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CHAPITRE X

LE MAKHZEN

Les origines du gouvernement marocain. — L’organisation Saadienne et les débuts du makhzen ; l’influence turque. — L’œuvre de Moulay Ismaïl. — Formation et histoire des quatre grandes tribus makhzen : Ghéraga, Bouakhar, Oudaïa et Chérarda. — Le guich d’Ehl-Sous. — Les cinq tribus quasi-makhzen du Haouz. — Répartition actuelle des forces makhzen. — Organisation des tribus de guich ; leurs obligations. — Caractère aristocratique de l’institution makhzénienne. — L’élément permanent et l’élément temporaire : mokhaznis, secrétaires, caïds et oumana. — L’évolution du makhzen : création d’une armée permanente, prépondérance des secrétaires et des oumana. — L’influence des Maures de Fez.

Fez.

La crise déchaînée, par les imprudences de Moulay Abdelaziz, a eu ceci de particulier que, saut quelques semaines, en décembre 1902 et janvier 1903, elle n’a jamais revêtu de caractère aigu. Elle s’est traduite par une agitation étendue, par une poussée de réprobation contre le souverain, par un effritement progressif du pouvoir central et par un mouvement ininterrompu de décomposition administrative. Sous l’influence des événements, l’état marocain tend à retourner vers un chaos inorga-

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nique. Il ne se maintient plus que par la force de résistance du makhzen, c’est-à-dire du seul élément de cohésion susceptible de s’imposer à l’anarchie nationale.

Dans son fonctionnement actuel, le makhzen est une création moderne. Toutefois, dès que le Maroc, à la fin du vm® siècle, eut, sous l’autorité des Edrissites, dégagé son individualité au milieu du monde musulman, apparurent les caractères fondamentaux du gouvernement marocain. Après la dynastie chérifienne primitive qui put vivre, deux siècles, de son seul prestige religieux, ce fut la force qui donna le pouvoir et en assura la durée. Une tribu puissante, comme les Zenata ou les Béni- Meryn, une secte fanatisée, comme les Almoravides ou les Almohades, émergeait brusquement, s’imposait à l’éparpillement des tribus, installait sa puissance militaire au centre de l’empire, et se maintenait aussi longtemps qu’elle réussissait à contenir ses dissensions intestines ou les prétentions rivales. Le groupement, ainsi favorisé, gouvernait par droit de conquête; pour bien marquer ce fait, le prince Almohade, qui, pour la première fois, réglementa l’impôt, en frappait la plaine soumise, bien que cette plaine fut terre d’Islam, se bornant à envisager l’impénétrable montagne comme pays de capitulation. Ainsi se précisait la distinction entre le blad el-makhzen et le blad es-siba ; et, dans le pays makhzen lui-même, la superposition de la fraction privilégiée, fournissant un concours militaire, à la masse dominée, qui paie l’impôt, la naïba, en signe d’allégeance.

Un semblable gouvernement n’exigeait pas de res-

sorts compliqués : au sommet, le caïd de la tribu ouïe chef de la secte, qui devenait l’émir, celui que notre moyen âge appelait le Miramolin; les contribuas ou affiliés composaient l’armée; les cheikhs ou moqaddems formaient le conseil du souverain et les seuls agents d’exécution étaient un hagib, faisant fonction de chambellan, un vizir pour l’administration, un secrétaire pour la correspondance, et deux cadis, l’un à Fez, l’autre à Marrakech, pour assurer les services, relevant de la loi religieuse.

Avec 1 avènement des nouvelles dynasties chérifiennes, les conditions changèrent et le système primitif ne se trouva plus applicable au régime nouveau. Pour les élever au pouvoir, leschorfa n’avaient eu derrière eux ni tribu ni secte, donc point d’armée déjà constituée en vue de les soutenir. Au début du xvi siècle, c était la naissante autorité des zaouïas, qui avait provoqué le mouvement de renaissance islamique, dont les Saadiens furent l’émanation. Il avait suffi d’une pression générale de l’opinion pour les faire sortir des oasis du Draaet leur donner, avec l’autorité souveraine, la mission d’arrêter sur la côte les progrès des Portugais et des Espagnols. Les Saadiens n avaient donc auprès d’eux que quelques bandes, venues du Sud, avec lesquelles ils passèrent l’A las. C’étaient, pour la plupart, des arabes Sahaîiens, recrutés dans le Sous : Ouled-Djerrar, Ouled- Mettoâ, Zerara et Chebanat, qui furent aussitôt installés dans le Gharb, afin de contenir les tribus septentrionales, obstinées dans leur fidélité aux Mérinides expirants.

Pour se créer des ressources, se constituer une cour et une armée, les Saadiens furent naturellement

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amenés à prendre modèle sur les Turcs, qui organisaient leur récent établissement en Algérie, en appuyant la faible milice ottomane, par des colonies militaires indigènes, des tribus makhzen, exemptées d’impôts en échange du service. Au reste, les Turcs surent bien s’imposer à l’attention de la dynastie nouvelle par leur voisinage même, leurs intrigues, leurs interventions menaçantes en faveur des derniers Mérinides, enfin par l’accueil qu’ils firent à des chorfa mécontents, destinés dans la suite à s’élever au trône. Ce fut donc l’influence turque, qui présida à l’organisation saadienne. La cour marocaine prit de majestueuses allures et s’enrichit du parasol, insigne de la souveraineté. La naïba fut accrue. Le sultan militaire Ahmed el- Mansour appela des instructeurs turcs et forma le gros de son armée avec des corps de renégats, de Maures Andalous, de nègres et de Turcs. Cependant, pour donner satisfaction à l’élément arabe, il y incorpora également les troupes venues du Sous et un groupe de Chéraga. Toutes les tribus bédouines, de la région de Tlemcen Oudjda, sont englobées par les Marocains sous le nom de Chéraga (orientaux) ; les Saadiens réunirent ainsi les gens de l’Est, refoulés au Maroc par la conquête turque. De là prirent naissance les deux premières tribus makhzen.

Sous les Saadiens, ces deux tribus spéciales, en train de se constituer, subirent des fortunes inégales. Ehl-Sous fut soumis à un ingrat service de garnison au Tadlaet à Marrakech. Plus heureux, les Chéraga s’augmentèrent de recrues incessantes, venues de l’Est; ils grandirent démesurément par la faveur du sultan Abdallah ben Echcheikh, finirent par former

la majeure partie de l’armée chérifienne et obtinrent, aux environs de Fez, de nombreuses concessions de terrains. Leur arrogance devint si insupportable que les Fasis se soulevèrent contre eux et en firent un grand massacre; ils furent mêlés, par la suite, à toutes les agitations, qui marquèrent la fin de la période Saadienne.

Avec la deuxième moitié du xvne siècle, commence pour les Saadiens l’inévitable décomposition, à laquelle ont successivement succombé toutes les dynasties marocaines : une tribu favorisée prend la haute main dans le Haouz, une zaouïa influente domine le Gharb et les chorfa Alaouites surgissent dans le Tafilelt.

Quand ces derniers ont définitivement réussi à implanter la dynastie actuelle, il se trouve que Moulay er-Rechid, marchant vers la capitale du Nord, rattache à sa cause plusieurs fractions orientales et celles-ci viennent fournir aux Chéraga un nouvel appoint; comme le sultan veut tenir compte des plaintes des gens de Fez, il installe le groupe entier dans la boucle du Sebou , jusqu’au confluent de l’oued Ouargha. C’est là que les Chéraga ont prospéré; la prospérité les a guéris de leur turbulence, et ils y résident encore, la tribu makhzen la plus proche de Fez.

Le grand Moulay Ismaïl, qui régna de 1672 à 1727, développa les premiers germes du makhzen, en

1. Désireux de garder auprès de lui quelques-uns des Chéraga, Moulay er-Rechid fit construire, aux portes de Fez-el-Djedid,’ la kasbah du tthemis ou il installa un groupe chargé de surveiller les routes du Sais. C’est aujourd'hui le kasbah des Chérarda.

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en faisant disparaître le caractère turc que leur avaient imprimé les Saadiens. Afin de créer une institution purement marocaine, il posa, avec les Bouakhar et les Oudaïa, les fondements solides qui ont maintenu jusqu’à ce jour l’autorité des chorfa du Tafilelt.

Quand, au début de son règne, Moulay Ismaïl envisagea la réorganisation de son armée, un personnage important de sa suite, nommé Alilech, dont le père avait été secrétaire d’Ahmed el-Mansour, lui signala le registre, contenant les effectifs des troupes noires, formées par le prince Saadien. Ainsi fut suggérée à Moulay Ismaïl l’idée d’instituer le corps des Abid (esclaves) K Par ses ordres, 14.000 nègres furent promptement réunis et il en sortit la tribu des Bouakhar; leur descendance servit au recrutement de la puissante armée, grâce à laquelle Moulay Ismaïl parvint à tenir tout le Maroc, en répartissant des gar-

1. Chargé de rechercher les survivants de l’ancienne troupe, maintenant dispersés dans tout le Maroc. Alilech réussit à en inscrire 3 000, esclaves ou affranchis. Moulay Ismaïl donna l’ordre de racheter les esclaves, de recruter les affranchis, de procurer des femmes aux célibataires et il les concentra à Méchraâ Erremel, dans la vallée du Sebou, entre Mékinez et Salé. Une deuxième levée, effectuée dans des conditions analogues chez le Béni-Hasen et les tribus du Gharb, fournit encore 2000 nègres, auxquels vinrent s’ajouter 3 000 autres, sur un appel adressé à toutes les villes du Maroc. 8 000 nègres se trouvèrent ainsi groupés à Méchraâ Erremel. Les deux tribus de Tamesna et de Doukkala envoyèrent chacune 2 000 nègres montés et équipés. Le premier contingent fut installé au Tadla, le second à la kasbah d’Adakhnas, près de Mékinez. Enfin, en 1678, Moulay Ismaïl, ayant fait une expédition au delà du grand Atlas en ramena encore 2 000 nègres, qui allèrent rej oindre à Méchraâ Erremel le gros des Abid.

Maroc d’aujourd'hui.

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nisons noires dans une succession de kasbahs, de l’embouchure de la Moulouya jusqu’à l’oued Noun. A sa mort, le registre des Abid comptait 150.000 hommes. Or, un marabout du Djébel, ayant envoyé à Moulay Ismaïl un exemplaire du livre d’Abou Abdallah el-Bokhari, qui fut l’auteur du recueil le plus célèbre de Hadith, le sultan présenta le saint livre à ses Abid, en leur disant : « Vous < t moi, nous sommes tous les esclaves de la tradition du Prophète (que Dieu répande sur lui ses bénédictions !) » Et tous jurèrent sur le livre : « Tout ce que le Prophète a ordonné, nous le ferons ; tout ce qu’il a défendu, nous l’éviterons ». Depuis lors, les Abid ont été nommés Abid el-Bokhari ou, plus simplement, Bouakhar , c’est-à-dire les serviteurs du livre de Bokhari; car l’exemplaire venu du Djébel est devenu leur talisman, il est encore confié à leur garde et les accompagne dans toutes leurs expéditions.

Ce fut aux femmes que le corps des Oudaïa dut sa constitution et sa fortune : la mère de Moulay Ismaïl appartenait à cette tribu, et, lui-même, au cours de son expédition au Sous, épousa la fille d’un cheikh M’gharfi, Khénatsa bent Bekkar, qui devint la mère de Moulay Abdallah l. Appelés par le souverain, les

1 . La légende veut que, lors de son second séjour à Marrakech, Moulay Ismaïl, chassant aux environs de la ville, rencontra un berger qui gardait ses moutons: interrogé sur ses origines, l’homme répondit qu’il était des Oudaïa, à savoir d’une tribu arabe Saharienne, amenée au Sous par une disette et dispersée maintenant dans toute la région. « Vous êtes mes oncles, répartit le sultan ; puisque vous savez que je suis ici, comment n’êtes-vous pas encore venus me voir ? » L’heureux berger fut mandé au palais, reçut un costume et un cheval, et Moulay Ismaïl l’envoya, par delà l’Atlas, pour lui ramener les Oudaïa.

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divers groupes de cette tribu favorisée arrivèrent successivement ; il en vint par tous les points de la montagne et jusque du Tafïlelt. Les gens d’Ehl- Sous, premiers compagnons des Saadiens, que le hasard des garnisons avait maintenant installés à Oudjda, furent rappelés pour se joindre à leurs frères nouveaux venus. Si bien que l’ensemble des Oudaïa, avec leurs trois fractions, le Ehl-Sous, les M’ghrafa et les Oudaia proprement dits, fut établi dans la plaine du Sais, dans les murs de Fez el-Djédid et dans le massif montagneux, détaché du Zerhoun, entre le Sais et les Béni-Hasen.

A pefne Moulay Ismaïl fut-il mort, qu’Abid et Oudaïa, devenus les deux groupements les plus puissants de l’empire, s’arrogèrent l’autorité et troublèrent le pays. Les Oudaïa se contentèrent de piller leurs voisins et de terroriser la ville de Fez. Quant aux Abid, ils prirent l’attitude de prétoriens, distributeurs du pouvoir, commencèrent à faire et à défaire les sultans. La prudence de Moulay Ismaïl | avait relégué au Tafilelt le plus grand nombre de ses cinquante- quatre fils; dans cette inépuisable réserve, les Bouakhar choisirent, à tour de rôle, des princes à leur convenance, pour les élever au trône puis les renvoyer aux oasis sacrés, après une éphémère souveraineté. L’un d’entre eux, Moulay Abdal lah, fut plus tenace que ses frères. Détrôné six fois de suite, il sut toujours reconquérir le pouvoir, et, quand il mourut, il était sultan. Rattaché aux Oudaïa par sa mère, il finit, en 1745, par les intéresser à sa cause en les jetant, avec les Ghéraga, contre les Abid. Cette diversion opportune sauva l’autorité des Alaouites; désormais les sultans purent jouer leurs

tribus makhzen les unes contre les autres et se servir d’elles, au lieu d’en être les instruments.

Moulay Abdallah dut encore user de multiples ménagements, à l’égard des Oudaïa aussi bien que des Abid; mais son fils Sidi Mohammed ben Abdallah, qui lui succéda en 1757, se sentit les coudées plus franches. Ce prince avait passé , comme khalifa à Marrakech, la dernière année de la vie de son père ; les circonstances lui permirent de se rattacher étroitement les tribus, établies dans le Haouz entre Saffi et la capitale du Sud. Chassé de Marrakech par les Rahamna, il trouva un appui chez les Abda et les Ahmar; avec la mobilité coutumière aux tribus marocaines, les Rahamna eux-mêmes se hâtèrent de revenir à Sidi Mohammed et contribuèrent à assurer son retour. Deux petites tribus, originaires du Sous, les Menahba et lesHârbil, installées sur les versants des Djébilet, à quelques heures de Marrakech, complétèrent les forces dévouées an nouveau sultan.

Dans ces conditions, Sidi Mohammed se trouvait plus fort à l’égard des Oudaïa et des Abid. Il put sévèrement réprimer leur insubordination d’habitude, et chaque acte répréhensible de leur part entraîna la déportation de la fraction coupable : des Oudaïa furent transportés à Mékinez, des Abid àMehdia, el-Ksar et dans les Chaouya. En 1775, les Bouakhar exaspérés se révoltèrent une dernière fois et proclamèrent sultan un fils de Sidi Mohammed, el- Yezid, qui s’y prêta, du reste, avec complaisance. Vaincus par les Oudaïa, les Abid durent subir des déportations nouvelles; leur puissance d’antan fut définitivement brisée. Bon nombre d’entre eux furent d’abord répartis dans les ports de Tanger, Larache et

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Rabat; leur conduite y resta si fâcheuse qu’il fallut recourir à des moyens plus décisifs. Les tribus du Gharb furent invitées à se saisir des Abid de Tanger et de Larache, qui, devenus colons, se sont perdus dans la population bédouine ; ceux de Rabat furent envoyés dans le Haouz et jusqu’au Sous. Ainsi frappés, il semblait que les Bouakhar dussent à jamais disparaître ; mais on s’aperçut bien vite qu’avec eux disparaissait l’armée marocaine, telle qu’elle était constituée à l’époque, et Sidi Mohammed reconstitua lui-même un corps d’Abid, qui se maintient encore à Mékinez.

Débarrassés de leurs rivaux, lesOudaïa devinrent, à leur tour, prépondérants et, par conséquent, insupportables. Comme les sultans s’efforçaient à réduire eur influence, les Oudaïa se révoltèrent. En 1824, Moulay Abderrahman ayant ordonné l’arrestation de leurs caïds. Fez el-Djedid se souleva; le souverain s’enfuit à Mékinez chercher appui auprès des Abid et il fallut un siège de quarante jours pour reprendre la capitale. Les chefs des rebelles furent arrêtés et la dispersion de la tribu commença. Chacune des trois fractions reçut une destination spéciale; les gens d’Ehl-Sous furent placés à Rabat, les M’ghafra dans les environs de Marrakech; quant aux Oudaïa proprement dits, expédiés tout d’abord à Larache, ils furent ramenés près de Fez, sur les bords de l’oued Mekkes, où ils demeurent encore. La colère de Moulay Abderrahman était si vive contre les Oudaïa qu’il voulut déclasser la tribu et l’écarter à jamais du makbzen.

La fraction des Oudaïa, déportée dans le Haouz, fut installée, à peu de distance de Marrakech, sur le

territoire des Chérarda. Ceux-ci étaient un groupe arabe, originaire du Sahara, sensiblement composé des mêmes éléments, qui avaient suivi la fortune des Saadiens et contribué plus tard à former le guich des Oudaïa, à savoir des Zerara, des Chebanat, des Ouled-Delim, des Teqena et des Doui-Belal. Au milieu du xvme siècle, un d’entre eux, le Cheikh Aboul Abbés ech-Cherradi devint un marabout distingué dans la « voie » d’un cheikh du Draa, Sidi Ahmed ben Nasser, fondateur delà confrérie des Nasseriyin. Le fils du cheikh Aboul Abbés exploita la baraka paternelle, réunit des affiliés et bâtit une zaouïa, qui groupa autour d’elle toute la tribu des Chérarda. Le petit-fils, Sidi el-Mehdi, se développa à tel point que Zaouïet ech-Cherradi, devenue la plus importante du Haouz, commença à inquiéter le makhzen; une expédition, envoyée contre elle, fut repoussée; le sultan Moulay Sliman, qui vint à la tête de ses troupes, fut fait prisonnier et retenu dans la zaouïa pendant trois jours. Moulay Abderrahman réussit à venger son père. Cette fois, le makhzen fut vainqueur; la zaouïa fut détruite. Sidi el-Mehdi s’enfuit au Sahara, sa famille fut reléguée à Mékinez, et les Chérarda se virent transportés en masse dans le pays montagneux, situé entre le Zerhoun et le Sebou, à la place des Oudaïa, qui occupèrent dorénavant leurs territoires du Haouz.

Le déclassement des Oudaïa dura plusieurs années; puis survint la fâcheuse expérience d’Isly, et, surtout, l’on s’aperçut que la réduction exagérée du nombre des tribus makhzen préparait les voies à la résurrection des Bouakhar. Aussi les Oudaïa furent-ils rétablis dans leurs anciens privilèges et

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les Ghérarda eux-mêmes constitués en tribu de guich, sous l’autorité de Sidi el-Mehdi; revenu du Sahara pour faire sa soumission et devenir le caïd de sa tribu. Enfin Moulay el-Hassan jugea opportun de reconstituer à Fez el-Djedid le guich d’Ehl-Sous, qu’il composa d’émigrés du Sous et du Tafilelt avec un faible appoint de Djébala; on y joignit la petite fraction des Ouled-Driss, enlevée aux Chérarda et installée dans le Sais, sur la route de Sfrou.

Ainsi par une évolution lente, se trouva peu à peu constitué, le système actuel du makhzen , pour se substituer, sous les dynasties chérifiennes, à l’ancienne domination d’une tribu ou d’une secte. Longtemps il resta douteux si quelqu’une des nouvelles tribus makhzen ne parviendrait point à la prépondérance, en s’imposant aux autres et au sultan luimême. Il fallut aux chorfa alaouites un siècle et demi de luttes pour dissocier ces tribus trop favorisées, les opposer entre elles, réduire leurs prétentions réciproques et les amener à leur état présent, qui les équilibre, en les groupant docilement autour du pouvoir central. Ainsi domestiquées, les tribus makhzen continuent à former, en théorie, le fondement de l’autorité chérifienne, la garde de la dynastie, la garnison des villes impériales et la principale réserve du personnel gouvernemental.

Gomme on l’a vu, les quatre tribus makhzen fondamentales, qui sont toutes arabes ou arabisées, provenant du Sahara ou du Gherg (orient), sont les Ghéraga, les Bouakhar, les Oudaïa et les Chérarda. Les Chéraga, les Ghérarda et les Oudaïa de l’oued Mekkes sont groupés autour de Fez; le guich d’Ehl-Sous occupe Fez el-Djedid; les Bouakhar gar-

nissent Mékinez; une fraction des Oudaïa couvre Rabat. Enfin, outre la fraction des Oudaïa installée dans leHaouz, les Rahamna, Ahmar, Abda, Menahba et Hârbil protègent Marrakech. Mais ces cinq dernières tribus, bien qu’ayant un caractère quasimakhzen, ne forment pourtant pas de véritables tribusde guich, ellesn’en possèdent pas les privilèges et le concours, sollicité d’elles, reste strictement limité.

Fez el-Djedid, Mékinez, les kasbahs de Marrakech et de Rabat sont makhzen. Il en est de même de Larache et de Tanger, avec sa banlieue, le Fahs. A la fin du xvne siècle, ces deux villes avaient été reconquises sur les Espagnols et les Anglais, grâce au concours des Moudjahidin, des volontaires pour la guerre sainte, recrutés dans toute la région . Quand ces places eurent été évacuées parles infidèles, elles furent repeuplées de Riffains et de Djébala, et la population fut constituée en guich. Telles sont les forteresses disséminées à travers le pays, avec leurs garnisons prévues, sur lesquelles s’appuient, en vue d’assurer le gouvernement de l’Empire, le sultan et son makhzen.

Il va sans dire que les tribus makhzen possèdent une organisation différente de celle des autres tribu soumises. Ce sont, en fait, colonies militaires, don tous les membres sont gens makhzen, restent leuc vie entière à la disposition du souverain . E échange de cette servitude, ils vivent sur les terres que la munificence de la dynastie a attribuées à leurs ancêtres, sont exemptés d’impôts et ont une chance, plus grande que dans les autres tribus, de parvenir aux premiers rangs de l’État.

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