‹ Le Maroc d'aujourd'huiChapitre 20 sur 58 · LE SULTAN MOULAY ABDEL AZIZ · texte numérisé non relu

LE SULTAN MOULAY ABDEL AZIZ

savamment composé pour impressionner les foules. Alignés et immobiles, les cavaliers de chaque grouye attendent l’approche du souverain. Moulay Abdclaziz est monté sur un cheval blanc, avec une selle et des harnachements vert d’eau; il est tout enveloppé dans un ample burnous de drap crème et une ganse de soie blanche fixe autour de sa tête le capuchon de sa djellaba. A sa droite, chevauche le moulel-meddall, qui porte, au-dessus de son maître, un parasol de satin cerise, surmonté d’une boule dorée; à pied, devant le cheval du sultan, une douzaine de nègres esclaves, qui agitent de temps à autre des chasse-mouches en mousseline. A droite et à gauche du groupe central, formé par le souverain, se trouvent les deux mzarguiya, porteurs de lances, et, tout en avant, six chevaux tenus en main, avec le caïd el-méchouar. Si Driss ben Yaïch, un superbe mulâtre, à la voix tonnante, qui, à cheval et le bâton à la main, fait office de maître des cérémonies. Derrière le sultan, une ligne de cavaliers, qui sont les officiers de la couronne, portant les armes du souverain, puis le ministre de la Guerre avec son escorte; immédiatement après Si el-Mehdi el-Menehbi, se trouvaient placés les membres de la mission militaire française, le lieutenant-colonel de Royer de Saint-Julien, le capitaine Fournié etle médecin-major Jaffary. Tout ce cortège était blanc, d’une éblouissante blancheur, sur laquelle s’apercevaient à peine le délicat coloris des harnachements, la couleur des vêtements transparaissant au travers de la finesse des linges et la note cerise du parasol chérifien.

Chaque délégation était annoncée par le caïd elméchouar : « Ahl Fas naâm ya Sidi! — En vérité,

mon Seigneur, ce sont les gens de Fez. » Muet et immobile, Moulay Abdelaziz s’arrêtait un instant d’un mouvement h peine apparent, communiquant aux délégués, par sa seule présence, les effluves de la bénédiction chérifienne. Ceux-ci poussaient alors un cri unanime : « Allah ibarek f'amr Sidi! — Que Dieu bénisse la vie de Notre Seigneur! » auquel répondait le caïd el-méchouar, interprétant l’intention souveraine : « Allah ibarek fikoum ou yaslahkoum galkoum Sidi ! — Que Dieu vous bénisse et vous dirige sur la bonne voie, vous dit mon Seigneur! » Quand un agent diplomatique se trouve à la cour, lors de la fête, il est invité à y figurer en uniforme à côté des cavaliers makhzen : lui aussi est admis à la présentation, il participe, bien qu’avec une foi moindre, au bénéfice de la bénédiction chérifienne et le caïd el-méchouar, modifiant sa formule, lui transmet les souhaits de bienvenue du sultan : « Merahba bikoum, galkoum Sidi! — Soyez le bienvenu, vous dit mon Seigneur ! »

Ainsi s’achève la cérémonie ; tous ceux qui ont pris part à la fête, fantassins et cavaliers, sont rangés, de la msalla à Bab es-Segma, en une double file au travers de laquelle passe le sultan avec son cortège, pour revenir au Dar el-makhzen. Cette année, l’assistance fut assez réduite pour la fête de l’Aïd el-Kébir; les désertions causées par la longueur et les insuccès de la campagne avaient affaibli la mahalla, et il n’y eut guère plus de 7 ou8. 000 hommes autour du sultan. L’opposition des Fasis se manifesta par une abstention quasi-totale de spectateurs. Par contre, les contingents Zemmour, trop indépendants pour assister régulièrement à ces sortes de cérémonies, apparu-

LE SULTAN MOULAY ABDELAZIZ 143

rent assez nombreux : lors de la présentation, les cavaliers berbères, peu habitués à la présence souveraine, éclatèrent en acclamations tumultueuses, et, afin de marquer leur enthousiasme, ils se répandirent aussitôt à travers les orges de la plaine en une fantasia désordonnée.

Pendant les jours qui suivent les fêtes, a lieu trois fois, dans le nouveau méchouar, après la prière de baser, la formalité de la hédiya. C’est, dans la vaste enceinte, le même carré formé par les soldats de l’armée régulière, avec les mêmes musiques et les mêmes décharges d’artillerie... Les mêmes délégués des villes et des tribus nouaïb, qui se sont présentés à la msalla devant le chérif couronné, se présentent devant le suzerain pour lui offrir des cadeaux, en signe de vassalité. Ces cadeaux consistent parfois en espèces, le plus souvent en nature, selon les productions de la ville ou de la tribu. Certaines villes, comme Fez, apportent des babouches et des haïks ; plusieurs tribus offrent des chevaux; l’une d’entre elles doit amener une négresse. Le cérémonial est beaucoup moins grandiose que pour la fête religieuse; les délégués sont à pied, de même que le cortège impérial; seul le sultan esta cheval, précédé de six chevaux de main et suivi d’un minuscule car-

osse démodé, attelé à un petit cheval blanc. Les vizirs sont alignés à gauche de la porte du palais, modestement assis sur des sacs en paille, que l’on nomme fertalas. Quand le sultan apparaît, vizirs, mchaouris et soldats s’inclinent profondément ; le prince s’avance alors vers la ligne des délégués, qui offrent leurs cadeaux en poussant une acclamation rapide et se succèdent promptement les uns aux

autres. La cérémonie est expédiée en vingt minutes et le sultan rentre chez lui au milieu des mêmes marques de respect qui ont accueilli sa venue.

Le sultan qui revêt à l’heure actuelle un pouvoir manifesté d’aussi extraordinaire façon est un jeune homme d’une vingtaine d’années. Il est un fils cadet du défunt sultan Moulay el-Hassan et d’une esclave circassienne, amenée de Constantinople, LallaReqia. Les gens du makhzen se plaisent à raconter qu’au moment même de sa naissance son père avait déjà désigné pour le trône cet enfant d’une femme favorite, en disant : « Il doit s’appeler Abdelaziz, serviteur du Tout-Puissant, car il sera sultan. » Au lieu de le laisser se perdre dans la foule des jeunes princes, Moulay el-Hassan l’avait fait élever dans la maison de l’un des principaux chorfa alaouites, Sidi Mohammed el-Mrani, et il l’emmenait avec lui dans presque toutes ses campagnes. Au moment de partir pour son expédition du Tafilelt en 1893, Moulay el- Hassan avait laissé son fils aîné, Moulay M’hammed, à Marrakech, avec le titre de khalifa, qui fixait éventuellement la succession en sa faveur. Mais, à son retour du Tafilelt, il fut saisi de plaintes multiples contre son fils aîné, dont la conduite avait été déplorable; il le destitua dans un accès de colère et s’empressa de désigner à sa place Moulay Abdelaziz, en l’autorisant à porter le parasol, insigne de la souveraineté. C’était en 1894, et le jeune prince avait alors quatorze ans ; peu après, Moulay el-Hassan mourut au cours d’une campagne dans la région insoumise du Tadla. Dès que sa mort eut été rendue publique, d’accord avec Lalla Reqia, le chambellan, Si Ahmed ben Mouça, proclama sultan Moulay Abdelaziz, en

LE SULTAN MOULAY ABDELAZIZ 145

déclarant, qu’au moment même d’expirer, le souverain avait une fois de plus nettement affirmé son intention de désigner cet enfant préféré pour son successeur. Le document de proclamation fut aussitôt signé par tous les vizirs, les chorfa, les fonctionnaires makhzen et les chefs du guich présents à la colonne. Villes et tribus y adhérèrent par la biâ accoutumée.

Dès lors, Si Ahmed ben Mouça, qui était le fils d’un esclave nègre du palais, devint le maître absolu de l’empire, et jamais régence ne fut plus sévèrement exercée. Le jeune sultan se vit renfermé au Dar el-makhzen et soumis à un régime de stricte compression. LesDjamaï, qui détenaient auparavant la principale puissance dans l’État, avec le grand viziratet le ministère de la Guerre, furent brusquement arrêtés et emprisonnés à Tétouan, leurs biens confisqués, leurs familles dispersées. Si Ahmed devint grand vizir et plaça auprès de lui deux de ses frères, l’un comme ministre de la Guerre, l’autre comme chambellan. De 1894 à 1900, date de sa mort, Ba Ahmed a été le sultan réel; et nul souverain du Maroc n’a plus habilement que lui rempli la double tâche, traditionnelle au makhzen, qui consiste à contenir les tribus et à écarter les influences européennes. Si Ahmed une fois disparu, Moulay Abdelaziz subit encore un temps l’influence de sa mère, qui lui fit prendre pour grand vizir el-IIadj el- Mokhtar ben Ahmed, premier secrétaire du grand vizir défunt; il choisit également comme ministre de la Guerre un ancien mokhazni de Si Ahmed, devenu caïd des Menahba, Si el-Mehdi el-Menehbi. Ainsi la politique du vieux makhzen se poursuivait

iû

Maroc d’aujourd’hui.

encore; mais les mains qui la maniaient n’avaient plus la même vigueur: le sultan grandissait et se montrait impatient de toute tutelle, les fantaisies souveraines commençaient à se manifester d’impérieuse façon, menaçant de ruiner l’édifice vermoulu du gouvernement marocain. Bientôt Moulay Abdelaziz n’écouta plus que ses impulsions; il écarta les conseils de sa mère, et, en avril 1901, fatigué des observations d’el-Hadj el-Mokhtar, il destitua son grand vizir.

Un vieux fonctionnaire makhzen, plus sceptique et plus réservé dans ses avis, Si Feddoul Gharnit, fut appelé au grand vizirat; Si el-Mehdi el-Menehbi devint le favori tout-puissant, le flatteur et l’amuseur du maître, tandis que l’élément conservateur se renfermait au makhzen dans une timide opposition. Depuis lors, et jusqu’à ces derniers temps, les impulsions chérifiennes, servies par les complaisances de Si el-Mehdi, ont dominé le Maroc, bouleversant l’administration et choquantles idées traditionnelles. La plaisanterie se fût sans doute prolongée plus longtemps, si Bou Ilamara n’était point apparu dans les montagnes du Gharb pour représenter inconsciemment la réaction nationale et rappeler à la réalité sultan et makhzen.

Moulay Abdelaziz est assez grand de taille, solide et bien bâti. C’est un fort garçon de vingt-trois ans, un peu gros pour son âge, le teint foncé, la figure bouffie, avec une barbe qui n’a point encore complètement poussé et qui lui met sur les joues deux touffes de poils irréguliers. Son vêtement ordinaire est la vulgaire djellaba marocaine, en étoffe blanche à gros grains, qui enveloppe tout le corps et dont le

LE SULTAN MOULAY ABDELAZIZ

capuchon, constamment relevé sur la tête, recouvre, autoui de la chéchiya rouge, les longues bandes blanches de la rezza.

A 1 égard des visiteurs officiels, le sultan est visiblement gêné, ses paroles sont rares, ses gestes contraints, et il n a d amabilité que dans son sourire. Reçoit-il dans l’intimité, il passe, au contraire, à un excès de gaieté et de familiarité. Tous ceux qui l’approchent en disent du bien ; il est fin, intelligent, bien doué, bien élevé ; il paraît désireux de s’instruire et animé de l’ambition de bien faire. Mais, par malheur, il n est connu que des membres les plus élevés de son makhzen et d’une minuscule coterie d Européens ; les Marocains, qui ne l’aperçoivent qu aux trois fêtes annuelles dans ses apparitions hiératiques, font circuler sur sa vie, ses intentions et ses habitudes les plus extravagantes légendes.

Il faut reconnaître que l’intérieur d’un sultan du Maroc n’a par lui-même rien de raffiné ni d’enchanteur ; et la solitaire existence que lui impose la coutume peut excuser, dans une certaine mesure, les débordements d’un souverain aussi jeune que Moulay Abdelaziz. Comme de juste, il doit soigneusement garder 1 intimité de la famille musulmane, et le seuil de ses appartements privés n’est accessible à aucun homme. A chaque porte veille un eunuque, chargé d en interdire 1 accès. Non point que l’on ait jamais fabriqué d eunuques au Maroc ; il faut les importer d Orient, aussi est-ce un luxe inusité, réservé au seul palais impérial et, très rarement aussi, aux maisons de quelques grands chorfa.

Dans 1 enceinte familiale, préservée de toute pénétration masculine, le sultan habite, au premier étage.

LE

une grande pièce, sur laquelle 's’ouvre une véranda, d’où la vue embrasse les jardins impériaux et la plaine du Sais. C’est là qu’il travaille et prend ses repas. A côté se trouve un bain pour l’usage particulier du souverain, et, aux quatre coins, sont les chambres des quatre femmes légitimes, chacune possédant son installation propre et sa propre domesticité. Dans le palais vivent disséminées un nombre plus ou moins grand de concubines, en activité ou en retraite, qui se réunissent en groupes sympathiques, servies par des négresses. Ce personnel féminin est strictement enrégimenté sous l’autorité de arifas, qui sont des négresses pleines d’expérience, favorites d’anciens sultans et ayant ainsi fait leur situation au harem chérifien. Les femmes légitimes du sultan régnant et les veuves des sultans défunts disposent d’une arifa spéciale, pour veiller à leur entretien, à leur habillement et à leurs affaires personnelles. Quelques-unes se trouvent sans doute en mesure de compter assez sur la tendresse du maître pour lui présenter directement leurs exigences ; mais, en principe, c’est la arifa, qui recueille l’expression des plaintes et des désirs et se charge de les faire accueillir. Les concubines sont groupées sous la férule d’une arifa particulière.

D’habitude, les femmes légitimes du sultan sont des chérifas choisies dans les diverses branches de la dynastie régnante ; les concubines arrivent de tous côtés, envoyées par les caïds, qui ont coutume de faire parvenir au souverain ce qu’il y a de mieux dans leurs tribus en fait de filles, de chevaux et de mules. Parmi ces envois, le sultan retient ce qui lui oonvient et l’introduit dans son harem ; il s’y ajoute

LE SULTAN MOULAY ABDELAZIZ 149

des négresses, dont le recrutement est facile sur le marché local, et des femmes de race et de couleur variées, que les pourvoyeurs, amis du prince, vont acheter en Orient, par commission chérifienne.

Ce sont des négresses qui assurent l’entretien du palais; elles lavent les carrelages, balaient les chambres, s’occupent de la cuisine, de la laiterie, de la beurrerie ; elles sont réparties en autant de corporations qu’il y a pour elles de besognes à remplir. Il n’y a d’hommes qu’à la cuisine, où les nègres cuisiniers, les moualin-el-couc/üna, servent également d’exécuteurs des hautes œuvres, chargés d’administrer la bastonnade aux servantes et aux concubines récalcitrantes.

Le service personnel du sultan est confié à certaines d’entre les concubines. Les moualin-ettas (femmes de l’aiguière), la moulet-essabomi (femme du savon) et la moulet-ezzif (femme de la serviette) l’aident à faire sa toilette ; les moualin-el-oudliou (femmes des ablutions) l’assistent aux bains ; la moulet-el-makla (femme des plats) le sert à table ; la moulet-el-berrada (femme de la gargoulette) lui donne à boire, et la moule t-ettaï (femme du thé) lui sert le thé. Il est de tradition que le sultan mange seul ; il dîne à Vouli (un peu après midi) et soupe légèrement le soir. Pour la nuit, le sultan est libre de s’adresser à l’une de ses quatre femmes légitimes, ou, si le cœur lui en dit, à l’une quelconque de ses concubines, dont une équipe de douze est journellement préparée par les soins de la arifa compétente, selon un roulement déterminé. Le petit contingent de ces dames passe la nuit dans une pièce contiguë à la chambre impériale, prêt à ■ nndre au premier appel du monarque.

Moulay Abdelaziz n’a point encore consenti à se conformer exactement à ces usages dynastiques. Bien qu’il ait déjà dépassé l’âge normal du mariage pour un homme de sa position, il ne s’est pas encore décidé jusqu’à ce jour à épouser de femme légitime. Tant que sa mère vécut, il prit ses repas avec elle, et l’on affirme que ses concubines marocaines sont lamentablement négligées. A l’heure actuelle, le souverain vivrait surtout avec trois femmes importées de Constantinople. On attribue à ces étrangères l’introduction d’allures nouvelles au harem chérifien et des façons indépendantes qui y ont provoqué grand scandale ; ce serait leur influence qui aurait développé chez Moulay Abdelaziz ses goûts de dépense et de désordre. En tout cas, aucun enfant ne serait encore né d’elles.

Le jeudi est jour de sortie pour le harem chérifien, qui, une fois par semaine, est autorisé à s’ébattre en liberté dans les jardins de Bou Jeloud. Parfois aussi, on permet à ces femmes de passer la nuit dans la koubba de N’bita, qui est au milieu des jardins de Lalla-Mina, et d’y faire la nzâha avec de la musique et des chanteuses. Aux grandes occasions, s’il s’agit par exemple de circoncisions ou de mariages dans la famille impériale, les femmes des gens makhzen et des notables Fasis sont conviées, sur invitation, à une soirée au harem impérial. Bien que les diverses cheikhas de la ville soient successivement appelées au palais, il en est une cependant, la cheikha Zineb, qui est considérée comme la chanteuse attitrée de la cour. C’est une femme grosse et vulgaire, qui a peu de réputation ; elle doit sa faveur au souvenir de sa sœur, la cheikha Haouidja, morte il y a huit ans, qui

LE SULTAN MOULAY ABDELAZIZ lt>I

était la chanteuse préférée de Moulay el-Hassan et le suivait dans toutes ses expéditions.

S’il y a ainsi réception chez les femmes, il n’est pas d’usage que le sultan reçoive, en dehors des audiences par lui accordées aux oulémas ou aux caïds. Deux fois par an, la nuit du 27 Ramadan, et celle du Mouloud, il invite les principaux personnages de sa cour et du gouvernement à participer avec lui aux prières nocturnes dans la mosquée du palais. Avant Moulay Abdelaziz, qui s’est mis à prendre des favoris et à installer, dans les annexes du Dar el-makhzen, une descente de la courtille européenne, les sultans du Maroc n’admettaient dans leur intimité qu’un seul individu, le hagib, qui était le grand maître de leur cour. Ils se choisissaient, en outre, un bouffon dont les plaisanteries s’efforçaient à les faire rire. C’était, en général, quelque Djébli plus particulièrement doué pour ces fonctions spéciales ; le bouffon actuel. Si Ali el-Blot, fait exception à la règle, car il provient du guich de Larache.

Les sultans ont même accoutumé de vivre à l’écart de leur propre famille. Les chorfa alaouites ne se groupent pas autour du souverain ; seuls, les frères, fils ou oncles du sultan obtiennent quelque distinction, en ce sens qu’ils sont parfois désignés comme khalifas dans les villes impériales ou chefs suprêmes des mahallas. Mais la volonté chérifienne les disperse à son gré. On les élève obscurément, en les répartissant dans les recoins les plus éloignés de l’empire, aux soins d’un taleb qui leur enseigne le Coran et la science du droit, avec les diverses matières professées à Karaouiyin. Une fois grands, le sultan leur fait cadeau d’une maison de ville et de quelques

jolies filles, venues des tribus à destination du harem impérial.

La plupart des princes suivent la cour : s’ils deviennent inquiétants, on les enferme dans un palais impérial comme il est actuellement fait pour le frère aîné du sultan, Moulay M’hammed. S’ils donnent lieu à des plaintes ou à des mécontentements, on les exile au Tafilelt, berceau de la famille régnante, où a été déporté, depuis Moulay Ismaïl, le superflu de sa descendance. Bien qu’ils soient l’objet d’un respect particulier, on ne rend pas d’hommages extérieurs aux parents du sultan, qui prennent grand soin de ne pas se rendre trop apparents. Quant aux chorfa alaouites, plus éloignés du souverain, ils se perdent dans la masse de la population, où ils mènent l’existence de chorfa ordinaires ; mais presquetous sont favorisés de pensions ou même de concessions du makhzen. La plupart sont groupés à Fez, à Mekinez ou au Tafilelt ; un très petit nombre sont disséminés dans les tribus. Quant aux chérifas de la famille régnante, elles sont soumises à un certain contrôle, car elles peuvent bien vivre, mais non se marier à leur guise ; celles qui ne rencontrent pas, pour les épouser, de chérif alaouite complaisant sont obligées de rester vieilles filles ; si elles n’ont plus de parents pour les accueillir, elles trouvent un asile dans l’une des deux maisons de retraite qui ont été aménagées à Fez pour les recevoir. Toute tentative de leur part pour [échapper à cette règle sévère serait infructueuse ; le mortel imprudent qui se risquerait à épouser une chérifa alaouite serait aussitôt saisi par ordre du makhzen et maintenu en prison iusqu’à ce qu’il consente au divorce.

Page 1