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CHAPITRE I

Le Maroc, l'Algérie et la Tunisie pris en bloc constituent une unité géographique, car de nombreux traits sont communs à l'ensemble de ce territoire et le distinguent des territoires environnants.

1. Pour la bibliographie du Maroc, voir L. Playfair et R. Brown, A Bibliography of Morocco, in-8°, Londres, 1892. A compléter pour la période ultérieure par la bibliographie annuelle des Annales de Géographie, publiée sous la direction de Lo.uis Raveneau.

Les 'cartes d'ensemble les plus récentes dû Maroc sont : la carte dressée et publiée par le Bureau topographique du Maroc occidental, Casablanca, 1914; celle dressée sous la direction de Henry Barrère, Paris, 1913; celle publiée par Maurice Fallex, Paris, Delàgrave, 1913; ces cartes sont toutes les trois à l'échelle de 1/1 000 000\ Voir aussi la carte dite des étapes à 1/500 000e en 7 feuilles publiée par le Bureau topograpiïioue du Maroc occidental, Casablanca, 1914. Le Service Géographique de l'Armée pousse activement les travaux de géodésie et de topographie du Maroc; les Bureaux topographiques de Casablanca et d'Oudjda publient des cartes de reconnaissance à 1/200 000* constamment tenues à jour, en attendant la carte définitive à 1/100 000e.

Les principaux voyages d'exploration embrassant l'ensemble du Maroc sont ceux du Vicomte de Foucauld, Reconnaissance au Maroc, in-4°, Paris, 1888, et ceux du Marquis de Segonzac, Voyages au Maroc, in-8°, Paris, 1903; —Jd., Au Cœur de V Atlas, in-8°, Paris, 1910. — En fait de descriptions régionales, on peut signaler : pour le Houz, Tu. Fischer,

A. Bernard. 1

On a donné à cette unité géographique différents noms. On a proposé le terme d'Afrique Mineure, parce que c'est comme un petit continent dans le grand et que ses relations avec l'Afrique propre sont comparables à celles de l'Asie Mineure avec le grand continent asiatique. On a suggéré aussi le nom de « pays de l'Atlas » , système atlantique, parce que ce sont en effet les chaînes de l'Atlas qui constituent l'unité de ce territoire. Les géographes arabes appelaient cette contrée Maghrib, Djezira-el-Maghrib , l'île de l'Occident. La dénomination de Berbérie paraît la plus simple ,et la plus convenable. Elle était d'ailleurs usitée dans l'antiquité et au Moyen-Age, où elle se retrouve légèrement déformée dans le terme de Barbarie, Etats Barbaresques.

La Berbérie constitue un grand quadrilatère de hautes terres, une sorte de grande île montagneuse et massive comprise entre la Méditerranée, le golfe des Syrtes, l'Atlantique et le Sahara. Ses limites sont nettes là où elle est baignée par la mer, vagues et imprécises là où elle confine au désert. Sans doute, au point de vue tectonique et hypsométrique, les derniers plissements de l'Atlas, presque partout bordés au sud par une dépression, marquent une frontière; mais, dans l'aspect du paysage comme dans le climat et les mœurs des habitants, le changement est graduel, la transition lente. Le désert est trop pauvre pour vivre par lui-même; il dépend et il a toujours dépendu des régions plus fertiles qui le bordent, aussi bien du côté de la Berbérie que du

Wissenschaftliche Ergeb7iis.se Biner Reise im Atlas-Vorla.nde von Marokko in-8°, Gotha, 1900 ; — Id., Meine dritte Forschungsreise im Atlas-Vorlande von Marokko, in-8°, Hamburg, 1902; — pour les Chaouïa, Dr F. Weisgerber, Les Chaouïa, in-8°, Paris. 1907; — pour les massifs littoraux, A. Mouliéras, Exploration du Rif, in-S°, Paris, 1895; — Id., Exploration des Djebala, in-8°, Paris, 1899; (par renseignements); — pour le Maroc oriental, Augustin Bernard, Les Confins algéro-maroeains, in-8°; Paris, 1911. — On consultera aussi les Publications du Comité du Maroc, le Bulletin de V Afrique française et du Comité du Maroc, les Archives marocaines et Villes et tribus du Maroc, publications de la Mission scientifique du Maroc.

côté du Soudan. Le Tell est notre mère, disent les Sahariens; c'est lui qui nous nourrit. C'est sur l'étroite frange littorale qui borde les étendues marines que se concentrent les habitants, les cultures, et toutes les formes de la vie. La Méditerranée, berceau des civilisations de l'antiquité, est le lien qui réunit toutes les terres qui l'environnent : « Comme des grenouilles autour d'un marais, dit Platon, nous nous sommes assis au bord de la mer. »

On dit quelquefois que l'Afrique commence aux Pyrénées : on peut dire aussi bien que l'Europe se termine au Sahara. Ce sont deux formules différentes d'une même idée. L'Espagne, par sa structure massive, par son climat et tous ses caractères géographiques, a déjà quelque chose d'africain; et la Berbérie, par son relief, son climat, ses habitants, ses productions, se rattache à l'Europe méridionale et fait partie du groupe des pays méditerranéens. Autour du bassin occidental de la Méditerranée se groupent l'Espagne, la France méridionale, l'Italie et la Berbérie. C'est dans la partie médiane, sous le méridien de Marseille et d'Alger, que la Méditerranée occidentale a le plus d'ampleur : il y a 742 kilomètres d'Alger à Marseille; il y en a seulement 138 entre la Tunisie et la Sicile, et le détroit de Gibraltar, entre Punta Canales et Punta Cires, n'a que 13 kilomètres de largeur.

D'un bout à l'autre de la Berbérie, le pays et les hommes se ressemblent. On connaît les montagnards du Rif quand on a étudié ceux de la Kabylie, les tirremt et les agadir du Sud marocain quand on a vu les guelaâ de l'Aurès, Tanger quand on a visité Alger ou Bougie, Mogador quand on a fait escale à Sfax , les oasis du Sahara marocain quand on a séjourné dans celles du Sahara algérien ou tunisien. Qu'on parie des rivages où Tunis a succédé à Cartilage et qu'on s'avance jusqu'à l'endroit où les deux Colonnes d'Hercule, le rocher de

Gibraltar et le Djebel Moussa, marquent les limites du monde connu des anciens, ni la structure intime du sol, ni la disposition du relief, ni le tapis végétal, ni la physionomie, les habitations et les mœurs des indigènes ne subissent de différences vraiment fondamentales. Ici et là, on retrouve les mêmes massifs montagneux orientés d'Ouest en Est, laissant dans l'intervalle des couloirs de plaines qu'ont suivis, selon les époques, les influences civilisatrices ou les invasions de barbares. Les taches vertes de la végétation forestière ou du maquis s'entremêlent avec les taches fauves des graminées desséchées ou du sol nu, donnant au pays cet aspect caractéristique de peau de panthère qui avait déjà frappé les anciens. Autour des agglomérations des sédentaires, réfugiés en général sur les hauteurs, s'étendent des vergers d'oliviers, de figuiers, d'amandiers. Les plaines sont occupées par les champs de céréales ou servent de pâture aux chèvres et aux moutons des nomades.

Si, au lieu de suivre le Tell de Carthage à Tanger, on longe la limite méridionale de la Berbérie de Gabès à l'Oued Dra, on rencontre sur cette route, suivie jadis par les pèlerins musulmans ou par les pillards du Sahara, les mêmes ksours, villages du désert entourés de leurs oasis de palmiers, îlots de culture et de vie sédentaire qui tranchent sur la dévastation et le vide des immenses étendues avoisinantes, hamadas pierreuses ou dunes de sables.

Aussi, à toute époque, quand une domination assez forte s'est installée en Berbérie, elle s'est efforcée de s'élendre à tout l'ensemble. Les Phéniciens, les Romains, les Arabes l'ont successivement essayé et y ont plus ou moins réussi. L'unité géographique de la Berbérie est évidente, malgré les événements qui l'ont brisée en trois morceaux : Tunisie, Algérie, Maroc. Jamais, entre ces contrées inséparables, on n'a pu tracer de limites

certaines et la politique, après les avoir divisées, subit la force des choses qui tend de plus en plus à les réunir. L'Algérie, située entre le Maroc et la Tunisie, fécondée depuis près d'un siècle par une civilisation supérieure, est le centre d'attraction vers lequel toute l'Afrique du Nord-Ouest se trouve entraînée.

On ne saurait assez insister sur ces ressemblances, dont l'importance est capitale. Entre le Maroc et le reste de la Berbérie, les différences qu'on observe sont des nuances, non des contrastes. Encore faut-il noter ces nuances. Elles sont pour la plupart à l'avantage du Maroc. D'abord, le pays a jour sur deux mers, la Méditerranée et l'Atlantique. Il en résulte qu'il est, dans l'ensemble, moins compact, moins difficilement accessible que l'Algérie. En outre, il a deux « Tells », deux lisières arrosées et fertiles, du moins jusqu'aux régions où la latitude est trop méridionale et où les influences désertiques prédominent même au bord de la mer. Cet avantage est d'autant plus marqué que de vastes plaines, faisant pendant aux plaines de la Tunisie occidentale, mais plus fertiles que ces dernières, s'étendent précisément en bordure de l'Atlantique. Les massifs montagneux du Maroc, plus élevés que ceux de l'Algérie et de la Tunisie, portent des neiges abondantes, qui nourrissent les fleuves pendant la saison sèche et leur donnent une importance très supérieure à celle des oueds d'Algérie et de Tunisie. Ces massifs montagneux ont donné asile à des groupes berbères plus dépourvus de contact avec le reste du monde que ceux de l'Algérie et de la Tunisie; tandis que ces derniers ont été, sauf dans des cas exceptionnels, isolés ou résorbés dans le pays environnant, les groupes similaires du Maroc sont demeurés beaucoup plus sauvages et plus inaccessibles aux actions du dehors. Enfin les grandes chaînes montagneuses du Maroc ont mieux garanti les régions septentrionales contre les influences dévastatrices venues du Sahara,

influence du sirocco ou influence des grands nomades.

Les Européens donnent le nom de Maroc, dérivé de celui de la ville de Merrakech, à la partie occidentale de la Berbérie. En réalité, le Maroc n'est qu'une expression géographique : non seulement ce n'est pas un Etat centralisé, mais ce n'est véritablement pas un État au sens que nous attachons d'ordinaire à ce mot.

Comme on le montrera plus loin, les souverains marocains n'exercent et n'ont jamais exercé, sur la plus grande partie de leur territoire, qu'une autorité des plus vagues, dépourvue des organes essentiels par lesquels elle pourrait se manifester. La structure politique du pays s'est trouvée d'accord avec la conception religieuse, sur laquelle elle repose d'ailleurs, pour empêcher dans la Berbérie occidentale la constitution d'un État véritable. Qu'on y joigne les difficultés de pénétration des massifs montagneux, les sentiments de farouche indépendance des tribus, leurs luttes incessantes pour les territoires dont elles se disputent la possession, et, dans certaines régions, l'instabilité naturelle aux populations nomades, et l'on comprendra que rien de ce qui ressemble à un État n'ait jamais existé au Maroc autrement que par une fiction diplomatique. Si l'on considère l'autorité religieuse du sultan, elle s'étend sur tous les territoires musulmans qui ne relèvent pas de Constantinople et où l'on fait la prière au nom du Chérif^ Si l'on considère, au contraire, son pouvoir temporel et politique, il se réduit dans certaines circonstances aux environs immédiats de la ville où il réside. L'idée de frontière, telle que nous la concevons en Europe à notre époque, est complètement étrangère aux conceptions des musulmans.

On comprend, dans ces conditions, qu'il n'est pas possible d'indiquer exactement la superficie du Maroc. On peut désigner sous ce nom la région comprise approximativement entre le 35e et le 29e parallèle de

latitude Nord dune part, le 13e et le 5e parallèle de longitude Ouest de Greenwich d'autre part, ou, si l'on veut, le pays compris entre la Méditerranée au Nord, l'Atlantique à l'Ouest, l'Oued Dra au Sud, l'Oued Guir et la Moulouya à l'Est. Ainsi entendu, le Maroc a une superficie d'environ 565 300 kilomètres carrés, sensiblement égale à celle de la France.

Au point de vue de la géographie physique, de même que la Tunisie commence là où la pente générale de la contrée, et avec elle les fleuves, tels que la Medjerda et l'Oued Mellègue, s'inclinent vers la mer des Syrtes, le véritable Maroc commence là où la pente générale de la contrée et les fleuves, tels que le Sebou et l'Oum-er- Rebia, s'inclinent vers l'Océan Atlantique. La masse de hautes terres qui constitue la Berbérie se désarticule en effet aussi bien à l'Ouest qu'à l'Est, et le Maroc peut être défini le versant atlantique de la Berbérie.

Par suite d'une disposition très remarquable du relief général du Maroc, c'est précisément du côté oriental, où il continue l'Algérie, qu'il est isolé par les plus hautes chaînes. Sur la rive gauche de la Moulouya, le Moyen-Atlas se dresse comme une véritable muraille et les massifs littoraux, bien que moins impénétrables qu'on ne Fa prétendu, imposent également une sérieuse barrière. Le Maroc tourne donc en quelque sorte le dos à l'Algérie, et cette disposition physique du relief explique bien des difficultés politiques qui se sont produites dans les confins algéro-marocains. Cependant, entre les massifs littoraux et l'Atlas s'ouvre un couloir dont l'importance physique et politique est de tout premier ordre et qui conduit, sans difficultés d'aucune sorte, de Tlemcen à Fez et à l'Atlantique par Oudjda et Taza : c'est la grande voie des invasions et du commerce, la continuation des routes de pénétration qui traversent toute la Berbérie d'Est en Ouest. Les Marocains l'appellent trik-es-soultan , la route du sultan, et ce grand

sillon est visiblement un des traits les plus importants de la physionomie géographique du Maroc.

La côte méditerranéenne, qui fait face aux rivages de l'Espagne, n'a joué jusqu'ici qu'un rôle effacé dans la vie politique et économique du Maroc, du moins dans ia partie de cette côte comprise entre la Moulouya et le détroit de Gibraltar. Ce rivage abrupt et inhospitalier a servi d'abri aux derniers pirates barbaresques, et, il y a quelques années encore, les navires ne s'en approchaient pas sans crainte. Les indigènes, Rifains ou Djebala, retranchés dans leurs montagnes, ignoraient à la fois l'Europe et le Makhzen. Le détroit de Gibraltar, au contraire, est un point vital, non seulement pour le Maroc, mais pour le commerce général et pour toutes les puissances maritimes. Là s'ouvre la communication entre l'Atlantique et la Méditerranée, et la valeur de ce rivage, déjà si grande dans l'antiquité, s'est encore accrue depuis que la Méditerranée a cessé d'être une mer fermée, et que, par le percement du canal de Suez, les Colonnes d'Hercule jalonnent la route de l'Inde et de l'Extrême-Orient.

Quant à la côte atlantique, bordée de plaines agricoles d'une rare fertilité, elle est, elle aussi, malgré son caractère monotone et l'absence à peu près complète d'abris naturels, appelée à jouer un grand rôle, d'abord comme voie d'accès vers Fez et Merrakech, ensuite et surtout parce qu'elle est située sur la route de l'Afrique Noire et de l'Amérique du Sud. Il est évident qu'une contrée telle que le Brésil est bien loin d'avoir le développement dont elle est susceptible; à plus forte raison en est-il de même des vastes territoires soudanais et congolais de l'Afrique Occidentale, qui en sont encore au premier stade de leur évolution. L'Atlantique est pour le monde moderne ce qu'était pour les anciens la Méditerranée : le trait d'union des pays les plus civilisés. C'a été d'abord l'Atlantique Nord, autour duquel se groupent les grandes

puissances économiques de l'Europe et de l'Amérique septentrionale. Demain, sans doute, ce sera le tour de l'Atlantique Sud. Les archipels des Canaries et de Madère avaient autrefois le monopole des escales vers les régions intertropicales de l'Afrique et de l'Amérique, parce que c'étaient les seuls points où l'on trouvait, avec des moyens de ravitaillement, quelques ports aménagés. Il n'est pas douteux que la côte occidentale du Maroc, une fois mise en valeur, partagera avec eux ce privilège, et que Casablanca, de même que Dakar, comptera, au même titre que Santa-Cruz et Las-Palmas, parmi les escales importantes sur la route de Rio-de-Janeiro et de Buenos-Ayres.

C'est vers les deux mers qui l'encadrent, Méditerranée et Atlantique, qu'il faut chercher les régions véritablement vivantes du Maroc. Cependant les hautes chaînes qui le limitent du côté du Sahara ne l'ont pas empêché de subir de ce côté certaines influences et d'y effectuer un certain trafic. Le Sahara occidental, un peu moins stérile et moins difficile à traverser que le Sahara central, a été franchi soit par des pillards, soit par de paisibles commerçants. Du Sahara sont venus au Maroc les Almoravides, ces Berbères voilés partis des bords du Sénégal, et la principale marchandise du commerce transsaharien, l'esclave, a circulé jusqu'à ces derniers temps sur les routes qui, parties du Soudan, aboutissent à Mogadoret de là àMerrakech et à Fez. Il est trop clair que, comme le disait déjà Faidherbe, l'ouverture des voies de l'Afrique occidentale française achèvera de vider le Sahara et que la traite des esclaves est sur le point de disparaître, traquée partout à la fois, à ses points de départ et à ses points d'aboutissement. Peutêtre cependant les Soudanais sont-ils appelés à jouer encore un rôle au Maroc et à y être importés sous forme de main-d'œuvre pour l'agriculture ou de troupes noires collaborant à la pacification du pays.

En résumé, si l'on considère le Maroc, et qu'on le replace dans l'ensemble des terres qui l'avoisinent, on y voit un pays vierge encore de toute influence civilisatrice et dont la mise en valeur a été entravée jusqu'à ce jour par des difficultés de tous ordres : difficultés physiques, tenant au caractère montagneux de la contrée; difficultés politiques, provenant de la résistance des indigènes; difficultés internationales enfin, issues des rivalités des puissances européennes. La transformation de cette contrée ne saurait s'effectuer du jour au lendemain et ne peut être accomplie sans de sérieux et longs efforts. Mais le Maroc en vaut la peine; il est la partie la plus favorisée de la Berbérie, et sa valeur propre, non moins que sa situation sur les grandes routes mondiales, semble l'appeler à un brillant avenir.

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