‹ Le MarocChapitre 3 sur 57 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Au point de vue de la structure générale et du relief, on peut distinguer au Maroc trois grandes divisions : 1° les massifs littoraux qui bordent la Méditerranée, séparés du système de l'Atlas par la dépression du Sebou et de son affluent l'Oued Innaoun; 2° les plaines et les plateaux du Maroc occidental; 3° l'Atlas et ses diverses chaînes jusqu'au Sahara.

Les massifs littoraux sont presque complètement ignorés. C'est, disait Duveyrier, la dernière partie inconnue du littoral méditerranéen. Il y a peu d'années encore, on n'en savait que ce que l'on peut en apercevoir du pont des navires, et certaines régions de l'Afrique centrale étaient mieux explorées. Le peu qu'on en connaît

1. Sur l'orographie du Maroc, voir Paul Schnell, L'Atlas marocain, traduit par Augustin Bernard, in-8°, Paris, 1898. — R. de Flotte- Roquevaire, Essai d'une carte hypsométrique du Maroc (Annales de géographie, 1901). — . Sur la géologie, Paul Lemoine, Mission dans le Maroc occidental, in-18, Paris, 1905. — A. Brives, Voyages au Maroc, in-8°, Alger, 1909. — Le géologue L. Gentil a synthétisé les travaux de ses devanciers et les siens dans : La Géologie du Maroc et la genèse de ses grandes chaînes (Annales de Géographie, 1912) et dans Le Maroc physique, in-18, Paris, F. Alcan, 1912.

engage à voir dans ces massifs une entité distincte de l'Atlas, se rattachant à la Sierra Nevada et à l'ensemble montagneux courant de Cadix à Àlcoy au Sud du bassin du Guadalquivir et du Jucar, ensemble que l'on a appelé la Cordillère Bétique. Les chaînes de ces massifs littoraux du Maroc affectent une disposition en arc de cercle en sens inverse de celles de la Cordillère Bétique. Les terrains les plus anciens se trouvent de part et d'autre dans les chaînes les plus voisines de la Méditerranée, où elles sont accompagnées de roches éruptives. Le Rif et la Sierra Nevada semblent avoir fait partie d'un môme ensemble, crevé entre Melilla et Almeria par un effondrement.

Les massifs littoraux décrivent des courbes régulièrement concentriques. Les plissements, dirigés d'abord Nord-Sud dans les régions voisines du détroit de Gibraltar, tournent graduellement vers l'Est-Sud-Est. Le trait dominant de l'orographie de la chaîne de l'Andjera, entre Tétouan et Ceuta, paraît résider dans sa forme en chapelet. Si l'on suit l'axe de la chaîne, on passe d'une surélévation à une dépression. Le détroit de Gibraltar lui-même correspond à une dépression de ce genre, à un abaissement d'axe des plis raccordant l'Atlas à la Cordillère Bétique ou à un effondrement entre deux grains du chapelet montagneux formé par la partie occidentale du Rif. La communication entre l'Océan et la Méditerranée s'est faite d'abord au Nord de la chaîne Bétique, par la vallée du Guadalquivir; puis au Sud du Rif, par la vallée du Sebou, Fez et le seuil de Taza; enfin par le détroit de Gibraltar actuel, relativement récent au point de vue géologique, et qui daterait du pliocène.

Il semble acquis que la chaîne la plus élevée des massifs littoraux est en général fort rapprochée de la Méditerranée, les versants Sud-Ouest et Sud étant plus étendus et en pente plus douce que le versant Nord. Les

sommets culminants paraissent se trouver clans l'Ouest, chez les Djebala (2 500 mètres au Djebel Tiziren). Les cimes aiguës sont assez rares; on rencontre plutôt des mamelons assez monotones qu'entaillent des ravins profonds, quelquefois même de véritables précipices ; c'est une sorte de relief en creux. Quant à essayer de grouper les chaînes d'une manière systématique, il faut y renoncer pour le moment, nos connaissances étant manifestement trop insuffisantes. L'altitude des chaînes, jointe à leur exposition par rapport aux vents humides, introduit un contraste assez marqué entre la partie occidentale du massif montagneux, plus arrosée et plus fertile, et la partie orientale, où la végétation est beaucoup plus maigre, le paysage beaucoup moins riant, et qui ressemble davantage au littoral oranais, parce que les vents d'Ouest ne lui arrivent que dépouillés de leur humidité, soit par les Djebala, soit par l'Espagne. Ainsi la sécheresse s'accentue à mesure que Ton s'avance vers l'Est, contraste qui se retrouve d'ailleurs dans les autres parties du Maroc.

La côte septentrionale du Maroc présente les caractères ordinaires des côtes méditerranéennes; elle est montagneuse, entaillée de belles baies en arc de cercle, malheureusement presque toujours insuffisamment abritées et n'offrant avec l'intérieur que des communications assez difficiles à travers les chaînes montagneuses. Sur le détroit de Gibraltar sont Tanger, Ksar-es-Srir et Ceuta. Les circonstances historiques ont donné la prépondérance commerciale à la baie de Tanger, qui, adossée comme Alger et Bône à un promontoire la garantissant des vents d'Ouest, décrit une courbe gracieuse jusqu'à la pointe Malabata. Les profondeurs marines sont faibles dans le détroit de Gibraltar, qu'un abaissement de 400 mètres du niveau marin fermerait entre Tanger et Trafalgar. Au contraire, l'étroitesse extrême du plateau continental et la présence de grandes

profondeurs à proximité du rivage caractérisent la Méditerranée proprement dite. Sur la côte de 400 kilomètres environ qui s'étend de Ceuta à la Moulouya s'ouvrent les baies de Tétouan, au débouché d'un petit golfe tertiaire, de Badis (Peîïon de Vêlez), d'Alhucemas, [de Melilla, au voisinage de laquelle s'étend la lagune ou sebkha de Bou-Erg, ancien golfe isolé de la mer par une flèche de sable, à l'abri du cap des Trois-Fourches qui dévie les courants; enfin du Cap-de-1'Eau, complété par les îles Zaffarines.

Le Maroc occidental est constitué par de grands plateaux étages qui s'étendent depuis l'Atlantique jusqu'au pied de l'Atlas. Le sous-sol de ces plateaux est formé par des terrains archéens et primaires, qui se continuent dans la partie Ouest du Haut-Atlas et qui couvrent presque entièrement le Sahara occidental et central. Ces terrains représentent un ancien continent; il y a là une véritable meseta marocaine, faisant exactement pendant à la meseta ibérique. Les terrains anciens, démantelés au cours des époques géologiques ultérieures, ont été recouverts de couches secondaires et tertiaires horizontales d'une faible épaisseur, qui, en divers points, laissent apercevoir le substratum. Les plateaux s'élèvent par étages successifs jusqu'à une altitude de 600 à 700 mètres, et dépassent même 1 000 mètres au voisinage de l'Atlas. A mesure qu'on monte et qu'on s'avance vers l'intérieur, on rencontre, en général, des étages de terrains de moins en moins récents.

On peut distinguer, dans les plateaux du Maroc occidental, des parties assez différentes, qu'on peut appeler le Maroc du Nord et le Maroc du Sud, ou encore le royaume de Fez et le royaume de Merrakech, ou enfin le Rarb et le Houz.

Le mot de Rarb, qui veut dire Occident, et dont les Portugais ont fait Algarve, a une extension assez variable. On peut désigner sous ce nom les plaines et les plateaux du Maroc occidental de Tanger à Fez. De même qu'en Espagne la chaîne plissée d'Andalousie, continuation du Rif, s'affaisse sous les couches marines horizontales du golfe du Guadalquivir, de même au Maroc les plis des massifs littoraux s'affaissent sous les couches horizontales de la vallée du Sebou. Le plateau, qui n'a que quelques kilomètres de largeur à Tanger, va en s'épanouissant vers le Sud, parce que, d'une part, la côte se dirige au Sud-Ouest, d'autre part les massifs littoraux s'éloignent vers l'Est. Cependant, dans le Rarb, la disposition en plateau n'est pas très accentuée. Le pays est assez accidenté, et l'influence du Rif se fait encore sentir dans le relief jusqu'au voisinage de Fez et jusqu'aux massifs du Zerhoun et du Zalagh, voisins de la capitale. Le pays est plus élevé et plus mouvementé entre Tanger et le Loukkos qu'entre le Loukkos et le Sebou.

Les collines du Rarb encadrent des plaines alluviales, qui sont d'anciens golfes marins, des indentations de la côte oblitérées par les apports des cours d'eau. Le rivage, autrefois plus découpé, est aujourd'hui bordé de dunes plates, sans abris. L'embouchure du Loukkos s'est déplacée vers le Sud depuis l'époque historique. Il en est de même de tous les fleuves du Maroc atlantique, dont la rive droite est constituée par des dunes, la rive gauche par des falaises sur lesquelles se sont établies les villes d'embouchure, mais qui sont incessamment rongées et attaquées par les flots. Les sables résultant de la désagrégation des grès qui bordent le rivage sont entraînés vers le Sud sous l'action com* binée du vent et du courant. Les barres d'embouchure, qui rendent si difficile l'accès des fleuves marocains du versant atlantique, sont produites, ici comme ailleurs, par la rencontre du courant fluvial et des eaux marines;

mais elles sont liées aussi à ce cheminement des sables de la rive droite, qui contribuent à les former.

Dans leur ensemble, les plateaux compris entre Tanger et la plaine du Sebou sont aujourd'hui très déboisés, non que le pays soit impropre à la végétation forestière, mais parce que l'homme y a détruit presque complètement les véritables forêts; il n'a laissé subsister que des broussailles et des maquis, des lentisques et des palmiers-nains. Le pays est très apte à la culture des arbres à fruits, des oliviers et de 'la- vigne. Les céréales y occupent également une grande place et les indigènes pratiquent l'élevage du bétail, en particulier des bœufs. Quant à la vallée du Loukkos, à l'embouchure duquel est situé Larache (El-Araïch, la treille), elle pourrait, sur une longueur de 50 kilomètres, être transformée en une vaste huerta.

La plaine alluviale du Sebou est la province d'Azrar de Léon l'Africain (Azrar, en berbère, signifie plaine); elle a une superficie d'environ 4 000 kilomètres carrés. Il existait à cet endroit un golfe, puis un lac, graduellement comblé par les alluvions du Sebou. L'imperméabilité du sous-sol argileux et l'absence de pente déterminent la formation de marais, la Merdja Ras-ed- Dora et les marais des Beni-Hassen, symétriques de chaque côté du Sebou, et qui sont les restes d'un immense marécage. Cette plaine alluviale est l'aboutissement sur l'Atlantique de la grande voie d'Est en Ouest qui traverse toute la Berbérie. A son débouché est située la vieille kasba de Mehediya, l'ancienne Mamora.

Le plateau du Rarb contourne au Nord le Zerhoun et vient se souder au plateau mamelonné qui s'étend du Zerhoun à El-Ksar. Vers Fez, le plateau s'abaisse brusquement. Au Sud, chez les Beni-Mtir et les Beni-Mguild, s'étendent des plateaux calcaires jurassiques recouvrant les terrains primaires accompagnés d'éruptions basaltiques et limités par des fractures; la région d'arçhitec-

ture tabulaire paraît se maintenir jusqu'au voisinage de Taza. La meseta marocaine encadre de ce côté le Moyen- Atlas sur son flanc Nord-Ouest, de même qu'elle s'appuie au pied septentrional du Haut-Atlas.

La plaine de Fez apparaît comme fermée de tous côtés; les hauteurs qui l'entourent sont d'altitude médiocre, sauf vers le Sud-Est où on aperçoit dans le fond les sommets neigeux de l'Atlas des Beni-Ouaraïn. Les couches presque horizontales entourent les assises plissées, dans le relief plus accusé desquelles il est facile de retrouver la structure à plis concentriques des massifs littoraux, qui se terminent de ce côté au Zalagh et au Zerhoun.

Fez occupe une position géographique des plus importantes, à peu près au centre de la dépression qui sépare les massifs littoraux de l'Atlas, à portée de la route de Tlemcen et du ïafîlelt. Les deux grandes voies historiques du Maroc se croisent en ce point. Intermédiaire entre la montagfre et la plaine, Fez présente en outre de nombreux avantages locaux : les eaux de l'Oued Fez, issues de sources abondantes qui proviennent de terrains gréseux reposant sur un sous-sol d'argile, descendent en cascades vers le Sebou ; les matériaux de construction, briques, calcaire, chaux, y abondent; l'argile à poterie, le sel sont à portée; les sources sulfureuses du Zerhoun, si recherchées des indigènes comme autrefois des Romains, sont peu éloignées; enfin, à la base des hauteurs calcaires à crêtes dentelées et dénudées, de beaux bois d'oliviers et des vergers de toute espèce sont irrigués par des sources abondantes.

Les couches secondaires et tertiaires forment, dans la région de Fez-ïaza, un grand synclinal modifiant la disposition en plateau si nettement indiquée à l'Ouest et au Sud-Ouest : c'est le sillon par lequel les mers tertiaires ont pénétré pour se prolonger jusqu'en Algérie. Les flancs du synclinal se relèvent au Nord

A. Bernard. 2

vers le massif du Rif, au Sud vers la chaîne des Riata, qui appartient au Moyen-Atlas. Entre les deux s'étend la vallée de l'Oued Innaoun, affluent du Sebou. Avant d'arriver à Taza, la vallée est barrée par une ligne de collines, trait d'union entre les hauteurs de la rive droite et le massif des Riata. L'altitude de ces collines est d'environ 600 mètres. Taza, sur une haute falaise de roche noire qui se détache de la montagne et s'avance dans la plaine comme un cap, commande le passage.

On peut dire que le Maroc se termine aux sources de l'Innaoun, à l'Est de Taza. On entre ensuite dans le Fahma, qui ressemble au Dahra et aux steppes de la province d'Oran. La plaine s'incline vers la vallée de la Moulouya par la vallée de l'Oued Msoun, et se continue au delà du fleuve par les plaines de Tafrata et d'Oudjda.

Le Rarb est séparé du Houz par la région des Zaër et des Zemmour, qui s'étend sur la rive gauche du Sebou entre Meknès et Rabat. Les terrains anciens y dominent, sous forme de schistes ravinés et de bosselle ments granitiques; la même structure se continue plus à l'Est dans le plateau d'Oulmès, chez les Zaïan, et dans le Tadla. Le pays, assez pauvre, de parcours difficile, est boisé de chênes-lièges, occupé en partie par la forêt des Zaër et par la grande forêt de Mamora. Les habitants, à demi nomades, se livrent à l'élevage, et se réfugient, eux et leurs troupeaux, dans la haute montagne, quand vient la saison sèche; ces tribus insoumises obligeaient le sultan à faire un détour par Rabat, lorsque de Fez, capitale du Nord, il voulait gagner Merrakech, capitale du Sud. De là l'importance stratégique de Rabat, située à l'embouchure de l'Oued Bou-Regreg, et d'où on peut se porter à volonté vers le Rarb ou vers le Houz. Là était la limite du monde romain, qui ne dépassait pas Salé (Sala Colonia).

Le grand triangle compris entre l'Océan, de Rabat

au cap Guir, et l'Atlas, forme le Houz. Le mot Houz, qui signifie province, est une abréviation de Houz Merrakech : c'est en effet la province par excellence, pro~ vincia, et véritablement le cœur du Maroc. La disposition en plateaux étages est ici beaucoup plus accentuée que dans le Rarb; la constitution et la physionomie du pays sont différentes; les affleurements anciens, absents dans le Nord, se montrent en divers endroits. La présence du massif ancien à une faible profondeur se fait sentir de diverses manières. Quelquefois, comme à Casablanca, ses strates redressées et comme coupées au couteau sont visibles sur la côte même; ailleurs, elles forment des reliefs aigus et singuliers qui émergent de la plaine et que les indigènes appellent sokhrat ; ailleurs encore, elles constituent des massifs plus importants, rocheux et chauves, comme le Djebel Lakhdar (500 m. environ), la Djebila ou les Djebilet (montagnettes) qu'on rencontre sur la route de Merrakech. Même là où il n'affleure pas, le massif ancien forme partout le sous-sol; les dépôts qui le recouvrent ne paraissent avoir nulle part plus de 100 mètres d'épaisseur, d'où il suit que les terrains anciens sont mis à nu par l'érosion des grandes rivières, telles que l'Oum-er-Rebia, et qu'ils forment un niveau imperméable atteint par des puits, profonds quelquefois de plus de 60 mètres; enfin, ils influent sur le caractère de l'irrigation dans la zone qui borde le pied de l'Atlas.

On peut distinguer dans le Houz une plaine côtière, un plateau intérieur, et une zone d'irrigation qui s'étend au pied de l'Atlas. La région diffère aussi suivant qu'on la considère au Nord ou au Sud du Tensift.

La plaine côtière a une largeur variable ; cette largeur, presque nulle à Rabat, est d'environ 60 kilomètres dans les Chaouïa, 70 dans la région de l'Oum-er-Rebia, 80 chez les Doukkala où elle s'étend jusqu'au pied du Djebel Lakhdar. Chez les Abda, elle n'est plus guère

que de 30 kilomètres; elle se réduit à rien au cap Hadid, au Nord de Mogador, puis s'élargit de nouveau dans la région de Mogador.

Elle forme en général au bord de la mer une berge escarpée, atteignant jusqu'à 100 mètres de hauteur et attaquée par les vagues. Dans l'ensemble, cette côte du plateau marocain est très mal articulée; rarement on y trouve quelques petites indentations, correspondant à des affleurements de terrains anciens, comme à Casablanca, ou secondaires, comme à Mazagan, au cap Blanc, à Safî, ou à un îlot détaché par l'érosion, comme à Mogador. Parfois, comme à Mehediya, à Rabat, à Azemmour, un port a essayé de s'établir à l'embouchure d'un fleuve, malgré la barre qui en rend l'accès difficile. Çà et là, une côte plate, formée par des dunes, précède le rebord du plateau, comme à Oualidiya. En arrière de ces dunes sont des marécages ou merdja formés par l'eau des sources, celle des pluies, quelquefois aussi par des ruptures du cordon littoral dues aux marées et aux tempêtes. En certains points, par exemple aux environs de Mogador, des dunes récentes ou anciennes sont à demi consolidées et tendent à se transformer en grès. D'anciens cordons de dunes s'étendent aussi aux environs de Casablanca sur une largeur moyenne de 20 kilomètres et forment une série de petites côtes parallèles entre elles, suivant une ligne courbe Nord-Est-Sud-Ouest, d'autant plus élevées qu'elles sont plus éloignées de la mer.

Au delà commence la plaine littorale, s'élevant peu à peu insensiblement de 150 à 250 mètres, et dominée de 100 mètres environ par la falaise du plateau intérieur La surface de cette plaine est extrêmement unie, à peine accidentée par de légères ondulations. On y trouve peu de cours d'eau, sauf les grands fleuves venus de l'intérieur; peu de sources, sauf là où les terrains primaires imperméables sont à une faible profondeur, de sorte que

les habitants sont réduits pour leur alimentation à des puits très profonds, à des citernes, ou à des rdir, mares superficielles vite épuisées. Le pays est complètement dépourvu d'arbres, mais en revanche la culture est très développée. C'est que les conditions de sol et de climat sont extrêmement favorables, en particulier à la culture des céréales. Cette partie du Maroc, bien exposée aux vents d'Ouest, reçoit des pluies relativement abondantes. C'est également dans la plaine côtière que se rencontrent principalement les terres noires appelées tirs, quoiqu'on en trouve aussi parfois sur l'étage supérieur, au moins à l'Est de l'Oum-er-Rebia, ainsi que dans le Rarb. Leur extension est d'ailleurs imparfaitement connue. Les pays des Abda, des Doukkala, et des Chaouïa, qui correspondent en grande partie à la plaine côtière et à la région de la terre noire, sont les plus riches terres à blé du Maroc. Plus du tiers de la surface est cultivé par les indigènes, proportion bien rarement atteinte au Maghreb. C'est l'ancienne province de Temesna de Léon l'Africain, si prospère au Moyen-Age, ruinée par les Almoravides, les Hilaliens et le Makhzen, et à laquelle la paix française ne peut manquer de rendre son ancienne prospérité.

Au Sud du Tensift, la zone côtière est beaucoup moins riche, par suite de sa latitude plus méridionale; les pluies y sont à la fois moins abondantes et moins prolongées. Mogador est entourée d'une zone de dunes de 25 kilomètres de longueur sur 5 à 6 kilomètres de largeur, qui lui donnent un cachet presque saharien. Ces dunes, qui s'étendent jusqu'au cap Sim, résultent de la désagrégation des grès. D'autre part, sous l'action de la végétation et de l'eau de pluie chargée d'acide carbonique, le calcaire des innombrables gastropodes qui vivent sur les buissons de retem (sorte de genêt) se dissout et forme une espèce de carapace qui fixe les dunes. Cette z>ne sablonneuse, d'étendue et d'importance res-

freinte, ne doit pas donner à croire qu'à partir de Mogador commencent les régions véritablement désertiques. La formation de ces dunes est un phénomène local, et, sitôt qu'on pénètre plus avant dans l'intérieur, on retrouve des cultures, riches encore chez les Chiadma, passables chez les Haha. Dans les cultures s'intercalent des régions de brousse, qui peu à peu font place à la steppe, de plus en plus prononcée à mesure que Ton s'avance vers le Sud et vers l'intérieur. Ces steppes sont parsemées d'arganiers, arbres caractéristiques du Maroc occidental au Sud du Tensift, donnant une huile assez médiocre, mais constituant néanmoins une ressource pour les indigènes.

Le plateau intérieur occupe de beaucoup la plus grande partie de la meseta marocaine. Il est nettement limité par une falaise, et, dans les Chaouïa notamment, forme un ressaut extrêmement net en forme d'éventail, véritable balcon qui domine la plaine côtière. Ce ressaut s'étend en avant du massif des Zaër et des Zemmour, va passer à Settat, puis se continue du Djebel Lakhdar au Djebel Hadid en passant par le Djebel Fathnassa. Le plateau intérieur, beaucoup plus accidenté que la plaine côtière, s'élève, lentement de 350 à 600 et 700 mètres, davantage même au voisinage de l'Atlas. Les deux grands collecteurs de l'Oum-er-Rebia et du Tensift l'ont fortement entaillé. L'Oum-er-Rebia, de Mechra-ech- Chaïr à Bou-el-Aouan, coule dans un véritable canon. Ses méandres encaissés ont réussi à atteindre les terrains primaires, ce qui donne au paysage un aspect sauvage. Le fleuve, dont il est impossible de suivre la vallée à cause de son étroitesse, est rapide et profond, et les gués sont difficiles à franchir. Le massif ancien, qui affleure dans le fond de l'Oum-er-Rebia, reparaît aussi dans la Djebila, au Nord de laquelle un grand marais de 20 kilomètres de long sur 2 à 3 de large, la Bahira, s'est installé sur des argiles. Les terrains primaires

disparaissent ensuite sous la plaine de Merrakech, pour reparaître dans le Delà (rebord, gradin), chaîne schisteuse accompagnée de roches éruptives, qui s'élève de 100 mètres environ au-dessus du plateau et qui est une sorte d'intermédiaire entre la Djebila, à laquelle le relient quelques témoins comme le Gueliz, et la chaîne proprement dite de l'Atlas. Les affluents du Tensift qui descendent de la grande chaîne, tels que l'Oued Chichaoua, l'Oued Nfis, l'Oued Reraïa, l'Oued Ourika, l'Oued Rdat, entaillent le Delà par de profondes coupures.

Ce plateau intérieur, déjà plus éloigné de la mer, moins arrosé, présentant moins de terres noires, est beaucoup moins fertile que la plaine côtière. La culture cependant n'en est pas absente et occupe même parfois d'assez vastes espaces là où le sol est propice. En beaucoup de points, le plateau est recouvert d'une sorte de croûte calcaire qu'il est facile de défoncer; on peut alors y installer des olivettes dans des conditions assez favorables; mais, dans l'ensemble, c'est une steppe entremêlée de jujubiers, qui s'étend sur une largeur de 80 à 100 kilomètres. On y rencontre beaucoup d'armoises, avec, çà et là, quelques pistachiers (betoum) aux endroits les plus humides. Cette steppe est très riche en troupeaux, qui, lorsqu'elle se dessèche et ne leur fournit plus des pâturages en suffisante quantité, émigrent soit vers la montagne, soit vers la zone côtière.

Au pied de l'Atlas, les cultures recommencent, mais ce sont des cultures irriguées. La zone d'irrigation a une longueur de 300 kilomètres environ sur une largeur de 30 à 40 kilomètres. Elle commence vers l'Oued Chichaoua, à 70 kilomètres de la côte, et s'étend jusqu'à Bou-el-Djad dans le Tadla. La plaine de Merrakech, centre de cette région irriguée, correspond à une zone d'effondrement en avant du Haut-Atlas occidental. Elle

est couverte de dépôts détritiques, débris de l'Atlas arrachés par les torrents de l'époque quaternaire ou de l'époque actuelle. Ces dépôts sont caillouteux ou limoneux; les premiers sont peu favorables à la culture, qui s'est installée de préférence sur les alluvions limoneuses. Les cours d'eau descendus de l'Atlas qui traversent la plaine de Merrakech vont confluer dans le Tensift, qu'ils ont tendu constamment à repousser vers le Nord, jouant ainsi le même rôle que les affluents alpins du Danube supérieur, fleuve de bordure typique comme le Tensift. On utilise pour l'irrigation les eaux de surface et les eaux du sous-sol. Ces dernières sont amenées dans des canaux souterrains percés d'évents, suivant un procédé en usage dans tout l'ancien monde, depuis la Perse jusqu'aux rivages de l'Atlantique, ainsi que dans le Sahara. L'étendue des conduites d'eau est parfois considérable; elles sont appelées khottara : c'est l'équivalent des foggara du Touat.

Les cultures de la zone irriguée sont essentiellement des cultures fruitières : palmiers, oliviers, vignes, orangers. De petites villes comme Demnat, Sidi-Rehal, Amsmiz, se sont placées à l'endroit où les vallées de l'Atlas débouchent dans la plaine. La plus grande de ces oasis est Merrakech, ville peuplée de Berbères, d'allures soudanaises, et entourée d'une vaste palmeraie. L'importance de Merrakech est due d'abord à sa richesse en eaux, ensuite h ce que toute une série de routes y convergent comme les rayons d'une roue; ces routes aboutissent d'une part aux ports de la côte, d'autre part au Sous et à l'Oued Dra. Merrakech, de môme que les autres petites villes du pied de l'Atlas qui sont comme ses satellites, préside aux échanges nécessaires entre les montagnards et les gens de la plaine.

NATUIIE ET RELIEF DU SOL â!>

Dans l'Atlas marocain, on a coutume de distinguer, depuis le mémorable voyage de Foucauld, trois chaînes de direction Sud-Ouest-Nord-Est : une chaîne principale médiane, le Haut-Atlas, et deux chaînes secondaires, l'une au Nord de la précédente, le Moyen-Atlas, l'autre au Sud, l'Anti-Atlas. Cette classification représentait, à l'époque où elle a été formulée, un progrès considérable sur les notions antérieures extrêmement vagues; elle ne correspond plus parfaitement à l'état actuel de nos connaissances, bien que celles-ci soient encore trop incomplètes pour nous permettre de lui en substituer une autre, sinon avec beaucoup de réserve. En tout cas, le Moyen-Atlas et l'Anti-Atlas peuvent être considérés comme des bifurcations du Haut-Atlas, et il ne faut pas exagérer la séparation entre ces trois zones montagneuses, qui font partie d'un même ensemble, grande chaîne plissée s'élevant au cœur d'immenses régions d'architecture tabulaire.

Le Moyen-Atlas est, de toutes les régions du Maroc, celle sur laquelle nous possédons le moins de renseignements. Le pays a été traversé seulement par Rohlfs, de Foucauld, Schaudt et de Segonzac. Le Moyen-Atlas se trouve encadré entre la meseta marocaine à l'Ouest et la meseta oranaise à l'Est; il s'abaisse par des terrasses vers l'Ouest et le Nord, du côté des plaines du Maroc occidental et de la vallée de Sebou, tandis que les chaînes ont leur plus grande hauteur à l'Est, au-dessus de la vallée de la Moulouya, qu'elles surplombent directement. On y distingue trois gradins, auxquels on peut donner le nom de chaînes pour plus de simplicité. Une première chaîne commence à l'Ari-Haïan (3 000 mètres), remarquable centre hydrographique d'où descendent l'Oued Guigou, branche supérieure du Sebou, l'Oued

Beht, le Bou-Regreg et l'Oum-er-Rebia. Elle se continuerait par rAri-bou-Daa et l'Ari-bou-Gader, pour aller finir chez les Riata clans le Djebel Tazekka, au Sud-Est de Taza. Une deuxième chaîne commencerait au Djebel Amhaouch pour se terminer au Djebel Rou-Iblan ou Djebel Moussa-ou-Salah, plus élevé encore que l'Haïan. Le Bou-Iblan atteint 4 000 mètres : c'est probablement le Djebel Obiod ou montagne blanche de Chavagnac; il est visible de tout le Maroc oriental, en particulier de la vallée de la Moulouya, d'où il apparaît comme un énorme dôme couvert de neige, un véritable Mont-Blanc. Enfin une chaîne plus méridionale serait celle qui va finir au Djebel Keddamin, à l'entrée de la moyenne Moulouya, sur la rive gauche du fleuve.

Le Moyen-Atlas, dont les hauteurs sont orientées Sud- Ouest-Nord-Est, paraît représenter une bifurcation, une virgation du Haut-Atlas, auquel il se soude dans sa partie méridionale, depuis la plaine de Sidi-Rehal jusqu'à la région des sources de la Moulouya. Le Moyen-Atlas se continue dans les défilés de la Moulouya et va aboutir à la mer dans le Garet, à l'Est de Melilla. Les massifs des Beni-Snassen et des Traras semblent devoir lui être rattachés. La gada de Debdou, les massifs des Zekkara et des Beni-bou-Zeggou ont, comme le massif de Tlemcen, une architecture tabulaire et font partie de la meseta oranaise.

Le Moyen-Atlas est vraiment le pôle de divergence du Maroc, le réduit de la résistance berbère. Il est même, à cet égard, beaucoup plus important que le Haut-Atlas ou le Rif. C'est dans le Moyen-Atlas qu'habitent, derrière les Zaër et les Zemmour, les grandes confédérations berbères des Zaïan, des Beni-Mguild, des Aït-Youssi, des Riata, des Beni-Ouaraïn. Les tribus de cette région sont les plus sauvages et les plus belliqueuses de tout le Maroc, ce qui s'explique fort bien, car ce sont les plus isolées et les plus éloignées de tout contact avec les

influences du dehors. Au point de vue du climat et de la végétation, le Moyen-Atlas est bien orienté pour recevoir les pluies, et les orages y sont assez fréquents même en plein été. Il porte des forêts, là où les indigènes n'ont pas trop déboisé en vue du pâturage. Aux forêts de liège du pays des Zaër succèdent, chez les Beni-Mguild et les Aït-Youssi, de beaux massifs de cèdres. Les grands fauves y sont encore nombreux. Cependant la végétation forestière ne paraît pas dépasser l'altitude de 2 500 mètres, et les sommets, quand ils ne sont pas couverts de neige, sont ordinairement chauves et nus.

On a coutume de diviser le Haut-Atlas en deux parties : l'aile occidentale et l'aile orientale, séparées par le Tizi-n-ïelouet. Bien que ce col ne paraisse pas avoir la valeur d'une division de premier ordre, cette classification peut être maintenue provisoirement, car, même si elle n'est pas autrement justifiée au point de vue tectonique, elle est imposée par l'état actuel des connaissances. La partie occidentale de l'Atlas est en effet assez bien connue, grâce aux travaux de Hooker et Bail, von Fritsch et Rein, Thomson, Brives, Lemoine et Gentil, tandis que nous ne savons à peu près rien de l'Atlas oriental, en dehors des quelques renseignements rapportés par de Foucauld et par de Segonzac.

Les massifs anciens, dont nous avons constaté l'existence dans les plateaux du Maroc occidental, sous les couches plus récentes qui les recouvrent d'une mince pellicule, se retrouvent aussi dans le Haut-Atlas occidental, se continuant dans l'Anti-Atlas et dans le Sahara. Les plis anciens, dit hercyniens, dirigés Nord-Nord-Est- Sud-Sud-Ouest, c'est-à-dire grossièrement parallèles à la côte océanique actuelle, ont donc laissé des traces dans tout le Nord-Ouest Africain, depuis le Maroc septentrional jusqu'à la Mauritanie. La zone la plus élevée de la chaîne hercynienne paraît correspondre à une bande comprenant à la fois les environs de Merrakech,

les grands sommets du Haut-Atlas au Sud de cette ville, tels que le Tamjourt et le Likoumt, et, dans l'Anti- Atlas, le Siroua. Cette zone est jalonnée par une série de volcans anciens dont les éruptions ont accumulé de formidables quantités de matériaux, mais c'est une phase orogénique plus récente, appartenant au système alpin, et dont les plis sont disposés le plus souvent à 45° sur ceux de la chaîne ancienne, qui a remanié les plis anciens et imposé à l'Atlas sa configuration actuelle. Le morcellement de la chaîne hercynienne s'est traduit par des affaissements dans la région occupée par leHouz, ainsi que dans la vallée du Sous et du Haut-Dra, et la direction générale des plis alpins a été déterminée par le bord fracturé des plis anciens.

Le Haut-Atlas occidental s'étend depuis le cap Rir sur l'Atlantique jusqu'au Tizi-n-Telouet, mais, entre TAtl antique et le col des Bibaoun, la forme de plateau domine encore, notamment dans la région des Mtouga A l'Ouest des Bibaoun, les terrains anciens commencent et la chaîne devient beaucoup plus élevée. Les sommets ont des formes monotones lorsqu'ils sont constitués par des schistes, aiguës lorsqu'ils sont formés par des calcaires ou des porphyres. La vallée du Goundafî, entaillée dans des grès, est enfermée entre le Djebel Ogdimt (3 400 m.) et le Djebel Ouichdan (2 500 m.). A l'Est du Goundafî est la région que les indigènes appellent Adrar-n-Deren. Le mot Adrar, qui signifie montagne, désigne en Kabylie les mornes rocheux nus; cette partie du Haut-Atlas marocain est effectivement une grande muraille dentelée, en forme de scie ébréchée. Là sont les sommets les plus élevés de l'Atlas. Une incertitude relative règne encore sur leur altitude exacte; cependant les montagnes les plus hautes sont assurément les grands sommets qui ferment l'horizon au Sud de Merrakech et qu'on appelle le Tamjourt (4 500 m.), et le Likoumt (4 500 m. également). Yers l'Est, l'altitude

est encore très considérable et le massif très peu érodé; beaucoup de sommets atteignent ou dépassent même 3 500 mètres. La chaîne s'infléchit peu à peu vers le Nord-Est, inflexion surtout bien nette à partir de l'Oued Kdat. On arrive ainsi au Tizi-n-Telouet, entaillé dans les schistes, la porte de Derah des géographes anciens et des cartes du Moyen-Age, qui conduisait au pays des nègres, le passage le plus important qui traverse la grande chaîne et fasse communiquer le Tell marocain et le Sahara.

La partie orientale du Haut- Atlas est fort peu connue ; les formations calcaires semblent y dominer, quoique les schistes primaires n'en soient pas non plus complètement absents. Thomson avait cru remarquer que les formes montagneuses diffèrent complètement à l'Ouest et à l'Est du Tizi-n-Telouet : d'un côté, le Glaoui a la forme d'une pyramide, de l'autre l'Adrar-n-ïri est un sommet aplati; mais il semble qu'il y a là une différence purement locale, que nos connaissances actuelles ne permettent pas d'étendre à l'ensemble des deux ailes occidentale et orientale de l'Atlas. Thomson ajoute — et ceci est plus exact — que l'Atlas oriental se compose d'une série de chaînes étagées s'élevant jusqu'à la chaîne principale. Celle-ci conserve une altitude voisine de 3 000 mètres. Le marquis de Segonzac, dans son voyage de 1904-1905, a longé le Haut-Atlas de Demnat à l'Ari- Aïachpar un itinéraire qu'aucun Européen n'avait même effleuré avant lui. Il y a reconnu un certain nombre de sommets dépassant 4000 mètres, comme le Djebel Maasker. Même lorsque la chaîne est très élevée, elle sa présente comme un dos de pays, une muraille épaisse, presque ininterrompue, mais dépassant peu le socle qui la porte. D'après de Foucauld, le Haut-Atlas semble changer surtout de caractère à partir de l'Oued Dadès. A mesure qu'on s'avance vers l'Ouest, le système se décompose en plusieurs séries de hauteurs distinctes,

séparées par des plaines. Ces hauteurs s'éteignent successivement à la surface des plateaux et sont remplacées par d'autres plis plus méridionaux, nés dans le désert et se dirigeant Sud-Sud-Ouest-Nord-Nord-Est : c'est déjà la constitution de l'Atlas Saharien qui commence. L'Ari-Aïach (4 250 m.), dont le marquis de Segonzac a fait l'ascension en 1901, est un des sommets les plus élevés du Haut-Atlas oriental. Du haut de ce sommet, l'explorateur aperçut dans le Sud, à travers la brume, une série de chaînes plus basses, parallèles à celle qui le portait. Des environs de l'Ari-Aïach divergent trois réseaux hydrographiques : celui de la Moulouya, celui de l'Oum-er-Rebia et celui du Ziz. Comme les sources du Guir et du Sebou ne sont pas non plus bien éloignées, il y a là un véritable château d'eau du Maroc, d'où les fleuves s'écoulent dans toutes les directions.

L'altitude de l'Atlas diminue notablement aux environs du Tizi-n-Telremt (2182 m.), col qui fait communiquer la vallée de la Moulouya avec celle du Ziz, et les plis du Haut-Atlas oriental vont disparaître partiellement sous des dépôts continentaux tertiaires, tout en se continuant dans l'Atlas Saharien d'Algérie. On n'a qu'à relire la description donnée par de Foucauld pour voir avec quelle facilité on accède, dans cette région, à des hauteurs considérables : « L'aisance extrême avec laquelle on franchit ici le Haut-Atlas contraste avec les difficultés qu'on rencontre en le passant au Tizi-n- Telouet, au Sud de Merrakech. Aucun trait de ressemblance, hors l'altitude, n'existe entre l'Atlas des Glaoua et celui-ci. Là, une chaîne formée de longs escarpements presque infranchissables; ici, au contraire, un sommet auquel on arrive sans s'en apercevoir pour ainsi dire : ce massif se compose d'innombrables montagnes couvrant tout le pays avec l'apparence, non de rameaux perpendiculaires à un tronc, mais d'une série de chaînes parallèles à l'arête principale et séparées entre elles

par des plaines, qui occupent la plus grande partie de la contrée. En outre, le ïizi-n-Glaoui est entouré de deux côtés de hauteurs presque en tout temps couvertes de neige; il forme une dépression au milieu de montagnes très élevées. Le Tizi-n-Telremt se trouve au point où la chaîne commence à décroître; à l'Ouest du col s'élèvent les hautes crêtes toujours blanches de l'Aïachi (Ari- Aïach) ; à l'Est, il n'y a plus trace de neige et la chaîne s'abaisse rapidement; elle s'allonge vers l'Est, diminuant toujours de hauteur, jusqu'au point où on la perd de vue aux limites de l'horizon. » La diminution de l'altitude à l'Est du Tizi-n-Telremt a une double conséquence ; des neiges moins abondantes nourrissent les cours d'eau et l'Atlas devient plus facilement franchissable.

Le Haut-Atlas forme donc sur 1 000 kilomètres une véritable muraille séparant le Maroc du désert. La grande chaîne est moins favorable au groupement des populations qu'on ne pourrait le croire, par suite de la sécheresse qui se fait sentir même sur le versant septentrional, de la destruction des forêts, du froid et de la neige en hiver, de la rareté des larges vallées irrigables. Dans l'intervalle des vallées poussent quelques chênes-verts, des thuyas, des genévriers. Cette zone forestière assez maigre s'étend sur le versant Nord à une altitude comprise entre 1 000 et 2 000 mètres. La limite des neiges se tient beaucoup plus haut sur le versant Sud que sur le versant Nord. Cependant, d'une manière générale, à partir de 2 500 mètres, la végétation est à peu près absente. Les indigènes n'habitent guère que les vallées principales et jusqu'à une faible hauteur. Us y constituent de gros villages à la manière kabyle. Leurs cultures irriguées s'étendent en terrasses de chaque côté de la vallée. Les principales de ces cultures sont celles des légumes indigènes, de la patate douce, de l'olivier. Plus haut, surtout au Sud de Merrakech, de beaux noyers s'élèvent exceptionnellement jusque vers

3 800 mètres. De même, dans la vallée du Guir, on voit, à mesure que l'altitude augmente, la végétation prendre un caractère plus septentrional.

Les populations berbères du Haut-Atlas se sont toujours maintenues indépendantes ; leurs montagnes les ont abritées des conquérants, et les grands caïds portiers de l'Atlas, le Mtougui, le Goundafî, le Mesfîoui, le Glaoui, forment une sorte de féodalité semi-indépendante qui n'obéit que d'assez mauvaise grâce au suzerain. Cependant peut-être cette indépendance est-elle un peu factice, car les caïds vivent, non pas des régions pauvres où sont établis leurs nids d'aigles, mais des impôts que le sultan les autorise à percevoir dans la plaine. Les souverains du Maroc se sont d'ailleurs en général peu préoccupés des régions montagneuses et se sont bornés à assurer quelques communications transversales protégées par des kasbas.

Entre le Haut-Atlas et le Moyen-Atlas s'insère la vallée de la Moulouya, qui, au point de vue topographique, n'est que le commencement des steppes du Dahra, continuées elles-mêmes parles steppes oranaises. Seule la présence du fleuve donne à la région de la Moulouya des conditions économiques un peu différentes. C'est une immense plaine blanche, unie et nue, bordée à droite par la ligne claire, à peine visible, du Rekkam, à gauche par le Moyen-Atlas,, haute chaîne noire couronnée de neige, se dressant à pic comme une muraille au-dessus de sa surface. Le fleuve coule au milieu, marqué par une longue ligne de tamarix. Dans cette plaine, plus déserte, dit de Foucauld, qu'aucune partie du Sahara marocain, les rares groupes d'habitations qui s'élèvent hors de la tranchée du fleuve ont de tous points l'aspect des oasis du Sud : même isolement au fond du désert, même richesse de végétation, même fraîcheur délicieuse au milieu de la plaine aride ; il ne manque que les dattiers. Au sortir de ces plaines, la Moulouya

coule dans une gorge profondément encaissée et très pittoresque, creusée dans des calcaires, par laquelle elle s'est frayé un chemin vers le littoral et la Méditerranée.

L'Anti-Atlas, où la forme de plateau parait dominer, a une élévation à peu près uniforme de 1 500 mètres et semble se composer de couches primaires plissées, accompagnées de grès horizontaux à patine noirâtre. L'Anti-Atlas est une chaîne si peu accentuée qu'on lui a même refusé ce nom, et que certains géologues y voient seulement une meseta, une zone de plateaux faisant pendant à celle qu'on rencontre au Nord du Haut-Atlas, de même que la vallée du Sous fait pendant à la plaine d'effondrement de Merrakech. Au fond de la vallée du Sous, une grande montagne, le Djebel Siroua (3 000 m.) relie l'Anti-Atlas au Haut-Atlas. Le Siroua offre un soubassement de schistes et de terrains primaires, recouverts d'un manteau volcanique. La vallée du Sous, enfermée entre le Haut-Atlas, le Siroua et l'Anti- Atlas, a environ 40 kilomètres de large sur 200 kilomètres de longueur. Elle a des eaux abondantes venues des montagnes voisines, mais son importance économique ne saurait se comparer à celle du Karb et du Houz.

A l'Est du Siroua sont les plateaux du Dra et du Tafilelt, appelés quelquefois Djebel Sarro, mais où l'Anti- Atlas a complètement disparu sous des plateaux de 2 000 mètres d'altitude en moyenne, et où, seuls, quelques lambeaux de chaînes anciennes émergent çà et là au milieu des assises horizontales qui les recouvrent. Tandis que la vallée du Sous est ouverte vers l'Atlantique, les oasis du haut Dra ou Dadès et de ses affluents, le Todra, le Reris, le Ferkla, sont des oasis complètement enfermées dans les montagnes, de petits mondes sans communication avec le dehors, pour lesquels on a proposé le nom de Cœlémaroc, par analogie avec la

A. Bernard. 3

Cœlésyrie. Quant au Tafilelt, c'est la région d'oasis qui correspond au délia terminal de l'Oued Ziz.

Enfin le Bani, longue arrête rocheuse de grès noircis large de 1 à 2 kilomètres, s'élevant de 2 à 300 mètres au-dessus du Sahara environnant, s'étend parallèlement au système de l'Atlas et au cours du Dra sur plus de 600 kilomètres. C'est, dit de Foucault! , comme le ruban d'écume qui borde la plage avant les deux vagues monstrueuses de l'Anti-Atlas et du Haut-Atlas. Au delà commencent les plates-formes du Sahara occidental. La ride du Bani, qui ne paraît pas d'ailleurs être l'unique ruban montagneux qui se développe dans les régions du Dra et du Tafilelt, n'est au reste qu'un accident d'une importance fort restreinte. Peut-être même vaudrait-il mieux l'effacer complètement de la nomenclature, d'autant plus que c'est l'Anti-Atlas de Foucauld que les indigènes désignent le plus souvent sous le nom d'Adrar-Bani.

Page 1