CHAPITRE VI
Par sa situation géographique, son climat, son régime des eaux, le Maroc fait partie du même ensemble que l'Algérie et la Tunisie. Mais ses conditions sont plus favorables que celles delaBerbérie orientale et sa double façade sur la Méditerranée et sur l'Atlantique lui donne une importance beaucoup plus grande. Seules, l'anarchie et le manque de moyens de communication empêchaient tout progrès économique. Aussi n'est-ce pas à cause de sa richesse actuelle que le Maroc a excité et excite encore tant de convoitises, mais à cause de ses ressources latentes et de ses possibilités de développement.
Le Marocain a de remarquables aptitudes agricoles, et certains citadins, comme ceux de Fez, témoignent en
1, Outre les ouvrages et revues déjà cités aux chapitres précédents, voir A. Terrier et J. Ladreit de Lacharrière, Pour réussir au Maroc, in-8°, Paris, 1912. — Bulletin économique du Maroc (périodique). — Notice sur le protectorat français au Maroc (Exposition de Lyon, 1914). — Rapport sur la situation du protectorat français du Maroc (annuel, depuis 1915). — Statistiques du mouvement maritime et commercial du Maroc, publiées par le Comité des Douanes (annuel) — C'est surtout au point de vue économique que le Bulletin de V Afrique française et les Publications du Comité du Maroc offrent une documentation des plus complètes. — Un Office du gouvernement chérifien et du protectorat de la République française au Maroc a été fondé à Paris, au Palais-Royal, galerie d'Orléans; il est dirigé par M. A. Terrier.
outre d'aptitudes commerciales non moins marquées. Sans doute, le Marocain est et restera longtemps encore un pauvre consommateur : un peu de thé, de sucre, de bougie, quelques cotonnades, c'est tout ce qu'il lui faut en fait de marchandises européennes, et les riches, à cet égard, n'ont guère plus de besoins que les pauvres; ils se contentent de faire leur thé un peu plus fort et d'y mettre un peu plus de sucre. Mais la quantité de ces consommateurs remplace la qualité. Leur faculté de production et de consommation s'accroîtra rapidement sous l'influence des Européens, lorsqu'elle ne sera plus entravée par les conditions politiques de la contrée.
L'évolution du Maroc comporte deux tâches principales : mettre en valeur le pays en y établissant la sécurité, en y faisant des travaux publics, ports et chemins de fer, en y fondant des banques, en un mot en l'organisant et en l'outillant; en second lieu, amener l'islam à tolérer la civilisation européenne, à se réconcilier avec elle dans la mesure où Cette réconciliation est possible, s'efforcer de civiliser le» hommes en même temps qu'on civilisera le sol. Cette deuxième partie du problème est la plus délicate, car les pays islamiques, incapables de se régénérer par eux-mêmes, offrent par ailleurs à la pénétration européenne une formidable résistance.
On peut évaluer à 87 000 environ le nombre des Européens déjà établis au Maroc, dont 32 000 dans la zone espagnole (20 000 à Melilla, 12 000 à Ceuta), 13 000 à Tanger, 48 000 dans la zone française. Si l'on met à part les Présides espagnols", on ne comptait guère au Maroc en 1907 que 5 000 Européens, dont 4 000 à Tanger, et la région qui forme actuellement le protectorat français n'en avait pas plus de quelques centaines. En 1911, la zone française avait déjà plus de 10 000 Européens; il y en a aujourd'hui 48 000, dont 26 000 Français (55 p. 100) et 10 000 Espagnols. Cette population est jusqu'ici à peu près exclusivement urbaine. Casablanca, bourgade insi-
gnifiante il y a quelques années encore, est aujourd'hui une grande ville de près de 80 000 habitants, dont 35 000 musulmans, 12 000 israélites, 15 000 Français, 16 000 étrangers. Rabat compte 5 000 Européens, dont 3 000 Français ; Oudjda, 4 000 Européens, dont 3 000 Français. La petite ville de Kenitra, sur le Sebou, qui n'avait que 230 habitants en septembre 1913, avait, quelques mois après, 1 400 Européens, dont 800 Français. Il y a eu là un mouvement d'immigration d'une intensité inouïe, sans exemple dans notre histoire coloniale. C'est seulement vingt-cinq ans après notre arrivée en Tunisie que la colonie française atteignit dans la Régence un chiffre égal à celui que connaît aujourd'hui le Maroc.
La colonie française est à coup sûr remarquable par le nombre et par la qualité, et l'on ne saurait assez se féliciter de la place qui lui est dès à présent dévolue. A côté de grosses affaires et de sociétés puissantes, elle compte des gagne-petit qu'il ne convient pas à la France démocratique de dédaigner ni de décourager, car c'est sur eux que repose en grande partie notre avenir au Maroc. Sans doute, quelques éléments douteux se sont glissés dans cette colonie, mais il est inévitable que les « marchands de goutte » qui suivent les armées soient à l'avant-garde du peuplement européen. Le fait, qui a été constaté en Algérie et dans tous les pays neufs, ne pouvait manquer de se produire au Maroc.
Le brusque afflux dans un pays endormi d'un sommeil léthargique d'un corps d'occupation de 80 000 hommes et de 50 000 colons ne pouvait se faire sans une brusque rupture de l'équilibre économique du pays. Cette rupture s'est traduite par une raréfaction des denrées, un renchérissement de la vie matérielle, une crise des loyers, accompagnée de spéculations sur les terrains à bâtir, une hausse des salaires; ces divers phénomènes devront s'atténuer et se régulariser par la suite.
Au point de vue agricole, sur les 500 000 kilomètres carrés que compte le Maroc, on peut estimer la superficie cultivable à 150 000 kilomètres carrés tout au plus, soit un tiers de plus que le Tell algérien, 30 p. 100 du territoire de la France continentale. Les régions les plus fertiles sont le Rarb, la vallée du Sebou, les Chaouïa et les Doukkala. La région du Sebou, en particulier, aux terres profondes et marécageuses, est, comme laMitidja en Algérie, le type des régions que l'outillage indigène était impuissant à mettre en valeur et dont la culture européenne peut tirer un merveilleux parti. Le Rarb est favorable à la culture maraîchère, à l'arboriculture et à l'élevage. La région de Fez, celle comprise entre Merrakech et l'Atlas ont également de l'avenir au point de vue agricole. Des stations météorologiques, et des jardins d'essai, qui nous renseigneront sur les possibilités agricoles du pays, ont été créés par le service de l'agriculture.
La liste des productions agricoles du Maroc mis en valeur par les Européens restera vraisemblablement à peu de chose près ce qu'elle est aujourd'hui, mais l'importance absolue et relative de ces diverses productions changera considérabement. Quoique la canne à sucre ait été cultivée au xvie siècle dans le Sous par les Ghérifs, on sait aujourd'hui que l'Afrique du Nord, au climat sec et extrême, est généralement impropre aux cultures tropicales, qui recherchent un climat humide et égal. Le coton paraît cependant pouvoir réussir dans certains districts, notamment dans le bassin du Sebou, avec des irrigations et des fumures. Des essais sont en cours, et seuls les résultats des expériences permettront de se prononcer. On a songé aussi à la betterave, aux plantes oléagineuses, etc. Dans le choix des cultures
396 LES EUROPÉENS AU MAÎlOC
à entreprendre, il faudra s'inspirer de deux considérations : les conditions naturelles du Maroc et les disponibilités du marché européen, en particulier du marché français. A cet égard, les cultures qui feraient une concurrence directe aux cultures françaises ou algériennes sont à déconseiller, et la constitution d'un vignoble marocain n'est pas à encourager. Le Maroc n'offrant aucune faveur douanière aux produits français, il en résulte, par réciprocité, que les produits marocains ne pourront prétendre à aucune faveur en France. Cette considération devra diriger les cultures européennes du Maroc vers les produits agricoles ayant pour débouché le marché universel : les céréales, le bétail, les primeurs.
Il semble d'ailleurs que la nature même nous engage à cette spécialisation de nos colonies de l'Afrique du Nord. L'essentiel, dans toutes, reste la culture des céréales, dont la consommation sur place est très considérable et pour lesquelles le marché mondial offre par ailleurs des facultés d'absorption quasi illimitées. La culture des arbres à fruits est et restera aussi, comme dans tous les pays méditerranéens, une grande source de richesse. Les primeurs pourront se développer comme aux Canaries. Mais, à côté de ces cultures générales, on peut très bien concevoir que la Tunisie soit essentiellement le pays de l'olivier, l'Algérie le pays de la vigne, le Maroc le pays de l'élevage, car, comme on sait, on trouve dans ce dernier pays ce qui ne se rencontre que tout à fait exceptionnellement dans le reste de l'Afrique du Nord : de véritables pâturages et des régions très favorables à l'élevage du bœuf. Or, pour la viande, pour les cuirs, pour les laines, le marché européen est loin d'être salure. Enfin, parmi les richesses naturelles inexploitées du Maroc, il faut signaler le liège, que fourniront en abondance les grandes forêts qui s'étendent dans l'arrièrepays des plaines atlantiques, et dont la plus conzidé-
rable est celle de la Mamora. La question forestière sera plus facile à résoudre au Maroc qu'en Algérie, par suite de la nature des peuplements ainsi que de la composition du troupeau, constitué surtout par des bovins. Dès à présent, des mesures ont été prises pour arrêter les ravages des charbonniers et des écorceurs.
L'utilisation pour l'hydraulique agricole des grands fleuves du versant atlantique, peut-être aussi de la Moulouya, ne peut manquer de s'imposer dans un Maroc parvenu à son plein développement. Mais on ne sait presque rien du débit moyen des cours d'eau, ni de leur pente, et on ne peut évaluer la surface irrigable, ni le prix de revient des travaux d'aménagement qui seront nécessaires. L'urgence de ces travaux est donc primée par beaucoup d'autres, d'autant que, pour le moment, les surfaces cultivables sans irrigation et qui ne sont pas cultivées sont considérables.
Le Maroc est-il appelé à devenir une colonie de peuplement? Il semble qu'il faut être assez réservé à cet égard. La population indigène paraît être plus laborieuse qu'en Algérie; or, en Algérie, c'est seulement dans les régions où la population indigène n'est pas très fortement attachée au sol qu'un véritable peuplement européen a réussi à prendre pied. Dans la plupart des régions, c'est en dirigeant et en commanditant la culture et l'élevage indigènes plutôt qu'en cherchant à les supplanter qu'on réussira. Gela n'exclut nullement d'ailleurs l'acquisition de propriétés foncières par les Européens partout où le sol disponible sera reconnu en suffisante quantité.
Jusqu'à ces dernières années, les Européens pratiquaient seulement le système de l'association agricole, soit pour la culture proprement dite, soit pour l'élevage. Le mokhalat ou associé agricole est un cultivateur indigène auquel on confie soit des semences, soit un troupeau de bestiaux. Le plus souvent, on lui fait des
avances en espèces par un contrat passé devant les adouls (notaires) et le cadi. Deux cas sont à distinguer: ou bien l'Européen est un simple commanditaire, un banquier agricole, ou bien il circule dans le pays, va sur les marchés avec ses associés et les surveille; ce dernier système, qui se rapproche davantage d'un véritable métayage, est malheureusement trop rarement pratiqué. Les associations pour l'agriculture et l'élevage sont en général très rémunératrices pour les Européens. Pour le mouton, par exemple, on peut confier un troupeau à des indigènes auxquels, en échange de la surveillance des bêtes, on cède une certaine proportion d'agneaux et la libre disposition du lait ; comme, à certaines époques de l'année, les moutons sont très bon marché, on peut, grâce à la tonte, récupérer le quart au moins du prix d'achat, et, comme l'entretien des bêtes ne coûte rien, on arrive à se constituer ainsi un troupeau à peu de frais. Mais tant vaut l'associé, tant vaut l'association, comme dans tous les systèmes qui dérivent du métayage ; si l'associé est malhonnête, il ne déclare qu'une partie de la récolte et garde le reste; pour les moutons, il vend les meilleurs et les remplace par des mauvais, ou affirme tout simplement qu'ils sont morts et représente des peaux achetées; pour les bœufs mêmes, qui sont marqués, il vend la viande sans la peau, qu'il apporte ensuite d'un air contrit. Il semble que ce système d'association agricole tende à être remplacé soit par un véritable métayage, soit par des cultures directes sur des terres achetées et exploitées par des colons européens. Depuis longtemps, le droit d'acquérir des propriétés est reconnu aux Européens au Maroc, mais, pratiquement, c'est seulement dans ces dernières années qu'ils ont pu y procéder. Les traités de 4856 avec la Grande- Bretagne, de 1861 avec l'Espagne, dont les Français pouvaient se prévaloir en vertu de la clause de la nation la plus favorisée, permettaient l'acquisition de la propriété,
principalement dans les villes, avec la permission des autorités. En 1880, l'article 11 de la conférence de Madrid précisa ce droit, mais en subordonna l'exercice au consentement préalable du gouvernement; or, dans la pratique, ce consentement était toujours refusé. L'article 60 de l'acte d'Algésiras confirma le droit d'acquisition dans toute l'étendue de l'empire chérifîen ; dans les ports ouverts et dans un rayon de 10 kilomètres autour de ces ports, l'autorisation du sultan n'était plus exigée; cette clause de l'acte d'Algésiras fut effectivement appliquée et réalisa un progrès réel en vue de la conquête du droit de propriété par les Européens, surtout par l'importance du principe, car, dans la pratique, ce n'est pas dans un rayon de 10 kilomètres autour de quelques villes que le développement agricole du Maroc pouvait prendre son essor, d'autant plus que la spéculation eut vite fait de rendre impossible toute création d'intérêts dans cette zone si restreinte.
Depuis qu'on a pu escompter l'ouverture du Maroc, les Européens ont acquis des propriétés étendues dans toute la zone accessible : pays des Chaouïa, vallée du Sebou, Rarb, région de Meknès. Il en a été de même dans la région colonisable des confins algéro-marocains, plaines des Trifa et des Àngad. Des domaines de 700 à i 000 hectares, partagés en terres labourables et terres d'élevage, se sont constitués; leurs acquéreurs se proposent soit de les revendre, soit de les cultiver directement, soit de les louer à des métayers indigènes.
La spéculation a fait monter les prix d'une manière exagérée. Il est assez difficile d'indiquer des chiffres moyens, car ils varient considérablement non seulement d'une région à l'autre, mais encore d'une parcelle à une autre parcelle voisine. Dans le Maroc oriental, les prix atteignent de 400 à 1 000 francs l'hectare ; dans le Maroc occidental, de 200 à 500 francs; cependant, dans l'intérieur, on peut encore trouver des terres pour
75 à 100 francs. On évalue à 100 000 hectares la superficie possédée au Maroc par les colons européens, au nombre de 524; sur ce chiffre, 96 000 hectares appartiennent à 404 Français. Mais une très faible partie est actuellement mise en valeur, et le chiffre des véritables colons est assez faible. Pour créer une exploitation agricole, il faut disposer d'une centaine de mille francs, se répartissant comme suit : achat de terres, 50 000 francs; premiers bâtiments, 15 000 francs; mise en exploitation, 15000 francs; réserve, 20 000 francs. Cependant, on peut à la rigueur, avec 40 000 francs, se constituer un petit domaine et se livrer à la culture maraîchère et fruitière, qui, aux environs des villes, est susceptible de donner des bénéfices. Un voyage d'études préalable s'impose pour quiconque veut tenter une entreprise agricole; il faut d'ailleurs s'attendre à des négociations assez longues pour l'acquisition de terres de culture.
Les acquisitions européennes, qui ont été faites parfois dans un but de spéculation plutôt que d'agriculture, n'ont pas toujours été parfaitement régulières, et ont souvent porté sur des biens makhzen ou habous. Le protectorat sera évidemment amené à vérifier tous ces contrats, conclus plus ou moins habilement, par lesquels des sociétés ou des particuliers se sont, hors de tout contrôle, rendus maîtres d'emplacements précieux et de terres fertiles. A l'avenir, avant d'autoriser la passation des actes de vente définitifs, les cadis doivent s'assurer, au moyen d'une enquête approfondie, que l'immeuble est franc et libre de toutes charges, qu'il appartient bien au vendeur et qu'il n'est pas susceptible d'être revendiqué par le Makhzen ou les habous.
Un dahir du 12 août 1913 a décidé l'application au Maroc du système de l'immatriculation foncière. Ce texte met à la disposition de tout acquéreur ou propriétaire d'immeubles une procédure facultative, simple et peu coûteuse, lui permettant d'asseoir sa propriété, de
la purger de toutes les charges et droits réels qui ne seraient pas révélés en temps utile. L'immatriculation foncière suppose essentiellement un service topographique chargé des opérations de bornage et de plan; un tribunal immobilier ordonnant la rédaction du titre de propriété et son immatriculation; enfin une conservation des propriétés immatriculées, inscrivant au fur et à mesure sur le titre de chaque propriété les modifications juridiques qu'elle subit et délivrant des copies authentiques aux intéressés. Au Maroc, le service topographique est assuré par les brigades topographiques; le tribunal de première instance, auquel se joignent des assesseurs musulmans, juge les oppositions s'il s'en produit; ce jugement est susceptible d'appel; une conservation de la propriété immobilière est instituée auprès de chaque tribunal.
La question des acquisitions immobilières par des Européens est la plus délicate qui se pose au Maroc et la plus difficile à résoudre; elle touche à la fois à l'avenir de la colonisation et aux intérêts les plus sacrés des indigènes, qu'il faut défendre contre leurs propres entraînements. La Hollande dans l'Insulinde, l'Angleterre en plus d'une colonie, ont pris des mesures qui interdisent la vente, même volontaire, par un indigène, de sa propriété, même privée et délimitée, à un Européen, sans l'autorisation préalable de l'administration hollandaise ou anglaise. Sans ces précautions, on risque de voir les indigènes, une fois dissipé l'argent de la vente, se transformer en mécontents acculés au banditisme. On ne devra jamais oublier que l'acquisition de propriétés trop nombreuses et trop étendues par les Européens dans l'intérieur du Maroc risque de provoquer des conflits et de désagréger la société musulmane. Et le maintien d'une partie du sol entre les mains des indigènes est un des devoirs les plus essentiels qui s'imposent à nous dans toute l'Afrique du Nord.
A. Bernard. 26
En général, et sauf des cas exceptionnels, la mise en valeur du sol précède celle du sous-sol. Les productions minérales du Maroc1 sont à peu près inconnues. De vastes contrées, et souvent précisément celles qui pourraient renfermer des richesses minières, n'ont jamais été parcourues par des Européens. Là même où ont passé des voyageurs chrétiens, bien peu avaient les connaissances nécessaires pour que leur témoignage ait quelque autorité. Cependant, dans ces derrières années, de nombreux prospecteurs se sont abattus sur le Maroc pour le compte de sociétés minières. Mais ces sortes d'affaires se traitent en général avec beaucoup de mystère, et il n'en parvient que peu de chose jusqu'au public. Il faut noter d'ailleurs qu'il ne suffit nullement d'avoir rencontré du minerai, voire même d'excellent minerai, pour être assuré qu'il peut faire l'objet d'une exploitation fructueuse. Seules, des recherches approfondies peuvent faire connaître approximativement la quantité de minerai exploitable, après quoi il faut se préoccuper des questions de main-d'œuvre et de communications.
M. Th. Fischer a attiré l'attention sur la ressemblance générale qui existe entre le Maroc occidental et la Meseta ibérique. De part et d'autre on rencontre des terrains paléozoïques verticaux, recouverts en transgression par des terrains sédimentaires que la chaîne ancienne perce en maints endroits; or, le plateau ibérique est riche en mines et en houille. On rencontre dans le Haut-Atlas les roches éruptives anciennes qui ont en général d'étroites relations avec les minerais. D'après M. Paul Lemoine, c'est au voisinage des plis
1. Pour les mines, divers renseignements nous ont été fournis par MM. Edouard de Billy et H. de Peyersmiiof.
tertiaires qu'il y aurait le plus de chances de rencontrer des zones minéralisées. Les pentes Nord du Haut-Atlas, dans la région de Merrakech, ont déjà donné des indications intéressantes.
Le Sous a toujours joui d'une réputation de richesse minière extraordinaire, aussi bien parmi les Européens que parmi les Marocains. On y rencontre, disent les voyageurs, l'or, l'argent, le plomb, le fer, le cuivre, l'antimoine, etc. Il faut remarquer néanmoins qu'une partie de l'or qu'employait autrefois l'industrie marocaine venait certainement du Soudan. L'existence de mines de cuivre au Sous paraît plus certaine; Rohîfs assure que, vers 1860, l'une d'elles était encore en exploitation et fournissait du minerai à Taroudant; Beaumier dit aussi que les Berbères du Sous savent traiter le minerai de cuivre. Les recherches faites récemment indiquent malheureusement que les gisements sont de peu d'importance et virtuellement épuisés. La présence de minerai de fer a été dûment constatée au Djebel Hadid (montagne de fer) à 22 kilomètres Nord-Est de Mogador. On y rencontre des restes importants d'anciennes exploitations, carrières, cendres, scories, peut-être un puits de mine d'origine phénicienne. Beaumier envoya à Marseille des échantillons qui présentaient une teneur de 58 p. 100 de fer. Mais autre chose est de fournir à de modestes exploitations indigènes, autre chose d'alimenter des industries modernes.
Les massifs littoraux paraissent assez minéralisés dans certaines de leurs parties. On y trouve du fer, du plomb, du cuivre, de l'antimoine, et la région de Melilla paraît être la continuation de la belle région minière de Beni-Saf. Enfin on a rencontré des schistes à empreintes charbonneuses dans l'Andjera et aux environs de Tétouan.
Jusqu'à ces dernières années, la principale richesse minérale exploitée par les Marocains était le sel, qui
abonde, comme dans le reste de l'Afriaue du Nord, sous forme de sources salées, lacs salés, rochers de sel. Ils utilisaient aussi les eaux minérales, notamment la célèbre source sulfureuse de Moulay-Yacoub, près de Fez. Enfin ils tiraient le plomb qui leur était nécessaire des nombreux petits gîtes de galène épars sur les flancs de l'Atlas. Quant aux exploitations européennes, les plus sérieuses sont jusqu'ici celles de la région des Benibou-Ifrour, près de Melilla, dirigées par deux sociétés, Tune franco-espagnole et l'autre espagnole, qui avaient obtenu du Rogui l'autorisation d'exploiter des mines dans cette région. Les deux Compagnies, après s'être fait une guerre acharnée, ont fini par s'entendre; l'une exploite la mine de plomb d'Haschaouan, l'autre les minerais de fer du Youksen; un petit chemin de fer (28 kilomètres) a été construit pour cette exploitation. Dans les confins algéro-marocains, plusieurs sociétés ont demandé des permis de recherches. On a extrait un peu de minerai de fer et un peu de calamine du massif des Beni-Snassen, un peu de plomb près de Figuig. Enfin on rencontre des veinules de charbon près de Kenadsa, mais qui jusqu'ici n'ont pas paru exploitables. En somme, le Maroc ne semble pas avoir encore livré aux prospecteurs les richesses exceptionnelles qu'ils s'efforcent depuis plusieurs années d'y découvrir. Mais la plupart des régions montagneuses commencent à peine à pouvoir être abordées utilement, et, même dans les régions déjà explorées, l'insécurité a le plus souvent restreint les recherches à des travaux trop peu importants pour qu'on puisse en tirer aucune conclusion positive. C'est maintenant seulement que va pouvoir commencer la recherche et le classement méthodique des gîtes; leur mise en valeur suivra. Un dahir du 30 janvier 4914 a réglementé au Marocla recherche et l'exploitation des mines. Les substances minérales sont classées en deux groupes, mines et carrières. Le principe fonda-
mental est l'acquisition des droits miniers à la priorité de la demande. Le gisement minier fait l'objet d'abord de permis de recherches, puis de permis d'exploitation; des taxes superficiaires et des taxes ad valorem sont prévues. Une commission arbitrale est chargée de la liquidation des droits miniers antérieurs à la promulgation du règlement.
L'industrie européenne proprement dite s'est beaucoup développée depuis 1912. Il existe à Tanger des scieries mécaniques, des minoteries, une usine d'éclairage électrique, un réseau téléphonique, une sardinerie, une imprimerie, des entreprises de construction; à Casablanca, des minoteries, des moulins à huile, des briqueteries, des scieries, des imprimeries. L'entreprise du port de Casablanca a nécessité pour la Compagnie Schneider des installations considérables. L'industrie du bâtiment est en pleine activité et a pris un essor remarquable; de tous côtés surgissent des constructions nouvelles. Les industries dérivant de l'agriculture, en particulier les minoteries, les huileries, sont, comme dans toute l'Afrique du Nord, celles qui rencontrent les meilleures conditions de développement.
Les Européens, jusqu'à ces derniers temps, jouaient un rôle surtout dans le commerce du Maroc. Les anciens résidents étaient à la fois négociants, banquiers, commissionnaires, courtiers, véritables Maître-Jacques cumulant parfois en leur personne toutes les fonctions et tous les négoces que comportait le développement embryonnaire delà vie européenne. Le grand commerce était pratiqué par de vieilles maisons, qui étaient à la fois importatrices de marchandises en gros et exportatrices de produits du pays. Les grandes maisons des villes de la côte ressemblent assez aux factoreries de l'Afrique tropicale; les magasins sont groupés autour
d'une cour à laquelle on accède par une seule grande porte; dans cette cour règne un mouvement intense : des odeurs d'huile, de peaux fraîches ou à demi séchées s'en échappent; on charge et on décharge constamment des bêtes de somme.
Depuis quelques années, les Européens se sont établis en plus grand nombre dans les villes de l'intérieur, notamment à Fez et à Merrakech, en môme temps que, dans les villes de la côte, se produisait entre eux une plus grande division du travail et que de nouveaux concurrents, travaillant soit pour eux-mêmes, soit pour le compte de quelqu'une des nombreuses sociétés qui se sont fondées en vue de l'exploitation du Maroc, venaient se fixer à côté des anciens résidents.
Le commerce extérieur du Maroc s'effectue soit par les ports ouverts au commerce sur la côte atlantique et méditerranéenne, soit par Melilla, soit par la frontière algérienne.
Les droits d'importation au Maroc par les ports ouverts sont de 12,50 p. 100 ad valorem sur la plupart des articles, en y comprenant la surtaxe de 2,50 p. 100 consentie par la conférence d'Algésiras, dont le produit, versé dans une caisse spéciale, doit être affecté à des travaux publics. Les droits d'exportation, variables suivant les produits, sont prévus par un tarif spécial.
Melilla est port franc à l'importation. En franchissant les limites du préside, les marchandises importées doivent payer des droits de 5 p. 100 à la douane marocaine, dont l'accord hispano-marocain du 16 novembre 1910 prévoyait le rétablissement et qui a été réinstallée à la fin de 1913.
A la frontière algérienne, l'article 6 de la loi du 17 juillet 1867 décida que les productions naturelles et fabriquées originaires du Maroc seraient admises en franchise en Algérie lorsqu'elles seraient importées par terre. Grâce à ces dispositions, un courant commercial se créa
entre l'Algérie et le Maroc. Mais, si les produits marocains entraient en Algérie, par contre nos produits n'y pénétraient guère, grevés de droits de douane et d'octroi de mer trop élevés. Pour remédier à cette infériorité, le décret du 17 décembre 1896, modifié par des décrets de 1900 et 1902, a organisé le transit en Algérie en franchise à destination du Maroc; les principales marchandises appelées à bénéficier de ce régime de faveur sont les cotonnades, les sucres bruts ou raffinés, les cafés, thés, poivres, l'huile minérale, les alcools de parfumerie et médicamenteux.
Les accords de 1902 sont venus modifier la situation au point de vue douanier en organisant la perception régulière des taxes. Les droits perçus par le Makhzen sont des droits de sortie et des droits de transit; ceux perçus par le gouvernement français, des droits de statistique et de taxe sanitaire. La douane a commencé à fonctionner en 1908; les nouveaux tarifs ne pouvaient manquer d'inquiéter au début les commerçants algériens, mais il a été reconnu que ces droits, relativement faibles (5 francs par bœuf au lieu de 25 francs dans les ports, 30 centimes par mouton), n'apportaient pas d'entraves sérieuses au commerce.
Un danger plus grave menace le commerce français et algérien dans la zone des confins. Aux termes de l'article 4 de l'accord franco-anglais du 8 avril 1904, le commerce de l'une et de l'autre nation avec le Maroc et avec l'Egypte jouira du même traitement pour le transit par les possessions françaises et britanniques en Afrique. Il est trop tard pour relever l'erreur de notre diplomatie, qui a pris un engagement pour la frontière oranomarocaine en échange d'un avantage tout à fait illusoire du côté de l'Egypte, mais il nous faut en constater les conséquences. Non seulement les produits français vont se trouver concurrencés sur les marchés marocains, mais encore, en raison de l'insuffisance des moyens desurveil-
lance dont on dispose, ces mêmes produits franchiront la frontière en fraude et viendront alimenter bon nombre des marchés de l'Oranie. En outre, la question fort délicate se pose de savoir si la clause de la nation la plus favorisée s'applique lorsqu'il s'agit d'engagements de cette nature.
Jusqu'ici, la question du transit n'a pas eu pour l'Angleterre une importance pratique de premier ordre. Mais il en sera autrement lorsque le rail gagnera Taza, puis Fez. « Peut-être même1 le but réel que poursuit la Grande-Bretagne est-il de nous enlever un intérêt à conserver comme principale ligne de contact avec le Maroc la frontière territoriale de l'Oranie, ainsi que les Allemands l'ont fait en nous imposant tout d'abord la construction de la ligne de chemin de fer Tanger-Fez. » L'xilgérie est pour nous la meilleure voie de pénétration au Maroc, au point de vue économique comme au point de vue politique; nous avons malheureusement perdu par notre faute une partie du profit que nous aurions dû retirer de cet avantage naturel.
On s'est demandé s'il convenait de maintenir tel quel le régime de la loi de 1867 ou de l'adapter aux nouvelles circonstances, sinon même de l'abroger. Le régime douanier orano-marocain sera certainement un jour plus ou moins modifié; la situation n'est plus la même qu'en 1867 et on peut craindre des abus. La réforme pourrait consister à maintenir la franchise pour les produits naturels pénétrant par terre en Algérie, en la supprimant pour les produits fabriqués. En. tout cas, on ne saurait trop souhaiter que certains avantages soient maintenus. Soumettre les produits du Maroc oriental aux droits de notre tarif général, c'est l'obliger à se tourner vers Melilla. Bien loin d'élever une barrière entre l'Algérie et le Maroc, il faut s'efforcer d'étendre le plus possible la zone d'attraction de notre colonie.