmassa. Les Hassaniens s'appuyèrent aussi sur le pouvoir naissant des chérifs d'Ouezzan , auxquels ils accordèrent des privilèges qui ressemblent singulièrement à l'immunité des terres ecclésiastiques à l'époque mérovingienne.

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