‹ Le Maroc d'aujourd'hui, d'hier et de demain;Chapitre 46 sur 71 · J^2 LE MAROC · texte numérisé non relu

J^2 LE MAROC

notre pays* Quand le sultan Mouley-Ismaël suc- <!écla à son frère Mouley-Archid, les bonnes relations nouées avec leprécédent sultan par LouisXIV s'améliorèrent encore, grâce à la modération du roi de France qui sans penser à vouloir s'établir en maître dans un empire d'où le nouveau chcrifavait pris à cœur d*expulser les conquérants étrangers, ne songea qu'à resserrer avec le Maglireb des relations pacifiques et uniquement commerciales.

Nous avons dit les succès remportés sur les Européens par Mouley-Ismaël qui reprit Tanger aux Anglais, Larache et La Mamorra aux Portugais. Il n'avait rien de ce genre à tenter contre Louis XIV qui put ainsi développer avec le nouveau souverain musulman des rapports de bonne amitié.

Cela n'empêchait point qu'on se tirâtj de temps en temps, quelques coups de canon, comme par exemple loreque Château-Renaud détruisit plusieurs bâtiments corsaires de Salé et mît quelque temps le blocus devant ce port. Ce fut une occasion pour Mouley-Isniael d'entrer en lelations plus directes avec la cour de France^ et ce prince envoya rannée suivante, à Versailles, une ambassade qui y fut reçue avec une étiquette et des éganîs dont Saint-Simon nous a parlé avec détails.

Ramenés au Maroc en 1682 par une escadre française, ces ambassadeurs qui avaient élaboré

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avec nous un traité de commercej furent bientôt suivis par le baron de Sain t-Am and qui venait au nom de Louis XIV demander au sultan la ratification de la convention signée à Versailles. Bien que le souverain africain s'y refusât et qu'il interdit notamment au sieur de GariaUj membre de la mission française, d*acheter les juments arabes que celui-ci était désireux d'acquérir, nos relations commerciales ne souffrirent point de cette fin de non-recevoir et notre trafic avec le Maroc continua à se développer paisiblement.

A la nouvelle du refus de ratification signifié par Mouley-Ismaël, I^ouis XIV supposa, non sans raison, que son plénipotentiaire à Fez avait manqué de tact ou do savoir-faire, et sans se laisser décourager par cet échec, il décida sur-le- ■ champ renvoi au Maroc d'un deuxième envoyé qui fut M, Pidou de Saint-Olon.

Les instructions doniiées par le souverain français à son nouveau délégué, méritent d'attirer l'attention des hommes d'État par la haute sagesse, la pensée politique qui y dominent, S'élevant au-dessus des préjugés religieux de son époque. Louis XIV prescrivait à Saint-Olon o: d'agir avec circonspection, et, en se méfiant de la parole des Maures, de se servir de tout ce qu'il y avait de réel dans les dispositions manifestées par T empereur du Maroc pour en tirer tout Tavantage possible en faveur du

commerce, de la sûreté de nos vaisseaux et de Texportation des marchandises du royaume. »

Il était dit encore dans les instructions du roi que tout ce qui avait trait à la différence de religion devait être écarté, qu'on devait éviter de blesser sous ce rapport un prince qui, au point de vue du dogme, pouvait se croire dans la vérité comme les catholiques s'y croyaient eux-mêmes, qu'on n'avait à s'occuper que d'intérêts temporels et matériels, laissant à la volonté et à la puissance divine le soin de s'occuper des spirituels.

L'envoyé français avait ordre, en outre, « d'entrer dans tous les moyens qu'il estimerait les plus justes pour établir une paix et des capitulations qui pussent assurer la tranquillité et les avantages réciproques du commerce et de la navigation des sujets des deux États (1). »

Enfin il était spécifié encore, à propos de la question des préséances diplomatiques, si importante à cette époque, que M. de Saint-Olon s'efforcerait de n'avoir aucun démêlé aVec les envoyés des princes chrétiens à Fez, notamment avec celui du prince d'Orange, qui a: était un juif sans importance d. Toutefois, au cas où le sta- thouder aurait là-bas tout autre agent, « l'envoyé de France devait, en toute occasion de cérémonie, prendre le pas sans difficulté; car l'em-

(1) Louis XIV à Mouley-Ismaël. Lettre partie.

LOUIS XIV ET MOULEY-ISMAEL

pereur du Maroc ne pouvait qu'appuyer cette préséance, sachant bien que Sa Majesté était reconnue dans tout le Levant pour le premier et le plus grand de tous les princes chrétiens. »

Porteur de ces instructions, Saint-Olon partit pour le Maroc à la fin de juin 1693 et arriva le 5 mai suivant à Tétouan où le sieur Estelle,

Village près de Fez.

notre consul à Salé, lui apporta le passeport dont il avait besoin pour aller à Méquinez séjour actuel de l'empereur.

a: Mouley-Ismael, dit Saint-Olon, dès qu'il m'aperçut de loin, descendit de cheval et se prosterna la face en terre, pour rendre grâce à Dieu de ce que les Chrétiens venaient le voir dans son pays. On me fit descendre à son approche et quand il fut à portée de me parler, il s'arrêta et me cria que j'étais le bien venu, qu'il me voyait volontiers et que sachant l'union qui existait

1% LE SiAROC.

entre le Grand-Seigneur et l'empereur mon maître, qu'il reconnaissait pour le plus grand des princes chrétiens, il voulait aussi se lier d'amitié avec Sa Majesté. »

Mouley-IsmaM était de bonne foi et prêt à tout faire pour contenter l'envoyé français, tout ce qui n'était point incompatible avec ses principes religieux. Il mit devant Saint-Olon un certain oi'gueil à témoigner qu'il n'ignorait rien de ce qui se passait de l'autre côté de la MéiHieiranée^ et son appréciation sur les souverains d'Europe est assez curieuse.

<K L'empereur d'Allemagne, dit-il, n*est que le compagnon de ses électeurs. Le roi d'Angleterre est Tosclave de son Parlement. Le roi d'Espagne est un enfant soumis à [a conduite des femmes; les autres princes chrétiens ne sont souverains qu*en apparence; seul l'empereur de France sait régner par lui-même et se rendre ^arbitre absolu du sort de son peuple et de sa volonté.»

Mouley parla ensuite de sa propre politique et rappela a rinimitié commune â sa nation et à la nôtre contre les Espagnols, leur décadence politique et l'avantage que la conquête de leur pays apporterait â la France, ï> S'êtendant avec chaleur et mépris contre euXj il ajouta qu'il voulait aussi contribuer pour sa part à leur ruine et que « Tempereur de France ^^ ne devait point lui refuser le même secours qu'il donnait au

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Grand-Seigneur contre ses ennemis puisqu'à rimitation du sultan de Constantinoplej il voulait aussi se lier d'amitié avec lui.

De ce langage diplomatique, écrit M, Thomassy, il résultait deux faits : le premier que le sultan du Maroc avait constamment présent à sa pensée j avec une pointe de jalousie, le sultan de Constantinople, le second qu'il eut désiré s'appuyer sur Louis XIV pour se proclamer Tégal religieux et politique de son rival.

Voilà ce dont Saint-Olon n'eut pas le plus léger soupçon- Oubliant ou ignorant l'histoire de 1 islamisme et Topposition des grands schismes qui l'avaient divisé, il ne vît pas tout ce qu'il y avait à mettre en jeu dans Fàme d'un sectaii^e et combien cette ambition de Mouley lui offrait un moteur sûr et peut-être tout-puissant pour le succès de ses négociations. Mais il aurait fallu savoir tout d'abord le prix que l'empereur attachait à être regardé comme chef des vrais croyants j il aurait fallu être initié à toutes les questions religieuses qui dominent Tétat politique des Musulmans j et Saint-Olon ne paraît pas en avoir bien connu une seule. Il se pei'dit en considérations sur la nécessité pour le roi de France de racheter les esclaves français captifs au Maroc, tout en gardant sur nos galères les Turcs qui y ramaient pour le service du roi, il ne sut point comprendre qu'en offrant rechange par

tête et à égalité, Mouley faisait preuve d'une condescendance rare puisqu'à la même époque {avril 1693), les Espagnols avaient accepté de délivrer huit Maures pour un Espagnol et que les Hollandais avaient payé huit cents écus chaque rameur déserteur, alors que Saint-Olon n'en offrait que cent .

Finalement il échoua dans sa mission n'en -ayant jamais compris l'importance, au retour de Mouley qui s'était attendu à autre chose de la part de l'envoyé du premier des princes chrétiens, ce Lorsque vous avez été en notre présence, lui écrivait le sultan le 13 août 1693, nous avons -cru que c'était pour nous proposer quelque affaire de grande importance comme vous faites avec le Grand-Seigneur ; mais nous avons vu que tout se réduisait à demander environ deux cents esclaves, qu'un simple marchand peut tenir et avoir en plus grand nombre. »

Évidemment, en cette affaire, c'était Mouley qui avait raison.

Malgré l'échec des négociations que nous venons -de rapporter, et malgré les intrigues ourdies contre nous par l'envoyé du prince d'Orange, la haute •estime en laquelle le sultan tenait Louis XIV, l'amena à envoyer en France à titre d'ambassadeur extraordinaire l'amiral Ben-Aïssa, -chargé de reprendre les traités de Saint-Amand ^t de Saint-Olon et de les amener à bonne fin.

LOUIS XIV ET MOULEY-ISMAEL

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Le Mercure de France et les chroniqueurs de la fin du xviP siècle nous ont raconté les détails de cette députation singulière dans laquelle l'envoyé de Mouley-Ismaêl se montra beaucoup plus fin

Une servante à Fez.

et plus civilisé qu'on pouvait s'y attendre. Ben- Aïssa devint bientôt l'homme à la mode et il eut plusieurs mots qui firent pendant six mois les délices des ruelles.

Rappelons celui-ci qui est « du dernier ga-

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