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CHAPITRE XI

Les services du makhzen : service de Cour et service d’État. — Corporations intérieures et extérieures du Palais. — Le hagib. le caïd el-méchouar. — Les deux compartiments du Dar el-makhzen : gens du « poignard » et gens « de la sacoche », — La mahkzéniya. — La composition des beniqas. — Le fonctionnement du makhzen. — Les vizirs: le grand vizir, Si Feddoul Gharnit ; le ministre de la Guerre, Si el-Mehdi el-Menehbi ; le ministre des Affaires étrangères, Si Abdelkérim ben Sliman.

Fez.

Autour du sultan se groupent les deux services du makhzen, le service de cour et le service d’État ; le siège de ces services est le Dar el-makhzen, qui sert de résidence au souverain. Celui de Fez est situé en plein milieu de Fez el-Djedid ; et ses murs élevés forment une masse rectangulaire, au centre de la ville makhzen. Conformément à la division des services qu’il abrite, il se divise en deux parties distinctes, réunies par un simple passage, qui fait communiquer le palais du sultan avec celui du gouvernement. Chacune des deux enceintes a son entrée propre. Les habitations chérifiennes sont précédées d’une longue cour quadrangulaire ;

après avoir franchi une porte gardée par des nègres on aborde un enchevêtrement de pavillons et de constructions confuses, qui contiennent la demeure familiale du souverain, avec les appartements de sa cour. Au-dessus pointe un minaret eftilé, recouvert de céramiques vertes, qui indique la mosquée de Lalla Mina, l’oratoire particulier du prince. Le palais est entouré par les jardins ombragés de Lalla Mina, les plantations d’oliviers de l’Aguedal et la vaste esplanade du nouveau méchouar, réservée aux déploiements des troupes.

L’organisation de la Cour marocaine est fort compliquée et son personnel se trouve réparti entre un certain nombre de corporations — hantas — , dont les unes sont affectées aux services intérieurs, les autres aux services extérieurs du palais. La corporation la plus rapprochée du souverain est celle des fraiguia, ou gens de la tente, qui, en campagne, sont chargés de l’afrag chérifien, et, dans les villes, veillent aux portes de l’habitation impériale. Ce sont, les gardes du corps, et ils forment, par excellence, la corporation de confiance. Ils sont nombreux, plus de 500, spécialement recrutés parmi les Bouakhar et relevant d’un caïd er-raha, choisi dans la tribu.

Le chambellan — hagib — est le chef des quatre corporations, préposées au service intérieur du palais, à savoir les mouah.n-el-oudhou, les moualin ettaï, les mon alin-el-frach et les moualin-essejada. Les deux premières de ces corporations sont composées d’esclaves nègres de choix, élevés dans le palais même, donnés ou légués par les grands caïds. Les moualin-el-oudhou 'gens des ablutions), sont les huissiers du cabinet impérial. Il en existe une

cinquantaine, sous les ordres d’un khalifa désigné par le hagib, et il était d’usage que le hagib luimême fut choisi parmi eux. Ce hagib était donc l’esclave de confiance, le favori du maître, qui l’élevait à son intimité ; en signe de dépendance, il devait toujours rester pieds nus devant le souverain. Pendant quatre générations successives, la fonction de hagib se trouva revêtue par la famille du défunt grand vizir Ba Ahmed, qui montra, par son exemple, l’extraordinaire degré de puissance, auquel peut atteindre un esclave au Maroc.

Les moualin-ettaï (les gens du thé) sont également des esclaves nègres. Ils sont une dizaine environ dirigés par un khalifa du hagib ; ils préparent, dans une pièce à eux réservée, tout ce qui est nécessaire pour le thé impérial. Quelques-uns d’entre eux, qui sont les moualin-el-ma, (les gens de l’eau), doivent se procurer et distiller l’eau puisée à des sources désignées ; ils remettent l’eau ou le thé requis aux négresses, chargées du service dans les appartements privés du monarque.

Les moualin-el-frach (gens du lit), au nombre d’une vingtaine, appartiennent à certaines familles, choisies dans les diverses tribus makhzen et héréditairement titulaires de ces offices ; ils sont préposés à l’arrangement du bureau ou de latente du souverain, et, quand celui-ci se rend le vendredi à la mosquée, ils lui portent son tapis de prière. Il est d’usage que le hagib fasse, de droit, partie de cette corporation et en devienne le chef.

Les moualin-essejada (gens de la natte) sont les gentilshommes de la chambre; recrutés, en général, parmi les chorfa de la dynastie régnante, ou les

caïds en disponibilité. A tour de rôle, chacun d’eux a son jour de service. Ils sont porteurs de la natte de prière, qu’ils étendent à terre, aux heures rituelles et selon la direction voulue, dans la pièce où se trouve le sultan. A cette corporation se rattache le petit groupe des moqqetin, qui sont les muezzins du palais chargés de calculer et d’annoncer les heures de prière. Le chef des moualin-essejada est proposé par le hagib à l’agrément du sultan.

Si le hagib, avec ces quatres corporations, assure les services intérieurs du palais, la direction des services extérieurs relève du caïd el-méchouar. Ce grand dignitaire peut appartenir à une tribu quelconque, le plus souvent à celle des Bouakhar, mais il doit être pris parmi les officiers du corps des msakhrin, qui forment la garde impériale.

La première corporation relevant du caïd el-méchouar est la hanta des moualin-erroua (gens de l’écurie), esclaves nègres, affectés aux écuries impériales. Celles-ci renferment un grand nombre de chevaux et de mulets 1 ; il y a toujours 2 ou 300 chevaux qui se trouvent réunis à la disposi-

4. Le makhzen possède des haras sur certains points du territoire, chez les Hayaïna, à Hadjra ech-Chérifa, dans le voisinage de Fez, près de Larache et dans plusieurs endroits du Haouz, chez les Abda, les Rahamna, les Doukkala et les Ghaouya. Les chevaux y grandissent en liberté. Naguère, ces haras étaient fort soignés, les pédigrees établis avec exactitude; mais ils sont maintenant délaissés et la plupart des chevaux, figurant dans les écuries impériales, ont été amenés des tribus, à titre de hédiya. — Les mules proviennent des adirs, dépôts que le mahkzen entretient dans la plupart des tribus soumises. -- Chacun de ces adirs est placé sous l’autorité d’un caïd spécial, et le makhzen, en cas de harka, en fait venir les bêtes de charge dont il a besoin.

lion du souverain et sur lesquels il prélève les cadeaux de chevaux coutumiers au Maroc. Pour le dressage, ces chevaux sont confiés au petit groupe des écuyers — siésa — au nombre d’une dizaine, pris indifféremment dans toutes les tribus makhzen. Les mules de bât sont confiées à la corporation des muletiers — ammara — , composée d’éléments choisis dans tout l’Empire. Elle est si nombreuse qu’on la considère comme indépendante et qu’elle se divise en plusieurs groupes, commandés par autant de caïds. Ces muletiers assurent tous les transports du makhzen, aussi bien pour les convois que pour les mahallas.

Deux corps de cavalerie, les mchaouris et les msakhrin sont organisés pour le service du palais. Les premiers, au nombre de 500 environ, sont recrutés dans toutes les tribus et placés sous les ordres directs du caïd el-méchouar. Ils font métier d’estafettes, attendant, au Dar el-makhzen, les ordres souverains. Les msakhrin1 sont 3000 et forment la garde impériale ; comme tels, ils ne se séparent point du sultan ; en campagne, ils placent leurs tentes en bordure du campement chérifien, et assurent, en cas de danger, la sécurité du maître. Chaque tribu makh-

1. Les msakhrin tirent leur origine d’un corps turc, institué par les Saadiens, dont le costume comportait une chéchiya pointue avec le croissant et l’étoile. Ce corps d’élite fut peu à peu transformé, perdit son allure étrangère et c’est seulement sous le règne de Moulay el-Hassan, qu’il reçut sa forme actuelle. — Au xvm® siècle, du temps de Sidi Mohammed ben Abdallah, les msakhrin, alors commandés par un caïd el- Abbès, se distinguèrent par une grande victoire sur les Aït- Youssi révoltés ; de là leur est venu la nom de Saheb el-Abbès (les compagnons d’el-Abbès) sous lequel on les désigne encore.

zen ou quasi-makhzen, ainsi que les guichs de Tanger et de Larache, doivent fournir leur contingent de msakhrin, avec un caïd er-raha pour le commander. Le corps entier a pour chefs directs la réunion de ces caïds er-raha et relève du seul ministre de la Guerre.

Ce sont ces cavaliers d’élite, alignés derrière leurs étendards, qui donnent si grand air aux apparitions chérifiennes. Il s’y joint, dans les grandes occasions, les titulaires de certaines charges de cour : les moualin-el-mekhalci (gens du fusil), les moualin-essekin , (gens du sabre), les moualin-el-frada, (gens des pistolets), les moualin-el-mahaffa , (gens de la litière), qui, recrutés parmi les fils des caïds ou les caïds en disponibilité, forment, sous la direction du caïd el-méchouar, l’escorte immédiate du souverain. Il en est de même du moul-el-meddall, portant le parasol aux côtés du sultan et des mzarguiya, qui le précèdent avec leurs lances ; ces fonctions sont considérées comme héréditaires dans quelques familles makhzen. Les gens qui marchent par devant le sultan, en agitant des mousselines pour chasser les mouches, sont choisis dans la hanta des moualinerroua.

Ce personnel varié, distribué dans les diverses corporations du makhzen, porte un costume uniforme, qui est celui du mokhazni, c’est-à-dire le long caftan de couleur, transparaissant sous la faradjiya de linge blanc et sur lequel se place le burnous; pour coiffure, la chéchiya pointue, avec ou sans rezza. Grâce à la finesse des étoffes et à la délicatesse des teintes, ce; costume peut atteindre une extrême élégance ; aussi rien n’est-il plus joli à voir qu’un

groupe de cavaliers makhzen, rien de plus splendide que le sultan du Maroc, au milieu de son entourage des grands jours.

Qu’il provienne des tribus makhzen ou des esclaves nègres, ce nombreux personnel de cour est presque exclusivement composé de gens de la koummiya — (poignard), — ainsi nommés car ils revêtent un certain caractère militaire, indiqué par un poignard recourbé, porté en sautoir, attaché à une ganse de soie. En face d’eux, le service d’état appartient, en majeure partie, aux gens de la chkara — (sacoche), — qui ont au côté, en place de poignard, un portefeuille destiné à contenir les papiers d’affaires. Ce sont les fonctionnaires civils, — vizirs ou secrétaires, — chargés d’appliquer au gouvernement de l’Empire les traditions politiques du makhzen.

Us se réunissent, chaque matin, pour installer la makhzeniya dans la partie du Dar el-makhzen, qui leur est spécialement réservée. A Fez, c’est une enfilade de cours et de passages, que domine le minaret delà Djamaà el-Khadra, affectée aux dévotion= gouvernementales. On y entre, du vieux méchouar, par une porte flanquée de deux tours crénelées et gardée par des mokhaznis. Après la prière de l’aube, les vizirs et les secrétaires s’acheminent sur leurs mules vers le Dar el-makhzen ; leurs montures s’alignent dans le vieux méchouar, tandis qu’eux-mêmes, franchissant la porte principale et les passages d’accès, pénètrent dans une grande cour, qui était naguère le centre de la makhzeniya. Celle-ci a été, depuis quelque temps , délaissée pour une autre de même espèce, mais plus avancée au milieu des constructions du Dar el-makhzen. La disposition

en est uniforme ; car le gouvernement de l’Empire doit toujours se retrouver dans un local identique, c’est-à-dire dans une cour oblongue, sur les côtés de laquelle s’ouvrent, précédées d’une colonnade, une série de chambres, qui sont les beniqas des ministres. Tout au fond, prenant jour sur un balcon, la Koubbet en-Nasr — (le pavillon de la victoire), — renfermant le cabinet de travail du souverain et où il accède directement, de son palais, par un corridor intérieur. Cette cour unique réunit tous les départements ministériels, où aboutissent les affaires du Maroc entier.

Jusqu’à une date récente, il suffisait, pour manier cet appareil politique, d’un vizir et de quelques secrétaires. Ils étaient sept en tout, sous le règne de Moulay Abderrahman ; mais, dans ces derniers temps, les questions se sont compliquées, la makhzéniya s’est développée outre mesure ; elle comporte désormais un véritable ministère, avec un personnel de quelque quatre-vingt secrétaires. Les principaux ministres sont maintenant appelés vizirs par courtoisie ; en fait, le seul d’entre eux qui ait droit à ce titre est le grand vizir, Youzir, le ministre de l’Intérieur. En principe, ce personnage est le véritable chef du gouvernement, l’homme d’état auquel incombe le soin redoutable de maintenir les divisions des tribus pour ' assurer la suprématie du makhzen. L’ouzir devient,

, de ce chef, le grand maître de l’administration marocaine ; de lui dépendent à la fois les caïds et les cadis, c’est-à-dire l’organisation des tribus et les services relevant de la loi religieuse. La correspondance avec le sultan passe par son intermédiaire, et, grâce à son office de négociateur avec les tribus, il est quali-

fié pour réunir entre ses mains toute la politique intérieure du Maroc.

A côté des fonctions prépondérantes de l’ouzir, les autres ministres ne pouvaient plus être, dans le passé, que d’assez minces personnages. La politique extérieure revient à Youzir el-bahr — (le ministre de la mer), — ainsi nommé parce qu’il s’occupe des affaires venues du dehors, c’est-à-dire, sauf sur la frontière algérienne, de par de là la mer. C’est lui qui assure les rapports du Maroc avec les puissances et correspond avec les caïds sur les questions relatives aux intérêts étrangers. Comme le corps diplomatique réside à Tanger, fort loin du makhzen, le contact s’établit par l’intermédiaire d’un naïb essultan, résidant en cette ville, qui devient, pour la circonstance, le khalifa du ministre des Affaires Étrangères. Vallef — (le payeur) — remplit les fonctions de ministre de la Guerre. Il n’était primitivement que l’intendant, chargé de la solde et de l’entretien des troupes ; il s’est peu à peu substitué au sultan pour devenir le chef réel de l’armée.

L'amin el-oumana est le chef du corps des oumana, choisis parmi les familles de négociants enrichis, à qui sont confiés dans tout le pays les fonctions d’ordre économique ; car on a jugé qu’ils auraient à la fois plus d’expérience pour les remplir et une fortune suffisant à garantir la sincérité de leur gestion. L’amin el-oumana tient en mains tout le service financier et se trouve être le ministre des Finances; jadis il demeurait en permanence à Fez, malgré les déplacements du makhzen. La maison de l'amin el-oumana, alors en exercice, ayant été pillée par la populace de Fez, lors de l’avènement de Mou-

lay el-Hassan, ce souverain comprit la nécessité d’assurer, en tout temps, à son ministre des Finances la protection immédiate du makhzen, et, depuis lors, ce personnage est invité a suivre les mouvements de la cour. Auprès de l’ami n el-oumana figurent trois hauts fonctionnaires, dont les beniqas sont, en quelque sorte, des directions relevant du département des Finances. L’un, Yamin ed-defchel, l’amin des rentrées, perçoit les revenus et les verse au Trésor ; le second, Yamin ech-chkara , l’amin des dépenses, puise dans ce même Trésor afin de régler les dettes du makhzen ; le dernier, Yamin el-hsab, l’amin des comptes, contrôle la comptabilité transmise au makhzen par les oumana en fonctions dans tout l’Empire et fait office de cour des Comptes.

L’ouzir, l’ouzir el-bahr, l’allef etl’amin el-oumana sont les quatre principaux vizirs, dont l’influence domine les conseils du gouvernement. Il existe, cependant, un autre fonctionnaire, doté d’une beniqa spéciale et qui peut être considéré comme le ministre de la Justice ; c’est Youzir ech-chikayat, le ministre des réclamations. Toutes réclamations, adressées au makhzen par les caïds ou les tribus, aboutissent à ce personnage, qui les répartit entre les juridictions compétentes, les transmettant, soit au Chraa, soit au sultan, soit à la beniqa du ministre intéressé. Les plaignants, qui encombrent le Dar el-makhzen, aux heures de makhzéniya, ont accès auprès de ce ministre, créé tout exprès pour entendre leurs doléances.

Bien que la fonction de hagib, chef des services intérieurs du palais, soit une charge de cour plutôt qu’une charge d’Etat, le chambellan n’en dispose pas

moins, lui aussi, d’une beniqa, dans laquelle il procède à l’ordonnancement des dépenses de la Cour. Il devient, à ce titre, ministre de la Maison impériale, et, comme sa fonction le met en contact permanent avec le sultan, il se charge souvent d’intervenir officieusement auprès du souverain et de lui faire parvenir des requêtes. Le caïd el-méchouar, chef des services extérieurs du palais, ne possède pas de beniqa propre; il est néanmoins considéré comme l’un des grands fonctionnaires du makhzen. Dans les solennités, il remplit l’office de maître des cérémonies. C’est lui qui remet en mains propres la correspondance adressée au souverain et introduit auprès de lui les caïds, ayant obtenu la faveur d’une audience. C’est également lui qui se charge de les arrêter, quand ils ont encouru la disgrâce chérifienne.

Chacune des neuf beniqas, qui s’ouvrent sur la cour intérieure du Dar el-makhzen, représente un département ministériel ; ce sont de grandes pièces complètement nues, avec des nattes et des tapis étendus sur le sol. Vizirs et secrétaires y arrivent, leur feutre replié sous le bras, et s’accroupissent à la place accoutumée. Par terre, devant le ministre, se trouve un petit bureau, contenant un encrier, des plumes et du papier. Les secrétaires moins favorisés doivent tirer tout le nécessaire de leur propre chkara. Il n’y a point de table et tout le monde écrit sur sa main. Le seul gros meuble de la beniqa est un casier, consacré aux archives, où le secrétaire-archiviste empile les registres destinés à la copie des minutes et les lettres reçues, qui sont groupées par petits dossiers, enveloppées dans des étoffes blanches à ramages. vizir se »lace au fond et au milieu de

la pièce. Les secrétaires s’alignent à sa droite et à sa gauche, selon une stricte hiérarchie, qui détermine leur avancement, de gauche h droite, au fur et à mesure des vacances ; les deux premiers secrétaires, de droite et de gauche, sont les fonctionnaires les plus importants du département. Dans la beniqa du grand vizir, ce sont les deux directeurs du Midi et du Nord, celui de droite traitant les affaires du Haouz et celui de gauche celles du Gharb. Les autres secrétaires ne s’occupent pas d’affaires déterminées ; on les emploie, selon leurs aptitudes, à tel ou tel compartiment de la littérature administrative ; l’un est chargé de convoquer les harkas, l’autre sait mieux annoncer les victoires et faire ressortir le nombre de têtes coupées ; un troisième a le remerciement aisé ; un quatrième le reproche acerbe ; si bien que chacun d’entre eux se voit chargé de la rédaction la plus conforme à sa manière. Ainsi s’accomplit la correspondance officielle de la beniqa, qui, contenant des ordres à exécuter, doit être soumise à la signature impériale. La correspondance particulière, dans laquelle le ministre fournit aux caïds des renseignements ou des indications, est confiée à trois ou quatre secrétaires, accroupis au-devant du grand homme ; ils sont appelés les secrétaires d’en face, en réalité le cabinet du vizir.

Chaque beniqa est constamment visitée par les gens qui y ont à faire. Il est d’usage que les caïds des tribus fréquentent le Dar el-makhzen, quand ils sont présents à la cour ; ils en profitent pour régler les affaires de leur circonscription avec le département compétent ; ou bien ils s’installent dans la beniqa d’un vizir ami ; sinon, ils restent modes-

tement assis auprès d’une porte, sur un de ces sacs en paille, usités dans les maisons marocaines, et que l’on nomme des fertalas. Les solliciteurs viennent assiéger le ministre des réclamations ; les caïds er-raha se rendent chez l’allef pour régler avec lui tout ce qui concerne leurs troupes. Et cela fait toujours, aux heures de makhzéniya, un mouvement très intense dans la cour spéciale, consacrée au gouvernement du Maroc.

Selon son importance, chaque beniqa dispose d’un nombre plus ou moins grand de secrétaires. C’est naturellement le grand vizir qui est le plus entouré ; car sa correspondance est abondante ; et il doit constamment envoyer en mission des agents de sa confiance pour toutes les affaires délicates à régler dans les provinces ; son personnel ne contient pas moins d’une trentaine d’employés. La beniqa de l’amin el-oumana est aussi très peuplée ; l’allef a une dizaine de secrétaires ; le ministre des Affaires étrangères un personnel un peu moindre. Chaque ministre a droit de proposition dans sa beniqa propre et choisit son monde, avec l’agrément du sultan ; il est libre de prendre son bien où il le trouve, dans les villes ou dans les tribus, parmi les tolba les plus renommés de Karaouiyin ou parmi les jeunes gens qui se sont distingués comme secrétaires auprès de quelque gouverneur ; en fait, les vizirs ont une tendance très marquée à préférer les candidats dont les pères étaient déjà au service. De plus, la plupart des secrétaires sont gens de Fez, plus rarement de Marrakech, de Rabat ou de Tétouan. A peine les tribus fournissent-elles, de-ci, de-là, quelle individualité favorisée ; tel le second secrétaire

actuel du grand vizir. Si el-Arbi el-Hasnaoui, qui des Béni-IIasen. Parmi les Fasis, qui encombrent e,t ce moment les diverses beniqas, on relève deux secrétaires d’origine algérienne — (de Mascara) — , l’un chez le grand vizir, l’autre chez le ministre des Affaires étrangères.

La tradition veut que le hagib soit le premier arrivé au Dar el-makhzen, pour faire avec le souverain la prière matinale. Dès que le sultan a pris place dans le Koubbet en-Nasr, pour vaquer aux affaires de l’État, les moualin el-oudhou s’alignent en face de lui, prêts h obéir aux indications du maître et un fraigui s’en va aviser, dans chaque beniqa, de la présence chérifienne ; car, il n’est pas permis aux vizirs de solliciter audience et ils doivent attendre l’appel impérial. Si le sultan veut s’entretenir avec un de ses ministres, il se borne à prononcer le nom de baptême de celui d’entre eux qu’il désire voir ; un moul el-oudhou s’empresse pour le ramener au plus vite. Le vizir traite de ses affaires avec le souverain, répond à ses questions et lui soumet les lettres rédigées dans sa beniqa. Le sultan relit exactement la correspondance, et. pour indiquer son assentiment, marque au crayon un trait arrondi, à l’extrémité de la dernière ligne. Dès lors, la missive peut être revêtue par le hagib du cachet impérial et expédiée à son adresse.

Naguère, la makhzéniya était soumise à des règles très strictes. Moulay el-Hassan avait le sentiment de l’autorité ; il s’intéressait aux affaires, prétendait les diriger lui-même et contrôler l’activité de ses vizirs ; chacun d’eux devait rester h sa place, sans pouvoir empiéter sur le domaine du voisin ; le

grand vizir était le premier ministre effectif et il était rare que la place n’en fût pas occupée par celui dont la voix était prépondérante dans les conseils de l’État. Moulay el-Hassan avait des amis, mais point de favoris ; il se contentait de la société de ses hagibs, qui sont les confidents naturels des sultans, et, si les liens d’affection, qui l’unissaient à Si Ali el- Mesfioui, son vizir des réclamations, étaient notoires, la science et l’intégrité du personnage étaient telles que les censeurs les plus sévères ne trouvaient rien à redire contre une aussi légitime influence.

Les heures de service étaient nettement établies au Dar el-makhzen ; vizirs et secrétaires devaient y rester de six à dix heures du matin, et de trois heures au coucher du soleil ; ils ne chômaient que le jeudi, la matinée du vendredi et lors des trois grandes fêtes religieuses. Chaque jour sans exception, tous les ministres étaient appelés par le sultan, selon un roulement régulier, en commençant par le hagib et le grand vizir ; le ministre de la Guerre et l’amin des dépenses étaient reçus les derniers, dans l’après-midi.

Sous ce régime, le makhzen était très fort; car le sultan concentrait réellement entre ses mains toutes les forces de l’état ; un vizir n’avait à s’occuper que de ce qui concernait sa propre beniqa et il en était responsable vis-à-vis du maître. Pourvu que celui-ci fût satisfait de ses services, le vizir était libre de se payer à son gré sur le dos de ses administrés et de suppléer ainsi à l’absence ou à la pénurie de ses appointements. Il était alors d’usage qu’aucun fonctionnaire marocain ne reçût de traitement ; de temps à autre, le sultan leur faisait cadeau de maisons, de

Maboc d’aujourd’hui.

chevaux ou de mules; aux vizirs, on donnait la mouna, plus un petit supplément en argent ; par faveur spéciale, le grand-vizir recevait 100 metkals, soit 7 douros par mois ; les secrétaires se contentaient d’une petite rémunération pour chaque lettre par eux écrite, et on leur offrait des vêtements à l’époque des trois grandes fêtes. Il va sans dire que ces gens réussissaient à s’assurer un meilleur salaire, en monnayant leur influence ; et la fonction devenait d’autant plus lucrative que le patronage en était plus étendu. Malgré leur gain dérisoire de 7 douros par mois, les grands vizirs parvenaient rapidement à la richesse ; les autres ministres ou principaux secrétaires témoignaient par le luxe de leur intérieur, de l’étendue de leurs bénéfices.

L’avènement aux affaires de Moulay Abdelaziz a bouleversé ces vieilles habitudes de gouvernement autoritaire et patriarcal. Depuis trois ans, la légèreté du jeune souverain, ou la pénétration des idées européennes ont fait ouvrir bon nombre de qaïdas nouvelles, et l’on vit poindre brusquement, dans le vieil édifice du makhzen, certains germes de gouvernement constitutionnel. Le nouveau régime enfanta un projet de réformes fiscales qui, d’un seul coup, proposait l’abolition de tous les privilèges, négligeant le fondement historique du makhzen, dont l’existence même est liée au maintien de groupes privilégiés. Sous l’empire de ces influences novatrices, la conception d’une responsabilité collective, d’une sorte de conseil des ministres, se fit jour au sein du gouvernement marocain. Désormais, à la fin de la makhzéniya, les vizirs se réunirent dans la beniqa du grand vizir, pour y tenir une réunion, qui

se nomme Je Medjlis ou Kourtih; chacun d’eux y apporte les affaires importantes de son département et les soumet à. la décision de tous. Enfin, les fonctionnaires se virent attribuer des appointements fixes et se lièrent, en échange, par les serments les plus solennels, garants de leur future intégrité *.

Par malheur, le jeune souverain, qui inaugurait ainsi au makhzen le règne de la vertu, n’avait luimême aucun goût pour les affaires. Timide et nonchalant, il ne fait plus a la Koubbet en-Nasr que de courtes apparitions et la makhzéniya tout entière s’est docilement conformée aux allures du maître. Vizirs et secrétaires se sont attribués un supplément du congé hebdomadaire ; le vendredi est devenu jour de complet chômage au même titre que le jeudi ; les heures de service ont été écourtées; on ne remonte plus au Dar el - makhzen pendant l’aprèsmidi ; en revanche, on prolonge le travail du matin jusqu’à complet achèvement de la besogne journalière, et les vizirs restent chez eux à la disposition du sultan, qui, en cas d’affaires urgentes ou d’incidents imprévus, les convoque à une heure quelconque du jour ou de la nuit.

1. Les caïds des tribus jurèrent sur le Coran, en présence des vizirs, selon une pittoresque formule : « Je jure, parle nom de Dieu (il n’y a de Dieu que lui seul 1) de ne jamais rien recevoir de mes administrés, serait-ce simplement un œuf. » Us promirent, en outre, de se contenter de leurs émoluments, de ne point tromper le makhzen et de réserver à son service tout leur dévouement et toute leur activité. Les secrétaires s’engagèrent à l’égard de leurs vizirs respectifs à rester des employés fidèles, qui ne solliciteraient plus rien de la géné- I rosi té des caïds. A leur tour, les vizirs se jurèrent sur le livre sacré de ne point tromper le sultan et de s’abstenir de leurs exigences d’autrefois.

Moulay Abdelaziz dédaigna la société permise de son hagib pour s’entourer de favoris, qui amusaient son ennui en participant à ses distractions européennes. L’un de ces favoris. Si el-Mehdi el- Menehbi, fut introduit parmi les vizirs comme ministre de la Guerre, et sa situation même auprès du sultan lui valut dans les conseils du gouvernement une influence prépondérante. Désormais, il n’est plus tenu compte du roulement traditionnel, selon lequel tous les ministres étaient journellement appelés près du souverain : certains demeurent constamment aux côtés du prince et se trouvent mieux en mesure de faire prévaloir leurs avis; d’autres ne reçoivent que des convocations intermittentes; le ministre des réclamations et l’amin des dépenses, ne voient même plus le sultan. Le grand vizir a perdu sa situation prédominante et peu à peu tous les fils du gouvernement se sont rattachés entre les mains du favori.

Les vizirs écartés ont pris des allures boudeuses, et, au lieu de se cantonner dans leur département spécial, ils recherchent dans l’ensemble des affaires du makhzen, selon que leur instinct les y pousse, le moyen de saisir la faveur souveraine. La diminution de crédit, qu’ont value au ministre favori les événements actuels, a fourni un aliment nouveau à toutes ces intrigues; il n’y a plus d’incident qui ne soit exploité, tantôt par l’un, tantôt par l’autre, pour fixer l’attention de Moulay Abdelaziz et valoir à son bénéficiaire la direction temporaire du makhzen.

En résumé, sous le règne de Moulay el-Hassan et sous la régence de Ba Ahmed, il y avait un makhzen très fort, makhzen d’employés, appelés h servir une

politique, dont le sultan, puis le grand-vizir étaient les directeurs effectifs. Avec Moulay Abdelaziz, s’est formé un makhzen très faible, makhzen de politiciens, intriguant les uns contre les autres, adoptant des attitudes diverses, et cherchant à faire prévaloir auprès de l’inexpérience souveraine une ligne de conduite déterminée.

Les intrigues présentes du makhzen sont fort délicates, et exigent d’infinis détours. Il n’y a guère de chef d’État, qui, par sa nature même, soit plus difficile à manier pour ses ministres que le sultan du Maroc ; les vizirs ne peuvent y parvenir que grâce à la douceur de caractère et à la réelle bonne volonté, qu’ils sont unanimes à reconnaître chez Moulay Abdelaziz, comme correctif à de trop fréquentes impulsions. Si le sultan ne peut se targuer d’un pouvoir absolu dans ses états, il le possède, du moins, dans son makhzen Les événements actuels ont abondamment démontré, qu’au cas où les allures chérifiennes viennent à froisser le sentiment public, il suffit aux tribus d’y répondre par une agitation généralisée, développant dans tout le pays une force d’inertie latente et interrompant du coup la marche du gouvernement. Par contre, le personnel makhzénien paraît désarmé à. l’égard du souverain; les croyances religieuses spéciales au Maghreb ne lui permettent point, comme dans le reste de l’Islam, de supprimer par la violence le chérif couronné ; d’autre part, l’incertitude quant aux intentions des successeurs possibles et la crainte de tomber de mal en pire sont faites pour écarter, chez les principaux vizirs, toute idée de déposition. Aussi les vizirs, qui représentent la classe des privilégiés, sont-ils fort empêchés de parler

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nettement à un homme, dont le moindre mécontentement pourrait entraîner leur ruine. Pendant deux ans, ils ont laissé le champ lilàre au sultan et à ses favoris, les encourageant par leur silence et se bornant dans la mesure du possible à limiter l’excès du mal.

Jamais ils ne se risqueraient à heurter de front l’impulsivité de Moulay Abdelaziz, soit par un avis trop péremptoire, soit même par une nouvelle trop brusquement présentée. Il leur convient mieux de prendre leur sujet par la douceur; il leur fallut de longs mois avant de l’initier aux dangers de l’agitation présente et aux progrès de Bou Hamara. Prudemment ils attendirent le moment propice, avant de saper l’influence des favoris, et de faire écarter du Dar elmakhzen les aventuriers européens qui s’y multipliaient. Ce fut une œuvre de patience, effectuée petit à petit, par des allusions sans cesse renaissantes, en entourant le prince des objurgations de chorfa et d’oulémas, qui n’avaient rien à craindre de sa colère, en lui soumettant des traductions d’articles opportuns, publiés dans les journaux d’Europe et en s’abritant derrière le langage des agents étrangers en mission auprès du makhzen.

A l’heure actuelle, les principales charges du makhzen se trouvent occupées par les personnages suivants :

Ouzir : Si Feddoul Gharnit.

Ouzir el-Bahr : Si Abdelkérim ben Sliman.

Allef : Si el-Mehdi el-Menehbi.

Amin el-oumana : Cheikh Tazi.

Amin ech-chkara : Si el-hadj el-Mehdi Lahlo.

Amin el-hsab : Si el-hadj Mohammed Bennouna.

Amin ed-dekhel Hagib :

Si Ahmed Erreqina.

Ouzir ech-chikayat : Si el-Mehdi Gharnit.

Caïd el-méghouar : Si Driss ben Yaïch.

La composition de ce cabinet marocain est typique du nouveau makhzen; elle fait nettement ressortir la place respective prise par les divers éléments qui participent désormais au gouvernement du Maroc et le rôle prépondérant joué par l’hérédité dans la désignation aux plus hautes fonctions de l’État. Parmi ces neuf grands dignitaires, l’allef et le caïd el-méchouar sont seuls issus des tribus makhzen : Si el-Mehdi el-Menehbi est venu des Menahba, l’une des tribus quasi-makhzen du Haouz, Si Driss ben Yaïch des Bouakhar. 11 est, en effet, naturel que le soin de l’armée reste confié à un membre de la caste militaire ; et, pour 1 office de maître des cérémonies, il a été de tradition cons¬

tante, à la cour chérifienne, de considérer un nègre bokhari comme particulièrement décoratif. Si Driss est un superbe mulâtre, très foncé de couleur, de prestance magnifique, à la voix tonnante, et qui, aux jours de grande fête, tient avec dignité, le bâton de son emploi.

Le grand vizir, le ministre des affaires étrangères et celui des réclamations sortent des secrétaires du makhzen ; ils occupent les trois beniqas, exigeant plus particulièrement des lettrés ou des savants. Les quatre départements financiers reviennent, comme de juste, à des oumana. Parmi eux l’amin ech-chkara el-IIadj el-Mehdi Lahlo, appartient à une riche famille commerçante de Fez; l’un de ses frères, mort récemment, el-Hadj Mohammed, habitait le plus souvent Marseille,

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où il était associé d’une maison française de commission. L’amin ed-dekhel Si Ahmed Erreqina est un amin de Tétouan ; il remplit, en même temps, les fonctions de hagib, par une dérogation aux anciens usages, qui réservaient le poste de chambellan aux esclaves nègres du palais i.

Parmi les détenteurs actuels des diverses beniqas, il n’en est aucun qui puisse être considéré comme arrivé par ses seules forces aux premiers rangs du personnel makhzénien. Tous appartiennent à des familles depuis plus ou moins longtemps parvenues aux honneurs et à la fortune et leur carrière à tous s’est développée, dès le début, dans l’entourage des grands. Si Feddoul Gharnit est né à Fez d’une vieille famille maure, originaire de Grenade, qui quitta l’Espagne, au xvne siècle, lors du dernier exode de sa race. Son père fut vizir sous le règne de Moulay Abderrahman; lui-même élevé avec Moulay el-Hassan à la cour de Sidi Mohammed; il s’établit une intimité d’enfance entre Si Feddoul et le futur sultan . Quand celui-ci devenait khalifa dans une des villes impériales, il retenait comme secrétaire Si Feddoul, qui avançait progressivement dans la beniqa du grand vizir. Moulay el-Hassan le nomma ministre des affaires étrangères ; la régence de Ba Ahmed l’écarta des affaires; depuis deux ans seulement, il y

i. Il semble que cette dérogation tende à devenir la règle pour Moulay Abdelaziz et que, dans sa pensée, le département de la Maison Impériale doive désormais revenir aux jumana. En l’absence de Si Ahmed Erreqina, en ce moment à. Oudjda, comme chef de la délégation du makhzen, chargée de retenir les fidélités chancelantes dans l’Est de l’Empire, son intérim a été confié à un autre amin, el-Hadj Omar et-Tazi, frère du ministre des Finances.

est revenu comme grand vizir. Si Abdelkérim ben Sliman est également issu de Maures de Grenade; le goût des négresses, si fréquent au Maroc, a introduit dans sa famille une forte proportion de sang noir. Son père était mohtaseb de Fez, et son frère aîné secrétaire au makhzen. Ce dernier fut assez influent pour introduire Si Abdelkérim auprès du gouverneur de Fez, puis auprès de Ba Ahmed. Le tout-puissant vizir s’intéressa au jeune mulâtre, dont il fit son secrétaire d’en face, son chef de cabinet ; il le prit pour intermédiaire auprès des missions étrangères de passage h la Cour. Si Abdelkérim était, en même temps, chargé de donner quelques leçons à Moulay Abdelaziz; après la mort de Ba Ahmed, il se trouva naturellement appelé à recueillir dans sa succession le ministère des Affaires étrangères.

Les Ouled-Tazi, juifs d’origine et venus de Taza, comme leur nom l’indique, sont maintenant répartis entre Fez et Rabat. Le père de Cheikh Tazi était un gros négociant de Fez, qui fut amin des douanes ; son frère Si Tahar devint amin ech-chkara ; un de ses proches. Si Abdesselam et-Tazi, de Rabat, ministre des Finances. Tandis que les siens pénétraient ainsi dans les beniqas du makhzen. Cheikh Tazi s’installait à Manchester pour le commerce des cotonnades ; il revint au Maroc comme administrateur des douanes à Saffi, puis fut appelé à la Cour par Ba Ahmed, en qualité d’amin ech-chkara. Lors du remaniement qui suivit la mort du Régent, il fut nommé ministre des Finances, en remplacement de Si Abdesselam. Le père de Si Driss ben Yaïch était déjà caïd el-méchouar ; avant d’obtenir cette charge, lui-même avait été gouverneur d’Oudjda et de

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Tétouan. Le ministre des réclamations, Si el-Mehdi Gharnit, personnage assez effacé, doit sa beniqa à l’influence de son frère, le grand vizir. De tous, le seul qui puisse, jusqu’à un certain point, passer pour parvenu est Si el-Mehdi el-Menehbi ; pourtant son père et son frère furent caïds de la modeste tribu des Menahba ; il le devint à son tour, après avoir servi comme moul el-frach dans les corporations intérieures du palais. En fait, c’était le mokhazni de confiance de Ba Ahmed; il vivait dans la maison du Régent et se trouva le premier à porter au sultan la nouvelle de sa mort; un coup de fortune saisit alors le jeune mokhazni pour l’installer dans la beniqa de l’allef et en faire le principal favori du maître.

Les bouleversements du makhzen, provoqués par la poussée impétueuse de Moulay Abdelaziz et de son favori, la faculté laissée aux vizirs de devenir les inspirateurs, non plus les instruments de la politique Chérifienne, ont relégué au second plan la personnalité jadis prépondérante du grand vizir, en attribuant les premiers rôles aux ministres de la Guerre et des Affaires étrangères, Si el-Mehdi el- Menehbi et Si Abdelkérim ben Sliman, devenus, bien qu’en sens opposés, les représentants des tendances nouvelles du makhzen.

Si Feddoul n’était point homme à affirmer son personnage dans le choc d’idées, et d’incidents, qui ont marqué les dernières années. C’est un petit vieillard septuagénaire, déjà paralysé d’un côté, vieilli dans les menues intrigues du makhzen, plein de finesse, de scepticisme et d’esprit. Il avait obtenu la plus haute charge de l’État grâce à l’influence de

Si el-Mehdi el-Menehbi, qui voulait se débarrasser des remontrances de son prédécesseur et mettre en sa place un homme assez effacé et discret pour ne point contrecarrer auprès du maître 1 action du favori. Si Feddoul se plia sans résistance a ce rôle , peu flatteur; malgré sa grande situation nominale, sa beniqa reste inoccupée, sa maison vide de clientèle; il ne se manifeste, de temps à autre, que par des critiques timides et désabusées. Néanmoins, à le fréquenter, on ne saurait méconnaître le charme réel de sa personne. Sa figure est fine, encadrée d’une barbe blanche très soignée ; ses vêtements sont faits de tissus délicats et d’une extrême blancheur ; la rezza démesurée, que lui permet sa grandeur, est enroulée avec minutie. Il est de ces vieillards menus et raffinés, qui se répandent en anecdotes sur le passé, avec d’autant plus d abondance qu’ils connaissent l’agrément de leur esprit. Bien qu’il n’ait jamais quitté son pays, il soupçonne assez de l’Europe pour savoir présenter les choses marocaines sous l’angle qui convient à ses visiteurs étrangers ; Si Feddoul appartient a cette école d’hommes d’État charmants, cultivés, indifférents et résignés, qui se produisent spontanément a 1 heure de la décomposition des états musulmans, et dont notre génération a connu les derniers débris à Constantinople ou au Caire.

Il fallait des esprits plus jeunes, des caractères mieux trempés pour s’emparer de la direction du makhzen, au moment où la pénétration euiopéenne se présentait a lui avec une vigueur inaccoutumée, et trouvait un allié inattendu en Moulay Abdelaziz. Dans ces circonstances décisives, Si el-Mehdi el-

Menehbi et Si Abdelkérim ben Sliman ont incarné, selon leur âge et leur tempérament réciproques les deux aspirations qui se partageaient le makhzen; l’une recherchant la transformation rapide et complète du vieux Maroc; l’autre, qui sans se refuser complètement aux choses européennes, voulait y puiser avec discernement, et procéder à des réformes mesurées.

L accident de 1 occupation du Touat par les troupes françaises paraît avoir déterminé l’inévitable crise. Nous avons été portés à voir, dans ce développement nécessaire de la politique algérienne, un acte natulel, n affectant en aucune façon l’intégrité marocaine, puisque les oasis se trouvaient placées à l’extrémité du blad es-siba et que les caïds du makhzen n’y exerçaient pas la moindre autorité de fait. Ce sont là raisons politiques, sans grande valeur au Maghreb. La possession du Touat importait, en effet, très peu à 1 équilibre matériel de l’Empire. Mais on vit dans notre action une agression contre une terre d’islam, une atteinte portée au patrimoine des musulmans et la menace d’un prochain avenir. Il n’en fallait pas davantage pour bouleverser la conscience marocaine, l’inciter à la guerre sainte et tendre à l’extrême le lien fragile unissant les tribus à un sultan, qui se montrait impuissant à défendre, contre les infidèles, les intérêts religieux du pays, par conséquent, à remplir la tâche pour laquelle avaient été élevées au trône les dynasties chérifiennes.

L’ébranlement fut si profond, les gens du makhzen ressentirent une telle impression de l’affaiblissement de l’État qu’ils furent unanimes à concevoir la nécessité d un nouveau système et l’urgence de réformes

indispensables, aptes à rétablir la situation compromise. Afin de rechercher des conseils et des moyens d’action, les deux protagonistes du makhzen, Si el Mehdi el-Menehbi et Si Abdelkérim ben Sliman, furent, en juin 1901, envoyés comme ambassadeurs à Londres et à Paris. Depuis lors, la carrière politique de ces deux vizirs fut déterminée par les conséquences de leur voyage.

Si el-Mehdi n’a que trente- trois ans. Avant d’avoir atteint la trentaine, il s’était déjà élevé aux premiers rangs de l’État. Chef de l’armée par ses fonctions d’allef, chef réel de l’administration, grâce à la faveur du sultan, entouré de clients et de flatteurs, disposant de la richesse et de la puissance, fastueux dans ses allures, Si el-Mehdi n’avait connu que les sourires de la fortune. Confiant dans sa jeunesse et dans son étoile, il n’était point disposé à prévoir les obstacles ; si bien que le jeune sultan et le jeune favori étaient également préparés à écouter les suggestions les plus hardies. D’autre part, la médiocre origine et la croissance rapide de Si el-Mehdi avaient causé quelque scandale dans le personnel makhzénien, qui le traitait en parvenu; et, il devait être agréable à un tel homme, dégagé de toute tradition de famille, de faire prévaloir un plan de réformes, propre à réduire l’orgueil de la caste privilégiée. A Londres, Si el-Mehdi fut entretenu dans des théories séduisantes, qui envisageaient la cohésion de l’Empire chérifien par l’accroissement du makhzen, par l’appel de l’intelligence et du capital européens, en un mot, la formation d’un état musulman, unifié sous l’égide internationale, comme barrière infranchisable aux ambitions françaises. De retour au Maroc, l’allel

se mit au travail avec le concours empressé de son maître. La fête européenne battit son plein au Dar el-makhzen; on s’y entoura d’aventuriers étrangers, on parla d’emprunts et de chemins de fer. Avec une inconcevable légèreté, Si el-Mehdi se fil le metteur en scène de toute cette fantasmagorie. Aimable, il cherchait à plaire ; on se sentait volontiers attiré par cet arabe, assez grand de taille; mais chétif et malingre, aux allures souples et un peu féminines, dont la jeunesse se laissait accabler par les amertumes de l’absolu pouvoir. Il publiait son goût des choses de l’Europe, disait les souvenirs inoubliables que lui avait laissés son unique voyage et son regret de ne connaître ni le français, ni l’anglais. Sa table était bien servie ; sa maison, bien qu’un peu trop neuve et un peu trop riche, formait un merveilleux ensemble de céramiques multicolores, de plâtres fouillés et de boiseries peintes. Mais le Maroc était peu propice à cette ivresse d’innovations. Si l'on avait peu agi, on avait beaucoup parlé; et le bruit fit apparaître Bou Hamara dans les montagnes berbèies. Rappelé à la réalité et a ses fonctions austères de ministre de la Guerre, Si el-Mehdi paya bravement de sa personne ; il fit preuve de courage et d énergie, entraîna sa mahalla récalcitrante à travers le Djebel ; mais sa chance première l’avait abandonné; sa fortune s’enlisa avec l’insuccès prolongé '.

1. Quand, à la fin d’octobre dernier, le makhzen, arrêté, depuis plusieurs mois, devant la montagne des Tsoul, dut piteusement reprendre la route de Fez, ce fut, parmi les vizirs ün toile d’indignation contre Si el-Mehdi el-Menehbi, dont on lit le bouc émissaire de tous les embarras de l'État Le sultan lui-même abandonna son favori, qui, découragé, sollicita

Si Abdelkérim ben Sliman a dépassé la cinquantaine ; son âge, son passé et ses traditions le préservaient des aventures. Le résultat de son ambassade à Paris fut la conclusion du protocole du 20 juillet 1901, augmenté des accords complémentaires des 20 avril et 7 mai 1902, qui fixèrent définitivement la frontière entre le Maroc et l’Algérie. Dans les clauses de ces actes, l’opinion française vit, ajuste titre, un premier essai de coopération francomarocaine et l’instauration d’une politique nouvelle de pénétration pacifique au Maroc. De son côté. Si Abdelkérim espérait sans doute avoir constitué un tampon efficace, à la faveur duquel le Maroc pourrait se soustraire à la transformation trop rapide, préconisée par la diplomatie anglaise, et procéder, par ses seules forces et selon ses propres traditions, aux réformes nécessaires. De Paris, Si Abdelkérim^ paraît avoir rapporté une réelle sympathie pour notre pays et nos idées. Il prétend même que son court séjour en France l’a imprégné des principes de la Révolution, autant qu’il était compatible avec son double caractère de musulman et de marocain. L’idée d’égalité aurait fait de lui le plus ardent propagateur du Tertib, qui cherchait à unifier le Maroc par l’abolition des privilèges séculaires ; et il a toujours été le premier à appuyer les petites réformes humanitaires, que l’on suggérait parfois àMoulay Abdelaziz.

l'autorisation d’entreprendre le pèlerinage de la Mecque : ce qui est la iorme la plus bénigne des disgrâces marocaines. Si cl-Mehdi a quitté Tanger dans la seconde quinzaine de décembre. traversant toute la Méditerranée pour se rendre aux villes saintes de l’Arabie. On assure qu’il vient d’être rappelé au Maroc par ordre chérifien.

Si Abdelkérim est un mulâtre assez foncé de couleur ; sa barbe est grisonnante ; mais les traits, un peu épais, de son visage restent jeunes et il n’a pas encore pris d’embonpoint. Son accueil est aimable et souriant; ses vêtements soignés sans recherche d’élégance, sa maison est grande, sans excès d’ornements. Il donne l’impression d’un homme sérieux et utile, entêté dans ses vues, retors dans la discussion mais loyal en affaires et plein du sentiment de sa responsabilité. Son langage est rempli d’allusions religieuses et il termine volontiers ses discours par la formule de résignation à la volonté divine : « Il n’y a de force et de puissance qu’en Dieu ! » Il est si strict dans ses pratiques qu’il n’hésite pas à quitter ses hôtes pour faire exactement ses prières, aux heures prescrites. 11 s’entoure volontiers de chorfa et d oulémas ; dans l’intérieur de sa maison, sont appendus aux murs, par dévotion particulière, les longs cierges de cire brune, que les musulmans ont coutume de déposer sur les tombeaux des marabouts. Relégué au second plan, critiqué dans son œuvre sur la frontière algérienne, Si Abdelkérim dut ronger son frein, en assistant, sans mot dire, au triomphe de Si el-Mehdi el-Ménehbi et à l’éclosion d’une politique, qu’il considérait comme désastreuse pour le makhzen. L apparition de Bou Hamara permit au ministre des Affaires étrangères de rentrer en scène et les progrès de l’agitateur donnèrent plus d’autorité à ses conseils1.

1. L'éloignement de Si el-Mehdi el-Menehbi marqua le triomphe de Si Abdelkérim, qui en profita pour introduire au makhzen deux de ses plus fidèles amis. Si Mohammed cl- Guebbas fut rappelé d’Alger, où il était installé comme com-

missaire marocain chargé de l’exécution des accords, et devint ministre de la Guerre, Si el-Hadj Mohammed el-Moqri entra dans la beniqa de l’amin des dépenses, rendue vacante par l’absence prolongée de Si Ahmed er-Reqina à Oudjda. Mais le triomphe de Si Abdelkérim fut de courte durée. Débarrassé de la menace immédiate du Rogui, le sultan reprit promptement ses habitudes antérieures. Il rappela à Fez sa bande européenne, prit pour favori el-Hadj Omar et-Tazi, dont le frère, Cheikh Tazi, ministre des Finances, fut en mesure de saisir la direction de makhzen.

Maroc d^ujourd'ftuî.

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