CHAPITRE III
Le Maroc n'est qu'une mosaïque de groupements élémentaires, ayant chacun leur autonomie. Les luttes et les tendances de ces groupements sont la véritable histoire du pays, mais les matériaux font défaut pour écrire cette histoire. Quant aux événements qui concernent les dynasties établies à Cordoue ou à Bagdad, ils n'intéressent pas la vie profonde de la contrée. Jamais les groupements n'ont été agrégés en un État véritable : à certaines époques, une organisation superficielle et éphémère leur a été imposée du dehors, mais, à chaque défaillance du pouvoir central, tribus et ksours, Berbères et Arabes sont revenus à leur anarchie traditionnelle.
L'histoire de l'Afrique du Nord, comme l'a très bien vu le grand historien Khaldoun, est celle des tribus qui tour à tour acquièrent l'hégémonie. Ces tribus se personnifient en une ou plusieurs dynasties sorties de leur sein
1. Outre les ouvrages cités au chapitre i, voir : Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères, traduction de Slane, 4 vol. in-8°, Alger, 1854-56 (c'est l'ouvrage fondamental). — Voir aussi : E. Masqueray, Coup d'œil sur l'histoire de V Afrique septentrionale {Noticessur Alger et l'Algérie, in-18, Alger, 1881).— Id., Chronique d'Abou-Za /caria, in-8°, Paris, 1879. — Fournel, Les Berbères. Étude sur la conquête de l'Afrique par les Arabes, 2 vol. in-8°, Paris, 1875-1881.
et auxquelles elles servent de soutien et d'instrument, de garde du corps et de makhzen. Les Lemaïa et les Beni- Ifren dominent avec les Kharedjites, les Ketama avec les Fatmides, les Lemta et les Lemtouna Sanhadjiens avec les Almoravides, les Masmouda de l'Atlas avec les Almohades. Puis ces tribus s'usent et s'épuisent rapidement de plusieurs façons : elles perdent leur sang clans les combats, et surtout elles s'amollissent dans la vie facile des plaines et des villes, perdent les qualités agressives et guerrières qui avaient fait leur succès. Elles sont alors remplacées par d'autres, qui, au bout d'un temps plus ou moins long, disparaissent à leur tour.
Il faut ajouter que l'histoire de l'Afrique du Nord, comme l'a montré Masqueray, est essentiellement une histoire religieuse. Les indigènes ne s'arrachent à leurs querelles locales que pour se perdre dans l'universel. C'est un mouvement religieux qui a porté Okba et l'armée syrienne qu'il commandait jusqu'au rivage de l'Atlantique et amené les musulmans jusque dans les plaines de Poitiers. C'est un mouvement religieux qui a donné naissance au kharedjisme et autres schismes berbères. Ce sont des mouvements religieux, au moins dans leur principe, qui ont successivement attribué le pouvoir aux Idrissites, aux Fatmides, aux Almoravides, aux Almohades. C'est d'un mouvement religieux enfin que sont issues les dynasties chérifiennes.
La conquête arabe du vne siècle n'a pas le caractère d'une invasion, qu'on se plaisait jadis à lui donner. Les petites armées syriennes, bien disciplinées et bien commandées, qui accomplirent cette conquête, ne furent pas un élément de désordre, comme le sera au xic siècle l'invasion des Arabes Hilaliens. Les expéditions des
premiers généraux arabes ne laissaient pas d'ailleurs après elles de domination effective. Le plus célèbre de ces premiers conquérants, Okba-ben-Na(i, aurait traversé toute l'Afrique du Nord et se serait avancé jusqu'à l'Atlantique, mais ce qu'on nous raconte de cette expédition a un caractère si nettement légendaire qu'on ne sait rien de précis, et qu'on peut même douter de la réalité des faits. Okba serait arrivé jusqu'à Geuta, seule ville demeurée au pouvoir des Byzantins dans le Maghreb extrême. Le comte Julien renonça à résister, se fît confirmer dans son gouvernement et engagea le conquérant à pénétrer chez les Berbères de l'Atlas. Okba arriva ainsi jusque dans le Sous-el-Aksa, et, parvenu au bord de la grande mer, il poussa son cheval dans les flots : « Seigneur, s'écria-t-il, si cette mer ne m'en empêchait, j'irais dans des contrées plus lointaines encore et dans le royaume de Doul-Korneïn, en combattant pour ta religion et en tuant ceux qui ne croient pas en ton existence et qui adorent d'autres dieux que toi. »
Cette longue chevauchée ne laissa derrière elle aucune trace durable. Les Arabes reparurent dans l'Ouest en 705 avec Moussa-ben-Noceïr. Mais ce premier ban de conquérants arabes était trop peu nombreux pour qu'ils fussent réellement maîtres du pays; ils y laissèrent seulement quelques garnisons et quelques missionnaires. Au fond, la Berbérie restait berbère, et, si les conquérants arabes ont pu venir à bout momentanément de la résistance des indigènes, c'est vraisemblablement parce qu'ils ont eu la chance ou l'adresse de pouvoir détourner et utiliser leur ardeur guerrière en les entraînant à la conquête de l'Espagne.
D'après les légendes, ce serait encore le comte Julien qui aurait lancé les Arabes à la conquête de l'Espagne, pour venger un outrage fait à sa fille par Roderik, roi des Visigoths. Quoi qu'il en soit, Moussa envoya son lieutenant berbère Tarif ou ïarik conquérir l'Espagne.
L'armée aborda au Calpe promontorium, appelé depuis Djebel-Tarik (Gibraltar), et les Visigoths succombèrent à la grande bataille de Xérès, qui dura huit jours. Un courant continu semble avoir dès lors amené en Espagne les immigrants berbères; aussi l'invasion musulmane dépasse-t-elle les Pyrénées en 718 et s'avance jusqu'en Gaule.
Vers 730, l'empire des kalifes atteint sa plus grande expansion. Mais cet immense empire, qui s'étendait depuis le fond de l'Orient jusqu'à la mer des Ténèbres, comprenait des populations très diverses, qui, comme celles de l'empire de Charlemagne, n'avaient entre elles d'autre lien que le lien religieux. Comme l'empire carolingien, l'immense empire des kalifes se désagrégea très rapidement. Les insurrections des Berbères d'Afrique contribuèrent, au moins autant que la victoire de Charles Martel à Poitiers, au recul de l'invasion arabe. La grande révolte berbère de 740 a sous ce rapport une importance capitale pour l'histoire générale de l'Occident.
Dès que les Berbères du Maroc eurent appris à balbutier la profession de foi musulmane, c'est comme musulmans qu'ils combattirent ceux-là mêmes qui leur avaient apporté la bonne parole du Coran. Comme jadis ils avaient dressé l'église donatiste contre l'église catholique, ils opposèrent au dogme orthodoxe le dogme kharedjite. Le kharedjisme était une sorte de puritanisme égalitaire et farouche dont les sectateurs avaient terrorisé l'Orient et failli renverser l'empire Ommiade. Les Kharedjites sont des non-conformistes, des hommes pieux, indignés de la dépravation et de l'hypocrisie de ces successeurs du Prophète qui se servaient de la religion comme d'un moyen de réaliser leurs ambitions. Ce sont
des républicains et des démocrates, en religion comme en politique, et des moralistes austères. Ils prêchent que la foi sans les œuvres ne suffît pas et que les pécheurs seront damnés aussi bien que les incrédules. Ils professent que les Koreïchites n'ont pas un droit exclusif au kalifat et que tout kalife est révocable en cas d'indignité. Leur idéal de gouvernement est un chef élu sans cesse surveillé et toujours responsable devant l'assemblée universelle des musulmans.
Les Kharedjites envoyèrent en Occident des missionnaires, qui trouvèrent le terrain merveilleusement préparé pour une révolte contre le kalifat et ses gouverneurs. Les indigènes embrassèrent avec passion les doctrines de cette secte, dont les violences répétèrent, à plusieurs siècles de distance, les excès des donatistes et les fureurs des circoncellions. La religion telle que la comprenaient les Berbères n'était pas la froide religion des gens qui disaient toujours ce qu'ils devaient au kalife, jamais ce que le kalife leur devait; ils virent clans le kharedjisme un moyen de se révolter au nom d'Allah et de satisfaire leurs espérances de nivellement universel. Le calvinisme musulman trouva là son Ecosse. Toutes les grandes révoltes qui, pendant plusieurs siècles, se produisirent dans l'Afrique du Nord, se firent au nom du kharedjisme. Au vme siècle, ces hérétiques fondent un empire à Tiaret et un autre à Sidjilmassa, au Tafilelt. En somme, dès cette époque, l'Occident échappe complètement au kalifat.
A la vérité, les Khadjerites ne paraissent pas avoir dominé à l'Ouest du Maroc, mais, là encore, devant les musulmans se dressent des hérésies directement issues de l'islamisme. Sur le littoral de l'Atlantique, un certain Salah, fils de Tarif, se faisait passer pour prophète et avait composé un Coran en berbère; il s'appuyait sur la tribu desBerghouata. Enfin, un descendant d'Ali, gendre du Prophète, traqué en Orient par les kalifes, parvint
à se réfugier au Maroc et à y créer un véritable empire. En 788, ce personnage, nommé Idris, gagna Oulili (Volubilis, non loin de Fez), dans les montagnes des Àoureba. 11 fut bien accueilli par les Berbères; son autorité s'établit sur tout le Maghreb extrême et une partie du Maghreb central jusqu'à Tlemcen. Idris mourut en 793, empoisonné, dit-on, par un émissaire du kalife Haroun. 11 fut enterré au Djebel Zerboun et il est devenu le grand patron, le saint national en quelque sorte du Maroc. Un des affranchis d'Idris, Rached, éleva un fils posthume d'Idris et d'une Berbère, qui succéda à son père en 804 et fonda la ville de Fez, sur un emplacement traversé par un affluent du Sebou et occupé par des indigènes de la tribu des Zouara; il y établit un certain nombre de musulmans d'Espagne et la nouvelle ville fut divisée en deux quartiers : celui des Andalous et celui des Kairouanites. Si Idris Ier est devenu le patron du Maroc. Idris II est celui de Fez, où il est plus vénéré que son père. Presque tous les chérifs du Maghreb revendiquent Idris comme leur ancêtre.
Ainsi l'autorité du kalifat a à peu près disparu de l'Afrique du Nord. Les Berbères, qui, dit un proverbe, mettent une bride aux rois comme on bride les chevaux, se sont débarrassés de l'autorité politique que l'Orient leur avait un moment imposée. D'ailleurs, en 750, les Ommiades de Damas disparaissaient pour faire place aux Abbassides, qui, quelques années plus tard, se fixaient à Bagdad. L'Espagne de son cçjté répudiait les Abbassides, intronisait un Ommiade, et: s'affranchissait définitivement du kalifat de Bagdad, auquel elle opposait le kalifat de Cordoue.
Après la mort d'Idris commence au Maroc une période extrêmement confuse. L'histoire est dispersée, morcelée comme le pays lui-même. L'empire idrissite se désagrège et les descendants d'Idris s'épuisent en luttes les uns contre les autres. La tribu des Miknassa
tend à prendre la place de celle des Aoureba, qui soutenait les Idrissites, et, pendant tout le Xe siècle, lui dispute l'empire de Fez, avec des alternatives de revers et de succès. En outre, Miknassa et Idrissites sont menacés d'un côté par les Fatmides, de l'autre par les Ommiades d'Espagne.
Depuis l'an 909, en effet, une nouvelle puissance est apparue à l'Orient de l'Afrique du Nord, celle des Fatmides Chiites. Un mahdi, Obeïd-Àllah, vient d'Orient et s'appuie surtout sur la tribu des Ketama de la Kabylie. Les Berbères, qui avaient si bien accueilli les tendances puritaines représentées par les Kharedjites, accueillirent également les tendances mystiques représentées par les Chiites. Le messianisme, qui leur promet un avenir meilleur, trouve chez eux un terrain favorable; surtout, la secte nouvelle fait de nombreux prosélytes parce qu'elle se présente comme ennemie de l'orthodoxie et des kalifes. Obeïd-Allah entraîne les Berbères à sa suite vers l'Orient. Ils conquièrent l'Egypte comme ils ont conquis l'Espagne et la Sicile, et réalisent la parole prêtée au Prophète, d'après laquelle, au VIe siècle de l'hégire, le soleil se lèverait du côté de l'Occident. En 913, les Fatmides transportent au Caire le centre de leur empire, qui s'étend jusqu'à la Mouîouya et menace d'englober Fez. D'autre part, le kalifat ommiade de Cordoue est à l'apogée de sa puissance et cherche à s'annexer le Maroc. Les Idrissites et les Miknassa ne sauraient être que des satellites de ces deux grands États. Enfin, en 973, les Ommiades détruisent complètement les Idrissites et les poursuivent jusque dans le Rif. Les Miknassa ne sont pas pour cela maîtres de la situation, car une autre grande tribu, les Magraoua, s'empare de Fez, sous les ordres de son chef Ziri-ben- Atia, qui fonde une petite dynastie. Ces dynasties indigènes s'épuisent dans les dissensions des sofs et les luttes des partis.