‹ Le Maroc d'aujourd'huiChapitre 22 sur 58 · LE SULTAN MOÜLAY ABDEL A ZI Z · texte numérisé non relu

LE SULTAN MOÜLAY ABDEL A ZI Z

pect peu orthodoxe de ce qui se passait au Dar elmakhzen. Or cette opinion publique, représentée, non point par un quelconque, mais par la masse des oulémas, des marabouts et des chorfa, prétend diriger et contrôler le sultan ; et ces gens veulent, avant tout, être sûrs que le prince se maintient dans la voie rigide, en vue de laquelle ont été appelées au trône les dynasties chérifiennes. Les Fasis, qui ont l’esprit aigu et la critique facile, se chargèrent d’aviser les tribus et d’exciter l’opinion contre les nouveautés dangereuses, avec lesquelles Moulay Abdelaziz se mettait à jouer si imprudemment. De fait, on les troublait tout à coup dans leurs idées et dans leurs habitudes. Toutes les inventions bizarres introduites au palais leur apparurent comme autant de présages d’une perte prochaine de leur indépendance. Alors qu’ils supportaient péniblement, depuis une dizaine d’années, la présence de trois consuls, avec une poignée d’Européens, et le passage rapide de touristes peu nombreux, l’afflux subit d’employés et de visiteurs, pénétrant en maîtres chez leur souverain et bousculant dans les rues les pauvres Fasis avec une seigneuriale arrogance, leur sembla le prélude de la conquête étrangère.

Un jour vint même, en juillet 1902, où, pour célébrer la circoncision de l’un de ses frères, le sultan put réunir en un banquet une quarantaine d’Européens présents à Fez. D’autre part, les fantaisies du prince ne ménageaient guère les commodités du peuple. A certains jours, des nègres armés de bâtons chassaient la foule hors des passages et des méchouars avoisinant le palais, afin d’assurer le parcours secret des automobiles qui entraînaient le

sultan vers le progrès, avec ses amis ou ses épouses ; et, pendant des heures, les passants se morfondaient derrière les portes closes, attendant le rétablissement des communications entre Fez el-Djedid et Fez el-Bali. Le sultan ayant décidé de réunir, par un petit chemin de fer Decauville, son palais au jardin du Dar Debibagh, situé à trois kilomètres de Fez, dans la plaine du Sais, on coupa les chemins sans hésiter par des haies de branchages épineux et les gens durent faire un énorme détour. Pour comble, Moulay Abdelaziz sembla prendre plaisir à rompre avec toutes les traditions de sa dynastie ; et cela fit grand scandale dans l’une des principales villes de l’Islam, fière de son rôle dans l’histoire marocaine et attachée au respect des coutumes. Quand le jeune monarque dut donner audience à des Marocains, il dissimulait à peine son ennui par quelques brèves paroles et congédiait aussitôt les personnages les plus qualifiés avec une nonchalante fatiha. Les solennités les plus essentielles auxquelles devait participer Sa Majesté Chérifienne furent envisagées comme barbares par le chérif couronné ; désormais, les hédiyas s’expédièrent en vingt minutes, pour permettre à Moulay Abdelaziz de ne point renoncer aux amusements du jour. Lors du dernier Aïd el-Kébir, le sultan arriva à la msalla fort en retard sur l’heure accoutumée, et, pendant toute la matinée du grand jour, les familles scandalisées attendirent, avec une croissante impatience, le signal du sacrifice annuel.

Non point que la ville ait par elle-même une dangereuse faculté d’agitation. Les Fasis sont devenus gens paisibles, desquels il n’y a plus guère à craindre d’émeute. Mais ils représentent le centre

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historique du Maghreb; ils gardent le tombeau de Moulay Edriss; ils forment le groupe le plus compact de population maure et constituent, de ce chef, le plus puissant foyer de culture arabe dans tout le nord-ouest africain. Fez est une ville de savants et de commerçants ; on y est trop porté sur la pente du raffinement et de la décadence pour y avoir la moindre idée de recourir à la force ; mais la langue y est agile, les critiques sont aiguisées, les plaisanteries mordantes ; tout ce verbiage est recueilli par les gens des tribus, plus frustes, mais plus énergiques, et colporté dans les montagnes berbères. Sur les dires des gens de Fez, les montagnards du voisinage se sont mis à s’entretenir avec horreur du sultan chrétien ; ils se réunirent pour la guerre sainte ; et ce sont les vaines paroles des Fasis qui se trouvent avoir armé pour l’insurrection les Djebala et les Béraber.

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