‹ Le MarocChapitre 7 sur 57 · CHAPITRE lï · texte numérisé non relu

CHAPITRE lï

Dès le xne siècle avant notre ère, les Phéniciens de ïyr et de Sidon fondèrent des établissements sur les côtes africaines. Ce furent d'abord des comptoirs placés dans des îles ou sur des promontoires faciles à défendre. Avant même la fondation de Carthage, ils eurent des escales au delà du détroit de Gadès, sur la côte libyenne de l'Atlantique, comme ils en avaient sur les côtes extérieures de l'Ibérie. D'après M. Victor Bérard, Y Odyssée aurait été composée d'après un périple phénicien. C'est ainsi que l'île de Calypso, par exemple, correspondrait à l'îlot de Peregil, dans le détroit de Gibraltar, au pied du Mont-aux-Singes (Djebel Moussa), qui serait l'Atlas. Strabon pensait déjà qu'Homère est la source de toute science comme de toute littérature, et estimait qu'une partie des connaissances des Grecs sur l'Occident leur vint des Phéniciens. Du Maghreb, les Phéniciens expor-

1. Ch. Tissot, Recherches sur la Géographie comparée de la Mauritanie tingitane, in-8°, Paris, 1878. — S. Gsell, V Algérie dans l'antiquité. in-18, Alger, 1900. — 1d., Les Monuments antiques de l 'Algérie, 2 vol, in-8°, Paris, 1902. — Id., Histoire ancienne de l'Afrique du Nord, in-8°, Paris, 1913. — M. Besnier, La Géographie économique du Maroc dans l'antiquité (Archives marocaines, 1906).

taient des laines, des peaux, de l'ivoire, des plumes d'autruche, du bétail, des esclaves. Ils laissaient en échange des étoffes, des verroteries, des poteries, des armes, du vin.

À partir du vme siècle, Carthage impose sa suzeraineté aux Phéniciens d'Occident. Elle lutte avec succès dans le bassin occidental de la Méditerranée contre la concurrence hellénique et franchit les Colonnes d'Hercule. Elle garda de son origine le caractère d'Etat maritime et n'étendit jamais sa domination directe au delà des régions littorales. L'intérieur appartenait à des princes indigènes, généralement soumis ou vassaux. Des alliances de famille unissaient les chefs indigènes et les principaux membres de l'aristocratie carthaginoise. Comme l'a montré M. S. Gsell, l'influence carthaginoise a été beaucoup plus profonde qu'on n'a coutume de le dire, tout au moins à l'Est de l'Afrique mineure, et la civilisation punique pénétra, à un assez haut degré, semble-t-il, les Etats berbères. Les Phéniciens apprirent aux indigènes à fabriquer du vin et de l'huile et à exploiter les mines.

Vers le milieu du ve siècle avant notre ère, Carthage envoya, sous la conduite de l'amiral Hannon, des colonies sur la côte occidentale du Maroc. Le périple d'Hannon est un des plus grands faits de navigation de toute l'antiquité et un des voyages de découvertes les plus considérables. Il nous est connu par un texte de 100 lignes, une inscription gravée dans un des temples de Carthage, traduite en grec et parvenue ainsi jusqu'à nous. Ce texte a fait l'objet de commentaires innombrables, qui n'ont pas réussi à dissiper toutes les obscurités. Hannon partit avec 60 pentecontères (navires à 50 rames) chargées de 30 000 colons, hommes et femmes, et des provisions nécessaires. Il s'agissait donc non seulement d'ouvrir de nouveaux débouchés au commerce de Carthage, mais d'établir une véritable colonie

d'émigration. Après avoir franchi le détroit de Gadès, Hannon établit en effet des colonies sur la côte occidentale du Maroc, notamment à ïhymiaterion (probablement Mehediya, à l'embouchure du Sebou). Il paraît à peu près démontré qu'Hannon atteignit les pays tropicaux et les régions guinéennes. Il vit des lagunes pleines d'éléphants, de grandes montagnes avec des arbres, des hommes velus et sauvages appelés gorilles, une montagne de feu qui pourrait bien être le volcan du Cameroun, et parvint enfin à la Corne du Midi (Notou lieras), qu'on peut identifier soit avec le cap des Palmes, soit avec l'estuaire du Gabon. En tout cas, on sait, à n'en pas douter, que les Carthaginois entourèrent le Maroc, comme le reste de l'Afrique du Nord, d'une ceinture de comptoirs commerciaux. Ceux de Rusaddir (Melilla), de Tanger, de Lixus près de Larache, de Sla (Salé), d'Anfa (Casablanca) sont les plus connus. Seules des fouilles systématiques nous apprendront quelque chose de ce lointain passé.

Carthage abattue (146 av. J.-C), Rome suivit longtemps la même politique indigène, politique sage et prudente qui ménageait les étapes et les transitions. Elle laissait aux indigènes du pays leurs chefs naturels et n'intervenait point dans leurs affaires, pourvu que les intérêts de Rome fussent sauvegardés et que ni ses citoyens, ni ses protégés n'eussent à souffrir soit dans leurs personnes, soit dans leurs biens. Elle ne demandait aux rois berbères, qu'elle qualifiait du terme bien significatif de rois esclaves {reges insermentés), que la reconnaissance en quelque sorte théorique de son protectorat. L'annexion ne fut complète que sous Claude (42 ans après J.-C). Aux deux anciennes provinces d'Afrique

(Tunisie) et de Numidie (partie orientale de la province de Constantine) se joignirent alors la Maurétanie césarienne et la Maurétanie tingitane, séparées par la Malva ou Malucha (la Moulouya actuelle). En 69, Othon plaça la Tingitane sous la juridiction des gouverneurs de la Bétique.

La domination romaine progressant d'Est en Ouest, du golfe des Syrtes à l'Atlantique, ne fut jamais complète dans les régions occidentales qui correspondent au Maroc actuel. A tous égards, son influence y fut beaucoup plus superficielle qu'en Algérie et à plus forte raison en Tunisie. Les comptoirs fondés par les Phéniciens devinrent cependant des colonies florissantes; Tingis, Lixus, portaient le titre de colonies impériales ; cette dernière ville, dont les ruines ont été explorées par M. de la Martinière, était particulièrement prospère; située sur un des méandres de l'Oued Loukkos, sur une colline où la remplaça plus tard la petite ville indigène de Tchemmich, eLe dominait un port vaste et sûr dans l'estuaire du fleuve. Entre Fez et Meknès s'élevait Volubilis, où M. de la Martinière a également fait des fouilles. Les ruines de cette ville, située non loin de la zaouïa de Moulay-Idris, au Djebel-Zerhoun, occupent une superficie considérable; elles sont connues des indigènes sous le nom de Ksar-Faraoun ou Château des Pharaons. Bien que la plupart des monuments aient été détruits pour fournir des matériaux aux édifices de Meknès, il reste encore debout deux portes d'un édifice important, peut-être une basilique, d'après Tissot. Un arc de triomphe, élevé probablement en l'honneur de Caracalla existait encore au xviue siècle; il n'en reste plus aujourd'hui que les piliers, le cintre s'étant écroulé. Salé (Sala colonia) paraît également avoir eu une certaine importance à l'époque romaine.

La Tingitane ne fut classée ni dans les provinces sénatoriales, ni dans les provinces impériales d'ordre

supérieur placées sous les ordres d'un légat. Elle fut reléguée au rang des provinces inférieures et le personnel romain y fut réduit au minimum. L'empereur s'y faisait représenter par un gouverneur, choisi parmi les chevaliers, qui portait le titre de procurateur et concentrait entre ses mains tous les pouvoirs militaires, civils et judiciaires.

Rome exigeait de ses sujets marocains de l'argent sous forme d'impôts directs et indirects, et des soldats. La cavalerie maure occupe une place exceptionnelle dans l'armée impériale sur le Rhin, sur le Danuhe, sur l'Euphrate. Les cavaliers africains rendirent de tels services àïrajan dans la guerre de Dacie qu'il les a immortalisés en les associant à sa gloire sur les bas-reliefs de la colonne Trajane.

Les Romains demandaient à la Tingitane du blé et de l'huile, certains aliments de luxe : pintades, escargots, miel, poisson pour faire le garum, des plantes médicinales comme l'euphorbe, des essences végétales précieuses comme le citrus (thuya) dont on fabriquait des meubles de grand prix, des peaux d'animaux, de l'ivoire, des fauves, des éléphants, des chevaux, de la pourpre, des perles, des esclaves. Mais les deux principales productions, comme dans toute l'Afrique du Nord, étaient certainement le blé et l'huile. Le commerce avec la Tingitane se faisait presque tout entier par l'entremise des ports espagnols.

Le Maroc romain ne comprenait que la partie septentrionale du Maroc actuel. La colonisation romaine ne dépassait guère Sala, à l'embouchure du Bou-Regreg. Le poste extrême de ce côté paraît avoir été une tour de guet, Ad-Mercurios, située à 16 milles (23 kilomètres) de Sala. M. de Segonzac avait cru rencontrer au Sous les ruiaes d'un aqueduc romain, mais il semble bien que ces ruines sont d'origine berbère. D'ailleurs, beaucoup d'indigènes, au Maroc comme en Algérie, avaient

adopté, en partie tout au moins, les mœurs et les modes de construction des Romains. Il n'est donc pas toujours facile de faire la part de ce qui revient aux Romains et de. ce qui revient aux indigènes romanisés dans les ruines, de plus en plus grossières d'ailleurs, qu'on rencontre à mesure qu'on s'avance vers le Sud et qu'on pénètre dans les massifs montagneux.

Il est Lien certain que les grands massifs montagneux du Maroc, aussi bien sur le littoral que dans l'Atlas, ainsi que les régions voisines du Sahara, étaient restés en dehors de l'action directe des Romains. Parmi les nombreuses expéditions entreprises par eux pour affermir leur puissance et surtout pour étendre au loin le prestige de leurs armes et obtenir la tranquillité de leurs frontières, il faut citer la mémorable expédition du général Suetonius Paulinus, dont le récit nous a été transmis par Pline. Paulinus fut le premier des généraux romains qui ait franchi l'Atlas. En dix journées de marche, il parvint à la rivière appelée Ger, évidemment l'Oued Guir actuel; son point de départ est incertain et nous ignorons s'il partit des extrémités occidentales de la Césarienne ou si, sortant de Volubilis, il passa par les Beni-Mguild et franchit l'Atlas au ïizi-n- Telremt comme le croit La Martinière. Il est vraisemblable en tout cas qu'il pénétra assez loin dans le Haut- Atlas, puisqu'il déclare que les sommets conservaient de la neige même en plein été. Il décrit les régions où il parvint comme des solitudes couvertes d'une poussière noire, d'où surgissent çà et là des roches qui semblent brûlées par le feu. Cette expédition du Guir paraît être demeurée isolée et les Romains ne mirent point d'empressement à s'établir dans ces régions si peu engageantes. Pour leurs relations avec le Soudan, ils se servaient de la voie la plus courte et la plus facile, celle de la Tripolitaine

Pendant toute la durée de sa domination, Rome a dû

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constamment veiller les armes à la main contre les ennemis du dehors, les nomades Gétules, toujours aux aguets, et ceux du dedans', les Maures, imparfaitement soumis. Le Maroc romain, malgré les efforts continus des empereurs, n'a jamais été absolument pacifié; il a été troublé par d'incessantes révoltes des chefs indigènes, ces principes gentium avec lesquels une inscription de Volubilis nous montre le procurateur de la province en conférence. Il a fallu y entretenir un corps permanent d'occupation et y constituer un solide système de défense. L'effectif de l'armée de Tingitane atteignait environ 10 000 hommes. Sala à l'Ouest, le Djebel Zerhoun à l'Est, solidement occupés et reliés par une série de postes fortifiés, constituaient les deux points d'appui essentiels de la ligne défensive.

Tanger était la tête du réseau routier marocain ; deux routes en partaient, la première le long du littoral atlantique, la seconde vers l'intérieur. La route du littoral, longue de 114 milles (257 kilomètres), passait par Zilis (Arzila), puis gagnait Lixus (Larache). Au Sud de Lixus, elle abandonnait le rivage, atteignait le Sebou à la station de Banasa (Sidi-Ali-bou-Djenoun), en suivait la rive droite jusqu'à Thamusida (Sidi-Ali-ben-Ahmed) et gagnait enfin Sala pour se terminer au poste d'Ad- Mercurios (Kasba-Djedida). La route de l'intérieur, longue de 148 milles (219 kilomètres), se détachait de la précédente à 26 kilomètres au Sud de Tanger; par la poste d'Ad-Novas (Sidi-el-Yamani), elle atteignait le Loukkos à Oppidum-Novum, la ville actuelle d'El-Ksar, traversait le Sebou, et, par Volubilis, centre de la romanisation du Maroc intérieur, parvenait au point terminus de Tocolosida, à 15 kilomètres au Nord de Meknès. Ainsi le réseau routier était la continuation du réseau de l'Espagne, et il est douteux que les Romains aient établi des communications par terre entre le Maroc et l'Algérie par le couloir de Taza.

En résumé, Rome se borna à l'organisation administrative et à l'exploitation économique du monde méditerranéen. Elle avait réussi mieux que nous dans l'assimilation des indigènes, tout en s'en préoccupant beaucoup moins, et peut-être en partie à cause décela. Cependant la civilisation romaine et la langue latine ont péri dans l'Afrique du Nord, tandis qu'elles subsistaient en Espagne et en Gaule. Les causes de cette différence sont multiples; elles résident pour une part dans les invasions qui ont ravagé la Berbérie, en particulier dans les invasions arabes; elles se rattachent davantage encore au fait que l'Afrique du Nord n'avait jamais été complètement soumise et encore moins romanisée; qu'il s'y était conservé, dans les montagnes et dans le désert, des îlots, des réserves de barbarie. Ces réserves de barbarie étaient particulièrement nombreuses au Maroc, à peine touché par la civilisation romaine.

Au Ve siècle, la côte de la Tingitane fut occupée sans résistance par les Vandales. Les Byzantins y restaurèrent pour un peu de temps la civilisation, mais n'occupèrent guère que Tingis (Tanger) et Septa (Ceuta). Cette occupation fut extrêmement précaire, et, à l'époque de l'invasion musulmane, il ne restait plus de la Tingitane que le territoire de Ceuta, commandé par le comte Julien, qui s'était rendu indépendant. En fait, tout le reste du pays appartenait aux indigènes, qui n'avaient jamais été sérieusement inquiétés depuis l'invasion vandale. La présence de chapiteaux et de vestiges byzantins dans des régions aussi éloignées que le Sous est un fait très remarquable, mais n'implique pas nécessairement l'occupation grecque, l'art berbère s'étant inspiré directement de l'art byzantin.

Le christianisme avait fait de rapides progrès dans la Tingitane comme dans le reste de l'Afrique du Nord. Mais les indigènes abandonnèrent bientôt l'orthodoxie pour le donatisme; les querelles des catholiques et des

donalistes ont été une des principales causes de la ruine et de l'anarchie de l'Afrique septentrionale. Les i3erbères semblent avoir vu surtout dans le donatisme une forme d'opposition à la religion de Rome et des empereurs, de même que plus tard ils embrasseront les hérésies musulmanes par esprit d'opposition et de réaction contre les kalifes. Le christianisme, d'ailleurs, ne semble pas avoir pénétré très profondément les masses. Si l'on s'en rapportait aux listes d'évêchés que nous ont laissées les écrivains ecclésiastiques, on donnerait sans doute une importance exagérée à ce que fut l'élément chrétien au Maroc. Des restes de christianisme se sont maintenus çà et là jusqu'à l'époque d'Idris et même plus tard. Les auteurs arabes nous citent aussi des tribus qui professaient le judaïsme, sans que nous sachions au juste ce qu'était ce judaïsme et s'ils n'ont pas parfois confondu juifs et chrétiens, les gens du livre, comme ils les appellent par opposition aux païens.

Au viie siècle, la civilisation antique, déjà frappée par sa propre décadence, par les révoltes indigènes, par les agitations donatistes, par l'invasion vandale, périt sous les coups de la conquête arabe. Désormais, l'Afrique du Nord cesse de se rattacher au monde de l'Occident pour faire partie du monde de l'Orient et de l'Islam, auquel elle a toujours appartenu depuis lors.

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