CHAPITRE m
l'eSPAGNE au MAROC. — RIPPERBA.
LE BLOCUS DE CEUTAj KN \T20.
En même temps que les PortugaiSj avec moins de succès peut-être^ lea Espagnols après avoir expulsé les Maures d'Espagne, continuaient, sur le sol africain j la lutte qu'ils avaient si glorieusement terminée en Europe.
Il est bon de rappeler^ d'ailleurs, que, bien avant T invasion sarrazine de notre continent, la catholique monarchie des Goths avait dominé glorieusement au Maroc, et, précisément, le fameux comte Julien j dont le nom est exécré encore aujourd'hui en Espagne comme celui d'un traître, le comte Julien^ le père de la Cavai;].)^ avait été gouverneur de Ceuta.
La conquête de Grenade n'était pas efTectuée par les rois catholiques que déjà les princes de Cas tille songeaient à poursuivre, sur la terre africaine, l'ennemi qui occupait encore leur propre
(1) Voir laïiole.page 55.
lOT LE MAHOC*
territoire. Luis del Marmol récrivain espagnol du xYie siècle j fixe a Tannée 1263 la première de ces expéditions.
Salé, dés cette époque un nid d'audacieux corsaires et un repaire de pirates j fut le but qu'indiqua à cette date Alphonse de Castille à sa flotte; naalheureusementrarrivée inopinée d'un secours inattendu plaça subitement le petit corps expéditionnaire en face de forces décuples, devant lesquelles ce qui ne périt pas — le plus petit 'nombre — dut se rembarquer à la hâte (i).
Cent trente-sept ans se passèrent avant que la Castitlc put venger TatTront reçu devant Salé, et c'est en 1400 seulement, sous le règne de Don Enrique III, que nous voyons la flotte espagnole franchir de nouveau le détroit, remonter Toued Ras jusqu'à Tétouan et mettre la ville à un tel pillage que pendant quatre-vingt-dix ans elle ne présenta rien que des ruines (2).
Au xv^ siècle, le fameux ingénieur Pedro Navarre s'empare de Vêlez de la Gomera : cette ville, perdue un peu plus tard par TEspagne, est reprise, en 1520, par Garcia de Tolède, duc de Fernandina.
(1) ^ Qiicdando muertos 6 cautivos itmclios de los que k compoîmïri (la expcdicîÔJi), y teniendo cpic reembarcarse precipitadamente cl resto para Esparia. n Canovas del CasUUo.
(t) Destruyeudola de mariera que estuvù despoblada noventa anos, » Carmvas, id.
l'eSPAGNE au MAROC.
Dès cette époque, MeliUa avait été cédée aux rois catholiques par les ducs de Métlina-Sidouia qui Tavaient conquise pour le compte du roi de Portugal, mais désireux d'étendre leurs possessions d'Afrique, les monarques espagnols songèrent à obtenir sur la cote atlantique de nou-
Sur le chemin d*i Lara^he.
veaux domaiueSj et, bientôt, en 1510, la ville de Larache (El Araisch) fut conquise par D. Juan de Mendoza, le marquis de >San Germaii. En ltil4, nous trouvons la trace d'une autre expédition conduite par Fajardo^ le capitaine général de la meif' océane ayant sous ses ordres des hommes dont la renommée est encore populaire en Espagne : le duc de Fernandina, le mestrc de camp Jeronimo Agustin, le major général CristobalLechuza et l'ingénieur militaire Cristobal de Rojas.
Le but des efforts de Fajardo était la petite place de La Mamorra perdue par les Portugais en 1515 (à rembouchure du Sebou, aujourd'hui Mehedia); ce dernier port fut canonné par l'amiral Vîdazabal, et grâce à cette combinaison d'efforts, La Mamorra tomba au pouvoir des Espa* gnols.
En 164 9 j autre expédition sous les ordres du lieutenant-général de galères D. Antonio de la Cueva pour secourir Laracbe menacée par un certain Mouley Mobammed,
A la mort de Pbilippe IV, en 1065, l'Espagne était maîtresse, au Maroc^ des villes de Melilla, de Penon de la Goniera, de Ceuta sur la côte méditerranéenne, et sur le littoral océanique de La Mamorra et de Larache.
Nous avons dit qu'au moment de la révolution de 1640j Tanger s'était déclaré pour Jean IV au contraire de Ceuta qui avait pris parti pour TEspagne j grâce à T intervention de son gouverneur D, Francisco de Alraey.
Cependant j la décadence rapide de la puissance espagnole en Europe deviut avoir son contre-coup en Afrique, et bientôt le sultan Mouley- Ismaël put enlever sans grand effort à Charles II (d'Espagne), Larache, puis La Mamorra et enfin en 16G9 la place de San Antonio de Larache.
Cette dernière ville fut prise par un Ueutenant du sultan, le cheik Ali-ben-Abdallah après un
L ESPAGNE AU MAROC
siège de cinq mois : quant aux deux premières, elles furent abandonnées par leurs premiers maîtres plutôt que conquises par les Maures, et le gouvernement espagnol voulut amoindrir le funeste résultat de cet abandon en occupant, dans la Méditerranée j entre la Go mer a et Melilla les petites lies d'Alhucemas.
D'ailleui's^ si le gouvernement du faible Charles II avait accepté comme une nécessité Tévacuation de LaMamorraet de Larache, il avait compris cependant que cet abandon même lui imposait comme une nécessité la conservation à tout prix de Ceuta sur laquelle Ali-ben-Abdallah tournait déjà ses efforts. Devant les prépara tils faits par la place espagnole, le cheik arabe ne se sentit pas de taille à la forcer ; on sait en elîet que, bâtie dans une presqu'île dont Tétranglement à la gorge est à peine de 200 mètres^ Ceuta est imprenable sans l'appui d'une flotte nombreuse. Ali se contenta de bloquer la ville par terre , en traçant à l'étranglement dont nous avons parlé, au pied de la sierra de BuUones, une série de tranchées qui isolaient complètement la place du continent.
Ce blocus, commencé en 1694, continuait encore en 1720, et Philippe V, qui avait succédé depuis vingt ans à Cliartes II n'avait pas trouvé le moyen encore de songera le faire lever^ quand la fin de la guerre de la Succession, puis de celle
l'iO LE MAROC.
de Sicile lui donna enfin te moyen d'organiser une expédition dans ce but.
Environ d 7,000 hommes concentrés à Tarifa, Cadix et Malaga s'embarquèrent dans les derniers jours d'octobre sous le commandement du marquis de Leyde ; deux flottilles aux ordres, lune de D. Carlos Grillo, T autre de D. José de Los Rios convoyaient les bâtiments de transport.
Après avoir pris terre heureusement^ le généralissime jugea bon de donner quelques jours de repos à ses troupes et en profita pour les amalgamer avec celles déjà nombreuses qui constituaient la garnison de Ceuta.
Le 17 novembre au matin fut fixé pour une attaque générale ; Leyde forma ses troupes en quatre colonnes de six à sept bataillons chacune, précédées de sapeurs et de grenadiers chargés depratiquer un passage dans les tranchées ennemies.
Le combat fut sanglant et la résistance rude. La garde noire du sultan formée de 2,000 nègres fanatiques se distingua par sa ténacité et son énergie : cependant il fallut céder. Après quatre heures de lutte, T armée musulmane se mettait en retraite dans la direction de Tétouan laissant sur le champ de bataille environ 5,000 morts^^ 29 canons, 4 mortiers, 4 étendards, un drapeau et une quantité considémble de munitions de guerre ou de bouche. Détail qui a sa signification; il n'y eut pas de prisonniers.
L'ESPAGNE AL" MAROC
La levée du blocus de Ceuta en 1720 j produisit au Maroc un ellet considérable, et il est probable
Une mosqiiée i Tétouan,
que les Maures ne seraient de longtemps revenus à la charge j si Ton avait laissé à leur initia-
112 LE MAnOC»
tive le soin de désigner l'époque de nouvelles attaques*
Mais la Providence en avait décidé autrement et r hernie n*était pas éloignée où la place espagnole allait avoir à subir de la part des Musulmans un second assaut.
Quelques années après la victoire du comte de Leyde^ un protestant hollandais qui, après avoir un moment capté la confiance de Philippe Vj venait d'être chassé de la péninsule, fit la connaissance à la Haye, où il était retournéj de cet alcade Ferez, le plénipotentiaire marocain dont nous avons parlé déjà. Ce Hollandais s'appelait le duc de Ripperda — un titre concédé par Philippe V — et tout aventurier sans vergogne qu'il fui, il savait déployer, dans les intrigues ténébreuses qu'il aimait à tramer, les ressources d'un véritable génie. Sa disgrâce lui avait inspiré envers son ancien l)ienfaiteur des sentiments de haine dont il ]>rû]ait de donner des preuves: il cherchait un moyen de nuire à TEspagne, et les relations qu'il noua avec l'alcade Perez semblèrent lui offrir roceasion qu'il recherchait. Ripperda avait été suffisamment mêlé aux questions politiques espagnoles pour savoir quel intérêt attachait Philippe V à la conservation de Ceuta; d'autre part, il n'ignorait pas combien avait été sensible au sultan Abdallah la défaite de raanée 1720; en outre, il fut mis au courant par Perez
rr-'
L'ESPAfxNE AL MAROC. iS|'
du vif désir qui animait le monarque arabe de chasser les Européens de tous les postes quila occupaient dans son empire.
Ripperda offrit donc à Ferez de remettre Abdallah en possession de ces places espagnoles qui lui tenaient si fort au cœur.
Tout sagace qu'il futj Talcade Ferez priL Taventurier pour un véritable grand seigneur. Il référa à son maître de la proposition de Ripperda, lui parla du personnage comme d'un homme tout-puissant^ appuya chaleureusement la demande du traître, lit tant et si bien que le sultan Abdallah non seulement consentit à recevoir Tancien .ambassadeur de Philippe V^ mais encore l'accueillit comme il n'eut pas reçu peutêtre un véritable envoyé de ce prince (1).
Une fois au Maroc, Ripperda sut s'immiscer non seulement dans Tintimitédu prince mais encore dans celle de Timpératri ce-mère, une Anglaise renégate, par parenthèse — qui de vint , dit-on, sa maîtresse (2). Avec d'aussi solides appuis, il ne tarda pas à acquérir une situation
(1) « Abdallah, por su parte, consenlio en recebir en su imperioii un liombre tan gfrande, taji ntil como Ferez le pintahaii Ripperda ; y con efecto, Li recepeioii que le bizô à este en Mequinez, fué ostentosa y magnifica.i» Canovas ilel Castilio,
(2) «Apeuas se conocierôri Ripperda y Leila-Yanetj losuniô la cultum y el interés, y aun el amor^ â lo que se supone, n Canotas dcl Castilio, A^iÛt^.
144 LE majuh:,
importante au Maghreb. De même qu'il s*était fait catholique en Espagne, il se fil musulman ati Maroc et troquant sa couronne à fleurons pour un turban plus ou mohis bariolé, le duc de Ripperda devint Osmaji-Pacba,
Le roi Philippe V n'avait pas été sans entendre parler et du voyage de son ancien ministre et de la faveur dont il jouissait auprès du sultan Abdallah , mais il était loin de supposer dans quel butRipperda s'en était allé au Maroc,
Au commencement de 173iiij un juif marocain vint le lui apprendre.
Ce transfuge — un certain Jacob Vaudebas — ancien serviteur de Ripperda, avait compris qu'il pouvait vendre le secret de son maître une somme considérable, tandis qu'à ne point le garder, il n'avait en perspective que la reconnaissance du sultan: entre les deux avantages, il ne manqua pas de se décider pour les espèces sonnantes. Vaudebas annonça qu'une armée marocaine de 36,000 hommes était en route pour la place de Ceuta et qu'elle l'atteindrait vraisemblablement en octobre- D.Antonio Manso, le gouyerneur de Ceuta, averti à temps, put donc se mettre en mesure de recevoir les troupes d'Abdallah. Jugeant qu'une offensive hardie était de nature à démoraliser son agresseur^ il lança à sa rencontre une colonne d'environ 5^000 hommes, commandée par le brigadier D, José Aramburu ayant
L ESPAGSTE AU MAIlOC.
SOUS ses ordres les colonels comtes de Mal boni, D. José Mazonej D. Juan Pingarron et D, Easilio de Gante, Après un premier combat où Tavant-garde enne-
Une juive,
mie fut bousculée, le général Arambura atteignit le gros des forces marocaines — environ lO à 15,000 hommes, — près de Serralbo^ à 8 kilomètres de Ceuta. La lutte paraissait devoir être, làj plus achai'née, mais la pusillanimité de rinfanterie
li$ LE MAROC.
marocaine, qui lâcha pied dès les premiers coups de fusil, détermina bientôt une panique générale, Les généraux ennemis et parmi eux Rippenia ne durent leur salut qu'à la vitesse de leurs chevaux : quant aux armes de toutes sortes^ que les Espagnols recueillirent en grand nombre sur le nhomp de bataille, elles témoignèrent hautement du désarroi qu'avait jeté dans Tarmée arabe, la Uic tique énergique du général espagnol. Deux canons, un mortier, quatre drapeaux, des provisions de toutes sortes, des munitions, des chevaux demeurèrent entre les mains des vainqueurs, sans compter la lettre du marchand anglais, réclamant le paiement de sa contrebande de guerre, dont nous avons parlé un peu plus haut (i).
Décidément le sultan Abdallah n'était point heureux dans ses entreprises contre la ville de Ceuta et cette fois il se le tint pour dit : jusqua sa mort nous ne trouvons plus aucune tentative à main armée contre la place espagnole- Son Ills Sidi Mohammed, qui lui succéda en 1757, parut tout d'abord avoir profité de Texpérience de son père et les premières années du règne du nouveau prince signalèrent pour le Maroc une ère de prospérité que ce pays n'avait
{l ) La défaite de Serralbo fut le signal de la disgrâce de Rippenliu Ce personnage se réfugia à Tétouan où il mourut misérablement en 1737- 11 était né à Groningue, en 1690.
h KBFAGNE At" MAIUIC.
un
jamais connue. Au contraire des sultans qui Tavaient précédé au pouvoir ^ et qui, tous, s'étaient fait remarquer par leur liaine de Tétranger, Sidi Mohammed parut rechercher les Européens : les traités que le Danemark et la Hollande avaient arrachés à ses prédécesseui's furent confirmés, et le souverain marocain fut le pre mier à demander à TEspagne une alliance dont le protocole fut rédigé et signé à Fe^ en 17G7 par D, Jorge Juan, lieutenant-général de la Hotte espagnole. G*était la première fois que TEspagne entrait diplomatiquement et officiellement en relation avec le souverain du Maghreb ; l'on pouvait donc croire que de quelques années au moins, les places de la Méditerranée n'auraient rien à souiMr dos attaques des Arabes. Il n'en devait point être ainsi. Sans uiotif apparent, en 1774, Sidi Mohammed écrivit à Clharles III une lettre singulière, *jl Sans déclarer la guerre au roi catholique, le sultan lui faisait part de ses projets de n'admettre plus les Européens dans toute l'étendue de son empire, qu'en qualité d'étrangers et sans qu'ils pussent rien posséder du soL »
Dans cet ordre d'idées, toutes les places espagnoles de la côte de la Méditerranée devaient revenir au sultan j mais celui-ci se hâtait d'affirmer que les Européens pourraient y vivre et y trafiquer à leur aise : il demandait seulement à être maître chez lui.
('l8 LK MAROC ,
Cette prétention était sans doute soutenable : toutefois j le roi Charles III ne Tadmit pas, et il déclara la guerre à Tenipereur du Maroc, le 23 octobre 1774. Sidi Mohammed publia alors un manifeste contre la prétention des Européens à s'implanter sur un territoire auquel ils n'avaient nul droitj et confiant c< au Dieu tout puissant qui devait rendre à chacun ce qui lui appartenait, » il parut devant la place de Melilla le 9 décembrej à la tête d'une armée de 13,000 hommes.
Aidé par des renégats de diverses nations, muni d'une bonne artillerie ^ fourme par les Anglais, — le sultan commença aussitôt un siège en règle qui ne laissa pas (jue de donner fort à faire au gouverneur le maréchal de camp espagnol D. Juan Sherlok, En quarante jours d'investissement , Tartillerie marocaine lança dans la ville 9,000 bombes qui coûtÙM'ent à la garnison ou â la population 94 morts et 574 blessés.
Ce fut en vain cependant ^ et ni Melillaj ni Vélez de la Gomera, qui étaient attaquées en même temps, n'ouvrirent leur porte aux Musulmans.
Al ors j conséquent avec lui-même, et se rendant comme il l'avait promis à la décision de la Providence^ Sidi Mohammed écrivit au ministre espagnol Grimaldi une lettre qu'il fit remettre par le général Sherlok, dans laquelle il déclarait cesser les hostiUtés.
Goo gle
l'espagne au maboc*
Un plénipotentiaire marocain s'en fût à Malaxa, un chargé d'alTatresespagnol vint à Tanger et apriîs divers pourparlers, la paix fut signée à Tanger, le 30 octobre 1780 par le comte de Florida-Blanca et Sidi Mohammed ben Ottoman, nommé à celte occasion ambassadeur du sultan près la cour d*Espagne.
En 1782, puis en 1783, eurent lieu de nouveU
Hatileur prt^a de T^n^ei-
les conventions dans lesquelles furent stipulées diverses clauses relatives à la reconnaissance définitive du" droit de TEspagne à la possession de Ceuta, Melilla et autres presidios de la côte, et jamais depuis cette époque, le roi Charles III n'eut avec son allié autre chose que de cordiales relalions.
Ce n'était point que Toccasion manquât à Sidi Mohammed de venger son échec de Melilla et