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Chrétien

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Non point que le sultan actuel ait abjuré l’islamisme ni vendu le Maroc à personne ; mais il avait adopté des attitudes si nouvelles et le makhzen s’était engagé dans une politique de réformes si brouillonnes et si précipitées qu’il en devait résulter, parmi la population du Maroc, une surprise extrême et un prodigieux bouleversement d’idées. D’où le mouvement de réaction, déclaré chez les tribus indépendantes du Gharb, latent chez les tribus soumises et qui a trouvé son expression dans Bou Hamara.

Sa Majesté Chérifienne règne sur des populations, en grande majorité berbères, dont les goûts d’indépendance se sont sans cesse manifestés sous le couvert de l’intransigeance religieuse. Au xvie siècle, ce furent ces mêmes sentiments d’ardeur islamique qui poussèrent les Marocains à incorporer, non plus dans une tribu puissante, mais dans une famille de chorfa, appartenant, comme tels, à la descendance du Prophète, le mouvement de renaissance religieuse provoqué par le progrès des établissements espagnols et portugais au Maghreb, lors de la décomposition de l’empire Mérinide. Les traditions marocaines veulent que des pèlerins sahariens, venant de la Mecque, aient ramené naguère avec eux deux chorfa : l’un poussa jusqu’au Draa, l’autre resta au Tafilelt. Ces chorfa devinrent les ancêtres des deux dynasties chérifiennes successives. Ceux du Draa, qui s’étaient distingués en luttant dans le Sous contre les Portugais, fondèrent, au xvi° siècle, la dynastie Saadienne. Au xvne, les descendants du chérif du Tafilelt renversèrent les Saadiens et y substituèrent la dynastie alaouite, actuellement régnante.

Dans ces conditions, il est impossible d’envisager

un souverain lié par des traditions plus strictes que le sultan du Maroc. Avant d’être sultan, il est un chérif, et c’est parce qu’il est chérif qu’il est sultan. Non point qu’il soit un pontife, ni même, à proprement parler, un chef religieux. Les sultans du Maroc n’ont jamais spécialement recherché le titre de khalife, dont est si jaloux le sultan des Turcs; depuis les Almoravides, ils ont pris celui de Prince des croyants — Emir el-Mouminin, — et, pour bien en établir la filiation, ce titre est sept fois répété dans leurs documents officiels. Dans l’empire, le sultan est bien l’imam par excellence, qualifié pour faire la prière au nom de tous ; mais la base réelle de son pouvoir reste son caractère chérifien. De ce chef, il est considéré comme ayant hérité de ses ancêtres une baraka , c’est-à-dire une faculté de bénédiction. Dans les croyances du Maghreb, cette bénédiction héréditaire et indivisible est fonction céleste, qui sacre le sultan du Maroc et en fait le chérif el-baraka de la dynastie. De là émane toute la conception dynastique sur laquelle s’appuie la souveraineté marocaine.

En Orient, la succession au trône se produit en ligne collatérale et revient à l’aîné de la famille. Telle est la règle appliquée à Constantinople. Au Maroc, au contraire, le trône doit revenir au chérif, supposé l’héritier de la baraka paternelle, donc ay fils préféré, qui, en règle générale, est l’aîné. Mais il s’en faut que cela soit indispensable, car le successeur se trouve désigné par le choix du père, qui en fait son khalifa et l’autorise, de son vivant déjà, à porter le parasol, insigne de la souveraineté; en effet, plus l’enfant a vécu dans l’intimité du sultan

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défunt, plus le peuple est porté à croire qu’il a reçu communication de sa baraka.

Cette même baraka rend jusqu’à un certain point le sultan inattaquable ; on excuse volontiers ses fautes, en les attribuant à une inspiration divine, inexplicable aux simples mortels, et en prêtant à tous ses actes, même les plus fâcheux, un certain caractère surnaturel. Si les erreurs du souverain dépassent la mesure, il devient l’objet de critiques sévères, mais il n’a guère à redouter les violences coutumières aux cours orientales ; les principaux du makhzen reculeraient à l’idée d’une solution tragique, de peur d’avoir à en répondre, au jour du jugement, devant les ancêtres de la victime, c’est-àdire devant le Prophète lui-même. Le seul danger qui puisse menacer le chérif couronné est qu’il se présente en face de lui un individu, considéré comme chérif, apparaissant muni d’une baraka supérieure et témoignant par ses succès que la vengeance céleste s’est abattue sur le sultan coupable et qu’il a perdu sa propre baraka. Mieux vaut, assurément, que le sultan soit un grand chef de guerre et un homme d’Etat expérimenté ; mais il doit se manifester, avant tout, comme un grand bénisseur, élu pour prodiguer à son peuple les effluves de la bénédiction chérifienne, qui s’échappent inconsciemment de toute sa personne. Chez lui, l’accueil se traduit par la fatiha, c’est-à-dire par le geste de bénédiction, en usage chez tous les personnages vénérables, chorfa ou marabouts, qui rapprochent leurs deux mains ouvertes, puis les portent vers la poitrine ou le visage, tandis que les lèvres bredouillent la pieuse formule du premier verset du Coran... En vertu du

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même principe, quand les caïds, se rendant à la cour, apportent au sultan les cadeaux d’usage, qui doivent toujours être des sommes en or, parfois en livres anglaises, le plus souvent en louis français, ces versements sont considérés comme des ziaras et effectués, de ce chef, non point au trésor public, mais dans la bourse particulière du chérif couronné. De semblables offrandes, qui peuvent atteindre un chiffre fort élevé, sont appelées la mlaqiya (la rencontre).

C’est naturellement aux fêtes religieuses qu’un tel souverain se présente à la foule dans tout l’appareil de la souveraineté. Chaque vendredi, il se rend solennellement à la mosquée, comme les autres princes musulmans; mais ce sont les trois grandes fêtes religieuses : l’Aïd es-Seghir, l’Aïd el-Kébir et le Mouloud, qui ont été particulièrement choisies pour le développement d’une pompe magnifique. Ces jours-là, entouré de son makhzen, le sultan se rend hors la ville, à la msalla, devant laquelle s’étend un large espace découvert ; il y célèbre le service, selon un cérémonial traditionnel, et, à la fin, reçoit les délégations des tribus. Les jours suivants sont jours de hédiya, pendant lesquels le sultan accueille les cadeaux apportés par les mêmes tribus, en signe d’hommage et de vassalité. C’est dans ces trois circonstances annuelles, qu’en présence du plus merveilleux spectacle que puisse encore offrir pays d’Islam, il est aisé de saisir, de façon palpable, le véritable caractère de la majesté chérifienne et du gouvernement marocain. Devant la msalla, c’est l’imam par excellence, le chérif couronné qui v it venir à lui ses serviteurs recherchant sa bénédic-

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tion ; à la hédiya, apparaît le seigneur féodal, pour recevoir l’hommage des tribus vassales.

Ainsi que son nom l’indique, l’Aïd el-Kébir est la plus grande fête religieuse de l’année. C’est elle que l’on nomme, en Orient, le Courban Baïram1. A cette occasion, chaque famille musulmane a coutume de sacrifier au moins un mouton, et les familles aisées en sacrifient plusieurs... Le sacrifice a lieu l’un des trois premiers jours de la fête, de préférence le premier, et c’est le père de famille qui fait office de sacrificateur. Lors de l’Aïd el-Kébir, les grands personnages font à leurs amis et clients de nombreuses distributions de moutons ; le makhzen en profite pour renouveler les vêtements des troupes et faire des cadeaux divers. Pendant les huit jours qui précèdent la fête, un marché de moutons quotidien se tient à toutes les portes de Fez, et on ne rencontre par les rues que moutons conduits au domicile des acheteurs. L’abondance de la demande rend les prix très élevés, si bien que des moutons engraissés se paient parfois jusqu’à trente douros ; on calcule que, dans la seule ville de Fez, il y a 50.000 moutons sacrifiés pour l’Aïd el-Kébir. Comme la période de l’Aïd es-Seghir, celle de l’Aïd el-Kébir est une époque de pardon et de réconciliation réciproques. La fête dure sept jours et finit le Sebaà-Aïd.

Cette année, l’Aïd el-Kébir tombait le 10 mars. Afin de célébrer dignement la fête et !de grouper autour du sultan des contingents assez nombreux, la mahalla, qui, depuis six semaines, opérait vainement

1 . L’Aïd el-Kébir a été instituée en commémoration du sacrifice d'Abraham. C’est l'époque annuelle du pèlerinage de la Mecque.

dans le Djebel, sous les ordres du ministre de la Guerre, cherchant à capturer l’insaisissable Bou Hamara, s’était repliée pour camper dans le voisinage de Fez. C’était un prétexte honnête, à la fois pour soustraire les troupes chérifiennes à la disette qui les menaçait dans la montagne et pour dissimuler leur insuccès. Et, pendant que le Rogui présidait à Taza, au service de l’Aïd el-Kébir, l’armée du sultan prenait, pour l’heure du doha — entre huit et dix heures du matin — ses positions coutumières devant la msalla de Fez. Il y a, à Fez, deux msallas, — c’est-à-dire des murs allongés, avec la kibla et le mimber, — destinées aux grandes cérémonies religieuses. La msalla de la ville se trouve sur la hauteur au-dessus de Bab Fetouh, et dès que le khatib y a sacrifié son mouton, le sacrifice devient licite dans toute la partie de Fez el-Bali, située sur la rive droite de l’oued Fez. Le signal du sacrifice pour le reste de la vieille ville et pour Fez el-Djedid est donné à la msalla du sultan, située en dehors de Bab es-Segma, au pied du Tghat.

Le mur de la msalla chérifienne met une ligne blanche sur les premières pentes rocheuses de la montagne. Tout auprès, s’élève une jolie koubba en pierre rougeâtre ; la vaste esplanade est bornée par des haies d’aloès et des plantations d’oliviers. Pour la circonstance, une enceinte de toile a été installée sur trois côtés autour de la msalla, et l’emplacement de la kibla est protégé du soleil par une étoffe de tente. Dès le matin, les troupes prennent leurs positions accoutumées ; les lignes rouges de l’armée régulière forment un carré au centre duquel se trouve la musique ; un peu en dehors, les canons

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sont mis en batterie ; sur tout le parcours séparant le palais de la msalla les soldats font la haie. En face, en deux immenses arcs de cercle, prend place la cavalerie naïba, avec les drapeaux des tribus. Derrière la msalla s’installent les cavaliers makhzen avec leurs étendards. C’est l’imposante disposition d’un office militaire. De la msalla, la vue est magnifique : elle s’étend sur les deux grandes lignes de montagnes qui convergent l’une vers l’autre pour former le couloir de Taza, les pays Djébala et Béraber, la plaine du Sais avec les collines qui la bordent et l’oued Fez serpentant à travers les prairies. Au bord de la rivière s’éparpillent les tentes des contingents Béraber, qui n’attendent que la fête pour regagner leurs tribus ; de l’autre côté, sur un ressaut de terrain, s’arrondit la mahalla de l’Afrag, et dans le creux de la vallée, Fez el-Djédid, les toits du Dar elmakhzen recouverts de tuiles vertes, les longs murs d’enceinte et, tout entouré de murailles dentelées et noircies, le nouveau méchouar où se forme lentement le cortège chérifien.

Les sonneries de clairon et l’éclat de la musique annoncent la sortie du souverain, qui traverse tout le méchouar et remonte la pente conduisant à la msalla. A mesure qu’il avance, les troupes, formant la haie, se rejoignent derrière lui, se dirigeant, elles aussi, vers le lieu de prière. Voici le sultan descendu de cheval et s’approchant de la kibla avec son makhzen. Ce gouvernement de croyants, s’alignant sur des nattes, s’associe alors aux mouvements traditionnels de l’office musulman ; puis tous s’accroupissent et écoutent la parole du khatib du sultan, Sidi Abdallah el-Fasi, qui, debout devant le mimber,

immobile dans sa djellaba blanche, prononce la khotba de la fête. Quand le prédicateur s’est tu, le sultan procède, de sa propre main, au sacrifice du mouton et le khatib suit son exemple. Les deux moutons pantelants sont successivement saisis par les muletiers du makhzen, qui emportent au grand galop vers la ville les malheureuses bêtes égorgées, dont ils prennent soin de comprimer les artères. S’ils parviennent à les amener vivantes au dar elmakhzen ou au domicile du prédicateur, c’est signe de prospérité pour le palais ou pour l’humble demeure de Yâlem. Cette année, les muletiers se sont montrés habiles et les deux moutons sont arrivés à destination avant d’avoir achevé d’expirer. Les moutons une fois sacrifiés, la musique joue, le canon tonne ; le feu est commandé par un de nos officiers, le capitaine d’artillerie Larras, de la mission militaire française. Les décharges d’artillerie annoncent l’instant solennel et signifient à la portion de Fez dépendant de la msalla du sultan que, le souverain ayant accompli les rites, le sacrifice est désormais permis dans les maisons particulières.

Aussitôt le sultan et sa suite remontent à cheval et s’avancent vers le carré des troupes pour assister à la présentation des tribus. A tour de rôle, chaque délégation se trouve placée devant le sultan, qui progresse peu à peu avec son cortège, jusqu’à faire le tour entier de l’esplanade et reprendre la direction du palais. D’abord se présentent les gens de Fez, avec les étendards de Moulay Edriss, puis les délégués des tribus nouaïb et, tout à la fin, les cavaliers makhzen. Ceci est une admirable chose, et jamais appareil monarchique ou religieux ne fut

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