TROISIÈME ÉDITION
Librairie Armand Colin
JParis, 5, rue de Mézières
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PRÉFACE
Arrivé à Tanger en septembre 1902, ma bonne fortune m’a entraîné quelques semaines plus tard vers le Maroc Méridional ; j’y ai visité Marrakech, avec les deux principales vallées du Grand-Atlas, le Goundafi et le Glaoui. A peine de retour à Tanger, dans les premiers jours de janvier 1903, j’ai dû repartir pour Fez, où je suis resté six mois. La série de lettres qui forme ce livre, a été écrite sous la tente, au cours de ma promenade à travers le sud, puis dans le jardin planté d’orangers, que m’avait attribué, à Fez, l’hospitalité chérifienne; la plupart ont été publiées au fur et à mesure dans le Journal des Débats ; les plus importantes ont été insérées dans la Revue des Deux Mondes , la Reçue de Paris et la Renaissance Latine.
Ces lettres contiennent les renseignements et les notes que j’ai recueillis, dès le début de mon séjour au Maroc, afin de mieux comprendre un
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pays, si spécial et si nouveau pour moi, au milieu duquel je devais me trouver placé, pen- •r dant la crise décisive de son histoire. C’est ce qui explique pourquoi l’information, restée d’abord assez vague dans toute la partie relative au sud de l’Empire, se précise peu à peu, à mesure que mon séjour se prolonge au Maroc, que j’en aborde les régions septentrionales, et que mes expériences de Fez me permettent d’observer de plus près les détails de la civilisation Maure, l’organisation du makhzen et l’agitation de Bou Hamara.
J’ai naturellement profité de mes longues heures de solitude pour lire la plupart des ouvrages publiés sur le Maroc. En dehors des données historiques, je n’ai guère trouvé à y puiser ; car il n’existe, à ma connaissance, aucun livre, écrit dans une langue quelconque, qui expose, pour ceux que cela peut intéresser, le mécanisme de la vie marocaine et du gouvernement marocain.
C’est donc en interrogeant le plus grand nombre de gens possible que je suis parvenu à me faire de ce pays, resté si complètement fermé à toute pénétration européenne, une idée que je crois juste : il va sans dire que j’ai toujours cherché l’information à sa source la plus sûre et que je me suis efforcé, quand faire se pouvait, de contrôler les renseignements les
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uns par les autres. Quantité de personnes ont ainsi contribué à me fournir les renseignements contenus dans ce livre. Le chapitre, relatif au makhzen, a été fait d’après les indications recueillies auprès de personnages autorisés ; l’un des premiers poètes de Fez, l’un des musiciens les plus renommés, la cheikha le plus en vogue de la ville, m’ont renseigné sur la poésie, le chant et la musique. C’est le feqih de la zaouïa d’Ouazzan, qui m’a raconté les traditions de cette illustre maison chérifienne et de la confrérie des Taïbiyin ; c’est un chérif, descendant de Sidi ben Aïssa qui m’a expliqué l’organisation des Aïssaoua.
Ignorant la langue arabe et isolé dans une contrée aussi rebelle à tout contact avec les Européens, il m’eût été impossible d’entreprendre une pareille tâche, sans le concours d’un Algérien, Si Kaddour ben Ghabrit. Si Kaddour a été, pendant mon long voyage à travers le Maroc septentrional, le plus dévoué des compagnons et le meilleur des informateurs, — justifiant, une fois de plus, cette vérité évidente que nos fellow-subjectsK algériens sont parmi les plus précieux ouvriers de l’œuvre française au Maroc. Je ne veux point oublier non plus un autre Algérien, Si Allai Abdi, attaché au viceconsulat de France à Mogador, qui m’a accom-
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pagné à Marrakech. Ce sont les négociants français, établis sur les divers points de la côte Atlantique, qui m’ont fourni les données économiques; je ne saurais non plus passer sous silence les indications utiles, que m’ont multipliées, sur une foule de sujets, MM. Eug. Fumey, premier interprète de la Légation de France à Tanger, et H. Gaillard, Yice-Consul de France à Fez. Je suis également très obligé à M. R. de Flotte-Roquevaire qui s’est fait une spécialité de la cartographie marocaine et a bien voulu dresser les cartes jointes à ce volume.
J’ai eu la rare fortune de voir le Maroc à une époque unique, où l’intensité de la crise, provoquée par les imprudences européennes du sultan Moulay Abdelaziz, entr’ouvrait, pour la première fois, un pays, obstiné dans sa résistance contre l’étranger, où l’émotion du moment incitait aux confidences des personnages, qui, en d’autres temps, n’eussent point voulu d’un chrétien pour témoin de leurs affaires intérieures et où apparaissaient à nu les ressorts du makhzen, tendus à l’extrême sous la pression des événements. C’est dans ces circontances particulièrement favorables, qu’il m’a été permis d’observer la féodalité marocaine, c’est-à-dire une sorte de Saint-Empire, figé dans l’Islamisme, avec sa fédération incohérente de tribus, ses coutumes d’un
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autre âge et son jeu compliqué d’influences religieuses ; toutes choses qui font du Maroc le plus extraordinaire des États musulmans et lui impriment un caractère si déconcertant pour le nouveau venu. J’ai vécu plusieurs années au Caire et à Constantinople; il m’a été donné de parcourir la plus grande partie des terres musulmanes, l’Algérie et la Tunisie, la Syrie etl’Égypte, les Indes, la Crimée et le Caucase, les pays balkaniques, les Turquies d’Europe et d’Asie ; je n’ai rien rencontré nulle part qui ressemblât au Maroc et j’ai eu tout à apprendre en abordant l’Extrême Occident de l’Islam.
En terminant ce livre, qui raconte l’incident marocain de ma nomade existence, je veux dire tout le plaisir que j’en ai ressenti. Les longues chevauchées à travers une campagne perpétuellement fleurie, le campement, qui se forme, au coucher du soleil, sur le point atteint par la course du jour, l’étude d’une civilisation mulsumane, immobilisée dans le plus lointain moyen âge, l’incertitude même qui résultait du développement de la présente agitation, — rien n’était plus propre à faire ressortir le charme incomparable du Maroc pour ceux qui ont mis dans la mobilité et dans l’effort la joie suprême de leur vie.
Tanger, décembre 1903.