‹ Le Maroc d'aujourd'huiChapitre 16 sur 58 · B 0 U II A MAR A · texte numérisé non relu

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toujours passé pour une ville frondeuse et, sauf vers l’Ouest, la contrée environnant la ville se rattache plus ou moins au blad es-siba.

Donc, au cours de l’été passé, on entendit parler à Fez d’un certain chérif, qui parcourait les marchés de la vallée de l’oued Innaouen, à l’est de la capitale, en réconciliant les tribus. On apprit aussi que les notables Beraber et Djébala de la région s’entendaient entre eux pour ne point accepter la réforme fiscale du gouvernement et faisaient échange de selhams. Or, pareille coutume passe en pays berbère pour une marque d’alliance et c’étaient signes fâcheux pour le makhzen, dont la faiblesse vit de la division des tribus. Tout d’abord, on ne prit point garde à ces symptômes alarmants, mais l’agitation s’étendit. Une fraction des Aït-Youssi, qui sont dans la montagne, au dessus de Sfrou, à quelques heures de Fez, pilla la kasbah du caïd. Dans la région accidentée, qui borde a l’Ouest la plaine du Sais, les Ghérouan et les Zemmour s’agitaient à leur tour et saccageaient le souk de Mékinez. C’était donc un état de trouble qui s’étendait en demi-cercle et gagnait de proche en proche tout autour de Fez.

Non point qu’il y eût cohésion entre ces mouvements divers. Les tribus sont d’humeur indépendante, aussi bien entre elles que vis-à-vis du makhzen; si elles se rapprochent les unes des autres, c’est par simples ententes locales, et il est très rare qu’un intérêt collectif en rassemble un certain nombre. Mais, si le makhzen est affaibli, quand les divisions s’y multiplient et que l’opinion devient hostile au pouvoir central, l’anarchie, qui est la base de la vie marocaine, prend le dessus sur l’orga-

nisme précaire de l’État; l’agitation s’établit spontanément, sans idée générale, sans plan préconçu, plus ou moins violente dans chaque tribu, selon le degré de leur soumission ou de leur insoumission d’habitude. Ce n’est donc ni une révolution qui surgit, ni une guerre civile qui éclate ; c’est une évolution normale de la politique intérieure du Maroc; de même que, dans les petites Républiques de l’Amérique du Sud, les révolutions sont un phénomène inhérent à la vie parlementaire.

Quand l’agitation prit quelque consistance, le makhzen avait très peu de monde auprès de lui : 2.000 hommes au plus, — ce qui suffit amplement à le garder en temps normal. Le reste de l’armée régulière était réparti en petites colonnes, qui opéraient contre les insoumissions locales, disséminées aux quatre coins de l’empire. On s’employa aussitôt à concentrer l’armée et l’on demanda au pays makhzen des contingents auxiliaires, en proclamant la harka. La concentration fut lente : les tribus soumises étaient peu enthousiastes, et l’on réunit péniblement une quinzaine de mille hommes.

Le pillage du souk de Mékinez, qui est une ville impériale, méritait, comme de juste, la première répression. On se contenta donc de dépêcher aux gens de l’oued Innaouen un caïd el-mia, chargé, avec vingt cavaliers, de mettre la main sur l’agitateur... Cette force modeste revint en grande hâte, trop heureuse d’avoir la vie sauve ; et Fez apprit, sans y attacher beaucoup d’importance, qu’un individu surnommé Bou Hamara (le père à l’ânesse), appuyé par certains de la tribu des Riata, faisait dire en son nom la prière dans Ig ville de Taza, — ce qui est, en

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droit musulman, le signe le plus évident de la souveraineté. Un Riati avait été par lui nommé caïd de la ville; et le caïd du makhzen, dignement renfermé dans sa maison, achetait sa sécurité en donnant à son successeur des conseils utiles quant à l’administration de la contrée.

En octobre, le makhzen réexpédia vers Taza quelques centaines de cavaliers, chargés de s’emparer par surprise de Bou Hamara. En ce temps-là, l’agitateur n avait toujours que peu de monde autour de lui et il ne pouvait compter que sur quelques fractions des Riata. Cependant la petite troupe du makhzen fut, cette fois encore, obligée de battre en retraite, et l’on dut se décider à envoyer dans la vallée de l’oued Innaouen une mahalla (camp d’une colonne expéditionnaire) de 2.500 hommes commandée par un frère du sultan, Moulay el-Kébir. La mahalla campa sur la limite de deux tribus, les Hayaïna et les Tsoul, au Tléta (marché du mardi) des Hayaïna ; et ainsi commencèrent, à proprement parler, les opérations militaires contre Bou Hamara.

La guerre au Maroc est chose très particulière. Poui réduire 1 agitation des tribus, le makhzen a coutume d’installer sur le territoire désigné une mahalla qui s applique consciencieusement à le « manger ». Tandis que l’armée ruine ainsi le pays, et se livre, de iemps à auti e, a des fantasias inofîensives, plusieurs -horfa, appelés par le makhzen comme jouissant d’une réelle influence locale, s’abouchent avec d’autres choifa 1 équisitionnés par les tribus et s’emploient à une série de négociations, pour dissocier entre elles les fractions agitées. L’accord à peu près établi, les conditions de la soumission achetées ou posées, et le

pays complètement ruiné, la malialla se décide à une action décisive ; elle accomplit une songa, c’est-à-dire une reconnaissance offensive, qui lui permet de surprendre quelques douars et de couper quelques têtes de paysans imprévoyants. Ce glorieux butin est un signe de triomphe, qui sera promené à travers les villes impériales, et lamahalla se retire, avec le sentiment du devoir accompli et de la besogne achevée.

D'ordinaire, la tâche des mahallas chérifiennes ne rencontre point de sérieuses difficultés. Mais celle de Moulay el-Kébir échappa à la loi générale, et se vit arrêtée, sans pouvoir avancer vers Taza. Faute de mieux, la mahalla se contenta de piller les tribus soumises, sur le territoire desquelles elle campait; et elle finit même par esquisser une légère souga, qui lui valut quelques têtes et provoqua un faible mouvement de retraite de Bou Hamara.

Or, le sultan en avait, depuis longtemps, assez du séjour de Fez, de l’agitation des provinces du Nord et de l’esprit d’opposition des Fasis. Moulay Abdelaziz aspirait au retour vers le Sud et à la vie plus libre de Marrakech. On se hâta donc de prendre prétexte du petit succès de Moulay el-Kébir, afin de considérer comme close la période d’agitation dans les tribus de l’oued Innaouenjet, au milieu de novembre, le makhzen partit pour Rabat, avec une colonne chargée de châtier, en passant, les Ghérouan et les Zemmour. Le sultan passa, sans s’arrêter, devant Mékinez, où il se contenta de faire un pèlerinage aux marabouts de la ville et au tombeau de son grand ancêtre, Moulay Ismaïl ; puis la mahalla entra chez les Ghérouan, qui apparurent en grand nombre.

Dans la guerre marocaine, où le but principal

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des deux adversaires est d’intimider, puis de négocier, à la faveur de l’intimidation produite, la grande chose est de présenter un front considérable. Si les tribus ont beaucoup de monde, le makhzen ne se sent pas très fier; si c’est, au contraire, le makhzen qui est entouré de forts contingents, les tribus rentrent sous terre. La brillante apparence des Ghérouan retint la mahalla, qui se contenta d’éventer plusieurs silos de blé et d’orge et d’opérer quelques prudentes sougas. Puis, sans insister, on se dirigea vers les collines des Zemmour, en affirmant l’intention d’atteindre le plateau escarpé du Tafoudeit, où la tribu a coutume en cas de danger, de rassembler femmes et troupeaux.

Les Zemmour sont une puissante tribu berbère’ disposant de 4 à 5.000 cavaliers ; elle est, pour le makhzen, la plus gênante de toutes les tribus du blad es-siba. Ce sont en effet, les Zemmour, qui, avec les Zaïr, occupent la région accidentée, prolongeant jusqu’à la mer les derniers contreforts du moyen Atlas ; et leur insoumission permanente oblige le makhzen à faire un énorme détour par Rabat, afin de communiquer entre les deux royaumes de Fez et de Marrakech. Les Zemmour se divisent en deux grandes fractions, les Aït-Zekri et les Aït-Djébel- Eddoum, dont les subdivisions se ramifient à l’infini. Sauf deux petits groupes arabisés, toute la tribu parle un dialecte berbère. S’ils acceptent bien des caïds nommés parle sultan, ils ne leur laissent exercer aucun commandement effectif ; et la seule autorité qu’ils reconnaissent volontiers est l’autorité religieuse des chorfa d’Ouazzan, dont ils sont presque tous les serviteurs. Ils ne paient point d’impôts ; c’est le makhzen, au

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contraire, qui doit, le plus souvent, acheter leur tranquillité. Quand les Zemmour se sentent en belle humeur à l’égard du sultan, ils lui envoient la hédiya, à l’occasion des fêtes religieuses, et quelquefois même ils fournissent des contingents, en cas d’expéditions dans la région de Fez.

Tels étaient les redoutables adversaires avec lesquels se mesurait la mahalla. Aussi, après deux ou trois sougas infructueuses, se hàta-t-on de faire intervenir les chorfa. — Grâce à l’intermédiaire d'un chérif ouazzani, les Zemmour voulurent bien accepter une trêve. Quant aux Ghérouan, qui vivent dans un état mixte entre la soumission et l’insoumission, ils s’engagèrent à « remplir le pays », c’est-à-dire à réintégrer leurs villages et à assurer, sur leur territoire, la sécurité du passage ; ils promettaient, en outre, de restituer ce qu’ils avaient récemment volé aux gens de Mékinez aussi bien qu’aux tribus voisines... Afin de sauvegarder le prestige du makhzen, Ghérouan et Zemmour se prêtèrent à la formalité du « refuge » — mzaoug.

Quand le makhzen réside dans une ville impériale, les délégués de la tribu, qui se prête à ladite forma- Mté, se rendent dans une mosquée quelconque servant d’asile... En colonne, les délégués se contentent de traverser la mahalla pour se placer auprès des canons alignés devant l’Afrag chérifien. Puis ils prononcent la formule sacramentelle : « Chekoua alik y a Moulay Abdelaziz! Je me plains à toi, ô Moulay Abdelaziz ! » En même temps, ils coupent les jarrets de plusieurs taureaux qu’ils ont amenés avec eux. Alors un mchaouri, son bâton à la main, sort solennellement de la tente impériale : « Sidna gâl-

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Koum ma Ikoum. Notre Seigneur vous demande ce qu’il y a. » Quand les délégués ont brièvement expliqué leur requête, un secrétaire, ou même un vizir, dans les cas graves, entame avec eux les négociations définitives sur les bases primitivement convenues avec les chorfa. Et ces mêmes chorfa doivent encore intervenir au dernier moment ; car le makhzen fait toujours mine de se refuser à un accommodement et déclare n’y consentir, en fin de compte, que par considération à l’égard des vénérables intermédiaires.

Après que Ghérouan et Zemmour eussent ainsi « immolé au makhzen » (la cérémonie se nomme debiha ), rien ne s’opposait plus à la reprise du voyage vers Rabat, et le sultan allait réussir à s’échapper avec décence des âpres régions du nord de l’empire, quand il se vit brusquement ramené à Fez par les événements de l’Est. Dans la haute vallée de l’oued Innaouen, la colonne de Moulay el-Kébir avait continué à camper sur la limite des trois tribus, les Riata, les Tsoul et les Hayaïna. Or, que ces tribus fussent rebelles, soumises ou bien encore dans l’expectative, les gens du makhzen razziaient indifféremment et extorquaient de l’argent sur les trois territoires. Les iiayaïna, jusqu’alors demeurés fidèles, finirent par s’exaspérer d’un pareil traitement, et ils s’arrangèrent si bien que, la mahalla ayant risqué une pointe contre les Riata, fut repoussée avec perte. Ce succès augmenta démesurément le prestige de Bou Hamara, et il eut le plus grand retentissement à Fez où, pour la première fois, on commença à prendre au sérieux 1 agitateur. Dans ces conditions, il n’était plus possible au makhzen de poursuivre vers Rabat sa marche primitive, qui eût désormais revêtu l’aspect d’une

fuite et accru la puissance du prétendant. Il lui fallut revenir sur ses pas afin de défendre tout le Maroc septentrional contre les dangers d’une débordante agitation.

L’identité de Bou Hamara commençait, d’ailleurs, à se préciser. C’était un Berbère arabisé, nommé Djilali ben Driss Zerhouni el Yousseü, âgé d’une quarantaine d’années, originaire du village des Ouied-Youssef, dans le Zerhoun. Naguère, il avait étudié au corps des Tolba Mohendisin ou élèves ingénieurs, puis il devint secrétaire de Moulay Omar, frère du sultan actuel. Dans la maison du jeune chérif se trouvait en même temps que Djilali, remplissant les modestes fonctions de caïd el mia Si el-Mehdi el-Menehbi, qui devait promptement parvenir aux premiers rangs du makhzen, grâce à la faveur de Moulay Abdelaziz. Djilali ben Driss fut impliqué dans une intrigue, au temps où Moulay Omar était khalifa de Fez, lors de l’expédition de Moulay el-Hassan au Tafilelt. Il fut jeté en prison et n’en sortit qu’il y a deux ans. Après avoir voyagé en Algérie et en Tunisie, cette victime obscure de la politique du makhzen rentra au Maroc; et, pour vivre, il dut s’établir aspirant marabout sous le vocable de Bou Hamara. Il parcourut ainsi les tribus, multipliant les tours de prestidigitation, qui se traimrorment en miracles et procurent, au Maghreb, un si facile renom de sainteté. Il se fit même passer pour chérif. Le succès de Djilali ben Driss fut si grand dans son nouveau métier qu’il lui suggéra l’idée d’agir; favorisé par les circonstances et par l’inévitable réaction contre des réformes précipitées, il trouva les Riata prêts à entrer en campagne

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Vis-à-vis de la foule, il déclara être Moulay M’hammed ben el-IIassan, le frère aîné du jeune sultan et se posa lui-même en prétendant au trône ; avec les chefs des tribus, il ne chercha point à dissimuler son identité et affirma, qu’une fois à Fez, il s’effacerait volontiers devant le chérif qu’il plairait d’élire. Ce furent les échecs successifs subis par Moulay el- Kébir, qui finirent par élever Djilali ben Driss à la situation de Rogui.

Tout homme qui, sans prétentions dynastiques sérieuses, aspire, au Maroc, à renverser le sultan et à créer un nouveau gouvernement, est désormais affublé du titre de Rogui. A vrai dire, le Maghreb a connu un nombre considérable de semblables prétendants, et l’on peut dire que toutes les dynasties marocaines, chérifiennes ou autres, doivent leur origine à des agitateurs heureux. Mais, en 1862, sous le régime de Sidi Mohammed, un individu de la fraction des Rouga, qui appartient à la tribu des Seffian, dans le Gharb, Djelil er-Rogui, souleva quelques partisans, tua le caïd de sa tribu et marcha sur Fez. Le sultan, n’eut pas grand effort à faire pour se débarrasser de ce compétiteur inefficace. La colonne envoyée contre lui recueillit son cadavre à la zaouïa de Zerhoun où il s’était réfugié et où les gens du pays l’avaient aussitôt massacré. L’insurrection avait duré quarante-huit jours. Depuis lors, le surnom de Rogui est attaché à tout agitateur de même espèce, et le makhzen s’applique à l’écraser de ce sobriquet malencontreux.

L’imagination populaire n’avait pas attendu l’époque de ses brillants succès pour prêter au nouveau Rogui l’auréole des miracles, des prophéties et

des rêves, dans lesquels se complaît la monotone existence des pays marocains. Dès la première apparition de Bou Hamara, sa thaumaturgie avait partout attiré l’attention publique, et, jusqu’à Tanger, l’on parlait avec admiration de ses tours de force. Dans les zaouïas, les saints personnages rêvaient et prophétisaient de lui, en formulant leurs critiques imagées contre le sultan réformateur. L’automne passé, quand je voyageais dans l’Atlas, le peuple des kasbahs ne manquait jamais de s’informer auprès de nos gens, sur un ton de douce raillerie, si Moulay Abdelaziz était toujours sultan et s i' tenait encore contre le prétendant. On rencontrait, dans lesdouars du Gharb, de modestes conteurs, employés à narrer les miracles du Rogui et rapportant avec convoitise un oracle émané de sa bouche : « Quand je serai sur le pont du Sebou, j’aperçois déjà les flammes s’élevant du mellah de Fez. » Tout récemment, un mokhazni, delà kasbah deMarrakech, convaincu d’avoir parlé d’un changement de sultan, était roué de coups par ordre du pacha de guich et avait la bouche frottée de piment rouge.

Le makhzen décida donc de revenir à Fez et il y arriva le 10 décembre. Mais, pour bien accentuer le caractère temporaire de ce retour forcé, l’Afrag fui planté sur la colline duDar el-Maharez, qui domine, au Sud-Est, Fez el-Djedid, et le sultan se réinstalla nu palais sans les cérémonies accoutumées. Ce ne ^ut que, plusieurs jours après, sur une démarche pressante des chorfa et des notables de la ville, suppliant le souverain de prolonger sa résidence dans sa capitale du Nord , que Moulay Abdelaziz se décida à faire tirer les salves réglementaires, à

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recevoir solennellement les félicitations des Fasis et à accomplir au tombeau de Moulay Edriss le pèlerinage obligatoire.

Plusieurs colonnes furent aussitôt formées pour s’avancer dans la vallée de l’oued Innaouen et soutenir la mahalla de Moulay el-Kébir. Elles furent placées sous le commandement de deux chorfa de la dynastie régnante, Moulay Mohammed et Moulay Abdesselam el-Mrani, et du propre frère du ministre de la Guerre, Si el-Abbes el-Menehbi. Les quatre mahallas étaient indépendantes les unes des autres, quoique devant opérer ensemble, et leur effectif total comportait environ 15.000 hommes. Une lois parvenues sur le théâtre des opérations, à une centaine de kilomètres de la capitale, les forces chérifiennes se mirent à réaliser, par habitude, d’indolentes sougas; puis la dissension se mit parmi les chefs, les chorfa se disputèrent avec le non-chérif, et, finalement, le 22 décembre au soir, quand les soldats rentraient au camp pour faire le repas du Maghreb, — on était à la fin du Ramadan, — les cavaliers Riata arrivèrent par surprise et s’installèrent presque sans combat, dans le campement abandonné, où ils trouvèrent le dîner préparé, les tentes dressées, des canons, des fusils et des munitions, des négresses pour les grands chefs et de simples femmes blanches à répartir entre le commun des mortels. Gomme par enchantement, les 15.000 hommes du makhzen avaient disparu. Les fuyards arrivèrent, le surlendemain, devant Fez, où ils provoquèrent une effroyable panique : ils étaient en haillons, et n’avaient plus leurs armes; car, après avoir contribué en sous-main à la déroute, les

Hayaïna rancuniers s’étaient hâtés de dépouiller les vaincus. Le désastre ouvrait au Rogui la route de Fez, si bien qu’une marche rapide pouvait mettre à sa merci la première capitale de l’empire, le makhzen et le sultan lui-même.

Mais l’événement se chargea de justifier bien vite le caractère permanent des guerres marocaines, où les faits militaires n’ont jamais pour but d’atteindre un résultat stratégique, mais simplement d’influer sur la marche des négociations. Au lieu de s’avancer sur Fez, le Rogui rentra à Taza, il y célébra l’Aïd es- Seghir, entouré d’une pompe impériale, et, pour resserrer ses liens avec les Riata, il épousa, chez eux, une fille de la puissante fraction des Ehl-Tahar. Ceci fait, il invita, par lettres, toutes les tribus orientales de l’empire à se rallier à lui ; puis il se constitua un makhzen et, avec les débris du camp chérifien, une mahalla. En face du gouvernement légitime, se trouvait ainsi installé un gouvernement révolutionnaire. Maintenant Bou Hamara avait véritablement du monde autour de lui. Toutes les tribus de l’oued Innaouen, les Tsoul, les Branes, qui sont Djébala, les Béni-Ouaraïn et les Ilaouara, qui sont Beraber, tendaient à embrasser sa cause, tout en maintenant un prudent contact avec le makhzen. Mais leurs contingents, le plus souvent dispersés, étaient intermittents, et la vraie force du prétendant résidait chez ses adhérents de la première heure, les Riata. On disait, en outre, que les tribus orientales du Maroc se montraient disposées à faire cause commune avec Bou Ilamara, et certaines tribus djébaliennes, bien que plus réservées, trouvaient l’occasion propice pour régler de vieux comptes, en

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assaillant des tribus voisines et soumises ; d’où naissait l’inquiétude de leur défection définitive. — Les Hayaïna, qui sont dans la plaine, et en avaient assez de fournir, depuis trois mois, aux deux partis, les têtes coupées et le bétail razzié, pressèrent le prétendant de placer sa mahalla en avant de leur territoire. C’est ainsi que Bou Hamara se trouva amené à s’établir à Khémis el-Gour, à six heures de Fez, puis même au Tléta de N’Khila, de deux heures plus près de la ville. Si bien, qu'un mois après sa grande victoire, le Rogui se trouvait à faible distance de la capitale ; et, de la première rencontre, si elle était favorable aux rebelles, devaient dépendre les destinées de tout le nord de l’empire.

De son côté, le makhzen n’était pas resté inactif. Une fois passé le premier moment de stupeur, il avait rassemblé son monde, soit une dizaine de mille hommes, qui s’étaient réfugiés dans les vastes enceintes du quartier de Bou Jeloud. Le tiers de l’effectif antérieur avait profité des circonstances pour déserter ; et les gens du Gharb étaient presque tous rentrés dans leurs tribus. Demeuraient fidèles au poste les contingents berbères avec ceux du Haouz. Dans les environs de Fez, la multiplicité des déserteurs devenait une menace pour la sécurité des routes. La petite colonie européenne de Fez prenait l’alarme et quittait la ville comme une volée d’étourneaux. Les deux missions protestantes, anglaise et américaine, trouvaient le moment inopportun pour continuer la diffusion de la bonne parole; trois Allemands abandonnaient leurs affaires, deux Italiens la fabrique d’armes. Seuls restaient en place les petits groupes français et anglais, comme plus intéressés

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et mieux informés sur les choses du Maroc ; soit, en tout, une bonne douzaine d’Européens.

Pour enrayer le mouvement de désertion, le makhzen prit des mesures héroïques. Il releva la solde dans des proportions démesurées : chaque fantassin dut recevoir 1 peseta 25 par jour, chaque cavalier 2,50. On put ainsi reformer trois mahallas. La plus avancée fut placée en observation aux Mtafi, dans les collines des Ouled-el-Hadj, qui se trouvent à l’est de Fez, de l’autre côté du Sebou, et d’où l’on domine toute la vallée de l’oued Innaouen; elle avait pour chef le caïd Omar el-Youssi. Comme soutien, une seconde mahalla fut établie au pont du Sebou, à une demi-heure au-dessous de la ville. Elle était dirigée par le ministre de la Guerre. Si el-Mehdi el-Menehbi, qui s’y rendait chaque matin en grand apparat et y passait toutes ses journées, au milieu du luxe de table, de musiciens et de négresses, que commandait son rang. En arrière, sur le Dar el-Maharez, restait, avec une faible garnison, la mahalla de l’Àfrag, placée en réserve pour parer à toutes éventualités et assurer, en cas de besoin, la sécurité d’un départ

En dehors des mesures militaires, il fallut aussi recourir aux négociations, qui sont la plus importante affaire des guerres marocaines. Les gens des tribus berbères, voisines de Fez, descendaient journellement en ville, et l’on achetait leur tranquillité, en leur donnant de l’argent ou des fusils. De leur côté, les tribus de la vallée de l’oued Innaouen, qui s’étaient ouvertement jointes à Bou Hamara après sa victoire, pour ne point être razziées par le prétendant, envoyaient en sous-main des émissaires au makhzen et

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sollicitaient les générosités gouvernementales. En même temps, elles poussaient en avant Bou Hamara de façon à dégager leurs territoires. Aussi, quand le caïd el-Youssi avait réussi à entraîner ses troupes récalcitrantes dans une faible souga, de façon à faire démonstration d’existence, à effaroucher l’ennemi et à rassurer les Fasis, le Rogui se voyait-il imposer une pointe en avant par les tribus et il devait bon gré, mal gré, se rapprocher un peu plus de la capitale.

Les timides sougas du makhzen, suivies des progrès involontaires de Bou Hamara, dominèrent, pendant cinq semaines, toute la vie de Fez. Les jours fixés pour les sougas, des cavaliers armés dévalaient en désordre à travers les rues étroites de Fez el-Bali, pour rejoindre le pont du Sebou. Le soir, la foule se pressait sur la route du fleuve, au delà de Bab F etouh , les femmes envahissaient les terrasses des maisons , des groupes nombreux se formaient sur tous les points élevés de la ville ; et les premiers cavaliers, revenant du champ de bataille, racontaient les résultats de la journée. La souga n’avait pas réussi : pour ne point revenir bredouille, on avait razzié deux ou trois douars et coupe autant de tètes , faute de pouvoir agir contre les tribus ennemies, on avait dù opérer chez les tribus fidèles, les Ouled-el-Hadj ou les Béni-Sadden. Une grande colonne de fumée, qui formait, vers l’Est, un panache roux dans l’atmosphère très pure, confirmait les dires des vainqueurs. Ces jours-là, après la prière de Yacha, Fez s’endormait avec un sentiment de confiance et d’exaltation. Mais on apprenait le lendemain le mouvement offensif de Bou Hamara, qui répondait à la souga de la veille ; et aussitôt la ville était prise d’une anxiété

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terrible ; émoi universel ; tèchouich. Des gardiens étaient placés dans les deux bastions extérieurs et sur les remparts ; des sentinelles aux portes ; et l’on entendait leurs cris d’appel, qui retentissaient dans la nuit. Les Moqaddems el-Hôma, c’est-à-dire les chefs des divers quartiers étaient invités à maintenir une garde nocturne dans leurs quartiers respectifs; et ces autorités en profitaient pour effectuer sur la population urbaine de fortes réquisitions pécuniaires. En même temps, des coups de fusil partaient dans tous les sens, du matin au soir, avec un faible répit la nuit, sans raison ni but précis, mais pour indiquer à l’adversaire éventuel du dehors qu’il y avait des gens armés pour défendre la ville, et aux malfaiteurs du dedans qu’ils auraient, en cas de pillage, affaire à forte partie.

Il va sans dire qu’au milieu d’un tel brouhaha les racontars allaient leur train. Les gens du makhzen, bien que fort troublés en dedans, affectaient une sérénité un peu dédaigneuse ; les Fasis, gens frondeurs par nature, exagéraient à plaisir les dangers de la situation, et c’était au degré de leur pessimisme que se mesurait le degré de leur opposition. La présence de contingents si nombreux avait naturellement renchéri le prix des denrées, et des spéculateurs peu scrupuleux s’appliquaient à multiplier les mauvaises nouvelles, de façon à exagérer la hausse. L’argent se faisait rare, et il fallait payer un change de 5 p. 100 pour négocier une traite sur Tanger. C’était naturellement au mellah que les racontars prenaient le développement le plus exubérant. Frappés de la gravité des circonstances, les juifs n’osaient plus sortir de leur quartier spécial ; et, dans la crainte

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d’un pillage immédiat en cas d’événements, les imaginations israélites donnaient à leurs apréhensions vagues la forme de nouvelles précises. C’est du mel- Jah de Fez que provinrent les plus extravagantes informations fournies à la presse européenne et dont les journaux espagnols se faisaient volontiers les intermédiaires. Malgré tout, il n’y eut point, durant ces longues semaines de crise, la moindre émeute à Fez; et le principal honneur en revient au tact et à la prudence du gouverneur de la ville.

Vers la fin de janvier, on sentit l’approche d’un tournant décisif. Le makhzen avait pris des mesures multiples : en outre des deux chorfa de la dynastie régnante qui étaient partis prendre la mer à Tanger, pour chercher à soulever le Rif sur les derrières du prétendant, on avait appelé à Fez les chorfa d’Ouazzan, très influents sur les tribus rebelles, afin de solliciter leur religieuse intervention ; enfin s’étaient ouvertes des négociations utiles et l’on avait obtenu une trahison profitable, en payant fort cher, le concours d’une fraction des Béni-Ouaraïn. Le makhzen était donc plein de confiance dans une victoire prochaine et dans la capture du Rogui. Les gens de Fez se sentaient moins rassurés, et se défiaient un peu de la valeur des contingents. Il y eut même une nuit de forte panique, quand le gouverneur de Fez el-Bali fit prendre des mesures aux portes, afin d’empêcher, en cas d’échec, la rentrée des fuyards en ville.

Le 29 janvier eut lieu la souga si laborieusement préparée. La mahalla du makhzen et celle de Bou Hamara étaient à 25 kilomètres l’une de l’autre. Le prétendant avait avec lui quelque 2,000 fantassins et 700 cavaliers, qui avaient été amenés en plaine et

maintenus dans un état de fausse sécurité, grâce aux agissements des Béni-Ouaraïn. A l’improviste fondirent sur ces groupes inoffensifs quatre corps de 300 cavaliers, appartenant aux contingents du Ilaouz, aux Zemmour, qui s’amusaient maintenant à guerroyer pour le makhzen après lui avoir fait la guerre, au caïd el-Gueddari des Béni-Hasen et au caïd el-Youssi. Sur une simple décharge de leurs fusils, les cavaliers « cassent » la mahalla surprise et se mettenten devoir depiller le campement ennemi. Un retour offensif du prétendant rejette les cavaliers pillards ; mais survient alors le gros des forces du makhzen, commandées par Si el-Mehdi el-Menehbi, le caïd el méchouar Si Driss ben Yaïch et le gouverneur de Fez el-Bali, Si Abderrahman ben Abdessadok. Si el-Mehdi, qui montra dans cette affaire beaucoup de décision et d’énergie, arrête la retraite des cavaliers et parvient à entraîner tout son monde. Nouvelle décharge et fuite définitive des gens de Bou Hamara, qui se dispersèrent dans tous les sens, selon leur habituelle méthode. Fez et le makhzen se trouvaient ainsi dégagés de leurs téchouichs périodiques. L affaire avait été courte et, du reste, peu sanglante. Tous comptes faits, on réussit à couper 40 têtes, dont 17 appartenaient aux Ouled-el-Hadj, gens du makhzen ; et 50 oisifs se laissèrent capturer ; les prix avaient été relevés, vu la gravité des circonstances ; on paya 5 douros par tête et 10 par prisonnier. Ainsi me fut conté par un de ses principaux acteurs l’engagement du 29 janvier.

Vers quatre heures, le bruit d’une victoire décisive et de la capture du Rogui, qu’escomptait le makhzen sur la promesse des Béni-Ouaraïn, com-

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mença à se répandre en ville. La foule se mit à sortir des murs et à s’échelonner sur la route, qui, de Bab Fetouh, gagne le pont du Sebou. Des groupes tranquilles s’alignèrent au bord du chemin, dans le cimetière affecté aux feqihs, oulémas et marabouts de la ville de Fez, puis parmi les oliviers qui le prolongent. Tout ce monde témoignait d’une curiosité infiniment calme : point de bruit ni d’agitation apparente ; les mendiants, isolés ou par bandes, s’étaient réunis dans cet endroit favorisé, et un vieux derqaoui, armé d’un bâton vert à pomme dorée, faisait d’excellentes affaires à la faveur des événements. Les principaux de la ville se rendaient à mule audevant des nouvelles, apportées par les arrivants de la vallée de l’oued Innaouen. Et, sur toutes les terrasses de Fez, se pressaient les habitants, regardant vers l’Est, tandis que le soleil se couchait derrière la crête du Tghat et que, du haut des minarets, retentissait une acclamation confuse, annonçant la prière du Maghreb. Peu à peu, les nouvelles se précisèrent : Fez était dégagé, mais le succès militaire était faible ; les Béni-Ouaraïn n’en avaient point donné pour l’argent reçu ; l’insurrection, à peu près intacte, traversait la plaine pour regagner la sécurité de ses montagnes. Cependant, pour se montrer impartiaux, les Hayaïna, qui, naguère, avaient si bien dépouillé les fuyards du makhzen, se livrèrent aussi à quelques rapines à l’égard des partisans de Bou Hamara.

Le lendemain, arrivèrent dans des chouaris , c’està-dire dans les doubles sacs en sparterie, pendant aux flancs des bêtes de charge, les quarante têtes, qui formaient le butin de la victoire. Derrière ces glorieuses dépouilles, les prisonniers traversèrent la

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ville, en criant : « Allah incer Moulay Abdelaziz ! Allah inaal Bou Iiamara ! Que Dieu exalte Moulay Abdelaziz ! Qu’il maudisse Bou Hamara ! » Quelques-uns étaient des Riata, la plupart des Hayaïna ; ils furent aussitôt conduits à la prison de la ville. Si la Providence et les Beni-Ouaraïn eussent voulu que le Rogui lui-même ait été capturé, il aurait eu dans la ville de Fez une entrée plus éclatante; il y eût subi la taoufa, monté sur un âne, exposé aux coups de bâton des mokhaznis et aux lazzis de la plèbe.

Aussitôt déballées, les quarante têtes furent, selon la coutume, salées par des juifs réquisitionnés à cet effet par le cheikh du mellah ; dans l’après-midi, elles furent accrochées aux créneaux de Bab el-Mahrouq, qui est le lieu ordinaire de ces sortes d’exhibition. Vers le tard, une demi-douzaine de Juifs, aux vêtements noirs, montèrent au-dessus de la porte, en décrochèrent les vieilles têtes, qui, par leur décomposition même, témoignaient des longs insuccès du makhzen ; puis, lentement, méthodiquement, ils les remplacèrent par les têtes nouvelles, qu’ils fixèrent aux interstices des pierres.

En bas, une foule nombreuse était accroupie, regardant avec une curiosité placide et se livrant parfois à quelques commentaires sur la qualité des têtes appendues. Une jeune tête provoquait l’approbation du public, qui la considérait comme de bonne prise; tandis qu’une tête de vieillard était accueillie par des sourires railleurs. L’autorité était représentée par le khalifa de la ville qui, monté sur sa mule, présidait à la cérémonie. Ce khalifa, El-Hadj Driss ben Abdeldjélii est un négociant aisé; il possède une maison de commerce à Orléansviile, a passé la plus

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grande partie de sa vie en Algérie et sait quelques mots de français.

Malgré la très vive déception causée par la noncapture du Rogui, — ce qui menaçait d’éterniser la rébellion parmi les tribus de l’oued Innaouen, — le makhzen décida de faire célébrer comme une grande victoire l’affaire du 29 janvier. Le 31, au matin, la ville fut réveillée au son des tambourins et des musettes , le canon tonna \ les coups de fusil continuèrent à se multiplier, non plus comme marque de frayeur, mais en signe de joie. Fidèles à la tradition, les juifs, trop heureux d’en être quittes à si bon compte, furent les premiers à pavoiser le mellah, et une délégation, accompagnée de musique, alla porter ses félicitations au Dar el-makhzen, en poussant sur son parcours les acclamations d’usage : « Hadi ferha V Sidna, hadi fi khater Sidna ! Ceci est une joie pour notre seigneur, ceci est un plaisir pour notre maître ! » Peu à peu, bien qu’avec un empressement moindre, des délégations de toutes les corporations et corps de métiers de la ville se succédèrent, sous la direction de leurs moqaddems respectifs, le long de la Talaà, qui remonte vers Fez-el-Djedid. Le soir du même jour, le sultan réformateur s’amusa à e'onner sa capitale par le crépitement d’un feu d’arti ice.

Suivirent sept jours de réjouissances prescrites par le gouvernement. La ville dut s’amuser par ordre ; et, le matin du 1er février, convoqués par le gouverneur, qui les invita à revêtir des vêtements blancs en signe d’allégresse, les chorfa, notables et oulémas de Fez se rendirent en nzâha chez le sultan ; à cette occasion, il y eut repas et musique au palais. Dans

Maroc d’aujourd’hui.

les souks, les boutiques furent pavoisées ; chaque négociant orna son échoppe d’un vieux tapis ou d’un brocart avarié. Pendant toute une semaine, la nzâha se poursuivit, modeste et inapparente, dans les divers quartiers de la ville ; on ne s’en apercevait guère que si les intéressés avaient fermé les portes des rues, interceptant ainsi, aux heures du jour, les communications à travers leurs domaines respectifs. Le dernier jour de ces réjouissances, un riche Fasi, El- Hadj Brahim es-Soussi, qui est un des principaux négociants marocains de Saint-Louis du Sénégal, où il a acquis la naturalisation française, prêta sa maison à la corporation des meuniers, qui désiraient y célébrer leur nzâha particulière. Je m’y suis rendu sur l’invitation de notre compatriote : de nombreux meuniers, fort bien vêtus, déjeunaient au son de la musique et au murmure des eaux jaillissantes ; ils joignaient paisiblement leur joie individuelle aux enthousiasmes du makhzen ; et le mêmeDerqaoui qui avait bénéficié, la semaine précédente, de l’émotion publique sur la route du pont de Sebou, se promenait maintenant au milieu des convives, pour recueillir les miettes de la satisfaction universelle.

Sous le coup du désenchantement causé par le caractère incomplet de l’alfaire du 29 janvier, le makhzen avait décidé la formation immédiate d’une mahalla, chargée de poursuivre Bou Hamara jusqu’à Taza. Le ministre de la Guerre, subissant le contrecoup du dépit chérifien, reçut l’ordre de prendre le commandement de la colonne et de ne reparaître devant son souverain qu’une fois les tribus soumises et le Rogui prisonnier. C’était l’éloigner pour un temps indéterminé du Dar el-makhzen, — situation

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